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Ce livre est le résultat de quatre voyages au Tibet. Le premier date de 2007, un été pour traverser ce haut plateau. Au milieu de ce périple pour rejoindre le Népal puis l'Inde, il y avait comme un goût d'inachevé. Que pouvons-nous saisir de cette région du monde alors que notre esprit est plein de stéréotypes ? En 2012, Sonia Bressler retourne au Tibet pour y passer un hiver et rencontrer les habitants de ce haut plateau. Un moment merveilleux de partages, de rencontres loin de la folie du monde, de sa vitesse de passage. Mille découvertes jalonnent ce voyage. Puis 2016 et 2019, deux voyages très courts mais tout aussi saisissants de beautés et de rencontres.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
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Avant-propos
Introduction
Revenir au Tibet
Partir à la recherche du véritable Tibet
Voir autrement le Tibet
Pensée orientale ver sus philosophie
2007, l’audace d’un premier voyage
2012, revenir au Tibet
Le Tibet vu par la presse en 2012
Découvrir le Tibet en 2012
2016, faire le point sur le développement du Tibet
Pourquoi s’intéresser au Tibet ?
Comment résoudre ce décalage de réalité ?
Comment négocier un "équilibre" entre tradition et modernité ?
La transformation du Tibet en un "Shangri-La" & problèmes de perceptions.
2019, le futur du Tibet
Pour comprendre le Tibet, il faut sortir de nos habitudes occidentales
Dessiner le futur du Tibet
Le Tibet un carrefour : un observatoire des savoirs
Le Tibet carrefour des diversités culturelles
Le Tibet et les Routes de l’avenir
Le Tibet & l’histoire
Le Tibet vu par Wikipedia
Le Tibet indépendant
Le « Grand Tibet » ou « Tibet des trois provinces »
La distorsion médiatique
Le cas du site « Géo »
Le site du monde.fr
Le site du point.fr
Le journal LaCroix
Le Tibet & l’ère de la post-vérité
Le Tibet un enjeu géopolitique majeur
Définir la géopolitique
Philosophie & Géopolitique
Une philosophie du corps-situé : une philosophie de terrain
Une philosophie géopolitique : le rejet de la pensée et de la Chine
Les traités inégaux (
不平等條約
)
Première guerre de l’opium (août 1839-août 1842)
Seconde guerre de l’opium (octobre 1856-août 1860)
La géopolitique britannique et le Tibet
Géopolitique contemporaine et le nom de l’Everest ?
De la géopolitique à la philosophie de guerre
Voyager & Découvrir le Tibet
Lynzhi (
林芝市
- )
Xiba (
西巴村
)
Le canyon du Yarlung Tsangpo
Trashigang (
扎西岗民俗村
-
Rencontre avec la famille Nyima
Bayi (
巴宜区
-
Le lac Basumtso (
八松錯
-
La forêt de Lulang (
鲁朗林海
)
Lhassa (
拉萨
-
)
La Kahta tibétaine
Le train pour Lhassa
La maison de retraite du district de Chengguan (
城关区
-
Au coeur de Lhassa
Le Potala (
布达拉宫
-
Deyang
Shar
:
la
cour
de l’est
Le
palais blanc
Le palais rouge
Le
troisième
étage (ou premier niveau sous la toiture)
Les trois chapelles du côté sud
Le
deuxième étage
(2
ème niveau sous le toit)
Au 3ème niveau sous
la
toiture ou premier étage
Le rez-
de-chaussée
ou 4ème niveau sous
la
toiture
Le Jokhang
L’hôpital universitaire
Rencontre avec Rigzin
La
médecine tibétaine
L’histoire de la médecine
tibétaine : le rGyud-bZhi
La
force des thangkas tibétains
L’art
de la
guérison
InterContinental Lhasa Paradise
Rencontre avec Tenzin
A voir dans les environs de Lhassa
Le lac Namtso
Le monastère Ganden
Le monastère de Sera
Le Monastère de Drepung
La route de l’Amitié
Le lac Yamdrok-Tso
-
⽺羊卓雍錯
)
Gyantsé (
江孜镇
-
)
Le Monastère Pelkhor Chode-
Le Kumbum
Le
grand temple
Shigatsé (
日喀則
-
)
Le train pour Shigatsé
Le monastère de Tashilhunpo
Le
temple de
Maitreya
Le temple de la victoire
Le mausolée du 10ème Panchen lama
Les
palais des Panchen lama
Le
tombeau du
4ème
Panchen lama
Le mausolée des 5ème au 9ème Panchen lama
Le
grand temple
Dans les environs de Shigatsé
Le monastère de Shalu
-
夏魯寺
)
Monastère de Rongbuk (
絨布寺
)
Monastère de Sakya
萨迦寺
)
Monastère Narthang
()
Le Mont Kailash ()
Lac Manasarovar
玛那萨罗瓦
)
Lac Rakshastal
-
拉昂错
)
Découvrir
Influence & organisation
Et si on plaçait la paix au coeur de l’influence ?
