Dans le reflet bleu de tes yeux - Alexandre Ubac - E-Book

Dans le reflet bleu de tes yeux E-Book

Alexandre Ubac

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Beschreibung

Alexandre habite à La Rochelle. Le jeune homme possède un talent certain pour la peinture, en particulier le portrait. Bachelier, il s’apprête à entrer en faculté de droit. Mais c’est sans compter le coup du destin qui va tout remettre en cause… Cela n’empêchera pas l’Amour et ses plaisirs charnels de s’inviter dans sa vie. Sa sœur, Claudine, belle femme libertine qui vit à Paris, lui sera d’un grand secours dans les épreuves qu’il traversera. Quant à Emma, son amie d’enfance, secrètement amoureuse de ce beau jeune homme cultivé, elle deviendra son soutien et son amour indéfectible. Une histoire prenante : Alexandre arrivera-t-il à surmonter le sort qui s’acharne ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Hanoï pendant la guerre d’Indochine et confié vers l’âge de 5 ans à un couple franco-vietnamien qui revenait en France, Alexandre Ubac a grandi dans un petit village picard, au contact de la nature. Très tôt il s’est mis à écrire dans différents genres, le roman mais aussi des écrits plus humoristiques. Après une vie riche en rebondissements, il partage son temps entre la littérature et son épouse qui l’a toujours soutenu.

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Seitenzahl: 362

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Alexandre Ubac

Dans le reflet bleude tes yeux

La Compagnie Littéraire

Catégorie : Roman

www.compagnie-litteraire.com

Chapitre 1

L’aube est, sans conteste, le plus beau moment car la naissance du jour est unique, émouvante et magique. Quel que soit le lieu d’observation de cette prodigieuse métamorphose, l’aube qui éclôt tutoie le regard, l’émerveille, le transcende. Bien sûr, elle apparaîtra plus splendide, sensible et touchante si l’on a le bonheur de la découvrir en Polynésie ou dans l’océan Indien plutôt qu’amarré au port de Brest ou de la fenêtre d’un pigeonnier situé au septième étage, entre l’école militaire et la tour Eiffel. L’aube qui naît à Tahiti offre une gamme de lumière à nulle autre pareille dont la nudité, la pureté et la virginité touchent l’intimité de l’âme dans sa grâce la plus mystique. Il se produit comme un frisson ou un effleurement d’une délicatesse infinie qui vous transporte instantanément là-bas, tout près de la pureté angélique de l’instant préservé comme une terre impolluée. Initiation à la fois magique et poétique que les premiers rais chauds du soleil effaceront pour dominer et dispenser à leur tour une autre luminosité plus commune.

Dès que les conditions météorologiques se prêtaient favorablement à l’exécution de ce spectacle céleste et qu’il en connaissait approximativement sa culminance, Alexandre se rendait sur le port pour assister à cette émouvante sensation où la beauté s’exprimait dans toute sa grâce. C’était comme vivre un opéra au moment où le lyrisme atteint son apogée, c’était un instant de pur bonheur qui réjouissait son être tout entier. Le vertige était bref, mais la magnificence de cette paupière s’ouvrant pour sourdre l’aube ne pouvait que ravir jusqu’à l’âme. Alexandre demeura là, comme en suspension, se délectant encore de cette ivresse bien matinale dont un ciel de tendresse venait de le combler de toute sa puissance créative. Un pèlerin amoureux des mers et qui les sillonnait sous toutes les latitudes lui avait, un jour, parlé de ce phénomène. En outre, il lui avait appris à l’observer, de façon dépouillée, c’est-à-dire avec l’innocence du regard et l’humilité du cœur, à défaut de quoi l’on prenait le risque d’effacer le charme. Ce marin disait qu’on ne regardait pas l’émergence de l’aube comme l’on regarde un feu d’artifice un quatorze juillet. Tout en ne quittant pas le ciel de ses yeux pénétrants, le poète des océans murmurait : c’est comme contempler la beauté d’une femme, au petit matin, lorsqu’elle brille toujours des feux de l’amour. Alexandre avait écouté les propos de ce loup de mer avec respect et beaucoup de curiosité bien que certaines métaphores lui parussent inaccessibles, en raison de sa jeune expérience de la vie et de ses arcanes dont la compréhension demandait un long apprentissage. Le port était encore plongé dans le silence du sommeil de ses habitants. Un léger clapotis annonçait l’amorce de la marée. Une petite brise marine frémissait sur les voiles des bateaux accostés tout autour du port de La Rochelle. Au loin, deux mouettes insomniaques avaient engagé la conversation; sans doute voulaient-elles seulement être aux premières loges pour déguster le menu que la marée ne manquerait pas de leur proposer ce matin. Quelques lumières clignotaient ici et là signifiant l’agitation du réveil pour les tout premiers courageux comme les boulangers, sans lesquels le petit-déjeuner ne serait pas celui, tant apprécié, avec les croissants et autres viennoiseries ou tout simplement la belle ficelle toute croustillante sortie du four. Les prémisses de cette journée en devenir annonçaient des heures agréables. Le jeune homme décida de prolonger sa balade jusqu’à la plage, d’autant que la température s’avérait douce. Il ne longea pas le port, mais s’engouffra sur la rue Saint-Jean du Pérot. Il croisa quelques bambochards aux mines déconfites qui traduisaient l’agitation d’une nuit secouée par des arrosages alcoolisés; d’ailleurs, les poignées de mains vigoureuses dont ils se congratulaient indiquaient l’imminente séparation et le retour à la réalité. Ils se détachèrent les uns des autres, après quelques ultimes grivoiseries pour disparaître dans les ruelles avoisinantes et un silence relatif revint. La mer engageait son retrait, découvrant peu à peu de longues portions de sable humidifiées. À un peu plus d’un mille nautique, l’on distinguait deux ou trois bateaux de pêche rentrant vers le port, tandis que d’autres le quittaient pour les mêmes raisons économiques. Le mouvement des vagues en rouleaux, bien cadencé, progressait avec une imperceptible accélération. L’on eut dit que la mer était peu à peu aspirée par une force invisible, celle des courants qui retroussaient les eaux vers le grand large. Et comme le jour touffait, les reliquats sombres de la nuit et que la marée continuait graduellement sa régression vers le large, une sirène retentit, puis une seconde et ce fut un vacarme anormal. Des vrombissements rageurs d’automobiles s’en suivirent qui semblaient se diriger droit vers le port. Il y eut également la sirène des services de police et celle caractéristique des services ambulanciers. Alexandre quitta la plage et se rendit à grands pas vers le vieux port. Il y avait des grappes humaines regroupées ici et là. De nombreux curieux s’étaient précipités, attirés par le tohu-bohu des différentes sirènes et de l’agitation générale. Comme toujours, ce genre d’événement inattendu occasionnait des rumeurs en tout genre qui couraient d’un propos à l’autre alimentant encore plus vivement la curiosité. Alexandre finit par obtenir des informations fiables qui lui furent fournies par un fonctionnaire de la mairie qu’il connaissait. Il s’agissait d’une évasion de deux ou trois dangereux prisonniers de la prison citadelle de Saint-Martin-de-Ré. Celle-ci avait été appuyée avec des complices de l’extérieur. Apparemment, les gangsters seraient armés et il y aurait eu des échanges de coups de feu depuis la citadelle. Tout autour de l’enclave du vieux port fut installé un cordon de sécurité et les forces de police demandèrent aux badauds de rejoindre leur domicile respectif pour ne pas risquer de mauvaise rencontre pouvant, par suite, être regrettable car les voyous ne plaisantaient pas. Les fonctionnaires de police demandèrent à la population de leur signaler toute anomalie susceptible de les aider dans la capture des malfrats et surtout de ne pas agir inconsidérément, ces gens-là étant extrêmement dangereux. Pour, Alexandre, les gendarmes et les voleurs, ça n’existait que dans les bandes dessinées, à l’intérieur du petit écran ou encore derrière le grand velours rouge du cinéma. Mais là, dans la réalité d’un bord de mer, cela lui apparaissait comme un gigantesque gag, comme une absurdité. Il ne savait même pas que, là-bas, dans la citadelle, il y avait des gens qui y étaient enfermés pour des raisons qui lui échappaient. Il ne comprenait pas comment l’on pouvait priver de liberté des êtres humains en les enfermant dans des lieux clos à l’insu de tous dans la discrétion d’une sorte de donjon comme au Moyen-Âge. De ce fait, il lui semblait légitime que certains tentent de s’évader pour retrouver le plancher des vaches de leurs origines.

