La Poupée de Porcelaine - Alexandre Ubac - E-Book

La Poupée de Porcelaine E-Book

Alexandre Ubac

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Beschreibung

L'histoire d'une petite fille au destin hors du commun.

Ida vient au monde dans une famille ouvrière du nord de la France dans les années 1960. À l’âge de 5 ans, elle se retrouve tout à coup privée de sa chambre d’enfant et doit désormais dormir dans un petit lit avec un épais rideau pour seule intimité. Ida, la petite princesse, devient une Cendrillon. Dans ce tunnel de tristesse brille cependant une petite flamme affectueuse : sa poupée de porcelaine. Mais qui est-elle vraiment ? une amie, une consolation, une confidente ? Et si cette poupée était un peu plus que cela…

Alexandre Ubac nous entraîne dans une histoire émouvante, celle d’Ida : un récit singulier raconté dans un style délicat.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Hanoï pendant la guerre d’Indochine et confié vers l’âge de 5 ans à un couple franco-vietnamien qui revenait en France, Alexandre Ubac a grandi dans un petit village picard, au contact de la nature. Très tôt il s’est mis à écrire dans différents genres, le roman mais aussi des écrits plus humoristiques. Après une vie riche en rebondissements, il partage son temps entre la littérature et son épouse qui l’a toujours soutenu.

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Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Alexandre Ubac

La Poupée de porcelaine

La Compagnie Littéraire

Catégorie : Roman

www.compagnie-litteraire.com

Mai et juin sont deux mois que le printemps aura coloré de sa multitude de tons ainsi que de son immense verdoiement. Passé ce cap, l’Office du tourisme, de même que les hôtels et les divers commerces du Touquet-Paris-Plage posséderont les indices qui leur permettront de juger approximativement de la fréquentation moyenne, satisfaisante ou opulente des juillettistes et des aoûtiens dans leur jolie petite commune. Néanmoins, celle-ci sera dépendante des grâces du ciel conditionnant les incidences météorologiques favorables ou non au remplissage des établissements hôteliers ainsi que du volume de réservations d’appartements et autres sites pour estivants. Bon nombre de vacanciers étant constitués par la population de la région parisienne et celle du Nord-Pas-de-Calais dont le séjour se situe entre une semaine et quinze jours, les prévisions de la météo étant un facteur déterminant. Ces dernières conditionnent encore davantage les estivants de la région parisienne qui fuient la grisaille des cités tentaculaires où ils passent une bonne partie de leur existence sous terre dans le métropolitain et ils sont donc désireux de se purifier les poumons en bord de mer sous le réconfort d’un soleil suffisamment généreux. Cette petite ville balnéaire est enclavée entre Berck-sur-Mer et Boulogne-sur-Mer. Les différents maires qui se sont succédé pour la gérer ont su, bon an, mal an, promouvoir son charme en créant des structures d’activités ludiques, sportives, comme le centre équestre, les courts de tennis, la piscine, le minigolf et autres équipements. Un certain nombre de gens aisés, de bourgeois et d’artistes ont investi dans des villas ou propriétés à proximité de la forêt. Un pied-à-terre, à un peu moins de deux heures de Paris, situé dans un cadre champêtre, voilà qui en avait séduit plus d’un, ce qui avait engendré pour la ville des retombées économiques bien intéressantes.

