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Bien plus qu’une autobiographie,
Histoire d’une âme est un chef-d’œuvre de spiritualité où Thérèse dépeint les merveilles que Dieu peut accomplir. En nous racontant l’œuvre de Dieu dans son existence, elle nous fait entrer dans la « petite voie » de confiance et d’amour qu’elle a ouverte pour nous.
Ce texte simple et brûlant est un des plus lus et traduits de toute l’Histoire ; il a surtout changé bien des vies, touchant les plus humbles chrétiens du monde entier et inspirant toutes les grandes figures de l’Église.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Thérèse de Lisieux est une jeune religieuse morte à 24 ans dans le secret d’un carmel normand. Docteur de l’Église, elle fut qualifiée par Pie X de « plus grande sainte des temps modernes ».
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Veröffentlichungsjahr: 2022
AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR
La présentation des Manuscrits ainsi que les notes sont d’Hélène Mongin.
L’éditeur remercie l’équipe des archives du carmel de Lisieux pour son aide si précieuse.
Si le lecteur désire découvrir les manuscrits originaux, ainsi qu’une mine d’informations, en textes et en images, sur sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, nous l’invitons à visiter les passionnantes archives du carmel de Lisieux en ligne :
www.archives-carmel-lisieux.fr
Conception couverture : © Christophe RogerPhoto couverture : © Office Central de Lisieux / © Henry Wingate
Intérieur : © Sanctuaire de Lisieux / © Archives du carmel de Lisieux / © Office Central de Lisieux / © Sanctuaire d’Alençon
Composition : Soft Office (38)
Relecture : Le Champ rond
© Éditions de l’Emmanuel, 2022
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-38433-029-4
Dépôt légal : 2e trimestre 2022
Préface
La confiance qui mène à l’Amour…
Histoire d’une âme, de sainte Thérèse de Lisieux, best-seller de l’histoire de la littérature spirituelle, traduit dans plus de cinquante langues, sans cesse étudié et commenté, demeure une source d’inspiration pour une foule d’hommes et de femmes en quête de repères pour vivre l’évangile de Jésus, désireux d’approfondir leur foi à la lumière d’un témoignage crédible sur l’amour de Dieu. Car plus, bien plus qu’une autobiographie – comme on la présente encore –, Histoire d’une âme est le récit témoin d’un amour constant qui s’est tissé entre Jésus et Thérèse. Une narration intime, pleine de réalisme, de vérité, de simplicité… et d’humour !
Certes, les mots et le style littéraire de Thérèse sont ceux de son temps. Ces mots et ce style sont empreints d’un romantisme que certains lecteurs auront peut-être de la difficulté à surmonter au premier abord. Mais comme il serait regrettable d’être rebuté par l’écorce d’un texte traversé d’un bout à l’autre par l’authenticité d’une trajectoire amoureuse pleinement aboutie !… Oui, les mots de Thérèse sont marqués au sceau d’une expérience : celle de l’Amour de Jésus. Ils évoquent avec force l’œuvre de cet Amour au cœur d’une vie humaine. Surtout, ils en balisent la voie, le chemin qui y conduit : la confiance. Et qui n’a besoin de guide en la matière ?
Déclarée docteur de l’Église en 1997, Thérèse est maîtresse des voies de la confiance en l’amour, de la qualité d’une confiance « qui conduit à l’amour ». En « nous confiant l’histoire de son âme », Thérèse nous livre son secret : aimer « sans feintises » avec soi-même, dans la recherche du « vrai de la vie » et s’abandonner dans l’ordinaire du quotidien à la présence de Jésus.
Née le 2 janvier 1873, dotée d’une vive sensibilité et d’une grande « force d’âme », Thérèse est très tôt confrontée à la souffrance de la séparation : perte de sa mère dès l’âge de quatre ans et demi, départ de sa sœur Pauline au Carmel quelques années plus tard… Gravement perturbée dans sa santé affective, jusqu’à sombrer dans « une étrange maladie », Thérèse prend conscience à la fois de sa faiblesse et de la fugacité de l’existence humaine. Elle n’en demeurera pas moins déterminée à répondre à « l’Appel Divin », résolue à « ne jamais se décourager ».
Guérie – mais non libérée – par le « sourire de la Vierge Marie », un 13 mai 1883, Thérèse reste une jeune fille fragile, inhibée, entravée dans sa croissance affective, pleurant pour un rien et « pleurant d’avoir pleuré »…
Noël 1886 marque une heureuse rupture. La fête de la naissance de Jésus qui « se fit faible et souffrant » par amour, conjuguée « aux paroles de son père qui lui percèrent le cœur », permet enfin à Thérèse de « sortir de l’enfance ». Pour l’adolescente tourmentée par les scrupules, incapable de s’ouvrir au-delà du cercle familial, devenue « vraiment insupportable par sa trop grande sensibilité », c’est le grand saut dans la maturité. Thérèse devient femme. Avec l’audace de l’amour, elle brave tous les obstacles qui se dressent sur sa route pour tenter de rejoindre son « bien-aimé Jésus » dans « le désert du Carmel » dès Noël 1887, une année après ce qu’elle appelle « sa complète conversion ».
