L’ours du Finistère - Pierre Engélibert - E-Book

L’ours du Finistère E-Book

Pierre Engélibert

0,0

Beschreibung

Trois hommes sauvagement assassinés dans le Finistère.

Quel secret rapproche les trois hommes sauvagement assassinés dans différents lieux du Finistère ? Faut-il chercher dans les noirceurs du passé ou les horreurs du présent ? Quel rapport avec des hooligans, la DGSI ou l'Ukraine ? Les fils de l’enquête s’entremêlent en un ballet macabre. Au cours d’une enquête éprouvante, le commissaire Enor Berigman et son équipe du SRPJ ne sortiront pas indemnes de l’enfer pour élucider ces meurtres d'où la tragédie naît d’un amour détruit.

Suivez pas à pas les investigations du commissaire Enor Berigman et de son équipe du SRPJ, et plongez au coeur d'une enquête où les fils s’entremêlent en un ballet macabre.

EXTRAIT

Elle se lève et tous deux retournent à la voiture. Il ne sait pas trop comment poser la question suivante.
Il choisit la voie directe, en faisant redémarrer le moteur.
— Dis-moi, ton métier ne leur fait pas peur ?
— Au début, si, ils avaient peur de me savoir en patrouille dans des zones difficiles. Mais depuis que je suis à la PJ, ça va beaucoup mieux.
Elle devait se rappeler ces paroles le lendemain.
— On ne peut pas leur en vouloir.
— Non, je le sais bien. S’il devait m’arriver quel que chose, après la disparition d’Erell, je ne crois pas qu’ils y survivraient.
— Prends bien soin de toi, alors. Elle le regarde vivement.
— Vous dites cela pour la plongée ? Rassurez-vous, je suis très prudente.
La voix est ferme, Enor n’insiste pas. D’ailleurs, ils arrivent. Enor trouve une place juste devant la maison. Aela prend le Peter Panqu’ils ont apporté pour montrer à Véronique Le Ny. C’est elle-même qui vient leur ouvrir quand ils sonnent à la porte. Ils la suivent jusque dans la véranda. Quand ils sont installés, Enor commence :
— Madame, un deuxième assassinat a été commis hier selon le même mode que celui de votre mari. Il s’agit du même assassin.
Véronique Le Ny porte la main à sa bouche.
— Oh, mon Dieu, c’est affreux ! Mais qui…

A PROPOS DE L'AUTEUR

Professeur des écoles pendant plus de trente ans au Faou, maire honoraire de la ville, Pierre Engélibert a profité de son départ à la retraite pour se remettreà l’écriture de nouvelles, de contes et de poèmes.L ’Ours du Finistère est son premier romanp olicier. Grand lecteur et passionné de voyages,p ère de deux enfants, il vit toujours au Faou.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 687

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

À Danielle,Yann-Pierricket Gwenthalyn

I

Fin juin 1986

Je l’attends. Je sais qu’il va venir. Pour que je ne l’oublie pas. Demain, c’est le dernier week-end de l’année. En fin de semaine prochaine, les grandes vacances débuteront. Je suis pressé qu’elles arrivent. Il dit que nous ne faisons rien de mal, qu’il m’aime. Maman travaille la nuit, c’est pour cela que je suis dans cet internat. Dans l’aile des garçons, il n’y a que trois chambres individuelles, les plus proches du hall d’entrée et de sa chambre à lui. Il ne s’occupe que de cette aile. Cela a commencé en octobre de l’année dernière, un mois après la rentrée. J’avais pris du retard à la douche du soir. J’étais le dernier, il s’est approché, m’a pris la serviette des mains et a fini de m’essuyer, en s’attardant sur mon corps.

— Tu es grand maintenant. En internat, tu dois apprendre à te débrouiller plus vite. Tes parents ne te l’ont pas dit ?

Je lui ai expliqué que mon père était mort d’un cancer. Du foie. Les dernières années, il était devenu violent envers maman. Saoul tous les soirs ou presque. Les cris de ma mère sous les coups m’effrayaient. Je ne pensais qu’à aller me terrer dans un coin, mais il m’ordonnait de rester pour que j’apprenne comment « il fallait s’y prendre avec les fendues ». Au début, le lendemain matin, il disait qu’il regrettait, qu’il ne recommencerait pas. Je l’entendais demander pardon. Il espérait encore retrouver un travail. Mais ensuite, il sombra définitivement et il n’eut plus de regrets. Heureusement, le cancer se développa très vite ; sa mort fut une libération pour tous les deux. Mais parfois, je surprends un étrange regard de maman posé sur moi, elle semble perdue dans ses pensées. Qu’est-ce que je lui rappelle ? Elle me prend dans ses bras et me chuchote à l’oreille « mon chéri, mon chéri, je t’aime. Promets-moi de ne jamais faire comme lui. » Je n’aime pas la voir si triste et je promets à chaque fois. Je suis sûr que je tiendrai cette promesse.

Le lendemain soir, Jacques est venu dans ma chambre. Il passa ainsi régulièrement. Dès la troisième fois, il posa ses mains sur mes épaules, sur mon dos, me caressant doucement. Il me prit contre lui et me parla de tendresse. Puis, petit à petit, ses mains se firent plus pressantes. Un jour, il me prit les miennes pour que je sois « doux » moi aussi avec son corps. Selon ses mots, il disait qu’il me « guidait » vers le plaisir parce que c’était ce que je désirais. Mais ça devait rester notre secret.

Dans mon quartier, je n’ai pas de copain. C’est normal, je ne sors pas beaucoup de la maison. Les voisins avaient peur de mon père et interdisaient à leurs enfants de jouer avec moi. Je ne cherchais pas non plus le contact. Peut-être était-ce un peu ma faute.

Dès la première fois, je n’ai pas aimé ce que Jacques me faisait, mais dans le silence de la nuit, adouci par ses mots paisibles, je n’osai pas refuser. Je ne pouvais pas le décevoir. Au fil des semaines, il ne fut plus aussi affectueux. Il me faisait mal et j’en avais honte, il semblait si bien ! Je regrettais la tendresse du début. Quand je lui demandai d’arrêter, il m’expliqua que je l’avais attiré vers lui, entraîné à ces actes, que c’était trop tard, et que si je me confiais à quelqu’un, je serais renvoyé du collège et peut-être retiré à ma maman. Puis aussitôt, à chaque fois, il me répète qu’il m’aime, qu’on est bien tous les deux et qu’il ne veut pas qu’il m’arrive la même chose qu’à lui. Il ajoute que ce n’est pas drôle de ne pas avoir d’amis et de mal grandir. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire.

Jacques.

Je voudrais que cela se termine.

J’ai peur de l’année prochaine.

II

Nuit du 14 au 15 mars 2014

J’entends juste le bruit de la marée montante. La dune est derrière moi, à vingt mètres. Personne ne vient plus se promener à cette heure-là, le camping plus loin n’ouvrira que vers la mi-avril. La rue devant la maison est calme. Je suis garé dans une rue adjacente, parmi les voitures des riverains. Seules quelques maisons anciennes la bordent, camouflées au fond de leur parc. À cette heure-ci, le parking de la plage est désert. Une voiture isolée aurait pu attirer l’attention d’une patrouille de gendarmerie. Il en passe une vers 22h30, puis à cinq heures environ s’ils ne sont pas occupés ailleurs. C’est le moment le plus délicat, les quelques dizaines de mètres entre la voiture et le jardin arrière. Vu le coin, le risque est très minime, tout se passe bien. Pas de témoin. Il est une heure, je ne suis pas pressé. Aucune lumière nulle part, sauf celle du phare du Four, au large. Il ne devrait pas tarder. Son épouse est à Royan, chez ses parents, avec son fils et sa belle-fille. Il doit les rejoindre samedi. Il avait une plaidoirie aujourd’hui. Ce sera sa dernière, car je ne le laisserai pas en faire une pour lui-même. La sentence est déjà prononcée. Ce porc doit payer. Cela en fera un de moins. Il a passé la soirée avec sa maîtresse du greffe du tribunal de commerce. Il a quitté le tribunal de grande instance, rue de Denver, pour se rendre directement chez elle, à deux pas, rue Brossolette. Je suis rentré manger, je me suis préparé tranquillement. Le matériel était déjà prêt, dans le sac. Je sais que ces soirs-là, il ne rentre pas avant une heure et demie. Leur liaison est récente, mais ils ne se voient pas souvent. J’ai mis mes Isba, celles qui ont des semelles lisses en caoutchouc. J’ai contourné les zones sableuses et me suis efforcé de brouiller mes empreintes dans les endroits dont je n’étais pas sûr. Heureusement, le temps est sec depuis plusieurs jours. Hormis la clarté intermittente de la pleine lune, c’est bien le moment idéal. J’entends une voiture. Elle ralentit, c’est lui. Il s’arrête devant la grille, descend ouvrir le grand portail. La lumière des phares inonde l’allée jusqu’au double garage. Il entre, puis va refermer avant de rentrer sa BMW. Je sais que dans une dizaine de minutes il va ressortir fumer une cigarette dans le jardin. Il doit être interdit de fumer dans la maison et dans les voitures. Lorsqu’il débouche de la véranda pour faire quelques pas sur la terrasse, il ne m’entend qu’au dernier moment. Il se retourne brusquement, mais n’a pas le temps de faire un geste. Je l’assomme d’un coup latéral dosé sur la tempe gauche avec mon bokken. Du chêne blanc, très dense. Livré directement de l’île de Kyushu, pour fêter mon Godan, mon cinquième dan.

