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C’est l’automne et Claire trouve dans les affaires que sa mère lui a léguées une lettre mystérieuse...
Elle fait mention de deux personnes qu’elle n’a jamais connues : Tatiana et Enzo. Intriguée, elle décide de mener l’enquête pour découvrir qui ils sont. Petit à petit, le mystère envahit son quotidien d’habitude si bien rangé et elle part sur les traces de ces deux inconnus, accompagnée d’un archiviste récemment rencontré. Le voyage qu’elle entreprendra la mènera sur les traces d’un passé inconnu qui la forcera à se redécouvrir.
De l’Italie à la Suisse, des années 1960 aux années 2000, ce roman entre en résonance avec la réalité de tant de personnes aujourd’hui: le déracinement, la recherche d’un lieu de paix et de travail, l’identité de celles et ceux qui se construisent entre deux lieux, les conflits mais aussi les rapprochements entre des êtres humains qui doivent apprendre, et réapprendre, à vivre ensemble.
Ce roman évoque avec délicatesse et intelligence une question terriblement actuelle : celle de l'accueil et de l'intégration des immigrés.
EXTRAIT
Printemps 1963
Le train amorça son arrivée en gare dans un crissement de rails assourdissant et immobilisa sa carcasse haletante à hauteur du quai, achevant enfin son long voyage dans un gémissement plaintif. À l’intérieur, tous les passagers s’étaient levés et commençaient à se presser contre les fenêtres et vers les portes de sortie. Dans le brouhaha des voix et l’excitation de retrouver enfin l’air frais, Enzo tentait tant bien que mal de rassembler ses affaires. Le jeune homme dut se baisser pour éviter la chaîne de valises qui s’était formée au-dessus des têtes. Telles des fourmis occupées à transporter des brindilles d’un endroit à un autre, les voyageurs s’organisaient pour évacuer les nombreux bagages et personnes, qui finissaient entassés en désordre sur le quai.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un très joli roman, touchant et qui ne laisse pas indifférent. -
Fanny Roturier, Librairie Payot
L’Enfant du placard est un roman à la fois violent (par le thème de l’immigration et des conditions), tendre (les décisions prises par chacun), un
page-turner qu’on ne parvient pas à lâcher dès lors qu’on le commence. -
À PROPOS DE L'AUTEUR
Née à Morges en 1989,
Tiffany Jaquet a réalisé son ambition de toujours : devenir enseignante de langues. Actuellement enseignante de français et d’anglais, elle trouve dans les livres et l’écriture une source privilégiée de détente et d’évasion.
L’Enfant du placard est son premier roman.
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Seitenzahl: 270
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Le train amorça son arrivée en gare dans un crissement de rails assourdissant et immobilisa sa carcasse haletante à hauteur du quai, achevant enfin son long voyage dans un gémissement plaintif. À l’intérieur, tous les passagers s’étaient levés et commençaient à se presser contre les fenêtres et vers les portes de sortie. Dans le brouhaha des voix et l’excitation de retrouver enfin l’air frais, Enzo tentait tant bien que mal de rassembler ses affaires. Le jeune homme dut se baisser pour éviter la chaîne de valises qui s’était formée au-dessus des têtes. Telles des fourmis occupées à transporter des brindilles d’un endroit à un autre, les voyageurs s’organisaient pour évacuer les nombreux bagages et personnes, qui finissaient entassés en désordre sur le quai.
C’était le troisième train en provenance d’Italie qui dégorgeait ses passagers ce matin de printemps, et la plateforme accueillait déjà une foule d’immigrants se bousculant de tous les côtés. Lorsqu’Enzo se trouva enfin dehors, valises en mains, il avait perdu de vue sa femme qui était sortie avant lui du wagon. Il pivota plusieurs fois sur lui-même, cherchant des yeux les beaux cheveux noirs et lisses qu’il connaissait si bien. Ses pupilles passaient de visage en visage espérant tomber sur les yeux bleu vert de son épouse et sa mine souriante, mais il n’y avait autour de lui que des visages rouges, en sueur, braillant pour se faire entendre ou crispés par la colère de ne pas pouvoir avancer.
Un soupçon d’inquiétude germa dans le cœur du jeune homme qui fendit la foule à la recherche de sa femme, luttant contre les coups de coudes qui lui martelaient les côtes, les chaussures qui lui broyaient les orteils et les épaules qui venaient s’écraser brutalement contre sa poitrine. Il essaya de crier son prénom, mais celui-ci fut vite englouti par le tumulte bourdonnant autour de lui.
