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Max Navas est un enfant terrible proche de la trentaine, un néo-romantique aux goûts totalement dépassés, un imbécile doté d'une intelligence supérieure dont il est le seul juge. Volatile comme Kerouac, tempétueux comme Fante, épicurien comme Bukowski, Navas songe à singer ses idoles. Ses rêves comme des chimères, il s'imagine au coeur de la pampa argentine ou de la toundra subarctique, un cadre propice à l'écriture compulsive. Pas en veine, il rencontre un premier coin de rue, tombe éperdument amoureux, savoure, ferme les yeux, les rouvre et constatent qu'elles sont au nombre de trois: Inna, Alice et Daria. Navas ne se dégonfle pas. Le début des emmerdes.
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Seitenzahl: 315
Veröffentlichungsjahr: 2020
À mon défunt père, Pio Vivas, qui m’a envoyé au charbon. Bien malgré lui.
On va s’en payer comme jamais ; et tu l’ignores encore ma beauté en robe bleue, mais tu danses avec un monstre de foire ; un rebut du monde des hommes, ni veau, ni vache, ni même bon à donner le change.
John Fante – Demande à la poussière
[…] il ne me semble, conclut des Esseintes, ni plus ridicule ni plus fou, de demander à mon prochain une somme d’illusion à peine équivalente à celle qu’il dépense dans des buts imbéciles chaque jour.
Joris-Karl Huysmans – À rebours
She might think that I’ve forgotten her,
Don’t tell her it isn’t so.
Bob Dylan – If You See Her, Say Hello (Blood On The Tracks)
PROLOGUE
SONG 00. Like A Rolling Stone –
Musique de Dylan
01. INNA
SONG 01. Femme Fatale –
Musique du Velvet Underground
SONG 02. Fun House –
Musique des Stooges
SONG 03. You Can’t Put Your Arms Around A Memory –
Musique de Johnny Thunders
SONG 04. Wild Word –
Musique de Cat Stevens
SONG 05. Meet Me In The Morning –
Musique de Dylan
SONG 06. Heaven Knows I’m Miserable Now –
Musique des Smiths
SONG 07. Little Miss Queen Of Darkness –
Musique des Kinks
SONG 08. I Don’t Want To Spoil The Party –
Musique des Beatles
SONG 09. Exit Music (For A Film) –
Musique de Radiohead
02. ALICE
SONG 01. Sunday Morning –
Musique du Velvet Underground
SONG 02. What A Waster –
Musique des Libertines
SONG 03. If You See Her, Say Hello –
Musique de Dylan
SONG 04. Heroes –
Musique de David Bowie
SONG 05. You Got Silver –
Musique de Keith Richard
SONG 06. Somebody To Love –
Musique de Jefferson Airplaine
SONG 07. This Guy’s In Love With You –
Musique de Herb Alpert
SONG 08. Requiem pour un con –
Musique de Gainsbourg
SONG 09. Light My Fire –
Musique des Doors
SONG 10. It’s True That We Love One Another –
Musique des White Stripes
SONG 11. Night Bird Flying –
Musique de Jimi Hendrix
SONG 12. Time Of No Reply –
Musique de Nick Drake
03. DARIA
SONG 01. Shadowplay –
Musique de Joy Division
SONG 02. Harvest –
Musique de Neil Young
SONG 03. Roadrunner –
Musique des Modern Lovers
SONG 04. It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry –
Musique de Dylan
SONG 05. Drunk On The Moon –
Musique de Tom Waits
SONG 06. Strangers In The Night –
Musique de Frank Sinatra
SONG 07. After Hours –
Musique du Velvet Underground
SONG 08. Lust For Life –
Musique d’Iggy Pop
SONG 09. Don’t Let Me Be Misunderstood –
Musique des Animals
SONG 10. I’m So Bored With The U.S.A. –
Musique des Clash
SONG 11. Where I End And You Begin (The Sky Is Fallin In) –
Musique de Radiohead
ÉPILOGUE
BONUS TRACK. Helter Skelter –
Musique des Beatles
« Bébé, te vois-tu poindre au bout de mes doigts ?Brinquebalante, mais agile. Puis suspendue à mes lèvres. Tu es ma Benson & Hedges que j’embrasse amoureusement puis qui se consume avec une langueur indissociable. Les cendres voluptueuses et insaisissables qui s’y détachent et crèvent au fond des cendriers, ce n’est autre que moi. Notre vie, c’est de l’amour qui part en fumée et se disperse dans les atmosphères. Aimer tue. Maintenant, tu peux me passer le feu. »
— Max, ferme-la.
'Suffit d’un rien, d’un dernier verre, d’un dernier refrain rock, le son d’une guitare saturée. Dans un monde meilleur, celle de David Gilmour et un Wish you were here. Dans l’enfer de nos nuits, c’est ma vieille Ibanez qui s’offre une cure de jouvence et fait saigner tes oreilles. Ambition et providence au fond des limbes, noyons le spleen dans un fût de whisky japonais.
Et puis refaire le monde une dernière fois. Tracer la ligne directrice de nos vies, celle qui nous conduira de toute évidence au fond des cabinets, là où notre léthargie refera surface au milieu des vomissures et de l’optimisme transitoire d’un lever de soleil.
