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André Clottu entame sa dernière année en tant que professeur. Mais tout ne va pas se passer comme prévu...
Un vendredi de mai, un coup de feu retentit dans le silence assourdissant du lycée de Pré-Fleuri. Tous ont une bonne raison d’appuyer sur la gâchette ce jour-là.
Sébastien, Marie, Timéo ou encore Yacine… Les élèves de la DER1 ont renoncé à réussir leur scolarité. Parqués dans la classe des cancres sans avenir ni débouché, ils mènent la vie dure à leurs enseignants, mais partagent aussi, avec leurs mots, espoirs, rêves et vulnérabilités.
Usés par les insultes, les bagarres, ne sachant comment y répondre, les professeurs jettent tour à tour l’éponge, sauf André Clottu. Après avoir été mis à la porte de son ancien collège à quelques mois de la retraite, ce dernier a la ferme intention de venir à bout de cette classe. Pour sa dernière rentrée, fort de ses nombreuses années d’expérience, il espère même réussir l’impossible et ainsi parvenir à redorer son blason bien entaché suite à son licenciement.
Mais lorsque les élèves découvrent les raisons qui ont amené le professeur à changer de lycée, les choses basculent et prennent une très sombre tournure…
Pourquoi André Clottu a-t-il été licensié de son précédent étblissement ? Découvrez ce roman d'école et plongez au coeur d'une réalité parfois bien plus cruelle qu'on ne l'imagine.
EXTRAIT
En passant devant l’arrêt de bus, sur le chemin du retour, Clottu croisa un groupe de jeunes qui parlaient fort. Il ne put s’empêcher de les dévisager pour voir si un de ses élèves n’était pas dans le tas. Mais les traits étaient grossis par le jeu d’ombres et lumières des phares de voiture et les visages étaient méconnaissables.
Quand il travaillait à Benjamin-Constant, cela lui arrivait souvent de rencontrer l’un ou l’autre de ses élèves dans la rue ou au marché. Généralement, il prenait le temps de serrer la main des parents et d’échanger quelques banalités au sujet des résultats et du comportement exemplaires de leur enfant. Cela faisait partie du job et donnait l’impression à Clottu d’être un personnage public respecté.
Mais maintenant, avec ce qui s’était passé, il était devenu un personnage public méprisé. Ses anciens élèves, Clottu les évitait, tout comme leurs parents et leurs regards méfiants et accusateurs. C’est effrayant de voir qu’en une fraction de seconde, on peut passer de la lumière à l’ombre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Née à Morges en 1989,
Tiffany Jaquet a réalisé son ambition de toujours : devenir enseignante de langues. Actuellement enseignante de français et d’anglais, elle trouve dans les livres et l’écriture une source privilégiée de détente et d’évasion. Après la publication de
L’Enfant du placard (Éd. Plaisir de Lire, 2016), l’auteure revient avec son second roman.
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Seitenzahl: 221
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À tous mes élèves, actuels et anciens, qui ont un jour partagé avec moi leurs peines ou leurs joies.
Grâce à vos messages de soutien et de remerciements, je garde la tête haute. Votre confiance m’encourage chaque jour à entrer dans la salle de classe.
Vous faites partie de mon histoire. Et celle-ci est en partie la vôtre.
Le coup de feu détona un vendredi après-midi, quelques minutes avant le début du week-end.
Après plusieurs semaines de lutte, un doux printemps triomphait enfin de l’hiver rigoureux qui avait pris ses aises dans la région. C’était à vrai dire la première journée ensoleillée de l’année dont les températures agréables permettaient de croire que l’été, synonyme de vacances, n’était plus très loin.
On avait profité de cette météo presque oubliée pour ouvrir quelques fenêtres et inviter le vent frais à raviver les esprits fatigués de la semaine. Des rayons au toucher satiné s’incrustaient entre les pupitres pour réchauffer les corps. On rêvait de longues balades dans la nature, de baignades rafraîchissantes et de cornets de glace fruités.
Dans la plupart des salles de classe, la sonnerie se faisait désirer. On restait silencieux, mais on commençait à se tortiller sur les chaises et à guetter la fine aiguille libératrice de l’horloge.
Le coup de feu détona en ce paisible vendredi de mai. Et son brutal et sinistre écho sembla figer le temps entre les murs en béton du collège. Une colonie de pigeons, affairés au milieu de la cour à éliminer les restes de goûter, prit les voiles dans un ciel sans nuage. On détourna les regards de la pendule et on n’entendit même plus la cloche vibrer dans les couloirs.