III

Samedi 15 mars 2014 – 17 h 29

— Enor ? Françoise à l’appareil. Désolée de gâcher ton week-end, mais il faudrait que tu viennes à Porspoder, 16 rue de Porsgwen. Je suis déjà sur place, avec Denis. On a une sale affaire. Il s’agit de maître Le Ny, l’avocat, il est mort et c’est pas bien joli.

— OK, j’arrive. Dans un peu moins d’une heure. L’identité judiciaire est prévenue ?

— Oui, ils sont en route, Aela et Ronan aussi.

— Parfait, à tout de suite.

Enor Berigman, commissaire au SRPJ de Brest, interrompt la conversation en pestant. Comme tout le monde, il n’aime pas être dérangé en plein milieu du week-end, par une belle journée de printemps qui plus est. Il se lève de son fauteuil de jardin, et observe un instant les voiliers évoluer au large. Au sud-ouest, il aperçoit nettement l’anse de Plougonvelin, la côte, et en face l’horizon. Quelle bonne idée avait eu son père, Mosellan, né à Epping, en venant travailler au CNEXO, le Centre national pour l’exploitation de la mer, l’ancêtre de l’Ifremer, d’épouser une Bretonne ! Immensité, évasion et calme, ces sensations ne peuvent pas se transmettre. Seule la montagne apporte sans doute la même plénitude. Il est heureux de vivre en Bretagne. Avec sa compagne Mariannig, ils ont acheté cette maison basse, une ancienne longère, peu après la naissance d’Alexine, en 2000. Ils étaient tout de suite tombés amoureux de l’aspect traditionnel de la maison et du panorama époustouflant. Il rentre par la véranda dans le salon et monte à l’étage. Mariannig travaille à sa thèse d’État sur Sartre, à l’énoncé trop abscons pour lui : « De la fusion de l’Autre dans le Groupe au statut de la praxis individuelle dans la totalisation de l’Histoire. Esquisse d’une approche de l’intelligibilité historique. » Appeler esquisse un pavé qui fera sûrement des centaines de pages l’a toujours un peu surpris. Elle est maître de conférences en philosophie à l’université de Bretagne occidentale, à Brest. Il pénètre dans son capharnaüm où s’empilent sur son grand bureau placé face à la lucarne, en une logique comprise d’elle seule, une bonne vingtaine de livres, des magazines universitaires ouverts et annotés, sans compter les feuilles volantes dont il se serait bien gardé d’en déplacer le moindre centimètre ! Il lui fait une bise dans le cou pendant qu’elle écrit à l’ordinateur.

— Désolé, je dois partir à Porspoder. Un cadavre m’attend. Je rentrerai sans doute très tard. Je me décommande pour le restaurant de ce soir ; vas-y sans moi, avec Philippe et Nathalie.

Philippe et Nathalie Guillemot sont leurs plus proches voisins. C’est grâce à eux qu’ils ont acheté la maison. Ils sont tous les deux chercheurs à l’Ifremer et ont prévenu Raymond, le père d’Enor, de la vente avant même qu’elle ne soit en agence. C’était quelques années avant sa retraite ; il avait dit un peu partout que son fils et sa belle-fille cherchaient à quitter leur appartement pour une maison, si possible avec vue sur mer. L’entente a été immédiate. Comme eux, ils ont une fille, Aliona, née en juillet 2000. Yann, le frère d’Aliona, est né quatre ans plus tard. Les deux filles ont grandi ensemble, fréquentant les mêmes écoles. Alexine est d’ailleurs chez eux, comme souvent le samedi, en ce dernier week-end de vacances.

*

Enor quitte sa maison de Toulbroc’h puis prend la route la plus directe, par Saint-Renan. Il se rappelle qu’à peine un an et demi plus tôt, dans le secteur, un groupe de jeunes agriculteurs avaient semé du blé sur les terres d’une zone d’activité en friche depuis des années. Une forme médiatique et non violente de protestation, qui alertait sur le rétrécissement continu des surfaces de terres agricoles. Arrivé à Porspoder, il se laisse guider par son GPS jusqu’à la rue de Porsgwen. Il dépasse la maison devant laquelle se trouvent déjà plusieurs voitures des services et gare sa Volvo à vingt mètres. Il présente sa carte au gendarme qui filtre les entrées, et franchit le portillon. La maison en granit a une façade impressionnante, une grande porte centrale surmontée d’une demi-lune flanquée de chaque côté de trois grandes fenêtres pour le rez-de-chaussée, et sept fenêtres à l’étage.

— Commissaire ! Vous pouvez contourner la maison par la gauche, ça se passe sur la terrasse.

Enor lui fait un signe de tête et longe les garages. Il aperçoit la mer à travers les pins du parc. Une dizaine de personnes sont déjà là. En dehors des trois collègues du SRPJ, ce sont surtout les spécialistes des services techniques, le photographe, le médecin légiste, Yves Cardic, qui discute avec Ronan et Aela tout près du cadavre, et deux gendarmes de la brigade territoriale de Ploudalmézeau. Des projecteurs ont été installés pour la soirée. Il n’est que 18 h 45, il fait encore jour. Chacun, en tenue protégée, s’affaire à sa tâche. Des paravents ont été installés côté mer afin d’empêcher des curieux d’observer du chemin côtier, même si une haie touffue de thuyas et le fait que le sentier soit en contrebas n’autorisent pas vraiment le regard. Le commandant Françoise Ridel, une belle brune aux cheveux mi-longs, d’environ 1,70 mètre, se dirige aussitôt vers lui. Elle est la seule du service à le tutoyer. Elle est aussi la plus ancienne. Sa grande expérience du terrain et sa mémoire des affaires passées, jusque dans les détails, lui inspirent parfois, comme à Aela, des intuitions qui ont souvent provoqué des avancées décisives dans des enquêtes difficiles. Le lieutenant Denis Bauzin la suit. C’est un grand gaillard blond de 31 ans, affecté au service depuis cinq ans. Venant de la région parisienne, c’est sa passion pour la mer qui l’a amené dans la région. Sa femme Mélanie étant infirmière, elle n’a guère eu de difficulté à le suivre à Brest. Elle a trouvé un poste à l’hôpital de la Cavale Blanche, en cardiologie. Leur fille Katell est née un an après leur arrivée.

— Bonsoir, Enor. Je crois qu’on en a pour un bon moment.

Elle sait qu’avant toute discussion, il préfère voir les lieux et s’imprégner de l’atmosphère comme s’il allait pénétrer l’esprit du criminel.

— Salut, Françoise. Les paravents ne sont pas suffisants. Denis, tu veux bien envoyer des agents fermer le sentier côtier ? Le ou les assassins sont peut-être venus par là.

