Dark romance - Lili Haven - E-Book

Dark romance E-Book

Lili Haven

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Beschreibung

Ténébris et Lux

Éléonora Sedeov est une jeune fille orpheline que la vie n'a pas épargnée. Ses yeux vairons, sa surdité et son léger embonpoint sont sources de moqueries et d'actes cruels au quotidien. Un soir, en quittant son poste, elle assiste au meurtre du collaborateur de l'un des plus puissants parrains russes, Kiril Savoski. La jeune fille se réveille dans une cellule du QG du mafieux quelques heures plus tard, pour être questionnée sur ce qu'elle a vu cette nuit-là. En échange de la protection de Savoski, Éléonora devra le servir comme bon lui semble. Le parrain mettra tout en œuvre pour que sa nouvelle protégée se livre à lui sans le craindre, mais Éléonora ne peut s'empêcher de douter de sa sincérité. Et si elle n'avait pas totalement tort ? Et si Kiril Savoski avait un plan bien plus cruel que celui de soumettre Éléonora à la servitude pour son propre plaisir ? Doute-t-elle réellement des intentions de l'homme ou n'a-t-elle pas confiance en elle compte tenu de son triste passé ?

Diego Rivera

Cet homme,

Il est là, au fond de la salle. Les mains dans ses poches, son regard posé sur moi. Il me regarde, moi, et personne d'autre. Juste moi. Quelque chose m'attire chez lui.

Sûrement le fait que je lui appartienne.

Bienvenue dans le monde de Diego Rivera. L'intouchable. Et de Livia. La captive.



À PROPOS DES AUTEURS 

Lili Haven - Passionnée d’écriture, elle s'est lancée dedans en prenant sa plume à l’âge de 11 ans pour sortir sa première histoire. Aujourd’hui, âgée d’une trentaine d’années, elle a plusieurs histoires à son actif, tant dans la romance que dans le fantastique, et elle ne compte pas s’arrêter là. Écrire un roman est pour elle une échappatoire dans laquelle elle peut construire et déconstruire au fil des pages ses intrigues et transformer un protagoniste en antagoniste, et vice-versa. Elle aime également créer des fins “surprenantes” et créer tant de la frustration que de la surprise et des questionnements chez le lecteur. Elle n’envisage pas une histoire où la fin est connue dès les premiers chapitres, ni que les personnages soient ce que l'on attend d'eux. Loin des clichés, elle attache une importance à faire de ses enfants de papier des “monsieur, madame tout le monde”. Dans ses histoires, elle évoque le handicape, l’abandon, la maltraitance, mais aussi l’amour bien sûr et l’humour.


Ydnas - Passionnée par la littérature, elle a commencé à écrire le jour où elle a appris à lire et à manier sa main droite, soit à sept ans. Elle écrivait quelques lignes dans le coin de ses cahiers, jusqu'à ce que son père lui permette d'utiliser son ordinateur. Elle a toujours écrit des livres d'amour, jusqu'à ce qu'elle apprenne l'érotisme, et qu'elle ne s'en passe plus. Car après tout, qu'est-ce qu'une histoire romantique sans épices ?

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Dark Romance

 

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Tenebris et Lux

Tome I – Tenebris

 

 

 

 

 

 

 Lili Haven

Prologue

 

Elle s'appelait Éléonora Sedov. Sa vie s'apprêtait à prendre fin le soir de ses vingt-deux ans, en s'achevant de la même manière qu'elle avait commencé deux décennies plus tôt ; au fond d'une ruelle obscure désertée par la population, d'où s'échappait un relent nauséabond d'urine et d'humidité, à côté d'un container à poubelle en plastique partiellement brûlé. Les déchets qui débordaient propageaient une odeur péniblement supportable pour celles et ceux qui se trouvaient à côté du bac à ordures.

La jeune femme avait été trouvée peu de temps après sa naissance, soigneusement empaquetée à l'intérieur d'un sac-poubelle aux liens solidement noués qui ne pouvaient être défaits aisément, sur une pile de cartons, à côté d'une poubelle semblable à celle-ci.

Cette nuit, Éléonora Sedov mourra dans un endroit qui y ressemblait.

Ainsi, les deux périodes les plus importantes de sa vie, sa naissance et sa mort, étaient liées par un décor similaire sordide dans lequel l'une s'est déroulée une vingtaine d'années plus tôt et la deuxième, d'ici une vingtaine de secondes. Le décor funeste, sinistre était planté et plongé par les ténèbres les plus sombres, sans aucune possibilité d'y réchapper et le tout, couvert d'un silence effrayant.

Éléonora n'avait jamais cessé de maudire les personnes qui lui avaient sauvé la vie en l'extrayant de son piège en plastique noir dans lequel elle avait été placée à seulement dix minutes de vie. Ces dernières avaient entendu ses cris de nouveau-né déchirer le silence de la nuit. Cependant, la jeune femme remerciait vivement, en son for intérieur, celui qui allait lui ôter la vie ce soir, ou plutôt, très tôt ce matin ; il était 02 h 07.

La jeune femme se tenait accroupie derrière la benne à ordures grise dont le couvercle avait du mal à maintenir le monticule de déchets qui semblaient vouloir se faire la malle. Sa propre urine coulait le long de ses cuisses et imprégnait le tissu rêche et bas de gamme de son jean noir délavé. Même si Éléonora aspirait à mourir depuis l'âge de ses huit ans, le fait de savoir que son vœu allait être exaucé sous peu l'effrayait au plus point.  Se faire tuer n'était pas un acte anodin tout de même, mais cela sera une délivrance pour elle qui en avait marre de souffrir au quotidien.

La délivrance après une courte période d'effroi.

Dans peu de temps, l'homme qui se tenait devant elle, droit et fier, mettra un terme à ses souffrances, à sa solitude, à ses angoisses, à ses douleurs, à ses doutes, mais surtout, à son désir d'en finir avec la vie.

L'homme qui la dominait par son mètre quatre-vingt-dix-huit était vêtu d'un élégant costume sombre. Sa silhouette épaisse et musclée se fondait parfaitement dans l'opacité des lieux. La lumière émise par les lampadaires de la route principale ne se diffusait pas jusqu'à la ruelle où le chasseur et sa proie se faisaient face comme deux chiens de faïence. En raison de l'obscurité, Éléonora ne parvenait pas à distinguer les détails et les expressions imprégnés sur le visage du Messager de la Mort et cela l'inquiétait grandement.

La jeune fille leva la tête en direction du ciel et scruta, pour la dernière fois de sa vie les étoiles, ces petits points lumineux blanchâtres qui l'avaient toujours intriguée. Sous peu, elle deviendra l'une d'entre elles.

Elle avait hâte. Elle avait peur, mais elle avait hâte.

Faire l'expérience de la mort imminente n'était pas une situation facile à laquelle pouvait se prêter n'importe qui. Éléonora orienta à nouveau son attention sur l'homme qui bloquait l'entrée de la ruelle. Tapie au fond de l'accès sans issue, l'assassin ne pouvait pas manquer son coup. La jeune femme ne voulait pas souffrir. Elle souhaitait mourir, mais ne pas souffrir. Si seulement elle pouvait quitter ce monde retors en toute quiétude !

L'individu leva son bras droit, pointa son arme sur la jeune femme qui tremblait de peur, puis il ôta le cran de sécurité de son pistolet et afficha un large sourire de satisfaction. L'assassin avait l'habitude de tuer et il aimait cela. Il aimait ôter la vie. Il se délectait de la peur et de la terreur qu'il voyait naître dans les yeux de ses proies. Pour lui, c'était si jouissif d'assister au lamentable spectacle que sa victime offrait contre son gré en le suppliant à genoux de le laisser en vie. Mais il déchanta rapidement. Les yeux de sa future victime ne dégageaient rien, rien du tout.

Tant pis, il fera avec et se rattrapera une autre fois !

