Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"L’assassinat d’un chauffeur de taxi à Brest lance la police judiciaire dans une enquête complexe qui trouve son prolongement à Camaret. Qui pouvait en vouloir à cet homme tranquille et apparemment sans histoires ?Alors que les policiers croient progresser, deux autres meurtres les plongent dans une profonde perplexité et ruinent toutes leurs certitudes. Celui que la presse surnomme « le tueur aux nombres » ne les manipule-t-il pas comme des pantins ? Quel est le véritable mobile de cette série de meurtres ? Ce ne sera qu’au péril de leur vie que les enquêteurs parviendront à résoudre l’une des affaires les plus sordides et mystérieuses de leur carrière."
À PROPOS DE L'AUTEUR
Professeur des écoles pendant presque trente ans au Faou, maire honoraire de la ville et officier de réserve honoraire, Pierre Engélibert a profité de son départ à la retraite pour se remettre à l’écriture. Il est membre de l’Association des Écrivains de Bretagne”.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 351
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À Danielle, mon épouse, merci d’être là.
« Grimpe sur la quille,
Froids, les embruns de la mer,
Essaie de garder courage,
Ici tu dois perdre la vie.
Ne va pas pleurnicher, vieil homme,
Si tu es pris dans l’averse.
Tu as connu l’amour des belles,
Un jour chacun doit mourir. »
Saga des Sturlungar, traduit par Régis Boyer.Éditions Les Belles Lettres.
Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
La vidéo ne laisse place à aucun doute. L’abomination qu’il voit sur son écran est bien réelle, ce n’est pas un montage. C’est d’autant plus insupportable que les cris et les supplications de la victime sont d’abord noyés sous les rires et les encouragements de ses bourreaux avant de s’altérer progressivement en faibles sanglots implorants et résignés.
Il met sur pause quelques secondes pour reprendre ses esprits, submergé par la nausée qui l’envahit. Il a instantanément reconnu le visage de la femme, diffusé deux décennies plus tôt dans tous les médias locaux pendant plusieurs jours dans l’espoir qu’un renseignement décisif surgisse. Mais la recherche de témoignages n’avait rien donné, hormis les appels fantaisistes habituels et les erreurs de bonne foi. Malgré le temps passé il n’avait pas oublié et la blessure restait vive, même s’il n’y était pour rien. C’était donc ainsi que s’était passée cette fameuse soirée de clôture pour laquelle tous les stagiaires avaient affirmé qu’elle s’était déroulée normalement, c’est-à-dire joyeusement, avec des jeux à gages et des chants, mais sans incident. La vérité est qu’elle a été tellement arrosée qu’à un moment donné tout le monde avait bestialement dérapé. Par effet d’entraînement de groupe sous l’empire de l’alcool ? Effet qui aurait poussé ces individus de plus en plus excités à imposer des gages principalement orientés vers la seule fille de l’équipe ? Les images sont suffisamment explicites. Elles ne sont hélas pas exceptionnelles tant la mécanique funeste à l’œuvre dans ces ripailles débridées d’hommes désinhibés n’est que trop classique. Celle qui amène insensiblement aux pires comportements, toutes barrières franchies. Il n’a pas repéré le meneur, car forcément il devait y en avoir un, mais il est clair que toutes les digues morales des participants ayant sauté la responsabilité est collective. D’ailleurs, même si la vidéo ne montre pas le début de la “fête” ni les instants où tout a progressivement basculé, elle ne laisse place à aucune autre interprétation que celle d’un crime en réunion. Alors “le” découvrir là, parmi les autres, en symbiose parfaite, complice actif de ces actes ignobles, le pétrifie et propulse son cerveau au bord du collapsus. Des frissons glacés le parcourent, il ne faut pas qu’il perde le contrôle. D’ailleurs il savait bien “qu’il” était à cette clôture. Et ce jeune, qu’il connaît bien aujourd’hui comme adulte, était présent lui aussi, il l’a reconnu sur le film. Quelle horreur ! Le scandale sera effroyable et sa vie et ses projets voleront en éclats, et pas seulement la sienne. Lui-même ne peut pas démissionner aussi près du but après des années de patience ni détruire l’avenir de ce qui lui est le plus cher.
Il lève la tête, à la recherche d’un répit. Derrière la baie vitrée, à moins de cent mètres devant lui en contrebas, la surface de l’estuaire, qui ondule sous l’effet d’un vent violent, est agitée. Les nuages, qui se ruent vers l’intérieur des terres dans une cavalcade effrénée, varient du gris foncé au quasi noir. Habituellement, ces épisodes tempétueux, normaux en cette saison, l’ont paradoxalement toujours apaisé, il ne s’en lasse pas, la palette instable des couleurs du ciel et de la mer qui semblent se provoquer et se répondre l’a toujours émerveillé. Ce cliché n’est jamais aussi vrai qu’ici, en Bretagne, se dit-il en observant de rares goélands téméraires qui planent au-dessus de l’écume des vagues et impriment une touche de vie encore plus sauvage à ce tableau de fin d’automne. Mais cette fois-ci ce panorama familier entre en telle résonance malsaine et trouble avec ce qu’il regardait à l’instant qu’il interrompt cet interlude en fin de compte malheureux.