La Route de la soie comme vecteur de Paix
La Route de la Soie ou la peur occidentale d'un envahissement
Le XIX° siècle ou l'instauration des régimes constitutionnels en Europe
La Route de la Soie émerveille des écrivains
La Route de la Soie renaît : le "marché européen" a peur
La Route de la Soie ou la pacification du monde
Le Tibet & le futur de la Route de la Soie
Développer l’humanisme
L’éducation le long de la route
Développer une
nouvelle
économie
Portefolio
Linzhi (
林芝市
-
)
Lulang
La route pour Lhassa
Lhassa
Maison de retraite
Potala
Jokhang
Ce livre fait suite à mes quatre voyages au Tibet.
Le premier a eu lieu en 2007, un été sur ce plateau qui m’était alors totalement inconnu. Pourtant au milieu de cette longue traversée qui m’a fait rejoindre le Népal (pays que je connaissais déjà), il y avait comme un goût d’inachevé. Qu’avais-je vu ? Qu’avais-je compris ?
Il aura fallu attendre l’hiver 2012 pour partir à nouveau et rester plus longtemps. Cet hiver fut merveilleux car empli de multiples rencontres, d’histoires… Mille découvertes jalonnent ce voyage.
Puis 2016 et 2019, deux voyages très courts mais tout aussi saisissants de beautés et de rencontres.
Je tiens à souligner ici combien toutes les personnes rencontrées sont importantes pour moi. Chaque histoire qui m’a été racontée, chaque moment partagé sont gravés dans ma mémoire et dans mon coeur. Et c’est précisément à chacune des personnes rencontrées que je souhaite rendre hommage au travers de mes écrits. Il ne faut pas oublier que ce sont elles qui vivent au Tibet et non moi. « Je ne suis qu’une simple écrivaine » ai-je dit lors d’un Forum à Lhassa en 2019. Et c’est vrai, je suis une porteuse des mots, des histoires, je les transmets afin d’ouvrir les yeux des curieux.
Comme philosophe, j’analyse la situation de décalage dans laquelle nous nous trouvons en Occident entre un Tibet fantasmé et un vrai Tibet.
Cet ouvrage est donc une jonction entre le récit de mes voyages et l’analyse philosophique nécessaire à la compréhension du Tibet.
« Découvrir »… Quel doux verbe… mais que recouvre-t-il ? Selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales1, son apparition remonte au XIIème siècle. Découvrir signifie « révéler, montrer ».
En lisant ces quelques lignes, vous allez vous demander « à l’heure où n’importe quel satellite cartographie tout dans ces moindres détails, où les touristes filment tout, que reste-t-il à découvrir ? » C’est en effet une excellente question. Que pouvons-nous aujourd’hui découvrir à l’heure du tout technologique ?
Et bien justement, il y a tout à découvrir.
Ce « tout » est notamment constitué de cette part infime de notre humanité qui se nomme les qualités. Ce sont ces qualités qui nous relient les uns aux autres, tel un fil de de soie. Comment trouver les qualités, comment les révéler aux yeux des lecteurs, voilà ma mission.
Saisir les qualités des individus, des histoires, des paysages, des progrès ne peut se faire que si nous regardons l’humanité au plus près, si nous vivons avec elle son quotidien.
Pour « découvrir les qualités », il faut aussi lutter contre nos habitudes de pensée, nos certitudes. Cela signifie pour moi, lever le voile sur les discours occidentaux établis, enregistrés comme des certitudes.
Écrire quelque chose de nouveau sur mes voyages en région autonome du Tibet, revient à me plonger dans des souvenirs intenses. Dans cette région, il n’y a pas de demi-mesure. Chaque chose, chaque instant doit se vivre avec intensité.