Souvent, ce type de fracas qui relève des faits divers excite toutes sortes d’intérêts, de spéculations et d’inconscience. Malgré le danger évident encouru de séjourner dans la zone possiblement dangereuse et malgré l’insistance des policiers aguerris à ce genre d’action périlleuse, certains irréductibles ne voulant pas s’en laisser conter, faisaient mine de changer de position pour demeurer au premier plan de l’événement négligeant totalement les recommandations du service d’ordre. Alexandre, quant à lui, avait pris le chemin de son domicile pour évacuer toute cette charge électrique induite par l’incident de l’évasion de la citadelle. Il n’avait retenu qu’une chose, à savoir, les échanges de coups de feu, et bien que la réalité du fait divers lui semblât complètement farfelue au point qu’il se demandait si l’on n’était pas en train de tourner un film, il se disait que, fausses ou réelles, il valait mieux se tenir loin des balles. Quatre heures s’étaient écoulées depuis son rendez-vous avec l’aube. Ses parents ayant pris la route du travail, il déjeuna tout en se remémorant cette singulière matinée. Il entendit le bourdonnement de deux hélicoptères de la sécurité maritime qui tournoyaient comme des frelons en chasse et il en déduisit que l’opération gangsters n’était nullement achevée. Cette journée, dont les auspices étaient favorables, semblait vouloir glisser vers le mémorable. Pourvu, songea-t-il avec une certaine angoisse, qu’elle ne culmine pas dans le tragique!

Vers les dix heures, il se retrouva à la hauteur de la Motte Rouge où il put se rendre compte que les choses avaient peu évolué. Du quai Gorges Simenon jusqu’au quai Duperré, les forces de l’ordre avaient agrandi la zone interdite. Les policiers en faction semblaient crispés. Une nasse gigantesque avait été installée depuis l’île de Ré jusqu’aux différents axes d’accès à La Rochelle. Tous les véhicules étaient systématiquement fouillés. Il y avait là deux compagnies de CRS qui investissaient à la fois l’île et La Rochelle, il y avait également des chiens car apparemment l’un des évadés était blessé et les chiens pouvaient suivre ainsi la trace du fuyard. C’était une véritable traque à l’homme comme dans les fictions américaines sauf qu’ici les rôles n’étaient pas joués par des acteurs. Alexandre quitta la Motte Rouge, il prit le trottoir de droite, là où se succédaient de nombreux cafés et terrasses précédant la place de l’horloge. Cet espace était très fréquenté en période d’été car, depuis les diverses terrasses, les gens pouvaient voir le vieux port et, au loin, l’arrivée de bon nombre de bateaux de tous genres, même les cargos qui ne manquaient pas de signaler leur présence à l’aide de leur corne de brume, ce qui ajoutait au charme ambiant ainsi qu’à la note estivale. À mi-chemin, il fut interpellé par un groupe d’adolescents qu’il connaissait et qui se trouvaient attablés à la terrasse d’un café à la mode. Ses amis l’invitèrent à les rejoindre, mais il déclina l’offre amicale, prétextant qu’il avait un deal. 

— Raconte! Raconte!

— Plus tard, leur cria-t-il. Une avalanche de rires taquins furent les derniers bruits qu’Alexandre entendit.

