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Installez-vous au chevet de Thérèse pendant ses derniers mois pour recueillir ses paroles puissantes, drôles, encourageantes Vous voici invité à accompagner Thérèse pendant les six derniers mois de sa vie. En effet, ses sœurs ont pendant cette période noté la plupart de ses paroles. À leur suite, vous allez assister à l’ultime ascension de Thérèse, cette jeune carmélite qui est allée tellement loin dans le voyage spirituel qu’elle a éclairé le monde entier. Thérèse, au sommet de sa « petite voie » de confiance et d’amour, est alors minée par la tuberculose et plongée dans une opaque nuit de la foi. Dans ce contexte jaillissent certaines de ses paroles les plus puissantes, mais aussi les plus tendres ou les plus drôles. Des paroles qui, depuis, n’ont cessé de toucher et guider ceux qui se mettent à leur écoute.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Thérèse de Lisieux est une jeune religieuse morte à 24 ans dans le secret d’un carmel normand. Son rayonnement atteint aujourd’hui les extrémités de la terre.
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Seitenzahl: 333
Veröffentlichungsjahr: 2022
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AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR
La présentation des Dernières paroles ainsi que les notes sont d’Hélène Mongin.
L’éditeur remercie l’équipe des archives du carmel de Lisieux pour son aide si précieuse.
Si le lecteur désire découvrir les manuscrits originaux, ainsi qu’une mine d’informations, en textes et en images, sur sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, nous l’invitons à visiter les passionnantes archives du carmel de Lisieux en ligne :
www.archives-carmel-lisieux.fr
Conception couverture : © Christophe Roger
Photo couverture : © Office Central de Lisieux / © Henry Wingate
Intérieur : © Sanctuaire de Lisieux / © Archives du carmel de Lisieux / © Office Central de Lisieux / © Sanctuaire d’Alençon
Composition : Soft Office (38)
Relecture : Le Champ rond
© Éditions de l’Emmanuel, 2022
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-38433-032-4
Dépôt légal : 2e trimestre 2022
Introduction
Cher lecteur,
Vous voici invité à accompagner Thérèse pendant les six derniers mois de sa vie. En effet, ses sœurs, de plus en plus conscientes de « soigner une petite sainte » (pour reprendre ses propres mots !), ont alors noté la plupart de ses paroles et de ses actions. À leur suite, vous allez donc pouvoir prendre place sur une inconfortable chaise de l’infirmerie du carmel de Lisieux et regarder Thérèse vivre son ultime ascension. Ce petit bout de femme de 24 ans, qui n’a presque jamais quitté sa Normandie natale, qui est enfermée depuis neuf ans dans un couvent d’à peine plus d’un hectare, est pourtant allée tellement loin dans le voyage spirituel qu’elle a éclairé le monde entier. Vous allez assister à la dernière étape de ce voyage. Thérèse est alors au sommet de sa « petite voie » de confiance et d’amour. Mais elle est aussi minée par la tuberculose et plongée dans une opaque nuit de la foi. C’est dans ce contexte que jaillissent certaines de ses paroles les plus puissantes, mais également les plus tendres ou les plus drôles. Des paroles qui, depuis, n’ont cessé de rejoindre, éclairer et guider ceux qui se mettent à leur écoute.
Pour bien les comprendre, je vous invite à un autre petit voyage, temporel cette fois-ci, pour découvrir les actrices des scènes auxquelles vous allez assister. Car les Dernières paroles de Thérèse sont d’abord une histoire de famille…
LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARTIN
Les trois principales rédactrices des Dernières paroles, en effet, sont doublement sœurs de Thérèse : sœurs en religion et sœurs de sang. Comment une telle fratrie a-t-elle pu se retrouver au carmel ? Cela commence avec des parents si pieux qu’ils seront canonisés. Louis et Zélie Martin, eux aussi, avaient chacun rêvé dans leur jeunesse de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Mais Dieu, qui ne voulait sans doute pas priver le monde d’une petite Thérèse, en avait décidé autrement… Après s’être vus tous deux refuser l’entrée du monastère, ils finirent par se marier et former un foyer uni et rayonnant. Il était horloger, elle chef d’une entreprise de dentelle, et leur couple faisait partie de la bourgeoisie de la petite ville d’Alençon. Ils eurent neuf enfants, dont quatre moururent en bas-âge. Marie, Pauline, Léonie, Céline et Thérèse eurent la chance de grandir dans une famille extrêmement unie. Unie par l’épreuve, aussi : en 1877, alors que Thérèse n’a que 4 ans, sa mère est emportée en quelques mois par un cancer du sein. En deuil, la famille Martin partit s’installer à Lisieux où elle trouva une autre forme d’équilibre, centré autour d’un père adoré et tout dévoué à ses filles. Marie et Pauline, les deux plus âgées, prirent en main l’éducation des deux plus petites, Céline et Thérèse. Léonie nous pardonnera de ne pas parler davantage de son étonnant cheminement car ce furent les aînées et les cadettes qui se retrouvèrent plus tard au carmel.