Soutenue par son père, Thérèse sollicite l’autorisation d’entrer au Carmel auprès de toutes les autorités : le supérieur du monastère des carmélites de Lisieux, le vicaire général, l’évêque… et jusqu’au pape en personne, lors d’un pèlerinage à Rome à l’automne 1887. Les contretemps de son entrée au Carmel, qui a lieu finalement le 9 avril 1888, ont un impact salutaire sur les profondeurs de son âme. Ils commencent à délivrer Thérèse d’elle-même. Ils lui enseignent les fondements de la science qu’elle approfondira dans le quotidien de la vie monastique : la « science de l’Amour », celle que résume le mot « Abandon ». Mais la jeune fille est bouleversée par la maladie mentale de son père, qui entre dans un asile psychiatrique en février 1889. Il ne sera alors plus question pour Thérèse de « conquérir la sainteté » à « la pointe de l’épée », mais d’avancer les « mains vides », avec comme seul désir mobilisateur celui d’être « offert à l’Amour miséricordieux » de Dieu. Thérèse accomplit cette offrande avec spontanéité et solennité le 9 juin 1895. L’axe de sa marche réside désormais dans un élan pauvre, radical, éperdument amoureux et confiant en Celui à qui elle se livre « d’instant en instant ».
Paradoxalement, l’obscurité envahit son âme aux premiers jours du temps pascal d’avril 1896, jusqu’à la faire douter de l’existence du Ciel. Paradoxe apparent… Résolue à « se tenir en esprit au pied de la Croix de Jésus » dès l’été 1887, Thérèse est à présent exaucée : la voici associée à l’Heure du plus grand Amour que la terre ait porté. Dans cette posture amoureuse et missionnaire, Thérèse rejoint le « Cœur de l’Église ». Son « seul trésor » : « aimer sa petitesse et sa pauvreté » et avoir une « espérance » infinie « en la miséricorde » divine.
Alors qu’elle est atteinte d’une tuberculose, et malgré l’âpreté de « l’épreuve de la foi » des dix-huit derniers mois de sa vie, Thérèse, au fond d’elle-même, demeure dans la paix. Elle sait en qui elle a mis sa confiance. Elle sait que son amour, uni à celui de Jésus, a une portée planétaire, éternelle. Et qu’au-delà de cette existence, sa mort sera une « entrée dans la vie » où elle « passera son Ciel à faire du bien sur la terre ». Elle expire le 30 septembre 1897, après avoir prononcé ses dernières paroles : « Mon Dieu… je vous aime !… »
Histoire d’une âme, c’est cela : une hymne à la force invincible de la confiance et de l’amour en Celui qui est l’Amour même et qui l’a pleinement révélé, communiqué : Jésus. Aussi, au terme de sa brève existence, Thérèse n’a-t-elle voulu faire qu’une chose : « chanter les miséricordes de Dieu », tant elle était convaincue par expérience à l’intime d’elle-même qu’il n’y a aucune noirceur, aucune faiblesse, aucune misère humaine que Dieu ne puisse embrasser de sa miséricorde pour en faire jaillir la vie, sa propre Vie. Écoutons Thérèse, dans les derniers passages de son Histoire d’une âme, résumer son message : « Oui, je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l’enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n’est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à Lui par la confiance et l’amour… »
Ami lecteur, sois heureux : si tu ouvres ce livre en ouvrant ton cœur, tu y trouveras le secret du bonheur. Tu entreras en dialogue avec un évangile vivant. Tu découvriras une voie simple, « toute de confiance et d’amour ». Une voie qui peut éclairer ta vie et contenter ton âme qui, elle aussi, « jusqu’à l’infini a besoin d’aimer ».
William Clapier1
1. William Clapier, docteur en théologie et éducateur en milieu scolaire, est l’auteur de nombreux articles et publications sur Thérèse de Lisieux, dont Aimer jusqu’à mourir d’amour (Cerf, 2003), Une voie de confiance et d’amour (Cerf, 2005), Louis et Zélie Martin (Presses de la Renaissance, 2009). À l’heure actuelle, il est un des meilleurs spécialistes de Thérèse.
Note de l’éditeur
L’Histoire d’une âme, parue en 1898, rassemble les trois manuscrits autobiographiques écrits par Thérèse, à la demande de ses sœurs, dans les dernières années de sa vie. On a coutume de les appeler Manuscrits A, B et C. Les circonstances de leur rédaction étant importantes pour les comprendre pleinement, nous les exposerons brièvement au début de chacun des Manuscrits.
Il est d’usage de se retrouver dans le texte thérésien non au moyen des pages, qui diffèrent d’une édition à l’autre, mais au moyen des numéros des folios, c’est-à-dire des feuilles des cahiers utilisés par Thérèse, en précisant recto ou verso. Ils sont indiqués dans le texte entre crochets.
Thérèse ne connaissait pas les normes ortho-typographiques du XXIe siècle. Elle avait la majuscule facile quoique sélective, le soulignement en affection, et une orthographe « rien moins que naturelle », selon ses propres mots. Nous avons choisi de rester au plus près du texte original, car ses choix sont bien souvent signifiants.
Des foules de lecteurs peuvent en témoigner : lire Histoire d’une âme, c’est moins une lecture qu’une rencontre. Alors… nous vous souhaitons une belle rencontre avec Thérèse !
