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Au sud de la France ou à Liverpool, le combat est le même et il semble perdu d'avance. L'été 1996 en approche, les enfances de Louie et Simony traversent une zone de turbulence aux dommages irréversibles. Le père est mort ou en prison. Au coeur du tumulte, ils disposent de quatre alliés de choix : John, Paul, George et Ringo : les Beatles. "Céline, je vais te raconter une histoire, elle est longue, elle n'est pas très belle, mais c'est un peu la mienne. Je pense qu'elle traversera les âges."
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Seitenzahl: 443
Veröffentlichungsjahr: 2020
À la mémoire de mon père, Pio Vivas.
je sais qu’une certaine nuit
dans une certaine chambre
mes doigts
caresseront
bientôt
une douce
et claire chevelure
il y aura des chansons comme aucune radio
n’en a joué
avec de la tristesse partout, et
tout ça se mélangera.
Charles Bukowski – nous goûterons
aux îles et à la mer – L’amour est un chien de l’enfer
Life is very short, and there’s no time
For fussing and fighting, my friend.
The Beatles – We Can Work It Out
CHAPiTRE 1 . LouiE - I Am The Walrus
CHAPiTRE 2 . SiMONY - Lucy In The Sky With Diamond
CHAPiTRE 3 . LouiE - A Hard Day’s Night
CHAPiTRE 4 . SiMONY - Tomorrow Never Knows
CHAPiTRE 5 . LouiE - Blackbird
CHAPiTRE 6 . SiMONY - Something
CHAPiTRE 7 . LouiE - Hello Goodbye
CHAPiTRE 8 . SiMONY - Strawberry Fields Forever
CHAPiTRE 9 . LouiE - All You Need Is Love
CHAPiTRE 10 . SiMONY - And Your Bird Can Sing
CHAPiTRE 11 . LouiE - A Day In The Life
CHAPiTRE 12 . SiMONY - Baby You’re a Rich Man
CHAPiTRE 13 . LouiE - Octopus’s Garden
CHAPiTRE 14 . SiMONY - I’ll Follow The Sun
CHAPiTRE 15 . LouiE - Doctor Robert
CHAPiTRE 16 . SiMONY - Sexy Sadie
CHAPiTRE 17 . LouiE - I Should Have Known Better
CHAPiTRE 18 . SiMONY - I’m Looking Through You
CHAPiTRE 19 . LouiE - Instant Karma ! (We All Shine On
)
Lundi soir, je suis rincé par sept heures de bus, j’ai faim, j’ai froid, faudrait que je range aussi. Et à une heure déraisonnable, je me retrouve à épier la lune et je me lance dans une longue séance d’introspection en écoutant un vinyle, puis deux, puis trois… je griffonne dans mon carnet, un peu comme autrefois, quand le moral était brinquebalant et que je bricolais un idéal de vie avec quelques bouts de rêves pour garder le cap.
Cette fois-ci, la donne est différente, je suis différent.
Certes, ma vie ne flirte toujours pas avec le rêve éveillé, mais je retrouve au fond de moi un feu brûlant qui ne cesse de croître depuis une poignée de mois, riches et salvateurs émotionnellement. Ce même feu qui n’était que braise quand j’avais dix ans, devenu incendie à l’écriture du premier roman et que j’avais, à tort, étouffé pendant quatre ans pour ne pas blesser autrui. Après un gros coup de massue derrière la tronche, les idées ont repris leur place initiale, un peu comme les posters, les livres, les vinyles qui ornent mon nouveau refuge d’écrivain. Un peu comme le feu au fond de moi.
Mais cette fois-ci, la donne est différente parce que je suis différent.
J’arrive enfin à maîtriser ce feu et je me sens envahi par un sentiment de plénitude que j’avais entrevu épisodiquement par le passé et que j’ai enfin réussi à capturer pour en faire un allié quotidien. Après avoir échangé quelques vieux souvenirs avec un vieil ami ce week-end, j’ai la conviction que les heures de gloire ne sont pas enterrées dans un passé proche ou lointain, mais qu’elles vont surgir dans un futur proche ou lointain, mais elles seront là, grandes et sublimes sur le grand échiquier de l’espace et du temps.