Faisons donc davantage connaissance avec les quatre héroïnes de notre livre. Dans la famille Martin, je demande d’abord la n° 2, Pauline (1861-1951), car, sans elle, pas de carmel ni de Dernières paroles : vous devez à Pauline l’initiative et les trois quarts du livre que vous tenez dans les mains. Après la mort de sa mère, à qui elle ressemblait beaucoup, elle devint la femme de tête de la famille et l’« idéal » de sa petite sœur Thérèse, qui la choisit comme seconde mère. Pauline était une jeune femme d’une belle intelligence, pleine de bon sens et d’équilibre. Elle fut la première à entendre l’appel à la vie religieuse. Le 2 février 1882, alors qu’elle participait à la messe au pied d’une statue de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle eut une révélation : Dieu l’attendait au Carmel. Elle y entra en octobre suivant, à l’âge de 21 ans, et Thérèse faillit en mourir. Dans les semaines qui suivirent, cette dernière développa en effet ce qu’elle appela son « étrange maladie » et il fallut qu’une autre « mère » s’en mêlât pour la sauver : ce fut une vision du sourire de la Vierge qui la guérit alors que Pauline, désormais appelée sœur Agnès de Jésus, priait pour elle.
Marie (1860-1940), l’aînée de la fratrie, prenait aussi soin de la cadette. Elle lui faisait la classe, le catéchisme, puis elle la soutint pendant les années sombres où Thérèse subit son premier martyre : l’école. Pendant des heures, elle la consolait, apaisait les scrupules qui dévoraient la jeune fille. Pourtant, Marie ne faisait pas partie des « surdouées » de la famille : elle n’avait pas les facilités relationnelles, intellectuelles de ses sœurs, mais se distinguait par un sens aigu de la liberté et une intuition sans faille. Elle lutta longtemps contre l’appel du Carmel : comment une âme aussi éprise de liberté que la sienne pourrait-elle s’épanouir derrière des grilles ? Ce fut pourtant bien ce qui lui arriva, après son entrée, le 15 octobre 1886, à l’âge de 26 ans. Deux ans plus tard, celle qui s’appelait maintenant sœur Marie du Sacré-Cœur s’opposa d’abord fermement à l’entrée de Thérèse.
Car la petite Thérèse (1873-1897), depuis toujours, rêvait d’un désert où elle pourrait se consacrer totalement à Dieu, ce qui est assez précisément la définition d’un carmel. Mais ce rêve est-il réalisable quand on est encore une enfant fragile psychologiquement, qui pleure pour un rien puis pleure d’avoir pleuré, et avec tout ça pas capable de faire son lit soi-même (ou seulement si on est applaudie) ? Ce n’était pas gagné. Il fallait même un miracle. Et il y en eut un, la nuit de Noël 1886, sur lequel vous en apprendrez plus au cours de ce livre ; Thérèse le résume ainsi : « En cette nuit où [Jésus] se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai, pour ainsi dire, “une course de géant” » (Ms A, 44 v°). Thérèse, selon ses propres mots, après dix ans d’efforts, retrouva la force d’âme qu’elle avait perdue à la mort de sa mère, et s’épanouit d’un coup, sortant d’elle-même pour se tourner vers les autres : ce qui l’attirait plus que tout désormais au Carmel, c’était la mission, le désir de sauver les âmes par la prière et l’offrande d’elle-même. Après maintes péripéties qui l’amenèrent jusqu’aux pieds du pape pour obtenir l’autorisation d’entrer en clôture à 15 ans, elle finit par avoir gain de cause et franchit la porte du carmel le 9 avril 1888. Elle y prit le nom de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Céline (1869-1859) resta seule. L’artiste de la famille, surnommée « l’Intrépide », séparée de seulement quatre ans de Thérèse dont elle était la confidente et la jumelle d’âme, rêvait, elle aussi, du carmel. Mais un autre chemin l’attendait d’abord. Louis, leur père tant aimé, commença à manifester les symptômes de la maladie qui allait emporter sa raison, une artériosclérose cérébrale. Le jour où il se saisit d’un pistolet pour défendre ses filles qu’il croyait attaquées, son beau-frère, Isidore Guérin, le fit interner à l’hôpital psychiatrique de Caen. Pendant les cinq longues années que durèrent sa maladie, Céline s’occupa de lui. Rude privilège par rapport à ses sœurs qui, derrière les grilles du carmel, impuissantes, ne pouvaient assister leur père dans sa déchéance. Après sa mort, en 1894, Céline entra à son tour au carmel pour devenir sœur Geneviève.
