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Les épiceries de village ont presque toutes disparu. Outre leur utilité pour la vie quotidienne dans un temps où l'on n'allait pas au supermarché de la ville voisine, elles représentaient, à elles-seules, une bonne part de la sociabilité rurale. Les nouvelles du village s'y déversaient et s'y redistribuaient au même titre que la marchandise. Dans le bourg médiéval auvergnat de Marcolès, pas très loin d'Aurillac, il y eut une épicerie qui, sous la houlette de la prêtresse des lieux, l'épicière Germaine Cazal, répondait à cette double vocation de commerce et de sociabilité... Les regards croisés de cinq de ses descendants, appartenant à deux générations successives, confèrent un relief étonnant à ces souvenirs pittoresques, dotés, parfois, d'une pointe d'humour et toujours de nostalgie. Les humbles Mémoires de l'épicière elle-même, rédigés en son vieil âge, viennent compléter cette collection de témoignages réunis autour d'un lieu devenu mythique, " le " magasin. Quelques photos illustrent ce modeste tableau anthropologique de la vie d'un bourg de la Châtaigneraie, pour une période allant de 1930 à 1969.
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Seitenzahl: 110
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Couverture : « L'épicerie Cazal à Marcolès, dans les années 1950 »
Photos insérées : « Devant le magasin, Germaine, épicière, et Eugène Cazal, facteur », « L'intérieur du magasin » « Germaine et Eugène au jardin ». Clichés Albert Cazal, © Françoise Cazal
« Ils avaient su garder un grand esprit de famille. »
Germaine Cazal
Albert Cazal, fils de l'épicière Germaine, puis Françoise, Mathilde, Pierre et Yvonne, petits-enfants de celle-ci, offrent dans ces pages des témoignages originaux qui, à travers la sensibilité des diverses générations, font revivre cet univers très particulier qu'était « le » magasin, lieu d'échanges sociaux autant que commerciaux. Pour clore cet ouvrage d'écriture collaborative, un texte émouvant de l'épicière Germaine elle-même.
La « mentalité d'épicier »
Lisant récemment un petit livre sur les religions chinoises, écrit par un distingué intellectuel parisien, je suis tombée en arrêt devant cette phrase : « La mentalité religieuse a engendré souvent le meilleur de l'esprit humain, et vaut quand même mieux que la mentalité d'épicier ».
Certes, nous savons tous que par « mentalité d'épicier », on entend généralement un esprit mesquin, obnubilé par son petit bénéfice, une intelligence à courte vue, qui ne s'élève pas au-dessus des menus détails matériels, une pensée inexistante, au ras du tiroir-caisse.
Mais si la réflexion de notre éminent sinologue exprime de façon aussi franche et naïve son dédain envers les épiciers (catégorie professionnelle de toute façon quasiment disparue), c'est… parce qu'il n'a pas connu notre grand-mère !
Celle chez qui justement cohabitait au plus haut degré la spiritualité religieuse avec l'exercice de sa profession d'épicière de village, celle qui s'est refusée pendant la guerre à faire du marché noir, celle qui a su être pour certaines de ses clientes dans la détresse une soutien psychologique jamais défaillant, montre clairement, dans ses « Mémoires » qui clôturent ce petit volume lui aussi mémoriel, qu'elle n'avait pas « la mentalité d'épicier ».
Ces pages de Germaine Cazal sont mises là comme point d'orgue à cinq textes qui décrivent chacun à leur manière ce qu'était l'épicerie (on disait « le magasin »), évocation polyphonique qui donne un saisissant relief à ce que furent ces petits commerces de proximité, garants d'un lien social jamais remplacé.
Françoise Cazal
Le cylindre et le cône
« Mon » magasin
« Le » magasin
Je me souviens
« Il y a quelqu'un ? »
Mémoires de Germaine
Albert Cazal (1924-1998) Montluçon, 1980
L'axe du souvenir pourrait être ce brasero qui, d'hiver en hiver, reparaissait au centre du magasin.
Un jour de novembre, on le descendait du grenier et on l'astiquait pour donner de l'éclat à ses broderies de laiton et même à sa tôle noire qui, à force de bons traitements, avait mué ses reflets métalliques en luisances de vieux cuir.
Une fois que le brasero était en service, il n'était plus nécessaire de le frotter jusqu'à la saison suivante, parce qu'il recevait chaque jour des centaines de caresses de la part des clients et de l'épicière elle-même qui essayaient de recueillir un peu de tiédeur en promenant leurs mains en premier lieu sur le rebord lisse, puis sur l'élégant chapeau chinois ajouré qui servait de couvercle, et enfin sur les flancs noirs au bas desquels on finissait bien par trouver une douce température, même quand tout le reste était refroidi.
Le timide combustible endormi sous la cendre était une braise menue, nommée, je crois, « brasil » ou « brasille », qui provenait de la boulangerie. Dans le village, la chaleur circulait ainsi par un réseau caché de capillaires, qui mettaient en communication le four brûlant, animé d'une pulsation quotidienne, et les doigts engourdis des habitants, aussi bien de ceux qui emmenaient un pain chaud dans la main, que de ceux qui passaient à l'épicerie et glanaient sur le cuivre les dernières miettes de calories résiduelles.
