Dernière pelletée - Claire Mathys - E-Book

Dernière pelletée E-Book

Claire Mathys

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Beschreibung

Le vieux fossoyeur veille sur ses morts et apprend au jeune Luke, son futur remplaçant, les secrets de famille de certains disparus. Par bribes, il lui distille des mystères parfois sordides. Par morceaux, il reconstitue le parcours dramatique d’un clan fermé.

En contrepoint, on profite des remarques des trois « Diolen». Ces trois soeurs suivent les enterrements et font bénéficier l’entourage de leurs réflexions désarçonnantes, piquantes et judicieuses pour qui sait entendre.

Aussi grave et douloureuse que soit l’histoire de cette famille nombreuse, le récit à plusieurs voix la reconstitue dans le comique (in)volontaire des remarques des protagonistes. Et le lecteur s’aperçoit qu’un cimetière n’est pas si muet que ça.

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Seitenzahl: 143

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Pour Mimie, sans qui ce livre n’aurait jamais existé.

Sur le bord du monde il y’a des enfants qui marchent

Ils sont fragiles et doux comme des brebis

Que le loup va dévorer et puis voilà que

Viennent des troupeaux d’endoctrineurs,De détourneurs, d’abuseurs, de dévieurs et

L’enfant n’aspire plus à être lui-même

Et l’enfance se perd et se noie dans la mer

Sur le bord du monde marchent des enfants

Il ne faut presque rien pour qu’ils tombent dans l’abîme

Précipités hors d’eux-mêmes.

Julos BEAUCARNE

1.

S’informant du métier de fossoyeur, mon successeur s’accroche à mes basques comme le défunt à son passé. Instinctivement, ma visite guidée nous conduit vers l’endroit du cimetière où dorment les enfants. De petites dalles, placées autour d’une grande, évoquent des tout-petits pétrifiés, réfugiés dans le giron protecteur de leur mère. Aux pieds de la tombe de Dame Pétronille reposent ses jumeaux.

– En compulsant les registres, je me suis aperçu que seul l’enfant âgé d’une semaine existait à l’état civil. L’autre, mort au soir de sa première journée, n’y est pas inscrit. Sa vie de nouveau-né n’a été qu’un hoquet, comme son prénom, Jean-Jean.

– Cette mini pierre grise est la seule trace de son passage ici bas, alors !

Luke s’empare de ma balayette et doucement brosse la stèle comme on coiffe la longue chevelure d’une enfant. Un ange passe. Les dates suscitent notre révolte face à l’injustice du destin de composter ainsi de petits bourgeons humains à peine éclos.

Plus loin, une tombe pareille à un lit cage, avec son haut pourtour en fer forgé, laisse dépérir une poupée en son milieu. Cette dernière attend à jamais la fillette qui tant de fois lui a tendu les bras.

À sa droite, un monticule fleuri de tulipes en plastique évoque une butte de sable garnie, comme à la plage, de fleurs en papier de soie.

– Tu vois, Luke, chaque matin, quasi inconsciemment, mes pas me conduisent ici, au « paradis », où l’exposition sud du cimetière donne de l’éclat aux gisants. Je viens m’asseoir auprès de Pétronille 1925-1995. Cette ménagère était une Dame. Simple mère au foyer elle était cependant une Dame extraordinaire.

– Comment connaissiez-vous cette femme, Monsieur Jacobin ?

– Dès le premier enterrement que tu suivras, tu comprendras.

Dans le cortège, assistant assidûment à chaque funérailles, trois sœurs font leurs commentaires à mi-voix sur la vie des défunts. Ces trois Grâces, toujours habillées de leurs vêtements de deuil en diolen, n’ont pas d’âge.

Tu les reconnaîtras, elles portent toutes trois une robe identique. Le même camaïeu de gris, la même taille, le même modèle. La plus grande, mince, porte la sienne trop courte. La deuxième, petite, la revêt trop longue, quant à la troisième, rondouillarde, elle la gante trop étroite.