Le Manuscrit A
Le Manuscrit A
Nous sommes au cours de l’hiver 1894-1895. Thérèse a 22 ans. Humainement et spirituellement, elle se trouve à un tournant de son existence. Voilà bientôt sept ans qu’elle vit à l’ombre du carmel où elle a cheminé peu à peu. Cet hiver-là, elle vient de découvrir sa « petite voie toute nouvelle », la « voie de la confiance et de l’amour ». Son père est mort l’été précédent, ce qui a permis à sa sœur Céline de la rejoindre au carmel. Quatre des sœurs Martin s’y trouvent donc : Thérèse, Céline, Marie (l’aînée de la fratrie), et Pauline, prieure depuis le printemps 1893.
Un soir, les quatre sœurs Martin se retrouvent devant la cheminée du chauffoir. Avec son humour et sa vivacité habituels, Thérèse évoque quelques épisodes de son enfance. Marie, s’adressant à la prieure, s’exclame alors : « Est-il possible que vous lui laissiez faire de petites poésies pour faire plaisir aux unes et aux autres, et qu’elle ne nous écrive rien de ses souvenirs d’enfance ? » Thérèse éclate de rire à cette idée qui lui semble saugrenue. Pauline hésite. Les sœurs insistent. Finalement, Pauline cède et dit à Thérèse : « Je vous ordonne de m’écrire tous vos souvenirs d’enfance. » L’histoire d’un des plus grands textes de la littérature spirituelle vient de commencer.
Thérèse doit avoir accompli sa tâche pour le 21 janvier 1896, jour de la Sainte-Agnès et fête de Pauline, qui porte au carmel le nom de mère Agnès de Jésus. Elle a donc un an pour écrire le récit de son enfance à l’intention des membres de sa famille. Elle excédera largement la commande puisque, dans son récit, elle dépeint l’œuvre de Dieu dans son âme, pour le plus grand profit de lecteurs du monde entier…
[2 r°] J.M.J.T.1
Janvier 1895
Histoire printanière d’une petite fleur blanche2 écrite par elle-même et dédiée à la Révérende Mère Agnès de Jésus
C’est à vous, ma Mère chérie, à vous qui êtes deux fois ma Mère3, que je viens confier l’histoire de mon âme… Le jour où vous m’avez demandé de le faire, il me semblait que cela dissiperait mon cœur en l’occupant de lui-même, mais depuis Jésus m’a fait sentir qu’en obéissant simplement je lui serais agréable ; d’ailleurs je ne vais faire qu’une seule chose : commencer à chanter ce que je dois redire éternellement « les Miséricordes du Seigneur !!! »…
Avant de prendre la plume, je me suis agenouillée devant la statue de Marie (celle qui nous a donné tant de preuves des maternelles préférences de la Reine du Ciel pour notre famille)4, je l’ai suppliée de guider ma main afin que je ne trace pas une seule ligne qui ne lui soit agréable. Ensuite, ouvrant le Saint Évangile, mes yeux sont tombés sur ces mots : « Jésus étant monté sur une montagne, il appela à Lui ceux qu’il lui plut ; et ils vinrent à Lui » (St Marc, chap. III, v. 13). Voilà bien le mystère de ma vocation, de ma vie tout entière et surtout le mystère des privilèges de Jésus sur mon âme… Il n’appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu’il lui plaît ou comme le dit Saint Paul : « Dieu a pitié de qui Il veut et Il fait miséricorde à qui Il veut faire miséricorde. Ce n’est donc pas l’ouvrage de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Ép. aux Rom. chap. IX, v. 15 et 16). Longtemps je me suis demandé pourquoi le Bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas un égal degré de grâces, je m’étonnais en Le voyant prodiguer des faveurs extraordinaires aux Saints qui l’avaient [2 v°] offensé, comme Saint Paul, Saint Augustin et qu’Il forçait pour ainsi dire à recevoir ses grâces ; ou bien en lisant la vie de Saints que Notre Seigneur s’est plu à caresser du berceau à la tombe, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s’élever vers Lui et prévenant ces âmes de telles faveurs qu’elles ne pouvaient ternir l’éclat immaculé de leur robe baptismale, je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre avant d’avoir même entendu prononcer le nom de Dieu… Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du Lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette… J’ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes…
Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés aux Lys et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d’être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du Bon Dieu lorsqu’Il les abaisse à ses pieds. La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu’Il veut que nous soyons…
J’ai compris encore que l’amour de Notre Seigneur se révèle aussi bien dans l’âme la plus simple qui ne résiste en rien à sa grâce que dans l’âme la plus sublime ; en effet le propre de l’amour étant de s’abaisser, si toutes les âmes ressemblaient à celles des Saints docteurs qui ont illuminé l’Église [3 r°] par la clarté de leur doctrine, il semble que le Bon Dieu ne descendrait pas assez bas en venant jusqu’à leur cœur ; mais Il a créé l’enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de faibles cris, Il a créé le pauvre sauvage n’ayant pour se conduire que la loi naturelle et c’est jusqu’à leurs cœurs qu’Il daigne s’abaisser, ce sont là ses fleurs des champs dont la simplicité Le ravit… En descendant ainsi le Bon Dieu montre sa grandeur infinie. De même que le soleil éclaire en même temps les cèdres et chaque petite fleur comme si elle était seule sur la terre, de même Notre Seigneur s’occupe aussi particulièrement de chaque âme que si elle n’avait pas de semblables ; et comme dans la nature toutes les saisons sont arrangées de manière à faire éclore au jour marqué la plus humble pâquerette, de même tout correspond au bien de chaque âme.