Pendant que Denis s’en occupe, après avoir salué les gendarmes, le lieutenant Olivier Maurin, son adjoint, et l’ensemble des spécialistes présents, Enor met la tenue spéciale qu’un technicien lui tend, enfile les chaussons et s’approche de la grande table en verre. On doit pouvoir y manger au moins à douze. Mais ce n’est pas un repas qui trône dessus. Le corps est nu, placé sur le dos. Il est emmailloté, il n’y a pas d’autre mot, de barbelés qui ont entamé les chairs. Les traces de sang montrent que la victime était encore vivante quand il fut posé. Le sexe est éclaté et en bouillie. Les bleus qui parcourent le corps montrent que l’homme a été méthodiquement tabassé et il y a sûrement des fractures multiples en plusieurs endroits. Il n’a jamais vu une mise en scène aussi cruelle. Il fallait que le ou les tueurs soient sous l’emprise d’une rage incontrôlable. Il regarde plus attentivement. Le bras droit est le long du corps, la main ouverte, le gauche est replié sur le cœur, la main fermée. Il lui semble voir quelque chose qui dépasse, mais il ne l’identifie pas. Rien ne doit être dû au hasard dans ce sinistre tableau. Ce n’est pas un assassin ordinaire, lui souffle son instinct. Il sent que cela ne va pas être facile. Il retourne de l’autre côté du ruban. Lebrun, de l’Identité, sort de la porte-fenêtre de la véranda.

— Salut. Tu peux entrer. Il ne semble pas que quoi que ce soit ait eu lieu à l’intérieur, tout est en ordre. Pas de trace de lutte.

— Salut, Lebrun. Belle fin de vacances, hein ? Son bureau m’intéresse en priorité. Tu sais où il est ?

— Au fond du salon, le couloir à gauche. Troisième porte côté mer.

Pendant que Françoise le rejoint, il voit les techniciens s’affairer avec leurs pinces, grattoirs et tubes ou pochettes en tous genres. Tous les prélèvements et indices saisis, sous scellés, iront au laboratoire. Le légiste est penché sur le visage du mort. Quelqu’un a allumé les projecteurs.

— Explique-moi, dit-il à son adjointe pendant que Denis et Aela s’approchent.

Françoise sort ses notes, mais elle les relit à peine.

— Cet après-midi, à 14 h 34 exactement, la brigade territoriale de Ploudalmézeau a reçu un appel téléphonique de madame Le Ny. Elle est à Royan chez ses parents. Elle s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de son mari depuis hier après-midi 16 h 30 environ. Il l’a appelée pour lui confirmer qu’il partirait tôt ce matin comme prévu pour Royan et arriverait vers midi. À treize heures, ne le voyant pas, elle a essayé de le joindre sur son portable à plusieurs reprises, sans succès. C’était un homme très organisé, a-t-elle dit aux gendarmes, toujours ponctuel. Il n’aurait pas oublié d’appeler en cas de retard. Une patrouille s’est rendue sur les lieux à 15 h 47. Ils ont sonné, en vain. Le portail n’était pas verrouillé, ils sont entrés dans le jardin, ont frappé à la porte et comme personne ne répondait, ont fait le tour de la maison. Ils ont découvert le corps à 15h54 et appelé la brigade aussitôt, tout en s’assurant que les lieux étaient déserts. Étant donné la personnalité de la victime et son travail à Brest, le SRPJ a été prévenu à 16 h 05 et moi, officier de permanence, à 16 h 09. J’ai prévenu la procureure aussitôt, qui ne peut malheureusement se déplacer – elle est à Rennes, mais elle attend ton coup de fil – puis les services techniques vu les informations de la gendarmerie et nous sommes arrivés avec Denis à 17 h 18. Je t’ai appelé quelques minutes plus tard. Voilà, c’est tout. Ah si. J’ai demandé aux deux gendarmes de rester, au cas où tu veuilles leur poser quelques questions.

— Tu as bien fait. Même si le corps n’est pas formellement identifié par la famille, on part de l’hypothèse qu’il s’agit bien de maître Le Ny. Au fait, la veuve est informée ?

— Oui, la gendarmerie s’en est chargée. Madame Le Ny remonte demain par avion, elle arrive à 16 h 20. Sa sœur, qui habite Fouesnant, vient la prendre.

— OK – il jette un œil à sa montre – Il est 19 h 35, on se retrouve à la boîte à 22 h 30. On est samedi soir, les gens devraient être chez eux. Ronan et Aela, vous allez faire un premier tour rapide du voisinage avec deux gendarmes. Voyez avec le lieutenant Maurin. Répartissez-vous le pâté de maisons et concentrez vos questions sur cette nuit. Il faut en profiter tant que c’est encore frais. Sans trop risquer de nous tromper, on a un éventail maximal de douze heures sur l’heure de la mort, entre minuit et midi aujourd’hui. Bref, la pêche habituelle. Essayez de savoir si quelqu’un a entendu crier. Cet homme a été torturé, il a dû hurler. Denis, va faire un tour des deux côtés du sentier. Regarde bien autour du portillon, le temps était sec, il peut y avoir des empreintes dans le sable. Françoise, pendant que j’appelle la Proc’, contacte Luc, qu’il vienne ce soir. Et qu’il nous commande des pizzas !

Il sort son portable et appelle Guylaine Essart, la procureure. Originaire de Gap, elle n’est à Brest que depuis un an, son premier poste, après la mutation d’office de son prédécesseur. Auparavant, elle était substitut à Bourges. En raison de sa jeunesse dans la fonction, à 36 ans, les craintes qu’il avait eues qu’elle veuille marquer exagérément son territoire ne s’étaient pas concrétisées. Elle avait au contraire usé de diplomatie et de simplicité, se faisant respecter, tout en opérant un changement discret de méthodes plus que de philosophie dans son approche des enquêtes judiciaires. Elle décroche à la deuxième sonnerie.

— Bonsoir, commissaire Berigman. Alors ?

Il lui fait un résumé de la situation.

— Bien, vous commencez l’enquête préliminaire et vous me tenez au courant de tout nouveau développement. J’espère que nous n’aurons pas trop de soucis du fait de la profession de la victime. Je ne vous demande pas encore si vous avez une idée de l’endroit où il faut chercher ?

— Non, c’est prématuré. Je vais faire un tour dans la maison.

— Je ne peux assister à la réunion que vous ne manquerez pas de faire ce soir, mais je rentre demain midi, bonsoir.

— Bonsoir, Madame la procureure.

Il raccroche et se dirige vers le chef des services techniques, Claude Guitton, qui enlève sa tenue.

— Vous avez trouvé ses vêtements ?

— Oui, sur le sol, près de la porte-fenêtre. Assez bien pliés.

— Un téléphone dans les poches ?

— Non, justement. On aurait dû en trouver un dans sa veste, je suppose. Son portefeuille était dans sa poche intérieure, avec ses cartes de crédit et deux cents euros en liquide. Le vol ne semble donc pas être le motif du crime mais ça, c’est ton problème.

— Non, en effet. Bon, à plus tard.

Enor se retourne et aperçoit Françoise qui discute avec le lieutenant Maurin sur la terrasse, près de la porte-fenêtre, en compagnie des deux gendarmes qui ont découvert le cadavre, la trentaine environ, assez grands et l’air sportifs. Il s’approche tout en les observant.

— Dites-moi, quand vous avez sonné, vous n’avez entendu aucun bruit ? Ou vu quoi que ce soit de bizarre ?

— Non, rien, lui répondent-ils en chœur.

— La voiture était dans le garage, vous ne pouviez pas la voir, n’est-ce pas ?

Nouvelle dénégation simultanée. Il comprenait pourquoi ils patrouillaient ensemble.

— Alors pour quelle raison êtes-vous entrés dans le jardin pour aller frapper à la porte ?

Pour être sûr de n’avoir qu’une réponse, il s’était adressé directement à celui de gauche.

— Eh bien, nous savions que normalement la victime aurait dû être sur la route. Il nous a paru étrange que la porte ne soit pas verrouillée si le propriétaire s’était absenté pour plusieurs jours. C’est pourquoi nous sommes allés frapper à la porte d’entrée. En l’absence de réponse, nous hésitions sur la marche à suivre, mais on s’est dit que tant qu’à être là, autant faire le tour par acquit de conscience. C’est alors que nous l’avons découvert. Il était évident qu’il était mort, alors nous ne nous sommes pas approchés du corps. Nous avons appelé la brigade et juste fait un tour dans le parc, en direction du sentier. Nous n’avons rien vu de spécial.