Dans la salle 206, le temps aussi était suspendu et tous les yeux étaient rivés sur le canon de l’arme qui tremblait. À ce moment-là, on ne pensait plus. Ni aux vacances qu’on attendait impatiemment, ni aux ravages que pourrait faire un doigt pressé sur la détente. On avait tout simplement arrêté de penser et on retenait son souffle. On ne bougeait pas. Toutes les facultés corporelles semblaient avoir été figées dans la densité de l’atmosphère, comme une mouche dans un pot de miel. Chacun craignait que la moindre inattention pût déclencher un carnage.
Pendant d’interminables secondes, rien ne se produisit. Tels des cow-boys engagés dans un duel, on s’observait, immobiles. Et enfin, le coup de feu partit, libérant la tension.
Le coup de feu qui détona ce vendredi de printemps emporta dans la trajectoire de la balle la vie d’un être humain et laissa dans son écho un souvenir sordide, imprégnant les couloirs du collège et les esprits de tous les élèves et de leurs professeurs.
André Clottu avait vu et entendu beaucoup de choses tout au long de sa carrière ; des bonnes comme des mauvaises, des vraies comme des fausses. Il n’était pourtant pas du genre curieux, ni à la recherche de la nouvelle anecdote à raconter, ou le premier à être de la partie quand une intrigue se dessinait autour de lui. Au contraire, André Clottu était un homme de nature discrète, solitaire, voire un peu sauvage, réduisant au minimum les discussions, les rendez-vous, bref, tout contact humain.
Mais, il faut dire qu’il en avait vécu des histoires en près de quarante années d’enseignement. Il avait côtoyé des centaines d’élèves pendant des milliers d’heures, rencontré tout autant de parents, qui étaient aussi parfois d’anciens élèves, et collaboré, souvent sous la contrainte, avec de nombreux collègues. Tout cela l’avait amené à une quantité incalculable de contacts humains non désirés.
Dès lors, André Clottu avait également arrêté de compter le nombre de critiques pernicieuses et de rumeurs infondées qui n’avaient cessé de décupler la lourde addition de la cruauté humaine.
Oui, André Clottu avait vu et entendu beaucoup de choses en quarante ans, mais certaines demeuraient dans les esprits plus tenacement que d’autres. Il est en effet de ces rumeurs qui résistent aux oublis du temps. Elles sont comme ces vieilles légendes, traversant les années, les générations, disparaissant pour un moment. Et quand on croit s’en être débarrassé, elles réapparaissent là où on les attend le moins, dans la bouche d’une connaissance, dans un commentaire d’un collègue, dans des murmures d’élèves. Alors elles ont gagné leur combat ; à force de persistance, elles réussissent à nous faire oublier ce qu’elles sont, d’où elles proviennent, et si elles sont véridiques ou non.
Avec l’expérience, Clottu avait ainsi appris à discerner le vrai du faux, l’évidence de l’allégation. Et les diffamations, il lui suffisait normalement de les balayer d’un coup de main dans l’air.
Pourtant, parmi le corps professoral, une accusation en particulier restait coriace et vicieuse. Elle tenait droit dans son viseur un établissement scolaire de la région et l’assénait à coups de on dit : « On dit que c’est un autre monde là-bas », « Oui, on dit que les profs y font du gardiennage d’animaux, comme dans un zoo », « On dit qu’ils ont le taux de démissions le plus élevé de la région », « De démission ? J’ai plutôt entendu de dépression »,
« Moi on m’a dit de suicides ».
Au début, comme tout le monde, André Clottu avait été intrigué par ces remarques, parfois choqué, quelquefois compatissant au sort de ses collègues moins fortunés que lui. Mais avec la pratique, Clottu avait aussi appris à ranger tous ces commérages professionnels dans un coin de sa tête, sachant pertinemment au fond de lui qu’il n’aurait jamais à les vérifier par lui-même.
C’est là justement que réside la perfidie de la rumeur : elle attise de manière jouissive la curiosité et la crainte de tous, du moment qu’ils ne sont pas concernés personnellement par elle.
Et malgré tout, ce jour-là, André Clottu se tenait là, devant le bâtiment le plus laid qu’il n’ait jamais vu. Les phrases de ses collègues jaillissant de ce coin reculé de sa mémoire prenaient plaisir à lui marteler le cerveau : « T’as intérêt à prendre un gilet pare-balles si tu vas travailler là-bas ».