Il baisse les yeux et, encore incapable de retourner à son écran, son regard dérive vers “sa” balle de golf qui repose depuis six mois dans un cendrier publicitaire Glenfiddich sur son bureau. Il la prend quelques secondes dans la main, songeur. Il l’a ramenée du golf New Course de Saint Andrews, en Écosse, où il avait été invité après la conférence. Le parcours de plus de six mille mètres s’appelle New, mais il est le deuxième plus vieux du monde, créé en 1895, juste après le Old Course qui lui est parallèle. Cette balle lui rappelle son exploit du septième trou : un birdie inespéré, c’est-à-dire un coup au-dessous du par. Il l’avait aussitôt empochée précieusement, comme un trophée, pour la remplacer par une autre.
Il avait plus tard montré fièrement sa balle à tous ses amis du “Golf de Cornouaille”, à la Forêt-Fouesnant, un beau site lui aussi où les trous 9, 10 et 16 offrent une belle vue sur l’archipel des Glénan.
Avec un soupir qu’accompagnent un plissement des lèvres et un haussement de sourcils, il revient à contrecœur au film.
Cette vidéo prouve sans l’ombre d’un doute que l’enquête avait fait fausse route, mais les gendarmes n’y étaient pour rien, les meurtriers avaient pensé à tout puisque cette jeune femme – ou plutôt, au vu de ces images, son corps – n’avait jamais été retrouvée. Officiellement, en l’absence de pistes, les conclusions des enquêteurs avaient débouché sur une probable disparition volontaire, car sa valise et son sac n’étaient plus dans la chambre. Cette dernière était parfaitement rangée, la stagiaire avait eu l’élégance de faire le ménage avant de s’éclipser. Du moins c’est ce que tout le monde avait cru. Après tout, c’était la dernière soirée du stage, il était normal que tout soit propre. Aucune trace de lutte n’avait été détectée, la police scientifique n’avait rien trouvé.
De plus, l’enquête ayant rapidement montré qu’elle était en froid avec ses parents, l’hypothèse retenue était qu’elle s’était enfuie avec un tout nouveau petit ami inconnu, dans la nuit ou au petit matin. Comme elle n’avait en effet pas la réputation d’être prude ou timide, il était raisonnable de croire qu’elle donnerait de ses nouvelles après quelques jours, une fois ce présumé “coup de tête” passé. Ce qui n’était jamais arrivé. Par ailleurs, l’existence de cet amoureux hypothétique n’avait malgré tout jamais été établie par les enquêteurs. Ce n’est que des années plus tard que lui-même avait par hasard eu la preuve que ce garçon existait, mais il avait gardé cette découverte pour lui. Tous les stagiaires prétendaient n’avoir rien entendu sauf un vague bruit de voiture, peut-être vers 5 ou 6 heures, pour deux d’entre eux, car dans l’ensemble ils étaient tous trop alcoolisés et abrutis par le sommeil pour s’être aperçus de quoi que ce soit. Le lieu du stage étant assez éloigné des habitations, ces témoignages n’avaient pu être corroborés. Mais à l’époque, faute de pistes les gendarmes s’étaient persuadés que cette explication était la bonne, la seule qui concordait avec les faits. Personne n’avait élevé d’objection et lui-même les avait approuvés. Pourtant c’était bien l’inimaginable qui s’était produit, il venait de le voir sur son écran, mais encore une fois les flics, pas plus que lui, n’avaient rien à l’époque pour étayer d’éventuels soupçons quand bien même ils en auraient eu.
Or, tout n’avait donc été que mensonge organisé et aucun des coupables n’avait flanché. Ils s’en étaient tenus à la même relation des événements, mais ils avaient fait preuve de finesse en n’étant pas unanimes sur le bruit de voiture et sur un ou deux autres détails, notamment horaires. Mais comme ils étaient saouls… Oui, tout le monde avait été pernicieusement trompé.
Mais le pire est la conséquence possible de ce qu’il vient de voir, cela le terrorise.
Que va-t-il faire de ça ? Pourquoi lui avoir envoyé cette preuve à lui et pas à la police, si longtemps après ? Bien sûr l’enquête est close, en attente d’un fait nouveau qui aurait infirmé la version adoptée. Eh bien, justement il en a un devant lui qui révèle tout, ou presque. La disparition de Marion Schneider date de presque vingt ans déjà, mais il possède maintenant la démonstration que la théorie d’un départ volontaire, en l’absence de tout autre indice, était fausse. Ils ont tous été habilement manipulés, convaincus que des personnes qui coupent brutalement tous les ponts avec leur vie antérieure, avec leur famille et leurs amis, cela arrive tous les jours en France quoi qu’en pensent les proches. Marion n’en était qu’une illustration de plus. Même si sa famille et ses relations n’ont jamais accepté cette idée, notamment parce qu’elle était encore mineure pour quelques jours, elle allait avoir dix-huit ans dix jours plus tard, elle était presque libre de faire ce qu’elle voulait. Il se replonge dans ses souvenirs et se souvient que les appels à témoins et les photos publiées n’avaient rien donné de sérieux et que l’enquête n’avait dégagé aucune autre piste crédible que celle du petit ami. Chiens, battues, recherches sur terre et en mer, malgré les nombreux bénévoles, tout avait été vain. Personne ne l’avait revue depuis la soirée du samedi 28 juin 2003. Impossible d’aller plus loin. Pourtant il a l’impression que l’émotion due à ces images brouille son esprit et lui fait oublier un fait important qui justifiait l’obstination des gendarmes. Cela remonte à si loin !