Le raisonnement est cohérent. Il aurait agi de même. Mais il est un peu déçu car cela signifie que ce n’est pas une anomalie qu’ils auraient enregistrée sans s’en rendre compte qui les a poussés à entrer. Dommage.

— Vous avez eu une bonne inspiration d’insister, merci. Lieutenant, en attendant que le légiste fasse les premières constatations, je vais un peu aller voir l’intérieur de la maison. Vous pouvez m’accompagner si vous le souhaitez.

Mais le lieutenant décline de la tête en consultant sa montre.

— Non, si ça ne vous ennuie pas, je crois que la balle est dans votre camp, maintenant. C’est votre enquête, je vous souhaite bonne chance. On est samedi, on va avoir du travail, je dois rentrer superviser les opérations de la soirée et modifier un peu notre dispositif car, bien entendu, nous allons laisser une voiture en surveillance ici. Bonsoir, Commissaire, bonsoir, Commandant.

— Bonsoir. Merci de votre collaboration.

Quand le lieutenant s’est un peu éloigné, Enor se tourne vers Françoise.

— Eh bien, les choses se passent simplement quand on le veut. Sans doute est-il soulagé de ne pas avoir un meurtre d’avocat sur les bras. Entrons.

Au même moment, Denis revient de son exploration du sentier, chassé par la pénombre.

— Je n’ai rien trouvé, Patron, il faudra revenir demain matin.

— Oui, on mettra une équipe dessus. Maintenant, la maison. Objectif téléphone et ordinateur.

Enor se tourne vers le légiste.

— Yves, on va fureter un peu. Tu en as encore pour combien de temps ?

— Un quart d’heure maximum, si personne ne me dérange.

— Bien, c’est suffisant pour moi.

Il regarde sa montre, 20 h 25, la nuit est tombée. Les trois policiers pénètrent dans la véranda. Ils jettent à peine un œil aux fauteuils en rotin et aux meubles haut de gamme en bois massif. L’autre espace est une salle à manger. Par une deuxième porte-fenêtre, ils entrent dans la grande pièce principale. Sur leur droite, le salon verse dans le style campagnard, avec ses fauteuils en cuir et la cheminée massive. À gauche, la salle à manger se prolonge en L de la cuisine ouverte.

— Denis, va voir l’étage. Françoise, inspecte le rez-de-chaussée, je vais dans son bureau.

Enor emprunte le couloir en face de lui, prend à gauche, calcule que la deuxième porte doit redonner dans la cuisine, et ouvre la troisième. Le bureau est disposé en coin, au fond de la pièce. Une porte-fenêtre, qui donne toujours sur la terrasse, permet de voir la mer tout en travaillant. À gauche, un espace salon a été aménagé, flanqué de deux meubles. Un pour les dossiers, un pour les alcools, pense-t-il. Mais il ne peut masquer sa déception de ne voir aucun ordinateur portable. Pas de téléphone, non plus. Les tiroirs et le meuble vertical du fond, qui contient des dossiers, semblent en ordre. La corbeille à papier est vide ; il y a sûrement une femme de ménage. Il lui reste les quelques courriers classés dans le porte-courrier en cuir. Le compartiment du haut contient diverses propositions d’abonnements, et celui du milieu des invitations a des soirées ou inaugurations. Aucune n’attire particulièrement son attention. Du dernier compartiment, trois lettres dépassent. La première émane d’un confrère qui lui demande s’il veut bien se charger d’une affaire dont il ne peut assurer la défense. La troisième est une demande de rendez-vous d’un autre avocat à propos d’un dossier qui les oppose. Il se demande pourquoi ces courriers ne sont pas à son cabinet. Mais c’est le deuxième courrier, plus étrange, qui l’intéresse. L’en-tête représente un triskel noir inscrit dans un cercle orange sur fond blanc. À l’extérieur du cercle, le long de la moitié inférieure, est écrit « Demain » à gauche et « Bretagne » à droite. Le message, tapé sur ordinateur, daté du 25 février 2014, est assez bref, mais le contenu est explicite :

« Maître Le Ny,

Vous n’ignorez pas que Notre Nation Bretonne souffre de son asservissement. Notre mouvement Demain Bretagne traitera en ennemi du Peuple Breton ceux qui comme vous servent dans le cadre de leurs activités les intérêts du cosmopolitisme américain et de l’islamisme financier.

L’avenir de la Bretagne est dans une confédération occidentale populaire observant les lois naturelles. Avec d’autres en Occident et l’aide des peuples européens, nous la construirons.

La Bretagne est en marche.

Réfléchissez bien. Abandonnez ou disparaissez.

Celtiquement vôtre,

Demain Bretagne »

Dommage qu’il n’y ait pas d’enveloppe. L’adresse en dessous de l’en-tête indique Châteaulin, rue de l’Écluse. Il ne connaît pas ce groupe, mais il demandera des infos à ses collègues de la DCRI. Les services de renseignement sont en pleine restructuration et doivent changer d’appellation dans le mois à venir, mais les dossiers restent. Il place chaque courrier dans une pochette. Il y aura peut-être des empreintes sur le deuxième. Après un dernier tour d’horizon, il ne trouve rien de plus. Il y a peu de photos. Deux cadres sur le bureau. L’un représente une femme souriant au photographe, prise en pied, dans le parc d’un château que l’on distingue au fond. Sans doute son épouse. L’autre est une photo de mariage classique, sur fond de corbeilles de fleurs. Son fils et sa belle-fille certainement. Au mur, une photo montre l’avocat, entouré de deux jeunes filles en tenue folklorique devant, manifestement, un monument aux morts avec, de chaque côté, un drapeau français et un drapeau norvégien. Qu’est-ce qui l’avait amené là-bas ? Enor se dit qu’il en a assez vu pour le moment. Il sort du bureau et retourne vers la terrasse. Le légiste l’attend.

— Alors ?

Yves Cardic lui désigne de la main les blessures.

— Il a été méthodiquement frappé avec un objet contondant, de type batte. Mais je pense que ce n’est pas tout à fait ça, car le diamètre d’une batte est variable, de la prise en main à son extrémité. Je pencherais plutôt pour une espèce de bâton très solide. Certaines zones pâles devraient nous donner sa largeur. L’analyse histologique devrait montrer que les coups sont certainement ante mortem. Je fournirai comme d’habitude le schéma lésionnel détaillé après l’autopsie. La victime a dû être rapidement en état de choc, avec des complications hémorragiques liées aux hématomes. Il y a de nombreuses ruptures de vaisseaux, mais aussi des plaies contuses et des ecchymoses. Certains gonflements sont caractéristiques, les destructions tissulaires sont nombreuses, des organes ont dû être touchés, et il y a plusieurs fractures et écrasements.

— Peut-on lui avoir fait cela pour le faire parler ?

— Je ne crois pas. Les coups n’ont pas spécialement porté sur les piquants du barbelé. J’imagine que c’est ce qu’on aurait fait si on avait voulu le torturer pour lui faire dire quelque chose. Les barbelés ont servi de saucissonnage et devaient le faire souffrir chaque fois qu’il bougeait. Non, je crois que nous avons affaire à quelqu’un déterminé à tuer lentement sa victime. Je sens une violence froide, maîtrisée, derrière cela. Des bouts de tissu dans la bouche et sur les lèvres montrent qu’il était bâillonné.

— Oui, bien sûr, j’aurais dû y penser. J’ai envoyé mes gars demander aux riverains s’ils avaient vu ou entendu quelque chose. Je pensais à des cris, mais c’était stupide.

— Bof, ils trouveront peut-être quelque chose quand même. Alors, comme tu vas me le demander, la mort remonte à moins de vingt-quatre heures, sans doute entre une heure et cinq heures du matin. La cause en est sûrement le coup reçu au crâne, porté avec une violence effroyable. Si vous retrouvez l’arme du crime, il y aura des traces dessus. Le corps était alors sur le ventre ; il a été changé de position ensuite. Peut-être à cause de cela.

En même temps, Cardic tend une pochette plastique dans laquelle il y a un porte-clés avec un petit ours blanc au bout de la chaîne.

— C’était dans sa main gauche. Nous avons un message du tueur.

