Une cerise pour la veuve Marigot - Claire Mathys - E-Book

Une cerise pour la veuve Marigot E-Book

Claire Mathys

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Beschreibung

Peu avant son installation en maison de repos, Marie-Madeleine Marigot a subi un choc énorme, ignoré de tous, l’amenant à un mutisme quasi-total. Elle ne parle plus, ou si peu, joue avec des nics-nacs, construit des mots, s’isole. Au fil du temps, une relation s’établit avec Aurore, l’ergothérapeute. Celle-ci, après avoir cerné le personnage, lui offre un carnet afin qu’elle traduise par la plume les événements trop difficiles pour la parole.Dans une autre aile du même bâtiment vivent des enfants placés par le juge.Cerise, une jeune orpheline, cherche l’amitié de la vieille dame qui l’accepte avec bonheur. Cette métisse de 5 ans lui rappellerait-elle ses petits-enfants grandissant loin d’elle en Afrique Noire ?Un accident survient à Cerise.Avec lui, les souvenirs enfouis et destructeurs de Marie-Madeleine et de l’enfant vont remonter des profondeurs de l’inconscient.Avec lui, la parole et l’écrit vont les « délivrer » de leurs histoires respectives, celées et déchirantes.Avec lui, l’apaisement va se construire… et la fillette sera la Cerise posée sur le gâteau de l’amitié.Par la magie de l’écriture, M.M.M, comme elle aime à signer ses écrits, dépose sa souffrance : « Les taire me pèse plus que les dire » et le lecteur découvre la réflexion de l’ergothérapeute : « Les poiles de mes bras se hérissent à la lecture de telles réminiscences. Marie-Madeleine, arbre caduc à l’automne de sa vie, pleure feuille par feuille la sève qui se retire. Ses lèvres tremblent à la chute des mots. Son ossature tout entière frémit.Les blessures d’enfance nous poursuivent-elles jusqu’aux portes du tombeau ? » L’équilibre n’existe que parce qu’il menace à chaque instant d’être rompu !Ainsi en va-t-il entre les résidents de cette institution appelée « Les Trois Soleils » : les fragilités éclatent au grand jour, des caractères se heurtent et Jiminy Crickett, la marionnette du docteur Geppetto, ventriloque, a du mal à maintenir le radeau de la paix en équilibre sur la houle des émotions des pensionnaires !

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Seitenzahl: 150

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Pour Maurice, Enzo, Tristan, Timy et d’autres…

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de familleApplaudit à grands cris ; son doux regard qui brilleFait briller tous les yeux,Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,Innocent et joyeux. […]

[…] Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,Ses pleurs vite apaisés,Laissant errer sa vue étonnée et ravie,Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vieEt sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,Frères, parents, amis, et mes ennemis mêmeDans le mal triomphants,De jamais voir, Seigneur ! L’été sans fleurs vermeilles,La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,La maison sans enfants !

Victor Hugo.Lorsque l’enfant paraît.

1

Marie-Madeleine est seule. Attablée devant la baie vitrée du réfectoire, elle extirpe des nics-nacs d’une boîte ronde et les pose en mots croisés sur une serviette.

Face à elle, dans la lumière du matin, Ego et Narcisse glissent sur l’étang. Fiers et hautains, ils se toilettent dans le sombre miroir de l’eau glacée.

– Vous saviez, Madame Marigot, que le cygne possède le plus grand nombre de vertèbres cervicales de tous les vertébrés ?

Marie-Madeleine me cloue de son regard métallique.

Oh là là ! Ai-je commis un impair ? L’ai-je perturbée, alors qu’elle s’enlisait dans le brouillard de ses pensées ?

En lui parlant d’anatomie, j’espérais entrer en dialogue avec l’infirmière qu’elle fut autrefois.

Aujourd’hui, dans la verdure d’un parc urbain, Marie-Madeleine Marigot cherche à oublier son traître passé.

Les Trois Soleils, construit dans le but de rapprocher les cadets des aînés, compte différentes ailes. Le Soleil Couchant héberge une quarantaine de personnes âgées ; le Soleil Levant, une quinzaine d’enfants entre trois et dix-huit ans, tandis que le Soleil Naissant accueille des bébés en journée : les Marmousets.

Dès que toilette et petit déjeuner sont terminés dans les chambres, les activités débutent au sein des trois pavillons.

Suivant les affinités, certains résidents gardent les Marmousets ou conduisent les plus grands à l’école. D’autres épluchent des légumes avec des jeunes.