Le tueur sortit un paquet de cigarettes de la poche de sa veste cousue sur mesure et extrait un tube de nicotine qu'il coinça entre ses lèvres fines. Il l'alluma à l'aide d'un briquet carré doré, en continuant de soutenir le regard de la jeune femme.

Paralysée par le côté étrange et inédit de la situation, Éléonora ferma les yeux et un sourire se dessina sur son visage ; elle se sentait apaisée. Si l'on venait à découvrir son corps, elle paraîtrait plus présentable ainsi, bien qu'elle ait conscience qu'il s'agissait d'une pensée ridicule. Depuis quand un cadavre était-il présentable ? D'autant plus qu'elle s'était urinée dessus...

Elle inspira profondément, expira une dernière fois et une détonation résonna.

Le coup de grâce.

Tout devint noir. Les ténèbres engloutirent la jeune femme, la dévorant et l'emportant avec elles dans ses bras vers un monde qui, elle espérait, sera meilleur que l'enfer dans lequel elle a évolué depuis vingt-deux longues et pénibles années.

 

Chapitre 01

 

Éléonora ouvrit péniblement les yeux et constata, non sans crainte, que l'obscurité l'enveloppait. Elle éprouvait du mal à s'extirper du profond sommeil dans lequel elle était piégée depuis un petit moment. Depuis combien de temps était-elle dans cet état ? se demanda-t-elle en fixant un point au-dessus d'elle qu'elle imaginait être un plafond, mais qu'elle ne distinguait pas à cause du manque de clarté des lieux. 

Éléonora croyait avoir dormi plusieurs jours de suite tant elle était groggy. Une force invisible semblait retenir la jeune femme dans sa torpeur, à l'intérieur de son propre corps ; c'était si difficile pour elle de se réveiller complètement ! Cependant, une petite alarme interne somma la jeune femme de réagir rapidement, comme si un danger rôdait non loin d'elle. Un mauvais pressentiment la gagnait. Un très mauvais pressentiment. 

Éléonora était faible et par conséquent, vulnérable. Elle ne survivrait pas à une attaque et ce constat, mêlé à une sirène qui hurlait à l'intérieur de son crâne la présence d'un danger proche d'elle, l'effrayait au plus haut point, ce qui lui permit de mobiliser tous ses sens en alerte. Elle tendit l'oreille. Des clapotis résonnaient et leurs échos parvinrent jusqu'à elle. Toutefois, elle ne parvenait pas à détecter précisément la source du son désagréable qui semblait provenir de loin, tout en étant proche à la fois, à moins qu'il ne soit tout autour d'elle. 

Qu'avait-il autour d'elle, d'ailleurs ? 

Ses paupières lourdes s'ouvrirent totalement, puis Éléonora ressentit une sensation désagréable ; elle mourrait de froid et grelottait. Incapable de bouger son corps paralysé dans le carcan glacial qui régnait tout autour d'elle, la jeune femme fut contrainte de supporter durant de longues minutes l'écoute de l'écho régulier qui en venait à marteler jusque dans les profondeurs de sa tête. 

Était-ce cela la mort ? 

Elle s'étonnait que cette condition ne soit pas aussi terrible que ce qu'on lui en avait dit. 

Étions-nous condamnés à rester couchés et paralysés, à subir en silence la morsure du froid, le tiraillement de la faim et de la soif dans l'obscurité ? 

Avait-elle atterri en enfer ? Cet endroit inconnu, était-il pire que le monde où elle avait vécu jusqu'à présent, ou, au contraire, plus acceptable ? 

Éléonora réussit à remuer ses doigts engourdis à la suite à de multiples essais et profita de sa soudaine mobilité pour effleurer la matière sur laquelle elle était couchée ; il lui semblait que le sol en béton était humide. Lorsqu'elle tenta d'examiner l'extrémité de ses doigts dans la pénombre, la jeune femme se demanda si elle ne se trouvait pas allongée dans un point d'eau. 

Éléonora recouvra progressivement ses esprits. Suite à d'éprouvants efforts, elle déploya ses bras et ses jambes endoloris à cause de la position dans laquelle son corps avait été placé. Toutefois, il lui fallut encore un peu de temps et d'effort pour qu'elle puisse se mouvoir à sa guise. 

Non, elle n'était pas morte. 

La jeune femme resta de longues minutes à terre, à s'interroger sur le lieu où elle se trouvait, puis elle décida de se redresser après un effort physique considérable. Sa tête lui faisait atrocement mal, comme si elle était prise dans un étau dont les planches en bois se resserraient à chaque seconde qui défilait. Elle ne supportait pas de se trouver dans un tel état comateux. Elle se stabilisa en prenant appui sur ses mains, puis elle parvint à ployer ses genoux. Elle entama ensuite un exercice de respiration pour retrouver son calme ; elle commençait à angoisser, car elle ne parvenait pas à se situer. En l'espace d'un instant, elle eut peur d'être enterrée vivante, six pieds sous la terre qu'elle n'avait foulée que peu de temps. 

Maintenant qu'elle était complètement éveillée, elle devait savoir où elle était. Ce dont elle fut sûre, fut qu'elle n'était plus dans la ruelle sombre bloquée par le type en costume noir. Où était-il ? Où était-elle ? 

À présent que ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, elle orienta doucement sa tête dans tous les sens. Elle découvrit une petite pièce en grande partie plongée dans le noir. Des briques abîmées empilées les unes sur les autres constituaient trois pans de murs. Sur sa gauche, elle remarqua la présence de barreaux verticaux espacés d'au moins vingt centimètres les uns des autres. Elle se raidit vivement, ce qui accentua son mal de crâne. 

Une cellule. 

Que faisait-elle dans un tel endroit ? Glauque et sinistre de surcroît ! N'était-elle donc pas morte, bon sang ? L'homme au costume sombre avait pourtant bien tiré ! Elle l'avait entendu ! L'arme n'était donc pas létale ? 

Elle souffla, désemparée de ne pas être passée de l'autre côté, puis son estomac lui rappela qu'elle était bel et bien vie par le gargouillement bruyant qu'il produisit. En plus de mourir de froid, était-elle condamnée à mourir de faim et de soif ? Le dernier vrai repas copieux et complet qu'elle avait consommé remontait à... À jamais, en fait. Elle ne s'était pas nourrie correctement depuis aussi loin que remontaient ses souvenirs. 

L'attention de la jeune femme se porta sur l'intérieur de ses cuisses, froides et humides également. Elle passa rapidement sa main sur le tissu de son pantalon et constata, désabusée et honteuse, que le textile était mouillé. Ah oui ! Elle se rappela s'être urinée dessus ! L'homme avait surgi devant elle et lui avait causé une telle frayeur qu'elle n'avait pas pu se retenir ! 

Comment en était-elle arrivée là ? 

Éléonora répondra à cette question plus tard. Elle devait tout d'abord connaître le motif de sa présence au sein de cette cellule, quelle était la personne qui la retenait prisonnière et pourquoi elle était encore en vie, alors qu'une arme avait été braquée sur elle quelques heures plus tôt. 

Elle déploya totalement ses jambes, puis se leva en prenant toutes les précautions du monde. Chancelante, elle ne voulait pas glisser, tomber et se fracasser le crâne sur le sol dur. Même si son désir de mourir était encore intact dans ses pensées, elle n'envisageait pas de partir n'importe comment, encore moins sans avoir obtenu de réponses à ses questions qui se faisaient de plus en plus nombreuses. 

Elle effectua quelques pas dans la petite geôle de 6 m² et n'y vit rien du tout d'intéressant, pas même une paillasse ni une bassine pour faire ses besoins et encore moins de points d'eau. Elle s'approcha des barreaux froids et humides et y colla son front tout en les agrippant à pleines mains. Elle balaya des yeux la zone plongée dans le noir. Rien. Elle ne voyait rien ni personne. Il faisait trop sombre pour détecter quelqu'un ou quelque chose. Éléonora ignorait si ces absences s'avéraient réconfortantes ou terrifiantes. Elle tendit à nouveau l'oreille, mais ne décelait pas l'ombre d'une respiration ou d'un bruit de pas. Dans le doute, elle se garda de crier, ne sachant pas si une personne se tenait tapie dans l'ombre. Seuls les clapotis des gouttes d'eau percutant le béton rompaient le silence à une cadence de métronome. 