Chapitre 2

Sur la terre les anges passent, en enfer, tu as toujours la sympathie du diable…

Le hasard est une mauvaise intention qui construit ses filets de désagréments dans la discrétion des ombres. La concomitance d’événements liés ou non lui est un espace de prédilection où son action va se réaliser. Le même jour, vingt heures. Alexandre ouvrit les yeux et perçut vaguement ses parents avec quelques-uns de ses copains. À travers le flou de son regard où traînait encore une indicible angoisse, il s’interrogeait sur l’étrangeté de la situation. Il demanda d’une petite voix presque inaudible : 

—Que se passe-t-il?

Sa mère lui répondit avec douceur : 

—Nous t’expliquerons tout cela demain, pour le moment, il faut que tu te reposes et que tu reprennes des forces.

Les paupières du jeune homme s’étaient déjà refermées comme pour approuver les propos judicieux. Quelques heures plus tôt, dans le prolongement des rires moqueurs de ses amis et au moment précis où il s’engageait sur le passage clouté, près de l’horloge, pour se rendre sur le quai Duperré, une fusillade avait éclaté entre le cordon de CRS et les évadés de Saint-Martin-de-Ré. Une voiture arriva en trombe sur l’axe où se trouvait Alexandre et des balles de revolver sifflèrent occasionnant une panique générale. Beaucoup de gens s’étaient couchés au sol pour éviter des projectiles pouvant provoquer de sérieuses blessures. Dans ce capharnaüm indescriptible où les uns se couchaient, les autres couraient à perdre haleine, où les cris d’affolements croisaient les injonctions de la police hurlant ses commandements de sécurité à l’adresse de la population, inséré dans ce tumulte fracassant, l’adolescent n’eut pas le temps de s’esquiver, ni de comprendre ce qui s’ensuivit. Tout d’abord, il ressentit une vive brûlure à la jambe gauche et, presque simultanément, il fut projeté au sol par le contact d’un véhicule, ensuite, il ne sentit plus rien car il perdit connaissance. À ce moment précis, deux gendarmes l’avaient repéré et l’avaient rapidement installé dans une ambulance qu’ils avaient hélée. Quelques instants plus tard, le service des urgences du CHU de La Rochelle prit immédiatement le garçon en charge. Tous ces événements s’étaient déroulés avec la vitesse d’un éclair un jour de gros orage. Durant une bonne heure, il y eut des allées et venues d’ambulances transportant des personnes ayant subi les dégâts collatéraux de cette poursuite dangereuse. Fort heureusement, il n’y eut aucune victime, c’était miraculeux. Quatre blessés furent enregistrés, touchés de façon conséquente, dont faisait partie Alexandre. S’agissant des autres personnes, les services médicaux ne relevaient que des commotions, des chocs psychologiques créés par l’angoisse et la peur. D’ici quelques jours, tout rentrerait dans l’ordre et cela ne nécessitait aucun traitement particulier, si ce n’est quelques calmants et de l’aspirine.

Trois jours s’étaient écoulés depuis l’hospitalisation d’Alexandre. Ayant retrouvé ses esprits ainsi que quelques forces, il sut ce qui lui avait valu de se retrouver sur un lit d’hôpital avec la jambe gauche bandée et d’autres pansements en diverses parties du corps. Par malchance, à la suite de la fusillade qui avait été échangée entre les policiers et les voyous, il avait reçu deux éclats de balles dans la jambe et avait été renversé par la portière droite des fuyards; en roulant au sol, il avait heurté le trottoir avec son bras droit qui s’était démis. Il s’était blessé également aux mains ainsi qu’au visage, cela avait saigné, mais c’était sans gravité. Tout s’était déroulé très vite, la peur s’était installée dans le secteur de l’horloge où se propageait la rumeur de deux victimes. Effectivement, d’une part les services de presse et d’autre part le commissaire de police de La Rochelle confirmèrent l’information qui courait de bouche à oreille : deux victimes étaient à déplorer, il s’agissait de deux des trois évadés de la prison citadelle. Quant au troisième, également blessé, il se rendit aux forces de police un peu plus tard après une brève résistance, complètement cerné par la brigade du banditisme. Dès son arrivée au service des urgences, Alexandre avait été examiné par un médecin qui évalua ses blessures et il demanda qu’on le conduise au bloc opératoire pour procéder à l’extraction des deux éclats de balle figés dans la jambe gauche car l’un des deux projectiles était plus important et avait pénétré plus en profondeur. Après les divers examens de contrôle, l’adolescent fut opéré. La famille ainsi que les copains, qui, au moment des faits, avaient craint le pire, furent totalement soulagés lorsque le médecin urgentiste fit son compte-rendu circonstancié et qu’il signifia qu’aucun organe, os, nerf ou autre n’avait été endommagé par l’un ou l’autre des impacts.