Ida était une petite fleur de mai. Elle avait une jolie tête blonde dont les cheveux tombaient presque sur le bas du dos. Son visage avait un front lisse, des joues rebondies, au centre desquelles brillaient deux beaux yeux bleus qui semblaient refléter une certaine tristesse. Un peu introvertie, discrète et solitaire, elle était, à l’image de nombreuses frimousses juvéniles, en instance de devenir. Elle partageait le foyer familial avec deux frères. Son père exerçait dans le bâtiment en tant que contremaître, ce qui l’éloignait très souvent de la maison. Sa mère travaillait à l’entretien de la propriété d’un architecte demeurant au Touquet-Paris-Plage. Son père était issu d’une famille d’émigrés italiens. Sa mère était née à quelques kilomètres de là, à Étaples, plus précisément. Jeune couple, ils avaient connu les affres de la Seconde Guerre mondiale, ses contingences, ses restrictions, ses blessures et ses drames. Au lendemain de ce qui avait été, pour beaucoup de Français, une grande déchirure avec ces ignominies politiques, ces comportements troubles du quotidien sinistré et ces profits de tous ordres qui alimentèrent certaines richesses d’après-guerre, c’était difficile, sans compter les multiples spoliations rendues possibles par l’état de dislocation et d’hébétement dans lequel se trouvait la France. Passé la liesse de la libération, on régla les comptes et il parut plus facile de tondre les femmes ayant contracté des alliances illicites avec l’ennemi que de s’intéresser aux spoliations commises par, peut-être, ceux-là mêmes qui tenaient la tondeuse. S’attaquer à la faiblesse est toujours plus excitant que de combattre les manipulations des forces agissantes qui thésaurisent pour l’avenir en attendant la fin de la guerre. Monsieur et Madame Mancini ne possédaient aucune fortune, c’étaient des jeunes gens simples qui avaient envie, à l’image de milliers de survivants de la jeunesse meurtrie par les vacarmes et déchirements de la guerre, de reconstruire leur vie sur la base de leur couple dont ils célébrèrent l’union dans la simplicité et l’intimité d’un mariage familial. Plus tard, ils décidèrent de fonder une famille. Pour ce faire, il fallait sortir du giron familial car n’ayant que peu de moyens, ils vécurent quelque temps chez les parents de l’épouse. Durant ces années, l’un comme l’autre travaillèrent durement, lui sur les chantiers où il gagna le grade de contremaître, eu égard à son assiduité ainsi qu’à sa compétence à l’ouvrage. Peu à peu, les économies constituées leur permirent de solliciter un prêt bancaire pour acheter un terrain où ils construiraient leur maison tant désirée. L’opportunité se présenta au Touquet-Paris-Plage, où avec l’obtention du prêt, ils purent envisager les premiers travaux, c’est-à-dire les fondations de leur maison et celles de leur famille. Lui était nanti de la séduction à l’italienne par les gestes et le fruité du langage. Son épouse était une petite blonde aux cheveux bouclés, jolie au demeurant, et qui avait été sollicitée en mariage par un propriétaire anglais, dont elle se joua quelque temps pour lui préférer le bel italien. Son père, qui l’adulait comme une pierre précieuse en acceptant tous ses caprices, dut, à contrecœur, refuser la main de sa chère fille au beau parti anglais. Les toutes premières années de mariage furent belles comme un fruit mûr qui ne demande qu’à être croqué, tant et plus. Cependant l’achat du terrain, puis l’entame des fondations remirent le jeune couple dans la réalité du quotidien, voire les obligations financières du crédit ainsi que les besoins de la construction. Il leur fallait travailler dur. Malgré le concours des frères et amis des chantiers qu’il gérait, Monsieur Mancini devait, avec l’aide de sa femme, constituer de nouvelles économies pour achever la construction. Il s’absentait parfois plusieurs semaines, passant des heures indues sur les chantiers surtout dès avril, quand la lumière demeurait plus longtemps. Ayant à portée de main tous les corps de métiers du bâtiment, en particulier électricien, plombier, couvreur, etc., et travaillant durant ses jours de congé, il était très peu disponible pour le foyer conjugal. Cela déstabilisait son épouse et il s’attirait de sa part une certaine acrimonie. De là naquirent les premières tensions au sein du couple. Les absences de plus en plus longues et répétées de Monsieur Mancini, occasionnées, soit par l’exigence professionnelle, soit par la construction de leur maison, l’éloignaient de façon abusive de sa jeune épouse qui s’en plaignait assez fréquemment car, soit il était loin, soit il était épuisé lorsqu’il était près d’elle, ce qui l’agaçait et, ce faisant, entraînait des disputes parfois acerbes. Les liens affectifs s’en voyaient dégradés bien que l’amour du couple ait été encore suffisamment puissant pour garantir sa pérennité. D’ailleurs, au fur et à mesure que les travaux de la maison avançaient, la confiance renouait, renforçait même ces liens quelque peu mis à mal par des nécessités incontournables auxquelles, l’un comme l’autre, avaient souscrit en envisageant cette construction.