La personne anonyme qui lui a envoyé cette clé USB ne précise pas comment ce film a pu être tourné. Il est de qualité, sans doute réalisé à l’aide d’un caméscope disposant d’une excellente résolution pour ces années-là. Aujourd’hui l’utilisation d’un logiciel de capture vidéo pour enregistrer et convertir le fichier en format numérique ne pose guère de problème pour qui possède le bon matériel. Le seul message joint à la clé précise que son auteur est décédé récemment d’un cancer et que le mystérieux expéditeur applique ses dernières volontés. Une façon de soulager sa conscience ? D’accord, mais pourquoi est-il le destinataire ? À cause de ses anciennes fonctions, ou de ses nouvelles ? Il a besoin de réfléchir, car plus que jamais il a d’impérieuses raisons de ne pas avoir affaire à la police. Pendant un court moment de découragement il se demande comment il peut se retrouver dans cette situation inextricable à l’aube des importantes décisions qu’il avait prévu de prendre pour assurer son avenir.
Mais maintenant il ne s’agit pas seulement du sien.
Il se donne vingt-quatre heures pour trancher, sachant qu’en réalité il brûle déjà de l’envie d’utiliser cette vidéo à son profit, elle lui dégage un boulevard pour obtenir ce qu’il veut.
*
Le lendemain matin, après avoir malgré tout passé une nuit éprouvante à éliminer de mauvaise foi les options les plus sensées – par exemple celle, qu’il juge inconcevable, consistant à renvoyer anonymement ce document à la justice –, il discerne avant même de se le formuler clairement que le chemin à suivre se trace de lui-même. L’idée était déjà enfouie en lui la veille au soir, il lui fallait juste relever l’ancre des profondeurs de son subconscient vers sa conscience. Il planifie déjà idéalement l’utilisation par paliers de ce qu’il a vu, car il ne retrouvera pas de sitôt une telle opportunité. Oui, au diable la police ! De toute façon, lorsque l’opération sera lancée, le moment arrivera où elle sera fortement sollicitée… et égarée. Car pendant son insomnie il s’était soudainement rappelé l’élément que sa mémoire recherchait la veille, celui qui avait semé le doute et obscurci la nature de cette disparition aux yeux de tous et en particulier de ses parents. Comment avait-il pu l’oublier ?
Il a là l’occasion rêvée de réaliser enfin ses projets les plus fous au bon moment. Ne pas se précipiter pour couper quelques branches, et ainsi assurer la protection de ce qui lui est le plus cher, est la première condition de la réussite finale. Il sait maintenant comment il va procéder. Cela devrait fonctionner, c’est juste une question de patience et de longue préparation.
Il estime que l’urgence n’est pas telle qu’il faille brûler les étapes, mais il doit s’avouer qu’il est encore secoué par les recommandations faussement informelles d’appel à la vigilance de ce commissaire de la DGSI, Bodennec croit-il se rappeler, au cours du dernier pot à la préfecture. Ce n’était évidemment pas une rencontre fortuite de sa part, ce flic était en service commandé et derrière ses propos doucereux il avait bien déchiffré le message implicite de la mise en garde. Mais il aurait bien aimé effacer le sourire factice de l’homme.
Sa proposition était inacceptable.
Alors s’il s’y prend bien, il écartera tous les problèmes en même temps, mais il a sûrement besoin de quelques mois encore pour que la cible soit mûre.
Suresh Weerasinghe regarde l’heure : bientôt minuit. Il lui reste une demi-heure maximum, sans doute moins, à marauder dans son taxi en centre-ville. Il emprunte prudemment le petit rond-point devant l’université. À cette heure, certains véhicules ne s’occupent guère des priorités et un accident est vite arrivé. Comme l’avenue Georges-Clemenceau est barrée pour la file qui mène à la gare à cause des travaux, il l’emprunte sur la droite vers le pont de l’Harteloire. C’est d’ailleurs le trajet qu’il fait presque chaque soir pour clore sa journée. Dans le calme de la nuit qui commence, il songe avec tristesse que cela faisait déjà plus d’un an qu’il avait fêté le Nouvel An tamoul, Varudapirappu, avec son épouse tamoule Eelachelvisubhan. Ils avaient retrouvé de nombreux compatriotes du Sri Lanka à La Courneuve, en région parisienne, Tamouls ou Cinghalais comme lui, autour du kiribath, le riz au lait traditionnel à la noix de coco aux parts découpées en losange. Sa chère épouse n’avait pas beaucoup mangé, elle avait à peine goûté aux kokis ou aux boules de sésame, les thalagulis. Elle était déjà malade depuis de longues semaines et était très affaiblie. Les bougeoirs de la fête annonçaient aussi les lumières de son deuil. Elle était morte quelques mois plus tard, ici à Brest, loin de son pays. Cette année il s’était senti incapable de faire le déplacement du Nouvel An malgré les nombreuses sollicitations de ses compatriotes, même s’il n’a jamais rompu le contact.
