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L'histoire nationale fournit parfois de curieux rituels de passage. L'été 1944, pour Albert et Marcel, représenta un saut dans une réalité bien éloignée du milieu scolaire protecteur qui était encore le leur. Ce qui avait tout l'air de vacances un peu spéciales devint une expérience de la clandestinité, des parachutages, des armes, des expéditions de réquisition, des prisonniers. On y rencontre un chef de camp polonais, un médecin colonel américain, un major écossais parachuté qui rabat élégamment son kilt en arrivant au sol, un collaborateur qui attend la mort. On y rêve aussi à sa fiancée. Ce récit, écrit bien des années après, plonge dans la lumière tremblée du souvenir, sous les frondaisons mouvantes de la Châtaigneraie cantalienne.
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Seitenzahl: 71
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Photo de couverture : contact radio au maquis de la Luzette © Françoise Cazal
De la chouette au merle blanc
En juin 1944, Albert Cazal, né à Marcolès, et Marcel Condamine, né à Rouziers, dans la Châtaigneraie, tous deux élèves-maîtres de l'École normale d'instituteurs d'Aurillac, sont, comme beaucoup de jeunes à cette époque, menacés du Service du Travail Obligatoire (STO) en Allemagne. Ils décident de rejoindre les rangs de la Résistance. Le maquis de la Luzette les accueille.
L'emblème de ce maquis était la chouette, et son code de contact radio le plus connu, « De la chouette au merle blanc ». Ce maquis dénommé également maquis de la Fombelle-la Luzette se situe à la limite des départements du Cantal et du Lot, entre Saint-Saury (Cantal) et Sousceyrac (Lot). La Fombelle et la Luzette sont deux noms de fermes. Fombelle s'écrit « Font-belle » sur la carte IGN n° 2236E.
Le Débarquement du 6 juin 1944 fut suivi d'intenses parachutages et de nouvelles actions de la Résistance, dans l'organisation desquelles le très médiatique jeune major écossais Thomas Macpherson (1920-2014), parachuté le 8 juin 1944 à la Luzette, joua un rôle primordial. Le terrain de parachutage, connu sous le nom de « terrain Chénier », vécut une activité notable à cette période qui précéda la libération d'Aurillac (le 11 août 1944) et, quelques jours après, les combats du Lioran.
Ces pages, tentative de retrouver les impressions vécues cet été-là par celui qui était alors un jeune étudiant sensible et rêveur, assez peu préparé par ses huit ans d'internat aux réalités de la vie, furent rédigées 46 ans plus tard, en 1990, à Montluçon, où Albert Cazal avait pris sa retraite de l'Éducation nationale après une carrière de professeur d'espagnol, puis d'inspecteur pédagogique régional. De son côté, Marcel Condamine, brillant mathématicien, fut l'auteur d'ouvrages spécialisés très appréciés. Tous deux, issus d'un même milieu rural, s'en furent, après le maquis, poursuivre leurs études en classes préparatoires au Lycée Fermat, à Toulouse, puis intégrèrent l'École normale supérieure de Saint-Cloud, où ils passèrent l'agrégation, après quoi ils se perdirent de vue. Albert est décédé en 1998, et Marcel en 2012.
La chouette, emblème à la fois du maquis de la Luzette et de la classe préparatoire de Lettres, est à l'origine du titre de ce récit publié en 2019 par la fille de l'auteur, Françoise Cazal, professeur émérite à l'Université Jean Jaurès à Toulouse.
Sur la « coudène ». La couenne de la terre, son pelage végétal. Nous attendions sur la coudène d’un petit pré dominant la route.
À cause de cette obliquité du relief qui caractérise la Châtaigneraie, la route surplombe d’un côté une déclivité compliquée, découpée en facettes vertes par les incisions des rigoles et, de l’autre, elle longe un mur de soutènement.
Un piéton, s’il passe trop près du mur, a peu de chances de voir l’étage herbeux qui le domine. Mais un motocycliste circulant sur la médiane doit apercevoir mon chapeau gris et le béret de Marcel.
Or voici que ce motocycliste émerge du monde de l’hypothèse. À force d’attendre quelque chose, quelqu’un, quelqu’un passe et il se produit quelque chose. Sans bruit d’abord, car le moteur est au point mort, ce qui donne au surgissement un air fantomatique. Le motocycliste ralentit alors, s’arrête, et nous regarde avec le sourire, sous son casque trop grand qui laisse échapper une broussaille blonde.
Les paroles qu’il dit sont des paroles de 1944, voilées, épaissies par la mémoire pâteuse. Celles que nous prononçâmes sont à peine plus claires. Il est chargé d’une liaison pour le maquis. Il voit que nous attendons quelque chose. Il peut nous conduire quelque part.
Notre allure ne laisse aucun doute sur nos intentions : nous avons tellement l’air d’étudiants en quête de maquis que cela peut se lire comme sur les pancartes de ces auto-stoppeurs que nous prendrons trente ans plus tard dans nos voitures, sur les routes de l’été.