Le couvercle conique était surmonté d'une boule par laquelle on le saisissait avec le même geste que pour découvrir une soupière. Mais c'était pour recevoir une bouffée suffocante, de sorte qu'on se dépêchait de raviver le brasier d'un coup de pique-feu, avant de refermer le dispositif avec un éclat de cymbale.
Pendant les moments suivants, les disques ajourés qui ornaient le corps du cylindre laissaient apercevoir quelques lueurs clignotantes, tandis que l'odeur du charbon ardent se faisait plus énergique et envahissait la pièce.
Le brasero dégageait alors pour moi une magie vaguement orientale, fondée sur les images de l'art « cochinchinois » qui figuraient dans les collections du « Chocolat Pupier », ou sur la fascination qu'avait toujours exercé sur moi la « fumée des cassolettes » rencontrées dans plusieurs lectures romanesques.
Voici que l'espace s'organise autour de la brillante boule de métal jaune, qui me renvoie aux boules de verre surmontant les bocaux rangés sur les rayons, puis au contenu des bocaux : billes (appelées « boules »), semblables à des bonbons, et bonbons semblables à des billes.
Et me voici, moi, égrenant billes, boules et bonbons, comme un chapelet que je veux garder bien en main. Ohé, Rimbaud, tu me vois venir « avec mon chapelet aux pinces » ? Mon vieux, je ne suis pas un pêcheur d'or, mes perles ne sont que des petites nodosités ligneuses, rendues brillantes par l'usure, mais que je refuse de laisser aller à la débandade.
L'humilité du chapelet m'a d'ailleurs toujours paru trompeuse. Dans les mains des vieilles paysannes, ou les mains pâles des veuves, ou les menottes en pâte d'amande des communiantes hypocrites, ou les doigts boudinés des gros curés, le chapelet est un lasso qui sert à capturer le temps. Les humbles ont inventé le « computer mystique », cette calculatrice artisanale dont les occidentaux se moquent comme ils se moquent des bouliers utilisés dans les supermarchés soviétiques.
À l'aide de cet étrange moulin à prière qui permet de débiter sans complexe des formules aussi répétitives que le tic tac endormeur des horloges, les bonnes femmes, les « pauvrettes » de Villon, les Maria Chapdelaine asservissent le temps sous la forme de cette divinité à laquelle elles croient payer des grâces en une souveraine monnaie spirituelle.
Ces vieilles porteuses de chapelet des hameaux écartés venaient à l'épicerie les mêmes jours qu'à l'église, c'est-à-dire tous les dimanches, bien sûr, mais aussi aux fêtes de la mort : enterrements, neuvaines, anniversaires, et innombrables messes « à la mémoire de ». Comptez bien et vous constaterez que, si l'on part sur une base raisonnable de dix décès par an, elles venaient, au bas mot, deux fois par semaine, et cela sur un rythme complexe comportant un élément fixe imposé, la grand-messe dominicale, un second élément aléatoire apporté par les décès, néanmoins plus fréquents en hiver, ce qui s'accordait aussi bien avec les besoins de l'agriculture – on ne meurt pas à la saison des travaux –, qu'avec ceux de la religion – on a plus de temps à consacrer aux dévotions en hiver –, et enfin un troisième élément planifiable, celui des messes « commandées », qui se répartissaient à l'amiable avec le Curé, selon un calendrier qui tenait compte de l'emploi du temps de ce dernier, de la régulation de ses ressources, de la disponibilité des paroissiens directement concernés, de la présence exceptionnelle d'un membre de la famille du défunt, à l'occasion des vacances, etc.
En égrenant mon chapelet de souvenirs, qui est aussi un fil d'Ariane, je me trouve donc encore une fois entraîné dans un réseau de relations ramifiées qui, de proche en proche, me conduisent à une structuration raffinée de la vie au village. Ce qui, à première vue, pouvait passer pour des rites surannés est une organisation foisonnante que je ne me lasse pas d'explorer, comme j'explore, pierre à pierre, ma maison du bourg, et comme j'explorais naguère les buissons de la maison des Côtes, à Bizeneuille, le sécateur à la main, car je découvre que ce que je fouille ici, c'est en réalité moi-même, tout autant que mes buissons, ma maison, et mon village, mes pauvres Orénoques (et honte à moi pour avoir écrit mes « pauvres » Orénoques, au lieu de crûment les revendiquer).
Car enfin, courage ! Mon propos n'est-il pas de montrer que l' « épicerie-mercerie-chaussures » était au cœur, était le cœur, du village ? Même si je découvre à mesure la subjectivité de ma perspective, qui, au cœur de tout, met l'enfant de chœur que je fus ?