Après quelques semaines durant lesquelles il avait été dorloté par les uns et choyé par les autres, car c’était, en quelque sorte, le héros malheureux d’un fait divers peu commun où la vie avait coudoyé la mort dans la fulgurance d’un instant, il reprit ses activités ayant rangé dans la madeleine de sa mémoire les reliques des événements dont il avait été apostrophé, si l’on peut dire. Seules deux cicatrices indélébiles lui rappelleraient que l’insouciance de la jeunesse ne saurait le préserver des indélicatesses de la vie. Pour lui, cette année charnière était importante en tout point car, BAC en poche, il accédait à l’université. Il avait choisi le droit et se voyait bien en avocat, en expert juridique d’une grande administration ou même en administrateur de biens; il aurait également apprécié la tenue rubis d’un cardinal. Le jeune homme ne manquait pas de désirs ni d’envies, mais quel que soit le chemin qu’il choisirait, il savait qu’il lui en coûterait des sacrifices, du labeur sans relâche et de l’application. Il n’oubliait pas le service militaire pour lequel il serait probablement sursitaire. D’autre part, pour juillet et août, il travaillerait quelques heures par jour dans une librairie, ce qui n’était pas pour lui déplaire, il gérerait en particulier le secteur informatique. Pour l’heure Alexandre, était « cagouillard ». Il était accoudé sur un muret situé à l’angle du quai Duperré et il regardait la mer sur laquelle il lui semblait percevoir par intermittence de reflets verts. Cela était sûrement dû à la luminosité accentuée du jour et pourquoi pas aussi à la proximité du solstice de printemps. Sur la crête des vagues se promenaient des brillances argentées. Des voiliers naviguaient au large, fendant les flots à pleine voile. Souvent, il avait contemplé la mer et, chaque fois, elle lui paraissait différente. Son gigantisme lui semblait insaisissable autant qu’impénétrable. Elle demeurait mystérieuse, énigmatique et indomptable. Cette prodigieuse masse liquide imbibée de sel s’activait au rythme des marées, elle s’étirait sous la pression des courants marins. La mer était à la fois nourricière, vagabonde touristique et guerrière. Elle ne craignait rien ni personne, se suffisant en elle-même, agissant comme bon lui semblait. Elle possédait le don d’ubiquité par sa présence en divers endroits à la fois. En outre, elle était en mesure d’exprimer de la colère, le calme, la révolte, la meurtrissure de la souillure, la joie de ses fulgurances océaniques et enfin la douleur de ses vagues engluées par les poisons des hommes. Aujourd’hui, Alexandre se contenterait de renouer avec les sensations de la mer, il la goûterait à nouveau comme l’on goûte le baiser d’une conquête. Il laisserait son regard vagabonder sur la crête des vagues et frissonnerait sur la douceur de la houle molle comme une caresse suggérée. Il communierait avec l’intimité de cette sensualité océanique, toujours imprévisible, sans cesse renouvelée. Il scrutait l’horizon où s’engouffraient et disparaissaient les voiliers, happés par les brasses inconnues du grand large. Peut-être, à la marée montante, pourrait-il savourer l’apaisante fraîcheur de quelques délicieux embruns? Plongé dans cette symphonie de bruissements, de sons aquatiques, de couleurs et de teintes douces, de mouvements harmonieux et de furtifs frissonnements, il s’abandonna aux embrassades spontanées de la rêverie et, en cet instant, il sut que la vie était belle, pas « trop belle » comme dit la jeunesse de maintenant, non, juste belle. Une voix fluette l’extirpa de sa plongée halieutique. C’était Emma, une petite copine qu’il aimait bien. 

—Alors? Tu es en costume blanc de commandant sur le cargo du port, ou planes-tu au grand large?

Il rit de bon cœur car elle était coutumière de ce type de questionnement où se nichait toujours une taquinerie. Il lui répondit : 

—On devrait prendre plus de temps pour contempler les choses, car nous les regardons de façon si superficielle qu’elles finissent par nous exclure de leur intimité; tu vois, cette mouette, là-bas, qui tourne en rond, comme égarée dans l’espace, eh bien, si tu en fais soudainement l’abstraction, si tu enlèves le mouvement dans lequel elle s’insère, ton regard, alors, ne perçoit plus que la banalité d’un plan dépourvu de consistance.

—Je comprends pourquoi tu n’as pas usurpé ta belle note en philo. Moi, je dis toujours, la nuit est courte, le jour long et la vie brève. Nous devons donc procéder à des choix, ce ne sont sans doute pas les meilleurs, mais ce sont ceux du moment et tu sais bien que celui-ci n’est pas le même pour tous. En fin de compte, c’est ce qui donne du charme à la vie, non?

Alexandre acquiesça avec bonhomie. Comme souvent, Emma utilisait la pirouette avec une malice toute féminine, à la manière d’une danseuse dont les pointes vous donnent le tournis, même s’il est agréable. Puis, elle revint au quotidien en demandant : 

—Comment va ta jambe et les cauchemars ne te perturbent pas trop?

—Elle a encore quelques raideurs, mais je pense qu’il lui faudra encore un peu de temps pour retrouver sa souplesse et son naturel. Pour ce qui est des cauchemars, c’est plutôt une multiplication de phénomènes d’angoisse, d’anxiété qui s’immisce dans le sommeil. Les médecins disent que c’est la formulation de la mémoire de l’événement jointe à celle de la douleur qui est responsable de ces perturbations psychologiques. En outre, ils pensent que ces dernières mettront plus de temps avant de se dissoudre dans les abysses de la psyché. Tu vois, je t’ai toujours dit que nous étions des petits êtres fragiles.

Un bisou enthousiaste d’avenir se posa simultanément sur les joues des jeunes gens qui ne doutaient pas de se retrouver, « tout bientôt », comme disent les Rochelais.

Chapitre 3

Le sage dit tout sur tout sans avoir vécu ce qu’il dit. Le malheureux souffre avec sagesse.

Chaque TGV s’arrêtant à la gare de La Rochelle libérait deux ou trois dizaines de vacanciers ou touristes. Les familles se rassemblaient par grappes distinctes dans un joyeux brouhaha avant de se diriger vers la sortie, occasionnant un autre tumulte, celui des valises roulant sur le sol cimenté et ces sons qui labouraient les tympans n’avaient rien d’agréable, à ce point que l’on appréciait la délivrance d’un taxi qui vous en soulageait en vous emmenant à votre hôtel ou autre logement. Comme à l’accoutumée, les fervents de juillet affluaient en grand nombre, remplissant peu à peu les hôtels ainsi que les autres sites d’accueil à vocation estivale. Bientôt, sous la gouvernance bienveillante du soleil, les plages grouilleraient de pâleurs exhibées pour le bronzage, le leitmotiv du vacancier. La ville s’emplissait frénétiquement à mesure que les trains libéraient leurs masses humaines frétillantes comme l’arrivée des gardons ne tarderait pas à se manifester dans les eaux de l’Atlantique. L’exception annuelle de cet envahissement satisfaisait les uns et les autres et surtout ceux à qui cela profitait mécaniquement, c’est-à-dire les commerçants et les agences de tourisme. Quant aux habitants, ils s’accommoderaient des nuisances que ne manqueraient pas de drainer toute surpopulation massive; ce serait pour la bonne cause de leur ville. L’île de Ré était également une destination prisée par sa configuration, son calme relatif et son environnement maritime. Année après année, ses coutumiers ou ses amoureux revenaient avec le même enthousiasme et l’envie toujours égale. Le touriste, lui, ne pouvait ignorer cette petite île accueillante et pleine de charme, au demeurant.

