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Comment devient-on élève de l'École Normale Supérieure, en étant né d'un modeste facteur et d'une épicière de village, dans la Châtaigneraie, à Marcolès ? D'abord en passant par 5 ans d'internat au Cours Complémentaire d'Aurillac, à un moment crucial de l'histoire de France. Ce témoignage, mi-tendre, mi-humoristique, est celui d'un de ces miraculés de l'école laïque, comme aimait les appeler Bourdieu. Les escaliers et les cours intérieures de ce vénérable collège deviennent, dans les labyrinthes de la mémoire, tout aussi fantastiques que les Carceri d'invenzione de Piranèse.
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Seitenzahl: 55
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Illustration de couverture : Giovanni Battista PiranesiLe Carceri d'invenzione, planche VIII, 1750https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Piranesi9c.jpg [ Public domain ]
Des paroles d’aujourd’hui sur des images d’hier
Les vieux encriers carrés les plus ordinaires avaient, à côté de leur goulot un peu décentré, une gouttière destinée au repos du porte-plume, comme celle qui existe naturellement dans l’anatomie d’un épicier, entre l’oreille et le crâne. Cela leur donnait un caractère débonnaire, amical même, qui pouvait vous pousser jusqu’à la confidence, si vous aviez le bonheur de garder au fond de votre pupitre un de ces modestes flacons.
Parmi le fouillis intime que chaque collégien finissait par se constituer sous l’abattant incliné, et qu’animait parfois, à la belle saison, un grillon ramené de la promenade, pourquoi garder ainsi prisonnier un encrier du commerce, un encrier « privé », alors que l’administration scolaire, sur l’ensemble du territoire de la Troisième République, veillait à pourvoir les tables des élèves de ces impérissables encriers en porcelaine blanche, encastrés dans les deux trous ronds que nos pupitres, toujours biplaces, comportaient sur la partie horizontale de leur dessus, et qui étaient les yeux du meuble vous regardant de leur pupille noire quand vous rejoigniez votre table comme un ruminant docile rejoint sa place à l’étable ?
À y bien regarder, ces deux espèces d’encriers, le blanc et le noir, le rond et le carré, le public et le secret, se partageaient équitablement mon cœur.
Je ne pouvais nier les charmes de l’encrier républicain. Lorsqu’il donnait des signes de tarissement, c’est-à-dire quand la plume Sergent-Major ramenait une boue bitumineuse agglutinant des débris incertains, on faisait officiellement appel – « Monsieur, j’ai plus d’encre » – à la bouteille nourricière qui dormait derrière le tableau noir, entre la boîte à craie et le compas de bois.
Ce pouvait être un ravitaillement en vol, l’élève avançant l’encrier aussi précautionneusement incliné que la bouteille l’était par son servant, ou bien une manœuvre beaucoup plus audacieuse que seul aurait pu réussir sans bavure un fils de cafetier habitué à servir dans le verre des clients l’exacte ration de pastis – mais malheureusement cette honorable catégorie socioprofessionnelle n’envoyait pas alors ses enfants dans des établissements « primaires supérieurs » comme le nôtre. Le tour de main, dans ce cas, consistait à renverser la bouteille à la verticale sur l’encrier demeuré en place, mais avec brutalité et décision, d’où des accidents divers qui animaient l’étude et qui ont imprégné ma mémoire du glougloutement sauvage du bec verseur et de la puissante odeur organique de l’encre fraîche.
D'autre part, l’encrier de porcelaine encastré dans un trou de la table faisait corps avec elle, s’enracinait dans la structure scolaire à travers le bois de ce meuble administratif, comme nous le faisions nous-mêmes, étroitement insérés entre banc et pupitre, lesquels formaient un seul bloc. Ainsi s’établissait entre les deux garçons affectés à la même table cette fraternité que doivent ressentir entre eux les bœufs attelés ensemble par le destin, et à laquelle se mêlent sans doute à l’égard du joug familier une part de haine et une part d’amitié.
La haine aurait pris toute la place de l’amitié, si j’avais été condamné à ne tremper ma plume que dans l’honnête encrier scolaire, aussi gai fût-il à ses heures. Et comme, en ces temps-là, n’existait pas le crayon à bille, et que, d’autre part, le stylo, appelé encore pesamment « porte-plume-réservoir », était un instrument à la fois trop luxueux et trop grossier, interdit en classe par purisme calligraphique et par égalitarisme républicain, je n’avais qu’une solution pour disposer d’une source d’encre bien à moi, c’était de posséder un encrier intime à l’intérieur de mon pupitre.
C’est une des premières choses que j’inscrivis sur le « carnet de fournitures » personnel que nous attribuait l’établissement, et qui nous permettait de commander à un commerçant de la ville des articles de papeterie que les parents payaient en fin de trimestre. Les commandes étaient visées par le Directeur afin que les jeunes pensionnaires, enivrés par un pouvoir décisionnaire nouveau, ne crussent pas qu’ils étaient devant une lettre hebdomadaire au Père Noël, dans laquelle pouvaient figurer ces mille petits cadeaux que l’on peut se faire à soi-même quand on parcourt les rayonnages d’une papeterie, comme je le fais encore parfois, en proie à cette même tentation enfantine. Par auto-censure, nous étions ainsi amenés à écarter les boîtes mégalomaniaques de soixante-douze crayons de couleur, les somptueux écrins de compas, ou les stylos à plume rétractable, raffinement qui alors faisait fureur. Mais si les objets convoités ne consistaient qu’en jeux de plumes complets pour écriture « ronde », pinceaux à deux têtes, ou règles plates en poirier garanti, le Directeur donnait son autorisation avec une bienveillance complice, et j’avais acquis, dans le cadre de ces accords tacites, le flacon d’encre noire de haute qualité maintenant rangé à portée de ma main.
Le mot de « fournitures » m’a toujours paru poussiéreux et allergogène. Mais celles que nous nous procurions par ce canal avaient au contraire un parfum particulier que l’on pourrait baptiser « odeur de jeudi », par le simple fait qu’elles nous étaient livrées au cours de l’étude du jeudi soir, alors que nous avions encore dans les jambes la fatigue de la longue promenade, et sur les joues un reste d’air frais.
Cette odeur de jeudi ne m’est perceptible qu’aujourd’hui, trois mille jeudis plus tard, parfum abstrait que j’invente (au sens d’inventer un trésor) et que j’explore du bout de ma plume, après l’avoir trempée dans le vieil encrier de 1937. Les senteurs plus matérielles, comme les épais fumets culinaires qui envahissaient le pensionnat selon le jour de la semaine, me submergeaient dans l’instant, mais s’effaçaient aussitôt de mon souvenir. Ma mémoire abstrait, plus qu’elle n’extrait. La plume est un scalpel cérébral à l’aide duquel je dénude les fibres profondes de mon passé qui, sans l’écriture, n’auraient pas accédé à l’existence et seraient restées enfouies, comme les formes secrètes au cœur de la pierre brute, avant qu’on ne la sculpte.
« L’esprit de l’escalier » consiste à trouver ce qu’il aurait fallu dire, mais seulement après avoir laissé échapper le moment opportun pour le dire. On referme la porte, on descend les marches, on se frappe le front, qui est une autre porte, celle à laquelle précisément je suis en train de sonner aujourd’hui, en parcourant de haut en bas, et de bas en haut, les escaliers de la mémoire. Je me sens toujours mieux entre les étages que dans les stages. Plus aisément qu’à huis-clos, mon discours intérieur s’écoule au rythme de ce va-et-vient vertical, pour lequel le français ne possède pas de mot, mais que l’occitan nomme « la monta-devala » (le monte-descend).