Hormis le gabarit de ces trois Grâces, leur caractère typé les différencie davantage. La Grande, compatissante, fait preuve d’une intelligence médiatrice. La seconde, une Demi-portion, tient une conversation réduite. Ses propos lapidaires, martelés comme des coups de burin sur la pierre, sont à la fois laconiques et sentencieux.

La Ronde engrange tout, les kilos, les on-dit et les non-dits.

Rien ne lui échappe, si ce n’est, régulièrement, un chapelet de pets malencontreux. Son regard perce les signes les plus fugaces. Son nez hume les secrets. Ses doigts grattent jusqu’aux sous-entendus.

À chaque souffle, elle extirpe les humeurs d’outre-tombe et m’informe gracieusement sur les vies claquemurées.

Il y a sept ans, j’enterrais Dame Pétronille. Comme à chaque fois, j’accompagnais le cortège me plaçant à portée d’oreilles des trois Diolen.

2.

Nous sommes mi-juillet. Il fait chaud. Sept cents personnes viennent d’assister à la messe d’enterrement de Dame Pétronille. Celle-ci compte tant d’enfants et de petits-enfants que les copains, les voisins, les cousins, bref tous dans la commune, l’appellent « Bonne-Maman Pétronille ».

Sous le porche de l’église, ses enfants sont là à recevoir les condoléances.

Jean 1,

Jean 2,

Marie 3,

Un écart libre évoque Jean 4 et 5

(la première paire de jumeaux décédés),

Marie 6,

Marie 7 et Marie 8

(les jumelles ne se ressemblant pas plus que deux cousines),

Jean 9 et Marie 10 (la troisième paire de jumeaux),

Marie 11,

Marie 12,

Jean 13 (dit aussi Jano tiesse di bos1, tant il est têtu), Marie 14,

Marie 15,

Marie 16.

Et plus personne, plus rien…

On ne nomme jamais les enfants de Bonne-Maman Pétronille par leur prénom composé, mais par sa première partie « Marie » ou « Jean », suivi d’un numéro allant de 1 à 16, les resituant ainsi dans la fratrie.

Sur le parvis, une bonne moitié de l’assistance quitte l’église pour suivre le corbillard. Une procession aussi importante, lambinant à travers l’ancien et le nouveau cimetières, invite à de nombreux bavardages.

– Ce train de sénateur nous permettrait de conter la vie de Pétronille de A à Z.

La raillerie de Diolen-la-Ronde engendre aussitôt une idée saugrenue, un passe-temps jamais pratiqué jusqu’ici. Les trois Grâces décident de dérouler l’alphabet en un long cortège d’anecdotes. Des faits non chronologiques ponctuent ainsi le chemin qui mène au Golgotha de cette existence qui s’achève.

À comme… B comme… C comme…

– Les septante années de Pétronille n’ont pas été un long fleuve tranquille.

Commencer par le A de son accident, revient à évoquer l’événement qu’elle vécut alors qu’elle était enceinte de Marie 16 :

Les quatre plus grands enfants étaient pensionnaires, Pétronille conduisait les neuf derniers à l’école. Sur le chemin du retour, ses freins avaient lâché. Traversant la grand-route de part en part, la camionnette avait embouti plusieurs voitures.

Après un mois d’hospitalisation, seuls ses proches pouvaient la visiter, tant son état était préoccupant. Jano « tiesse di bos », à l’écart, accroupi dans un coin de la chambre maintenue obscure, chantonnait doucement pour sa maman :

… Comme c’est dimanche aujourd’hui

Tu peux dormir jusqu’à midi

Et pourquoi pas jusqu’à lundi

Tu as enfin trouvé ton lit

Mamina, Mamina …1

Elle ne souffrait d’aucune fracture, juste d’une commotion cérébrale et d’un épuisement incommensurable. Plusieurs poches de sang lui avaient été transfusées pour juguler l’anémie et la ramener à flot. On craignait un accouchement prématuré. Pétronille acquittait la huitième mensualité de sa dernière grossesse. Son bébé promettait d’être vigoureux mais l’état d’extrême faiblesse dans lequel elle s’enlisait, assombrissait le pronostic de sa propre vie.