Ce fut donc une belle maison construite avec des matériaux solides, capables de résister à l’usure du temps et également à l’érosion du sel puisque la mer se trouvait à proximité. Il en était de même pour la toiture, pouvant résister aux tempêtes et forts vents. Ce fut là que grandit Ida, en compagnie de ses deux frères. Dans leur prime jeunesse, tous trois possédaient l’agrément d’une chambre où ils avaient chacun leur environnement juvénile. Vers sa cinquième année, Ida perdit le confort de sa chambre. Ses parents avaient installé un petit lit dans le couloir qui jouxtait leur chambre au rez-de-chaussée. Ils séparèrent cet espace par un rideau épais et complétèrent cet endroit insolite par un petit meuble où la gamine pouvait ranger ses affaires ainsi que son linge de corps. Au pied du lit se tenait un portemanteau où la famille accrochait vestes, manteaux, ou imperméables. Cette installation incongrue d’Ida fut provoquée par le désir de ses parents de louer la chambre la plus spacieuse comprenant, en outre, un grand balcon. La petite fille que l’on considérait jusqu’à présent comme la poupée de la famille était en quelque sorte mise au placard, comme une poupée dont on se lasse parce qu’elle devient trop grande. Néanmoins, une pression financière avait provoqué ce choix. En effet, le crédit était toujours en cours et les charges de propriété augmentaient d’année en année, les impôts locaux et fonciers s’avéraient conséquents. Donc, la location de cette chambre réconfortait le budget familial. Seule Ida ne comprenait pas pourquoi elle avait été transférée dans cette sorte de grand cagibi, coincé entre la chambre des parents et le prolongement du couloir à proximité de la salle de bains ainsi que des toilettes. Les murs étaient recouverts de bulgomme épais de couleur crème accentuée. Elle ne pouvait ranger ses petits objets nulle part, alors elle se résigna à les mettre dans une boîte en carton qu’elle glissait sous ce qui devait être son lit désormais. Ses devoirs d’écolière, elle les faisait sur ses genoux, assise sur le bord du lit ou sur la table de la cuisine, mais la plupart du temps cette dernière était occupée par ses deux frères. Elle déposait chaque jour son cartable au pied du lit près du portemanteau. Dans son ancienne chambre au premier étage, elle disposait d’un lavabo pour se laver les dents et faire sa toilette quotidienne, maintenant elle devait attendre que la salle de bains soit disponible. Toute petite, elle était choyée, dorlotée, préférée à ses frères, comme bien souvent dans les familles où il s’établit une préférence vis-à-vis de tel ou tel enfant. L’on ne sait pas pourquoi, pourtant cela semble inéluctable, ce qui, souvent, provoque troubles et déchirements chez les adolescents dont le ressentiment pourra s’avérer dévastateur par la suite. Quoi qu’il en soit, elle fut «Ida, au pays des Merveilles» et devint le sujet de toutes les attentions. Avec ses cheveux d’or, ses yeux bleus pétillants et son allure gracieuse de jolie petite, elle éblouissait et séduisait tant que ses parents en manifestaient une fierté toute naturelle. Hélas! Ils ne se rendirent pas compte combien leur petite princesse avait été blessée de se retrouver logée dans une citrouille sans âme, qui la remplissait de tristesse. Un jour, Ida eut le courage d’affronter sa mère en lui demandant : «Pourquoi je dois dormir là-dedans?»