Vingt-sept piges suffisent à étudier l’étendue infinie des méandres de la vie. Échoués sur la dune, on s’émerveille devant les tempêtes de sable qui balayent les jours les uns après les autres. L’éther en proie au cataclysme, l’allure claudicante, ce n’est pas ce soir que nous atteindrons la terre promise, ce hameau de lumière qui nous nargue au loin. Attendons demain. Et sûr qu’on y arrivera parce qu’on a le talent et la force de caractère.
Gamin, l’idéalisme qu’on nous inculque au cours des leçons de catéchisme nous efforce inconsciemment à vouer un culte aux miracles et quelques mirages. 'Suffit d’un heurt au cœur pour ne plus être dupé par cette fumisterie. Alors, les prières laissent place aux récriminations, la messe du dimanche à cette vieille gueule de bois. Les accrocs de la vie font croître nos désirs de voyage spatio-temporel, mais il n’en résulte que des « noms de dieu », des « si j’avais su ». Mais si seulement je savais… Mais j’en sais rien.
On ronge son frein, les clichés de l’esthète en perdition poussés au jusqu’au-boutisme. La vaisselle dégueule dans l’évier, elle nous observe, apathique, presque complaisante, comme si elle acceptait son sort et le délaissement auquel on la condamne. Les sens en éveil, tout aura repris sa place initiale en un battement de cil. Attendons demain.
Retrouver un semblant de vie. Se mêler aux gens, se mêler de la vie des autres. Cuir sur le dos, on arpente les pubs insalubres pour se soustraire à cette obligation de connaître le bonheur au moins une fois par jour. Bébé, prends ça comme ma participation au commun des mortels, mon devoir de sociabilité revu et corrigé par moi-même. Juste pour toi. D’un œil sombre, on détaille les danseurs à la grâce dépouillée sous un fond sonore ulcéreux.
Foutre le camp. Rentrer au bercail, au commencement de tout, au point de non-retour. Kafka nous y attend. Échange de bons procédés.
Cinquième heure. Yeux globuleux, veines bouillonnantes, torpeur chronique, état de somnolence et tout le tralala, tout est là, réuni dans un parfait moment de communion.
Rituel immuable.
Le poète maudit désenclave les mots de son alcôve. Benson en feu, les vapeurs oncogènes focalisent nos neurones sur un seul et même point de concentration. Entre les lignes. 'Suffit d’un rien, d’un autre dernier verre. Un single malt à portée de bras, tout est là, réuni, pour raviver nos grandes victoires d’antan et voir naître celles à venir.
« Bébé, te vois-tu poindre au bout de mes doigts ? Brinquebalante, mais agile. Puis... »
Trente-septième minute, naquirent les ébauches de notre pamphlet : « Variations sur le thème de la mélancolie ».
'Suffit du dernier verre, d’un vinyle sur platine, d’un Blood On The Tracks de Dylan. 'Suffit d’un rien, d’un au revoir, d’un bonjour, d’un « salut ! », d’un « comment ça va ? », d’un « ça va pas ? », d’un sourire, de tes yeux, d’un coucher de soleil, de la nuit, de tes yeux dans la nuit, d’un adieu ou peut-être juste d’un dernier baiser. Du tien ou de celui que je n’ai jamais donné.
Nous étions jeunes et beaux. Elle était plus jeune et plus belle que moi. Elle noyait sa léthargie dans la vodka, j’imbibais la mienne de whisky pour la sublimer un peu. Elle fumait des mentholes, j’enfumais les blondes. Elle me disait « génie délabré », je m’estimais « crétin asservi ». Les opinions A et B se valaient, mais j’ai fini par me raccorder à la sienne. Leur vie était morne quand la nôtre n’était que soufre. Leur amour était sinistre quand le nôtre était sinistré. À qui la faute ? L’ambivalence. Elle était une ligne d’arpèges soyeuse sur la portée quand j’étais riff endiablé rugissant des amplis. Elle était l’échappatoire barrée par l’axiome, j’étais l’axiome qui barrait l’échappatoire. Elle était la vertu et moi, le vice.
J’ai rencontré une certaine fille un certain soir de débandade, au sortir d’une boîte de nuit : le Blue Room, le BR pour les puristes et les cons, « The Place To Be » pour ces emmerdeurs de clubbers, un club à la con si je m’en réfère à mon humble opinion. Ce dancing avait ouvert depuis peu, mais exerçait déjà son pouvoir d’attraction sur les lycéens débauchés, les alcooliques notoires, les chercheurs d’embrouilles, les catins et d’autres gens d’une espèce que je ne saurais qualifier, mais à qui je souhaiterais une extinction proche.
Six mois auparavant, les propriétaires avaient mis la clé sous la porte pour une raison X ou Y, une histoire de viol dans un verre de Malibu Lime ou une émeute promptement contrôlée à grand renfort de bombes lacrymogènes. Six mois plus tard, ils relançaient leur affaire en maquillant le crime avec un écriteau flambant neuf, des tracts aguicheurs et des DJ à la renommée champêtre. On appelle ça redorer le blason ou du moins, faire illusion un pâle instant, en attendant la prochaine mise en examen, la prochaine saisie. La prochaine porte scellée.