Ce dont la jeune femme était sûre, fut qu'il ne s'agissait pas d'une prison normale. Il n'y avait pas de prisonniers et sa geôle ressemblait davantage à une cage qu'à une cellule. Soudain, une lumière blanche apparut dans son champ de vision, sur sa gauche ; un halo lumineux provenait d'une lampe torche. Elle ne vit pas son propriétaire, mais ce dernier promenait le faisceau ci et là sur les murs, le sol et le plafond à la recherche d'un obstacle. Il, ou elle, faisait attention où poser les pieds. Si le sol de ce couloir était semblable à celui de son cachot, alors il était glissant et donc, potentiellement dangereux. 

L'intrus se mit à tousser, une toux grasse et roula une glaire avant de la cracher par terre. Éléonora eut un haut-le-cœur, écœurée, d'autant plus qu'elle avait l'estomac vide. 

— Putain ! Quel enfoiré ! Me faire jouer la nounou de service ! Il me prend pour qui ce p'ti trou du cul de trente piges ? J'ai l'âge d'être son père et de lui flanquer une bonne dérouillée ! Elle n'a pas intérêt à m'faire chier ou j'lui flanque une putain de rouste ! 

Elle ? Parlait-il de la jeune femme ? 

Affolée, la jeune captive lâcha les barreaux et recula jusqu'à buter contre le mur du fond de la cellule. Qui était ce type ? Était-ce lui qui la retenait prisonnière dans cette geôle froide, obscure et humide ? 

Le halo de lumière blanchâtre accompagnait la petite silhouette dodue qui se présenta à elle, derrière les barreaux ; un homme d'une soixantaine d'années à la calvitie prononcée. Il passa la lumière de sa lampe-torche sur la prisonnière, l'aveuglant au passage. Elle se protégea les yeux, mais essaya tout de même de le dévisager en écartant ses doigts. Elle voulait savoir à quel type d'individu elle avait affaire. 

Ses rares cheveux grisonnants étaient parsemés ci et là aux abords de son crâne chauve. Ses petits yeux marron pervers la reluquaient de haut en bas, un air de dégoût traversant son visage ridé. Il portait un marcel blanc, flanqué de taches brunâtres et rouges, sans doute dues à des excès répétés de prises de nourriture et de boisson au vu des marques plus ou moins sèches qui s'y trouvaient. Son ventre proéminent le confirmait ; son surplus pondéral s'échappait de son vêtement, de toute évidence bien trop petit par rapport à sa corpulence. 

— Écoute-moi bien, je ne vais pas me répéter ! lâcha-t-il en faisant tourner sa Mag-lite dans la main droite, créant ainsi un jeu de lumière effrayant. Tu vas gentiment me suivre sans faire ta maligne. N'essaye pas non plus de jouer à l'héroïne ou tu le paieras cher ! Je n'hésiterais pas à te refaire le portrait avec ça, ajouta-t-il en brandissant une barre de fer sortie de nulle part. T'es déjà pas un prix de beauté, mais si j'te refais le portrait à coups de barre dans la gueule, tu ne ressembleras plus à rien. 

Éléonora hocha la tête sans mot dire, paralysée d'effroi par les menaces de cet inconnu laid et terrifiant. Il lui manquait même des dents. 

— Je vais t'énoncer les règles importantes à suivre ici avant de t'faire sortir de ta cage. Tu n'es pas chez toi, tu ne peux plus faire comme tu veux ! Première règle. Ne pose aucune question. Tu n'es rien du tout, strictement rien. Même les chiens ont plus de valeur que toi. Si tu étais bonne, on aurait pu te trouver une utilité, mais même pas ! Tu n'es pas non plus autorisée à poser des questions sous peine de t'en prendre une dans les dents. Compris ? 

— Oui... acquiesça la jeune femme, sans comprendre ce qui était en train de se passer. Je ne poserai pas de questions. 

Qui était ce malade qui s'adressait à elle comme si elle ne valait rien ? 

— Seconde règle. Pour l'heure, tu es une prisonnière. On peut faire tout et n'importe quoi de toi et avec toi. Personne ne sait où tu te trouves. On a détruit tes affaires, tes papiers, ton téléphone. Bref, ce qui te reliait à ce monde. Tu es dans un complexe ultra sécurisé. Sous peu, ton sort sera scellé et ta mort sûrement décidée. 

En entendant ces mots, la jeune femme ne put se retenir d'esquisser un léger sourire. Elle espérait secrètement que cela serait le cas. Elle voulait mourir. Elle croisa ses doigts, comme pour provoquer la chance et la mettre de son côté. 

— Troisième règle, reprit le vieil homme sale en s'appuyant contre les bureaux. N'essaye pas de t'échapper. Non que tu pourras y arriver, car, comme j'viens de l'dire, le complexe est ultra sécurisé, mais ça nous fera perdre notre temps et il est précieux. Tu le paierais au prix fort. Une balle dans la tête après une longue et intense séance de torture dans la salle qui est juste là. 

L'édenté orienta le faisceau de lumière en face d'elle. Il éclaira une vieille porte en bois limé. Éléonora fut surprise de sa présence ; elle ne l'avait pas remarquée dans l'obscurité. 

Ainsi, si elle désobéissait aux règles, elle trouverait la mort ? La prisonnière savait ce qu'il lui restait à faire ! Dès que l'opportunité de fuir se présentera à elle, elle la saisira ! Dorénavant, peu lui importait si elle devait souffrir avant, elle ferait avec. Elle prendra sur elle et endurera mille tourments si à la fin, elle meurt. 

— Quatrième règle. T'obéis. T'exécutes les ordres qu'on t'donne sans rechigner. Une plainte, une jérémiade, un caprice, c'est autant de coups. Compris ? 

— Oui, monsieur. J'obéirai aux ordres et je ne me plaindrai pas sous peine d'être battue. 

— Bien. Tu m'as l'air plus docile que les autres gonzesses arrivées la semaine dernière et tu as l'air de t'exprimer correctement. Tu vas me suivre, mais je vais t'attacher les mains. Viens là, tourne-toi et mets tes mains dans l'dos. 

Éléonora s'exécuta en tremblant comme une feuille, puis elle s'avança jusqu'au soixantenaire qui ne la lâchait pas des yeux. Elle était une proie fragile faisant face à un prédateur redoutablement coriace et vorace. 

— Ah oui, c'est vrai... souffla-t-il, une pointe de dégoût dans le ton de sa voix. Tu t'es pissée dessus... Tu ne peux pas lui être présentée en étant aussi dégueulasse et en puant la pisse. Tu vas prendre une douche. 

Elle sentit ses joues s'empourprer. Quel manque d'empathie ! Elle a failli se faire tuer tout de même ! Il n'y avait rien de honteux à se faire dessus sous le coup de l'émotion ! Cet homme ne ressentait-il donc pas une once de respect et d'empathie pour la jeune femme ? Toutefois, il venait d'évoquer le fait qu'elle lui sera présentée. Mais de qui parlait-il ? Présentée à qui ? 

Elle se retourna et lui présenta ses poings qu'il noua solidement, puis le vieil homme ouvrit la grille à l'aide d'un boîtier électronique fixé dans le mur, à droite de la cellule. Il tapa un code et une ouverture se créa instantanément parmi les barreaux de la cellule indécelable à l'œil nu. 

— Un conseil, pisseuse. Ne te fous jamais de ma gueule et ne me manque jamais de respect ! Les chiens sont plus respectés que les prisonniers ici et manque de bol pour toi, en plus d'être captive, t'es une femme. T'es juste bonne à faire le ménage, la cuisine et encore... La plupart des serviteurs du complexe sont des hommes. Tu peux éventuellement servir de chair à canon ou de chair tout court. Il y a un tas d'hommes en manque ici et ils ne sont pas exigeants sur la marchandise quand il s'agit de s'vider les couilles. 