Celle-ci lui avait tout simplement répondu que c’était comme ça et pas autrement. Dès lors, la fracture s’était agrandie comme une plaie inflammatoire. Alors, comme Cendrillon, elle retrouva l’anonymat et ses parents, sa mère, oublièrent la petite princesse qui les charmait tant. Le temps de l’enchantement cessa aussi promptement que les étoiles du sapin s’éteignirent pour laisser place à la lumière crue du jour anonyme. Dès lors, Ida fut déléguée à l’apprentissage des travaux ménagers ainsi qu’à celui des humeurs formulées par les adultes irascibles. Du jour au lendemain, elle fut soumise aux incohérences de sa mère qui, elle-même, était assujettie aux restrictions affectives de son mari allant toujours par monts et par vaux. Ses enfants grandissaient, ses charges de travail également, tandis que la présence maritale s’amincissait comme peau de chagrin. Elle se devait donc de gérer la maison seule, ce qui n’était pas pour calmer son tempérament plutôt explosif. De plus, elle avait beaucoup de mal à assumer la position de mère de famille, elle qui avait été jusqu’à son mariage dorlotée par un père qui prenait soin de ses caprices et qui l’exemptait de tous travaux qui eussent abîmé les mains de sa chère fille. Cependant, les reliures dorées des noces s’étant dissoutes dans les fadeurs du quotidien, les impératifs du choix contracté avec son bel italien l’obligèrent, contre son gré, à s’engager dans l’entretien de son foyer familial, ainsi que dans celui de la propriété de l’architecte tout en prodiguant des soins à sa progéniture. Les ferveurs de l’amour lui fournirent les forces ainsi que le courage nécessaires à la réalisation d’un souhait conjugal un peu comme pour le couple d’oiseaux qui construit son nid avec application et assiduité pour y déposer les arguments de son avenir. Il n’était plus question pour elle de ménager ses mains dans les travaux ménagers auxquels elle devait s’employer durant la semaine et même souvent, le samedi, à la demande de l’épouse de l’architecte. Cela n’avait pas été simple à envisager, pourtant elle avait dû s’y résoudre au nom de la famille en devenir. Madame Mancini se surprit quelquefois à regretter sa vie de jeune fille, ce temps où elle était sous la protection de son père, où elle était la petite reine de la maison, où elle faisait ce qu’elle voulait comme elle l’entendait. Et puis, elle imagina sa vie autrement. Elle eut apprécié une existence bourgeoise qui l’eut dispensée des servitudes ménagères lui permettant de flâner le long des vitrines des magasins, d’entretenir une petite causerie avec les copines d’hier pour se tenir au courant des choses. Surtout, elle eut aimé que son jeune mari lui consacrât davantage de son temps car elle aimait les promenades, les excursions, les voyages. Depuis leur union, rien de tout cela ne lui avait été permis ni accordé. Elle ne savait pas que les yeux de l’amour procuraient aux rêves des enchantements que la réalité de la vie dans sa crudité transforme, bien souvent, en désenchantements. Néanmoins, après toute une série de constatations et réflexions sur un présent qui ne ressemblait en rien à l’existence qu’elle avait imaginée, elle s’était mise à l’ouvrage en se disant que la patience finirait par faire triompher ses désirs. 