Dès les premières files d’attente, les novices commençaient déjà à spéculer sur la durée de vie du club, les aficionados sur le nom qui figurerait sur le prochain écriteau. Ma présence en ces lieux ?
Insipide. Jouir pleinement des tickets-boissons distribués gracieusement par des nymphes sculpturales dans le but premier de corrompre le microcosme. Dans le but second d’étancher ma propre soif.
Tickets-boissons épuisés, gin-tonic épongé d’une traite, bousculade indésirable, une fille qui hurle son prénom dans le creux de mon oreille : « LISA !!! LIIISA !!! Je m’appelle LIIISAAA !!! » Horreur, héméralopie et surdité en prime. En moins d’une heure, je me sentais l’âme d’un pestiféré. Un seul recours s’offrait à moi : la fuite, éhontée parce que justifiée. J’ai pas traîné. La porte s’est refermée d’un bruit sourd comme si elle sonnait le glas à tous mes errements. Comme de coutume, je me retrouvais en bordure de trottoir, point de ralliement de mes doutes et de mon paquet de cigarettes. Comme de coutume, je tentais, dans un pur moment d’introspection, de théoriser mes fréquentations insipides, mais assidues de ces lieux malfamés. Je n’étais pas ivre mort, mais suffisamment confus pour apercevoir le mot « PUTRÉFACTION » scintillant au-dessus du toit métallique de l’enceinte.
Une certaine fille est sortie du traquenard toute seule, comme une grande, virulente et révoltée. La reine du bal. Elle arborait une chevelure blonde et luxuriante qui stoppait sa chute à mi-dos, de grosses créoles au diamètre spectaculaire qui sublimaient les traits fins de son visage. Elle cachait sa silhouette voluptueuse sous une robe bleue subtilement décolletée avec des fleurs brodées sur le devant et de fines bretelles qui couvraient infructueusement ses frêles épaules.
L’air ahuri, je chassais de mon esprit tous les clichés de la beauté plastique et son cortège de pensées lubriques qui lui colle au train. C’était mon cœur que je devais rassasier. Elle ressemblait à un croisement entre Sigmund Freud et la Fée Clochette, une sorte d’ange déchu fuyant les démons de la nuit ou ses propres démons. Elle m’est apparue comme la piste à creuser, une avancée majeure dans mes recherches, l’inconnue de toutes mes équations et inadéquations qui me filaient la migraine et parfois la gerbe.
Non, elle était surtout une idée naissante, conceptuelle, à développer. Et moi, je faisais pâle figure avec ma mine déconfite et ma clope au bec. J’avais l’allure d’un dandy déguenillé avec ma chemise en jean ornée de quelques éclaboussures de bière, mon 501 noir qui virait au gris et mes bottines qui commençaient à bailler de la semelle.
Alors, j’ai sorti le grand jeu, mon numéro de latin lover à la manque, seul faire-valoir que j’avais su tirer de mes origines aragonaises. Regard perçant et mèche de cheveux noirs parfaitement quadrillée sur mon front bombé. J’ai écrasé ma cigarette à demi-consumée et je l’ai harponnée du regard en honorant un nouveau rituel de minauderie télépathique ou quelque chose qui s’en rapprocherait. Par expérience, les résultats pouvaient varier d’une cible à l’autre. Soit elle me prenait pour le pervers de service, soit elle me considérait comme « le mec mystérieux avachi sur le trottoir ».
Elle a fini par céder en répliquant d’un rapide coup d’œil à mon encontre. Demi-victoire, demi-échec. Ses yeux bleus irradiaient le chaos et laissaient transparaître des tas de choses à raconter, des bribes de rimes à façonner, une anthologie poétique à apprivoiser. Mes deux billes noires communes à toute la populace ibérique ne pouvaient lutter. Sans un mot, elle m’amenait déjà à résipiscence. Alors, je baissais les yeux et lorgnais sur les mégots de cigarettes et les emballages de bonbons échoués sur le sol comme l’ensemble de mes velléités.
Elle a fini par trouver refuge sur mon trottoir, à quelques mètres de moi, m’a balancé une œillade assassine à laquelle j’ai répondu d’un geste de la main maladroit pour lui signifier la bienvenue. D’un coup, sa tête a basculé compulsivement entre ses mains pour cacher les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Le simple fait de partager avec cette nana les mêmes défections morales m’a empli de courage et d’une empathie nouvelle. J’étais revigoré. Elle laissait libre cours à son malaise et le laissait jaillir expressivement pendant que mes larmes à moi restaient enfouies sous mes yeux, dans des poches rondelettes comme des ballons d’hélium qui ne cessaient de croître quand les jours étaient chagrins. Sur ses joues, je les ai vues couler, toutes mes larmes contenues depuis des lustres. C’est peut-être l’instant crucial où j’ai entrevu la possibilité d’une idylle, où j’me suis dit : « Cette fille-là, tu pourrais l’aimer. Cette fille-là, tu pourrais en tomber follement amoureux ».