Il faut donc prendre le temps de regarder les souvenirs avec force. Il faut repenser la puissance de la terre, la présence du ciel à portée de main. L’oxygène qui se raréfie, le bleu infini, les tableaux de lumières, les jeux des nuages, les tâches de couleurs, le bruit des drapeaux flottant au vent, les yaks, les chemins menant aux sommets, le lointain à perte de vue, le chant des moines, les fumées d’encens, les habitants allant et venant. C’est cela le coeur du Tibet : une palpitation de couleurs, une vibration de lumières.
Et puis, il y a sans cesse cette même question qui revient : que dire de plus sur cette région de Chine qui me fascine tant ?
Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de cette région autrement. Par le truchement des remarques qui m’ont été faites depuis mes voyages, par les questions soulevées au cours de discussions.
Ce livre arrive à un moment, où après mes quatre voyages, je décide de créer un nouveau projet pour explorer encore plus loin le Tibet et sa jonction avec une autre région autonome : le Xijiang. Il a donc la juste distance entre mes différences expériences au Tibet et l’espoir de nouveaux itinéraires. La fougue, l’énergie sont toujours là. Car, à qui veut bien l’entendre, cette région nous apporte cela : une connexion extraordinaire à la nature, à la force des éléments.
Comprendre le Tibet, c’est comprendre notre rapport au monde par le biais de notre corps. La terre est ici vivante, mouvante, susceptible de colères. Elle tremble, elle hurle, elle gronde, engloutissant les histoires humaines, transformant nos champs de vision et nos perceptions. Au Tibet (comme en Islande), nous sommes au monde différemment. Nous sommes, comme écrit le poète Guillevic « reliés à l’immémorial ». Se rendre au Tibet c’est comme « planer à travers les temps qu’ils soient de misère ou d’éblouissement ».
Écrire et parler du Tibet en France, c’est prendre un risque : celui de demander à tous les français (mais aussi bon nombre d’européens) d’accepter de retirer leurs oeillères. Il nous faut prendre conscience que notre vision est trop souvent liée à un amalgame de discours (dont ne mesure pas l’origine, ni l’importance).
Partout, on entend « nous défendons un Tibet libre »2. Mais qu’est-ce que cela veut dire un « Tibet libre » ? C’est une expression qui me fait penser à celle du « Tsunami financier ». C’est une expression devenue image manipulatoire. Parler du « Tibet libre », c’est parler de la création d’un état théocratique.
Qu’est-ce qu’une théocratie ? Faisons un peu d’étymologie, le mot “théocratie”, vient de deux mots grecs “Θεός (Theós)” pour “Dieu” et “κράτος (krátos)” pour “pouvoir”. En d’autres termes, une théocratie c’est un gouvernement par Dieu.
Donc si Dieu décide de voiler les femmes, de leur interdire l’accès à l’éducation, de les marier dès l’âge de cinq ans, de n’accorder du pouvoir qu’aux riches, d’établir que certains seront, par naissance, esclaves des puissants, alors la liberté sera ainsi définie. C’est aussi cela le « Tibet libre » et nous avons tendance à l’oublier.
Il est donc risqué de parler du Tibet moderne, comme d’une région de Chine. Une région puissante par sa taille, une région forte, une région humaniste par sa culture. Une région aux mille merveilles terrestres et célestes. Une région qui pourrait être amenée à être le poumon de la Chine, un lieu des énergies renouvelables, un lieu qui serait le prolongement et la continuité idéale du projet de la Route de la Soie.
Avant mon premier départ pour Lhassa (en 2007), une de mes connaissances, m’avait dit « tu vas être déçue, Lhassa ce n’est pas ce que tu crois ! » Cette phrase résonne encore moi, elle me procure toujours la même onde de choc pour deux raisons.
La première : comment peut-on présupposer ce que je vais penser, ressentir ? N’y a-t-il pas un paradoxe à dire à quelqu’un qu’il va être déçu par un lieu qu’il n’a jamais vu ?
La seconde raison c’est qu’à demi-mot, cela signifie, que, nous les occidentaux, nous devons continuer à penser le Tibet comme figé dans le temps et l’histoire. Vieille image de devoir se vêtir de peaux de bêtes, et se faire passer pour des mendiants pour entrer à Lhassa.