Monsieur Mancini, lui, était le deuxième garçon d’une famille comprenant six enfants. Fils d’entrepreneur, il s’intéressa à tous les corps de métier du bâtiment dans lesquels son père lui fit exercer son apprentissage, à l’ancienne, c’est-à-dire, par transmission du savoir. Dès qu’il décrocha son certificat d’études, il apprit successivement l’électricité ainsi que la plomberie. Dès qu’il le pouvait, il rejoignait son père sur un chantier. Là, il apprenait sur le vif ce qu’était un parpaing, une brique et les différents types de matériaux de construction, comment couler un ciment, un béton armé, comment fabriquer du plâtre et l’appliquer. Son père lui enseigna les arcanes de la construction, à partir des fondations jusqu’à la toiture, en passant par l’étanchéité. C’est grâce à cet enseignement paternel et aux diverses périodes d’apprentissage qu’à vingt ans, il possédait des capacités professionnelles solides qui lui valurent le mérite d’endosser les responsabilités de contremaître. C’était un homme simple, comme ses concitoyens d’origine italienne; il était taquin, un peu farceur, utilisant beaucoup la gestuelle pour accompagner les mots. Jovial, serviable et travailleur, ses collègues de travail l’appréciaient. C’est sans doute cet enthousiasme à l’italienne qui séduisit son épouse. Avec lui, elle découvrait un peu de la Méditerranée. Le couple connut les belles saisons des premières années que leur concédaient la jeunesse, la conviction et les délicatesses de l’amour. Puis, la profession d’une part et les travaux personnels d’autre part, éloignèrent sensiblement Monsieur Mancini du foyer familial, alors que les fatigues de journées bien remplies et parfois tardives, restreignaient aussi sensiblement les joies d’alcôve. Ainsi, la belle saison fut-elle brève comme l’était la présence du soleil d’été sous le ciel touquettois. La naissance d’Ida renforça quelque peu le couple, bien que la réticence de l’épouse d’enfanter à nouveau soit marquée. Seulement la nature et son mari en décidèrent autrement. Il lui expliqua que les enfants, c’étaient les fruits de l’amour et qu’une bonne épouse se devait, à l’italienne, de garantir une progéniture à son mari. Une philosophie qu’elle était loin de partager, car des enfants ça exigeait, ça se gavait d’énergie et ça retardait, voire supprimait bien des désirs. Elle pria la Vierge Marie et tous les anges du paradis, pour que son Michel-Ange du bâtiment ne lui donnât pas davantage de minots. Son souhait ne serait exaucé qu’à la venue du deuxième garçon. Ida était ravie de pouponner avec ce petit bonhomme et plus tard de jouer avec. Aujourd’hui, la maison était bâtie et la famille construite.

La désillusion de chacun

«Qu’attendons-nous pour être heureux?» soupirait Madame Mancini. 

Si cette question comportait une réponse à la mesure des êtres humains, le mot «malheureux» n’existerait pas et le monde serait un paradis, cependant, chacun sait ou a le sentiment que celui-ci ne se trouve pas sur terre, mais là-haut dans l’infini; si infini que personne ne l’a jamais, ne serait-ce qu’aperçu ni même pressenti. Les mirages ainsi que les illusions jalonnent les pas de l’existence. En l’occurrence, Madame Mancini renonça provisoirement à ses rêves de jeune fille tant l’ouvrage ne manquait pas à son propre quotidien. Ida ainsi que son frère aîné ne pouvaient l’aider et la suppléer que dans des tâches moindres, compte tenu de leur jeune âge. Mais la perfection n’étant déjà nullement l’apanage des adultes, il ne faut pas la supposer chez les petits drôles, or, beaucoup de mamans semblent la leur demander. Car pourquoi se fâcheraient-elles? Dès lors que l’enfant abîme, fêle ou casse quelque chose qui pour la plupart du temps se révèle être sans valeur, même sentimentale? Il va de soi que ce comportement est dû à un état d’énervement abouti. C’est ainsi que les premières gifles surprirent les joues d’Ida, plutôt habituées à recevoir de gros bisous. De plus, s’il est quelque chose qui irrite davantage une mère qui vient de gifler son enfant, ce sont les pleurs qui en découlent et sa seule défense à ce moment, c’est de dire de façon sévère : va dans ta chambre pour chialer! Quand on a une chambre, on peut s’y isoler avec sa tristesse mais quand on n’a qu’un cagibi, on ne peut même pas se réfugier dans son intimité. Ida venait d’apprendre l’un des autres aspects rugueux de la vie dont les enfants ne sont pas exclus. Elle apprendrait également que ce genre d’expression qu’utilisent les adultes leur sert d’exutoire à leurs propres humeurs. Ce qui était peu glorieux chez Madame Mancini, c’était son impulsivité aveugle, cette sorte d’hystérie qui s’emparait d’elle à n’importe quel moment à propos de n’importe quoi. Soudain, il lui fallait expulser son trop-plein de rancœur ou son fiel de rancune. Or, dans ces occasions où l’un ou l’autre portait sur ses nerfs, comme l’on dit populairement, il ne fallait pas se trouver entre ses jambes, car c’était la volée de bois vert. Un jour que son époux, pour lui faire plaisir, était rentré plus tôt, il trouva son aîné caché dans le garage et sa fille pleurant dans le vestibule. Le garçon lui avait simplement répondu qu’il avait eu peur, c’est tout. Quant à la gamine, elle ne disait mot. 