J’ai le temps pour ça, le mot d’ordre est de profiter de l’instant présent. Improviser au lieu de planifier. J’ai le temps et le feu brûlant pour écrire un deuxième, troisième… dixième roman, trois anthologies poétiques, deux manifestes contre les cons et un livre de cuisine avec mes meilleures recettes. Le temps avant que sonne le glas, équité de tous, bons ou misérables.
Vingt-troisième heure, la fatigue se fait un peu plus sentir, mais mon for intérieur brûle. Mais ce feu ne réchauffe en rien mon épiderme et je me caille sévère. Ce matin, Barcelone m’a dupé en m’offrant une matinée printanière, mais Toulouse me rappelle qu’on est bien fin octobre, qu’on vient de passer à l’heure d’hiver et que du coup, l’hiver n’a jamais été aussi proche et que je le déteste au point le plus haut, comme Marine Le Pen, les petits pois et le reggeaton.
Je ferme la fenêtre, trop la flemme pour ranger et puis merde, le désordre est synonyme de vie. Je retrouve sur la table basse les deux éditions de mon premier roman.
La première, brute comme le premier rouleau de Kerouac qui m’observe depuis le cadre accroché au-dessus de la télé ; écrite en quarante-cinq jours à une époque un peu démente où je brûlais la vie par les deux bouts ; environ deux cent cinquante pages de brouillon au format A4 avec quelques coquilles envoyées à trois maisons d’édition la semaine suivante et publiées trois mois plus tard dans son pur jus par un éditeur factice avec qui j’ai signé pour six mois d’asservissement parce que l’incendie avait tout ravagé : ma conscience, ma patience… mon peu de bon sens au point de faire une timide tentative de marketing scrupuleux pour refourguer un bouquin pour la modique somme de 24€50. Sans entrevoir le moindre bénéfice en retour, juste un fist anal. Puis j’ai rompu le contrat et ma seule satisfaction était de retrouver mon nom au milieu des Bukowski, Fante, Dostoïevski et autre père Fouettard sur ma bibliothèque.
Cinq ans se sont écoulés, la deuxième version est telle que je l’avais façonnée dans mes rêves. J’ai réussi à maîtriser l’incendie sans éteindre le feu, sans difficulté, sans adjuvant. Quatre semaines dans mon nouveau refuge, installé sur une table et une chaise toutes neuves, à corriger, réécrire, peaufiner, adoucir, sublimer. Se sublimer. Je me suis même découvert des talents de graphiste en élaborant la couverture et la mise en page intérieure. Alors pourquoi s’emmerder à chercher un éditeur quand le monde moderne vous offre la possibilité de le devenir en quelques clics, fixer son prix, fixer sa marge, ne pas troquer ses droits d’auteur.
Être libre.
Fin juin, je me retrouvais avec cette deuxième version autoéditée entre les mains, pas peu fier de cette mouture finale. Prix fixé à 13€50, 6 euros de moins qu’un éditeur lambda pour le même format et 11 euros de moins que la première version. Cette fois-ci, je me foutais de la gueule de personne. Restait plus qu’à se retrousser les manches pour marcher, démarcher, courir, agir, interagir, se mêler à la foule, serrer les dents, serrer des mains, signer des dédicaces, bâtir une communauté, remettre la lecture au goût du jour. Rien que ça !
Au final, je n’ai rien fait de tout ça parce qu’il existe des moments destinés à ne rien faire. L’été en fait partie. À la place, j’ai bu des bières, vu la mer, flâné sur la plage, barboté dans l’eau, joué au billard, pris du bon temps et respiré loin du refuge et du livre. J’ai surtout retrouvé des amis que j’avais perdus de vue au cours des quatre dernières années et ce sont eux qui ont soufflé sur la braise pour la transformer en feu de joie. En septembre, je redoutais la rechute et le retour au refuge et finalement, j’étais encore sur la vague et je me suis retrouvé, moi, Mickaël Vivas, toujours féru de musique et de littérature, idéaliste mais pas mec idéal, fougueux mais pas fou.
Mais cette fois-ci, la donne est différente parce que tout est différent.
Minuit passé, je rangerai demain. Je feuillette mon livre et pioche quelques passages au hasard. Je les connais tous par cœur. Tout ça ne me rend en rien nostalgique et même si ces histoires sont figées sur papier, elles n’apparaissent, à mon bon vouloir, que par bribes et sans aucune valeur émotionnelle. Et pourtant, je me souviens de tout, mais j’ai vraiment plus la tête à ça.