En me rendant au Tibet, j’ai pu comprendre combien notre imaginaire est coincé par tant d’a priori, par tant de discours établis. Nous en oublions les fondements même de notre savoir : l’expérience, le croisement des informations. Rien ne vaut l’expérience, le déplacement, les rencontres. Je garde un souvenir impérissable de ces enfants qui dans leur classe me disaient qu’ils voulaient être médecin, enseignant, agriculteur, bâtisseur de route, moine, etc. Ou encore ce pèlerin devant le Potala qui regardait avec sagesse l’évolution de sa région. Et cet homme si heureux d’être dans une maison de retraite alors qu’il aurait du errer et mourir sur les routes.
Un soir, du côté du Polar Manor, invitée à dîner dans la famille Lhapa Dunzhu, j’ai pris conscience de ma naïveté occidentale. Sous leurs sourires, ils masquent tous les deux un lourd secret celui d’une enfance sous la servitude de leurs parents. Assise chez eux, savourant des plats délicieux, je mesure la leçon qui m’est donnée.
Comprendre le Tibet d’aujourd’hui, c’est avancer dans la compréhension de l’histoire de la Chine et du reste du monde. C’est aussi se défaire des discours établis. C’est avancer dans une compréhension d’une géopolitique, encore très déséquilibrée car forgée par des idées occidentales, dont il faudrait avec sagesse remettre à plat les perspectives3.
Autant de raisons, qui me font dire que découvrir le Tibet c’est avant tout aller à la rencontre de ceux qui font le Tibet d’aujourd’hui. Ils sont étudiants, ils sont médecins, moines, enseignants, écrivains, peintres, poètes, guides, amoureux ou même rêveurs. Tous sont dans le mouvement du monde. Tous par leur présence, leur ouverture, nous enseignent ce qu’est la Chine aujourd’hui : un pays aux multiples visages, aux ethnies qui vivent ensemble, un pays qui réfléchit et s’inspire des bonnes pratiques, un pays résolument orienté vers le futur.
Autant de raisons qui font qu’il faut aller en Chine et au Tibet. Surtout pour bien comprendre la région, il faut y revenir, y rester, y vivre un peu afin de lever le voile sur notre méconnaissance de la région et y découvrir le véritable visage du Tibet comme de la Chine.
Ceux qui me connaissent, savent que je suis d’une timidité maladive. Cette timidité est en partie due à ma recherche de précision sur le langage. J’aime à trouver le mot juste qui corresponde avec « exactitude » à la situation, à mon ressenti. Chaque année, j’essaye de me « soigner » en donnant des cours dans différentes universités et écoles supérieures. Bizarrement dans une salle de classe, j’arrive à dépasser cette anxiété… mais je suis un désastre dans la parole en public. J’écris, j’analyse les discours mais les dire, c’est une autre histoire.
Cette précision a son importance, elle appartient à la philosophie du « corps situé » que je mets en place depuis quelques années. Nous devons prendre en considération les éléments de notre discours, les interactions qui le façonnent de façon consciente ou non.
Partir en quête du « véritable Tibet » peut surprendre, mais cette expression, pour moi, recouvre le fait de devoir ouvrir les yeux sur les principes d’un endoctrinement occidental doux, progressif, jamais remis en question ou trop peu. Joseph Nye évoque dans les années 1990, le soft power4. Il démontre ainsi que les États-Unis sont une puissance qui ne pourra pas s’effondrer car elle a réussi à entrer dans tous les foyers par de multiples façons (consommation, séries, films, réseaux sociaux…). Il introduit ainsi une nouvelle dimension dans la notion de « puissance » : la capacité de séduire et de persuader les autres États sans avoir à user de leur force ou de la menace.
Pour Joseph Nye, il s'agit d'une nouvelle forme de pouvoir dans la vie politique internationale contemporaine, qui fonctionne sur la persuasion : soit la capacité de faire en sorte que l'autre veuille la même chose que soi.
Selon Joseph Nye, le soft power ou la puissance de persuasion reposent sur des ressources intangibles telles que l'image ou la réputation positive d'un État, son prestige (souvent ses performances économiques ou militaires), ses capacités de communication, le degré d'ouverture de sa société, l'exemplarité de son comportement (de ses politiques intérieures mais aussi de la substance et du style de sa politique étrangère), l'attractivité de sa culture, de ses idées (religieuses, politiques, économiques, philosophiques), son rayonnement scientifique et technologiques.