Après plusieurs minutes d’un combat acharné, Enzo aperçut une silhouette svelte terminée par un long cou élégant qui patientait sagement sous le grand panneau bleu indiquant « Brig », la gare à laquelle ils étaient descendus. Tatiana n’était pas très grande, mais savait se tenir bien droite, comme une danseuse. Malgré les gouttes de transpiration qui lui brouillaient la vue, Enzo reconnut sa femme, dont le calme et la patience contrastaient avec l’agitation environnante. Le jeune homme était conscient de la chance qu’il avait eue le jour où Tatiana avait accepté de l’épouser. Tatiana aurait pu choisir n’importe quel homme dans le village, ils étaient tous fous amoureux d’elle. Mais elle avait aimé le corps robuste d’Enzo, ses mains calleuses et sécurisantes, ses longs cils noirs prolongeant son regard bleu azur. Et Enzo n’était pas comme les autres jeunes du village ; il ne finissait pas ivre tous les soirs dans un champ ou au bord d’un trottoir. C’était un homme intelligent et réfléchi. Tatiana ne voulait pas d’un idiot comme mari.
Il mit encore quelques secondes avant de la rejoindre.
– J’ai pensé que tu me repérerais plus facilement si je restais sous ce panneau, le rassura la jeune femme en déposant un léger baiser sur la joue de son mari.
Le pénible trajet et la frayeur d’Enzo l’avaient rendu tendu et inquiet, mais le sourire radieux de Tatiana et sa sérénité le calmèrent.
Ils étaient partis deux jours plus tôt de leur village italien pour rejoindre Pérouse, où ils s’étaient reposés quelques heures chez des cousins d’Enzo, avant de prendre le train qui remontait la botte italienne en direction de la Suisse. Au fur et à mesure que le train approchait de la frontière, les wagons s’étaient remplis de passagers venant des régions du nord. Enzo et Tatiana avaient trouvé une place dans les dernières voitures dont le terminus était Brig, alors que celles à l’avant continuaient leur voyage vers Genève, Berne ou Bâle, déversant à chaque arrêt un flot impressionnant d’immigrants.
L’ambiance dans le train ressemblait à celle que l’on pourrait trouver un soir dans une typique trattoria italienne. Les bouteilles d’abboccato et autres vins circulaient dans le wagon, passant de bouche en bouche et remplissant l’atmosphère d’une doucereuse odeur d’alcool. Toute la journée, les voyageurs buvaient, partageaient leur pain, leur charcuterie et leur fromage. Le voyage en train prenait des airs de circuit-découverte de la cuisine régionale italienne. Chacun passait le temps à sa façon ; on jouait aux cartes, on se reposait, on se racontait sa vie et ses problèmes. Et lorsqu’un homme se mettait à entonner une chanson populaire, tout le wagon l’accompagnait, chantant à tue-tête, tapant dans les mains et frappant du pied.
Enzo et Tatiana n’avaient presque pas fermé l’œil de la nuit. Entre les bavardages et les secousses du train, il était difficile de s’endormir paisiblement. Et puis, Enzo avait peur que quelqu’un fouille dans ses affaires ou leur vole un bagage. Toute leur vie et tous leurs biens tenaient dans trois valises rectangulaires, principalement remplies de vêtements, mais contenant aussi des objets à valeur affective et leurs quelques économies. Le jeune homme avait donc monté la garde, pendant que sa femme somnolait sur son épaule.
Ce fut donc un soulagement pour lui lorsque le soleil pointa ses premiers rayons derrière les montagnes, découpant leur ligne de faîte sur le ciel rose orangé. Et après plus de vingt-quatre heures enfermés dans un wagon enfumé et embué, ils étaient fatigués, mais satisfaits d’être arrivés et de découvrir la Suisse.
Une femme en blouse blanche s’approcha du couple, toujours à l’abri du panneau de la gare, et leur demanda de rejoindre le bâtiment principal. Une longue file d’attente s’était formée entre le hall de la gare et le quai, et Enzo et Tatiana prirent place au milieu d’inconnus. Le soleil frappait fort sur leur tête en cette matinée printanière et l’attente se faisait de plus en plus insupportable.
Dans le train, Enzo et Tatiana avaient rencontré un autre couple d’immigrants, monté à Milan. Gianluca et Carmina Casaroli venaient travailler en Suisse depuis cinq ans et ils étaient habitués au voyage. Gianluca fabriquait des rails dans une usine et Carmina était femme de chambre dans un grand hôtel lausannois. Ensemble, ils avaient longuement discuté de ce qui les attendait à leur arrivée et pour rassurer le couple de novices un peu anxieux à l’idée de débarquer dans un pays inconnu, les Casaroli leur avaient transmis leur adresse en espérant les revoir une fois arrivés à destination.