Sans doute, ma Mère chérie, vous vous demandez avec étonnement où je veux en venir, car jusqu’ici je n’ai rien dit encore qui ressemble à l’histoire de ma vie, mais vous m’avez demandé d’écrire sans contrainte ce qui me viendrait à la pensée ; ce n’est donc pas ma vie proprement dite que je vais écrire, ce sont mes pensées sur les grâces que le Bon Dieu a daigné m’accorder. Je me trouve à une époque de mon existence où je puis jeter un regard sur le passé ; mon âme s’est mûrie dans le creuset des épreuves extérieures et intérieures ; maintenant comme la fleur fortifiée par l’orage je relève la tête et je vois qu’en moi se réalisent les paroles du psaume XXII (Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans des pâturages agréables et fertiles. Il me conduit doucement le long des eaux. Il conduit mon âme sans la fatiguer… Mais lors même que je descendrai dans la vallée de [3 v°] l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous serez avec moi, Seigneur !…) Toujours le Seigneur a été pour moi compatissant et rempli de douceur… Lent à punir et abondant en miséricordes !… (Ps. CII, v. 8) Aussi, ma Mère, c’est avec bonheur que je viens chanter près de vous les miséricordes du Seigneur… C’est pour vous seule que je vais écrire l’histoire de la petite fleur cueillie par Jésus, aussi je vais parler avec abandon, sans m’inquiéter ni du style ni des nombreuses digressions que je vais faire. Un cœur de mère comprend toujours son enfant, alors même qu’il ne sait que bégayer, aussi je suis sûre d’être comprise et devinée par vous qui avez formé mon cœur et l’avez offert à Jésus !…
Il me semble que si une petite fleur pouvait parler, elle dirait simplement ce que le Bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses bienfaits. Sous le prétexte d’une fausse humilité elle ne dirait pas qu’elle est disgracieuse et sans parfum, que le soleil lui a ravi son éclat et que les orages ont brisé sa tige, alors qu’elle reconnaîtrait en elle-même tout le contraire. La fleur qui va raconter son histoire se réjouit d’avoir à publier les prévenances tout à fait gratuites de Jésus, elle reconnaît que rien n’était capable en elle d’attirer ses regards divins et que sa miséricorde seule a fait tout ce qu’il y a de bien en elle… C’est Lui qui l’a fait naître en une terre sainte et comme tout imprégnée d’un parfum virginal5. C’est Lui qui l’a fait précéder de huit Lys éclatants de blancheur. Dans Son amour, Il a voulu préserver sa petite fleur du souffle empoisonné du monde ; à peine sa corolle commençait-elle à s’entrouvrir que ce divin Sauveur l’a transplantée sur la montagne du Carmel où déjà les deux Lys qui l’avaient entourée et doucement bercée au printemps de sa vie répandaient [4 r°] leur suave parfum… Sept années se sont écoulées depuis que la petite fleur a pris racine dans le jardin de l’Époux des vierges et maintenant trois Lys balancent auprès d’elle leurs corolles embaumées ; un peu plus loin un autre lys s’épanouit sous les regards de Jésus et les deux tiges bénies qui ont produit ces fleurs sont maintenant réunies pour l’éternité dans la Céleste Patrie… Là elles ont retrouvé les quatre Lys que la terre n’avait pas vus s’épanouir… Oh ! que Jésus daigne ne pas laisser longtemps sur la rive étrangère les fleurs restées dans l’exil ; que bientôt la branche de Lys soit complète au Ciel !
Je viens, ma Mère, de résumer en peu de mots ce que le Bon Dieu a fait pour moi, maintenant je vais entrer dans le détail de ma vie d’enfant ; je sais que là où tout autre ne verrait qu’un récit ennuyeux votre cœur maternel trouvera des charmes…
Et puis les souvenirs que je vais évoquer sont aussi les vôtres puisque c’est près de vous que s’est écoulée mon enfance et que j’ai le bonheur d’appartenir aux parents sans égaux qui nous ont entourées des mêmes soins et des mêmes tendresses. Oh ! qu’ils daignent bénir la plus petite de leurs enfants et lui aider à chanter les miséricordes divines !…
Dans l’histoire de mon âme jusqu’à mon entrée au Carmel je distingue trois périodes bien distinctes ; la première malgré sa courte durée n’est pas la moins féconde en souvenirs ; elle s’étend depuis l’éveil de ma raison jusqu’au départ de notre Mère chérie pour la patrie des Cieux.