Concernant les États-Unis cette notion de séduction était assez facile à mettre en place. Présents au sein des institutions internationales, les États-unis peuvent contrôler l’ordre du jour de ses débats, et donc de décider de qui est légitime ou non de discuter. Ainsi progressivement, à l’issue de la seconde guerre mondiale, il a été facile de figer des rapports de puissance.
Préciser cela ici a toute son importance, car comprendre les mécanismes de ce soft power ne peut se faire qu’en prenant conscience de son intrusion dans notre quotidien5.
Quand j’écris sur le Tibet, j’aime à déplier sous mes yeux cette fantastique carte de la Région Autonome du Tibet, achetée en 2006 à la librairie du Vieux Campeur. Depuis mon premier voyage, elle est rafistolée avec des morceaux de scotchs.
Je me souviens encore de la tête du vendeur me demandant ce que j’allais en faire. À l’époque, j’ai simplement répondu « traverser le Tibet ! ». À cet instant, j’ai bien cru qu’il allait s’effondrer. Sans doute a-t-il pensé que j’affabulais. Il a saisi la carte et m’a dit :
— vous savez que c’est dangereux le Tibet surtout depuis que la Chine a envahi le territoire.
À cette époque, je n’ai pas relevé cette phrase. Mais c’était une de plus, une parmi tant d’autres entendues. Si ces phrases étaient des perles, j’aurais de multiples colliers à vous montrer.
En Occident, particulièrement en France, le Tibet est un sujet sensible. D’ailleurs vous n’entendez que très rarement les français (qu’ils soient journalistes, étudiants, entrepreneurs, etc.) parler de la « Région Autonome du Tibet ». Nous sommes éduqués à évoquer le « Tibet ». Pour paraphraser Ludwig Wittgenstein c’est un « jeu de langage ». Pour bien comprendre cela, il faut revenir à sa théorie : un jeu de langage est toujours complet. Cela signifie qu’il constitue un système autonome au sein de la langue. Il fonctionne à sa propre manière, avec des termes et suivant des usages qui correspondent à la situation-type dans laquelle il se joue.
En d’autres termes, quand nous utilisons « Tibet » nous signifions que ce territoire est un pays à part entière et que la politique gouvernementale chinoise n’a rien à y faire. Tout cela est sous-entendu par un simple nom-expression. Ce nom recouvre tout un tas de symbole : la paix, la sérénité…
Culturellement en tant qu’occidentale, j’ai été élevée dans cette idée. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de contredire cette dernière, j’ai même adolescente sans doute dû signer des pétitions dans le sens d’un « Tibet libre ».
Si j’écris ces lignes qui peuvent surprendre, c’est pour montrer à quel point, nous avons besoin de l’expérience pour comprendre, pour nous renverser, nous situer, et finalement permettre à l’exercice philosophique d’exister.
L’exercice philosophique est, selon moi, un rapport d’étonnement au monde. Par notre présence, par nos sensations, nous expérimentons notre déséquilibre de notre être-au-monde. C’est ainsi que nous pouvons produire notre propre rapport d’étonnement sur ce qui nous entoure, nous façonne.
La structure de notre pensée est indéniablement liée à nos perceptions. C’est ce champ qu’il faut questionner. Notre perception du Tibet est-elle la bonne ? Pourquoi est-il si difficile d’en changer ?
Ici je vais vous raconter une anecdote : un soir d’été, j’étais à un dîner chez des amis, je revenais de Chine (pas du Tibet mais du Xinjiang), et un des amis me lance cette phrase
— J’ai lu ton livre Au coeur du Tibet, tu dis que des bêtises sur le Tibet !
Aussitôt la table s’enflamme et les convives crient dans tous les sens.
— Quoi ? C’est vrai ? Que dis-tu sur le Tibet ?
— Elle dit que le Tibet appartient à la Chine !
— Quoi mais c’est n’importe quoi, il faut te faire soigner, et la fuite du Dalaï-lama tu crois que c’est une invention ?
Notons que dix minutes sont passées, à la suite desquelles je prends enfin la parole. Et je pose cette question anodine :
— J’entends tout ce que vous me dites, mais qui parmi vous est allé au Tibet ou en Chine tout simplement ?
Évidemment personne n’est allé au Tibet autour de cette table, une amie s’est rendu en Chine mais il y a plus de 20 ans. Après ce constat, je souligne en une phrase :
— Donc savez-vous de quoi vous parlez ?