Comme j’aime à le résumer, le roman parle de rock, de filles, de whisky, de cigarettes, de café, de rebord de fenêtre, de bouffe, de fringues, de famille, de souvenirs d’enfance… de musiciens, écrivains, footballeurs qui ont changé ma vie… et aussi de beaucoup de solitude… de tous ces thèmes de prédilection qui avaient donné naissance à mes premiers textes dix ans plus tôt et à quelques mauvaises chansons en français et en espagnol si on remonte encore plus loin.
En dressant la chronologie de mon curriculum littéraire, je conforte l’idée que les belles heures sont bien devant moi, les maigres titres que j’avais glanés ont même disparu de la toile. Le commencement remonte à l’écriture de deux articles de foot sur Carlos Tevez, puis un autre sur George Best et Jim Morrison, publiés par un site sportif communautaire et qui m’avaient valu un tas de critiques élogieuses et une autre disant : « la nostalgie à deux balles est devenue très surcotée, je déteste votre article ». Quelques mois plus tard, j’avais écrit la trilogie Josué Saez, vendeur d’espadrilles (dont le premier texte, modifié depuis, ouvre mon roman) et j’avais été propulsé choix de la rédaction SFR Jeune Talent, la première semaine de juillet 2009. En bas de ma photo, on pouvait lire : « Mickaël Vivas, le dandy cynico-désabusé, dresse sous substance un portrait acerbe du monde moderne ».
Dans la foulée, j’ai tenté l’expérience MyMajorCompany, la version littéraire, pour le fun, sans l’intention de décrocher la timbale qui était un roman publié et promu en bonne et due forme. Pour l’occasion, j’avais écrit un texte d’une vingtaine de pages, un ramassis d’idées confuses qui m’a servi de base pour mon roman et que j’ai posté dans la catégorie « Nouvelles ». Je suis resté deux mois dans le top 3, deux mois à nourrir ma vanité en lisant les éloges d’une critique virtuelle et majoritairement féminine. Tour à tour, j’étais « l’avant-garde », « le Kurt Cobain de la littérature », « le nouveau Bukowski ». Bien sûr, ces commentaires dithyrambiques n’étaient laissés que dans un but intéressé, un échange de bons procédés qui me suggérait d’aller faire un tour sur telle ou telle page et de commenter à mon tour. J’étais trop honnête pour ça et j’ai tout supprimé.
Le problème, c’est que je ne communiquais jamais sur l’écriture. Même ma famille n’en savait rien à part la tombe de mon père. Je me gargarisais de ces maigres titres uniquement auprès d’un auditoire composé de mes deux meilleurs amis pour diverses raisons. Primo, le truc hype de l’époque s’appelait MySpace et il ressemblait plus à un Meetic culturel. Les réseaux sociaux n’en étaient qu’aux prémisses et on était bien loin de cette démence actuelle qui permet à des petits cons de connaître la notoriété en balançant des bombes à eau sur des passants, à Luis Fonsi d’atteindre les 4 milliards de vues avec Despacito, à Donald Trump de devenir président des États-Unis. Autre détail, je n’avais pas Internet à l’appart et je me retrouvais souvent à exploser ma 3G sur mon Nokia, ce qui me coûtait un bras. Secundo, je jouissais d’une bonne cote de popularité sans ces pseudo-prouesses artistiques et je ne voulais pas que les gens me voient d’une façon différente, ils m’appréciaient pour ce que j’étais, pas pour les conneries que j’écrivais et c’était mieux comme ça. J’étais peut-être trop jeune pour assumer tout ça et je prenais tout à la rigolade ou avec un trop plein d’ironie.
Et puis, j’ai commencé à mettre une fille dans la confession en la draguant timidement et après m’avoir lu, elle m’a dit que j’avais un don, que j’étais un génie et que je gâchais ma vie, un peu comme on me le chantait quelques mois plus tôt sur la toile, sauf que cette fois-ci, je voyais luire la sincérité dans ses yeux et je la croyais partiellement. C’est comme ça que je suis arrivé à Toulouse en septembre 2011.