Oui, Clottu regrettait de ne pas s’être préparé mentalement à ce qu’il avait cru si éloigné de sa réalité et qui se dressait maintenant sous ses yeux contrits et dépités.
À force de rejeter la rumeur, celle-ci lui était revenue, comme un boomerang, en pleine figure. Il avait l’impression que le gros cube en béton grisâtre recouvert ici et là de graffitis rouges et bleus le toisait, l’air de dire « bien fait pour toi ». Avec sa porte métallique, il ne manquait plus que des barreaux aux fenêtres pour qu’il se dise qu’il s’était trompé d’adresse et qu’il avait atterri devant une prison.
André Clottu gravit quelques marches et eut un rire narquois lorsqu’il découvrit les grandes lettres accrochées au mur qui annonçaient :
COLLÈGE CON DE PRÉ-FLEURI
Après avoir balayé les alentours du regard, il constata qu’il n’y avait pas de pré. Peut-être avait-il dû être rasé depuis longtemps pour laisser place au complexe HLM de cinq immeubles de dix étages qui faisaient de l’ombre à l’établissement scolaire. Quant aux fleurs, elles semblaient avoir renoncé à venir s’installer dans le coin.
– Quelle ironie… murmura-t-il.
Les cons, au contraire, il était pour ainsi dire sûr d’en trouver en franchissant cette porte. Il jeta un dernier coup d’œil aux traces des lettres SE… DAIRE que personne n’avait pris soin de remplacer.
– Comment peut-on se lever tous les matins en sachant qu’on vient travailler ici ? demanda-t-il à mi-voix.
Il faut savoir qu’André Clottu avait la particularité de parler tout seul, n’importe où, n’importe quand, et à voix haute. En outre, avec l’âge, il ne se souciait même plus des gens qui lui lançaient des regards de travers lorsqu’il se mettait à monologuer dans la file d’attente des caisses du supermarché ou dans le bus.
Il attira d’ailleurs l’attention de cinq jeunes, attroupés en haut des marches, qui quittèrent leur portable des yeux une fraction de seconde pour dévisager le nouveau venu. Clottu fit mine de les ignorer et mit le cap sur la porte d’entrée.
Comme il s’y attendait, l’intérieur de l’école n’était pas plus accueillant que l’extérieur. Il n’empêche que cela laissait André Clottu sans voix tant la différence était grande avec le Collège secondaire Benjamin-Constant. À Pré-fleuri, pas de posters colorés épinglés aux murs ni d’écrans d’affichage dernier cri annonçant le prochain événement de l’établissement. Tout ici était brut, terne et déprimant.
Au fond du hall d’entrée, très sombre à cette heure matinale, André Clottu aperçut une pièce entrouverte. En s’approchant, la mention « Salle des maîtres » apposée contre le mur et les bruits de voix qui s’en échappaient lui confirmèrent qu’il était au bon endroit.
Franchissant la porte, André Clottu eut l’impression de traverser également un espace-temps et de se retrouver lors de sa première année d’enseignement. En tout cas, la décoration n’avait pas évolué depuis les années 1970 : de grandes tables en bois massif au milieu de la salle, des chaises en plastique jaune moutarde tout autour, de la moquette orange qui avait dû un jour être pétante et trois canapés verts en conciliabule dans un coin.
Une dizaine de paires d’yeux se braquèrent sur lui lorsqu’il lança un timide « bonjour » à la ronde.
– B’jour, entendit-il en écho.
Il posa sa serviette en cuir brun usé sur une des tables et soupira. Combien de fois avait-il vécu cette scène dans son ancienne école ? Trente ? Cinquante ? Cent ? Seulement, cette fois, c’était lui le remplaçant ; celui qu’on regardait à peine, qu’on saluait à demi-mot. Celui dont on ne retenait jamais le nom, même après s’être présenté trois fois dans la journée. Pire ! Il était le remplaçant de la remplaçante !
Pas une fois, l’idée ne lui avait traversé l’esprit que cela serait un jour son tour de vivre cette situation désagréable : arriver dans un collège inconnu, au milieu de personnes étrangères qui pour la plupart ne savent même pas que vous existez. C’était comme débarquer dans une fête où l’on ne connaît aucun autre invité et où tous semblent avoir déjà sympathisé. On tourne en rond, on essaie de trouver sa place dans un petit groupe, de se joindre aux conversations, mais au final on repart avec l’impression d’être passé inaperçu. Et c’est le cas. Personne ne se souviendra de vous.