Les deux attractions touristiques de la saison rochelaise, ses deux merveilles, en quelque sorte, étaient évidemment le fameux « Fort Boyard » rendu célèbre par le jeu télévisé ainsi que « Le Grand Pavois », immense vitrine de l’activité nautique qui rassemblait chaque année les professionnels autant que les amoureux de la voile et des bateaux de plaisance ou de compétition ainsi que de nombreuses créations et innovations, qui clôturaient cette belle saison festive où l’océan était le poumon et la ville, le cœur. L’année passée, Alexandre avait opté pour une balade en catamaran, mais l’expérience tourna court. Il était livide et malade au point qu’il fallut faire demi-tour. Une heure après avoir repris contact avec le plancher des vaches, son ami le raccompagna chez lui et il se mit au lit. Depuis, il ne renouvela pas l’expérience. Il admirait les exploits des grands skippers, comme Colas, Tabarly ou Kersauson, dont la réputation voguait sur les mers du globe et qui devaient être des marins taillés dans la lame de Poséidon et autres dieux marins pour oser égaler leur force, leur courage et leur caractère. Alexandre savait qu’il n’était pas composé de cette charpente de héros ni de guerrier. Aussi, il se contenterait d’admirer les exploits des Pen-duick, mono et multicoques. L’océan, la voile et le navigateur héroïque continueraient d’occuper ses aquarelles et tant pis pour les sensations dans les creux des vagues qu’il ne connaîtrait jamais. Alexandre aimait le dessin et la peinture. Il avait hérité d’un petit don dont il usait depuis deux saisons dès qu’il en avait l’opportunité. Durant les vacances, il s’adonnait plutôt au fusain et au portrait, s’étant aperçu que l’intérêt des touristes pour ce genre était appréciable à exploiter. Cela lui permettait d’engranger un petit pécule qui couvrait ses dépenses scolaires. Grâce à la rencontre avec un professionnel du portrait, il avait appris à réaliser un portrait en un temps relativement court car la plupart des personnes n’étaient pas disposées à poser longuement. Au tout début de ses premiers croquis, il en loupait un sur deux et le second, il le déchirait car le modèle était parti trouvant le temps long. Puis à mesure qu’il appliquait les petits trucs et la technique que le dessinateur de Montmartre lui avait enseignés, il parvenait à ses fins, c’est-à-dire que son travail étant satisfaisant, le touriste lui achetait son portrait. Certes, ce n’était pas encore la perfection du croqueur de la place du Tertre, lieu sacré des peintres montmartrois, mais c’était sa création aboutie à lui, et cela le rendait fier. Sa clientèle était plutôt féminine et ces gentes demoiselles ou dames étaient souvent agréables. Les messieurs, beaucoup moins nombreux, jetaient leur dévolu sur une aquarelle ou un petit tableau représentant les sujets de la mer. En cette période de l’année, il avait de la concurrence et parfois cela créait des conflits surtout concernant l’endroit choisi que certains jugeaient comme étant le leur par ancienneté. Ce n’était la place à proprement parler de personne, mais uniquement la revendication de l’un ou de l’autre s’adjugeant le droit d’en disposer. Alexandre n’étant pas querelleur, il comptait sur son petit talent et sa jeunesse. Il s’appliquait donc de manière à contenter les gens se disant que le bouche-à-oreille était la meilleure publicité. Certains jours, Emma le rejoignait et sa présence dynamique et son sourire lui conféraient des atouts supplémentaires. En ce début de soirée, il avait réalisé deux portraits et peint deux aquarelles représentant un chat tortie et pour l’autre, un chartreux, pour deux jeunes filles d’après les photos qu’elles avaient fournies. La joie qu’elles exprimaient en regardant leur petite aquarelle combla Alexandre qui la ressentit comme un compliment.

Issue d’une famille bourgeoise dont les ancêtres avaient fait bonne fortune, Emma était une jeune fille talentueuse qui ambitionnait HEC qu’elle ne quitterait pas sans réussir. Jusqu’alors, ses études s’étaient déroulées sans histoires et avec brio ce qui lui permettait d’émettre quelques prétentions d’avenir. Simple et humble, appréciée de ses amis et collègues, elle était une petite blondinette aux cheveux longs dont le visage et le sourire exprimaient une certaine juvénilité qui lui procurait un charme enjoué. Coquette sans excès, sa féminité discrète se précisait comme le faisait une fraise qui se gorge de couleur et de suc sous les ardeurs du soleil. Ses yeux bleus n’avaient nul besoin de maquillage pour étinceler de leurs multiples expressions, même si parfois, de façon furtive, ils contenaient une microscopique ombre née d’une lointaine angoisse. Depuis la fin de la terminale, son cœur chérissait un secret. Aux premiers frémissements de celui-ci, elle avait envisagé une fantaisie de môminette ou une élucubration de jeune fille en fleur. Mais ce sentiment avait fleuri de mois en mois pour atteindre la certitude qu’elle nommait de ses lèvres juvéniles « Alexandre ». Était-ce le partage, la proximité d’une vision du monde convergents qui, souvent, soudent ou, tout au moins rapprochent deux personnes? Était-ce les liens d’une grande camaraderie qui installaient les effets hallucinatoires d’une oasis virtuelle? Était-ce, enfin, l’émergence d’un premier amour? Elle en confiait la réponse au temps ainsi qu’à la grâce des cupidons. Sa jeune maturité lui enseignait que les choses se faisaient comme elles se défaisaient et qu’il fallait laisser à la vie le manège de ses caprices jusqu’à ce que le premier baiser soit le messager d’un avenir souhaité. Elle demeurait donc, confiante, de cette confiance que la jeunesse permet avec toute son insouciance et son impudence.