Avril 2012, sept mois après avoir étudié les méandres de la vie d’écrivain telle que je la concevais à l’époque ; avoir déniché le colocataire parfait qui tolérait mon tabagisme intérieur et qui est devenu mon premier lecteur, premier spectateur affligé et premier fan ; avoir épuisé tous les clichés de l’esthète, déclenché l’incendie en claquant la porte et trouvé une source de mots inépuisable au plus profond de moi, j’ai réussi à rassembler mes idées au cours de longues séances d’introspection rythmées par les Beatles et Dylan, puis à les ordonner pour en faire un roman.
Mais aujourd’hui, tout est différent parce que je suis différent.
Bientôt une heure du mat’, je suis rincé par sept heures de bus, j’ai faim, j’ai froid, faudrait que je range aussi. Et à une heure déraisonnable, je me sens bien, en parfaite symbiose avec mon for intérieur. L’introspection n’est plus une série de questionnements sans réponses. Je sais où je vais et même si la route est tortueuse et mène aux confins de nulle part, j’aurai essayé. J’aurai embrasé le moindre regret.
Mickaël VIVAS
Au départ, il y avait le soleil. Il se levait pur et cognait dur à l’orée de l’été 96. Un jour quelconque. Un jour commun pour le plus commun des mortels.
Le jour parfait pour subitement péter les plombs.
Deux semaines après la mort de son père, Louie Viñelas se crispa, serra machinalement son poing droit et l’écrasa contre la pommette de son meilleur ami. L’insulte n’en était pas une. Elle avait voleté dans l’air, mécaniquement, un peu comme son bras. Leo avait eu le tort d’évoquer indirectement le père de Louie en usant d’un mot disgracieux. Le terme « bâtard » avait perdu son sens premier par la récurrence de son emploi. Il était même rentré dans le langage courant des conciliabules vils et désordonnés des gamins de douze ans. À cet instant précis, il eut une résonance détonante dans le crâne de Louie, enlisé dans une sale période où un rien pouvait le mettre en rogne. L’alibi était recevable.
Douze piges, les temps étaient durs, trop durs pour ne pas éreinter l’insouciance et la volupté de l’enfance. Ça faisait à peine trois jours que Louie avait regagné les chemins du collège. La semaine qui avait suivi le trépas, il l’avait passée enfoui sous les draps à remuer un passé reluisant et à tenter de discerner la lueur dans le cachot qui abriterait son avenir.
Un passé reluisant ou qui s’efforçait à luire au milieu du chaos.
Six années en arrière, à son entrée au cours préparatoire, sa maîtresse avait discerné, chez lui, une intelligence rare qui ne se traduisait pas forcément par de probants résultats au cours des évaluations, mais par un esprit d’analyse avancé pour son âge. Louie parvenait à rendre son environnement cohérent et à faire abstraction de tout le reste. Sa maîtresse était une jeune fille proche de la trentaine qui portait des jeans et des pulls au décolleté étudié qui tranchaient avec le dressing-code strict et obscur du corps enseignant de l’école. Louie avait discerné chez elle un visage affable derrière ses lunettes et une différence d’âge assez moindre avec le sien, ce qui laissait entrevoir la possibilité d’une idylle d’ici une dizaine d’années. Peut-être quinze. Quinze maximums.
C’était la seule issue parce que les filles de sa classe l’avaient pris pour cible en raison de sa petite taille. À un âge où les complaintes allaient bon train, Louie n’avait fondu en larmes qu’une seule fois lorsque la plus grande du groupe s’était acharnée sur sa tignasse abondante, lui arrachant une mèche de cheveux. La douleur atroce.
