De Buenos Aires à Paris - Esther Levy Barugel - E-Book

De Buenos Aires à Paris E-Book

Esther Lévy Barugel

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Beschreibung

En vingt-neuf tableaux, le livre d’Esther nous fait traverser les temps, depuis les origines lointaines d’une famille judéo-espagnole jusqu’au site de notre ville de Toulouse. Histoire intime d’une femme, vieille comme un siècle, mais qui, au détour de la nostalgie, laisse embaumer les fleurs du printemps. Il y a un parfum secret dans ce livre d’Esther. Où nous rencontrons une âme, solitaire et combative, éprise des arts et des lettres. Femme et mère fidèle. Qui sut inventer sa liberté et nommer son désir. Le chemin de la nostalgie, les interrogations sur les désirs et les projets inachevés laissent venir, en contrepoint, un fleuve tranquille et surnaturel où résonnent ces paroles du Zohar : « Le secret se dévoile aux amants de l’écriture ». Monique Lise Cohen

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Seitenzahl: 118

Veröffentlichungsjahr: 2015

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«Honore ton père et ta mère

afin que tes jours se prolongent sur la terre

que l’Éternel ton Dieu t’accordera. »

Livre de l’Exode 20, 12

Les années passent, j’arrive doucement vers mes dernières années de vie, rien n’efface de mon cœur et de ma mémoire le souvenir de mes parents, tout au contraire, je sais que je suis ce que j’ai reçu d’eux, je leur dois tout. J’ai besoin de mettre noir sur blanc l’amour qu’ils m’ont donné, l’exemple de conduite, ils agissaient selon leur parole. Dieu les bénisse, merci maman, merci papa, je ne parle pas du bien matériel, je parle d’amour et d’exemple, je parle d’éthique de vie.

Oui, les années passent. J’avais trente-cinq ans quand j’ai fermé les yeux de mon père, le hasard ou plutôt Dieu a voulu que je me trouve à Buenos Aires à côté de lui, la veille de sa rentrée dans le coma, j’avais passé un moment avec lui, il était en pleine forme et me raconta ses projets pour éviter à quelqu’un la faillite, plein d’énergie intellectuelle et physique, aider bénévolement autrui c’était son habitude, mais le lendemain il alla chez son urologue qui, par malheur, lui provoqua un accident en lui perçant la vessie, l’accident déclencha une septicémie qui en trente heures, malgré les antibiotiques, monta au cerveau, et voilà le temps qui emporta mon père, après trente heures dans le coma. Rien n’a pu le sauver, et tout ce que j’espère, c’est qu’il n’a passouffert, car l’état de coma me laisse dans la question : la personne sait-elle ce qui lui arrive ou pas ?

Cette question, je me la suis posée avec ma mère, quatre ans plus tard.

Oui, quatre ans plus tard encore, Dieu m’a permis d’être au chevet des dernières heures de ma chère mère, elle ne supportait pas le décès de mon père. À cette époque, ma vie était partagée entre Paris et Buenos Aires, mais de la même façon qu’avec mon père j’ai pu être à côté d’elle. Elle avait fait un AVC, et rentra dans le coma qui dura soixante-douze heures. Elle partit ainsi après mon père avec lequel elle avait formé un couple exemplaire ; elle ne voulut plus de la vie.

Quand ma mère fit son AVC, je l’ai su en rentrant de chez mes beaux-parents où j’avais déjeuné avec ma petite famille ; c’est au garage de l’immeuble que le gardien nous attendait et nous annonça l’état de ma mère.

Nous sommes montés chez elle, mais je ne peux plus dire si elle était encore dans son lit ou transportée à la clinique, je sus qu’en mangeant des raisins elle s’était étranglée et était entrée dans le coma ; mais non, c’est l’AVC qui l’étrangla, et non pas les raisins qui furent la conséquence et pas la cause !

Une fois à la clinique, le médecin ami de mes parents m’appela et me dit : « Ne laisse pas opérer ta mère elle souffrira et ils ne pourront pas la sauver, elle aura tout au plus soixante-douze heures de vie dans l’état dont elle se trouve ». Ce médecin était un cardiologue internationalement connu, en plus de médecin il était ami, il me connaissait depuis mon enfance et il pensa que j’étais mieux placée que mes frères, dans une situation aussi grave, pour recevoir des conseils. Après, il dit à mes frères que j’étais l’unique à connaître la véritable maladie de ma mère, et je ne crois pas que mes frères ont apprécié ses propos, mais la maladie de ma mère, j’en parlerai plus tard.