Évidemment tout le monde est vexé… mais personne n’a cherché à creuser le sujet avec exactitude. Toute la table a régi avec émotion. Et c’est à peu près toujours ainsi quand on évoque le Tibet.
Or, c’est précisément ici que nous devrions nous questionner. Qu’est-ce qui nous pousse à réagir ainsi avec émotion quand on évoque le Tibet ? Quelles sont les perceptions qui engendrent de telles réactions ? D’où proviennent nos perceptions premières : d’une expérience personnelle in situ ou bien par un prisme (médiatique par exemple) ?
Revenons à ma carte de la Région Autonome du Tibet. Depuis mon premier voyage, elle est abîmée, pliée, écornée. Mais ce n’est pas cela le plus important. Elle est écrite en trois langues : tibétain, mandarin, anglais. Déjà là, j’aurais dû me questionner, cette carte est fabriquée en Suisse, elle fait la publicité de nombreuses boutiques, associations qui défendent le « Tibet ».
Si nous n’y prêtons pas attention, cette carte est déjà l’indice d’une vision sur cette région du monde. C’est un prisme. Tout prisme perceptif a une incidence sur notre façon de voir ce qui nous entoure. Je ferai ici référence à un autre philosophe : Merleau-Ponty. Il écrit « La prétendue évidence du sentir n'est pas fondée sur un témoignage de la conscience, mais sur le préjugé du monde. Nous croyons très bien savoir ce que c'est que « voir », « entendre », « sentir », parce que depuis longtemps la perception nous a donné des objets colorés ou sonores. Quand nous voulons l'analyser, nous transportons ces objets dans la conscience. Nous commettons ce que les psychologues appellent l’«experience error », c'est-à-dire que nous supposons d'emblée dans notre conscience des choses ce que nous savons être dans les choses »6.
Dans cet ouvrage, je vous propose un voyage assez différent de mes autres ouvrages. Je vous invite à une réflexion plus philosophique sur la région autonome du Tibet. Un voyage qui s’articule autour de la découverte du Tibet. Une découverte au sens étymologique du terme, au sens de montrer, de révéler.
Ces quelques phrases, en France, vont sans aucun doute déclencher un scandale, vues depuis la Chine je n’ose imaginer ce qu’elles soulèvent.
Cependant, afin de montrer à quel point nous devons scruter nos jeux de langage, je citerai un article découvert ce matin dans le Courrier International7. L’article s’intitule « Tibet. Gare à la folklorisation ». Il s’agit d’une interview de Tsering Skaya issu du journal Himal Southasian.
Déjà le titre sonne comme un coup porté aux différentes mesures prises par le gouvernement pour développer le Tibet. L’interview est précédée de ces quelques lignes : « Par-delà la politique de développement des infrastructures et de valorisation par le tourisme, qu’advient-il du Tibet ? L’historien du Tibet Tsering Shakya fait le point ».
Nous avons deux fois le mot « Tibet », trois si nous comptons le titre. Cela fait beaucoup vous ne trouvez pas ? Et évidemment, nous voyons bien dès le départ où l’article va nous mener.
Alors naïvement nous allons lire la courte biographie Tsering Shakya et nous trouvons ces mots « Historien de référence sur le Tibet, né en 1959 à Lhassa, il s’est enfui en Inde avec sa famille en 1967, en pleine Révolution culturelle (1966-1976). Diplômé de l’École des études orientales à Londres, il est l’auteur de The Dragon in the Land of Snows. A history of Modern Tibet since 1947. »
À la lecture de cette biographie, qui mettrait en doute ce qualificatif « Historien de référence sur le Tibet » ? Ce label posé impossible de remettre en question le jugement de cet historien.
Cependant, il serait intéressant de le décortiquer et à le confronter aux lignes suivantes de sa biographie « il est né à Lhassa, il s’est enfui avec sa famille en Inde », ne serait-ce pas là un prisme culturel soigneusement entretenu ? Ce fameux point aveugle dont parle Maurice Merleau-Ponty ? Ne connaissant pas personnellement cet homme, son histoire, je ne peux répondre à ces questions. Cependant il aurait été intéressant que le journaliste qui l’a interviewé le lui les pose.