Éléonora se raidit et déglutit difficilement. La vulgarité de ce type la gênait, autant que sa vision et sa manière de parler des femmes. Qui était-il pour traiter les femmes comme des moins que rien ? Il y avait vraiment des violeurs dans ce complexe ? 

— Les femmes sont rares, reprit-il à l'angle du couloir, comme pour répondre aux interrogations de la prisonnière. Si tu restes en vie assez longtemps, tu t'en apercevras. Un tri se fait dès qu'elles arrivent. Les vieilles, les handicapées, les blessées sont automatiquement éliminées. Celles qui sont jeunes, en bonne santé, mais laides, grosses ou moches deviennent des bonniches et s'occupent du complexe. Elles peuvent servir de putes pour les hommes et sont tuées quand elles ne sont plus utiles. À mon avis, tu seras classée dans cette catégorie. Dommage pour toi. Les filles qui sont belles et bonnes sont revendues au plus offrant pour le marché de la prostitution. Malheureusement, ce n'est pas moi qui décide de ton sort, sinon, tu serais déjà morte. 

— Dommage... souffla-t-elle. 

Comment arrivaient les femmes ici ? Personne ne venait dans cet endroit de son plein gré... Les hommes enlevaient-ils les femmes pour les vendre ensuite ? Il existait vraiment un marché avec la vente d'humains ? 

Éléonora fut surprise d'apprendre que les êtres humains se vendaient et pire, s'achetaient. Qui acquérait des hommes ou des femmes ? Que faisaient-ils d'elles ou d'eux ? 

— On m'a donné l'ordre de jouer la nounou. Un mot ou un regard de travers, manque-moi de respect une seule fois, prends-moi pour un con et j'te jure que j'ferai en sorte que tous les mecs te passent dessus ! Tu auras tellement mal au cul que tu ne pourras plus t'asseoir pendant des mois ! Tu auras tellement mal à la bouche à force de sucer des queues que tu ne pourras plus manger avant des jours ! T'as compris ? 

Éléonora s'empressa d'acquiescer en se mordant l'intérieur des joues. Elle préférait être battue jusqu'au sang plutôt qu'avoir affaire à une horde d'hommes la violentant. 

Tout, mais pas ça... 

— On va à la douche et je te conduis au bureau du patron ensuite. 

— Monsieur... 

D'un coup, le vieil homme agrippa le bras de la captive et la tira contre lui avant de l'attraper violemment par la mâchoire, ce qui lui provoqua des douleurs. Son visage collé au sien, elle sentit son haleine fétide. De toute évidence, il ne s'est pas lavé les dents depuis longtemps. 

— Il me semble t'avoir dit de ne pas poser de questions ! 

— Pardonnez-moi, monsieur, mais... Ce n'est pas vous le chef ? Je pourrais lui demander ce que je fais ici ? 

— Sache qu'il y a une règle importante à suivre à la lettre ici. C'est elle qui régit la vie de tout le monde. Notre vie et notre mort tiennent à notre respect de cette règle. J'ai mis en terre une vingtaine de gars le mois dernier, car ils ne l'ont pas respectée. J'ai fait exécuter des femmes qui ne l'ont pas appliquée. 

Les yeux de l'homme dégageaient une sincérité troublante, comme si lui-même avait peur rien qu'en prononçant cette phrase. 

— La règle est la suivante, reprit-il d'un ton tout à fait sérieux et d'une voix calme, ce qui troubla la jeune femme au plus haut point. Ne le regarde jamais dans les yeux et ne lui parle jamais sans qu'il t'y ait invitée ou tu te prendras une balle entre les yeux avant que ta tête soit exposée dans les jardins, à côté de celles et ceux qui n'ont pas respecté cette putain de règle. 

Éléonora déglutit, puis le soixantenaire relâcha son emprise. 

La voilà, son échappatoire ! Elle ne devait pas respecter ce commandement et ainsi, se faire tuer ! Qui aurait cru que mourir serait si simple ? 

Une lueur d'espoir renaquit en elle. D'ici une ou deux heures, elle quittera ce monde. 

Enfin. 

 

 

Chapitre 02

 

Le geôlier et sa prisonnière empruntèrent un escalier en piteux état et sobrement éclairé. Le béton s'effritait par endroits et compte tenu de l'humidité présente sur les marches en partie détruites, Éléonora glissa et manqua de se fracasser le visage contre l'arête striée dangereusement tranchante. Elle aurait pu sérieusement se blesser. Heureusement pour elle, dans un sens, que le vieil homme la tenait fermement par le bras, de peur qu'elle ne lui échappe. Il eut ainsi le réflexe de la retenir à temps. Elle a manqué de peu de se casser bien plus que le nez, d'autant plus qu'elle ne pouvait pas se servir de ses mains pour se rattraper. 

Pourquoi lui a-t-il attaché les poings dans le dos ? Son état ne lui permettait pas de se battre. Elle ne s'est jamais battue d'ailleurs. La jeune femme fuyait les querelles au possible. De plus, elle ne faisait pas le poids face à ce type plus grand, plus large et plus costaud qu'elle, même s'il était plus âgé. Il devait certainement avoir de l'expérience dans ce sinistre domaine qu'était la bagarre. 

Éléonora lorgna ses bras gras, mais musclés, sur lesquels des tatouages partiellement effacés dénotaient une faute de goût. Des croix, des caractères chinois et une femme au buste nu ornaient la partie supérieure de son bras gauche. 

Erreur stupide de jeunesse, pensa-t-elle. 

— Attention où tu marches ! pesta ce dernier en la secouant comme un prunier. 

En arrivant sur le palier, la jeune femme découvrit une salle d'une vingtaine de mètres carrés éclairée par deux néons qui diffusaient leur lumière jaunâtre de manière saccadée. Une substance noire, poisseuse et malodorante recouvrait les murs. Une odeur d'humidité et de pourriture flottait dans cette pièce sale. Éléonora prit peur. Où son geôlier l'emmenait-elle ? Risquait-elle d'attraper une maladie en respirant l'air vicié qui stagnait autour d'elle ? 

— Les douches sont là, dit-il en la poussant doucement sur la gauche. 

Comptait-il prendre une douche avec elle ? Elle priait pour que cela ne soit pas le cas. 

Personne ne traînait dans le coin. Ils étaient seuls, ce qui ne fit qu'accentuer le malaise de la captive. Pourtant, elle a cru comprendre que ce complexe abritait une foule d'hommes. Néanmoins, elle fut soulagée de ne pas en voir un seul traîner dans les parages. Elle supportait déjà la présence du type à l'haleine pestilentielle et dégageant une épouvantable odeur de transpiration, elle ne voulait pas croiser un second type louche. 

Le soixantenaire se présenta face à une porte blanche, saisit la poignée et l'abaissa. Éléonora espérait qu'il la laisserait se laver toute seule, mais il lui ordonna de rentrer dans la salle d'eau avant de la suivre. Elle s'exécuta sans broncher, ses menaces tournant en boucle dans sa tête. Si seulement elle pouvait quitter ce monde en toute quiétude... Était-ce trop demandé ? 

Elle pénétra dans un local dégoûtant. Il ressemblait à ces douches collectives des campings premier prix. Éléonora n'y était jamais allée bien sûr, car elle n'a jamais pris de vacances, mais elle se souvint des clichés que lui avait montrés sa cheffe, huit mois plus tôt. Cette dernière était partie faire du camping en Italie et s'était empressée de montrer ses photos de vacances à la jeune femme dès son retour. 

Sur sa gauche, il y avait une dizaine de cabines à la porte fermée et à droite, un miroir aussi long que la pièce courait sur le mur, surplombant une dizaine de lavabos en céramique grisâtre. Aucun ménage n'y était fait. Des agglomérats de poussière et des saletés jonchaient le sol et les poubelles pleines débordaient. 