Tatiana chercha le couple d’amis dans la foule, mais les têtes étaient trop nombreuses et s’agitaient dans tous les sens. Plusieurs femmes se faisaient de l’ombre avec leur main ou s’éventaient avec des papiers.
– Ils doivent être à l’intérieur, indiqua Enzo qui avait compris les intentions de sa femme. Ou peut-être qu’ils ont déjà pu repartir, à l’heure qu’il est.
Déçue de n’avoir personne à qui parler, excepté son mari, Tatiana s’assit sur une de leurs valises pour reposer ses jambes lourdes. Enzo, quant à lui, était trop inquiet pour lui faire la conversation et n’arrêtait pas de se hisser sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir ce qui se passait à l’entrée du bâtiment.
La foule commençait à perdre patience et une bagarre éclata derrière le couple. Deux hommes se bousculaient et s’injuriaient en italien. Leurs mains s’agitaient, fouettaient l’air, créant autour d’eux un cercle délimité comme une zone de combat. Enzo hésita à s’interposer pour les calmer et surtout éviter qu’ils renversent sa femme, mais des gardes-frontière sortis de nulle part emmenèrent les perturbateurs loin de la queue. Tout le monde reprit sa place dans la file d’attente, et le ballet des éventails et des soupirs recommença de plus belle.
En avançant petit à petit sur les talons les uns des autres, ils arrivèrent enfin dans le hall de la gare. Les Casaroli leur avaient expliqué qu’à l’arrivée à Brig, tous les passagers devaient subir un contrôle sanitaire avant de recevoir leurs papiers. On s’empara donc de leurs valises, qui furent entreposées dans des casiers, et on leur donna une étiquette pour les récupérer à la sortie. Puis, Enzo et Tatiana furent séparés ; les hommes entraient par une porte sur la droite et les femmes passaient par un couloir au fond à gauche. La file d’attente chez les hommes était trois fois plus longue que chez les femmes et Enzo craignait que Tatiana doive probablement l’attendre quelques minutes toute seule.
Devant lui, une infirmière enchaînait les prises de sang avec une rapidité et une dextérité déconcertantes. Enzo tendit son index pour recevoir la piqûre et continua son chemin dans les corridors de la gare. Il se sentait comme un bœuf suivant le troupeau qui part à l’abattoir, sans savoir ce qui l’attend.
Un des bureaux administratifs avait été transformé en vestiaire, et l’odeur de pieds et de transpiration qui avait envahi la pièce fit grimacer Enzo.
– Il faut enlever tes vêtements pour la radiographie, lui dit un compatriote en caleçon et chaussettes blancs.
Enzo hocha la tête et s’isola dans un coin de la pièce où il pourrait facilement retrouver son pantalon et sa chemise. Chaque homme était dirigé par un médecin dans une petite pièce à part et exposé quelques secondes aux rayons X.
Lorsqu’il eut terminé la visite médicale, Enzo rejoignit le hall de la gare et récupéra ses bagages et ses papiers qui lui permettaient de travailler pendant neuf mois en Suisse. Enfin, il retrouva sans problème Tatiana qui l’attendait à nouveau sous le panneau.
Un autre train en provenance d’Italie était entré en gare et le bal des valises avait recommencé. Leurs papiers en poche, Enzo et Tatiana se joignirent au groupe d’immigrants qui partaient pour le canton de Vaud et, à nouveau entassés dans un wagon, ils prirent la direction de leur nouvelle vie.
Claire se réveilla en sueur au milieu de la nuit. Les couvertures avaient glissé sur le sol et leur blancheur apparaissait verdâtre sous la lueur du réveille-matin indiquant trois heures quarante-sept. Encore une fois, elle avait fait le même rêve étrange. Perdue dans son propre lit, Claire s’agrippa à l’interrupteur de la lampe de chevet, qu’elle savait toujours à portée de main, et l’enclencha. Elle se redressa sur son matelas chaud et collant, et parcourut la pièce des yeux, s’habituant petit à petit à la lumière. L’ordre et la familiarité des objets qui se dessinaient autour d’elle la rassurèrent.
Soudain prise de frissons, Claire récupéra sa couette et la remonta jusqu’à son menton. Le regard fixé au plafond, elle repensa à ce rêve qui la poursuivait depuis des années, qui avait hanté ses nuits d’adolescente et qui la rattrapait maintenant encore. Tout y était flou, comme un lointain souvenir, et pourtant le sentiment de peur était bien réel.