Certains, plus valides, initient les adolescents au jardinage, à l’élevage des poules ou encore à la réparation des vélos. Chaque jour, une pensionnaire différente repasse le linge de la crèche.

Bref, aux Trois soleils, jeunes et vieux partagent savoir, sagesse et salade.

Dans quelques semaines, un objecteur de conscience allemand renforcera encore cette interaction lors de son service civil.

Jamais encore, moi – Aurore Beauréel, ergothérapeute – je n’ai observé de comportement aussi ambivalent que celui de Madame Marigot. Tantôt elle tente d’entrer en relation avec moi et laisse échapper une phrase granuleuse, tantôt elle se rigidifie dans un silence entêté et s’agrippe à une cloche.

Le matin, si avant sept heures, une aide-soignante ne l’a pas menée à sa place habituelle, elle s’affole et implore : « Clémence, Clémence, Clémence » jusqu’à ce qu’on l’y conduise.

Aujourd’hui, un œil posé sur le paysage extérieur, l’autre sur sa boîte de nics-nacs, Marie-Madeleine aligne les lettres du mot PATIENCE.

– Bonté Divine, Marie-Madeleine ! intervient Victoria. Tu déjeunes de quel mot aujourd’hui ?

Clopin-clopant, sa voisine de chambre nous rejoint et lit pardessus nos épaules :

– PATIENCE …

Elle marque une pause, sollicite sa mémoire et récite :

– …Patience… « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage … »1.

Elle sourit, me fait un clin d’œil et ajoute :

– « Cette leçon vaut bien un fromage sans doute… »2.

Elle sort de sa manche un triangle de camembert prélevé sur le plateau du déjeuner servi dans sa chambre :

– Ça, c’est pour quand tu verras les enfants de la crèche partir vers la plaine de jeu.

De son poste d’observation, madame Marigot ne peut apercevoir balançoires, toboggans et autres bacs à sable. Seuls, les résidents installés dans le salon y parviennent. Marie-Madeleine, parano à ses heures, préfère aligner ses biscuits plutôt que de lever le siège.

Victoria me souffle à l’oreille :

– Pardonnez-lui ses humeurs, mais les canards qui caquettent au bord de l’étang lui tapent sur les nerfs. Pour la libérer de ses angoisses, Mam’zelle Aurore, donnez-lui un crayon et du papier mais surtout n’évoquez jamais son mari.

Marie-Madeleine ne nous entend plus, ne nous voit plus. Elle regarde la petite métisse nommée Cerise et son éducatrice Pimprenelle appâter les cygnes.

(1) Morale de la fable « Le Lion et le rat » de J. de La Fontaine.

(2) Citation issue de la fable « Le corbeau et le renard » de J. de La Fontaine.

2

Compte tenu du conseil de Victoria, j’ai procuré un bloc-notes à Marie-Madeleine. Plutôt que d’y rédiger ses mémoires, elle transforme les pages en cygnes disgracieux. Assis autour d’elle, moult résidents réclament une feuille et la convertissent soit en chapeau, soit en avion, soit en bateau.

Une fois le carnet épuisé, la Taiseuse tord un à un le cou de ses cocottes puis les plonge dans un bain de nics-nacs.

Sancho modifie celui que l’unijambiste – Don Quichotte – lui a réalisé.

– Le bateau confectionné par votre collègue ne vous plaît pas, Monsieur Pança ?

– Diable ! Dame-oiselle. J’ai perdu la vision, point la raison. Je tiens le Titanic entre les mains et je vais le transformer en un dernier vestige.

Le diabète a ôté la vue à Sancho mais lui a laissé des yeux d’enfant. Derrière ses lunettes noires, il perce les cœurs, sonde les âmes. Ni l’âge, ni la maladie n’ont altéré son espièglerie.

Rehaussé de bruitages, il ronge le mât, la proue et la poupe de son pliage :

– Voilà, Dame-oiselle, voilà les restes de l’épave !

– Qu’est-ce, Monsieur Pança ?

– La chemise du capitaine… pardi ! Tâte, Dame-oiselle ! Tâtesen la silhouette !

Force est de constater que l’origami, ainsi échancré de ses trois pointes, présente la forme d’un tee-shirt à courtes manches.