Je voulais la consoler sans fin arriviste, juste parce que les Navas, pères et fils, étaient une lignée de braves gens qui n’avaient su faire leur trou, mais pouvaient se la raconter en matière de science de la vie et d’appréhension des difficultés. J’avais beau me perdre en excès, ici et là. Je n’oubliais pas mon nom, celui qui figurait sur mon extrait de naissance et figurerait sur ma pierre tombale, un lourd héritage qui je cherchais à fuir dans l’errance, mais que je portais fièrement pour rebrousser chemin, besogneux comme le furent mes illustres anciens.
Deux possibilités s’offraient à moi.
Vaincre ou bien mourir.
S’armer de courage, tuer l’enfant et s’épanouir en tant qu’homme.
Se débiner, refuser de grandir et accepter son rang. Celui de loque.
Dans mon art de la séduction, j’avais composé plein de répliques pré-écrites que je récitais avec à-propos à mon auditoire de charme. « Z’êtes magnifique, cette nuit est incendiaire et moi, vous voyez, je brûle d’amour pour vous ». Pas mieux. Pathétique. À revoir. Dans mon art de la séduction, j’avais composé plein de répliques pré-écrites que j’abandonnais dans un coin de ma tête pour laisser parler le cœur et l’instinct. Je me suis levé et dirigé vers elle, paquet de cigarettes en main pour la soudoyer et regard de braise qui contrastait avec ma démarche nonchalante. L’air ridicule de surcroît.
Pas besoin de cravacher pour arriver à pareille fête, elle esquissait déjà un sourire à ma vue. Sourire moqueur ? Sourire aguicheur ? Invitation à la débauche ? Cadet de mes soucis. Un traquenard. Fille seule, belle et déprimée. Garçon seul, pas trop mal et dépravé. Complémentarité et corrélation perceptibles. Cadre exécrable. Échange de bons procédés. Fuite entrevue. Bouteille de vin blanc au frais. Garçon emprunté, mais téméraire, fleur au fusil, mais âme du brave, dégaine le premier :
— Sale journée ?
— Sale soirée.
— Cigarette ?
— Merci.
Aucun doute. La vieille combine de Gainsbourg prévalait sur les lectures fiévreuses des mémoires de Casanova. Son regard était plongé dans le mien. Le mien était noyé dans le sien depuis belle lurette. L’osmose n’était pas encore là, mais les hostilités pour se lancer à sa quête étaient rondement menées et nos cigarettes scintillaient dans la nuit.
— Étudiante ?
— Ouais et toi ?
— J’ai arrêté pour devenir bon à rien.
— Y’a pas de sous-métiers.
— Vrai et en plus de ça, j’excelle dans ma profession.
— Tu te rabaisses pour que je m’apitoie sur ton sort ?
— Non, je justifie ma condition d’homme pour que tu sois éprise par ma franchise et mon intégrité.
Mes neurones se convulsaient au son des inepties que ma voix de fausset pouvait dégoiser. Le temps s’était figé et ma dernière phrase était restée en suspens comme la lame d’un couperet prête à lacérer mes ambitions d’un soir. Je la voyais déjà filer, prétextant une bonne migraine, me reprochant mes accès de folie, me recommandant l’adresse d’un bon neuropsychiatre. Il n’en fut rien. Elle était là, sourire éthéré, à m’observer avec une sorte de messianisme, là à attendre la prochaine parole divine.
Profitant de ma position de force, je tentais de lui faire cracher le morceau afin de lever le voile sur l’identité de son pourvoyeur de larmes. C’est ainsi qu’elle m’a révélé l’existence du parfait idiot, petit ami du moment. Elle m’a avoué qu’elle l’aimait pour de faux, car, de son jeune âge, elle ne détenait aucune vérité sur ce genre d’épanchement. Elle a réajusté sa frange et m’a lancé d’un ton enfantin :
— Tu fais pleurer les filles toi aussi ?
— Ça m’arrive, mais quand j’le fais, on pleure ensemble.
— Tu veux pleurer avec moi ?
— J’me verrais plutôt écluser quelques verres de vin sur le rebord d’une fenêtre entre quelques éclats de rire.
— Vin blanc ?
— Sauternes.
— Il peut venir ?
— Ce serait avec grand plaisir, mais…
— Mais ?
— … mon service à vin ne se compose plus que de deux verres, j’ai cassé les autres et je me refuse à boire du Sauternes dans de vulgaires gobelets en plastique.
— Monsieur est esthète ?
— Monsieur aime les belles choses, le bon vin et les jolies filles aux yeux bleus.
Je me suis gardé de lui dire que Monsieur était aussi le roi des cons.
Au comble de l’onirisme, un mec a fait irruption pour ternir le joli tableau. Furax, il ne cessait d’aboyer le nom de sa douce en jetant un regard circulaire, vide et perdu sur la rue endormie. « INNA !!! IIINNA !!! IIINNAAA !!! » Pas besoin d’engager la conversation avec ce genre de pedzouille, 'suffit de le reluquer pour l’avoir déjà en horreur. Une dégaine de gardien de vaches. La grâce du boucher. Bedaine empaquetée dans une chemise. Chemise à carreaux. Carreaux bigarrés et encolure déboutonnée laissant entrevoir son torse. Torse imberbe orné d’une chaîne en or. Chaîne en or raccord avec la boucle de sa ceinture fantaisie. Ceinture fantaisie maintenant un jean délavé contrastant avec ses chaussures noires. Chaussures noires impeccables que sa maman avait dû cirer avec acharnement pour que le fiston devienne roi d’un soir. « Une gravure de mode de cour de récré, une arsouille, de la mauvaise graine », ai-je pensé.