Moi qui suis grande, je me faisais toute petite dans ma robe en diolen et assise à son chevet, je l’avais entendue chuchoter : « Les freins ont été sabotés par mon mari. ». Incertaine de la bonne compréhension de sa confidence, j’avais mis cet éventuel aveu sur le compte d’un désespoir momentané.

Les poings serrés, plus de colère que de tristesse, les yeux ourlés de larmes et de vengeance, La Grande Diolen laisse s’écouler un goutte à goutte de ressentiment sur le bout de ses chaussures.

– Un jour les enfants vengeront leur mère… maugrée La Petite.

Diolen-la-Ronde, désignant la benjamine bien vivante dans le cortège, ajoute :

– Marie 16 est une écorchée vive. Toute la révolte de sa mère doit lui avoir été transfusée pendant sa grossesse. Je ne connais aucune femme, ici-bas, aussi ulcérée que cette fille-là. L’injustice à laquelle Pétronille n’a pas pu se soustraire est à la source de cette rage qu’elle combat avec hargne.

Pensives les trois sœurs observent un silence, puis enfin évoquent les biberons.

– Je me souviens de Pétronille et de son organisation sans pareille, ses premiers enfants étaient encore petits.

Petits… , tout petits, insiste La Grande Diolen, car l’aîné des neuf enfants, qu’elle avait à cette époque-là, n’avait que sept ans.

Toujours seule pour les coucher, elle usait de stratégie. Pétronille lavait les enfants et les mettait en pyjama dans la cuisine. Dans cette pièce bien chauffée, elle transvasait facilement l’eau chaude des casseroles dans la bassine galvanisée. Les grands aidaient les petits. Jean1 préparait six biberons de lait dont cinq iraient dans un petit panier en cuir.

Quand tout était prêt, avec la dernière-née sur les bras, Pétronille montait l’escalier et déposait le sixième biberon sur une marche devant elle. Telle une carotte faisant avancer l’âne, ce biberon servait d’appât aux cinq plus jeunes larves empaquetées dans leur chaud surpyjama.

Arrivée en haut, elle commençait par coucher la dernière, lui calait des coussins dans le dos et sur les côtés, lui mettait un biberon dans la bouche, bien tenu par un oreiller, puis commençait la distribution aux autres.

D’abord aux jumeaux d’un an partageant une même couchette, ensuite aux fausses jumelles de deux ans dans le lit voisin, et enfin, le sixième biberon, à la blondinette de trois ans et demi dormant avec Marie 3. Jean 1 et 2 se couchaient seuls. Pétronille couvrait et embrassait chaque enfant puis reprenait les petites bouteilles vides. Éteignait. Descendait. Les enfants savaient : pas question de broncher, Maman est fatiguée.

– Tu aurais pu aider Pétronille en t’occupant du bébé, invective La Rondouillarde.

– Je lui ai proposé, mais elle a refusé. Le bébé n’ayant que huit semaines, elle craignait de mauvaises habitudes pour les jours suivants, quand elle serait seule.

– Bourreau d’enfants… postillonne La Demi-portion.

Sur les allées fraîchement rechargées de gravillons, les pattes de ces chenilles processionnaires s’enfoncent dans l’épaisseur du gravier et ralentissent sensiblement le cortège.

– Quel travail de cochon, grogne Diolen-la-Ronde, ces petits cailloux détruisent mes talons.

Le mot cochon relance les souvenirs de La Grande Diolen qui, décidément, fréquentait beaucoup Bonne-Maman Pétronille.

– Un jour, alors que je voulais lui acheter des œufs, je ne l’ai pas trouvée à la maison, mais à la porcherie.

Adolescent, Jano « tiesse di bos », contre l’avis de son père, avait aménagé au milieu de la prairie une construction solide où sa mère entassait les farines et les granulés destinés à compléter l’alimentation de ses cochons.

Pétronille, en bonne fille de ferme, utilisait les revenus de cet élevage porcin pour payer les frais de pensionnat.