3

Depuis quelques jours, des mesures d’hygiène sont prises pour lutter contre la grippe. Une épidémie menace. L’isolement imposé aux personnes âgées m’offre le confort de séances individuelles. Je cherche donc à mieux connaître Marie-Madeleine via ses photographies.

Outre les visages d’enfants punaisés en frise sur les murs de sa chambre, quantité d’albums regorgent de photos. Posé sur la table de nuit, le portrait de son mari est encoché du photomaton d’une tête blonde.

Chaque jour, à l’heure de notre rencontre, je trouve une ou deux coccinelles cramponnées sur la face intérieure de sa fenêtre.

Voici vingt jours, un des triplés du Soleil Levant a laissé choir son kit d’élevage. Depuis, les larves libérées de leur vivarium se développent sans soin particulier.

– Vous aussi, Madame Marigot, vous pourriez muer, … lui dis-je tout en posant une bête à bon Dieu sur le dos de sa main. Vous pourriez prendre un nouvel envol …

Ses yeux me percent de leur pointe d’acier.

– Je ne suis ni larve, ni chenille ! laisse-t-elle échapper de son mutisme.

– Ne prenez pas la mouche, Madame Marigot ! Je voulais juste vous encourager ! Je voulais juste vous suggérer de vous tisser un nouveau cocon.

Restée sourde à mon défi, elle bascule son châssis afin de libérer les coccinelles de leur emprisonnement. La tâche est périlleuse : un système de sécurité limite l’ouverture de la vitre à vingt centimètres de passage. Cette précaution évite aux fugueurs de filer, aux désespérés de se suicider, aux désorientés de vider le contenu de leur chaise percée.

Une fois sa besogne terminée, elle et moi nous nous attablons devant un album aux pages jaunies. Toute enveloppée de silence, elle tourne les pages de son enfance. A plusieurs reprises, son regard trébuche sur une photographie qu’elle ne daigne pas commenter.

En fin de parcours, l’image d’une blondinette glisse par terre. De part et d’autre de l’enfant, deux petites vieilles – l’une habillée de noir, l’autre de blanc – prennent la pose.

A peine ai-je ramassé la photo que Marie-Madeleine me l’arrache, soulève une fesse et la cache sous son derrière.

La grippe – psychose distillée via les ondes – a contaminé deux résidents, une jeune infirmière et l’éducateur des triplés.

Durant quinze jours, Marie-Madeleine a davantage souffert de mélancolie que d’ankyloses. Elle rêvait d’endosser un chaud casaquin et d’ouvrir sa fenêtre.

Aujourd’hui, la Taiseuse occupe de nouveau sa chaise. Dans la grande salle à manger le rituel a repris : l’arrivée de l’éducateur des triplés, les sept coups du coucou, le pas à pas de Victoria.

– Alors Madame Marigot, de quelle pensée vous nourrissezvous aujourd’hui ?

– …

Sans me répondre, elle forme le mot PLACE en nics-nacs.

– Vous êtes heureuse de réintégrer la vôtre ?

– …

Imperturbable, elle confectionne trois baluchons : PLACE… PLACE… PLACE !

– Vous allez encore refiler votre petit déjeuner aux triplés ? lui dis-je.

Chaque matin, avant qu’ils ne partent au collège, Marie-Madeleine offre un mot porteur de sens à Thibaut, Thierry et Théa. Ces enfants – ébranlés à vie par le crash qui les a brisés – ont fréquenté le service pédiatrique de l’ex-infirmière durant de nombreuses semaines après l’accident mortel de leurs parents. Le trio, parce qu’il ne prétend pas se dissocier, ne jouit d’aucune famille d’accueil : personne n’est assez fou pour prendre trois enfants à la fois.

Thibaut, amputé d’une jambe, boitille et ne court jamais. Sa prothèse doit sans cesse être adaptée à sa croissance.

Thierry, dont la balafre contrarie le sourire, a ébréché sa figure avec des débris de pare-brise.

Théa, l’unique à avoir bouclé sa ceinture, n’a gardé aucune séquelle physique mais souffre de problèmes de peau.

La semaine dernière, confinée dans sa chambre, Marie-Madeleine avait osé m’agripper la main devant les traces d’une photo arrachée. Aujourd’hui, elle me tend les doigts pour la seconde fois. Leur contact doux et tiède me chauffe le cœur.

Dès l’ouverture de sa boîte, je reconnais les cygnes de papier – toutes ailes déployées – couchés sur un lit de nics-nacs. Dépliés, les origamis sont, de nouveau, feuilles volantes.