Au travers de ce livre je vais chercher à mettre en évidence, les mécanismes par lesquels, nous, les occidentaux, sommes invités à considérer d’emblée le Tibet comme une région hors de Chine et à ainsi voir négativement tous les efforts entrepris.
Évidemment, j’y glisserai des paysages, des lieux, des rencontres, des bribes de conversations, des articles. Tout ceci constituera une matière qui deviendra la vôtre pour comprendre que nous devons travailler à faire connaître le Tibet de l’intérieur, à faire témoigner ses habitants, à raconter leurs histoires afin donner à voir le Tibet d’aujourd’hui. Procéder ainsi, c’est une façon de rendre hommage à ce qui fait la richesse de la Chine aujourd’hui : sa diversité culturelle, ethnique…
1 L’étymologie du mot « découvrir » est accessible en ligne à l’adresse suivante : https://www.cnrtl.fr/etymologie/découvrir
2 En France, comme dans de nombreux pays européens, il est possible de trouver des sites défendant cette idée d’un « Tibet libre ». Sur les sites « Free Tibet - Tibet libre » ou encore « Tibet France Tibet », l’histoire est présentée comme la défense d’un peuple opprimé… Mais il serait temps de lire ces sites en regardant les archives ouvertes de la CIA, où l’on découvre l’enjeu géostratégique pour les États-Unis d’empêcher l’émergence économique et politique de la Chine - les archives sont accessibles en suivant le lien : https://www.cia.gov/library/readingroom/search/site/Tibet
3 cf. Sonia Bressler « Philosophie(s) & géopolitique(s) », in Femmes et Géopolitique(s), revue AFFDU n°266-267, éd. La Route de la Soie - Éditions, juin 2019.
4 J. Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990
5 Je vais ici évoquer mon cas, c’est la première fois que je le fais. Mais c’est important pour comprendre mon propos sur le « soft power ». En février 2005, après l’obtention de mon doctorat de philosophie et d’épistémologie, il m’a été proposé de participer à la bourse de la Fondation Marshall. Dans ma naïveté de l’époque, je n’ai pas fait de recherches particulières sur cette fondation. J’étais simplement surprise de cette proposition, j’ai donc passé des entretiens auprès du directeur de l’Institut Montaigne (www.institutmontaigne.org/), et auprès d’une journaliste grand-reporter du journal Le Monde (www.lemonde.fr/). Je suis arrivée seconde car pas « assez show off ». En effet, je tenais qu’à rencontrer deux intellectuels aux États-Unis à savoir Noam Chomsky et Susan Sontag. Il m’a fallu des années pour tisser les liens entre « volonté de puissance », « endoctrinement », « liens financiers » et « orientation des opinions occidentales ». À la suite de ces entretiens dont je n’étais pas convaincue du tout, en mai 2005, j’ai donc décidé de prendre un train et de me rendre en Chine, ce pays dont j’ignorais tout et dont il était quasiment interdit de parler…
6 Cf. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, I, la sensation, éd. Gallimard, collection Tel, page 11
7 cf. Courrier International - n° 1453 du 6 au 12 septembre 2018, page 18.
Afin de comprendre ma démarche, il me semble pertinent d’expliquer en quelques lignes mon premier voyage au Tibet, même si je l’ai déjà un peu fait dans mon précédent livre Voyage au coeur du Tibet.
Nous sommes en 2007, à cette époque, je suis à la fois responsable de programmation du Festival International de Films de Femmes et pigiste dans des rédactions. Cela fait deux ans que j’ai mon doctorat de (philosophie et d’épistémologie). À cette époque, je ne voulais pas enseigner, je me trouvais trop jeune au sens où je ne m’étais pas assez « confrontée » au monde. J’avais ainsi choisi de travailler en entreprise et de poursuivre mes recherches de façon indépendante.
En 2005, et comme bon nombre de français la culture chinoise m’était inconnue. Elle se mêlait pour moi d’ignorance et de croyances. Assise en ce petit bar d’un centre commercial à Pékin, en découvrant la puissance du piment dans la soupe, je me suis mise à considérer que ma pensée allait de travers. En essayant de retirer un à un ces piments frais, en découvrant le goût du choux chinois, je remonte le temps de mes idéaux.