En plus de cela, André Clottu arrivait en retard à la fête puisque c’était le mois d’octobre et que les cours avaient repris depuis plusieurs semaines. Du coup, pas de comité d’accueil, pas de présentations, pas d’apéro de bienvenue. Même les nouveaux enseignants s’étaient déjà intégrés et avaient adopté l’attitude hautaine et blasée des anciens face aux remplaçants.
André Clottu flâna quelques minutes dans la salle des maîtres, les mains croisées dans le dos. Contre un mur, un grand panneau en liège affichait les informations pratiques liées à la vie du collège : début des cours à huit heures, fin à quinze heures trente, numéros de téléphone utiles, noms des personnes importantes.
– Rien de bien révolutionnaire… marmonna-t-il.
En somme, malgré son aspect extérieur repoussant, le collège secondaire de Pré-fleuri paraissait être un établissement comme les autres.
– Ah ! Monsieur Clottu !
Le susnommé se retourna et vit un grand moustachu souriant s’avancer dans sa direction. Il décroisa les mains de son dos pour serrer celle qu’on lui tendait.
– Olivier Bert, lança le moustachu. Directeur.
– Eh bien, enchanté de vous rencontrer, monsieur le directeur, répondit André Clottu.
– Vous avez trouvé l’endroit facilement ?
– Oh oui, sans problème.
Olivier Bert avait un de ces physiques qu’on croit sortis tout droit du passé. Un de ces personnages qu’on n’imagine qu’en noir et blanc. Une espèce d’obscur croisement entre Stan Laurel, pour la taille et la figure enjouée, et Hercule Poirot, pour les bacchantes et le front dégarni. Il ne lui manquait que le melon vissé sur le crâne.
– En tout cas, nous vous sommes reconnaissants d’avoir accepté le remplacement au pied levé, remercia le directeur avec un clin d’œil. Ce n’est pas facile de trouver des personnes disponibles et volontaires. Surtout ayant votre expérience, monsieur Clottu.
André Clottu sentit la chaleur lui monter aux joues.
– Appelez-moi simplement Clottu, répondit-il dans un élan de sympathie. Tout le monde m’appelle Clottu ou Cloclo.
– Très bien, Clottu. Passez dans mon bureau quand vous avez une minute aujourd’hui et nous ferons le point sur la situation. Vous trouverez votre horaire dans le casier « remplaçant » sur la table du fond.
Le directeur le salua et s’éloigna. Clottu le regarda un instant échanger des poignées de mains, des salutations franches et des sourires plaqués, comme un politicien en pleine tournée électorale.
– Sympathique personnage, ce directeur, dit Clottu d’un ton satisfait.
Finalement, il allait peut-être gagner au change, avec ce nouveau départ. Ce qui est sûr c’est que monsieur Bert ne pouvait pas être pire que la jeunette qui avait pris le poste de direction à Benjamin-Constant.
Clottu avait senti l’orage venir dès qu’il l’avait aperçue pour la première fois : Mathilda Pollock, la quarantaine, des cheveux trop blonds pour être naturels, une bouche trop pincée en cul de poule pour être honnête, et des idées trop révolutionnaires pour être mises en place. Il s’était bien douté que les paroles douceâtres enrobées d’attentions mielleuses qu’elle leur avait servies finiraient par tourner au vinaigre. Mais ce qu’il n’avait pas soupçonné, c’est qu’il serait poignardé dans le dos, comme il l’avait été. Une trahison digne de Brutus ou de Judas.
Chassant ces mauvais souvenirs, Clottu alla récupérer son horaire à l’endroit indiqué par monsieur Bert. Il enseignait une douzaine d’heures dans une seule classe : la DER1.
– Ça y est ! Encore un acronyme… ronchonna-t-il.
Pour Clottu, c’était un énième moyen inventé par les profs pour se sentir supérieurs, détenteurs d’un langage connu uniquement par eux. C’est qu’il avait lui-même ramé à apprendre cette langue qui se renouvelait et se développait au fur et à mesure des réformes scolaires.
– C’est vous, le nouveau ? lança une grande rousse qui était venue se planter à ses côtés, sans qu’il la remarque.