En haut : sœur Marie du Sacré-Cœur (Marie) et sœur Geneviève (Céline)
En bas : mère Agnès de Jésus (Pauline) et Thérèse
LE CLAN MARTIN AU CARMEL
Le clan Martin, c’est ainsi que désignaient la fratrie les carmélites qui ne lui étaient pas favorables. On peut les comprendre : dans une petite communauté d’une vingtaine de femmes, quatre sœurs, ça faisait beaucoup. Surtout quand lesdites sœurs comptaient parmi les carmélites les plus éduquées et que leur père, puis leur oncle, permettait au carmel de survivre financièrement. Car le carmel de Lisieux était pauvre à plus d’un titre. Fondé en 1838, il était composé de quelques bâtiments de brique non chauffés et d’un petit jardin. Le père franciscain Stéphane-Joseph Piat, qui deviendra un grand ami des sœurs Martin après la mort de Thérèse, décrit ainsi la communauté de l’époque : « On constatait chez la plupart des sœurs beaucoup de vertu et une piété sincère, sinon toujours éclairée. On relevait aussi un défaut sensible de culture et, dans les frottements de la vie commune, pas mal de maladresses […]. Le carmel de Lisieux ne sortait pas, somme toute, du signalement classique de toute collectivité religieuse : quelques saintes âmes, quelques ferventes, quelques médiocres, quelques malades, bonne volonté de l’ensemble. Ni enfer, ni paradis1. »
Une figure se détache cependant : celle de mère Marie de Gonzague. Prieure de 1886 à 1893, puis de 1896 à 1902 (et donc au moment de la rédaction des Dernières Paroles, où elle est désignée sous l’expression usuelle de « Notre Mère »), cette femme au caractère parfois excentrique et ombrageux, d’origine noble, guidait la communauté d’une main de fer non dénuée de finesse ; elle perçut très vite le potentiel de Thérèse, qu’elle aida à se développer de son mieux.
Le quotidien des carmélites se partageait entre temps de prière (oraison, offices…), de travail manuel et de rencontres communautaires. Extérieurement, rien ne ressemble plus à une journée au carmel qu’une autre journée au carmel : les mêmes horaires, les mêmes activités, les mêmes sœurs… Mais intérieurement, c’est la grande aventure : rien ne distrait de la recherche de Dieu dans une prière continuelle qui lui offre le monde.
Thérèse vécut cette grande aventure le plus souvent dans une aridité sensible non moins grande. Mais petit-à-petit, elle opéra une révolution spirituelle copernicienne qui par ses écrits (et paroles !) atteindrait bientôt le monde extérieur. Dans le fond, ce n’est rien d’autre qu’un retour à l’Évangile, mais il avait à l’époque (comme à la nôtre sans doute) fort besoin d’être retrouvé. Il faut lire les leçons de catéchisme reçues par Thérèse : on n’y parlait que d’enfer, péché mortel, condamnation d’un Dieu terrible et vengeur. La sainteté, réservée aux prêtres et religieux (à la rigueur, si l’on mourait martyr…) se conquérait à la force du poignet des vertus et de la mortification. Les saintes religieuses avaient alors coutume de s’offrir comme victimes d’holocauste à la justice divine, tels des paratonnerres, pour détourner le courroux divin sur elles, en place des pécheurs. Thérèse voyait les choses autrement : ce que Dieu ne peut déverser sur le monde, faute d’âmes qui l’accueillent, ce sont ses flots d’amour et de miséricorde. Elle se porta donc volontaire : elle composa un acte d’offrande à l’amour miséricordieux qu’elle prononça le 9 juin 1895. L’hiver précédent, elle avait déjà trouvé le secret de sa petite voie :
J’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions ; maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir, et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse éternelle : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi » (Pr 9, 4). Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel, j’ai continué mes recherches, et voici ce que j’ai trouvé : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! » (Is 66, 13-12). Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme : l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir ; au contraire, il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. Ô mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes2.
La petite voie n’est pas pour autant pavée de roses, ou plutôt, les roses ont des épines. La souffrance, comme vous le verrez dans les Dernières Paroles, tient une grande place dans la théologie thérésienne. La manière dont elle en parle, qui n’est parfois pas dénuée des relents doloristes de son époque, peut déconcerter aujourd’hui. Il ne faut donc pas perdre de vue le cœur de la foi de Thérèse : la Croix, seul chemin de la Résurrection. Thérèse prise la souffrance car par elle, elle s’unit au Christ crucifié et participe ainsi à notre salut. En bonne alchimiste, elle trouve le moyen de faire de la souffrance sa joie, le lieu de sa participation au salut des âmes, auquel elle a consacré sa vie.