Le geôlier passa derrière Éléonora qui se tendit à son contact et sans qu'elle s'y attende, attrapa ses poings liés. Elle sursauta lorsqu'elle sentit les doigts rugueux du vieil homme sur sa peau. Qu'envisageait-il de lui faire ? Elle commença à respirer de manière saccadée. La jeune captive avait une sainte horreur d'ignorer ce qui allait lui arriver. Qu'importait ce qu'il comptait lui faire, elle voulait le savoir, même si c'était un acte horrible. 

L'homme dénoua la corde et la posa sur le rebord du lavabo, puis il ouvrit la porte du placard mural et récupéra un sachet en plastique contenant des vêtements. 

— C'est quoi ta taille ? Un bon 46 ? se moqua-t-il sans cacher son dégoût. 

— Non, monsieur. 42, 44. 

Il pouffa et se mit à la recherche d'un autre sac. 

— Tu mets du XL en haut, j'imagine ? 

— Du M ou du L, monsieur. 

— Et les mensurations de ton soutif ? 

Gênée qu'il lui demande des détails aussi intimes, Éléonora baissa la tête et garda le silence, en priant pour qu'il passe à autre chose. 

— Soit tu coopères et je te donne des vêtements qui te vont, soit tu te démerdes avec des fringues XL. 

— Je fais du 90 E. 

— Eh beh... T'es grasse de partout ma parole ! C'est sûr qu'il ne te gardera pas. T'es trop laide. 

Cette pique blessa la jeune femme au plus haut point, mais qui fit en sorte de le cacher. 

Il ne faut jamais montrer ses points faibles ou au mieux, les cacher. 

Le soixantenaire lorgna un instant sa poitrine sous son tee-shirt jaune, puis avisa l'étiquette du sachet et le reposa avant d'en dénicher un troisième. Éléonora se sentait salie et violée par le regard abject de ce sale pervers sur elle. 

— Ça devrait le faire, murmura-t-il en sortant des habits du sac. 

La jeune femme fut choquée en le voyant extraire une robe noire aux manches trois-quarts, une sorte de tablier blanc, une culotte et un soutien-gorge sans armature et sans rembourrage en coton blanc. Il y avait aussi une paire de tennis blancs. Ces vêtements semblaient dater du siècle dernier. Où était-elle tombée ? 

— Ta pointure ? 

— 36, 37. 

Il se mit à rire grassement. 

— T'as une sacrée paire de nichons, des cuisses grasses et un cul d'éléphant, mais t'as des petits pieds ! T'es vraiment mal foutue, ma pauvre ! Dès maintenant, tu t'habilleras avec ces fringues. Si tu portes autre chose, c'est la torture assurée. Seul le chef décide du sort de chacun. Si tu manques de changes, tu en demanderas à ta marraine. Bien sûr, ça dépendra du fait si le chef t'accorde le droit de vivre ou non. S'il se montre clément, tu auras une chambre dans les combles et plusieurs trousseaux de vêtements de rechange. Dans le cas contraire, je récupérerai ces fringues sur ton corps et tu seras enterrée à poil. 

Éléonora hocha la tête. 

— Tu mettras tes vêtements sales dans ce sac. Je les jetterai. Nul n'est autorisé à garder quoi que ce soit ayant un lien, un rapport avec l'extérieur. Si tu as des bijoux, des grigris sur toi, tu les mets dans ce sac. Compris ? 

— Oui, monsieur. 

— Comme tu te montres docile, je vais t'octroyer le droit à un peu d'intimité. Je t'attends devant la porte. Ne perds pas ton temps à chercher à t'enfuir. Il y a des barreaux aux fenêtres et elles ne s'ouvrent pas sans une clé spéciale. Toutes les entrées et sorties de ce complexe s'activent avec une clé spéciale que peu d'hommes possèdent. Une alarme se déclenche automatiquement et les mitrailleurs ont l'ordre d'exécuter les individus qui l'activent. Compris ? 

— Oui, monsieur. 

— T'es épilée ? 

Stupéfaite par sa question, Éléonora sentit ses joues chauffer, puis elle releva la tête en restant bouche bée. 

Ne pouvait-il pas la laisser tranquille avec ses questions humiliantes et dégradantes ? Qu'est-ce que cela pouvait lui faire si elle s'épilait ou non ? 

— Pardon ? Enfin, je veux dire... 

— Réponds ! tonna-t-il en tapant du poing sur le lavabo qui manqua de se décrocher de ses vis et de tomber. 

— Non, monsieur. 

Il souffla et se dirigea vers la seule armoire de la salle d'eau, puis il l'ouvrit avec une clé suspendue à un trousseau qui en contenait une bonne vingtaine. Il sortit une trousse de toilette, l'ouvrit et déposa sur le rebord du lavabo une spatule transparente, un tube de crème dépilatoire et une serviette de bain. 

— Tu t'épileras de partout et j'ai bien dit de partout. Ne me force pas à vérifier ! Si le chef t'accorde la vie et le droit de devenir une servante, tu devras te faire examiner en profondeur par un médecin. Hors de question que des pouilleux ou des malades nous côtoient. 

Le droit de devenir servante... L'obligation plutôt... 

Elle acquiesça faussement une nouvelle fois, sans avoir le choix. 

— Tu as déjà consulté un gynéco ? 

Quel était l'objet de cet interrogatoire, bon sang ! Pourquoi lui poser ce genre de questions si, de toute évidence, elle se fera tuer d'ici une heure ? 

Ne pouvant échapper à l'entretien, la jeune femme secoua la tête de droite à gauche en s'abstenant de croiser son regard. 

— T'es vierge ? 

Trop, ce fut trop. Éléonora baissa les yeux et ses pommettes s'empourprèrent avant qu'une larme ne glisse le long de sa joue. Ces interrogations sur sa vie personnelle et intime la mettaient mal à l'aise et commençaient à l'agacer. 

— Quand je pose une question, j'attends une réponse. 

— Oui, monsieur. Je le suis. 

— Il n'y a rien de personnel ici. Tout se sait ! Je saurai ce que tu manges, le moment où tu iras chier, l'instant où tu te feras prendre une brasse pour ne pas avoir fait ton boulot correctement, je saurai tout ! Tu fumes ou tu bois ? 

— Non, monsieur. 

— Bien. L'alcool, le tabac, la drogue et le sexe sont proscrits pour les serviteurs. Si tu en consommes, tu prendras cher. Seuls les hommes du chef et le chef lui-même le peuvent. Tu te laveras les cheveux aussi et tu les sécheras avec ça, ajouta-t-il en pointant le sèche-cheveux de l'index. Ils sont dégueulasses. Tu les attacheras. Fais quelque chose de potable. Le chef n'aime pas avoir affaire à des gens en guenilles qui ne sont pas présentables, même si ce sont des laiderons. Ça pourrait l'irriter et l'inciter à te massacrer. C'est un conseil que j'te donne là. 

— Oui, monsieur. 

— Je te laisse. Ne traîne pas non plus. Je n'aime pas attendre. 

Il sortit de la pièce, puis la jeune captive se laissa aller aux larmes. Où avait-elle atterri bon sang ? Comment en était-elle arrivée là ? Pourquoi n'était-elle pas morte dans cette satanée ruelle ? 

Seule avec elle-même et face au miroir, la jeune femme contempla son reflet un bref instant. Elle se dégoûtait. Elle s'avança jusqu'à la vasque qui datait, elle aussi, du siècle dernier. Elle agrippa le rebord en y enroulant ses doigts, puis elle pleura un bon moment avant de se reprendre. 