Econome, madame Marigot a récupéré les pliages afin d’y crayonner un message.

Sans crainte, la vieille dame glisse les feuilles calligraphiées dans la grotte de mes mains jointes.

Si l’AVC3 désaxant la figure de Marie-Madeleine explique ses fausses déglutitions et ses difficultés de langage, il ne justifie en rien son mutisme.

Durant quinze jours, dans le silence de sa chambre, une complicité – muette – est née entre nous. Aujourd’hui, sous le sceau de la confidence, je reçois ses écrits et lui promets un nouveau cahier.

(3) Accident vasculaire cérébral.

4

Aurore,

Face aux photos de mon enfance, avez-vous remarqué à quel point j’y occupe peu de « place » ?

Pendant une décennie, la chaise musicale de nos naissances a été infernale. Le nouveau-né prenait la place du dernier-né pour laisser la sienne au suivant.

Du plus loin que je me souvienne, quand maman était en colère, je craignais en être la cause ; si elle n’avait plus d’argent, je pensais en être coupable ; si elle se soignait à l’aspirine, j’avais peur d’être orpheline.

A table, ma place était à la droite du père, à portée de main, à portée de pieds.

Du plus profond de mes souvenirs, j’entends son dentier claquer à contretemps, je vois le foin de ses oreilles, le crin de ses narines, je flaire son odeur de cambouis, de vieille graisse de machine.

Seule dans l’auto avec lui, assise à la place du mort, j’aurais voulu être morte. Longues étaient les minutes, nombreux étaient ses cinq doigts, puissante était sa main droite. Il me fallut du temps, beaucoup de temps pour comprendre la force d’un : non.

Oui, Aurore, à dater de ce jour-là, il respectera mon corps… pas mon âme. Arrogant, il ricanera encore et encore, me rira au nez et ne cessera jamais de me ridiculiser.

Aurore,

Ces mots m’ont été difficiles à écrire, mais les taire me pèse plus que les dire. Aussi, je vous remercie de m’avoir encouragée à les déposer sur papier.

Marie-Madeleine Marigot.M-M M.

Les poils de mes bras se hérissent à la lecture de telles réminiscences. Marie-Madeleine, arbre caduc à l’automne de sa vie, pleure feuille par feuille la sève qui se retire. Ses lèvres tremblent à la chute des mots. Son ossature tout entière frémit.

Les blessures d’enfance nous poursuivent-elles jusqu’aux portes du tombeau ?

5

Marie-Madeleine, assise face à l’étang, regarde les cygnes plisser l’eau en voile de mariée. Sans quitter les palmipèdes des yeux, elle soustrait un papier de sa manche et le glisse sous sa cloche.

Victoria, témoin de la cachoterie, bougonne : « Rien ne pèse tant qu’un secret »4 puis va s’attabler auprès de Sancho Pança et Don Quichotte.

Enfants, ces deux hommes habitaient le même immeuble et fréquentaient la même école. Parce qu’ils étaient inséparables, que l’un était grand, maigre et imaginatif, que l’autre était dodu, courtaud et plein de bon sens, un instituteur avait tiré leur surnom du roman de Cervantès. Soldats, ils avaient été affectés au même régiment. Après la guerre, l’un étant menuisier, l’autre vitrier, ils s’étaient associés pour créer leur propre entreprise. Entrés ensemble au Soleil Levant, ils occupent maintenant la même chambre.

Venues rejoindre le redresseur de torts et son second, Sœur Marguerite et Trotte-Mamy coordonnent leur déhanchement afin de ne pas se percuter l’une l’autre.

– Diantre ! Ça sent le thym et la lavande ici… dit Sancho, la narine en embuscade.

– Quel nez, Monsieur Pança ! Quel fin limier ! dis-je à l’adresse de l’aveugle occupé à renifler les sachets de senteur. Trotte-Mamy les a bricolés lors de la mise en quarantaine afin de jouer à colinmaillard des odeurs avec les Marmousets de la crèche.

Don Quichotte, toujours prêt pour la moindre aventure, propose de tester la nouvelle activité.

Les pochettes – cousues mains – munies de café, fleur d’oranger, cannelle et autres arômes, circulent entre les vieux.

Sancho, capable de percevoir jusqu’au cérumen de son voisin, s’amuse en silence tandis que les autres résidents hument à s’en étourdir l’esprit.