Si elle voulait profiter de dormir encore quelques heures, Claire devait fermer les yeux et se forcer à penser à autre chose. Elle réfléchit à la journée qui l’attendait : elle partirait pour la Maisonnette dès son réveil et passerait au magasin ramasser autant de cartons qu’elle trouverait. Ensuite, il faudrait commencer par trier chaque pièce en séparant les objets à donner, ceux à garder et les derniers à jeter. Elle en aurait sûrement pour plusieurs jours. Cette idée la fatigua suffisamment pour qu’elle retombe dans les bras de Morphée.
Lorsqu’elle émergea trois heures plus tard, Claire n’eut pas de peine à se lever. Tout ce qu’elle voulait, c’était quitter ce lit moite, lieu de cauchemars et de soucis.
Elle rejoignit ses deux filles dans la cuisine exiguë de leur appartement et leur colla une bise sur la joue. Une tasse de café chaud dans les mains, Claire observa ses deux adolescentes prendre leur petit déjeuner. Olivia découpait avec soin des quartiers de pomme, alors que Flore dévorait ses céréales à grandes bouchées, laissant dégouliner des gouttes de lait sur son menton.
Fille unique, Claire avait toujours souhaité avoir au moins deux enfants, mais elle n’avait jamais imaginé qu’ils débarqueraient en même temps, chamboulant son quotidien comme deux petits ouragans. Flore et Olivia avaient hérité des traits gracieux et nobles de leur père : une fine bouche s’ouvrant en un grand sourire sincère, un nez droit et de longueur correcte, de magnifiques yeux bleus surplombés de minces sourcils bien dessinés et deux petites fossettes, une sur chaque joue, qui leur donnaient un air joyeux et naïf.
Cependant, la beauté physique des jumelles n’avait d’égale que la différence de leur caractère. Olivia avait le côté sage et posé de sa mère. Un peu trop même. Elle était discrète et appliquée dans tout ce qu’elle entreprenait. Beaucoup plus mature que les jeunes filles de son âge, Olivia était une adolescente sérieuse et tranquille.
Au contraire, Flore avait conservé un esprit enfantin et trouvait dans son jeune âge une excuse toute faite à ses bêtises et à ses imprudences. Elle était le portrait craché de son père, l’artiste insouciant et un brin égoïste. La jeune fille aimait l’aventure et les nouvelles expériences, comme ce piercing que Claire avait découvert quelques jours plus tôt. Flore était une tornade de gaieté et de légèreté secouant tout sur son passage. Sa bonne humeur et son bagou apportaient une touche vivante et pimpante à leur foyer.
Mais depuis une semaine, l’atmosphère de l’appartement était lourde et morose. Toutes les trois avaient encore en tête ce coup de fil du samedi précédent, leur annonçant le décès de la mère de Claire. Elles avaient d’abord cru à une erreur. Sa mère avait tout juste huitante ans et était en pleine forme, excepté qu’il fallait lui crier dans l’oreille droite pour lui parler. Puis l’infirmière avait expliqué qu’elle était tombée dans les escaliers du supermarché où elle allait presque quotidiennement faire ses courses et boire un café avec de vieilles connaissances. Sa tête avait méchamment heurté la rampe et elle n’était déjà plus consciente lorsque les secours étaient arrivés. Le décès avait été prononcé quelques minutes plus tard. Tout s’était passé si vite. Claire et les jumelles n’avaient même pas eu le temps de lui dire au revoir.
Flore et Olivia étaient très proches de leur grand-mère maternelle, qui s’était beaucoup occupée d’elles pendant le divorce de leurs parents. Et puis, il y avait toutes ces vacances passées à la Maisonnette, à profiter du jardin qu’elles n’avaient pas en ville, à partir à la recherche de champignons dans la forêt voisine ou à écouter les histoires de grand-maman tard le soir, au coin du feu. Toutes ces choses qu’elles ne pourraient plus faire, même si l’envie avait passé depuis qu’elles étaient adolescentes.
Les jumelles insistèrent pour venir aider leur maman à vider la maison et, après avoir rempli la voiture de cartons de déménagement, elles arrivèrent à la Maisonnette, deux heures plus tard.
La Maisonnette était, comme son nom l’indiquait, une toute petite maison de plain-pied qui paraissait avoir été déposée à la sortie du village, comme tombée du ciel en plein milieu des champs. Sa taille paraissait encore plus minuscule en comparaison de l’imposante ferme de campagne qui se dressait quelques mètres plus loin. Claire s’engagea dans l’allée de gravier qui menait à la porte d’entrée et jeta un bref coup d’œil au jardin potager, où sa mère passait tellement de temps. C’est d’ailleurs là, au milieu des salades et des framboises, qu’elle l’avait laissée la dernière fois qu’elle lui avait dit au revoir.