– Euh… oui, bégaya-t-il surpris, en la dévisageant des pieds à la tête.
Elle était plutôt bien foutue, dans son jean moulant, les bras croisés sous sa poitrine modelée par un chemisier à carreaux foncés.
– Vous remplacez Samantha Kohler ?
– Je ne sais pas… Je… J’enseigne en DER1.
– C’est bien ce que je pensais, répondit-elle avec un rictus. C’est courageux de votre part…
– J’étais justement en train de m’interroger sur la signification de ce DER…
– C’est une petite classe avec seulement une dizaine d’élèves, coupa la jeune femme. Mais qui dit effectif réduit, dit problèmes augmentés. Vous voyez ce que je veux dire. Vous venez d’où ?
– Collège Benjamin-Constant. Pourquoi ?
– Non, pour rien, esquiva la belle rouquine, en rejetant ses cheveux derrière les épaules. Enfin… vous verrez bien. Parfois, c’est mieux de ne pas avoir d’a priori.
Des a priori sur le collège secondaire de Pré-fleuri, André Clottu en avait un camion plein, mais il ne craignait rien ; il avait de l’expérience, il s’était déjà sorti de situations complexes, il en avait affronté des élèves difficiles et des parents peu coopératifs. Peut-être que la DER1 ne serait pas une partie de plaisir, mais il n’allait pas reculer et s’enfuir la queue entre les jambes.
La jeune femme lui décocha un sourire avant d’empoigner son sac et de se diriger vers la sortie.
– Qu’est-ce qu’elle croit, cette rouquine ? Que je suis un débutant ? Qu’elle me fait peur avec ses sous-entendus ? grommela-t-il.
Une longue plainte monotone et assourdissante retentit dans le bâtiment. C’était l’heure de rejoindre sa classe. Il entendait déjà le bruit de dizaines de pas fouler le sol du hall d’entrée, les cris et les voix se faisant de plus en plus forts à mesure que les élèves se ruaient tels des mufles dans l’établissement.
André Clottu avait saisi sa serviette, jeté un coup d’œil au numéro de la salle qu’il devait rejoindre, 206, et s’était armé de tout son courage et de toute son expérience pour braver la foule, les regards et ses a priori.
D’habitude, les profs galèrent pour obtenir le calme dans cette classe. Si seulement ils avaient su qu’il suffisait de sortir une arme de son sac. Quelques cris et une demi-seconde plus tard, le silence régnait dans la salle. C’est la première fois depuis que j’ai intégré cette classe que l’atmosphère est aussi rapidement paisible. Quelle ironie…
C’est intrigant de voir comme les personnalités changent sous la menace d’un revolver. Et ça me questionne : est-ce que chaque être humain est capable de tout et n’importe quoi du moment que sa vie se trouve instantanément en danger ? Et moi ? De quoi suis-je capable là tout de suite ?
Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est de comprendre comment on a pu en arriver là. Je remonte dans ma mémoire à la recherche de la source du mal, du jour où tout a commencé. Il doit bien y avoir eu un élément déclencheur. Les semaines défilent dans ma tête comme un film qu’on rembobinerait et soudain je me retrouve dans mon lit, juste après la fin des vacances d’automne.
***
7h00. J’entends mon réveil se déclencher, mais je l’attrape vite fait et le planque sous mon oreiller. Ça fait une heure que je ne dors plus, mais je garde encore les yeux fermés. La vie paraît moins dure les yeux fermés. C’est un peu comme si on était mort. Personne n’embête plus les morts. On les laisse tranquille, on les respecte et puis on les oublie. Alors je fais le mort encore quelques minutes.
De toute façon, je ne serai pas décédé très longtemps. Ma mère va bientôt débarquer et frapper doucement à la porte de ma chambre pour me sortir du lit. Comme d’habitude, je ferai semblant de dormir et je grommellerai quelque chose d’inaudible pour qu’elle me laisse en paix.
Plus que quelques secondes pour trouver une bonne excuse pour ne pas me lever… Mal de tête ? Mal au ventre ? Mal dormi ? Ça ne marchera pas. C’est la reprise après deux semaines de vacances. Ma mère me forcera à aller à l’école. Même si au fond j’ai réellement mal à la tête parce que j’ai mal dormi et que l’idée de retourner en cours me donne mal au ventre.
7h08. Ça y est, c’est reparti…
– Sébastien ?