Elle était fatiguée, lasse, apeurée, affamée, assoiffée et frigorifiée, mais elle ne devait pas craquer, pas ici ! Pas maintenant ! Elle devait se battre, se relever et affronter la réalité comme elle l'avait toujours fait. La malheureuse n'a jamais pu compter sur son entourage pour lui venir en aide. Elle côtoyait la solitude depuis sa plus tendre enfance, aussi loin remontaient ses souvenirs. Elle n'a jamais eu d'amis. Elle s'est toujours débrouillée seule, en s'appuyant sur ses propres moyens. La notion d'amitié lui était inconnue et elle le restera. Peut-être était-ce mieux ainsi... Quand elle disparaîtra, elle ne manquera à personne. Nul ne se soucierait d'elle, de son absence ou de ce qu'elle deviendra d'elle, à savoir si elle croupissait au fond d'une cellule, au fond d'un ravin ou six pieds sous terre. 

Sa génitrice l'avait abandonnée à sa naissance dans une ruelle sombre, froide et humide. Éléonora ignorait tout d'elle et de son géniteur. Au quotidien, elle était tiraillée entre le fait de vouloir connaître le motif pour lequel elle a été misérablement délaissée et celui où la raison lui passait au-dessus. Toutefois, ce qui la gênait le plus dans son histoire, ce n'était pas d'avoir été laissée à son sort, mais placée dans un sac-poubelle solidement noué et jeté aux ordures comme si elle était un détritus, un simple objet inutile dont on pouvait délibérément se séparer. 

Si sa génitrice, ou ses géniteurs, ne voulaient pas d'elle, pourquoi ne l'avaient-ils pas confiée à l'orphelinat tout de suite après l'accouchement ? Pourquoi l'avoir mise au rebut ? Était-elle donc une marchandise inutile au point qu'ils avaient voulu se débarrasser de leur nouveau-né de la sorte ? 

Vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, des religieuses effectuaient des maraudes nocturnes dans le secteur où elles ont trouvé l'enfant après l'avoir entendu hurler. Éléonora devait son salut à des religieuses. S'agissait-il d'un miracle ? Elle aurait tellement aimé mourir ce soir-là. Elle aurait souhaité qu'il n'y ait pas d'oxygène dans le sac et qu'elle en meure, étouffée. Pourquoi ces femmes sont-elles passées par-là cette nuit ? Pourquoi ne l'ont-elles pas laissée à son sort ? 

La jeune femme n'a pas connu un seul instant de bonheur depuis vingt-deux longues années. Le malheur faisait partie de son quotidien. Son ciel était constamment teinté de noir. Pas une seule lueur blanche à l'horizon ne naissait afin de lui donner l'espoir d'un monde meilleur. Éléonora était trop lâche pour mettre fin à ses jours elle-même. Pourtant, elle avait essayé deux fois, mais ses tentatives avaient échoué. Ses actes manqués lui avaient coûté cher ; elle a été corrigée en bonne et due forme par le prêtre en personne. Selon lui, le fait d'envisager ou de parvenir à se suicider était un grave péché. Quel hypocrite ! La jeune femme l'avait surpris dans le lit de la mère supérieure plusieurs fois ! Qui le châtiait, lui, pour ses péchés ? 

Ces femmes l'avaient ramenée avec elles et élevée dans leur monastère, leur couvent, comme disait Éléonora. Elles avaient échoué à la convertir et ce n'était pas l'envie qui leur avait manqué. Dieu savait qu'elles avaient essayé de lui faire rentrer leur doctrine dans son crâne. Éléonora avait été élevée à la dure en supportant une éducation difficile, souvent douloureuse. Son corps en portait encore les stigmates. Elle se levait à 05 h 00 du matin et priait avec elles jusqu'à 06 h 00, puis elle prenait son maigre petit déjeuner composé de deux tranches de pain nature et d'une tasse de lait chaud. De 06 h 30 à 09 h 30, elle travaillait au jardin, été comme hiver et, bien sûr, elle ne devait pas se plaindre. Ensuite, elle exécutait les corvées les plus ingrates jusqu'à 11 h 50 ; laver le linge à la main, brosser le sol, éteindre le linge, le repasser avec une vieille machine des années 40, faire les vitres... Bref ; un vrai travail de domestique, ou plutôt, d'esclave. L'après-midi était consacré aux prières, à l'étude des Écritures et au chant avec des jeunes qui pratiquaient le catéchisme. 

Les pires années de sa vie, repensa-t-elle en soufflant. Elle y a passé dix-sept ans. 

Selon le point de vue du commun des mortels, Éléonora pouvait passer pour une ingrate, car elle ne leur était pas reconnaissante de l'avoir extraite du container à ordures où elle y avait été jetée. Elles n'ont tout simplement pas mis fin à ses jours et elle leur en voulait aujourd'hui encore. La pauvre fille a vécu l'enfer à leurs côtés. Elle a été traitée comme une esclave, insultée, humiliée et rabaissée. Le silence absolu était le leitmotiv de ces vieilles peaux. Malheur à celle qui prononçait un seul mot ; dix coups de fouet. Éléonora a cessé de compter les séances de torture qu'elle avait subies. Même le simple fait d'éternuer leur était interdit. Ces bonnes femmes acariâtres lui ont pourri l'existence. 

À 12 h 00, un bol de potage et une tranche de pain leur servaient de déjeuner. Le soir, le dîner était servi à 18 h 00 et se composait d'une assiette de crudités ou d'une soupe en fonction de la saison et d'un yaourt nature. Si l'une des femmes avait le malheur d'arriver avec une minute de retard à l'un des trois repas de la journée, elle était privée de nourriture jusqu'au petit-déjeuner du lendemain. Autant dire qu'avec toutes les corvées qu'Éléonora effectuait au quotidien, elle n'a pas mangé tous les jours, si l'on pouvait parler de "manger", encore moins à sa faim. Les quantités servies auraient suffi à un enfant, mais pas à un adulte. Elle volait de la nourriture dans le garde-manger à maintes reprises quand elle en avait eu la surveillance et s'était gavée comme une oie. Ce fut de cette façon qu'elle a pris du poids. Heureusement pour son matricule, sa prise de poids n'a jamais interpellé les sœurs. Elles ont mis son embonpoint sur le compte de la puberté, puis de l'adolescence, sans jamais manquer de la traiter de grosse. 

Au rappel de ces souvenirs douloureux, la jeune captive essuya ses larmes et poursuivit l'inspection de son reflet. Il ne donnait pas une belle image d'elle. Elle ne s'est jamais aimée et, à priori, elle en serait incapable. Elle n'a jamais eu confiance en elle. Les brimades des jeunes de son âge lors des cours de catéchisme ne l'ont pas aidé à s'accepter, bien au contraire. 

Ces monstres, ces terreurs juvéniles passaient la plupart de leur temps à se moquer d'elle et à la traiter de sorcière à cause de la couleur de ses cheveux. Ils répétaient inlassablement qu'elle n'était pas normale, à cause de la particularité de ses yeux ; le droit était bleu pervenche, le gauche, vert opaline. 

La pauvre jeune fille a été la risée de sa classe et moquée à cause de ces distinctions physiques. Comme si elle les avait choisies... Même les sœurs s'y mettaient. Pour elles, Éléonora était le fruit du péché et Dieu l'avait punie en lui donnant deux yeux de couleurs différentes et une longue et épaisse chevelure roux cuivré, aux reflets bronze afin de dégoûter quiconque la verrait. Pour ne pas arranger sa situation, elle portait des lunettes à la monture fine et rouge ; elle voyait flou au-delà de deux mètres, ainsi que des appareils auditifs. Elle ne percevait pas bien les sons aux deux oreilles. Quand elle ne les portait pas, le silence régnait autour d'elle et l'angoissait au plus haut point. Un bruit de métronome résonnait continuellement à l'intérieur de mon crâne. Oui, le silence avait un son, celui des tambours à quatre-temps. 

Les sœurs se sont rendu compte de son handicap quand, à l'âge de quatre ans, elles l'ont retrouvée à l'étage inférieur du clocher avec les cloches qui sonnaient au-dessus d'elle. Le vacarme que produisaient ces grosses masses de bronze ne l'avait pas incommodée. Elles ont conduit la petite fille au dispensaire et le médecin a posé le diagnostic suite à une longue consultation traumatisante ; Éléonora était sourde à 80 %. 