—Que se passe-t-il ma chérie? demanda Monsieur Mancini à sa femme. 

—Ils n’ont qu’à pas faire les idiots, répondit-elle sèchement.

—Ce ne sont que des gosses…

—Si tu rentres pour leur donner raison, tu peux repartir. 

—Dans ce cas, j’y retourne..., dit-il en remettant sa veste.

Il se dirigea vers le garage pour reprendre la voiture. Cependant, Madame Mancini, voyant encore plus rouge à l’attitude de son époux, lui courut après en criant, hurlant et tapant sur la porte du garage sans cesser de l’invectiver. 

—Tu rentres pour me vexer devant mes enfants! Je travaille tous les jours de six heures le matin jusqu’à dix heures du soir. J’élève les enfants toute seule. Toi, tu n’es jamais là. Si quand tu rentres, c’est pour me faire des reproches, ça ne sert à rien! J’en ai plus qu’assez de faire la bonniche pour tout le monde. 

Son mari ouvrit la porte du garage, lui prit les mains et demanda : 

—Qu’est-ce qui ne va pas? 

—Rien, tout… Je suis fatiguée, je travaille tout le temps, jamais de repos, ce n’est pas marrant, je ne voyais pas ça comme ça. 

—Mais, tu crois que tu es seule à travailler? Et moi, qu’est-ce que je fais, tu penses que je m’amuse? Tu sais bien que nous avons encore un crédit à rembourser et qu’il y a quelques détails à terminer dans la maison. Rien ne se fait en un jour, il ne faut pas te laisser aller vers la colère comme ça, sinon on ne peut rien faire de bon. Sois encore un peu patiente, dans quelque temps tout ira mieux, nous aurons plus de temps pour nous. 

Elle essuya quelques larmes nerveuses, il l’embrassa et ils rentrèrent pour dîner avec les enfants. 