En se réveillant, Alexandre eut deux petits vertiges comme l’on a quelquefois au lever, occasionnés souvent par la rapidité de la position debout, cela étant généralement bénin et sans conséquence. Cependant, ce matin-là, il s’ensuivit des maux de tête ainsi qu’une répétition de vertiges qui perturbèrent quelque peu son équilibre, à ce point qu’il dut s’asseoir. Interrogatif, il pensa que ces petits désagréments matinaux étaient sûrement causés par des effets postopératoires de sa mésaventure passée. De fait, après avoir pris son petit-déjeuner, l’incident se résorba et tout se remit en ordre. Rassuré, il se rendit à son rendez-vous, au stade Armand-Bouffenie, pour une partie de tennis en double avec les copains. Bien qu’appréciant ce sport pour son aspect esthétique engendré par des coups magnifiques de finesse et de talent, il lui préférait le ping-pong et l’entregent où l’adresse ne manquait pas non plus. Très souvent, il jouait le mixte avec Emma, ce qui était pour lui plaire. Ce fut un beau match qu’ils perdirent, mais dans la joie et la bonne humeur bien qu’Emma n’aimât guère perdre. Mais son petit minois boudeur de vaincue faisait réapparaître, presque aussitôt, son enjouement naturel. Un gros bisou de tendresse les sépara. Avant d’aller déjeuner puis de reprendre son poste à la librairie, Alexandre acheta du papier à dessin, il lui fallait du papier Canson lisse pour les portraits, avec de petits grains pour le fusain et un grammage plus important pour les aquarelles. Au sortir de la boutique, une jeune fille l’accosta en lui demandant : 

—C’est vous qui réalisez des portraits sur le vieux port?

—Disons que je suis l’un de ceux qui s’y emploient, pourquoi? répondit-il modestement.

Elle le regarda en riant et dit : 

—Oui, oui, mais c’est bien vous que j’ai remarqué, d’où ma façon un peu cavalière de vous interpeller, car j’aime ce que vous faites et votre manière de le faire.

Ce petit compliment le fit rougir et il rétorqua : 

—Merci, mais vous savez, mes collègues ont beaucoup de talent et plus d’expérience que je puis en avoir.

—Je ne me suis pas trompée, vous êtes modeste et gentil. Voyez-vous, la différence qu’il y a entre vous et les autres, c’est leur côté professionnel, lucratif et artificiel; tandis que vous, on sent que vous avez plaisir à faire, à composer, à réaliser avec simplicité, sans aucune prétention, mais avec une certaine douceur. Ne vous méprenez pas, je ne cherche pas du tout à vous flatter, mais tout simplement à vous faire apparaître la différence que j’ai ressentie en comparant votre attitude, crayon ou pinceau en main, et celle des autres portraitistes qui donnent la singulière impression de courir le client, puis de l’influencer à tout prix.

— Écoutez, reprit Alexandre, votre conversation est particulièrement intéressante et je vous propose volontiers de la poursuivre plus tard, si cela vous dit car dans l’immédiat, j’ai des obligations que je ne peux remettre. Chaque après-midi, vers seize heures, vous me trouverez sur le vieux port. Excusez-moi, mais il faut vraiment que je vous quitte, à bientôt!

Accompagnant ses propos d’un affectueux sourire, il partit d’un pas pressé, quelque peu perturbé par cette interlocutrice qui l’avait intimidé par son aplomb et sa pertinence d’observation. Sa démarche insinuait quelque chose de volontaire et donc de mystérieux. Elle devait avoir vingt-cinq ans, au moins. Avec ses cheveux noirs mi-longs et ses grands yeux verts, elle dégageait un charme certain. Il avait remarqué également son maquillage soigné, la coquetterie de sa petite robe ainsi que sa démarche souple et légère. Son acuité visuelle de dessinateur avait photographié la jeune personne avec un intérêt qui le surprit. En dehors d’Emma, sur laquelle son regard flânait de temps à autre avec plaisir, il s’étonna du trouble que cette inconnue avait semé en lui. Aussi, ce fut avec empressement et quelque fébrilité, qu’il rejoignit le vieux port après son travail à la librairie. Il réalisa un sampan au fusain pour une touriste asiatique ainsi qu’un portrait pour une Parisienne. Les minutes s’égrenèrent sans que l’inconnue du matin n’apparaisse. Après tout, songea-t-il, son imagination s’était emballée de façon cavalière le persuadant d’on ne sait quelle fantaisie. Pourquoi ce soudain intérêt pour une visite improbable, pour le moins non-confirmée et non-promise? Simplement parce qu’il s’était laissé envelopper par ce bref enchantement qui n’avait cessé de le perturber depuis cette fameuse rencontre. Il voulait en revivre le trouble obscur qui l’avait saisi et dont, à présent, il se sentait confusément frustré. Il vivait une sensation toute neuve dont l’impression lui échappait autant qu’elle l’intriguait. Un « Coucou, c’est moi! » suivi d’un bisou le surprirent dans le cours de ses réflexions. 

— Vous rêvez mon ami! De quelle courtisane s’agit-il? lui demanda Emma. 

Durant un bref instant, rapide comme l’éclair, il faillit rougir trahissant ainsi son état d’âme par-devers l’espièglerie du questionnement, mais il se reprit et s’esclaffa en même temps que son amie. 

—Tu sais, dit-il, il m’arrive souvent de vagabonder sur les grandes avenues de la pensée, là où la réalité s’égare dans les méandres de la cacophonie de l’imagination. C’est parfois agréable, quelquefois exaltant, souvent stressant parce que le ressenti est à la fois fulgurant et fugace, tu comprends?