La maison familiale ressemblait exactement à celles que dessinent les enfants dès leur premier âge : une porte encadrée de chaque côté par une jolie fenêtre avec des rideaux bleus et blancs, le tout coiffé par un toit de tuiles orange et une cheminée en briques, aujourd’hui inhabituellement éteinte.
Claire essuya machinalement ses chaussures sur le paillasson avant d’entrer, même si elle savait pertinemment que sa mère n’était plus là pour lui reprocher de répandre de la boue partout autour d’elle. La Maisonnette se composait de quatre pièces ; un salon, une cuisine et deux chambres, dans lesquelles sa propriétaire avait accumulé au fil des ans une collection incomparable d’objets de toutes sortes, qu’ils soient utiles ou complètement superflus.
Immobile dans l’entrée, Claire trouva l’intérieur triste et anormalement vide. D’habitude, la Maisonnette était accueillante et éveillée ; de la musique jazz résonnait dans le salon, de délicieuses odeurs émanaient de la cuisine, et une voix douce et chantonnante venait saluer tout nouvel arrivant. Mais aujourd’hui, la Maisonnette était en deuil. Après une semaine, Claire réalisa tout à coup que le décès de sa mère était bien réel. Jamais plus elle ne reverrait ses cheveux blancs montés en chignon derrière sa nuque, jamais plus elle n’irait se blottir dans ses bras frêles, jamais plus elle n’entendrait le rire gracieux de sa mère. Claire chassa les larmes de ses yeux en clignant des paupières et se ressaisit. Elles avaient du pain sur la planche, malgré le fait qu’elles se sentaient découragées avant même d’avoir commencé à remplir les cartons. Par où allaient-elles débuter leur rangement ?
Elles décidèrent de s’attaquer d’abord à la cuisine et passèrent deux bonnes heures à sortir casseroles, vaisselle et denrées alimentaires des placards. Claire récupéra les ustensiles dont elle pourrait avoir besoin, à l’instar de ce gaufrier offert à sa mère pour un anniversaire et qu’elle finirait bien par utiliser un jour. Elles firent aussi quelques découvertes improbables, comme un billet de cent francs caché dans une tasse au fond d’une étagère. Elles vidèrent finalement le frigo et se débarrassèrent des fruits pourris et des yoghourts périmés qui y traînaient.
Claire continua sur sa lancée et attaqua le salon. Elle débrancha chaque appareil électronique, roula le tapis oriental marqué par les pieds de la table basse, et décrocha les quelques tableaux des murs. Elle perdit beaucoup de temps avec la vitrine exposant la collection de clochettes. Il fallut les emballer précautionneusement dans du papier journal avant de les empiler au fond d’un carton. Il y en avait des dizaines, de taille et de couleur différentes. Certaines avaient été offertes par Claire elle-même au retour d’un voyage ou au détour d’un magasin, d’autres dataient d’avant sa naissance et avaient été accumulées depuis des décennies. La préférée de Claire était une clochette miniature en bronze avec un drapeau suisse esquissé de chaque côté. On pouvait tout juste la tenir entre deux doigts et il fallait la secouer doucement près de l’oreille pour percevoir le léger tintement qu’émettait son battant, petit comme un grain de riz.
Quand le salon fut terminé, elles s’accordèrent une pause et s’affalèrent sur le canapé pour casser la croûte. Toute la matinée, Claire avait tenté de chasser les souvenirs qui lui venaient constamment à l’esprit. Elle et sa mère dans la cuisine, préparant le repas ou un bon gâteau au chocolat. Elle, faisant la vaisselle après le souper, pendant que sa mère soufflait sur son café chaud, assise près du poêle. À chaque pensée comme celle-ci, les larmes lui montaient aux yeux et Claire se forçait à réfléchir à autre chose.
En mâchouillant leur sandwich, elles énumérèrent la liste des tâches qu’elles devaient encore effectuer. Transporter les cartons et les meubles au magasin de seconde main, nettoyer chaque pièce de fond en comble, mettre la maison en vente. Claire aurait volontiers emménagé dans la Maisonnette, mais il manquait une pièce. Flore et Olivia n’accepteraient jamais de partager une seule petite chambre. Les filles ne cesseraient de se disputer et se marcheraient dessus sans arrêt. Et puis, elles étaient des citadines, pas des campagnardes. Elles tourneraient en rond, comme des lionnes en cage, dans ce petit village.