[4 v°] Le Bon Dieu m’a fait la grâce d’ouvrir mon intelligence de très bonne heure et de graver si profondément en ma mémoire les souvenirs de mon enfance qu’il me semble que les choses que je vais raconter se passaient hier. Sans doute, Jésus voulait, dans son amour, me faire connaître la Mère incomparable qu’Il m’avait donnée, mais que sa main Divine avait hâte de couronner au Ciel !…
Toute ma vie le Bon Dieu s’est plu à m’entourer d’amour, mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres !… mais s’Il avait placé près de moi beaucoup d’amour, Il en avait mis aussi dans mon petit cœur, le créant aimant et sensible, aussi j’aimais beaucoup Papa et Maman et leur témoignais ma tendresse de mille manières, car j’étais très expansive. Seulement les moyens que j’employais étaient parfois étranges, comme le prouve ce passage d’une lettre de Maman : « Le bébé est un lutin sans pareil, elle vient me caresser en me souhaitant la mort : “Oh ! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère !…” On la gronde, elle dit : “C’est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mourir pour y aller.” Elle souhaite de même la mort à son père quand elle est dans ses excès d’amour ! »
Louis et Zélie Martin
[5 r°] Le 25 juin 1874, alors que j’avais à peine dix-huit mois, voici ce que maman disait de moi : « Votre père vient d’installer une balançoire, Céline est d’une joie sans pareille, mais il faut voir la petite se balancer ; c’est risible, elle se tient comme une grande fille, il n’y a pas de danger qu’elle lâche la corde, puis quand ça ne va pas assez fort, elle crie. On l’attache par devant avec une autre corde et malgré cela je ne suis pas tranquille quand je la vois perchée là-dessus.
« Il m’est arrivé une drôle d’aventure dernièrement avec la petite. J’ai l’habitude d’aller à la messe de 5 h 30. Dans les premiers jours je n’osais pas la laisser, mais voyant qu’elle ne se réveillait jamais, j’ai fini par me décider à la quitter. Je la couche dans mon lit et j’approche le berceau si près qu’il est impossible qu’elle tombe. Un jour j’ai oublié de mettre le berceau. J’arrive et la petite n’était plus dans mon lit ; au même moment j’entends un cri, je regarde et je la vois assise sur une chaise qui se trouvait en face de la tête de mon lit, sa petite tête était couchée sur le traversin et là elle dormait d’un mauvais sommeil car elle était gênée. Je n’ai pas pu me rendre compte comment elle était tombée assise sur cette chaise, puisqu’elle était couchée. J’ai remercié le Bon Dieu de ce qu’il ne lui est rien arrivé, c’est vraiment providentiel, elle devait rouler par terre, son bon Ange y a veillé et les âmes du purgatoire auxquelles je fais tous les jours une prière pour la petite l’ont protégée ; voilà comment j’arrange cela… arrangez-le comme vous voudrez !… »
À la fin de la lettre maman ajoutait : « Voilà le petit bébé qui vient me passer sa petite main sur la figure et m’embrasser. Cette pauvre petite ne veut point me quitter, elle est continuellement avec moi ; elle aime beaucoup à aller au jardin [5 v°] mais si je n’y suis pas elle ne veut pas y rester et pleure jusqu’à ce qu’on me la ramène… » Voici un passage d’une autre lettre : « La petite Thérèse me demandait l’autre jour si elle irait au Ciel. Je lui ai dit que oui, si elle était bien sage ; elle me répond : “Oui, mais si je n’étais pas mignonne, j’irais dans l’enfer… mais moi je sais bien ce que je ferais, je m’envolerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le Bon Dieu ferait pour me prendre ?… Tu me tiendrais bien fort dans tes bras ?” J’ai vu dans ses yeux qu’elle croyait positivement que le Bon Dieu ne lui pouvait rien si elle était dans les bras de sa mère… »
« Marie aime beaucoup sa petite sœur, elle la trouve bien mignonne, elle serait bien difficile car cette pauvre petite a grand peur de lui faire de la peine. Hier j’ai voulu lui donner une rose sachant que cela la rend heureuse, mais elle s’est mise à me supplier de ne pas la couper, Marie l’avait défendu, elle était rouge d’émotion, malgré cela je lui en ai donné deux, elle n’osait plus paraître à la maison. J’avais beau lui dire que les roses étaient à moi, “mais non, disait-elle, c’est à Marie…” C’est une enfant qui s’émotionne bien facilement. Dès qu’elle a fait un petit malheur, il faut que tout le monde le sache. Hier ayant fait tomber sans le vouloir un petit coin de la tapisserie, elle était dans un état à faire pitié, puis il fallait bien vite le dire à son Père ; il est arrivé quatre heures après, on n’y pensait plus, mais elle est bien vite venue dire à Marie : “Dis vite à Papa que j’ai déchiré le papier.” Elle est là comme un criminel qui attend sa condamnation, mais elle a dans sa petite idée qu’on va lui pardonner plus facilement si elle s’accuse. »
[4 v° suite] J’aimais beaucoup ma chère marraine6. Sans en avoir l’air, je faisais une grande attention à tout ce qui se faisait et se disait autour de moi, il me semble que je jugeais des choses comme maintenant. J’écoutais bien attentivement ce que Marie apprenait à Céline afin de faire comme elle ; [6 r°] après sa sortie de la Visitation7, pour obtenir la faveur d’être admise dans sa chambre pendant les leçons qu’elle donnait à Céline, j’étais bien sage et je faisais tout ce qu’elle voulait ; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient beaucoup de plaisir.