Enor, que Françoise et Denis avaient rejoint, regarde l’ourson.

— Notre assassin nous donne une piste, mais laquelle ?

— Ah, ça, je fais juste parler les morts. Bien, j’en ai fini pour ce soir, on m’attend pour un bridge. Autopsie demain matin, salut.

Pendant qu’Yves Cardic s’éloigne et que le corps est emporté vers l’institut médicolégal de la Cavale Blanche, Denis ne peut s’empêcher de sourire.

— Un légiste qui joue au bridge. Il doit détester faire le mort.

— Non, ça doit le distraire. Bon, vous avez trouvé quelque chose ?

Les deux policiers secouent la tête. Françoise parle la première :

— Tout est en ordre au rez-de-chaussée. Aucun signe apparent de fouille. La chambre a un dressing plus grand que ma cuisine et une vaste salle de bains privative. Je n’ai vu aucun téléphone portable ni ordinateur. Rien qui puisse nous faire penser que quelqu’un est entré.

— Idem en haut, Patron. J’ai surtout fouillé la bibliothèque, mais rien ne traînait non plus. Pas de livre ouvert, pas de feuilles volantes ou de carnets. La corbeille à papier est vide, les livres sont parfaitement rangés, même si je n’ai pas bien saisi la logique.

Enor pense à Mariannig et à son rangement, mais n’en dit rien.

— Bon, on fait comme prévu. Il est 21 h 35, on se retrouve à la boîte pour un premier point.

IV

Samedi 15 mars 2014 – 21 h 40

Lorsque Enor retourne à sa voiture, il appelle d’abord Mariannig. Elle doit être au restaurant.

— Enor ? Où es-tu ?

— À Porspoder. Je retourne au SRPJ, on va faire le point. Je ne sais pas combien de temps ça va prendre. Et toi, ça se passe bien ?

Il entend le brouhaha des voix en arrière-fond.

— Oui, très bien. Soirée conviviale, comme d’habitude. Il y a une table d’Allemands, on essaie de faire des progrès.

— Oui, c’est l’occasion, ça te changera du “Platt” rhénan de mon père. Bon, à demain matin, je dois y aller. Bise non platonique, je t’aime.

— Hum, je veux bien, mais Platon lui-même ne saurait pas ce que serait une bise platonique. Moi aussi, je t’aime, dit-elle en riant.

Il raccroche. Alors qu’il fait démarrer son moteur, il pense que la semaine prochaine il avait prévu d’aller pêcher des coques aux dunes de Keremma. C’est Annette, sa mère, qui l’amenait là quand il était tout petit. Ils habitaient Lesneven. Elle était documentaliste à la bibliothèque du Centre scientifique universitaire de Brest. À ce titre, elle était souvent en contact avec les chercheurs du CNEXO. C’est comme ça qu’elle a rencontré son père, en 1968. Le cancer du sein s’est déclaré début 2004, alors que Raymond, le père d’Enor, prenait sa retraite. Malgré la combativité d’Annette, le cancer a gagné, elle est décédée en 2005, à 59 ans. Alexine avait à peine 5 ans, elle se souvient peu de sa grand-mère. Son père avait été anéanti. Il refusait de retourner sur les lieux où il avait été si heureux avec sa femme. La pêche aux coques faisait partie de ces moments-là. Au contraire, Enor avait besoin de retrouver ces endroits, ces “ambiances-là”. Sans mélancolie ni même comme un pèlerinage. Il n’était pas croyant, comme ses parents, d’ailleurs. Non, il cueillait ces instants comme un moment de bonheur immédiat, l’esprit vide, concentré sur un plaisir simple. Bien mieux qu’une visite au cimetière. Cinq mois après le décès de son épouse, Raymond avait vendu la maison pour acheter un appartement à Brest. Il reconnaissait maintenant que cela lui avait sûrement fait du bien. Mais, à l’époque, Enor avait mal encaissé la chose, il pensait que c’était un coup de tête et que son père le regretterait et lui reprocherait plus tard de l’avoir laissé faire. Aujourd’hui, il sait que Raymond est aussi heureux qu’il peut l’être. C’est déjà beaucoup. On est samedi soir, il est encore tôt pour les chauffards du week-end mais il redouble de vigilance en arrivant à Brest. Il rentre quelques minutes plus tard dans les locaux du SRPJ.

V

Samedi 15 mars 2014 – 23 heures

Toute l’équipe est là. Pendant la pause pizzas, Enor les a observés. Leurs rires décontractés et les plaisanteries de la conversation facilitent la phase de travail qui les attend. Le lieutenant Ronan Canu est le plus jeune. Il est leur “ripeur”, comme on dit dans leur jargon, c’est-à-dire le dernier arrivé. Bizarrement, ou peut-être à cause de cela, à 29 ans, ce Normand d’Isigny est le plus sérieux de la bande. Il ne manque jamais de leur rapporter une boîte de caramels au beurre salé quand il va voir ses parents. Depuis cinq ans qu’il est là, le lieutenant Denis Bauzin a fait ses preuves. Mélanie et lui, avec leurs horaires difficiles, ont su s’organiser depuis la naissance de la petite Katell. Il est vrai que les parents de Mélanie habitent Brest et ne demandent pas mieux que de s’occuper de leur petite-fille. Dans des moments d’urgence comme maintenant, Denis va devoir faire appel à ses beaux-parents de nombreuses fois. Denis, véliplanchiste confirmé, s’accorde bien avec Luc. Leurs discussions tournent souvent autour de la météo, des nouveaux matériels, des dernières ou prochaines compétitions, car la passion du capitaine Luc Magdelain, natif de Quimper, est le surf. Passion heureusement partagée, mais ce n’est pas un hasard, par son amie Caroline. Tous deux passent leur temps libre à la pointe de la Torche, haut lieu de surf du département, et la pratique de ce sport, auquel il ne connaît rien, détermine la destination de leurs vacances. Ils n’ont pas d’enfants. Quant à la Vannetaise Aela Le Dévéhat, capitaine depuis peu, il croit savoir que cela fait deux ans qu’avec son compagnon Gilles, ils essaient sans succès d’avoir un enfant. À 33 ans, c’est peut-être ce qui explique les nuages de tristesse qui envahissent de temps en temps le beau visage de cette blonde aux cheveux courts. Discrète, réservée même, elle s’entend parfaitement avec Françoise, la deuxième femme de l’équipe. Françoise est la plus secrète de tous. Malgré la très bonne relation de confiance qui les unit, la porte se ferme gentiment sur les questions d’ordre personnel. Quand tout le monde est prêt, il lance la réunion :

— Bien, je résume. Aujourd’hui à 15 h 54, le cadavre de maître Richard Le Ny, 56 ans, avocat au barreau de Brest, du cabinet Abers Avocats Associés, a été découvert sur la table de la terrasse de sa résidence principale de Porspoder. Enroulé nu dans un fil de fer barbelé, il a été frappé de plusieurs dizaines de coups d’un objet contondant type bâton. Le crime a eu lieu entre une heure et cinq heures du matin. Il était seul dans la maison, sa femme étant à Royan chez ses parents. Il devait la rejoindre ce samedi. Ne le voyant pas arriver, elle a alerté la brigade de Ploudalmézeau. L’assassin, mais gardons en tête pour la forme l’éventualité de plusieurs personnes, avait placé un porte-clés en forme d’ours blanc dans sa main gauche. Le vol ne semble pas être le mobile du crime. Son portefeuille, avec ses papiers, ses cartes de crédit et du liquide, était dans la poche de sa veste, pliée au sol. La maison ne paraît pas avoir été fouillée. La porte-fenêtre de la véranda n’était pas verrouillée. Nous n’avons pas retrouvé son téléphone portable dans ses vêtements ni dans la maison. Pas non plus d’ordinateur personnel dans son bureau. À moins qu’il ne les ait oubliés à son cabinet, ils ont donc été emportés. Pourquoi ? L’oubli est possible pour l’ordinateur, mais je n’y crois pas pour le téléphone. Lors de la visite rapide du bureau, j’ai trouvé un courrier qui pourrait passer pour une lettre de menaces d’un groupe qui s’appelle Demain Bretagne.

Enor lit la lettre.

— Voilà. Le porte-clés est un indice certain, cette lettre n’est qu’une piste possible. Nom de code de l’assassin : Pluton. Je vous écoute, qui commence ?