Pendant que la petite dernière redécouvrait le cœur de l’Évangile, ses aînées commencèrent à soupçonner quelque chose. Sœur Marie du Sacré-Cœur, la première peut-être, perçut l’originalité de la spiritualité thérésienne, et encouragea Thérèse à la mettre par écrit : on lui doit la rédaction d’Histoire d’une âme. Les rôles s’inversèrent : Marie, qui avait élevé Thérèse, désirait maintenant la suivre. Sœur Agnès de Jésus mit plus de temps à se défaire de sa représentation de Thérèse comme de « la petite dernière » bien gentille, mais pas dégourdie. Elle le dut sans doute, paradoxalement, à son conflit avec mère Marie de Gonzague. En 1893, celle-ci arriva à la fin de son mandat de prieure. Elle favorisa l’élection de mère Agnès, qui n’avait que 32 ans et qu’elle pensait pouvoir contrôler en sous-main. Ce ne fut pas le cas. L’ambiance entre les deux femmes devint électrique et divisa la communauté. Mère Marie de Gonzague étant maîtresse des novices, mère Agnès demanda en secret à Thérèse de veiller sur ses compagnes de noviciat. Thérèse déploya alors aussi bien ses dons pour la diplomatie, apaisant tour à tour les deux mères qu’elle aimait, que son charisme d’accompagnatrice auprès des novices. Mère Marie de Gonzague ne s’y trompa pas quand, après sa difficile réélection de 1896, elle garda le titre de maîtresse des novices… et en confia toute la charge à Thérèse. C’est ainsi que Thérèse se retrouva à éduquer à la vie religieuse sa grande sœur Céline. Celle-ci se plia de bon gré à la situation, découvrant en sa cadette une maîtresse spirituelle hors pair, qui savait allier patience, finesse psychologique, exigence et affection profonde. C’est ce visage de Thérèse que vous découvrirez bien souvent au cours des Dernières Paroles.
Vendredi saint 1896, la jeune femme vomit du sang. Enfin, bientôt le Ciel ! se dit alors Thérèse, qui n’aspire qu’à l’union avec Dieu, persuadée qu’après sa mort, elle pourra continuer bien plus efficacement à sauver les âmes. Mais le Ciel se ferma :
Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus […] permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment… […] il me semble que les ténèbres me disent en se moquant de moi : « Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t’environnent ! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. »3
Cette épreuve, qui lui permit de s’asseoir à la table de ceux qui n’avaient pas la foi et d’y prier en leur nom, dura jusqu’à sa mort. Au fil des mois, la tuberculose progressa et bientôt les sœurs Martin durent se rendre à l’évidence : leur petite sœur allait mourir. Face à la maladie et à la mort prochaine, le clan Martin, avec la bénédiction de mère Marie de Gonzague, se souda comme jamais : les trois aînées passaient le plus de temps possible au chevet de la cadette, dans l’urgence de recueillir sa mémoire, son affection, son enseignement. Elles commencèrent alors à noter ses paroles et ses gestes.
HISTOIRE DES DERNIÈRES PAROLES
Vous vous apprêtez donc à lire ces paroles recueillies par mère Agnès de Jésus, sœur Geneviève et sœur Marie du Sacré-Cœur. Y sont adjointes en fin d’ouvrage quelques paroles consignées par d’autres carmélites.
Mère Agnès est la principale rédactrice. Elle notait aussi vite et efficacement qu’elle le pouvait les paroles de Thérèse, bien souvent sur des feuilles volantes, qu’elle rassembla plus tard, alors qu’on commençait à parler d’un procès de béatification, en 1904, dans un carnet noir (aujourd’hui disparu) puis dans le « carnet jaune », rédigé en 1921-1923. C’est ce carnet que vous allez découvrir comme première et essentielle partie du livre. Sœur Geneviève et sœur Marie du Sacré-Cœur composèrent à la même époque leurs propres recueils, plus courts. Les historiens de Thérèse y ajoutèrent des paroles adressées à ses sœurs ou à d’autres carmélites, issues d’autres sources : témoignages du procès de béatification, circulaires nécrologiques des religieuses, etc. Pour l’ensemble de l’ouvrage, nous reproduisons le texte proposé sur le site internet des Archives du carmel de Lisieux.
Quelques précisions techniques :
– Les textes en italique sont de notre plume pour les introductions mensuelles, puis de la sœur rédactrice ; les autres de Thérèse (sauf soulignements).
– Sauf indication contraire, les notes sont de nous.
– Nous suivons la numérotation officielle des paroles : elles sont classées par jour, et numérotées quand il y en a plusieurs dans une même journée.
– Pour les autres écrits de Thérèse parfois cités, nous utilisons en référence la nomenclature officielle : Ms B 1r° désigne par exemple le recto de la première feuille du deuxième Manuscrit d’Histoire d’une âme ; PN 17 la poésie n° 17 (Vivre d’amour !) ; LT 266 la 266e et toute dernière lettre de Thérèse, etc.