Le samedi matin, ils déposèrent les enfants chez les grands-parents. Puis ils allèrent déjeuner au restaurant, après quoi ils firent une grande balade sur la plage comme lorsqu’ils avaient fait les premiers pas ensemble et qu’il l’avait courtisée. Elle revit les dunes où, à l’ombre de l’une d’entre elles et avec la complicité de sa discrétion, elle avait accepté ses baisers. Mon Dieu, que ce temps-là semblait lointain mais comme c’était bon qu’il revînt, aujourd’hui! Il lui paraissait retrouver un peu de son cœur de jeune fille palpitant d’enthousiasme. Elle se revoyait courir, pieds nus, sur le sable fin, folle de gaîté et d’espérance. Ils s’assirent sur le sable chaud de ce bel après-midi regardant la mer se retirer, en retroussant ses vagues au loin jusqu’à rejoindre l’horizon. Bientôt le soleil se pencha vers elle comme pour y déposer ses baisers brûlants. Les mouettes s’attablèrent sur les tables de vase pour y déguster leur mets favori, le ver dodu au sel de mer tout en se racontant les anecdotes de la journée. Quelques doux embruns vinrent caresser leurs joues encore chaudes de leurs étreintes, faisant virevolter leurs cheveux. Pourquoi ne peut-on jamais insérer pareils instants uniques dans le cœur de toute une vie et graver sur son fronton «It habitas félicitas?» Hélas! Il nous faudra nous satisfaire uniquement de son souvenir. Les amoureux d’hier avaient vieilli de trois enfants et d’une quinzaine d’années de gros labeurs, ils se retrouvaient, ici, sur cette plage, mais ils ne retrouvaient pas leur hier, cet instant qui ne se révéla que dans la chair de leur mémoire comme une relique. En fait, ils s’aimaient toujours mais ils ne se retrouvaient pas. Monsieur Mancini n’était pas né à Florence comme Machiavel mais sans doute, même inconsciemment, s’en inspirait-il en tant que stratège. Il avait compris que sa femme était en position de faiblesse. Il reconnaissait qu’elle avait beaucoup contribué aux besoins et à la réalisation des projets familiaux, ne rechignant pas à la peine et démontrant beaucoup de pugnacité autant que de courage. Il comprenait également que la présence des enfants avait usé son stock d’énergie ainsi que sa bonne volonté. Comment aurait-il pu deviner qu’elle avait atteint la limite de la rupture et peut-être celle de la dépression à cause d’une charge trop importante de travail? Jusqu’à ce jour, elle n’avait formulé aucune plainte. Lui-même ne s’en était jamais aperçu. À aucun moment, il ne pouvait penser qu’elle se trouvait en position de burn-out. Il se félicita de ne pas être rentré dans la colère de son épouse mais d’en comprendre les causes car autrement les choses eussent pu dégénérer en conflit, sachant que cela n’est jamais bon. Donc, cette idée d’un petit retour aux sources lui avait paru une excellente initiative. Pour l’avenir, il songea à renouveler cette respiration conjugale, autant que faire se peut. Mais les bonnes intentions sont pavées des mesquineries infernales sur lesquelles on se renie très vite. Ce n’est pas la mémoire qui flanche, c’est seulement le désir qui s’évapore comme un parfum capiteux après une bourrasque.

À la maison, l’ordre fut rétabli permettant à la vie de reprendre son cours. Fabien, l’aîné des garçons, allait au lycée, le cadet, Marc, fréquentait l’école primaire, tout comme Ida. Tous trois se retrouvaient, le midi, à la maison où leur mère avait préparé leur déjeuner qu’ils n’avaient plus qu’à réchauffer ou à manger s’il s’agissait de crudités. Le repas terminé, chacun veillait à ce que tout soit en ordre puis ils rejoignaient leurs camarades sur les bancs usés de l’enseignement. Ida était moins studieuse que ses frères, non pas qu’elle fût dissipée mais tout simplement parce qu’elle n’aimait pas l’école, il y avait trop de choses à apprendre. Savoir lire, écrire et compter lui paraissait bien suffisant. Une de ses tantes habitant Compiègne avait pour habitude de séjourner quelque temps, chaque année, au Touquet-Paris-Plage; elle lui fit cadeau d’une poupée ancienne en porcelaine. Celle-ci avait, comme elle, des cheveux blonds, mais mi-longs, et également des yeux bleus. La tête, les bras, les mains, les jambes et les pieds étaient en porcelaine. Le reste du corps était composé de tissu renforcé, type chiffon. Elle portait une belle robe rouge imprimée de fleurs. Sa tête était recouverte d’un bibi. Petite, tous les matins, après avoir fait son lit, elle lui faisait un bisou et la déposait sur l’oreiller. Au fil des jours, surtout dès le moment où le témoignage d’affection de ses parents avait sensiblement décliné pour des raisons obscures que seuls ils connaissaient, elle devint son interlocutrice privilégiée. La poupée était devenue son amie, sa confidente. Jamais, elle ne lui donna de prénom, elle lui parlait peu, seulement des «Bonjour, bonne nuit, ça va? Je t’aime.» 