En pleine guerre civile dans son pays dans les années 2000, il n’était pas facile d’être un couple mixte quand on avait un frère dans une armée en guerre contre les sécessionnistes tamouls. Sa famille vivait à Anurâdhapura, base de l’armée cinghalaise contre les Tigres tamouls durant cette guerre, dans la province du centre nord. La ville, ancienne capitale du pays, avait plus de deux mille ans d’histoire et abritait de nombreux monuments. Elle était même inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Presque disparue sous le coup des invasions indiennes après le Xe siècle, l’agglomération avait maintenant plus de cinquante mille habitants. Des proches cousins de son épouse ayant rejoint la guérilla des Tigres tamouls, elle et lui avaient choisi par précaution d’émigrer dans le Tamil Nadu, l’État tamoul du sud de l’Inde. Mais dans ce nouveau pays où tout semblait familier tout en étant étranger à sa culture, il avait eu trop de mal à s’adapter. C’est pourquoi très peu d’années plus tard, malgré quelques appréhensions, ils avaient émigré vers la France avec l’aide de connaissances de la diaspora. Le choc culturel avait été si brutal, qu’à condition de rester actif dans les associations des membres de la communauté, il lui avait été étrangement plus facile de se sentir bien dans ce nouveau pays et dans cette nouvelle vie. Peut-être était-ce un peu moins vrai pour son épouse qui ressentait plus que lui le mal du pays, mais elle ne s’était jamais plainte.
Tout cela est fini maintenant, le bonheur qui a suivi ne reviendra plus. Son plus grand regret est de n’avoir pas eu d’enfants. Récemment il a tâté le terrain auprès de son frère Pavalarajah Kabilan pour être sûr de l’accueil bienveillant de toute la famille s’il rentrait au pays. C’est en bonne voie, malgré des réticences, car Kabilan a tout à perdre à son retour. Tant pis, sa décision est prise, il lui faut juste encore solder toutes ses affaires en France. C’est le plus difficile, car l’extrême réserve de ses “associés”, pour ne pas parler de menaces, prouve qu’il n’aurait jamais dû céder aux sollicitations insistantes de son frère. Mais quelque chose s’est brisé, il est pressé de revoir son pays, il ne changera pas d’avis.
Alors qu’il passe devant le lycée, quelqu’un lui fait signe en levant un bras. Il s’arrête à sa hauteur et baisse sa vitre.
— Pouvez-vous me conduire au 106, rue Armorique à Recouvrance ?
— Montez, j’allais rentrer, vous avez de la chance, cela me rapproche de chez moi, vous serez mon dernier client.
Le trajet par le pont se passe en silence, chacun semblant perdu dans ses pensées. Avec un peu plus d’attention Suresh aurait peut-être pu sentir la nervosité qui animait son passager, mais cela n’aurait sans doute rien changé.
Lorsqu’il se gare dans la rue déserte de l’autre côté de la Penfeld, Suresh n’a pas le temps d’esquisser le moindre geste de défense. Un lacet s’enroule autour de sa gorge et les derniers sons qu’il entend avant de sombrer dans le néant définitif sont des nombres, de plus en plus lointains :
— 25, 68, 19, 107, 96, 46…
L’assassin sort calmement du taxi, ouvre la portière avant, éteint les feux du véhicule, coupe le moteur puis referme la portière. Il rejoint alors une voiture trente mètres plus loin.
Aucun témoin n’a assisté à la scène.
Sauf peut-être un chat en vadrouille nocturne qui traverse avec nonchalance la rue à dix mètres de là.
Depuis le début de la semaine la chaleur du week-end de l’Ascension a brutalement cédé la place à un temps frais et maussade. L’anticyclone a déserté en laissant s’engouffrer une brise de nord-est qui a fortement rafraîchi l’atmosphère. Ce jeudi matin n’échappe pas à la règle, la pluie est annoncée à n’importe quel moment de la journée, mais ça ne pourra pas être pire que les fines ondées continues de lundi, songe le commissaire Enor Berigman en approchant de la rue Armorique. Il se demande si le soleil daignera quand même faire quelques apparitions. La fraîcheur du ciel plutôt dégagé pourrait le laisser croire, au moins pour la matinée, mais la météo est tellement imprévisible ces derniers temps qu’il ne miserait quand même pas dessus.
Il se gare à l’entrée de la rue après avoir franchi la barrière qui en condamne momentanément l’accès aux habituels curieux afin de laisser travailler les services forensiques. Il salue le collègue qui lui a ouvert le passage, se gare dix mètres plus loin et coupe à regret Racing with the Sun d’Ella Jenkins avant de sortir de la voiture. « Quelle voix fantastique sublimée par les chœurs ! » pense-t-il dans une ultime réflexion avant d’affronter la réalité.
Après avoir enfilé une tenue de protection pour ne pas polluer la scène de crime, il s’approche des équipes au travail près d’une voiture à une vingtaine de mètres. Il reconnaît la silhouette courbée d’Yves Cardic, le légiste, penchée vers l’intérieur d’un taxi côté chauffeur, puis un peu plus loin Claude Guitton et son équipe des services techniques et scientifiques qui ratissent les lieux à la recherche d’indices. Il réitère la même grimace que lorsque Denis, qui était de permanence, l’a appelé pour lui signaler le meurtre d’un chauffeur de taxi. Il déteste encore plus que les autres ce type d’homicide, car ils sont les plus difficiles à élucider du fait de leur caractère le plus souvent improvisé et de l’absence totale de lien entre la victime et son assassin. Le seul espoir est justement que grâce à cet aspect de meurtre opportuniste le coupable ait laissé des indices qui permettront une rapide identification. Mais le commissaire se morigène aussitôt de tirer une conclusion trop rapide, il doit attendre que la nature inopinée du meurtre soit établie.
Arrivé le premier sur les lieux, le capitaine Denis Bauzin, qui l’a aperçu, vient à sa rencontre :
— Bonjour, Patron, l’homicide ne fait pas de doute, Yves Cardic vous en donnera les détails. La victime est le chauffeur du taxi, un nommé Suresh Weerasinghe, d’origine sri-lankaise. J’espère que je n’ai pas trop écorché son nom, ajoute-t-il en faisant une moue expressive.