Née au moment des chocs pétroliers, des premières chutes économiques, j’appartiens à cette fabuleuse génération dite X. Nous étions tous condamnés à être sans avenir. Pas de boulot, les guerres, la maladie en prime (le sida, le cancer), le développement de la « mal bouffe », tout indiquait la fin du bonheur et de la jouissance. Pour y remédier, de nouveaux dogmes ou de nouvelles croyances ou fantasmagories liées à l’espace sont apparus. L’ailleurs engendrait ses mythes et ses héros.
Que dis-je ses super-héros ? Face à la nation en danger, la seule solution était donc le super héros, solitaire et venu de l’espace. Son rôle : balayer d’un revers de main le mal.
En parallèle naissait ou plutôt se développait Internet, un lieu sans lieu où toutes les informations pouvaient se trouver, s’échanger sans aucune certitude de contenus. L’espace est devenu un terrain de jeu, aux idylles faciles, aux séparations évidentes, aux joies immédiates. Tout se remplace avec rapidité, particulièrement le savoir, l’information. Rien dans l’histoire n’est irremplaçable. Où se situe alors la philosophie ? Elle semble se perdre entre des idéaux immédiats, entre des fréquences de hasard. Le temps n’est plus à la réflexion, il est dédié à l’occupation de l’espace médiatique. L’avenir est grand mais pour cela il faut sortir de cette ère du vide.
Il est intéressant de voir qu’à la suite de l’obtention de mon doctorat tout me poussait à me rendre aux États-Unis. C’était la logique même. Mais j’ai préféré faire un pari fou : prendre un train pour aller le plus à l’Est possible. Et l’Est, c’était Pékin.
Ce voyage a profondément modifié ma vie, ma trajectoire. Ce déséquilibre m’a poussé à interroger l’origine de mon savoir (de mes certitudes). Tout cela je l’explique dans mon récit Paris, Moscou, Pékin.
Quand j’évoque le déséquilibre, nous devons regarder notre marche : marcher c’est constamment tomber et se relever. La philosophie cela doit être cette remise en question permanente en lien avec le flux de nos perceptions. Nous devons nous mettre en déséquilibre pour mieux comprendre, afin de mieux chercher le sens.
En France, la philosophie un très vilain mot. Enfin, aujourd’hui ce n’est plus tout à fait exact. Il y a mille philosophes invités dans tous les médias. Mais sont-ils pour autant des philosophes ? Là encore je vous invite à réfléchir au prisme par lequel le public les considère comme tels. Comme le soulignait Henri Bergson les mots sont des étiquettes posés sur des choses.
Nous sommes à l’ère du marketing, et la philosophie française, européenne n’y échappe pas. Mes différents voyages en Chine m’ont fait prendre conscience qu’il nous faut regarder les choses sous plusieurs angles avant de se positionner. C’est avec la philosophie que je voyage dans le temps et que le quotidien. Elle est devenue mon terrain de jeux et d’expérimentations.
Ma première rencontre avec la Chine a révélé cela.
Mon retour de Pékin a été un déchirement. Paris était devenue oppression, système de pensée binaire. Pour sortir de la géographie philosophique imposée par Kant, il faut reprendre l’étude des savoirs et voir ce qui compose les idées des auteurs. Sans doute Kant a-t-il proposé une géographie de la pensée, une sorte de cartographie européenne pour répondre à une demande universitaire.
En philosophie la grande question demeure pour moi « qu’est-ce que dire ? » De cette interrogation primordiale j’en suis venue à mes sujets fondamentaux qui la sous-tendent : l’intuition, la sensibilité, et donc les qualités (sont-elles purement objectives ou bien subjectives ?).
Le temps et l'espace deviennent alors des terrains de jeux sensoriels. Ils s'épousent, divorcent, finissent par s'emmêler non dans une frustration pragmatique mais dans un élan poétique. Et je retrouve ici cette notion qui ne me quittera jamais et sur laquelle je travaille encore : le mouvement (que je nomme errance aussi parfois).
Il n'a pas seulement un sens mécanique. Il est intuitif imperceptible et pourtant bien présent ! Expliquer cela à des universitaires il y à plus de dix ans en arrière était un défi de taille. Mes camarades me taxaient de tous les noms.
Pourtant je n'ai pas failli, et peu à peu je me suis tournée, avec étonnement, vers les textes issus des "pensées orientales". En 2000, ni le confucianisme ni le taoïsme n'apparaissaient comme des philosophies (au sein de l’université). La philosophie est grecque. Pas de discussion possible.