J’ai pris rapidement conscience des liens qui l’unissaient à ma complice de macadam, des liens qu’on aurait pu représenter par une traînée de larmes.
Elle était toujours à mes côtés, mais plus avec moi, scrutant avec attention la représentation loufoque de son dégénéré d’amoureux. Le mec, aussi piètre soit-il, avait réussi à anéantir toutes mes perspectives et minces espoirs d’une biture à partager. Les critiques étaient peut-être désapprobatrices. La tête de la fille avait beau valdinguer en guise de profonde consternation, la fille allait repartir avec lui, j’allais repartir seul, mais pour sûr, je trinquerais à leur santé, je trinquerais à l’amour, je trinquerais au malaise amoureux, je trinquerais à tous ces couples biphasés.
« INNA !!! IIINNA !!! IIINNAAA !!! »
Le mec continuait à s’époumoner sans relâchement. J’ai penché ma tête vers elle, le sourire maculé de sarcasmes :
— Enchanté Inna, moi c’est Max.
— Enchantée Max, je ne me présente plus.
— Russe ?
— Quel sens de la déduction ! Juste un conseil, si tu ne veux pas d’embrouilles, tu ferais mieux de décamper.
— Même pas peur.
— T’es sérieux ?
— Juste éméché.
Elle s’est levée d’un bon. Au moment de réajuster sa robe, mes yeux se sont posés sur ses jambes dénudées, affriolantes à souhait. Mes terminaisons nerveuses étaient toutes chamboulées. Je ne jurais plus de rien. Je ne jurais plus que par elle. Dans pareille situation, l’instinct animal vous guide invariablement vers des actes à la bêtise insoupçonnée. J’ai saisi mon paquet de cigarettes, empoigné le stylo qui transperçait la poche de mon jean et raturé le verbe « FUMER » figurant sur la mise en garde pour le remplacer par « PLEURER ». Voilà. PLEURER TUE. Waouh !!! Je hurlais au génie tout en retenue. Je pouffais comme un idiot louant son idiotie. J’y ai inscrit mon nom et mon numéro avec la mention :
MAX NAVASBon à rien Numéro d’aide aux jeunes filles en pleurs : 06-18— XX-XX
Quel naze ! J’étais devenu hilare. Elle s’est retournée, interloquée par ce changement d’humeur. J’en ai profité pour lui tendre mon paquet de Benson & Hedges, désorienté et conscient de tous mes enfantillages.
— T’es pas un garçon ordinaire.
— Encore heureux.
Elle a accepté mon offrande en la reluquant avec attention puis l’a glissée dans son sac à main. Un clin d’œil enfantin pour couronner le tout. La fille savait jouer de ses charmes. J’étais tout bonnement incapable de les déjouer. Nous avons pris deux routes distinctes, mais quelque chose me disait que nous n’allions pas tarder à rebrousser chemin pour vagabonder ensemble.
En rejoignant mes pénates, je sifflotais « And Your Bird Can Sing » des Beatles, la démarche éclopée.
La mine bonimenteuse.
Les jours qui ont suivi n’étaient qu’affres, doutes, illusions et manquements comblés par excès. Je consumais son souvenir dans les cendres de mes cigarettes. Je noyais les traits fins de son visage dans les verres de whisky. Il n’en fallait pas plus pour me perdre dans les clichés de l’esthète maudit et je m’y accommodais presque. Qu’avait-elle pensé de moi ? Allait-elle rappeler ? Son mec voudrait-il mon scalp ? Autant de questions qui racolaient les nuits blanches.
Le téléphone a retenti un mercredi. Numéro inconnu. Il était dix heures et demie et dans une position incommodante, je tentais de boire mon café, pas encore extrait de mes draps ni de ma torpeur.
— Salut, c’est Inna, tu te souviens de moi ?
— Comment aurais-je pu t’oublier ?
Elle avait laissé son petit-copain sur le carreau, elle prônait le changement et souhaitait me revoir. Mon for intérieur exultait.
— Ton Sauternes est toujours au frais ?
— Il t’attend. Tout comme moi.
— Super ! On s’voit chez toi alors ?
— OK !
— Demain ?
— OK OK !!!
Elle avait raccroché et l’anxiété commençait à me gagner.
Déjà.
Le fait de jouer à domicile pouvait constituer un avantage si vous aviez la chance de crécher dans un loft new-yorkais, de vous payer un canapé cuir et le luxe d’une nuit réparatrice sur un matelas king size. Si vous ne répondiez à aucun de ces critères, une frange de la population féminine vous voyait comme la lie de l’humanité et n’hésitait pas à faire machine arrière. Or, mon appart était aussi grand qu’un timbre-poste, le mobilier était vieillissant et mes insomnies s’épanouissaient sur un clic-clac déniché dans une brocante. Pour me consoler, je me disais que j’avais connu pire.