La truie appelée Philomène mettait bas quatorze porcelets à chaque portée. Sans les revenus procurés par cet animal, l’éducation et l’instruction de ses enfants auraient été mises à mal, tant chaque petit sou comptait.

Pétronille ne cessait de dire à ses enfants : « Mettez-vous quelque chose dans la tête, c’est le seul bien qu’on ne vous prendra jamais. » Pour les filles, elle insistait davantage : « Ayez un diplôme qui débouche sur un beau métier, surtout ne soyez jamais dépendantes de votre mari. » Elle parlait en connaissance de cause.

Quand les petits cochons étaient à point, elle les vendait et gardait quelques bas morceaux au congélateur, pour sa famille.

Les garçons tuaient, les filles empaquetaient, Pétronille faisait du boudin, de la charcuterie, tout était mis à profit. Jamais durant les études des enfants, elle n’aurait pensé à se défaire de Philomène.

Le jour des œufs, je l’ai vue dans le froid, deux seaux au bout des bras, des rats qui fuyaient çà et là et elle qui chantait :

… Tu en auras porté des seaux

Ils étaient lourds, ils pesaient trop

Á la rivière coule tant d’eau

Qu’elle fait des rides sur ta peau

Mamina Mamina…

Je me suis dit : « Rien ne l’arrêtera, elle ferait tout pour ses enfants. »

Dans l’allée, La Petite Diolen s’arrête et se mouche.

Entre chaque rafale, je perçois faiblement :

– Honnêtchi… , couragchi…, persévérachi…

Un peu plus loin, perchée sur ses talons aiguille comme un coq jaloux dressé sur ses ergots, j’entends La Ronde ergoter :

– Un beau métier ! Un beau métier ! Pour avoir privé Pétronille de diplôme, la guerre a eu bon dos…

*

Luke interrompt ici l’évocation de l’enterrement :

– Diolen-la-Ronde est culottée, ce n’est pas le diplôme qui fait la personne !

– Je sais, Lucky, je sais. Mais La Ronde enviait l’autorité naturelle de Pétronille. Elle a exercé son rôle de maman et de pédagogue avec efficacité. Ses enfants ont tous achevé des études, connaissent la valeur des choses et se montrent reconnaissants. Sa vie durant, ils ont été sa raison de vivre et sa fierté.

– Et vous, Mr Jeannot Jacobin, vous pensez quoi de moi qui n’ai pas de certificat !

– Je ne sais pas, Gamin. Tu es chacal ou girafe ?

– Je suis lion. Pourquoi ?

– Je ne te parle pas de ton signe zodiacal, mais du comportement que tu adoptes face à la vie. Ou tu es chacal et tu mords, tu agresses dès que tu te sens menacé, ou tu es girafe et, de toute ta hauteur, tu observes, tu prends du recul, tu réfléchis et puis tu agis.

– Je ne vous comprends pas !

– Lors des enterrements, tu verras des gens accablés, révoltés, dépressifs ou agressifs. Ils ne sont pas ce qu’ils paraissent être, ils sont sous le joug de la tristesse, de la colère, de la fatigue. La girafe s’en apercevra, le chacal pas.

Pendant la conversation, Luke, assis au pied d’un cèdre du Liban, regarde au-delà de ses mains qu’il fixe. Ses doigts voyagent sur la terre, fourragent le terrain, entassent le terreau. Je l’invite à me rejoindre sur la dalle de Dame Pétronille :

– Tu veux connaître la suite de l’enterrement ?

– Ok, mais avant … les freins lors de l’accident… info ou intox ?

– Peu importe, Gamin. Maintenant, rendons-nous il y a sept ans, même âme, même trio, même cimetière…

1. Tiesse di bos : Tête de bois, en wallon

1. Mamina : Chanson de Dalida

3.

Le cortège est arrêté. La seule gerbe de fleurs ornant le corbillard a glissé sous le châssis. Cet incident confirme le bien-fondé des dernières volontés de Pétronille, qui s’est toujours insurgée contre le commerce de la mort : « Les personnes désireuses de faire un geste sont invitées à verser leurs dons en faveur des handicapés de l’Institut Médico-pédagogique dirigé par Jean 1. »

Sans l’esprit généreux et pragmatique de Pétronille, le défilé aurait pris des allures de corso fleuri.