J’étais bien fière de mes deux grandes sœurs, mais celle qui était mon idéal d’enfant, c’était Pauline… Lorsque je commençais à parler et que Maman me demandait : « À quoi penses-tu ? » la réponse était invariable « À Pauline !… » Une autre fois, je faisais aller mon petit doigt sur les carreaux et je disais : « J’écris : Pauline !… » Souvent j’entendais dire que bien sûr Pauline serait religieuse ; alors sans trop savoir ce que c’était, je pensais : « Moi aussi je serai religieuse. » C’est là un de [mes] premiers souvenirs et depuis, jamais je n’ai changé de résolution !… Ce fut vous, ma Mère chérie, que Jésus choisit pour me fiancer à Lui. Vous n’étiez pas alors auprès de moi, mais déjà un lien s’était formé entre nos âmes… Vous étiez mon idéal, je voulais être semblable à vous et c’est votre exemple qui dès l’âge de deux ans m’entraîna vers l’Époux des vierges… Oh ! que de douces réflexions je voudrais vous confier ! Mais je dois poursuivre l’histoire de la petite fleur, son histoire complète et générale, car si je voulais parler en détail de mes rapports avec « Pauline », il me faudrait laisser tout le reste !…
Ma chère petite Léonie tenait aussi une grande place dans mon cœur. Elle m’aimait beaucoup. Le soir c’était elle qui me gardait quand toute la famille allait se promener… Il me semble entendre encore les gentils refrains qu’elle chantait afin de m’endormir… En toute chose elle cherchait le moyen de me faire plaisir aussi j’aurais eu bien du chagrin de lui causer de la peine.
[6 v°] Je me rappelle très bien sa première communion, surtout du moment où elle me prit sur son bras pour me faire entrer avec elle au presbytère ; cela me paraissait beau d’être portée par une grande sœur tout en blanc comme moi !… Le soir on me coucha de bonne heure car j’étais trop petite pour rester au grand dîner mais je vois encore Papa qui vint au dessert, apportant à sa petite reine des morceaux de la pièce montée…
Le lendemain ou peu de jours après, nous sommes allées avec maman chez la petite compagne de Léonie ; je crois que c’est ce jour-là que cette bonne petite Mère nous a emmenées derrière un mur pour nous faire boire du vin après le dîner (que nous avait servi la pauvre dame Dagorau) car elle ne voulait pas faire de peine à la bonne femme, mais aussi voulait que nous ne manquions de rien… Ah ! comme le cœur d’une Mère est délicat, comme il traduit sa tendresse en mille soins prévoyants auxquels personne ne penserait !
Maintenant il me reste à parler de ma chère Céline, la petite compagne de mon enfance, mais les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Je vais extraire quelques passages des lettres que maman vous écrivait à la Visitation, mais je ne vais pas tout copier, ce serait trop long… Le 10 juillet 1873 (l’année de ma naissance), voici ce qu’elle vous disait : « La nourrice8 a amené la petite Thérèse Jeudi. Elle n’a fait que rire. C’était surtout la petite Céline qui lui plaisait, elle riait aux éclats avec elle ; on dirait qu’elle a déjà envie de jouer, cela viendra bientôt, elle se tient sur ses petites jambes, raide comme un petit piquet. Je crois qu’elle marchera de bonne heure et qu’elle aura bon caractère, elle paraît très intelligente et a une bonne figure de prédestinée… »
[7 r°] Mais ce fut surtout après ma sortie de nourrice que je montrai mon affection pour ma chère petite Céline. Nous nous entendions très bien, seulement j’étais bien plus vive et bien moins naïve qu’elle ; quoique de trois ans et demi plus jeune, il me semblait que nous étions du même âge.
Voici un passage d’une lettre de Maman qui vous montrera combien Céline était douce et moi méchante : « Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu, c’est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. Pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera, c’est si petit, si étourdi ! Elle est d’une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce et surtout d’un entêtement presqu’invincible : quand elle dit “non” rien ne peut la faire céder, on la mettrait une journée dans la cave qu’elle y coucherait plutôt que de dire “oui”…
« Elle a cependant un cœur d’or, elle est bien caressante et bien franche ; c’est curieux de la voir courir après moi, pour me faire sa confession : “Maman, j’ai poussé Céline qu’une fois, je l’ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus.” (C’est comme cela pour tout ce qu’elle fait.) Jeudi soir nous avons été nous promener du côté de la gare, elle a absolument voulu entrer dans la salle d’attente pour aller chercher Pauline, elle courait devant avec une joie qui faisait plaisir, mais quand elle a vu qu’il fallait s’en retourner sans monter en chemin de fer pour aller chercher Pauline, elle a pleuré tout le long du chemin. »