C’est Aela qui attaque, la main gauche replaçant machinalement sa frange un peu sauvage sur le haut du front.

— Le barbelé, le porte-clés, l’heure et l’occasion, tout prouve la préméditation.

— Oui. Et une surveillance. L’assassin avait besoin de temps et devait savoir que la victime serait seule ce soir-là, ajoute Luc. Il lui fallait être sûr d’avoir plusieurs heures devant lui.

Enor approuve, mais demande :

— Et s’il était entré avec un ami ?

Luc secoue la tête.

— Pluton aurait remis ça à plus tard. Je ne pense pas qu’il était à un jour près.

Françoise intervient :

— Pluton a dû venir en reconnaissance plusieurs fois.

— Mais pourquoi Le Ny est-il sorti sur la terrasse ? interroge Denis.

— Peut-être a-t-on frappé à la porte-fenêtre de la véranda parce que la lumière était allumée dans le salon tout proche ? risque Ronan.

— Mais ça signifierait alors que la victime connaît son visiteur, et même suffisamment bien pour ne pas s’étonner de le voir frapper à la véranda et non à la porte. Je crois qu’on complique, là, répond Aela.

— Oui, mais il y a quelque chose dans cette idée, prolonge Enor. Reprenons. Pluton guette dans le parc. Il attend. La mort se situe probablement entre une heure et cinq heures. Cela signifie qu’en début de nuit, Le Ny n’est pas là…

Il est interrompu par Françoise.

— Donc il faut savoir où il était hier soir et à quelle heure il est rentré.

— Et Pluton sait qu’il va rentrer assez tard. Cela renforce l’idée qu’il l’a surveillé pendant un certain temps, acquiesce Luc.

— Donc, je rentre chez moi très tard, c’est le week-end, Ronan a pris la parole, la nuit est douce, je sors sur la terrasse, j’entends la mer et là, paf, je me prends un coup qui m’assomme et je me réveille ficelé sur la table.

Denis s’interpose :

— Mais comment Pluton sait-il que je vais ressortir, surtout s’il est tard, alors que le lendemain je pars tôt pour Royan ? On revient à cette question.

— Je crois que je le sais, Aela a un grand sourire, il sort fumer une cigarette tout simplement.

— Un autre point à vérifier, appuie Enor. J’appellerai Claude demain pour savoir s’ils ont trouvé un mégot de cigarette un peu long sur la terrasse et un paquet de la même marque dans ses poches. Car Pluton a dû frapper tout de suite. Il ne pouvait pas prendre le risque que Le Ny rentre dans la maison pour une raison ou pour une autre.

— Donc Luc a raison d’insister, confirme Françoise, Pluton est en surveillance depuis des jours s’il connaît à ce point les habitudes de sa victime.

Enor hoche la tête.

— Oui, tout va dans ce sens. Nous avons affaire à un tueur particulièrement organisé. On peut sans aucun doute éliminer le crime de rôdeur. Tout le monde est d’accord ?

Devant l’approbation générale, Enor poursuit :

— Le porte-clés, qu’est-ce que cela vous inspire ?

— Une signature, ça paraît logique, dit Luc.

— Si c’est un message à quelqu’un, répond Denis, la ou les personnes à qui il serait destiné comprendront tout de suite la signification du symbole de l’ours blanc.

— Oui, mais alors il faut savoir qui on a voulu tuer, rétorque Aela, l’avocat ou le mari ? Crime professionnel ou crime personnel ? Le porte-clés va à l’encontre de cette dernière option.

Françoise tempère un peu :

— On ne peut pas écarter l’épouse de nos suspects sur cette base. Son alibi est probablement incontestable mais elle pourrait avoir un complice.

Denis ne peut s’empêcher d’émettre un doute :

— Un amant ? Qui nous aiguillerait sur une fausse piste avec le porte-clés et un mode opératoire particulièrement cruel ? Ce serait quand même un peu inédit à ce point-là.

— On en apprend tous les jours. Mais est-ce que la couleur blanche de l’ours aurait de l’importance ? questionne Ronan.

— À quoi tu penses ? demande Enor.

Ronan hésite. Enor l’encourage :

— Vas-y, tu sais bien que l’objet de ces réunions est de dire ce qui nous passe par la tête et de faire le tri.

— Eh bien, l’ours blanc est un animal en voie de disparition. Certains écologistes se sont radicalisés et ceux qu’on appelle éco-guerriers existent en France aussi. Ils sont souvent isolés, dans de très petites cellules indépendantes. D’ordinaire, les écolos sont plutôt pacifistes, mais pas tous, regardez Notre-Dame-des-Landes…

— Non, ça n’a rien à voir avec les éco-guerriers, même s’il y en a parmi eux, l’interrompt Denis, Notre-Dame-des-Landes agglomère une énorme palette d’opposants différents, des plus radicaux aux habitants locaux modérés, en passant par une kyrielle d’associations ou collectifs. Ces groupes vivent plus côte à côte, en parallèle, qu’en symbiose. Ils ne se mélangent pas.

— Ce que je voulais dire, insiste Ronan, c’est que peut-être que maître Le Ny était intervenu dans un dossier écologique suffisamment sensible pour avoir déchaîné la rage solitaire d’un éco-guerrier qui se verrait comme un justicier et qui le fait savoir avec le symbole de l’ours blanc.

— Je retiens deux mots dans ce que tu dis, analyse Enor, rage et justicier. Ce crime montre une grande colère et l’ours peut effectivement faire penser à une question écologique. Rien d’autre là-dessus ?

Françoise, par une toux discrète, signale qu’elle veut ajouter quelque chose.

— N’oublions pas le mobile classique de la vengeance, que l’ours incarne peut-être. À nous de comprendre en quoi.

C’est alors Aela qui pose la question que tout le monde refoulait :

— Si le porte-clés a valeur de message, restera-t-il unique ? Pluton s’est peut-être investi d’une mission et il a établi une liste de victimes dont l’avocat n’est que la première. Si je me souviens de mes cours, les tueurs à message comptent plus loin qu’un.

— J’espère que tu as tort, en l’espèce, martèle Enor, sinon cela signifie que nous aurons beaucoup de mal à élucider cet assassinat en l’absence d’une série. Alors il faut faire vite parce que la victime suivante est peut-être déjà choisie. Rien n’empêche en tout cas d’aller voir dans les fichiers informatisés s’il y a déjà eu un crime similaire quelque part en France ou ailleurs. Bien, et pour la lettre de Demain Bretagne ?

Luc ricane un peu.

— J’ai du mal à croire qu’une exécution si bien planifiée soit l’œuvre de gens qui s’emparent d’un téléphone et d’un ordinateur et oublient la lettre qui va permettre de remonter jusqu’à eux bien en vue dans le porte-courrier. Cela ne paraît pas crédible, non ?

— En effet, non, enchérit Ronan, mais on a déjà vu plus maladroit. Par ailleurs, les disparitions des deux portables vont un peu à l’encontre du tueur en série. Si Pluton les vole, c’est qu’il craint qu’ils contiennent un lien avec lui. Ça ne colle pas.

— C’est léger, en effet, admet Enor, mais on va quand même contrôler cette organisation. Comme on n’a pas grand-chose…

La conversation se développe encore de longues minutes autour du nombre d’inconnues et de contradictions mises au jour. Puis, Enor conclut ces premiers échanges :

— Je crois qu’on a fait le tour pour aujourd’hui. Les questions sont nombreuses, voici le programme pour demain : Denis, Ronan et Luc, vous retournez à Porspoder dès demain matin. Faites une fouille plus systématique de la maison. Ne négligez rien. Reprenez l’exploration du jardin. Si ce que nous pensons est vrai, Pluton a guetté sa victime près de la terrasse. Essayez de trouver des empreintes, des bouts de tissu sur les branches basses, n’importe quoi qui puisse être un indice. Je ne crois pas au miracle du chewing-gum, mais inspectez chaque centimètre carré. Retournez aussi sur le sentier côtier. Ah ! Et puis, c’est marée basse autour de onze heures, jetez un œil sur les rochers, par acquit de conscience, des fois que l’ordinateur soit par là. Et l’après-midi vous poursuivrez l’enquête de voisinage.