Les Dernières Paroles, par définition, ne sont pas un précis mot à mot thérésien comme le sont naturellement ses écrits. Se pose alors la question de leur authenticité. Les carmélites n’étaient pas du genre à inventer, mais vous verrez que chacune relève les paroles de Thérèse avec son style et son angle propre ; nous n’avons plus les feuilles volantes originelles, et on connait la propension des perfectionnistes sœurs Martin à la correction (mère Agnès, dans la première édition d’Histoire d’une âme, s’était permis – avec l’autorisation préalable de Thérèse – pas moins de trois mille modifications…). Il nous semble, toute proportion gardée, qu’il en est de Thérèse et ses sœurs comme de Jésus et ses évangélistes synoptiques : certes, Luc, Marc et Matthieu rapportent chacun les paroles de Jésus à leur manière, mais c’est bien la voix du Christ qu’on entend. Aussi pouvons-nous remercier la Providence d’avoir conduit dans un même petit carmel obscur « la plus grande sainte des temps modernes », selon l’expression de Pie X, et ses trois sœurs de sang. Ces dernières consacrèrent leurs vies à être les porte-paroles de leur petite sœur, que nous ne connaissons que grâce à elles.
Les trois évangélistes de Thérèse
Sœur Marie du Sacré-Cœur, mère Agnès de Jésus et sœur Geneviève
Cher lecteur, nous espérons que vous avez trouvé dans cette introduction toutes les clés pour pouvoir suivre maintenant les sœurs Martin au chevet de Thérèse et goûter le sens et la force de ses dernières paroles. C’est à vous qu’elles sont, aujourd’hui, adressées.
Hélène Mongin
1. Stéphane-Joseph Piat, Thérèse de Lisieux. À la découverte de la voie d’enfance, Paris, Éditions Franciscaines, 1965, p. 83. Les collectivités religieuses apprécieront…
2. Ms C, 2v°-3r°.
3. Ms C, 5v°-6 v°.
Le carnet jaune de mère Agnès
Avril
En ce mois d’avril 1897, un an après qu’elle a commencé à vomir du sang, la maladie de Thérèse s’aggrave visiblement : elle ne cesse de tousser, sa fièvre devient quotidienne, elle peine de plus en plus à manger. Les remèdes de l’époque n’aident pas : frictions au gant de crin, vésicatoires (applications d’un onguent qui ulcère la peau) et… sirop de limace (fait maison !). Les carmélites se rendent compte de son état : Thérèse est dispensée de la plupart de ses tâches et mère Agnès, commençant à envisager sa mort, se met à noter les précieuses paroles de sa petite sœur. À cette période, Thérèse s’exprime en particulier sur son rôle de maîtresse des novices, qu’elle accompagnait avec autant de délicatesse que d’exigence.
6 AVRIL
1 Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, à quoi bon se défendre, s’expliquer ? Laissons cela tomber, ne disons rien, c’est si doux de ne rien dire, de se laisser juger n’importe comment ! Nous ne voyons point dans l’Évangile que sainte Madeleine se soit expliquée quand sa sœur l’accusait de se tenir aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n’a point dit : « Ô Marthe, si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j’entends ! Et puis, c’est Jésus qui m’a dit de rester là. » Non, elle a préféré se taire. Ô bienheureux silence qui donne tant de paix à l’âme !
2 « Que le glaive de l’esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en notre bouche et en nos cœurs1. » Si nous sommes aux prises avec une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la laissons jamais. Ayons toujours « le glaive de l’esprit » à la bouche pour la reprendre de ses torts ; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos ; combattons toujours même sans espoir de gagner la bataille. Qu’importe le succès ? Ce que le bon Dieu nous demande c’est de ne pas nous arrêter aux fatigues de la lutte, c’est de ne pas nous décourager en disant : « Tant pis ! il n’y a rien à en tirer, elle est à abandonner. » Oh ! c’est de la lâcheté cela ; il faut faire son devoir jusqu’au bout.
*32 Ah ! comme il ne faut rien juger sur la terre. Voilà ce qui m’est arrivé en récréation3, il y a quelques mois. C’est un rien, mais qui m’a appris beaucoup :
On sonnait deux coups, et la dépositaire étant absente, il fallait une tierce4 à ma sœur Thérèse de Saint-Augustin. Ordinairement, c’est ennuyeux de servir de tierce, mais cette fois cela me tentait plutôt, parce qu’on devait ouvrir la porte pour recevoir les branches d’arbre pour la crèche.