La jeune femme se souvint, malgré son jeune âge, d'être restée en culotte dans son cabinet glacial. Il l'avait auscultée avec ses mains froides et elle avait reçu une gifle pour avoir pleuré. Elle n'avait que quatre ans... 

Outre les châtiments corporels et la privation de nourriture, les religieuses la punissaient en la privant de ses appareils auditifs. Parfois, elles poussaient le vice en l'enfermant dans une pièce plongée dans les ténèbres. 

Éléonora a gardé des séquelles psychologiques et bien sûr, physiques, de ces mauvais traitements ; elle ne voulait plus vivre, elle avait horreur du noir, des bruits semblables à ceux d'un tambour, elle redoutait le silence et par-dessus tout, elle craignait les hommes. 

Les sœurs l'avaient élevée dans la crainte de l'homme. Pour elles, ils représentaient le Mal absolu sur Terre. La prisonnière ne savait qu'en penser. Peut-être n'avaient-elles pas tort. Après tout, les sévices corporels qu'elle a endurés ont été commis par des hommes au monastère. Les vieilles femmes ne l'ont jamais frappée, hormis la gifle dans le cabinet du médecin. L'unique soufflet. Certes, elles l'enfermaient dans une pièce noire sans ses appareillages, mais elles n'ont jamais levé la main sur elle. Ainsi, elles gardaient bonne conscience en laissant le sale boulot aux hommes. Les prêtres et autres mâles de l'abbaye, comme les curés, la torturaient trois à cinq fois par semaine. Chaque écart de conduite, aussi petit et insignifiant fut-il même s'ils n'ont occasionné de tort à personne, donnaient systématiquement lieu à des séances de coups de fouet, de coups de bâton et pire, à des brûlures en tout genre. 

Son corps arborait les cicatrices, les brûlures de cigarettes et les marques de fer rouge. Son geôlier avait raison ; elle ne ressemblait à rien. 

Oui, ces hommes étaient aux yeux de la jeune femme le Mal incarné sur terre et les sœurs, leurs bras droits... 

Chapitre 03

 

Éléonora se déshabilla et riva ses yeux sur son corps meurtri. Elle ne se trouvait pas belle avec sa dizaine de kilos en trop. Elle mesurait environ un mètre soixante-cinq. Sa peau était blanche et n'avait jamais connu les bienfaits d'un bronzage naturel, ni même une exposition aux rayons du soleil. Des taches de rousseur parsemaient avec parcimonie son nez et ses pommettes. Sa poitrine était lourde. Elle en avait honte. Si elle en avait les moyens, elle se ferait refaire la poitrine. Non pas une augmentation mammaire, mais une diminution de celle-ci. C'était là son plus grand complexe. Toutefois, elle se réconfortait à l'idée que personne ne verrait jamais ses seins, alors... Elle fera avec ce qu'elle avait. Des vergetures creusaient légèrement des sillons entre ces derniers et ses aisselles, ainsi que ses hanches larges. La cause remontait à ses douze ans et était due à une poussée de croissance physique et mammaire. Peu de temps après avoir obtenu ses formes de femme, elle avait eu ses premières règles. Elle en avait tellement été traumatisée que la jeune femme s'en souvenait encore. Au sortir des toilettes, elle avait constaté du sang sur le papier toilette et avait fondu en larmes en criant dans tout le monastère qu'elle allait mourir. Au lieu de la réconforter, de la rassurer et de lui expliquer de quoi il s'agissait, les sœurs l'avaient sévèrement réprimandée et l'avaient traitée d'impure ; pour ces vieilles bonnes femmes, une femme ayant ses règles était impure tout le temps qu'elle saignait. Aussi, Éléonora avait compris la raison pour laquelle les sœurs mangeaient et priaient séparément. Elles séparaient les pures et les impures... 

N'importe quoi... 

Revenant dans sa contemplation, Éléonora avisa sa taille plutôt fine qu'elle ne mettait jamais en valeur. De toute façon, elle ne savait pas comment s'y prendre ; elle était loin d'être une fashionista. Pour elle, les vêtements servaient uniquement à se vêtir et à se tenir chaud, mais pas à se mettre en valeur. Bref, la jeune femme n'était pas un canon de beauté, du moins, c'était ce qu'elle croyait. Seuls ses mains et ses pieds trouvaient grâce à ses yeux, mais qui se souciait de la beauté des mains et des pieds ? Ce n'était pas avec ces attributs physiques qu'une femme faisait carrière. Ce n'était pas non plus avec de jolis doigts qu'une femme se faisait intégrer à un cercle social ou qui lui permettaient de dénicher un petit ami. 

Petit-ami... 

Jamais un garçon ne s'était intéressé à elle, même après son départ du monastère. Les petits amis étaient, pour la jeune femme, ce que les extraterrestres étaient aux cartésiens ; inexistants. 

Éléonora a quitté le couvent à l'âge de dix-sept ans, quand elle a décroché son premier et seul emploi à la bibliothèque municipale. C'était la seule raison valable pour qu'elle quitte le monastère. Elle aurait accepté n'importe quel boulot qui l'aurait fait sortir de l'enfer silencieux dans lequel elle avait grandi. La jeune femme y travaillait depuis cinq ans et elle adorait ce qu'elle y faisait. Elle conseillait les lecteurs, elle recevait les nouveaux romans, elle les lisait et les rangeait... Elle organisait également des séances de lecture avec les écoliers et gérait les inscriptions aux différents clubs de lecture en fonction des âges des inscrits. 

La jeune femme avait fait de la lecture sa passion. Ainsi, elle pouvait s'évader dans plusieurs univers, se rendre dans des mondes différents, rencontrer une multitude de personnages chaque semaine. Surtout, elle avait pu apprendre les choses courantes de la vie. Elle n'était jamais allée à l'école. Les sœurs lui avaient prodigué un enseignement lambda, l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Cependant, Éléonora avait réussi à combler une partie de ses lacunes grâce à son travail. Au monastère, elle n'était autorisée à ne lire que la Bible... 

Éléonora restait ignorante dans bon nombre de domaines. De plus, elle faisait montre de naïveté et elle ne comprenait pas le second degré. 

La jeune femme était une grande consommatrice de livres. Grâce à ses nombreuses lectures, elle avait acquis un vocabulaire riche et diversifié. Évidemment, elle était la risée de ses collègues. Ils n'hésitaient pas à se moquer d'elle et lui ont même trouvé un surnom ; le rat. 

Charmant... 

Éléonora ne s'entendait bien qu'avec sa cheffe. Cette dernière l'aidait à surmonter la méchanceté de ses collègues, mais malheureusement, elle était partie à la retraite il y a cinq mois et c'était un con de première qui l'avait remplacée. Bien sûr, il avait rapidement pris le pli de ses collaborateurs et s'était mis lui aussi à se moquer d'elle. Ainsi, le surnom de gros rat lui collait à présent à la peau. 

Ses collègues et son chef savaient qu'elle n'intenterait jamais un procès à leur encontre ; elle ne cherchait pas les querelles et leurs moqueries et leurs insultes ne l'atteignaient pas ou plutôt, elles ne l'atteignaient plus alors ils en profitaient. Du moment qu'ils la laissaient travailler et lire autant de livres qu'elle voulait, elle s'en fichait. 

Seigneur ! Elle était pleine de défauts ! Ce n'était pas étonnant qu'elle n'attirait personne, hormis les détraqués. 

Détraqué... 

Ce terme désignait bien le type qui l'avait mise en joue et celui que se tenait derrière la porte, patientant qu'elle termine de se laver. 

La veille au matin, son chef lui avait demandé, pour ne pas dire contrainte, de protéger et se mettre en rayon la multitude de livres contenus dans la vingtaine de cartons qui leur avaient été livrés la veille. Éléonora avait accepté, évidemment. Personne ne l'attendait chez elle et elle n'avait pas de vie sociale. La jeune femme occupait son temps libre à faire des heures supplémentaires ou à lire. 