— Oui, répondit Emma, il m’arrive d’errer dans ces espaces, mais je préfère de beaucoup, la réalité car c’est sur ses chemins à elle, que je trotte chaque jour. À ce propos, j’espère que tu n’as pas oublié la soirée sardines et écrevisses grillées pour l’anniversaire de Caroline?

—Tu fais bien de me le rappeler, justement, tu vas m’aider à choisir un cadeau; je range mes affaires et nous y allons. Je pensais prendre soit un parfum, soit un bijou fashion car elle me semble très mode, qu’en dis-tu?

— Je pencherai plutôt vers une eau de toilette, Mademoiselle R. ou C., enfin, nous verrons à la boutique. 

— Emma, tu es en beauté, si tout le monde est aussi élégant, peut-être faudrait-il que j’aille me changer?

— Tu connais les garçons, ils ne seront pas mieux attifés que tu ne l’es!le rassura-t-elle – et ils pouffèrent de rire. En tout cas, moi, ça me convient, et puis il faut laisser aux filles le privilège de l’élégance.

Munis de leur paquet-cadeau, ils quittèrent la parfumerie et prirent le chemin du rendez-vous. Ce fut Caroline qui leur ouvrit et, dès l’entrée, ils perçurent les sons d’une joyeuse ambiance. La maîtresse de maison les débarrassa de leurs affaires et l’un des jeunes gens, ayant aperçu Alexandre, avec son matériel à dessin, lui demanda : 

— Tu es venu nous tirer le portrait?

— Oui, avant qu’il ne soit défait et trop laid pour mon papier, répondit-il. 

Ce qui ne manqua pas de déclencher une franche rigolade. Puis, après les bisous et de chaleureuses poignées de mains, filles et garçons s’attablèrent à l’endroit indiqué par leur hôtesse pour trinquer en l’honneur de celle-ci et déguster les fantaisies de bouche en se racontant, au creux d’un sympathique brouhaha, les anecdotes vécues ou chipées ici ou là. Les sardines et écrevisses roussies furent honorées, accompagnées de chips croustillantes à souhait. Le salé de ces aliments excitait la soif qu’ils purent étancher avec du Coca-Cola, des jus de fruits, de la bière et de l’eau. Comme dans toute fête entre adolescents, ils se chamaillèrent gentiment au gré des taquineries et de saillies verbales dont la jeunesse cultive le secret maniement. Ensuite vint ce moment heureux pour lequel les jeunes cœurs garderont la mémoire et dont le souvenir ne cessera de les accompagner leur vie durant. Le gâteau d’anniversaire s’installa royalement sur la table affublé de ses dix-sept petites flammes joyeuses. Alors ils chantèrent le refrain traditionnel pour la circonstance, riant et tapant dans les mains en invitant Caroline à souffler les bougies. L’on pouvait entendre, « Allez, gonfle ta poitrine avec tes petites poires! Fais un cul-de-poule avec ta bouche… Ouvre grand tes beaux yeux de minette et souffle sur le passé afin que naisse ton présent! » Et l’on rajouta : « Pour que ce délicieux gâteau puisse s’abandonner à notre gourmandise. » Ce qui eut pour effet de couper net le souffle de la jeune fille, entraînant de nouveaux rires. Enfin, après trois essais, elle parvint à éteindre les bougies en une ultime expiration. Puis la tradition instaurée par ce groupe d’adolescents, voulant que l’on parte en déposant son cadeau sur la table après avoir remercié l’hôtesse de son chaleureux accueil, on laissa celle-ci tout à sa joie de découvrir ses présents dans son intimité.

Au moment de quitter ses amis, Alexandre eut un gros vertige qui l’obligea à se maintenir sur l’un des garçons qui se trouvait à proximité. L’ayant vu, Emma se précipita vers lui et s’inquiéta :

— Qu’est-ce qui ne va pas?

— C’est sans doute un excès de bière ou peut-être le champagne…, dit quelqu’un.

— Ce n’est rien, ça va aller, je vais rentrer et demain sera un autre jour, murmura Alexandre, d’un ton pâteux : 

— Vraiment? reprirent les garçons, sinon nous allons te raccompagner.

— Merci, les copains, ça va déjà mieux.

Mais Emma ne s’en laissa pas conter, elle avait cette sorte d’intuition que l’on dit féminine qui permet de décrypter quelque chose d’inhabituel. Elle prit, d’autorité, le parti de le raccompagner. Bien lui en prit car, à mi-chemin, il fut saisi d’un nouveau vertige qui l’obligea comme précédemment à accepter l’aide de sa copine. Celle-ci, inquiète, demanda : 

— Qu’est-ce qui se passe, que t’arrive-t-il?

Légèrement chancelant, le visage sombre, il bredouilla : 

—Tu sais, j’ai beaucoup bossé cette année pour obtenir le passeport pour la fac sans compter les autres activités, je pense que la cause est sûrement due au surmenage, je ne vois pas d’autres explications.

— Tu ne penses pas que ça puisse avoir un rapport avec ta récente blessure? Il arrive quelquefois qu’une microparticule soit demeurée dans la blessure même cicatrisée; sans doute devrais-tu consulter un médecin pour un avis pertinent, qu’en penses-tu?

— Je te promets que si cela se reproduit, je consulterai, ne t’inquiète pas. Voilà, nous sommes arrivés, rentre vite chez toi car il se fait tard.

La jeune fille, le sachant en sécurité, le quitta non sans déposer un gros bisou, pour la première fois, sur les lèvres de son ami comme poussée par un désir impérieux de l’assurer de toute sa tendre attention.

Chapitre 4

Le plaisir se découvre avec patience, puis déraison.

Le lendemain, après une nuit d’apaisement, il se réveilla un peu barbouillé, mais sans autre conséquence désagréable. Il ne se soucia donc pas de l’incident de la veille. Le ciel était d’un bleu carte postale qui présageait une belle journée d’été et promettait un week-end radieux. Il se rendit vers le port pour respirer la mer comme il aimait à le faire. Il y rencontra des personnes qu’il connaissait, les salua et s’accouda à un parapet pour s’abandonner à ses vagabondages maritimes, lorsque quelqu’un lui tapa sur l’épaule. C’était un portraitiste déjà à l’ouvrage qui lui remit une enveloppe. 