Le docteur vit bien que l’état de ma mère empirait de plus en plus, que son coma devenait profond, et le cerveau la priva de plus en plus de ses reflets. Je lui ai fermé ses yeux soixante-douze heures après sa crise, je l’ai coiffée et je suis montée dans l’ambulance qui la transporta à la maison ; au moment de monter dans l’ambulance, ma cousine vint avec moi et me dit : « Je ne peux pas te laisser seule ». Je me rappelle toujours de son geste de bonté, mes frères aussi bien pour mon père que pour ma mère disaient que j’étais dure, ils ne savaient rien de la peine immense que j’ai sentie, et si j’avais agi ainsi, ce fut selon ce que mes sentiments me poussaient à faire. Je pensais que c’était la moindre des choses ma conduite envers mes parents, ce qu’ils appelaient « dure » n’était autre chose que l’amour pour mes parents. Je ne parle même pas de mon devoir de fille, il n’y a encore que le docteur qui ait compris ma douleur.

Les détails, une fois ma mère dans son lit jusqu’au moment de la mettre dans le cercueil, il m’est difficile d’en parler.

Toute la famille a dit, comme d’habitude, que j’étais folle de laisser mon fils regarder le cercueil. Je ne les ai pas écoutés, puis mon fils m’embrassa très fort et me dit : « J’aimais beaucoup mémé ». Il pleura dans mes bras.

Il faut savoir que mes parents lui ont donné beaucoup d’amour.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

I

Mes parents arrivèrent en Argentine, à Buenos Aires, vers les années 1910, pour des motifs très différents. Était-ce en 1910 ou peut-être 1912, je ne suis plus sûre ?

Mon père naquit et habita l’actuel Izmir, à son époque c’était un port international formé de petites communautés ; la famille de mon père de l’exil d’Espagne vécut longtemps au nord de l’Italie, de Livourne où ils sont arrivés après à Venise puis l’Empire Ottoman, à cette époque-là ils étaient bien reçus et gardèrent la nationalité italienne, un ancêtre partit à Jérusalem mais son fils retourna à Izmir.

Les cousins de mon grand-père venus à Paris pour suivre leurs études prirent la nationalité française et devinrent centraliens, à cause de ceci on les envoya au Chili où mon grand-père envoya mon oncle aîné, mon père devait aller au Chili mais lui qui nous raconta tout ne nous a pas dit pourquoi il resta à Buenos Aires.

La raison d’envoyer ses fils aînés au loin fut pour éviter qu’ils fassent le service militaire là-bas, la situation étant difficile pour les jeunes juifs, grecs et arméniens.

Mon père était attendu au port par un monsieur et son fils, ce dernier fut ami de mon père jusqu’à la fin de sa vie. Mon père apporta une lettre de recommandation de la famille Aliotis avec qui il travailla.

Son premier travail à Buenos Aires fut dans une pharmacie très importante mais au moment de Roch Hashana et Yom Kippour, quand il demanda la possibilité de s’absenter, le patron refusa : « Si vous avez besoin de manquer, inutile de revenir ! » Mon père ne retourna plus dans cette entreprise, car il respectait les fêtes religieuses ; il trouva travail chez les oncles de ma mère, il connut les frères de ma mère qui se sont séparés de ses oncles, et il les suivit. Ils devinrent très amis, et voilà comment il a connu ma mère.

Je dois décrire mon père comme un monsieur très distingué, il avait les yeux couleur noisette. Ma mère était très belle, ses cheveux noirs, ses yeux en amande noirs et très expressifs, très fine physiquement et spirituellement, on aurait dit un portrait d’une andalouse de Romero de Torres, peintre andalou.

Leur histoire amoureuse les unit, ils furent un couple exemplaire, ils ont eu quatre garçons, malheureusement le troisième décéda très tôt (je crois qu’il avait trois ou quatre ans), et à l’époque il n’y avait pas les moyens de soigner comme de nos jours. Ma mère n’a pas supporté ce deuil, elle cessa de jouer du violon, de tricoter et peu à peu tomba malade, c’est ainsi que le quatrième garçon souffrit de l’état de notre mère quand il n’était qu’un bébé.

Après elle tomba enceinte de moi, elle n’avait que trente ans, les médecins lui ont dit de m’avorter, je le sais parce que ma mère me le raconta. Elle ne le fit pas, heureusement, et elle ajouta : «Rien n’a fait que je t’avorte ainsi, car enfin j’ai pu avoir une fille ! » Ces mots furent très beaux, mais c’est dommage qu’elle ajouta : « J’ai pu t’appeler comme ma mère ! » Ici je tiens à rappeler qu’elle l’avait perdue à huit ans, et donc, avec ma naissance d’une certaine façon, j’étais devenue sa mère ; enfin elle, inconsciemment, m’attribuait ce rôle. Je l’ai compris tard devenant adulte, et je remercie Dieu de m’avoir donné la lucidité de comprendre. Grâce à cette maturité, je n’ai pas perdu mon équilibre mental ; je comprenais ma mère et les raisons de son état.