Le reste de la journée fut consacré au tri des deux chambres de la Maisonnette. La première était l’ancienne chambre à coucher de Claire, transformée en bureau une vingtaine d’années plus tôt, lorsqu’elle avait déménagé chez Patrick, son futur ex-mari. L’autre pièce était la chambre à coucher de sa mère, qui n’avait pour ainsi dire pas changé depuis le jour où elles avaient emménagé dans la Maisonnette.
Quand Claire pénétra dans cette pièce, elle sentit instantanément l’odeur de muguet qui y flottait. C’était l’eau de toilette préférée de sa mère. Sur la table de chevet reposaient une Bible et un verre d’eau dont les bords étaient marqués par des traces de calcaire. A l’intérieur du livre, Claire trouva des feuilles et des fleurs séchées, abandonnées entre les pages extra-fines.
Dans le bureau, les jumelles étaient affairées à sortir la paperasse du secrétaire et à séparer les relevés des lettres et les courriers des dépliants publicitaires. Elles enlevèrent également tous les livres des deux bibliothèques qui tapissaient un des murs de la pièce.
Claire entendait régulièrement des éclats de rire ou des exclamations provenant du bureau, et l’une ou l’autre de ses filles venait lui montrer un ancien jouet qui leur rappelait des souvenirs ou une vieille carte postale qu’elles prenaient le temps de lire ensemble. Elles s’étaient aussi replongées quelques minutes dans les albums photos de Claire. On y voyait Claire dans le jardin, tenant maladroitement un chaton dans ses bras. Claire sur une plage de cailloux avec de grosses lunettes de soleil. Claire dans une robe de soirée lors de son premier bal. Chaque photo lui rappelait un moment de son enfance.
Le déménagement avançait vite et le salon se remplissait à vue d’œil de cartons brun clair marqués au feutre indélébile. Mais soudain, le rangement de Claire fut à nouveau interrompu par Olivia, qui l’appela d’une voix bizarre, hésitant entre inquiétude et curiosité.
Claire trouva Olivia assise au bureau, tenant une enveloppe dans sa main droite, alors que Flore était debout derrière elle, penchée sur son épaule. Leur attitude était plus sérieuse qu’avant et le souci se lisait sur leur beau visage. Olivia tendit l’enveloppe à sa mère et les deux jeunes filles guettèrent sa réaction. L’enveloppe était de format C5, blanche avec une simple inscription sur le devant : Pour ma fille chérie, à n’ouvrir qu’après ma mort.
– Où as-tu trouvé ça ? demanda Claire, en toussotant pour faire redescendre la boule qui s’était formée dans sa gorge.
– C’était dans le petit tiroir du milieu, indiqua Olivia en pointant son doigt sur un endroit en retrait dans le secrétaire.
– Je l’ouvrirai plus tard, décida Claire en fourrant l’enveloppe dans son sac qui traînait à l’entrée. Il faut qu’on finisse de remplir les cartons aujourd’hui, ajouta-t-elle pour changer de sujet.
En fin de journée, alors que le crépuscule envahissait gentiment la Maisonnette, elles avaient empaqueté huitante années de vie dans des cartons et allaient s’en débarrasser à jamais. Après tout, ce n’étaient que des objets, ce qui importait vraiment c’étaient les souvenirs. Flore garda la jolie boîte à bijoux de sa grand-mère et Olivia sauva quelques livres abîmés dont elle connaissait les histoires par cœur.
Elles refermèrent derrière elles plusieurs pages de leur passé et décidèrent d’aller dévorer une énorme pizza réconfortante, avant de terminer la soirée devant une comédie romantique qu’elles avaient déjà vue plusieurs fois.
Tatiana et Enzo avaient pu se frayer un chemin jusqu’à une place vers la fenêtre et ils restaient ébahis face au panorama qui défilait devant eux. Le train donnait l’impression de glisser sur l’étendue paisible du lac. Il longeait la montagne tel un serpent et se faufilait entre les vignobles qui montaient en pente abrupte jusqu’au sommet, hors de portée de vue.
Comparé au long et pénible trajet depuis l’Italie, celui-ci avait des airs de promenade touristique. Le jeune couple s’émerveillait de chaque village perché sur les hauteurs, de chaque bateau poussé par le vent, de chaque église et château dont ils apercevaient les clochers et les tours. Ils furent même surpris lorsque le contrôleur annonça l’arrivée en gare de Lausanne.
La descente du train fut moins périlleuse et plus rapide qu’à Brig. Par précaution, Enzo et Tatiana avaient appris par cœur l’adresse où ils devaient se rendre et demandèrent deux ou trois fois leur chemin à des passants. Après de longues minutes passées à traîner leurs valises sur les pavés en pente, ils se retrouvèrent devant une petite auberge dans la vieille ville. Les lettres peintes en rouge sur le mur annonçaient À l’Auberge Fleurie, et les bacs de géraniums en fleurs suspendus à chaque fenêtre confirmaient l’appellation. Une femme d’une trentaine d’années astiquait les carreaux à l’intérieur et leur fit de grands gestes quand elle les aperçut sur le trottoir avec leurs bagages.