Je me souviens de mon entrée tonitruante dans ce bouge, deux ans plus tôt. Je pensais connement qu’il allait devenir le point d’ancrage de tous mes rêves de gloire sans exception. Je m’étais empressé de régler la caution et le premier mois de loyer pour conquérir ce nouveau territoire. De prime abord, j’avais délaissé le montage des meubles pour garnir les murs de posters puis disposer consciencieusement mes disques et mes bouquins sur les grandes étagères afin de réanimer au plus vite le mec sensas' que j’étais en des temps antédiluviens. Une tentative un tantinet présomptueuse. Janvier, mon radiateur m’a lâché et lynché au cœur de l’hiver. Mes rêves de gloire avaient laissé place à de pâles illusions ; la frénésie à une bonne vieille toux. Mon crâne souffrant de quelques excès de mélancolie, j’en étais même arrivé à regretter mon ancien logement : l’appartement-le-plus-minable-du-monde.
Pendant six bons mois, j’ai créché dans un appart miteux, défenestré, à la façade rose, dans lequel régnait une ambiance aussi chaleureuse que la chambre froide d’un abattoir. J’avais une grande cuisine dont le seul avantage était celui d’empiler de façon plus ergonomique les tas d’ordures et de vaisselles sales. J’avais une gazinière neuve avec un four dont la seule attraction était celle d’empiler les pizzas surgelées dans le compartiment à glace de mon frigidaire. Disons qu’à l’époque, les maigres bribes que je soutirais aux grands actionnaires ne me permettaient pas d’entrevoir autre chose que la vie dans l’appartement-le-plus-minable-du-monde.
Fort heureusement, mes proprios étaient un couple de vieux adorables qui voyaient en moi le jeune idéal. Tous les débuts de mois, ils me conviaient chez eux pour boire un thé en échange de mon p’tit chèque de loyer. La bonne femme était au bord du précipice et son mari maintenait son couple à flot en se pliant à toutes les volontés d’une personne en fin de vie. Je l’admirais.
Cette époque était pour moi le temps de tous les paradoxes. Je n’avais rien, je n’étais rien et je me levais tous les matins avec l’intime conviction d’être touché par la grâce pour avoir brillamment bravé les lectures fiévreuses de Dostoïevski et Nietzsche. Rien de plus. Chez moi, la vanité s’est toujours nourrie de bien peu de choses. Hors du lit, je pensais que l’heure de gloire tant convoitée jetterait son dévolu sur moi dès l’instant où je franchirais le seuil de ma porte. Puis un jour, elle s’est présentée sous la forme d’une jeune fille de dix-huit ans qui portait un blouson en cuir. Elle était blonde aussi. Elle était riche, avait de faux airs de Greta Garbo, de vraies Ray-Ban qui cachaient ses vrais yeux bleus, portait des pulls en cachemire et des foulards en soie aux notes de musc. Elle écoutait du rock indé.
En ces temps décrépis, je fréquentais la-fille-la-plus-classieuse-du-monde. Elle aurait pu devenir la femme de ma vie si elle n’avait été ma parfaite antithèse et si elle ne mangeait pas les frites à la fourchette. Je me demandais ce qu’elle foutait, là, avec moi et pourquoi aucune statue n’avait été encore érigée à sa gloire. Je me contentais de lui offrir des fleurs en ayant étudié au préalable la signification de mon offrande.
Je me ruinais pour que la fausse image qu’elle se faisait de moi perdure encore un peu. De son côté, elle me payait un café en sortant en tout relâchement un billet de cinquante de son porte-monnaie. Ça me décontenançait. On allait dans les restos chics, les coffee shops, parfois chez elle, mais jamais chez moi, je l’en défendais. J’avais une trouille monstre qu’elle soit confrontée, de ses yeux effarés, à ma propre réalité, celle d’une baltringue qui acceptait un sort miséreux sans sourciller.
Naturellement, elle a fini par filer dans les bras du mec-le-plus-péteux-du-monde. J’ai digéré la pilule en me disant qu’ils étaient parfaitement raccords et qu’ils couleraient des jours heureux sur le canapé cuir d’un loft new-yorkais. Quelques jours plus tard, je m’étais résolu à résilier mon bail. L’annonce avait été accueillie avec effroi par mon couple de vieux préférés. Était-ce la perte du locataire-le-plus-appréciable-du-monde qui les chagrinait le plus ou bien celle des trois cents biffetons que je leur versais tous les mois pour la location de l’insalubrité ?
Au final, j’avais beaucoup trop d’interrogations persistantes pour prêter attention à celle-ci.
On avait dit vingt heures. Rendez-vous dans mon oubliette. Tout l’après-midi, j’avais lutté contre les tâches ménagères afin de maquiller mon appart et le rendre faussement « cosy ». J’ai fait la poussière sur les meubles et briqué le fond de l’évier machinalement, par souci d’onirisme. Une fois terminé, j’ai débattu une demi-heure avec mon miroir sur le choix de ma chemise. L’heureuse élue était la bleue à la coupe cintrée. J’ai enfilé un Levi’s et une veste de costume noire. Un savant mélange de Sinatra et James Dean, toute proportion gardée. Dans mes souvenirs, je n’ai jamais mis autant de temps à ajuster ma mèche, j’ai même fourré mes doigts dans un pot de gel. « Effet décoiffant » y’avait marqué d’ssus. Le comble du paradoxe. Quand elle a toqué à la porte, j’ai reluqué mon miroir, une dernière fois, en parfait dandy. « Beau gosse va ! ».