Deux jours plus tard, cet incident lui valut une longue entrevue avec « maîtresse » dans la salle de classe. Ses parents y étaient aussi conviés. Une présence non négligeable qui gâchait un peu la fête. Son esprit d’analyse le transformait en boule de nerfs hyperactive et heure après heure, son irascibilité n’avait cessé de croître pour atteindre l’aversion au beau milieu de l’après-midi. Il avait jugé le moment opportun pour prendre sa revanche. À la récréation, armé d’une paire de ciseaux, il était parvenu à dévisser la poignée de la porte des toilettes pour y enfermer son bourreau. Le coup était fadé. Au regard des adultes, Louie était trop candide pour éveiller le moindre soupçon. Un quart d’heure plus tard, lorsque la maîtresse remarqua l’absence de Nathalie, elle posa immédiatement son regard sur le petit Louie qui était trop absorbé par la mémorisation de ses tables de multiplication pour laisser fuiter le moindre sentiment de culpabilité. Les cris stridents de Nathalie avaient facilité la recherche, et on l’avait retrouvée terrorisée, en chien de fusil au pied d’un trône qu’elle n’avait pu conquérir, en proie à la panique et à un esprit d’analyse défaillant. Louie tenait bien sa revanche et le cours avait pu reprendre lorsqu’on dénicha enfin quelques frusques de rechange pour Nathalie qui s’était bel et bien pissée dessus. À la vue de cette camarade inconsolable, Louie ne tirait qu’une pâle satisfaction de sa revanche. Son esprit d’analyse et le souvenir de son scalp finissaient par apporter un peu de crédit à ses agissements. Avec des mots d’adultes, Louie aurait pu ponctuer son raisonnement par un « Va te faire foutre, sale connasse. Que ça te serve de leçon ». Il préférait rester muet, le nez enfoui dans ses cahiers.
Avant l’arrivée de ses parents, il avait décidé de limiter les frais en crachant le morceau. La réaction de maîtresse était pour le moins étonnante et elle avait éclaté de rire en écoutant les confessions de Louie, semblables à un gazouillis. D’une voix claire et dans un langage adapté à sa crédulité, elle lui avait expliqué que certaines vérités n’étaient pas bonnes à entendre et de ce fait, ni bonnes à dire ; qu’au fond de chacun, se cachait une boîte à secrets scellée par notre propre volonté. Ces secrets étaient uniquement avouables à des gens de confiance et ils se faisaient discrets au cours de ce long voyage rythmé par les rencontres et perverti par la fluctuation de nos sentiments. Elle concluait cette brillante tirade en promettant de garder le secret, l’agrémentant d’un somptueux clin d’œil. Louie avait enregistré ses paroles comme un magnétophone à bande magnétique. Et la bande avait enrubanné le moindre de ses neurones.
Devant les parents de Louie, elle avait tenu parole et omis d’évoquer l’épopée qui avait rythmé la fin d’après-midi. Elle les avait surtout conviés pour les mettre au fait des grandes dispositions de leur fils, ce qui avait provoqué chez eux une liesse intégrale. Gamins, les parents de Louie avaient très peu fréquenté les salles de classe et n’avaient rencontré aucun être à la bienveillance comparable à celle de la maîtresse de leur fils. Un autre temps. Une autre vision de l’école. Une vision totalitaire.
La vision d’un passé terne qui ne luisait jamais au milieu du chaos.
C’est dans l’Espagne franquiste que les parents de Louie avaient fait leurs premiers pas à la fin des années quarante, quand les familles pleuraient encore leurs morts. Ils n’avaient pas connu la guerre civile, mais le régime était déjà bien installé et ne cessait de se consolider aux dépens d’un peuple à l’agonie. Franco avait déjà annihilé la moindre opposition, pris le contrôle des cinémas, vidé les bibliothèques, bénéficié de la bénédiction de l’Église et instauré à chaque début de leçon le chant du Cara al sol, l’hymne des nationalistes, que les élèves ponctuaient par le salut fasciste, comme un réflexe conditionné, sans la moindre explication sur l’origine de ce geste. L’autoritarisme avait déjà fait son œuvre. Les chasses à l’homme, rafles et exécutions s’étaient atténuées. En 1939, trois ans après le putsch de Franco, de nombreux opposants avaient opté pour l’exil vers la France, la retirada, sentant le traquenard après la déroute de la bataille de l’Elbe et la chute de Barcelone, le dernier bastion républicain. D’autres avaient fini dans une des deux mille fosses communes creusées pour entasser une révolte sans vie.
Et puis, il y avait les autres, des gens comme les grands-parents de Louie. Des gens qui se contentaient d’une œillade en direction des revendications politiques et des luttes de pouvoir. Des gens dociles et obéissants. Des gens esseulés dans les coins reclus de l’Espagne ou entassés dans les bidonvilles des grandes villes, dont la seule préoccupation était de trouver un bout de pain à mâchouiller. Des gens trop affamés, trop abîmés pour entrevoir la fuite ou le moindre sentiment de révolte. Ils étaient gamins ou ados quand ils avaient connu l’atrocité de la guerre et compté les pertes. Puis ils étaient devenus parents et devaient désormais subvenir aux besoins de leurs progénitures dans une prison sans barbelés et en totale banqueroute. Au début des années 50, ces gens constituaient 70 % de la population. Au cours des premiers jours dans le monde des vivants, les parents de Louie connaissaient déjà la sous-alimentation et la promesse d’une mort lente.