Il va nous prendre sur sa moto, l’un après l’autre, pour nous conduire au camp.
Tout est facile. Les choses se seraient-elles passées différemment si nous avions pris rendez-vous à ce tournant précis avec un maquisard chargé de nous recruter ? Non. Il nous reconnaît comme nous le reconnaissons. Il ressemble à ce que nous attendions, et réciproquement.
Mais parviendrai-je aujourd’hui à ressusciter son image ? Ses yeux très clairs entre des boucles un peu blondes, le casque de cuir à jugulaire flottante, comme en portaient les volontaires des Brigades Internationales (suis-je tenté de dire, mais il faut bien constater qu’à cette date, je n’avais aucune connaissance visuelle de documents concernant la Guerre d’Espagne, et que j’éclaire donc aujourd’hui mon souvenir avec des images qu’on peut dire conjuguées au futur du passé). La crosse du colt est un peu plus apparente depuis que, dans une pose détendue de cow-boy cabotin, il a remonté son genou, à l’arrêt.
Je ne me souviens plus si ce fut Marcel ou moi qu’il embarqua le premier, mais il suivit sans doute le même scénario, dans lequel il affecta de donner le premier rôle au pistolet : « Tiens, tu vois, le cran de sécurité. Ici, armé. Comme tu vas le tenir à la main, tu le garderas armé tant qu’on roulera par là. »
De la main gauche, je me tenais à l’épaule du conducteur, tandis que mon bras droit adoptait toutes les positions naturelles que lui permettait le poids de l’arme. La puissance contenue de l’énorme 11,33, orienté seulement par les secousses de la chevauchée et par les oscillations dues à la fatigue, me fascinait comme la roue d’une loterie mortelle.
Près de la gare de Boisset, la route en surplomb permettait d’observer sans être vu une section de voie ferrée déserte. Un bruit de cognée, que répercutait l’écho, rythmait paisiblement le paysage. Nous pouvions voir à quelques mètres un débonnaire soldat de la Wehrmacht en train de faire du bois.
Le soldat n’avait prêté aucune attention ni aux pétarades de la moto ni à son silence. Moi, j’écoutais les coups limpides de la hache, le goutte-à-goutte insidieux de la paix, dont me séparait maintenant cet absurde pistolet. Mon compagnon hochait la tête d’un air gourmand, en grommelant qu’il était bien dommage de ne pas pouvoir faire « un joli carton ».
Plusieurs semaines après, mais il ne s’agit ni du même soldat ni du même vallon, plusieurs semaines après, la paysanne me dirait : « L’Allemand, ils l’ont emmené au fond du pré, sans veste et sans calot, et puis il s’est mis au garde-à-vous, et ils ont tiré dessus. »
L’Allemand de la gare de Boisset a continué à débiter ses bûches, à accomplir avec discipline la corvée de bois. Il a déposé dans ma mémoire un germe anodin, qui s’enkystera beaucoup plus tard – à l’époque de la Guerre d’Algérie – dans cette expression même de « corvée de bois » qui ne m’était pas encore connue en juin 44 comme signifiant « exécution sommaire en rase campagne », de sorte qu’aujourd’hui, lorsque j’écris ces lignes, c’est à travers tout un jeu de miroirs linguistiques que je perçois l’image pâle du soldat grisonnant, réfractée et réfléchie dans ma mémoire selon la boucle suivante : soldat bûcheron (juin 1944) => soldat fusillé (juillet 1944) => soldat emmené en « corvée de bois » dans les Aurès => soldat chargé de la corvée de bois à la gare de Boisset (juin 1944), toponyme dont l’étymologie ne me frappe qu’aujourd’hui, 26 avril 1990 !
L’arrivée au camp me parvient enveloppée d’une lumière crépusculaire, soit qu’elle ait eu lieu tard malgré la courte distance (une quinzaine de kilomètres qui le séparaient de notre point de départ), soit à cause des épaisses frondaisons qui maintenaient dans la pénombre les installations du maquis, soit encore que s’ajoute à ces circonstances conjuguées une sécrétion de ma mémoire, un léger nuage de sépia destiné à masquer je ne sais quelle fuite inconsciente de mon être, au moment même où au contraire j’arrivais.
Nous fûmes présentés à un quinquagénaire vêtu d’un vague uniforme, en molletières, coiffé d’un béret, et qui semblait jouir d’une autorité plus conventionnelle que réelle, d’après le surnom de « Tonton » par lequel on le désignait avec un mélange d’affection et de moquerie. Tonton était un officier de l’armée polonaise, sans doute un de ceux qui avaient échappé à ces massacres staliniens que nous ignorions encore. Il avait une prononciation pittoresque et employait toujours très exactement l’un pour l’autre les mots « allusion » et « illusion », ce qui est, dans le fond, faire preuve d’une certaine rigueur linguistique.