— Je ne crois pas qu’il t’en veuille, rassure-toi. Qui a trouvé le corps ?
Denis désigne un homme d’une trentaine d’années debout un peu plus loin, une cigarette à la bouche, qui discute avec le policier chargé de le faire patienter en attendant un interrogatoire plus formel. Jean, polo, blouson en cuir, chaussures de sport, une tenue décontractée qui indique que l’homme ne travaille pas en un lieu où le port du costume est recommandé. Les cheveux blonds sont longs et noués en catogan.
— Un peu tôt pour fumer, observe Enor un peu maladroitement.
— Le contrecoup sans doute, ce n’est pas tous les jours qu’on découvre un mort presque devant chez soi en se rendant à son travail, répond Denis, il y a de quoi être perturbé. L’homme s’appelle Vincent Rannou, il habite deux maisons derrière sur la gauche et partait à son travail vers la zone de Kergaradec où il est technicien au service des devis et études techniques du magasin Point P de la zone. En refermant son portail, ce taxi l’a intrigué parce que la silhouette du conducteur n’avait pas l’air d’avoir une position normale. Craignant qu’il ait eu un malaise, il s’est approché… et voilà ! Il nous a appelés à 7 h 08 exactement.
Enor décide de commencer par le témoin. Il s’approche, suivi de Denis, se présente, puis demande :
— Lorsque vous êtes sorti de chez vous, vous n’avez rien remarqué de particulier dans la rue ? Un inconnu un peu pressé ou un véhicule qui démarrait par exemple ?
— Non, rien du tout, le quartier est plutôt calme à cette heure-là en dehors du concert d’oiseaux du petit matin, j’aurais tout de suite perçu quelque chose d’inhabituel, mais non je n’ai rien vu d’autre que ce taxi et ce pauvre homme dedans. Et ça, c’était vraiment pas normal, j’en ai eu tout de suite l’intuition.
La voix légèrement chevrotante montre en effet que l’homme est un peu secoué, Denis a raison.
— Lorsque vous vous êtes approché, est-ce que le moteur de la voiture était en route ?
Vincent Rannou fronce les sourcils, comme pour se rappeler.
— Non, il était arrêté, j’en suis sûr. Mais dès que j’ai abordé le taxi, j’ai compris que quelque chose était arrivé, j’ai ouvert la portière, mes appréhensions étaient justifiées, visiblement le conducteur était mort. Alors j’ai aussitôt appelé les secours et je dois vous dire que le souvenir de ses yeux me donne encore la chair de poule.
Les quelques questions suivantes n’apportent aucun éclaircissement, aussi Enor juge-t-il inutile de prolonger l’interrogatoire et conclut :
— Bien, si vous n’avez rien à ajouter je vous propose de joindre votre employeur pour lui expliquer la situation et le prévenir de votre retard, une voiture va vous emmener pour faire une déposition officielle dans nos locaux. Je suppose que vous préférez n’être dérangé qu’une seule fois, alors autant voir ça dans la foulée, cela vous débarrassera de cette corvée. Nous prendrons également vos empreintes digitales pour les distinguer de celles que nous pourrions trouver dans le véhicule.
Il se tourne vers Denis.
— Tu t’occupes de le faire accompagner, d’accord ? Ronan attend les instructions à la boîte, il pourra se charger du témoignage. Tu me rejoins dès que c’est fait.
Enor prend congé de l’homme et se dirige vers le légiste qui vient juste de sortir sa tête de la voiture de la victime.
— Alors, Yves, l’interpelle-t-il, qu’est-ce que ça dit ?
Cardic dévisage le commissaire et pousse un sifflement faussement étonné et moqueur :
— Enor ! Quelle surprise, tu mènes toujours des enquêtes ?
Le commissaire éclate de rire.
— Bien entendu, j’ai argué auprès des grands pontes que nous formions un binôme inséparable pour rendre justice aux victimes que nous côtoyons et qu’en plus tu serais perdu sans moi. Mais plus sérieusement je ne vois pour le moment pas trop de différence avec l’ancienne organisation.
— Attends la première enquête sensible avant de te réjouir.
La taquinerie du légiste s’explique par la mise en application depuis le 1er janvier 2024 de la réforme de la police nationale portée par la loi d’Orientation et de programmation du début 2023 qui intègre la police judiciaire dans une Direction interdépartementale, c’est-à-dire en un seul commandement territorial qui décloisonne et fusionne les services de police administrative, les renseignements territoriaux et la police judiciaire. Tous ces services sont dorénavant sous le contrôle d’un seul directeur qui dépend lui-même du préfet de son département. Pratiquement tous les membres des PJ du pays se sont montrés hostiles à cette réforme à cause du risque de pressions politiques sur les affaires délicates en raison du lien hiérarchique direct entre le préfet et le ministre. De plus, les policiers sont convaincus que la possibilité de les affecter à d’autres tâches que les leurs en fonction des besoins ne peut que nuire à la résolution des enquêtes complexes qui nécessitent un investissement dans la durée. À moins que l’effet recherché ne soit de résoudre prioritairement les petites affaires pour faire du chiffre et de ne pas perdre trop de temps sur les autres afin de ne pas mobiliser les hommes sur des activités de longue haleine, pensaient beaucoup d’entre eux. Alors bien sûr, si l’autorité judiciaire – procureurs et juges d’instruction –, a toujours un rôle moteur dans la conduite des investigations, elle n’en sort pas moins affaiblie par ce nouveau dispositif qui place les enquêteurs, malgré les promesses de n’en rien faire, sous le bon vouloir d’une autre tutelle hiérarchique que celle de la justice en cas de nécessité. Bref aucun des hommes de terrain ne voyait en quoi ce changement accroissait leur efficacité, pour ne pas dire qu’elle la rongeait.