Une bourse garnie de foin réveille l’allergie de Don Quichotte. Loin de l’amuser, cette pantomime agace Marie-Madeleine.

Dehors, la mare s’éveille. Des canetons attirent la sympathie de Cerise et de son éducatrice.

Avant de rencontrer son dernier amant, la mère de Cerise négligeait sa fille sans pour autant la maltraiter. Les services sociaux toléraient la situation et avaient laissé l’enfant à sa mère célibataire.

Durant le dernier mois de leur vie commune, ce dernier amant dénommé Barberousse avait élu domicile chez elles. Avec lui, elles avaient connu disette, séquestration et scènes obscènes : Cerise n’était nourrie que si sa mère se soumettait aux hommes qu’il ramenait à la maison.

A partir de ce moment, l’alimentation avait dégoûté l’enfant. Le jour de ses cinq ans, elle avait été hospitalisée après avoir chuté dans l’escalier. Son état physique et psychologique était si atteint qu’elle fut soignée en pédiatrie durant de longues semaines. Après son admission, l’enfant n’avait revu ni son bourreau, ni sa maman. En cours de traitement, on lui annonça le décès de sa jeune mère. A dater de ce jour, la fillette cessa de guetter tout bruit de talons aiguilles dans le couloir, tout profil squelettique derrière le carreau dépoli de son box vitré.

Née de père inconnu, orpheline de mère, à cinq ans et cinq jours, Cerise devint pupille de l’Etat.

Canards, poules d’eau et autres cygnes participent à sa réalimentation. Au début de son traitement, la petite anorexique ne pouvait offrir un bout de nourriture aux palmipèdes qu’à la seule condition de s’en octroyer un avant. Le nourrissage répondait à des règles et des horaires déterminés par le psychologue et le diététicien.

Cramponnée à sa cloche, Marie-Madeleine épie la fillette pendant que les pensionnaires jouent à l’activité olfactive.

Autant la grand-mère méprise les cygnes pour leur vanité, autant Cerise apprécie leur air tranquille. Elle aimerait tant se blottir dans le bénitier de leurs ailes et, ainsi lovée, se laisser glisser sur l’étang.

Don Quichotte ne cesse d’éternuer : son allergie au foin le fait pleurer. Tandis que je le conduis auprès d’une infirmière, Marie-Madeleine soulève sa cloche et me file un papier.

A l’étage de l’infirmerie, seule la chambre de Mamy-Arc-enciel se trouve fermée. Cette artiste m’impressionne. Quels que soient le matériel, le support ou les techniques employées, tout devient chef-d’œuvre entre ses mains.

Soucieuse de l’impliquer dans l’activité, je pianote sur la porte et l’invite à nous rejoindre au rez-de-chaussée. Elle refuse, prétextant avoir perdu l’odorat.

Dès lors, je m’isole dans mon local et lis le message de Marie-Madeleine.

(4) Citation issue de la fable « Les femmes et le secret » de J. de La Fontaine.

6

Aurore,

Vous paraissiez pensive devant la plaie d’une page de mon album. Il ne demeure de cette photo arrachée que la cicatrice jaunasse de son adhésif sur ma mémoire de papier.

Le portait déchiré en mille éclats de voix représentait un homme de taille moyenne, de poids moyen, aux cheveux châtain moyen, abuseur par tous les moyens.

Placé devant un avion de plaisance, il portait sur les bras une petite fille de quatre ans. Le maintien étudié du grand-père traduisait sa réussite. Sa pose flattait l’orgueil d’être devenu pilote amateur.

Certes, la photo déchirée avec rage l’a été pour tuer l’insolence de cet homme, mettant à mal les économies de sa famille. Elle l’a davantage été pour éloigner les petites jambes nues des puissants bras velus, pour préserver les petites cuisses fraîches de l’appétit de l’ogre, pour égorger le sourire de ce dévoreur d’innocence…

Une fois adulte, ma nièce a arraché la photo de mon père affichant sa gloire avec elle dans les bras. Enfin sortie de sa torpeur, elle a eu le courage de me révéler qu’un grand-père n’est pas toujours un bon-papa.

Sachez, Aurore, que pareil individu réside au sein de notre institution ! Il n’y a pas d’âge pour certaines déviances. Mais gare…

Ma cloche et moi, nous veillons !

M-M M.

Je réfrène un haut-le-cœur. La lettre m’est d’autant plus amère que Marie-Madeleine a cerné Phil Thénus.