Il lui suffisait de la regarder pour que la communication se fasse. Bon nombre de fillettes de son âge jouaient à la poupée en lui parlant, en faisant semblant de la coiffer, de l’habiller, d’interagir avec elle comme pour reproduire où répéter une séquence de vie dont elles étaient témoins. Chez les Mancini, les jouets étaient considérés comme superficiels, pour ne pas dire inutiles. Ce qui expliquait qu’il y en ait eu très peu dans la maison et que ceux qui s’y trouvaient provenaient essentiellement des grands-parents ou autres membres de la famille. Dans ses souvenirs juvéniles, il n’y eut que deux objets, la poupée de porcelaine et une petite boîte à musique qui, mise en marche, actionnait les mouvements d’une danseuse. Ida prenait grand soin de sa poupée, la déplaçant avec douceur et tendresse car elle pressentait qu’elle était délicate, non pas à cause de la porcelaine, mais parce qu’elle contenait de l’amour, celui de sa tante toujours attentionnée et affectueuse avec elle. Lorsque l’un de ses frères lui demandait quel était le nom de sa poupée, elle répondait, invariablement : « Ida ». «Comme toi? » «Oui, c’est moi. » 

Alors, ils riaient, en pensant qu’elle était bête. D’autre part, quand ils s’en approchaient ou faisaient semblant de la toucher, elle disait : « Non, non, ne touche pas, elle est fragile, faut pas la toucher, faut la laisser tranquille, elle préfère. » 

Du coup, ils en concluaient qu’elle était vraiment idiote. Il n’y avait là rien de méchant, seulement de petites moqueries juvéniles sans conséquence. Les garçons n’avaient jamais compris pourquoi les filles jouaient à la poupée ou les promenaient dans une poussette, leur donnaient le biberon ou s’amusaient à la dînette. Parce qu’ils n’étaient pas en âge de comprendre que ces petites filles abordaient très tôt l’apprentissage de leur vie future, des tâches qu’elles auraient à accomplir plus tard. Un jour que Marc, son frère cadet, la taquinait encore à propos de sa poupée, elle lui répondit : 

—Toi aussi, t’étais une poupée quand, avec maman, on te promenait dans la poussette. 

—Ce n’est pas pareil! 

—Si, avait insisté Ida, et même que tu pleurais comme une poupée! 

—T’es bizarre toi! lui avait-il répondu pour clore la discussion.

Devant cette expression d’impuissance, elle avait ri de bon cœur. Elle se chamaillait peu avec ses frères car ils s’entendaient bien. Les garçons aidaient même Ida pour les petites tâches ménagères. Entre l’aspirateur, le chiffon à poussière et la vaisselle, il y avait de quoi faire. Cela soulageait quelque peu leur mère qui devait chaque jour faire face aux travaux d’entretien chez l’architecte. C’est ainsi qu’elle nommait son travail, lorsqu’on lui demandait ce qu’elle faisait. Elle n’aimait pas le mot «ménage», car, lui semblait-il, cela correspondait à ce qui se pratiquait chez soi, et non pas chez une tierce personne. Cela lui paraissait une dénomination vulgaire, voire avilissante. Même si elle savait que cela ne changeait rien au fait qu’elle faisait le ménage et que cela ne convenait pas à sa fierté, mais comme elle aimait à le dire, «Faut ce qu’il faut». 

Après l’altercation avec son mari, Madame Mancini retrouva un second souffle, elle se calma, essaya de faire bonne figure en prenant les choses avec un certain recul. Ses rapports avec ses enfants s’en ressentaient sensiblement pour la plus grande joie de ceux-ci. Les journées s’écoulèrent dans le meilleur des mondes où la vie de famille prenait tout son sens et sa valeur. Cependant, la trêve ne dura que le temps que dure un feu de paille. L’être humain a ceci de particulier, c’est qu’il est instable, réversible et versatile. Il donne toujours une impression de clarté un peu comme la lumière faisant illusion dans un tableau; l’on peut aussi comparer son comportement à l’effet que produit l’Acupan