– Mmhpf…
J’en rajoute en m’enroulant dans mes couvertures et en tournant le dos à la porte.
– C’est lundi, il faut que tu te prépares pour aller à l’école.
Je sais que ça part d’une bonne intention, mais elle me soûle.
Chaque matin c’est pareil, les mêmes trois coups contre la porte et la même phrase susurrée d’une voix trop gentille. Y a juste le jour qui change : « c’est mardi / mercredi / jeudi / vendredi, il faut que tu te prépares pour aller à l’école ». Comme si je ne le savais pas… ça fait trois jours que cette rentrée me tracasse et que j’essaie de l’oublier.
La porte se referme dans un gémissement comme si elle aussi en avait marre du ballet perpétuel de ma mère. Je reprends ma position sur le dos. Je ne sais pas ce qui m’angoisse le plus : retourner à Pré-fleuri ou savoir que madame Kohler ne sera plus là pour nous y accueillir. Je l’aimais bien, moi.
Je me rappelle très bien le lundi de la rentrée d’août où elle était arrivée toute souriante dans notre classe. Pomponnée pour l’occasion, elle avait dû revêtir sa plus jolie robe : bleue à fleurs blanches. Et une odeur de lavande la suivait à la trace.
Ça s’est tout de suite vu qu’elle débutait dans le métier et qu’elle ne savait pas le moins du monde à qui elle aurait affaire. La pauvre… Ils n’en avaient fait qu’une bouchée, avalant en même temps toutes ses bonnes convictions et sa motivation.
À la fin de la première heure, elle avait perdu son sourire et son regard avait changé. C’était comme passer du bonheur à la tristesse en une fraction de seconde. Comme si on retirait des mains d’un enfant le magnifique cadeau de Noël qu’on venait de lui offrir.
Bref, les cours s’étaient dégradés petit à petit et Kohler avec : les yeux souvent bouffis, les mâchoires crispées, les épaules de plus en plus courbées. Au début, elle avait réussi à me faire croire que cette année pourrait bien se passer, mais elle n’avait tenu le coup que jusqu’aux vacances suivantes. Et maintenant, on est partis pour tout recommencer à zéro.
Pourquoi est-ce qu’Axel, Valentina et les autres ont de nouveau tout gâché ? Ils ont toujours besoin de se faire remarquer, de se croire supérieurs au monde, de montrer qu’ils sont plus forts que n’importe qui et qu’ils n’ont peur de rien. Pourquoi ne peuvent-ils pas simplement s’asseoir au fond de la classe, se la fermer et attendre que le temps passe ? J’y arrive plutôt bien, moi.
Tout serait tellement différent s’ils n’étaient pas là. Sérieux, ils espéraient quoi en poussant madame Kohler à démissionner ? Qu’on leur donne congé ? Qu’on leur dise que tous les cours étaient annulés pour cause de manque de personnel ? Qu’on leur refile leur diplôme avant la fin de l’année et bon vent ?
Si madame Kohler part, une autre viendra la remplacer. Et les remplaçants s’enchaîneront, comme ça, jusqu’à la fin de l’école s’il le faut. Et qui sait sur qui on peut tomber ? Qui sait si ça ne sera pas pire que madame Kohler ? Mais évidemment, ça, ils n’y ont pas réfléchi avant de faire leurs conneries, ces débiles…
Deux ans passés dans la DER1 et au moins dix remplaçants, à ce que je m’en souvienne. Personne n’est resté bien longtemps. Le plus résistant a dû tenir trois mois, je crois. Et maintenant, avec la réputation qu’on a, aucun prof ne voudra de nous. Ils devront les payer cher ou aller les dénicher loin pour qu’ils acceptent de venir nous donner cours.
La DER1… On nous surnomme la Division des Elèves à Risques, le Département des Ecoliers Ratés. On dit qu’on est à la DERive, toujours les DERniers du collège. Tellement de surnoms différents qu’à la fin on a oublié ce que signifiait vraiment ce DER. Pour moi, la DER1 c’est Destination Enfer sans Retour.
7h25. Le stress monte en moi comme une fusée au décollage. Merde ! Les pas de ma mère dans le couloir. Il faut que je me bouge. J’allume la lumière et mets la musique pour qu’elle ne vienne pas me déranger encore une fois.