La relation avec mes frères était assez difficile, ils étaient les trois aînés et j’étais « la petite ». Je dois tout de suite dire que cela était ainsi même lorsque mon père répétait que, pour lui, il n’y avait pas de différence entre fille et garçon. Il parlait alors de nos droits ; mais de ceci, je parlerai plus tard.

Il faut connaître le passé de ma mère pour comprendre ce qui l’a rendue malade. Elle était née à Tanger, au moment où le Maroc était hispanique, sa famille comme celle de mon père était issue de l’Espagne à cause de l’Inquisition.

Ma mère perdit sa mère à huit ans environ, mais sa famille était là, son père et ses tantes, et enfin elle était entourée chez elle dans sa ville, son pays. Après les nombreuses années du deuil, son père épousa une dame très bien, selon ce que m’a dit ma mère, mais son fils aîné ne l’a pas accepté et décida de quitter Tanger pour Buenos Aires où il y avait des oncles maternels. Il ne voulait pas d’autre femme à la place de sa mère, et je n’ai jamais compris pourquoi mon grand-père accepta le départ de ma mère, une adolescente avec ses cinq frères plus âgés et sous l’impulsion de l’aîné, pour un autre continent. Peut-être se sentait-il coupable ? Mais de quoi ?

Ma mère, jusqu’à la fin de sa vie, me disait qu’elle ne pouvait pas oublier son père qui pleurait quand le bateau s’éloignait. Voila le deuxième traumatisme ! Jeune mariée, elle reçut la nouvelle de la mort de son père, et après elle vécut le décès du troisième garçon. Elle me racontait encore que la femme de son oncle lui changea son prénom ! Je me demande comment ils ont pu lui enlever son identité à ce point là, pourquoi au lieu de lui changer son prénom «Mesaudi » en cherchant à le traduire en espagnol (je crois que c’est Mercedes) [maintenant je sais qu’on ne peut pas le traduire], ils lui ont donné un prénom autre, cela aussi l’a marquée puisqu’elle me disait : « Si tu as une fille n’oublie pas de lui donner mon véritable prénom» alors que les années passaient, je pense à tout ce qu’on lui avait enlevé, son foyer, sa maison et ville natale, son prénom ; je pense, horrifiée, au mal qu’ils lui ont fait ; comment ne pas devenir malade !

Heureusement, elle a épousé mon père, mariage d’amour, et la bonté de mon père lui a permis de survivre, il lui donnait l’amour, les soins, le confort, elle fut une épouse et une mère exemplaire. Ce qu’elle m’interdit, (je pense à moi), c’était la peur de ce qu’il pourraitm’arriver… Je ne sais pas quoi de mal, elle regrettait d’être malade, elle me le répétait, puis elle ne pensait pas que je voulais une vie d’étude et après professionnelle, elle pensait que je devais être très bien habillée, enfin faite pour la vie en société, celle d’une jeune fille de bonne famille.

Cette idée n’empêchait pas de m’enseigner et de m’initier aux obligations d’avoir une conduite et une responsabilité me formant, en tant que femme, à devenir respectueuse envers tous. Je pense que pour mes frères ces mots leur glissaient. Mais après, je dirai aussi pourquoi elle n’avait pas compris ce qui était important pour moi, et je savais que je le raconterai quand j’écrirai mes souvenirs personnels. Mais enfin, ni mon père ni ma mère n’ignoraient ce qui était important pour moi, pour ma mère c’était qu’une fois présentée en société je devais être très bien habillée enfin une jeune fille de grande bourgeoisie, mon père lui répétait : «A notre fille tout lui suffit », il disait cela quand je disais : « Pourquoi une nouvelle robe si j’en ai plein le placard ? »

Je sais que c’était l’idée de ma belle-sœur puisque, pour elle, le paraître était et fut toujours très important, seulement je n’ai jamais compris comment elle put avoir tant d’influence sur mes parents, quelle méthode elle employa ? Comment faisait-elle pour les convaincre ? Convaincre mes parents, voire les manipuler, ils étaient si intelligents… Alors je resterai jusqu’à la fin de ma vie sans rien comprendre et me demander comment a-t-elle fait ? J’ai compris depuis longtemps combien cela a changé mon destin, pourquoi je n’ai pas eu la force, le courage de montrer ma révolte, un pourquoi qui restera sans réponse comme tant d’autres choses de ma vie.

De ma vie peut-être, j’écrirai un peu, pas beaucoup, mais rien ne fut ce qu’elle aurait dû être, ce qu’aurait dû ou aurait pu faire, mais rien ne sert de me dire que je n’ai pas vécu la vie que je voulais, je suis responsable et comment pouvais-je faire autrement ? Je n’y crois pas. De nos jours une jeune fille quitte le foyer parental, mais pas quand j’étais jeune, le contexte, le poids familial était trop lourd, trop fort. Et j’acceptais ce que mes parents décidaient pour moi.

II