Dans l’attente de la remise en route du cortège, les commères s’adossent au muret. Diolen-la-Ronde se tourne vers les autres et baragouine :

– Evoquer le D de l’alphabet, dans un cimetière, suppose de parler de Dieu.

– Bonne-Maman le cuisinait à toutes les sauces, intervient La Petite.

– Malgré cela elle était assidue à la messe, souligne la Grande.

– Sa présence à l’église n’était que corporelle et encore, une présence toute relative, rectifie la Ronde. Jamais elle n’arrivait à l’heure à l’office, elle triait son sac à main pendant la collecte et s’endormait durant toute l’homélie. Pour vivre si peu la célébration, l’existence urbi et orbi de Dieu aurait dû lui permettre de rester chez elle où elle aurait été plus près du ciel !

– Cela lui procurait une heure de paix et de tranquillité en toute bonne conscience, se mêle La Demi-portion, un sourire mi-figue mi-raisin s’étirant sur sa figure couperosée.

– Dieu était omniprésent.

Quand il pleuvait abondamment, une capuche en plastique sur la tête, elle lavait le trottoir ou la façade en récupérant l’eau de la gouttière.

J’ai vu, sous une averse d’été, les enfants rire en récurant la cour. Ça travaillait dans tous les sens, certains debout, d’autres à quatre pattes, une brosse dure à la main. Les grands frottaient, les plus jeunes raclaient. Leurs imperméables perçaient, leurs pieds nus clapotaient, ils étaient trempés mais poursuivaient leur tâche sous la douche céleste. Leur camionnette était toujours nettoyée sous une semblable météo.

– Que vient faire Dieu dans cette comédie pour épargner quelques mètres cubes d’eau… profère La Grosse.

– Tu n’y comprends rien, rectifie La Grande Diolen, ces moments de rigolade étaient de pur bonheur. La citation de Pétronille « C’est le bon Dieu qui porte les seaux d’eau » résume à elle seule des pages entières d’un album de vie. Chaque miette de plaisir transformait sa portion d’enfer terrestre en une tranche de paradis. Là était son pain quotidien.

– Elle avait des paroles blasphématoires, s’entête encore Diolen-la-Ronde envers sa Grande sœur. Dans la représentation des trois petits singes par exemple. Voir une image chrétienne dans celui se cachant la bouche, l’autre les oreilles, le dernier les yeux, me paraît un sacrilège !

– Pas du tout. Pour elle, le singe portant la main aux oreilles évoque le fait de fermer celles-ci à toute calomnie, celui qui clôt la bouche garde sa langue de toute malveillance, et le dernier, se fermant les yeux, voit, au-delà des apparences, le bien en chacun. Pour Pétronille, il suffisait de singer ces trois sages pour être fidèle à Dieu.

– S’éloigner des responsabilités et des épreuves en refusant de voir, d’entendre et de parler… Voilà ce qu’ils représentent. Pour ma part, ces trois singes symbolisent un manque délibéré d’implication. Ces primates traduisent l’indifférence, l’individualisme, le nombrilisme, l’égoïsme, le…

– Ça va, ça va, on a compris, lui coupe La Rondouillarde.

Pour une fois que La Petite Diolen était loquace !

Interrompue de la sorte, celle-ci prend la mouche. Au sens propre et au sens figuré. C’est sa spécialité. Grogner dans ce cas-ci est légitime ; par contre, assassiner les mouches est une manie récurrente.

Les yeux de La Demi-portion sont toujours aux aguets. Dès que l’insecte voltige près d’elle, elle le happe, l’écrase avec l’ongle du pouce, vérifie l’état pitoyable du cadavre et l’envoie valdinguer d’une chiquenaude. Ce rituel atteint son apogée en plein été.

La paire, sans plus s’occuper de la tierce qui boude sur le côté, continue :