Luc intervient :

— Mais les techniciens seront sûrement encore là demain matin.

— Vous ne piétinez pas leurs platebandes, bien sûr, mais ils seront surtout concentrés sur la terrasse et la lisière du parc.

Enor se tourne ensuite vers Aela.

— Aela, tu les rejoins pour quatorze heures, pour que vous soyez par groupes de deux. Il est important de savoir si quelqu’un a remarqué quelque chose d’inhabituel dans les semaines précédant le meurtre, un inconnu, une voiture, que sais-je encore ? Gardez vos questions ouvertes et observez bien la réaction des gens, Pluton pourrait aussi bien être un voisin. Une querelle quelconque. Interrogez tout le monde sur les rapports entre les Le Ny et eux. Profitez-en pour évoquer indirectement l’entente au sein du couple ; nous sommes dans un quartier assez huppé, ces gens-là se fréquentent, au golf ou ailleurs. Insistez sur la nuit dernière, quelqu’un parmi les très proches voisins a peut-être entendu la voiture rentrer ou a vu dans la soirée un homme ou une femme avec un sac se dirigeant vers le sentier.

— Et le matin ? Qu’est-ce que je fais ? demande-t-elle.

— J’ai un travail de recherche pour toi. D’abord ton hypothèse, contacte Claude Guitton et demande-lui s’ils ont trouvé un mégot de cigarette sur la terrasse, un paquet dans ses poches et s’ils sont de la même marque. Il nous faut de toute façon l’inventaire des poches.

— Et ensuite ?

— Qu’il nous fasse parvenir aussi un échantillon du barbelé, à moins que ce ne soit Yves qui l’ait, il faut essayer d’en retrouver l’origine. Ensuite, consulte les archives pour voir s’il y a déjà eu un meurtre avec le même mode opératoire dans le département, regarde sur le fichier SALVAC. N’oublie pas la dimension sexuelle, Pluton s’est acharné sur le sexe de sa victime plus que sur les autres parties du corps, on en a peu parlé, mais c’est peut-être un élément important. Fais aussi des recherches sur le porte-clés, les sites Internet de certains magasins montrent des photos, avec un peu de chance, tu tomberas dessus.

— Je verrai en premier le site d’Océanopolis, ce pourrait être dans leur boutique.

— Bonne idée.

Il reste Françoise qui a, comme chacun, un carnet et un stylo à la main pour noter les directives.

— Françoise, tu appelles madame Le Ny pour avoir le nom et l’adresse de la femme de ménage. Préviens-la que nous serons là à son arrivée à Brest pour lui poser quelques questions, nous irons la voir ensemble. Contacte l’aéroport pour obtenir une petite salle de réunion. Ce sera encore informel, elle pourra se rendre ensuite directement à Fouesnant. Si jamais elle voulait passer prendre quelques affaires chez elle, elle le fera sous le contrôle des gendarmes sur place. Il faut aussi qu’elle nous communique l’adresse de la sœur. L’après-midi, nous irons voir le bureau professionnel de maître Le Ny, préviens les associés. J’espère qu’on aura leur accord et que l’un d’eux sera disponible.

Un dernier regard à tout le monde.

— Plus de questions ?

Comme tout le monde reste silencieux, il termine :

— Bien, je crois que je n’ai rien oublié. Il est 1 h 05, la journée de demain va être chargée. Je propose qu’on se retrouve ici demain à 18 h 30 pour faire le point. (Il esquisse un sourire.) Bonne nuit à tous.

VI

Dimanche 16 mars 2014 – 1 h 15

Accompagné par la voix de Lou Reed qui chante Sunday Morning sur le premier disque du Velvet, ce qui est presque de circonstance vu l’heure, Enor se repasse les faits et les hypothèses dans la tête. Il est pressé de voir la veuve le lendemain. Il est peu de cas où l’être le plus proche de la victime, depuis parfois des décennies, n’ait la moindre idée sur les soucis, même professionnels, du conjoint. Cela arrive, bien sûr, mais c’est quand même rare. Quoique dans ces milieux… Il espère n’avoir rien oublié. Si les avocats ne lui mettent pas trop de bâtons dans les roues, la visite au bureau de Le Ny peut fournir une vraie piste. La veuve, le cabinet : les priorités. L’arme du crime l’intrigue également. Il s’aperçoit soudainement qu’ils n’en ont pas parlé pendant leur réunion. Il s’agit pourtant d’un élément matériel important. Tuer avec un objet contondant ne va pas souvent de pair avec la préméditation. L’arme blanche, oui, parfois, une arme à feu aussi, bien sûr. Mais le bâton… Il est clair que Pluton voulait que sa victime meure lentement. Quel genre de bâton cela pouvait-il être ? Le légiste pourra peut-être l’éclairer après l’autopsie. Mais la question principale reste la raison de cette torture. Il arrive chez lui, la barrière est ouverte. Dans le salon, après s’être servi un petit verre de Lagavulin, il feuillette Le Monde, qu’il avait un peu survolé dans la matinée. Mais il a du mal à se concentrer. Comme il sait qu’il aura du mal à s’endormir si vite, il prend son verre et sort sur la terrasse. Le ciel est un peu couvert, mais le vent faible. Il trouve qu’il fait un peu frisquet et se demande si le tueur a eu froid la veille. Il écoute un moment les bruits de la nuit, puis va se coucher.

Il se réveille à 6 h 30, le corps de Mariannig contre son dos, elle a le bras droit serré sur son ventre. Elle semble dormir profondément. Il dégage son bras, se tourne et lui fait une bise sur le front. Elle porte un tee-shirt « End of death penalty », « fin de la peine de mort », d’Amnesty. Elle en a toute une collection. Il prend une douche, puis expédie son café au lait en regardant la mer. Il entend un bruit derrière lui. Mariannig est là, souriante. Avec son tee-shirt et son short écossais, dans cet entre-deux du sommeil et du réveil qui met en valeur ses cheveux bruns mi-longs en bataille, ses yeux marron clair sous lesquels des taches de rousseur glissent de ses pommettes hautes jusque sur le nez, il la trouve belle, belle comme la femme qu’il aime.

— Je t’ai un peu attendu, hier soir, en rentrant du restaurant, mais je n’ai pas tenu le coup. Alors, une nouvelle enquête ?

— Oui. Un avocat. Ça risque d’être délicat. Tu as passé une bonne soirée ?

— Excellente. Je ne te demande pas quand tu rentres ?

— Je ne sais pas. Je dois voir la veuve en fin d’après-midi à l’aéroport, puis on fait le point à la boîte à 18 h 30. Sans doute plus tôt qu’hier.

Il pose son bol, s’approche d’elle et tous deux s’embrassent en une lente volée de baisers. Dans la voiture, il décide de mettre Elvis. Way down fait très bien l’affaire.

VII

Dimanche 16 mars 2014 – 8 h 30

À son arrivée au SRPJ, Françoise est déjà là, dans son bureau.

— Salut, passé une bonne nuit ?

— Oui, j’ai plutôt bien dormi. (Il sourit.) Deux ou trois heures. Bon, du nouveau ? questionne-t-il en accrochant son blouson de cuir.

— Je me suis dit que madame Le Ny n’avait peut-être pas trop dormi, elle non plus, ou alors qu’elle se réveillerait tôt. (Elle entre dans la pièce.) J’ai appelé à Royan. Malheureusement, elle a pris un somnifère dans la nuit. J’ai eu son père, qui ne connaît évidemment ni le nom ni l’adresse de la femme de ménage, il nous les communique dès que possible.

— Bon, attendons. Elle habite sûrement dans le secteur de Porspoder. Tu t’occupes des avocats ? Je vais essayer de joindre Didier Cluet, de la DCRI à propos de la lettre. Il me donnera bien quelques infos plus rapides que la voie officielle.

— Salut, vous ne prendriez pas un petit café ? J’ai encore besoin d’un, je crois.

C’est Aela qui vient d’apparaître, les traits un peu tirés. Elle se dirige déjà vers la machine. Ils lui emboîtent le pas.

— Aujourd’hui, j’aurais dû être à Vannes chez mes parents, dit Aela d’une voix songeuse, je voulais faire de la plongée.

— Tu fais de la plongée ? demande Enor, qui se dit en même temps que sa question n’est pas très fine.