Sœur Marie de Saint-Joseph était à côté de moi et je devinais qu’elle partageait mon désir enfantin. « Qui est-ce qui va me servir de tierce ? » dit ma sœur Thérèse de Saint-Augustin. Aussitôt, je défais notre5 tablier, mais lentement, afin que ma sœur Marie de Saint-Joseph soit prête avant moi et prenne la place, ce qui arriva. Alors, sœur Thérèse de Saint-Augustin dit en riant et me regardant : « Eh ! bien c’est ma sœur Marie de Saint-Joseph qui va avoir cette perle à sa couronne. Vous alliez trop lentement. » Je ne répondis que par un sourire et me remis à l’ouvrage, me disant en moi-même : « Ô mon Dieu, que vos jugements sont différents de ceux des hommes ! C’est ainsi que nous nous trompons souvent sur la terre, prenant pour imperfection dans nos sœurs ce qui est mérite devant vous ! »
*6 AVRIL
Quand on est bien malade du corps, tout le monde s’emploie à vous soulager ; si c’est de la poitrine, on évite les courants d’air, l’infirmière est là qui veille à ce que rien ne vous manque. Ah ! pourquoi ne faisons-nous pas la même chose pour les maladies spirituelles de nos sœurs ? C’est cela que le bon Dieu me demande à moi et, si je guéris, je continuerai à le faire de tout mon cœur. Si une sœur est malade spirituellement, désagréable en tout, tout le monde s’en éloigne, on la regarde d’un mauvais œil, et au lieu de chercher à la soulager, c’est à elle qu’on lancera parfois des paroles blessantes… à elle qui est sans force et incapable de les supporter ! C’est plutôt avec celles qui sont saines qu’il faudrait agir ainsi, car celles-ci, se portant bien, supporteraient avec bonheur l’humiliation, les manques d’égard, le délaissement. Eh bien ! c’est aux âmes malades que je veux réserver mes sourires, mon affection et mes délicatesses, voilà où je trouve la vraie charité.
7 AVRIL
Je lui demandais de quelle manière je mourrais, lui laissant voir mes appréhensions. Elle me répondit avec un sourire plein de tendresse :
« Le bon Dieu vous pompera comme une petite goutte de rosée6… »
18 AVRIL
1Elle venait de me confier quelques humiliations bien pénibles qui lui avaient été données par des sœurs.
Le bon Dieu me donne ainsi tous les moyens de rester bien petite ; mais c’est cela qu’il faut ; je suis toujours contente ; je m’arrange, même au milieu de la tempête, de façon à me conserver bien en paix au-dedans. Si l’on me raconte des combats contre les sœurs, je tâche de ne pas m’animer à mon tour contre celle-ci ou celle-là. Il faut, par exemple, que, tout en écoutant, je puisse regarder par la fenêtre et jouir intérieurement de la vue du ciel, des arbres… Comprenez-vous ? Tout à l’heure, pendant ma lutte à propos de sœur X., je regardais avec plaisir les belles pies s’ébattre dans le pré, et j’étais aussi en paix qu’à l’oraison… J’ai bien combattu avec… je suis bien fatiguée ! mais je ne crains pas la guerre. C’est la volonté du bon Dieu que je lutte jusqu’à la mort. Oh ! ma petite Mère, priez pour moi !
2 … Moi quand je prie pour vous, je ne dis pas de Pater ni d’Ave, je dis simplement avec un élan du cœur : « Ô mon Dieu, comblez ma petite Mère de toutes sortes de biens, aimez-la davantage, si vous le pouvez. »
3 J’étais bien petite quand ma tante me donna à lire une histoire qui m’étonna beaucoup. Je vis, en effet, qu’on louait une maîtresse de pension parce qu’elle savait adroitement se tirer d’affaire, sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n’avez pas tort ; à celle-là : Vous avez raison. » Et je pensais en moi-même : Ce n’est pas bien cela ! Cette maîtresse-là, elle aurait dû ne rien craindre et dire à ses petites filles qu’elles avaient tort quand c’était vrai.
Et maintenant je n’ai pas changé d’avis. J’ai bien plus de misère, je l’avoue, car c’est toujours si facile de mettre le tort sur les absents, et cela calme aussitôt celle qui se plaint. Oui, mais… c’est tout le contraire que je fais. Si je ne suis pas aimée, tant pis ! Moi je dis la vérité tout entière, qu’on ne vienne pas me trouver, si l’on ne veut pas la savoir.
4 Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là, sans se laisser attendrir au point de se tourmenter d’avoir fait de la peine, de voir souffrir et pleurer. Courir après l’affligée pour la consoler, c’est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c’est la forcer de recourir au bon Dieu pour voir ses torts et s’humilier. Autrement, habituée qu’elle serait à recevoir de la consolation après une gronderie méritée, elle agirait toujours, dans les mêmes circonstances, comme une enfant gâtée qui trépigne et crie jusqu’à ce que sa mère vienne essuyer ses larmes.
1. Ep 6, 17.
2. Les * indiquent des paroles retrouvées en fin de rédaction dans ses notes par mère Agnès et intégrées dans un chapitre final de son carnet jaune. Conformément au choix des archives du carmel, nous avons préféré les remonter dans le corps du texte à la bonne date.
3. À l’époque, la communauté se réunit deux fois par jour en « récréation » : des temps de rencontre fraternelle où les sœurs échangent et se détendent tout en faisant de petits travaux manuels.
4. La « dépositaire » est la sœur économe du carmel. Chargée entre autres de l’accueil des ouvriers dans le monastère, elle devait pour cette tâche être accompagnée d’une autre sœur, la « tierce ».
5. Au Carmel, rien n’appartient en propre à une sœur. C’est pourquoi Thérèse et ses sœurs parlent de « notre » tablier, « notre » crayon, etc.