— On verra à ce moment-là, tout est souvent question de caractère selon les individus, comme tu le sais, commente le commissaire qui ne veut pas tirer de plans sur la comète.
Enor a confiance en lui, mais il n’en dirait pas autant de Peyret, son divisionnaire carriériste qui rêve toujours d’un poste de contrôleur général dans sa région natale lyonnaise.
Il désigne le mort d’un mouvement de la tête.
— Alors, que peux-tu me dire ?
— Mort par asphyxie, il n’y a aucun doute. Il est aisé d’imaginer la scène : l’homme a été assailli par surprise par son client… ou sa cliente, il ne faut rien éliminer, et je dirais qu’il a été étranglé à l’aide d’une espèce de lacet plus ou moins fin d’après les marques. Si tu regardes bien tu pourras constater que la trace remonte un peu à chaque bout de la mâchoire, près des oreilles, ce qui indique que l’agresseur se tenait en léger surplomb et a exercé sa pression vers le haut.
— Sans doute à cause de la gêne occasionnée par le siège avant, observe Enor, le tueur n’était pas dans la meilleure des positions.
— Oui, c’était risqué, mais il a quand même réussi son coup.
Cardic semble réfléchir une seconde et reprend :
— Il a dû être très rapide si l’on tient compte du fait que normalement lorsque le taxi s’arrête le chauffeur commence à se tourner pour le paiement. Là, il n’en a pas eu le temps. Peut-être l’assaillant était-il particulièrement vigoureux et assez grand.
— Des traces de défense ? demande Enor.
Yves Cardic montre des griffures sur le cou.
— Comme tu peux voir, la victime a eu le réflexe classique de quelqu’un qu’on étrangle, elle a essayé d’arracher l’objet qui l’asphyxiait en tentant de placer ses mains par-dessous.
Il regarde Enor et enchérit :
— Tu constateras qu’il est pratiquement impossible de réussir à desserrer l’étreinte d’un lacet qui t’étrangle, il n’y a pas d’espace une fois en place, d’où les marques jusqu’au sang faites par les ongles des mains dans des tentatives désespérées. Fais l’essai avec Mariannig, tu verras.
Un grand sourire envahit son visage à ces derniers mots.
Enor répond sur le même ton :
— Inutile, je te crois sur parole, j’aurais trop peur qu’elle propose que je joue moi-même le rôle du cobaye, répond le commissaire avec le même sourire malicieux. Mais dis donc, avec un peu de chance il aura également blessé les avant-bras de son agresseur, ça vaut le coup de demander une recherche d’ADN.
— C’est possible s’il était en manches courtes, mais ne te fais pas trop d’illusions, t’as vu la météo ? Les gens s’habillent en manches longues en ce moment et un tueur qui se respecte porte des gants, à moins d’être stupide, ce qui arrive, je te l’accorde. Mais Claude t’en dira sûrement plus, il a déjà fait quelques prélèvements au niveau des ongles.
— D’accord, alors si tu en as fini avec moi, je vais le voir tout de suite, son équipe a peut-être isolé des fibres de tissu, je dois avouer que je ne cracherais pas sur un bel indice matériel.
— Pourquoi pas ? En tout cas oui, j’en ai terminé ici pour le moment, j’envisage l’autopsie demain matin à 9 heures, ne rate pas le spectacle, à plus !
Enor n’est pas pressé d’être aux premières loges de l’intervention de Cardic, mais même si ce n’est pas le plus agréable c’est un point de passage obligé du métier.
Il cherche du regard Claude Guitton et l’aperçoit un peu plus loin en discussion avec Bernard Jagu, son adjoint.
Il s’approche des deux techniciens alors que Denis revient, accompagné de la commandante Françoise Ridel, la doyenne de son équipe, et du brigadier-chef Thierry Pouliquen. Quelques secondes suffisent pour faire le point et fixer une réunion de synthèse à 14 h 30 puis les trois policiers partent à la pêche aux témoignages auprès des habitants des maisons voisines. Certains riverains pourraient posséder sans le savoir un renseignement important et à cette heure matinale on peut espérer qu’un grand nombre d’entre eux est encore à domicile. Par expérience Enor sait que le plus probable est que les enquêteurs ne recueilleront aucune information pertinente.
Cette prospection est le plus souvent décevante, mais il faut la faire et il est préférable d’entendre les potentiels témoins tant que leur mémoire est encore fraîche. Il serait toutefois invraisemblable qu’un riverain admette être rentré en taxi cette nuit, comme l’a dit Denis en plaisantant. Cela n’empêche nullement de bien observer la réaction de chacun, lui a objecté le commissaire, le taxi ne s’est pas arrêté là par hasard.
Claude Guitton salue Enor puis entre immédiatement dans le vif du sujet en arborant plusieurs sachets contenant les quelques éléments recueillis dans la voiture.