Cette dernière partie de la lettre me rappelle le bonheur que j’éprouvais en vous voyant revenir de la Visitation ; vous, ma mère, me preniez sur vos bras et Marie prenait Céline ; alors je vous faisais mille caresses et je me penchais [7 v°] en arrière afin d’admirer votre grande natte… puis vous me donniez une tablette de chocolat que vous aviez gardée trois mois. Vous pensez quelle relique c’était pour moi !… Je me rappelle aussi du voyage que j’ai fait au Mans, c’était la première fois que j’allais en chemin de fer. Quelle joie de me voir en voyage seule avec Maman !… Cependant je ne sais plus pourquoi je me suis mise à pleurer et cette pauvre petite Mère n’a pu présenter à ma tante du Mans qu’un vilain petit laideron tout rouge des larmes qu’il avait répandues en chemin… Je n’ai gardé aucun souvenir du parloir mais seulement du moment où ma tante m’a passé une petite souris blanche et un petit panier en papier bristol rempli de bonbons sur lesquels trônaient deux jolies bagues en sucre, juste de la grosseur de mon doigt ; aussitôt je m’écriai : « Quel bonheur ! il y aura une bague pour Céline. » Mais, ô douleur ! je prends mon panier par l’anse, je donne l’autre main à Maman et nous partons ; au bout de quelques pas, je regarde mon panier et je vois que mes bonbons étaient presque tous semés dans la rue, comme les pierres du petit poucet… Je regarde encore de plus près et je vois qu’une des précieuses bagues avait subi le sort fatal des bonbons… Je n’avais plus rien à donner à Céline !… Alors ma douleur éclate, je demande à retourner sur mes pas, maman ne semble pas faire attention à moi. C’en était trop, à mes larmes succèdent mes cris… Je ne pouvais comprendre qu’elle ne partageât pas ma peine et cela augmentait de beaucoup ma douleur…
Thérèse à l’âge de trois ans et demi
Maintenant je reviens aux lettres où maman vous parle de Céline et de moi, c’est le meilleur moyen que je puisse employer pour vous faire bien connaître mon caractère ; voici un passage où mes défauts brillent d’un vif éclat : « Voilà [8 r°] Céline qui s’amuse avec la petite au jeu de cubes. Elles se disputent de temps en temps. Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables ; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu. Il y a des moments où c’est plus fort qu’elle, elle en est suffoquée. C’est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et très intelligente, elle se rappelle tout. » Vous voyez, ma Mère, combien j’étais loin d’être une petite fille sans défauts ! On ne pouvait même pas dire de moi que j’étais sage quand je dormais, car la nuit j’étais encore plus remuante que le jour, j’envoyais promener toutes les couvertures et puis (tout en dormant) je me donnais des coups contre le bois de mon petit lit ; la douleur me réveillait, alors je disais : « Maman, je suistoquée !… » Cette pauvre petite Mère était obligée de se lever et constatait qu’en effet j’avais des bosses au front, que j’étais toquée ; elle me couvrait bien, puis allait se recoucher ; mais au bout d’un moment je recommençais à être toquée, si bien qu’on fut obligé de m’attacher dans mon lit. Tous les soirs, la petite Céline venait nouer les nombreux cordons destinés à empêcher le petit lutin de se toquer et de réveiller sa maman ; ce moyen ayant bien réussi, je fus désormais sage en dormant… Il est un autre défaut que j’avais (étant éveillée) et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c’était un grand amour-propre. Je ne vais vous en donner que deux exemples afin de ne pas rendre mon récit trop long. Un jour Maman me dit : « Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou. » Un sou, c’était pour moi toute une richesse ; pour le gagner je n’avais pas besoin d’abaisser ma grandeur car ma petite taille ne mettait pas une grande distance entre moi et la terre, cependant ma fierté se révolta à [8 v°] la pensée de « baiser la terre », me tenant bien droite, je dis à Maman : « Oh ! non, ma petite Mère, j’aime mieux ne pas avoir de sou !… »
Une autre fois nous devions aller à Grogny chez Mme Monnier. Maman dit à Marie de me mettre ma jolie robe bleu ciel, garnie de dentelles, mais de ne pas me laisser les bras nus, afin que le soleil ne les brunisse pas. Je me laissai habiller avec l’indifférence que devaient avoir les enfants de mon âge, mais intérieurement je pensais que j’aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus.
Avec une nature comme la mienne, si j’avais été élevée par des Parents sans vertu ou même si comme Céline j’avais été gâtée par Louise9, je serais devenue bien méchante et peut-être me serais perdue… Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée, Il a voulu que tout tournât à son bien, même ses défauts qui, réprimés de bonne heure, lui ont servi à grandir dans la perfection… Comme j’avais de l’amour-propre et aussi l’amour du bien, aussitôt que j’ai commencé à penser sérieusement (ce que j’ai fait bien petite) il suffisait qu’on me dise qu’une chose n’était pas bien pour que je n’aie pas envie de me le faire répéter deux fois… Je vois avec plaisir dans les lettres de Maman qu’en grandissant je lui donnais plus de consolation. N’ayant que de bons exemples autour de moi je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu’elle écrivait en 1876 : « Jusqu’à Thérèse qui veut parfois se mêler de faire des pratiques… C’est une charmante enfant, elle est fine comme l’ombre, très vive, mais son cœur est sensible. Céline et elle s’aiment beaucoup, elles se suffisent à elles deux pour se désennuyer ; tous les jours, aussitôt qu’elles ont dîné, Céline va prendre son petit coq, elle attrape tout d’un coup la poule à Thérèse. Moi je ne puis en venir à bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient. Puis elles arrivent toutes les deux avec leurs bêtes s’asseoir au coin du [9 r°] feu et s’amusent ainsi fort longtemps. (C’était la petite Rose qui m’avait fait cadeau de la poule et du coq, j’avais donné le coq à Céline.) L’autre jour Céline avait couché avec moi, Thérèse avait couché au second dans le lit à Céline ; elle avait supplié Louise de la descendre en bas pour qu’on l’habille. Louise monte pour la chercher, elle trouve le lit vide. Thérèse avait entendu Céline et était descendue avec elle. Louise lui dit : “Tu ne veux donc pas venir en bas t’habiller ?” “Oh non ! ma pauvre Louise, on est comme les deux petites poules, on ne peut pas se séparer !” Et en disant cela elles s’embrassaient et se serraient toutes les deux… Puis le soir, Louise, Céline et Léonie sont parties au cercle catholique et ont laissé cette pauvre Thérèse qui comprenait bien qu’elle était trop petite pour y aller. Elle disait : “Si seulement on veut me coucher dans le lit à Céline !…” Mais non, on n’a pas voulu… Elle n’a rien dit et est restée seule avec sa petite lampe, elle dormait un quart d’heure après d’un profond sommeil… »