6. Mère Agnès mourra paisiblement le 28 juillet 1851 à l’âge de 89 ans.
Mai
De plus en plus fatiguée, Thérèse doit renoncer à l’accompagnement des novices puis aux récréations. Durant cette période, il lui faut parfois une demi-heure pour gravir l’escalier qui monte à l’étage de sa cellule, en s’asseyant sur chaque marche. Elle consacre ses maigres forces à l’écriture, en particulier de poésies où elle médite, comme souvent dans les paroles de ce mois, sur l’abandon.
L’escalier-calvaire de Thérèse
1ER MAI
1 Ce n’est pas « la mort » qui viendra me chercher, c’est le bon Dieu. La mort, ce n’est pas un fantôme, un spectre horrible, comme on la représente sur les images. Il est dit dans le catéchisme que « la mort c’est la séparation de l’âme et du corps », ce n’est que cela !
2 J’ai eu le cœur tout rempli d’une paix céleste aujourd’hui. J’avais tant prié la Sainte Vierge hier soir, en pensant que son beau mois aller commencer !
Vous n’étiez pas à la récréation ce soir. Notre Mère nous a dit qu’un des missionnaires embarqués avec le père Roulland1 était mort avant son arrivée dans sa mission. Ce jeune missionnaire avait communié sur le vaisseau avec les hosties du carmel données au père Roulland… Et maintenant il est mort… sans avoir fait aucun apostolat, sans s’être donné aucune peine, comme d’apprendre le chinois. Le bon Dieu lui a donné la palme du désir ; mais voyez comme il n’a besoin de personne.
Je ne savais pas alors que mère Marie de Gonzague lui avait donné le père Roulland comme second frère spirituel. Les paroles que je viens de rapporter lui étaient écrites à elle-même par le père Roulland mais ayant défense de Notre Mère de me le confier, elle ne me parlait que sur ce qu’elle avait entendu à la récréation.
Ce fut un grand sacrifice pour elle que ce silence de près de deux ans sur ses rapports avec le missionnaire en question…
Notre Mère lui avait demandé de peindre pour lui une image sur parchemin. Comme j’étais sa première d’emploi pour la peinture, elle aurait pu profiter de la circonstance pour me demander un conseil et par là me faire tout deviner. Mais au contraire, elle se cachait de moi le mieux qu’elle pouvait, venant chercher à la dérobée – je l’ai su plus tard – le brunissoir pour faire briller l’or que je gardais sur notre table. Elle le rapportait quand j’étais absente.
Ce ne fut que trois mois avant sa mort que Notre Mère lui dit d’elle-même de me parler librement sur ce sujet comme sur tout autre.
Adolphe Roulland avant et après son départ en Chine
7 MAI
17 heures du matin.
C’est licence aujourd’hui, j’ai chanté « Ma Joie » en m’habillant2.
2 Notre famille ne restera pas longtemps sur la terre… Quand je serai au Ciel, je vous appellerai bien vite… Oh ! que nous serons heureuses ! Nous sommes toutes nées couronnées…
3 Je tousse ! Je tousse ! Ça fait comme la locomotive d’un chemin de fer quand elle arrive à la gare. J’arrive aussi à une gare ; c’est celle du Ciel, et je l’annonce !
9 MAI
1 Nous pouvons bien dire, sans nous vanter, que nous avons reçu des grâces et des lumières bien particulières. Nous sommes dans la vérité ; nous voyons les choses sous leur vrai jour.
2À propos des sentiments dont on ne peut se défendre quelquefois, lorsqu’après avoir rendu un service on ne reçoit aucun témoignage de reconnaissance.
Moi aussi, je vous assure, j’éprouve le sentiment dont vous me parlez ; mais je ne suis jamais attrapée, car je n’attends sur la terre aucune rétribution : je fais tout pour le bon Dieu, comme cela je ne puis rien perdre et je suis toujours très bien payée du mal que je me donne à servir le prochain.
3 Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n’en serais nullement affligée. Je l’aime tant, que je voudrais pouvoir lui faire plaisir sans même qu’il sache que c’est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé « de m’en rendre », je ne voudrais pas lui donner cette peine-là…
15 MAI
1 Je suis très contente de m’en aller bientôt au Ciel, mais quand je pense à cette parole du bon Dieu : « Je porte ma récompense avec moi pour rendre à chacun selon ses œuvres3 », je me dis que, pour moi, il sera bien embarrassé. Je n’ai pas d’œuvres ! Il ne pourra donc pas me rendre « selon mes œuvres »… Eh bien ! il me rendra « selon ses œuvres à Lui »…
2 Je me fais une si haute idée du Ciel, que, parfois, je me demande comment, à ma mort, le bon Dieu fera pour me surprendre. Mon espérance est si grande, elle m’est un tel sujet de joie, non par le sentiment, mais par la foi, qu’il me faudra quelque chose au-dessus de toutes pensées, pour me satisfaire pleinement. Plutôt que d’être déçue, j’aimerais mieux garder un espoir éternel.