J’ai pas intérêt à arriver en retard, parce que je ne sais pas à quoi m’attendre. Est-ce que ce sera un homme ou une femme ? Jeune ou vieux ? Gentil ou vicieux ? Et la question à un million : combien de temps prendront-ils pour le faire craquer ? C’est devenu un jeu à Pré-fleuri. À chaque nouveau remplaçant, on ouvre les paris : une semaine ? un mois ? deux mois ?
Et une fois que les paris sont pris, Axel et Valentina entrent en piste. Avec le temps, ils ont perfectionné et diversifié leurs tactiques : insultes, gros mots, attitude provocatrice. Mais la technique qu’ils préfèrent par-dessus tout c’est celle qui consiste à inventer une fausse bagarre entre les deux. Ils adorent voir la tête paniquée du prof qui ne sait pas comment intervenir, qui cherche de l’aide invisible autour de lui, qui commence à transpirer et à balbutier. Tout ça les fait bien marrer. Et le reste de la classe est complice par négligence.
7h30. Malgré ma boule au fond du ventre, j’essaie d’avaler mes céréales. Ma mère tourne dans la cuisine, faisant semblant d’être affairée à quelque chose : préparer, ranger, nettoyer, que sais-je ? Elle me stresse encore plus.
– Ton sac est prêt ? demande-t-elle. Parce qu’on part dans dix minutes.
– Moui, je réponds en essayant de me remémorer où j’ai mis mes livres, ma trousse, mes clés et tout mon bazar.
– J’espère que le nouveau prof sera bien, lance-t-elle en me regardant d’un air inquiet.
Je hausse les épaules. Que veut-elle que je réponde ? Moi j’espère juste qu’il ne me remarquera pas et qu’il me laissera tranquille au dernier rang. Je fais ma vie, il fait la sienne, et tout ira pour le mieux. S’il ne me cherche pas, il ne me trouvera pas. Pour l’instant cette approche a plutôt bien fonctionné, pourvu qu’elle dure jusqu’en juillet.
7h45. Je suis prêt. Enfin physiquement, parce que mentalement, je ne le serai probablement jamais. J’ai réussi à réunir toutes mes affaires en peu de temps, mais ma mère s’impatiente dans l’entrée.
– Sébastien ! Tu vas arriver en retard à l’école ! Dépêche-toi !
– J’arrive !
Si seulement je pouvais arriver tellement en retard que l’école serait déjà terminée !
7h55. Je claque la portière côté passager de la voiture, coupant par la même occasion le « bonne journée » que m’adressait ma mère. Tous les muscles, toutes les fibres de mon corps doutent que la journée puisse être bonne. Je réajuste mon sac à dos sur mon épaule pour me donner de la contenance.
Mes pieds me poussent en avant dans le préau, mais ma tête n’a qu’une envie : faire demi-tour, courir jusqu’à la maison et hiberner jusqu’en juillet. Malheureusement, j’ai déjà tenté cette échappatoire et ça ne m’a apporté que deux heures de colle, les reproches de ma mère et les sourires ironiques de la DER1. Plus jamais une telle honte. C’était il y a un mois et demi à peu près. Quand ma mère m’avait découvert sur le canapé en plein après-midi, elle avait exigé de me raccompagner jusqu’à la porte de ma classe. Sans hésitation, elle avait interrompu le cours de madame Kohler, en entrouvrant la porte de la salle :
– Bonjour, excusez-moi de vous déranger…
– Bonjour madame ! avait lancé Axel sur le ton le plus faux-cul qu’il connaissait. Bienvenue en DER1 ! Il n’est jamais trop tard pour tenter d’avoir son certif, venez seulement vous asseoir à côté de moi.
Madame Kohler l’avait ignoré, comme souvent, et haussé les sourcils en me voyant glisser le plus discrètement du monde jusqu’à ma place.
– Que se passe-t-il ? Est-ce que je peux vous aider, madame ?
– Je ramène juste mon fils, Sébastien, il a voulu faire l’école buissonnière.
Et j’avais entendu Valentina pouffer dans son coin.
– Ah eh bien, merci, avait répondu madame Kohler, qui ne semblait pas trop savoir comment réagir. Je… mettrai le directeur au courant de cet écart.
– Oh ! C’est déjà fait, avait ajouté ma mère pour porter le coup de grâce.
Tous les yeux étaient rivés sur moi au moment où ma mère avait enfin quitté la salle. Et Axel avait rajouté :
– Restez madame ! Il faut que sa maman console le pauvre petit Sébastien qui ne veut pas venir en cours !