— C’est quoi?

— Je ne sais pas, on m’a demandé de te la remettre.

Il ouvrit le pli et commença la lecture : 

« Bonjour, je suis venue hier, mais trop tard car tu partais avec une amie, à mon grand regret. Pour ne pas te louper aujourd’hui, peux-tu me rejoindre à l’adresse indiquée ci-après avec ton matériel. Josiane ».

Il demeura dubitatif. Que lui voulait-elle? Décidément l’énigme de cette inconnue s’épaississait. Sans nul doute, il en saurait davantage tout à l’heure. Tout en marchant, il ne put s’empêcher de revenir à ce mot qui l’invitait. Cette situation lui était inédite. Il arriva devant un petit immeuble cossu, en poussa la lourde porte d’entrée et se dirigea vers l’escalier. Parvenu au deuxième étage, il prit le couloir de gauche et se dirigea vers l’appartement qu’elle lui avait indiqué. L’endroit était frais et silencieux, ce n’est qu’arrivé devant la porte qu’il perçut une faible musique de Jazz. Il sonna, une voix qu’il reconnut, demanda : 

— Qui est-ce?

— C’est moi, répondit-il, benoîtement. 

Elle éclata de rire tout en ouvrant : 

— Bonjour, Alexandre.

— Je suppose que c’est le facteur qui t’a donné mon prénom? demanda-t-il d’un air étonné.

— Élémentaire Monsieur Watson!

Et elle déposa sur sa joue un gros bisou de bienvenue. 

—Donne-moi tes affaires d’artiste et installe-toi sur le canapé, je vais chercher des boissons; tu préfères chaud ou froid?

— Jus de fruits, c’est très bien.

— Alors, je peux te proposer, orange, ananas ou pamplemousse. 

— J’ai un faible pour l’orange.

Elle apporta boissons et verres ainsi qu’un petit plateau de croquants, cacahuètes et pistaches. Elle portait une petite jupe d’été avec des motifs colorés légèrement plissée, ainsi qu’un haut mi-manches discrètement échancré sur la poitrine. Un collier de petites perles de couleur ornait son cou, un bracelet du même ton entourait son poignet gauche. Ses déplacements étaient gracieux et ses gestes pleins de douceur et d’élégance. Elle dégageait une féminité, qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait pas encore coudoyée, peut-être faute de s’y être intéressé. Par jeu de comparaison et par rapport à ses observations et ses acquis de ce qui se rapporte au genre féminin, il se rendait compte qu’elle n’était plus adolescente, mais plutôt jeune femme. C’était sans doute cette particularité qui l’avait interpellé la première fois et ensuite troublé. Elle diffusait un fluide imperceptible qui attirait, un peu comme le parfum d’une fleur monopolise l’intérêt d’une abeille. Elle lui tendit son verre d’orange en disant :

— Bienvenue, Alexandre!

— Il est chouette, ton appart! Tu habites donc ici?

— Non, mes parents l’ont acquis, il y a quelques années. J’y viens de temps à autre pour me reposer et me détendre, car j’habite et travaille à Bordeaux.

Elle s’assit dans un fauteuil, face à lui, le regardant de ses grands yeux curieux et rieurs. 

— Excuse-moi, reprit-il, j’ai l’air d’un sot un peu niais car je suis embarrassé de me retrouver devant toi, tu m’es inconnue et l’inconnu me trouble pour ne pas dire me perturbe. J’avoue que je ne sais pas ce qui me vaut d’être là…

— Mais, ton talent et ta manière de l’exprimer! Alexandre, je te l’ai dit, j’aimerais que tu exécutes mon portrait sur une toile que je ferais encadrer pour l’accrocher dans ma chambre à Bordeaux

— Josiane, tu aurais dû me le préciser car je n’ai pas le matériel adéquat.

— Rien ne presse, aujourd’hui, nous faisons connaissance puis demain, tu commences la peinture, ça te va?

— Oui, oui, si tu veux.

L’intuition féminine trompe rarement, dès qu’elle avait plongé ses pupilles vertes, éveillées et inquisitrices, dans le regard du jeune homme, elle avait su qu’elle ne s’était pas trompée; le langage de ses paupières intimidées, la rougeur de ses joues à certains moments, ses gestes mal assurés, sa voix parfois hésitante, tout exprimait une grande timidité, une appréhension, une certaine gêne dont l’origine se trouvait dans l’état d’innocence. Sa jeune expérience de femme lui faisait deviner qu’il n’avait pas encore quitté le monde de l’adolescence ni mordu le fruit défendu. C’était précisément ce qu’elle aimait, le suc de ce fruit.

—Je te sens crispé, retranché par une sorte de panique, détends-toi! Tu sais, je ne suis pas le grand méchant loup qui va te dévorer tout cru!

 Il esquissa un franc sourire. Elle continua d’une voix douce se voulant rassurante : 

— Comment me trouves-tu?

— Gentille, agréable tu sembles avoir du caractère, tu es spontanée, décidée et volontaire, enfin, tu inspires confiance.

— Merci, de m’avoir croquée comme tu le fais pour un portrait, mais tu as oublié quelque chose.

— Quoi donc?

— Le physique, Alexandre, comment me vois-tu?

— Tu es mignonne, bien proportionnée, charmante.

En disant cela comme une confession de sensibilité, il rougit de nouveau. Alors, elle s’assit à ses côtés, lui prit la main et demanda : 

— Est-ce que je te plais, je veux dire physiquement?

— Oui, tu es jolie.

— Aurais-tu envie de m’embrasser?

Pour toute réponse, il déposa sur sa joue un chaleureux bisou. 

— Que voilà une petite envie, moi, j’en veux une grosse.