D'autres lieux de passage, de rencontre et d'échange pourraient prétendre exercer cette fonction d'organe social privilégié : la boulangerie, fatalement rencontrée dès mes premières lignes ; la maréchalerie où les hommes allaient en compagnie de leurs animaux ; les nombreux cafés où ils se rendaient sans la compagnie de leurs épouses ; le bureau des Postes, centre nerveux ; la mairie, mariée à l'école ; l'église enfin, qui, par définition, réunissait les fidèles et, en outre, les morts, puisqu'elle gardait à son flanc les restes de l'ancien cimetière. Mais la maison de mon enfance me semble, plus que tout autre lieu, avoir été dédiée à cette fonction sociale.
L' « épicerie-mercerie-chaussures » de ma grand-mère perdit les chaussures en passant à ma mère.
Elle s'allégeait ainsi de la branche podo-logique de son activité, qui avait été solide à l'époque où mon grand-père cordonnier chaussait de ses mains le tiers de la commune, mais elle avait périclité en passant du noble stade artisanal à la catégorie de commerce ambitieux. C'était le dernier lambeau d'un petit empire économique qui avait comporté, au début du siècle, deux autres secteurs : la recette buraliste, monopole drainant la population des deux sexes car les dames ne dédaignaient pas en ces temps-là le tabac à priser, et la boucherie-charcuterie sise de l'autre côté de la rue, en face (c'est comme cela qu'on la désignait), qui devint le fief de mon oncle André et garda, après l'autonomie, son statut ambivalent d'artisanat et de commerce.
Mais alors que la boucherie allait à la recherche du client, grâce à des tournées hebdomadaires dans deux communes voisines, et au moyen d'expéditions régulières de charcuterie à Paris, l'épicerie, elle, entretenait avec la clientèle une relation nettement centripète.
Dans le système de pulsation que j'ai toujours senti vibrer à travers le corps du village, il y avait là une apparente dissymétrie opposant ces deux commerces, nés de la scissiparité familiale : l'un, plus extraverti, où il était souvent question de tournées et d'expéditions, l'autre plus confiné, axé sur le magasin sombre, dans un recoin duquel il serait tentant, Dieu me pardonne, d'imaginer l'épicière attendant comme l'araignée au centre de sa toile...
Mais les choses se rééquilibrèrent, du seul fait que l'épicière de la nouvelle génération – ma mère –, avait épousé un facteur.
En effet, la déambulation professionnelle du facteur, essentiellement centrifuge, puisqu'elle consiste à sortir de chez lui pour aller distribuer aux confins de la commune le courrier de son sac, a pour symétrique inverse celle des clientes qui, par les mêmes chemins, venaient des hameaux les plus éloignés avec un sac à provisions vide, pour le remplir à l'épicerie.
Ce mouvement croisé n'est que le graphique journalier d'une circulation moins pédestre que culturelle, mot que je n'aurais pas osé prononcer il y a cinquante ans, mais qui vient aujourd'hui naturellement sous ma plume. Le facteur ne se contentait pas de livrer le courrier, il s'entretenait un moment avec les paysans, s'attablait parfois, et même buvait un verre, hélas. À l'aller comme au retour, il transmettait une sorte de courrier verbal qui n'affectait pas le poids de son sac, mais contribuait à la circulation vivante des nouvelles locales.
Que se passait-il pendant ce temps à l'épicerie ? Les paysannes qui venaient aux emplettes poussaient le bec de cane un peu timidement, souriaient en procédant aux salutations d'usage, et entre une acquisition et une autre, se livraient elles aussi à un échange de nouvelles et de commentaires. Il faut dire que ces fioritures de bonne compagnie trouvaient place agréablement au cours des minutieuses manœuvres qu'exigeaient la pesée et l'empaquetage – les denrées étant achetées en très petites quantités – ainsi que des lentes circumnavigations autour des prix, de la qualité et de l'utilité des objets convoités.
Ainsi l'épicerie se trouvait-elle au centre d'un réseau de communication, plutôt que d'exploitation. L'humble commerce des petites choses débouchait en fait sur un riche commerce entre les êtres. J'idéalise ? Seriez-vous de ceux qui traitent ces êtres de « petites gens » ? Je tiens, moi, qu'il n'y a ni petit commerce, ni petites gens.
Quand on a vécu son enfance entre l'épicière et le facteur comme entre le bœuf et l'âne, on a le privilège d'ignorer qu'il puisse y avoir au monde de « petites gens ». Le jour où j'ai découvert ce terme, et l'esprit dans lequel il est asséné, j'ai dû ressentir la même secousse sismique que le jeune Bouddha découvrant d'un seul coup, à la sortie du cocon familial, la pauvreté, la douleur et la mort. On m'excusera d'en avoir oublié la date, pourtant mémorable, mais j'ai tant de fois rencontré cette attitude mentale consistant, pour les bien-pensants, à refouler le reste de l'humanité derrière un grillage protecteur, que je pense maintenant à travers cette grille comme à travers une de ces tranquilles catégories de l'entendement du père Kant. Je ne ressens plus les accès de colère qui me prenaient lorsque j'entendais l'élégant instituteur sévillan me dire de nos voisins mal logés, comme en s'excusant, « es gente muy humilde