— Oui, j’ai commencé il y a six ans, au club des Armoricains, à Vannes. J’ai eu mon niveau il y a deux ans. Mais ce niveau exige un encadrement régulier d’autres plongeurs, c’est ce que je fais.

— Mais sinon… tu plonges en solitaire ? s’inquiète Enor qui sait que la plongée est un sport dangereux.

— Oui, je préfère. Mais je suis très prudente, rassure-toi.

Son sourire est un peu pincé, mais Enor a eu le temps de voir son regard tourné vers Françoise, qui fait elle-même une petite moue. Il allait poser directement la question quand il entend le téléphone sonner dans son bureau.

— J’espère que ce n’est pas un journaliste. J’y vais.

— Commissaire Berigman, dit-il en décrochant.

— Berigman ? Christian Peyret. Alors quel est le programme de la journée ? La procureure ne m’en a pas dit beaucoup.

— Bonjour, Monsieur le divisionnaire.

Il lui fait un résumé détaillé de la situation et des tâches de chacun jusqu’à la réunion du soir.

— Hum, je n’aime pas beaucoup ça. Un avocat, une lettre politique, un tueur sadique, on va avoir toute la presse sur le dos et moi, la direction centrale. Il faut faire vite, Commissaire, il faut faire vite. N’oubliez pas le rapport et tenez-moi au courant. À ce soir.

Il raccroche aussitôt. Enor, son téléphone encore à la main, a un petit sourire. Il sait bien que le divisionnaire Peyret, nommé trois ans plus tôt à la suite du départ à la retraite de François Le Rouzic, son prédécesseur, ne rêve que de passer contrôleur général et de retourner à Lyon, sa ville natale. Autant les relations avec le commissaire Le Rouzic, grand flic respecté de tous, furent d’emblée cordiales, puis amicales, autant elles sont plus que tièdes avec son successeur. Personne n’aime les carriéristes, du bas en haut de l’échelle, pense Enor, car à un moment ou à un autre, ils sont inévitablement un frein au bon fonctionnement d’une équipe.

— C’était ?

Françoise entre dans le bureau, tendant à Enor son café, qu’il avait laissé.

— Le divisionnaire. Inquiet, comme tu l’imagines. Dis donc, appelle aussi Cardic pour avoir l’heure de l’autopsie. Denis a fait office de procédurier hier, il faut qu’il s’y rende. Qu’il revienne de Porspoder.

— J’y vais tout de suite.

Enor se lève, ferme la porte du bureau et compose un numéro de téléphone.

— Didier Cluet, j’écoute.

— Didier, Enor au bout du fil. Je ne te dérange pas ?

— Ah, salut, Enor. Non, ne t’inquiète pas. Chantal et moi sommes invités chez mon fils à Saint-Brieuc ce midi. On se préparait à partir parce qu’on veut faire un détour par Binic. Un pèlerinage amoureux. J’ai entendu dire que tu avais un meurtre un peu spécial sur les bras ?

— Oui, c’est pour cela que je t’appelle, histoire de gagner du temps. Mais je vais faire bref, les amoureux, c’est prioritaire. Le groupe Demain Bretagne, qu’est-ce que ça te dit ?

— Demain Bretagne ? Je les connais un peu, mais ce n’est pas moi qui les suis. De mémoire, c’est un groupe créé en 2005 ou 2006, je ne sais plus, dont les quelques dizaines de militants sont issues du Front national et des Identitaires ; il y a aussi des anciens du MNR de Mégret parmi eux. Plus quelques électrons libres. Les frontières sont assez poreuses entre eux, ils se connaissent depuis longtemps, certains depuis les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. Enfin, toujours est-il qu’ils se réclament de la lutte contre la mondialisation, l’impérialisme ou l’islamisme, mais derrière ce positionnement qui prête à confusion avec l’extrême gauche, on retrouve clairement le nationalisme, la lutte contre l’immigration, contre les homosexuels et le filigrane d’une hiérarchisation des races.

— Des néo-fascistes, quoi ?

— Oui. Un vieux proverbe chinois dit « Si un homme te paraît indéchiffrable, regarde qui sont ses amis. » Finalement, c’est pareil pour une organisation politique. Et là, leurs amis, c’est-à-dire ceux qu’ils invitent ou à qui ils rendent visite, ne laissent plus la place à la moindre ambiguïté. On retrouve aussi bien la Ligue du Nord lombarde, le groupe italien Casapound que l’UDC suisse, le Vlaams Belang de Flandres et d’autres encore, notamment issus du hooliganisme. Tu as compris. Cela pour te dire qu’ils ne sont pas nombreux, mais pas isolés non plus. Bref, c’est un carrefour idéologique où se retrouvent des nationalistes bretons, français, voire européens pour la défense de l’Occident. Ces derniers temps, ils sont en phase de scission, certains d’entre eux font parfois dans le local, comme la participation à la manif des Bonnets rouges à Quimper en novembre. Mais ils ont un problème interne de choix d’alliance qui recouvre des divergences stratégiques. Voilà, c’est un tableau rapide, mais en gros, on les tient à l’œil.

— Dis-moi, est-ce que tu les crois assez dangereux pour avoir organisé l’assassinat d’un avocat ?

— Franchement, ça m’étonnerait. Si tu me poses la question, c’est que tu dois avoir des éléments qui vont dans ce sens, mais je n’y crois pas. Ils ne sont pas dans cette perspective politique pour le moment. Mais, c’est vrai que dans une phase d’affaiblissement, certains individus se radicalisent et sont prêts à des actes plus violents. Cependant, mon expérience me souffle que ce serait plutôt le fait d’initiatives individuelles, un peu comme Brunerie en 2002 contre Chirac.

— Bon, je vois le tableau. Merci de ton aide. Amitiés à Chantal, et bonne journée.

— À ton service, salut et bon courage.

Enor, qui a noté rapidement les informations données par Didier, réfléchit à ce qu’il vient d’entendre. L’hypothèse d’un acte solitaire n’est pas nulle. Il faut vraiment leur rendre une petite visite dès lundi ; la lettre est une pièce à conviction même si la menace n’est pas flagrante. On frappe à la porte.

— Entre !

C’est Aela.

— Patron, je viens d’avoir Claude Guitton, ils ont bien trouvé un long bout de cigarette sur la terrasse, elle n’était presque pas consumée, mais un peu écrasée. Une gitane filtre, de la même marque que le paquet dans la poche.

— Cela confirme ta suggestion. Il sort pour fumer, Pluton l’assomme tout de suite, il marche sur la cigarette et l’éteint. Ça se tient. Et pour le reste ?

— Aucune autre empreinte que celles de Le Ny sur la lettre de Demain Bretagne, c’est tout. Je vais continuer mes recherches sur des crimes antérieurs similaires mais je n’ai rien découvert en Bretagne, puis je vois ensuite pour le porte-clés et le barbelé.

— D’accord. Fais-toi aider si nécessaire.

Aela croise Françoise en sortant.

— Yves m’a appelée pour m’informer que l’autopsie commence à dix heures, le temps pour Denis d’arriver de Porspoder. (Elle s’assoit sur le siège en face d’Enor.) J’ai réussi à avoir maître Frédéric Bonneau du cabinet Abers. En fait, il avait été informé de la mort de son associé par madame Le Ny. Il n’a donc pas été surpris de mon coup de fil. Il n’avait pas l’air enthousiaste à l’idée qu’on aille faire un tour dans le bureau de Le Ny aujourd’hui. D’autant qu’il est chez des amis à Guidel et qu’il n’avait visiblement pas envie de remonter si tôt.

— Attends, la coupe Enor, on assassine son associé, il le sait et ne pense pas qu’il est urgent de revenir sous prétexte qu’il est avec des amis ? Il se fout de qui ?

— C’est à peu près ce que je lui ai dit, plus poliment. Il n’ignore pas que les premières heures sont déterminantes pour l’enquête. Bref, il m’a dit qu’il avait prévenu leur troisième associée, maître Virginie Le Meur, parce qu’il savait qu’elle était à Brest ce week-end. Il se proposait de l’appeler pour l’instruire de notre demande, mais il souhaite que le bâtonnier soit présent.

— Mais ce n’est pas une perquisition ! On ne…