Il commente :
— Je crains que ce meurtre ne te pose quelques problèmes de mobile si j’en juge par le portefeuille que nous avons trouvé : il contient les papiers de la victime, mais aussi plus de trois cents euros en liquide auxquels son assassin n’a pas touché pas plus qu’à sa montre de très bonne qualité ni à ses bagues qui ne sont pourtant pas du toc. Quant à son iPhone 15, n’importe quel voleur s’en serait emparé, certains pourraient même tuer rien que pour ça. Nous avons trouvé également un trousseau de clés complet. Je ne sais pas pour toi, mais en ce qui me concerne j’en déduirais que le vol n’est pas le motif du meurtre et que le meurtrier n’a rien fait pour nous égarer.
— Ou alors quelque chose d’encore plus précieux était dans la voiture, rétorque Enor. Cela dit, cette hypothèse permettrait d’établir qu’il existe un lien entre la victime et son agresseur, ce qui ouvrirait la perspective d’une enquête plus classique.
— Sans doute, mais qu’est-ce que ce mystérieux objet aurait fait dans la voiture ? Enfin ! C’est à toi de te dépatouiller avec ça ! En attendant, l’adresse du chauffeur est 67, rue de Casabianca, dans le secteur de Kerneïn, c’est une petite rue qui donne sur la rue des Quatre-Pompes. Ça ne fait pas trop loin d’ici en allant vers Saint-Pierre.
Enor, qui ne connaît pas cette rue, fait une grimace en pensant à ce qui l’attend.
— C’est la première chose à faire, rendre visite à la famille. Aela va arriver d’une minute à l’autre et nous nous y rendrons ensemble. Rien d’autre ?
— Non, rien à signaler aux abords de la voiture ni dans les alentours pour le moment. Si Yves a terminé, mes hommes vont retourner inspecter plus minutieusement le véhicule, en particulier le siège arrière. Nous allons aussi effectuer quelques derniers prélèvements sur le corps avant qu’on ne l’emmène à l’institut médico-légal. Je t’informe aussitôt si on a des résultats.
— OK, je te laisse, il faut que je joigne Ronan à la boîte, je te rappelle plus tard pour que tu ailles visiter le logement de la victime avec ton équipe.
— D’accord, on en a encore pour un petit moment ici.
Une idée venant de lui traverser l’esprit, Enor sort son téléphone et appelle son collègue.
— Ronan ? Peux-tu me dire si nous avons reçu un appel de la famille de la victime, un chauffeur de taxi, cette nuit ? Normalement un chauffeur de taxi qui ne rentre pas à la maison cela aurait dû inquiéter quelqu’un, surtout quand il travaille avec de tels horaires.
— A priori, je n’ai rien vu de tel sur les mains courantes des dernières heures, mais je vais vérifier auprès des collègues de permanence, certains ne notent pas toujours tout.
Enor transmet le nom et les coordonnées du chauffeur et ajoute :
— Considère qu’il s’agit d’une priorité et rappelle-moi aussitôt que tu as l’information, je vais me rendre à son domicile informer la famille.
— D’accord, Patron, mais il était peut-être célibataire ? Ou bien il avait prévenu qu’il ne rentrerait qu’au matin à cause d’une course spéciale de dernière minute ?
— Possible, je vais le savoir bientôt.
Le commissaire retourne à sa voiture et, en attendant sa collègue, en profite pour joindre et faire un premier compte rendu rapide à Peyret, son divisionnaire, puis un autre plus détaillé à Guylaine Essart, la procureure. Il finit tout juste ce dernier appel quand il aperçoit à une vingtaine de mètres Aela qui sort de la voiture de patrouille qui l’a amenée et se dirige d’un pas assuré vers lui.
Cela fait pratiquement deux mois qu’elle a repris le travail, le lundi 18 mars, à la fin de son congé maternité. Sa grossesse s’est déroulée sans problème notable quoique très surveillée en raison des quarante ans passés de la capitaine. Ayden, venu au monde le 4 janvier 2024, se porte depuis comme un charme et fait le bonheur de ses grands-parents qui n’hésitent pas à faire la route presque toutes les semaines depuis la pointe du Bill à Séné, près de Vannes, où ils résident. Aela et Gilles, son compagnon, font également le chemin inverse aussi souvent que possible en fonction des horaires de la policière. Après la naissance du petit Glenn – l’enfant de son frère Erwann et de Laure –, la joie des parents d’avoir un deuxième petit-fils en moins d’un an, qui plus est d’Aela, bonheur auquel ils ne croyaient plus, est telle qu’ils ont décidé de vendre leur maison dans le Morbihan et de chercher une nouvelle résidence au Faou ou dans le secteur proche afin de se rapprocher de leur fille et de leur petit-fils. Tout le monde sera gagnant puisque cela réglera les problèmes de garde. Une belle maison en pierre en vente route du Guern leur ayant tapé dans l’œil, ils sont en passe de signer le compromis de vente en même temps qu’ils attendent le résultat des visites d’acheteurs intéressés à Séné. Erwann, le frère d’Aela, et Laure Le Bihan, sa compagne depuis 2020, habitent maintenant à Nantes avec leur bébé ; mais un déménagement dans cette ville, trop grande au goût des grands-parents malgré ses nombreux attraits, n’avait pas tenté ces derniers. Le jeune couple n’était d’ailleurs pas demandeur puisque les parents de Laure résidaient dans la cité des ducs de Bretagne.
De son côté, Gilles, le compagnon d’Aela, poussé tacitement vers la sortie depuis le changement de majorité politique au conseil départemental dont le nouveau président souhaitait impulser un changement d’orientation au service de communication, s’est vu proposer un poste de direction au Parc naturel régional d’Armorique, devenu Geoparck Armorique, l’un des neuf de France à être ainsi labellisé par l’UNESCO. Le gros avantage est que le siège du parc est justement au Faou.