Je suis resté cloué trois bonnes secondes face à la vision de rêve offerte magistralement par la devanture de ma porte. Dieu sait qu’elle était belle. Elle avait mis la barre très haut, dix crans au-dessus de la simple visite de courtoisie. Robe rouge, cheveux en chignon, alliage parfait. Sinatra et Dean pouvaient aller se rhabiller.
Le bras tendu, je lui ai montré la marche à suivre. Trois banalités en guise de bienvenue : « Je vais te débarrasser. Fais comme chez toi. Installe-toi. »
En hôte respectable, je l’ai conviée au traditionnel tour du propriétaire. Elle s’est attardée sur ma discothèque et ma bibliothèque. Nous partagions une affection commune pour Kurt Cobain et les Beatles. Elle me plaisait encore plus. J’ai fait fi de sa passion dévorante pour la littérature à l’eau de rose en marmonnant trois mots sur la pluie et le beau temps. Elle s’est mise à jouer avec mes chapeaux et s’en est vissé un sur la tête. Elle continuait à jeter un regard circulaire sur la pièce. Les tableaux et autres posters, cloués ou scotchés sur les murs, retenaient toute son attention. À la moindre interrogation, j’apportais une réponse brève et concise.
— C’est qui, elle ?
— Audrey Hepburn. C’était la reine du monde. Elle est morte d’un cancer du côlon.
— Et lui ?
— Ian Curtis. Il est mort, il s’est pendu à son sèche-linge.
— Pourquoi ?
— Il était tiraillé entre le bonheur conjugal et un amour impossible. Il était épileptique et roi d’Angleterre à vingt-trois ans.
— Et lui ?
— Éric Cantona. Un ancien roi d’Angleterre qui a abdiqué trop tôt.
— C’est vraiment cosy chez toi.
— C’est le plus cosy des trous à rat.
Elle a migré vers mon clic-clac et j’ai pioché dans le bar et tiré la bouteille d’Absolut. Mauvaise pioche. Elle est allée de sa petite remontrance, mettant en exergue l’affront de servir de la vodka suédoise à une jeune fille russe. J’avais omis ce détail. Ne sachant quoi répondre, j’ai haussé les épaules. Elle a émis un rire cristallin pour clore l’incident. Et puis nous avons bu.
Ne sachant rien l’un sur l’autre, le feu brûlant des questions d’usage a fait irruption. Elle a lancé les hostilités promptement :
— Un bon à rien, ça fait quoi concrètement dans la vie ?
— Aspirant-écrivain.
— Ça consiste à quoi ?
— Tu écris pour aspirer à la gloire, mais c’est elle qui t’aspire en premier.
Trois verres plus loin et la déglingue en marche, j’ai disserté sur ma petite personne : les hauts et les bas d’une vie intégrale ou tout comme. J’ai préféré commencer par les bas parce que je trouvais les hauts ennuyeux. Au diable ma saloperie d’enfance. Je lui ai parlé de la maestria avec laquelle j’avais envoyé balader trois années de fac financées gracieusement par le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires, moral en berne et neurasthénie flamboyante. À cette époque-là, je séchais mes partiels pour composer quelques refrains patraques que mes inaptitudes musicales ont refrénés dans leur quête du Rock’n’Graal.
Évoquer mes déroutes avec autant de détachement en aurait effrayé plus d’une. Inna était différente et ne ressemblait à aucune autre. Elle se contentait d’écouter mon chahut nombriliste avec le même messianisme que la première fois. Bien conscient d’enfreindre l’égalité du temps de parole, je me suis mis à la questionner avec une intonation guillerette, guillerette et éméchée :
— Et sinon toi, quoi de beau dans la vie ?
— Je passe mon bac en juin.
Mon for intérieur s’esclaffait. Le trac était redescendu d’un coup. J’ai surenchéri :
— Tu plaisantes ? Je te voyais étudiante en photographie, mannequin chez Elite, princesse russe, ou à défaut, Miss Météo, mais je ne t’aurais jamais imaginée sur les bancs du lycée à bosser les fonctions affines ou Aristote.
— Arrête la drague à deux balles, tu perds ton temps, ça me répugne. Puis, je fais un mètre soixante. Ma carrière dans le mannequinat avait autant de chances de décoller que ta carrière de rockstar.
— Dommage, rockstar et mannequin, c’est un assemblage qui a fait ses preuves par le passé.
— Assemblage ?
— « Alliage » conviendrait mieux.
Elle m’a dit aussi qu’elle avait grandi dans une grande maison et qu’elle était une fille aux grands projets. Et puis nous avons bu et rebu.
Quatre, cinquième verre : harangue révolue.