Un autre jour Maman écrivait encore : « Céline et Thérèse sont inséparables, on ne peut voir deux enfants s’aimer mieux ; quand Marie vient chercher Céline pour faire sa classe, cette pauvre Thérèse est tout en larmes. Hélas que va-t-elle devenir, sa petite amie s’en va !… Marie en a pitié, elle la prend aussi et cette pauvre petite s’assied sur une chaise pendant deux ou trois heures ; on lui donne des perles à enfiler ou une chiffe à coudre, elle n’ose bouger et pousse souvent de gros soupirs. Quand son aiguille se désenfile, elle essaie de la renfiler ; c’est curieux de la voir, ne pouvant y parvenir et n’osant déranger Marie ; bientôt on voit deux grosses larmes qui coulent sur ses joues… Marie [9 v°] la console bien vite, renfile l’aiguille et le pauvre petit ange sourit au travers de ses larmes… »
Je me rappelle qu’en effet je ne pouvais pas rester sans Céline, j’aimais mieux sortir de table avant d’avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre, aussitôt qu’elle se levait. Je me tournais dans ma grande chaise, demandant qu’on me descende et puis nous allions jouer ensemble ; quelquefois nous allions avec la petite préfète, ce qui me plaisait bien à cause du parc et de tous les beaux jouets qu’elle nous montrait, mais c’était plutôt afin de faire plaisir à Céline que j’y allais, aimant mieux rester dans notre petit jardin à gratter les murs, car nous enlevions toutes les petites paillettes brillantes qui s’y trouvaient et puis nous allions les vendre à Papa qui nous les achetait très sérieusement.
Le dimanche, comme j’étais trop petite pour aller aux offices, Maman restait à me garder ; j’étais bien sage et ne marchais que sur le bout du pied pendant la messe ; mais aussitôt que je voyais la porte s’ouvrir, c’était une explosion de joie sans pareille ; je me précipitais au-devant de ma jolie petite sœur qui était alors « parée comme une chapelle »… et je lui disais : « Oh ! ma petite Céline, donne-moi bien vite du pain bénit ! » Parfois elle n’en avait pas, étant arrivée trop tard… Comment faire alors ? Il était impossible que je m’en passe, c’était là « ma messe »… Le moyen fut bien vite trouvé. « Tu n’as pas de pain bénit, eh bien, fais-en ! » Aussitôt dit, aussitôt fait, Céline prend une chaise, ouvre le placard, attrape le pain, en coupe une bouchée et très sérieusement récite un ave Maria dessus, puis elle me le présente et moi, après [avoir] fait le signe de la Croix avec, je le mange avec une grande dévotion, lui trouvant tout à fait le goût [10 r°] du pain bénit… Souvent nous faisions ensemble des conférences spirituelles ; voici un exemple que j’emprunte aux lettres de Maman : « Nos deux chères petites Céline et Thérèse sont des anges de bénédiction, des petites natures angéliques. Thérèse fait la joie, le bonheur de Marie et sa gloire, c’est incroyable comme elle en est fière. C’est vrai qu’elle a des réparties bien rares à son âge, elle en remontre à Céline qui est le double plus âgée. Céline disait l’autre jour : “Comment que cela se fait que le Bon Dieu peut être dans une si petite hostie ?” La petite a dit : “Ce n’est pas si étonnant puisque le Bon Dieu est tout-puissant.” “Qu’est-ce que veut dire Tout-puissant ?” “Mais c’est de faire tout ce qu’Il veut !…” »
Un jour, Léonie pensant qu’elle était trop grande pour jouer à la poupée vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destinés à en faire d’autres ; sur le dessus était couchée sa poupée. « Tenez, mes petites sœurs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela. » Céline avança la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Après un moment de réflexion j’avançai la main à mon tour en disant : « Je choisis tout ! » et je pris la corbeille sans autre cérémonie. Les témoins de la scène trouvèrent la chose très juste, Céline elle-même ne songea pas à s’en plaindre (d’ailleurs elle ne manquait pas de jouets, son parrain la comblait de cadeaux et Louise trouvait moyen de lui procurer tout ce qu’elle désirait).
Ce petit trait de mon enfance est le résumé de toute ma vie. Plus tard lorsque la perfection m’est apparue, j’ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s’oublier soi-même ; j’ai compris qu’il y avait bien des degrés dans la perfection et que chaque âme [10 v°] était libre de répondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu’Il demande. Alors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée : « Mon Dieu, je choisis tout. » Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu’une chose c’est de garder ma volonté, prenez-la, car « Je choisis tout » ce que vous voulez !…