– Buongiorno, ciao ! s’exclama-t-elle depuis le porche, en agitant son torchon.
– Bonjour, répondit Enzo, dans un français hésitant, en s’approchant pour lui serrer la main.
Tatiana l’imita, plus timidement, et esquissa même une courbette maladroite devant la jeune femme.
– Vous devez être Tatiana Mancolo et vous êtes son mari Enzo, n’est-ce pas ? demanda l’aubergiste.
– Oui, Tatiana et Enzo, se présenta le jeune marié en souriant.
La barrière de la langue était ce qu’Enzo redoutait le plus, car ni lui ni sa femme ne parlaient un mot de français. Durant le trajet en train, Gianluca et Carmina, qui avaient appris le français pendant leurs cinq années en Suisse, avaient tenté de leur transmettre quelques mots de base comme « bonjour », « oui », « non », « merci » et « s’il vous plaît ». Mais Enzo savait que cela ne suffirait pas longtemps.
– Très bien ! se réjouit la jeune femme. Je suis Marie Gerbault, la propriétaire de l’auberge. Entrez, entrez ! Je vais vous montrer l’endroit.
La gentillesse et la simplicité de Marie Gerbault rassurèrent le couple, qui la suivit à l’intérieur de la maison.
L’entrée donnait sur une volée d’escaliers et était meublée d’un comptoir en bois massif pour accueillir les visiteurs. À droite, une porte donnait sur une salle à manger ordinaire, où les clients avaient l’habitude de déjeuner. À gauche de l’escalier, une ouverture menait au salon. La bâtisse en pierre avait de grandes salles et de hauts plafonds avec des poutres en bois. Enzo et Tatiana lançaient des regards impressionnés autour d’eux, comme s’ils visitaient la chapelle Sixtine, et écarquillaient les yeux devant tant de belles choses. Le salon s’organisait autour d’une large cheminée en pierre, devant laquelle étaient disposés un canapé et plusieurs fauteuils. Les tableaux, le tapis de style oriental et les longues bibliothèques qui ornaient les murs rendaient la pièce très chaleureuse. Pour le jeune couple, qui menait une vie rudimentaire dans une modeste maison de la campagne italienne, le salon de l’Auberge Fleurie avait des airs de palace. Il était aussi grand que leur demeure et contenait à lui seul autant de richesse qu’en possédaient leurs deux familles réunies.
– Au rez-de-chaussée, expliqua Mme Gerbault, il y a la salle à manger, le salon et la cuisine. Et nous allons monter à l’étage pour que je vous montre les chambres, vous me suivez ?
Enzo et Tatiana se sentaient de plus en plus à l’aise dans cette auberge et, pour le moment, ils avaient compris les explications de Marie. Au premier étage se trouvaient six chambres pour ainsi dire identiques et toutes meublées très sobrement. Cinq d’entre elles étaient réservées aux clients, et Mme Gerbault occupait la dernière, au bout du couloir.
– Mon auberge n’est pas très grande, la décoration est simple et le confort est plutôt modeste, justifia Marie Gerbault. Mais les clients sont toujours satisfaits et reviennent dès qu’ils en ont l’occasion.
Enzo et Tatiana hochèrent la tête et se jetèrent un regard déconcerté. Si Mme Gerbault continuait à parler aussi vite, ils seraient obligés de lui dire qu’ils n’avaient rien compris. La visite de l’auberge se termina sous les toits. À l’autre extrémité du corridor reliant les chambres, un escalier menait à une trappe dissimulée dans le plafond. Mme Gerbault s’engagea en premier dans la montée, souleva la porte et s’engouffra dans la pièce pour laisser le passage au jeune couple.
– Voici votre chez vous ! s’exclama Marie en écartant ses bras pour dévoiler leur chambre.
La toiture descendait bas vers les murs, ce qui rétrécissait l’espace vivable de la pièce. Une petite fenêtre ronde laissait passer un rai de lumière dans lequel volaient des particules de poussière. Tout près, un évier et une cuisinière qui permettait de mijoter quelques plats simples. Le reste du mobilier se composait d’un lit double, semblable à ceux des clients, qui trônait dans un coin, d’une table accompagnée de deux chaises au milieu de la pièce, et de deux grosses malles à habits, calées contre le mur.