Six, septième verre puis vint l’instant de confession pure toujours autour du « Je », un « Je » salement écorné puisque mes défaillances étaient perpétuelles et sous substance, je les remettais sans cesse sur le tapis, les agrémentant de quelques bons mots pour rendre les choses moins pathétiques qu’elles ne l’étaient en réalité.
« Attends Inna, j’vais t’en raconter une bien bonne. Suivant la stratégie de l’échec guidée par ma faillite universitaire, j’ai décroché mon premier job dans une usine de desserts surgelés. Je mettais des framboises sur des bûches de Noël quand je ne mettais pas des bûches dans des boîtes ou des boîtes sur des palettes. Quelques mois plus tard, je commençais à m’accommoder irrémédiablement à cette lente descente aux enfers et mon compagnon de chaîne, qui me relatait, tous les matins, les tribulations du Commissaire Moulin, participait activement à mon expiation. À côté de ça, je lisais Camus compulsivement, histoire de maintenir sous assistance les quelques neurones qui faisaient front face à l’absurdité de mon labeur. Puis un beau matin, à l’aurore, alors que j’me rendais sur l’échafaud, empressé d’y retrouver ma coiffe, mon tablier, mes bottes à la blancheur immaculée et mon érudit d’Yves Renier, ces mêmes neurones ont convulsé au son de L’Homme pressé de Noir Dez' et c’est dans la confusion la plus totale, presque dans une sorte d’alchimie, qu’un génie venait de naître aux tréfonds de mon âme. Un putain de génie. »
Une révélation ? Tu parles. Un vrai ramassis de conneries !
Sous la défonce, je pouvais déblatérer une quantité prodigieuse d’âneries en tout genre. En même temps, c’était un peu le principe, un peu l’effet escompté. Le pire, c’est qu’elle m’écoutait geindre comme une bonne vieille rengaine rock et elle approuvait ça sans aucune circonspection. Pauvrette. Puis, nous avons bu, bu et rebu.
Dixième verre : qu’en était-il de mes coups de génie ? Des mots, des bons, des moins bons, des mauvais ; des pages, des pages et des pages, des pages ornées de mots, des bons, des moins bons, des mauvais, des pages blanches, des pages et des pages, des pages à jeter aux orties et moi avec.
Mon monologue a eu raison de son éveil. Les choses n’avaient pas pris la tournure qu’aurait désirée n’importe quel garnement. « Merde », j’ai marmonné et je m’en suis resservi un dernier juste pour me délecter une dernière fois de l’inanité de l’instant et du fiasco que j’avais orchestré. J’avais les foies. Fille seule, belle et déprimée. Garçon seul, pas trop mal et dépravé. Complémentarité et corrélation perceptibles. Cadre idyllique. Échange de bons procédés. Fuite entreprise. Bouteille d’Absolut sur la table. Garçon emprunté, mais téméraire, fleur au fusil, mais âme du brave, s’endort le dernier. Raide et frustré.
Tôt dans la nuit, en la voyant somnoler à mes côtés, je m’étais résolu à aller chercher les croissants, histoire de me faire pardonner. Elle s’est réveillée avant moi, m’a remercié, toute ébouriffée. La tête dans le guidon, on s’est embrassé. J’étais médusé. Elle était consciente de ses charmes. Les choses étaient claires : j’étais un génie, un putain de génie et ça ne souffrait d’aucune contestation ; du moins, j’y croyais dur comme fer. Elle s’est barrée pour aller à son cours de mathématiques. J’ai tenté de composer un haïku. En vain.
Quelques heures plus tard, elle m’envoyait un message flamboyant pour me remercier textuellement et me convaincre, une bonne fois pour toutes, que le bécotage était le fruit de la soirée onirique tant espérée.
« À très vite » disait la fin de son message.
Le lendemain, nous avons fait l’amour pour la première fois.
Nous sommes allés au parc pour flâner un peu parce que nous étions des branleurs et qu’un tennis sous une chaleur accablante ne nous branchait pas trop, parce que le box-office nous rasait, parce que la nouvelle scène nous rasait, parce qu’il n’y avait pas de bonheur perceptible autre que nous deux, loin des meutes et des tracas. Mais à la fin, les plaisirs simples ne sont-ils pas les plus appréciables ? Une œillade, un coin de ciel bleu, deux corps qui s’entremêlent dans la moiteur des nuits estivales et en l’espace d’un mois, la vie était devenue ce qu’elle aspirait à être : ÉDÉNIQUE. Elle est déjà tempétueuse, la vie ; et le spectacle suffisamment acerbe, alors pourquoi faire du sentiment amoureux une complication parmi tant d’autres ? Amoureux, je pouvais déblatérer une quantité prodigieuse de conneries en tout genre, en même temps, c’était un peu le principe, un peu l’effet escompté.
Baccalauréat en poche, Inna faisait le poirier dans l’herbe, en tout relâchement, laissant en émois les jeunes collégiens qui fumaient leur herbe et grattaient les premiers accords de Wonderwall sur leur première guitare. Je la regardais d’un œil bienveillant, l’autre trop occupé à assassiner le premier mioche qui avait l’affront de la reluquer avec trop de vice. Leur monde n’était que leurre. Ma mienne était bien mienne.
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