Éléonora avait quitté son poste aux alentours d'une heure du matin. Elle avait pris son temps pour le rangement et avait flâné entre les rayons, comme à son habitude. Elle avait presque feuilleté tous les ouvrages reçus afin de savoir lequel trônera sur sa table de chevet. Sans cela, elle aurait fini plus tôt et ne se retrouverait pas dans le pétrin dans lequel elle baignait actuellement. 

C'était de sa faute et elle n'avait que ce qu'elle méritait. 

La jeune femme s'était promenée dans le vieux quartier de la ville. Elle avait encore eu l'idée du siècle. En franchissant un croisement de trois venelles, elle est tombée sur un spectacle terrifiant ; un jeune homme se faisait sauvagement tabasser à coups de barre de fer et de chaînes par deux hommes plus âgés. L'un d'eux avait dégainé une arme de poing et avait fait feu sur le malheureux. Surprise et horrifiée, elle avait crié, mais son hurlement avait attiré leur attention sur elle. Celui qui n'avait pas tiré l'avait alors prise en chasse et la jeune femme s'était lancée contre son gré dans une course-poursuite à travers les ruelles désertes du quartier touristique de la ville. Ses kilos en trop l'avaient empêché de courir rapidement. Elle s'était réfugiée dans une voie sans accès - cela elle ne l'a su qu'en le constatant par ses propres yeux - et l'homme vêtu d'un costume sombre lui avait bloqué l'accès. Elle s'était accroupie à côté d'un container à poubelle et quand il avait dégainé son arme, elle s'était fait pipi dessus. Un coup de feu avait été tiré par la suite et Éléonora ne se souvenait de rien. 

D'un mouvement rapide de la tête, elle chassa ce mauvais souvenir de son esprit. 

Ce qu'elle pouvait être laide, songea-t-elle. 

Ses yeux pourraient être beaux s'ils n'avaient qu'une seule couleur. Enfin, elle était faite ainsi et ne pouvait rien y changer. D'un geste vif, Éléonora attrapa le tube Veet et versa une petite partie du contenu sur la spatule transparente qu'elle étala autour de son intimité. Elle réitéra l'opération sur l'ensemble de ses jambes et ses aisselles. Finalement, la totalité du tube de 250 ml y passa. Elle espérait que le vieux type ne lui en voudrait pas. 

La captive prit connaissance du mode d'emploi de cette crème qui mixture blanchâtre qui sentait mauvais. Elle devait la laisser reposer une dizaine de minutes, puis rincer. En voyant ce qu'elle avait, elle décida de laisser reposer cinq minutes supplémentaires, histoire que la crème fasse bien le job. 

En plus d'être moche, elle était poilue... 

Elle ne s'était jamais épilée de sa vie. En même temps, elle n'avait jamais pensé qu'un jour quelqu'un viendrait l'examiner là. 

Éléonora remarqua la présence d'une petite pochette à l'intérieur du sac à vêtements. Curieuse, elle la récupéra, l'ouvrit et découvrit une pince à épiler. Elle examina l'objet comme s'il s'agissait d'un artefact extraterrestre. Elle ne s'en était jamais servie de sa vie. 

Il faut une première fois à tout. 

La prisonnière se pencha au-dessus du lavabo et remarqua les deux touffes qui lui servaient de sourcils. Elle entreprit de les affiner, avec succès. Le résultat était au rendez-vous. Elle dénoua ensuite son espèce de chignon qui s'écrasait sur le haut de son crâne. La jeune femme nouait sa tignasse de cette façon au quotidien. Elle enroulait ses cheveux autour de ses doigts, puis elle aplatissait la boule qui se formait sur le dessus de sa tête et y plantait des épingles à cheveux afin de faire tenir l'échafaudage, lui conférant un résultat mitigé, mais pratique. 

Sa longue tignasse dégringola sur ses fesses. Les pointes fourchues rebiquaient. Quelle horreur ! Ils pourraient être beaux, eux aussi, si elle en prenait soin ! 

Tout en croisant ses yeux atteints d'hétérochromie dans le miroir, Éléonora se demandait à quoi ressemblaient ses géniteurs. Avaient-ils les yeux bleu et vert ? Étaient-ils roux, bruns, châtains ? Elle cessa de se questionner en sentant la crème dépilatoire commencer à faire effet. Des picotements désagréables naissaient au niveau de l'aine. Elle attrapa la spatule et ôta la pâte à moitié liquide jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sur sa peau, puis elle poursuivit par ses jambes, ses cuisses et ses aisselles. Elle rinça la spatule et déposa avec soin ses lunettes et ses appareils auditifs sur le plateau du lavabo. Elle pénétra ensuite dans la cabine de douche et fit couler l'eau chaude sur son corps meurtri. Elle étala du gel douche masculin, seul produit disponible, sur ses cheveux et son corps, puis elle se lava et se rinça en un temps record. Elle ne voulait pas que le vieil homme rentre et la houspille, car elle prenait son temps. 

La captive sortit en prenant toutes les précautions du monde afin de ne pas glisser sur le sol carrelé sale. Elle s'enroula dans la serviette rêche et se frotta énergiquement la peau, puis rechaussa sa monture rouge et ses appareils auditifs. Elle passa les vêtements volés aux mormons qui lui allaient plutôt bien. Le tissu était de bonne qualité. Elle enfila les socquettes blanches et finit de parfaire sa tenue en chaussant les tennis. Elle s'attaqua ensuite à ses cheveux qu'elle sécha, avant de les tresser de chaque côté de sa tête et de les rassembler en un chignon bas à l'aide de ses épingles à cheveux. Elle veilla à laisser retomber quelques mèches sur ses oreilles dans le but que ses appareillages ne se vissent pas. 

Pour la première fois de sa courte vie, la jeune femme se satisfaisait du résultat et de l'image que lui renvoyait son reflet. Elle se promit d'utiliser plus souvent la pince à épiler et la crème dépilatoire. Ce n'était pas désagréable de prendre un peu soin de soi. 

Elle sursauta en entendant frapper à la porte. L'homme s'annonça et pénétra dans la pièce sans s'inquiéter de savoir si elle était décente ou non. Il posa les yeux sur elle, la reluqua et s'immobilisa sans détourner son attention. Son attitude gênait grandement Éléonora. 

— Pose la serviette sur le lavabo et suis-moi, dit-il, doucement. 

Quel soudain changement d'attitude ! Son visage venait de changer d'expression en l'espace de quelques secondes. Que lui arrivait-il ? 

Tendue, Éléonora passa devant lui tout en sentant le regard de ce vicieux la suivre jusqu'au bout du couloir. Ils franchirent une porte et gravirent un autre escalier dont les marches étaient moins escarpées. 

— Le chef est prêt à te recevoir. Ne fais pas la maligne, ne joue pas à l'héroïne, baisse la tête, regarde par terre et réponds-lui uniquement s'il t'en donne la permission. Ça serait dommage de te conduire à l'arrière-cour. 

Dommage ? Pourquoi cela serait-il dommage ? Ne se fichait-il pas de son sort ? Et puis, la jeune femme n'attendait que ça ; passer de vie, à trépas. 

Chapitre 04

 

La porte franchie, la jeune femme resta abasourdie par le luxe et la richesse des ornements et des meubles qui se cachaient derrière. Elle venait de débarquer dans une dimension qui n'avait rien à voir avec les lieux où elle venait de passer ses dernières heures ni ces dernières années d'ailleurs. La petite porte qu'ils venaient d'emprunter était dérobée et cachée derrière une immense peinture représentant un paysage printanier quelconque. Elle donnait accès à un hall d'entrée de l'immense demeure au sein duquel elle était retenue prisonnière. 

La magnifique porte d'entrée était en bois verni, avec deux panneaux faits en verre trempé. Des tableaux de maîtres habillaient les murs peints en gris clair. Éléonora en avait déjà vu dans les livres. Elle reconnut même un Monet. Un lustre