Le jury d’élus du bureau du parc, qui l’a recruté parmi trois autres candidats, s’est appuyé sur ses diplômes, son expérience et son CV, mais le fait qu’il résidât dans la ville a également pu jouer un rôle dans le choix définitif. Si aucun de ces élus, en particulier celui du conseil régional et celui du conseil départemental, n’était dupe des dessous “politiques” de cette candidature, le recrutement était légitimé par le fait que le compagnon d’Aela répondait parfaitement aux critères exigés.
De tout cela il en ressort que ces heureuses métamorphoses dans la vie d’Aela et de ses parents, encore inimaginables à peine deux ou trois ans auparavant, ont totalement transformé la capitaine. Après bien des années de tourment, la page des épreuves, mais non celle de l’oubli, semble enfin tournée.
En la voyant approcher, Enor se dit qu’il ne l’a jamais vue si épanouie.
Le 67 de la rue est une petite résidence de trois étages assez récente nichée au beau milieu d’une zone pavillonnaire très calme. Enor n’a eu aucun mal à trouver une place tout près. Une voiture avec deux agents en surveillance est garée juste devant. Enor les salue tout en demandant à l’un d’entre eux de le suivre. Sa mission sera de rester devant la porte de l’appartement de la victime afin d’empêcher quiconque d’y pénétrer le temps que les services techniques arrivent.
L’ouverture de la porte d’entrée vitrée de l’immeuble se commande depuis les appartements à partir d’un interphone ou bien depuis l’extérieur par un digicode. Les noms de Suresh Weerasinghe et de Eelachelvisubhan indiquent le deuxième étage à droite.
— Il y a donc bien quelqu’un d’autre, observe Aela tandis qu’Enor sonne.
Le commissaire attend une vingtaine de secondes avant de renouveler l’opération. Mais toujours sans succès.
— Vous ne m’avez pas dit que vous aviez les clés ?
Enor fait une moue qui marque son hésitation.
— Oui, je les ai, mais il est possible qu’à cette heure-là cette deuxième personne soit à son travail ou bien qu’elle soit allée faire des courses, on ne peut pas entrer comme ça.
Comme il disait cela, les deux policiers voient une jeune femme d’une trentaine d’années déboucher dans le hall d’entrée et ouvrir une boîte aux lettres avant de se diriger vers eux.
Elle marque un bref instant d’hésitation en les voyant, mais déverrouille quand même la porte pour sortir.
Enor, qui s’est légèrement reculé pour la laisser passer pendant qu’Aela entre dans le hall, en profite pour demander, en lui montrant sa carte :
— Bonjour, Madame, commissaire Berigman, police judiciaire de Brest, connaissez-vous Suresh Weerasinghe parmi vos voisins ?
Elle hausse les sourcils, surprise, et répond :
— Oui, il habite l’étage au-dessous du mien, mais nos relations ne vont guère au-delà de bonjour-bonsoir et de quelques banalités échangées en se croisant, ce qui arrive rarement vu ses horaires.
Comme pour devancer la question suivante, elle poursuit :
— Il est chauffeur de taxi et cela fait quelques jours que je ne l’ai pas aperçu. C’est un homme charmant et très courtois.
— Savez-vous s’il vit seul ou bien si quelqu’un habite avec lui ?
— Oui, il y avait son épouse, qui avait un nom imprononçable, mais malheureusement elle est décédée l’année dernière en quelques mois à peine d’un cancer. Depuis il était devenu un peu moins souriant, le pauvre, ils avaient l’air d’être tellement heureux ensemble quand je les voyais. Un joli couple.
Le ton de la voix exprimait une compassion qui semblait sincère. Puis elle devance sans le savoir la question qu’Enor s’apprêtait à poser :
— Sinon personne d’autre n’habite là. Je sais qu’ils reçoivent parfois des compatriotes, ils sont Sri-Lankais, vous savez, mais même lors de ces visites ils ne font jamais aucun bruit.
Elle hésite à partir. Les deux policiers ont deviné l’interrogation naturelle qui va suivre.
— Il s’est passé quelque chose ? se risque-t-elle à formuler.
— Nous aurions simplement voulu voir quelqu’un de sa famille, c’est tout. Mais cela ne fait rien, nous allons juste laisser un mot, je vous remercie.
Elle hoche la tête, d’un air peu convaincu, mais elle n’aura pas mieux.
— Bon, eh bien, au revoir alors.
Elle s’éloigne tandis qu’Enor cherche dans le trousseau de clés celle de la boîte aux lettres. Ce n’est qu’à la quatrième qu’il la trouve. Une seule enveloppe a été déposée, elle vient du Sri Lanka, le commissaire la prend et l’empoche. Aela et lui empruntent alors l’escalier jusqu’au deuxième étage. Il n’y a qu’une seule porte à droite. S’ils avaient eu un doute, le tapis de porte rectangulaire aux motifs géométriques rouges et jaunes, décoré d’une espèce de mandala dans le carré rouge central et d’inscriptions rouges dans une langue inconnue sur une partie du carré jaune périphérique, les aurait convaincus qu’ils étaient bien devant la bonne porte. Les mêmes noms de famille que dans le hall inscrits dans un cache près de la sonnette sur l’un des montants étaient une confirmation presque inutile.