Tatiana et Enzo étaient ravis de ce petit nid tout à fait correct et fonctionnel. Ils remercièrent chaleureusement Marie avec des poignées de mains et des sourires, et l’aubergiste se retira pour les laisser s’installer. Tatiana et Enzo rangèrent leurs affaires dans les malles, tout en louant la beauté de l’endroit et la gentillesse de la patronne.
En début de soirée, Enzo et Tatiana rejoignirent l’aubergiste dans la salle à manger, où elle leur offrit un bouillon de poule, du pain et du fromage. Mme Gerbault leur expliqua que pour l’instant, l’auberge n’accueillait comme clients qu’un couple de jeunes mariés, mais que les touristes allaient commencer à affluer avec les beaux jours. L’établissement risquait ainsi d’être plein jusqu’au mois de novembre.
Après le repas, ils s’installèrent tous les trois dans les fauteuils du salon et, armée d’un papier et d’un crayon, Marie commença à expliquer à Tatiana en quoi consisterait son travail. Elle devait débuter le lendemain à six heures et demie et assister Mme Gerbault dans toutes sortes de tâches ménagères, de l’accueil des clients au nettoyage des chambres, en passant par quelques travaux d’entretien de l’auberge.
Le salaire se basait uniquement sur la générosité des clients et les pourboires qu’ils laissaient, mais Tatiana avait la chance d’être logée gratuitement par sa patronne. Dans le cas contraire, ils auraient été obligés de louer une chambre, comme les Casaroli, entassés dans leur minuscule appartement qu’ils devaient partager avec le cousin de Carmina et le frère de Gianluca afin de pouvoir payer le loyer.
Heureusement, Enzo avait trouvé un emploi rémunéré qui leur permettrait tout juste de vivre convenablement. Il commençait également son travail le lendemain sur le chantier de l’autoroute qui se construisait entre Lausanne et Genève. Le jeune homme avait pu joindre l’équipe de construction grâce à un ami d’enfance qui travaillait pour l’entreprise depuis quelques années.
Au village, ils étaient plusieurs compatriotes à partir chaque printemps en direction de la Suisse. Ils s’envolaient comme les hirondelles, laissant derrière eux femme et enfants. Petit à petit le village se vidait, les visages des enfants s’attristaient et les femmes comptaient les jours jusqu’à la fin de l’été. Enzo et Tatiana observaient, se demandant comment ils supportaient de vivre séparés les uns des autres pendant presque une année. Et puis, l’automne arrivait et les maris revenaient, fatigués du travail accompli mais contents de retrouver leurs proches et ravis de dépenser leurs économies pour les fêtes de fin d’année.
Le village reprenait vie et tout le monde se retrouvait pour écouter les histoires de l’étranger. Enzo avait entendu dire que la Suisse était si riche que ses habitants logeaient dans de vastes maisons, s’habillaient comme si c’était dimanche tous les jours de la semaine et mangeaient chaque soir dans un restaurant différent. Et comme les Suisses avaient déjà tout ce dont ils avaient besoin, le gouvernement dépensait leur argent pour construire d’immenses routes, de profonds tunnels et de grands ponts pour exporter leurs richesses dans le monde entier.
Ce sont ces récits qui poussèrent Enzo et Tatiana à vouloir aller vérifier par eux-mêmes si la Suisse était aussi prospère qu’on le disait au village. Grâce à leurs connaissances, Tatiana eut rapidement vent d’un poste de femme de chambre qui se libérait à Lausanne, et c’est comme ça qu’ils entreprirent de déménager loin de chez eux.
Les premiers jours furent très difficiles pour le jeune couple, qui avait du mal à comprendre les instructions de leur patron respectif. Tatiana essayait d’imiter au mieux les gestes et l’attitude de Mme Gerbault, mais elle s’était fait sermonner par quelques clients mécontents ou de mauvaise humeur. En plus de cela, elle était entrée dans une chambre alors que les touristes dormaient encore, et avait renversé du café sur les genoux d’un homme.
– Je ne crois pas être faite pour ça, s’était-elle plainte à Enzo un soir. Je ne fais que des bêtises.
– C’est normal, ma chérie, l’avait rassurée Enzo. Ce sont nos premiers jours et il faut qu’on s’habitue. Je suis sûr que dans un mois tu seras capable de servir du café de la main gauche en passant l’aspirateur de la droite.
Pour Enzo aussi le travail de chantier était pénible. Son patron était beaucoup moins compréhensif que Mme Gerbault, surtout avec les nouveaux venus. Il passait sa journée à crier et à donner des ordres dans tous les sens et le seul mot italien qu’il semblait connaître était Andiamo !
– Tu pourrais lui apprendre à dire per favore,