Enfin je pense déjà que, si je ne suis pas assez surprise, je ferai semblant de l’être, pour faire plaisir au bon Dieu. Il n’y aura pas de danger que je lui laisse voir ma déception ; je saurai bien m’y prendre pour qu’il ne s’en aperçoive pas. D’ailleurs je m’arrangerai toujours de manière à être heureuse. Pour y arriver, j’ai mes petites rubriques que vous connaissez et qui sont infaillibles… Puis, rien que de voir le bon Dieu heureux, cela suffira pleinement à mon bonheur.
3Je lui avais parlé de certaines pratiques de dévotion et de perfection conseillées par les saints et qui me décourageaient.
Pour moi, je ne trouve plus rien dans les livres, si ce n’est dans l’Évangile. Ce livre-là me suffit. J’écoute avec délices cette parole de Jésus qui me dit tout ce que j’ai à faire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » ; alors j’ai la paix, selon sa douce promesse : « et vous trouverez le repos de vos âmes »4.
Elle me dit cette dernière phrase en levant les yeux, avec une expression du Ciel ; elle ajouta le mot « petites » à la parole de Notre-Seigneur, ce qui lui donna plus de charme encore :
« … Et vous trouverez le repos de vos petites âmes… »
4On lui avait donné une robe neuve (celle qui est conservée). Elle l’avait mise pour la première fois à Noël 1896. Cette robe, la seconde depuis sa prise d’habit, lui allait très mal. Je lui demandai si cela lui causait de l’ennui :
Pas l’ombre ! Pas plus que si c’était celle d’un chinois, là-bas à 2 000 lieues de nous.
5 Je jette à droite, à gauche, à mes petits oiseaux les bonnes graines que le bon Dieu met dans ma petite main. Et puis, ça fait comme ça veut ! Je ne m’en occupe plus. Quelquefois, c’est comme si je n’avais rien jeté ; à d’autres moments, cela fait du bien ; mais le bon Dieu me dit : « Donne, donne toujours sans t’occuper du résultat. »
6 Je voudrais bien aller à Hanoï5, pour souffrir beaucoup pour le bon Dieu. Je voudrais y aller pour être toute seule, pour n’avoir aucune consolation sur la terre. Quant à la pensée de me rendre utile là-bas, elle ne me traverse même pas l’esprit, je sais très bien que je ne ferais rien du tout.
7 Après tout, cela m’est égal de vivre ou de mourir. Je ne vois pas bien ce que j’aurais de plus après la mort que je n’aie déjà en cette vie. Je verrai le bon Dieu, c’est vrai ! mais pour être avec lui, j’y suis déjà tout à fait sur la terre.
18 MAI
1 On m’a déchargée de tout emploi ; j’ai pensé que ma mort ne causerait pas le moindre dérangement dans la communauté.
Cela vous fait-il de la peine de passer pour un membre inutile devant les sœurs ?
Oh ! Pour cela, c’est le moindre de mes soucis, ça m’est bien égal.
2J’avais fait tout mon possible en la voyant si malade pour obtenir de Notre Mère la dispense des offices des morts6.
Je vous en prie, ne m’empêchez pas de dire mes « petits » offices des morts. C’est tout ce que je peux faire pour les sœurs qui sont en purgatoire, et cela ne me fatigue pas du tout. Quelquefois, à la fin d’un silence7, j’ai un petit moment ; cela me délasse plutôt.
3 J’ai toujours besoin d’avoir de l’ouvrage de préparé ; comme cela je ne suis pas préoccupée et je ne perds jamais mon temps.
4 J’avais demandé au bon Dieu de suivre les exercices de communauté jusqu’à ma mort ; mais il ne veut pas !
Je pourrais bien, j’en suis sûre, aller à tous les offices, je n’en mourrais pas une minute plus tôt. Il me semble parfois que si je n’avais rien dit, on ne me trouverait pas malade.
19 MAI
Pourquoi donc êtes-vous si gaie aujourd’hui ?
Parce que, ce matin, j’ai eu deux « petites » peines. Oh ! bien sensibles !… Rien ne me donne de « petites » joies, comme les « petites » peines…
20 MAI
1 On me dit que j’aurai peur de la mort. Cela se peut bien. Il n’y en a pas une ici plus défiante que moi de ses sentiments. Je ne m’appuie jamais sur mes propres pensées ; je sais combien je suis faible ; mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant. Il sera toujours temps de souffrir du contraire.
2Je lui montrais sa photographie :
Oui, mais… c’est l’enveloppe ; quand est-ce qu’on verra la lettre ? Oh ! que je voudrais bien voir la lettre !…
DU 21 AU 26 MAI
1 Théophane Vénard8 me plaît encore mieux que saint Louis de Gonzague, parce que la vie de saint