Dès le plus jeune âge, ils avaient dû s’astreindre à la réalisation d’un labeur éreintant et peu valorisant pour pouvoir casser la croûte. Tous les matins, le père de Louie, âgé de six ans et accompagné de ses grands frères, courait une vingtaine de kilomètres avec ses loques pour atteindre Valence et cirer les chaussures dans les quartiers chics où se regroupaient les bourgeois du pays, surnommés les « gras ». Sur le chemin du retour, le rythme était moins soutenu et la nuit rendait les longues routes, dangereuses. Dans ces moments, Juan Viñelas analysait parfaitement son environnement et prenait conscience que toutes ces conneries étaient totalement inadaptées à son âge. À la même époque, un peu plus au nord, Eva Medina, âgée de trois ans, accompagnait sa mère dans les longues files d’attente de Burgos et s’était vu attribuer la mission de conserver précieusement les tickets de rationnement qu’elle serrait très fort contre son ventre pour le faire taire. Son père venait de mourir du typhus et les maigres revenus de sa mère ne lui permettaient pas d’acheter quelques victuailles au marché noir. Sa sœur, de cinq ans son aînée, vendait des cigarettes au « gras ».
À la fin de l’entrevue avec maîtresse, les parents de Louie l’avaient contemplé pendant de longues minutes comme la huitième merveille du monde. Ils n’étaient pas peu fiers des paroles élogieuses entendues un peu plus tôt. Ne disposant pas des finances nécessaires pour le récompenser en bonne et due forme, ils lui avaient confié la clé de leur boîte à secrets. Un tas d’histoires de jeunes gens éreintés, d’enfants terribles. Une nouvelle fois, Louie avait enregistré ses paroles dans un recoin de sa jeune mémoire et il parvenait à reproduire le souvenir de cette réunion de famille avec exactitude. Il se remémorait la disposition des meubles, le temps qu’il faisait ce jour-là, la tenue qu’il portait, la posture, ses jambes croisées sur le canapé et le visage grave de ses parents qui extirpaient, dans un flot de paroles fluides, les écorchures de leur enfance volée. Après s’être livré à ses premières séances d’introspection noyées dans les larmes, Louie estimait que cette scène était l’ultime cliché qui s’ancrait dans un parfait conformisme familial. Son esprit d’analyse avait dressé ce constat larmoyant et bien réel le lendemain de la mort de son père.
1996. La chaleur était accablante, le soleil cognait dur sur le macadam au point de chambouler l’ensemble de ses terminaisons nerveuses et Louie avait tout bonnement pété les plombs.
La vue de ce jet de sang qui semblait intarissable ne l’affecta en rien. Louie resta immobile, en proie à un cortège d’idées confuses, incapable de sauter dans le bon wagon, de sélectionner la bonne information. De solliciter son esprit d’analyse infaillible qui ne l’était plus sur l’instant. Il reprit momentanément ses esprits lorsque son ami amorça une riposte à la gestuelle dépouillée. Louie esquiva facilement le direct du droit, desserra les poings et d’une poussette, envoya valdinguer son camarade. Dans un combat loyal, ses chances de victoires auraient été infimes. Il le savait. Il connaissait Leo mieux que personne.
Sa victime du jour était l’archétype du bellâtre écervelé. Il ne brillait pas par ses traits d’esprit, mais faisait figure de sportif émérite dans la cour de récré. Leo était un brillant footballeur qui avait rejoint la sélection départementale en début d’année et avait caracolé en tête de la batterie de tests physiques des multiples détections. Une puberté précoce l’avait transformé en véritable mastodonte acnéique et l’avait doté de grandes aptitudes pour l’asservissement sportif. Les entraîneurs avaient décelé chez lui un potentiel hors-norme qui lui vaudrait le surnom de « La Machine », d’ici quelques années. Leo ne les avait pas fait mentir et enfilait les buts comme des perles, confirmant ainsi tous les espoirs placés sur sa morphologie précoce. Louie avait été évincé au cours de la dernière session de recrutement. Doté d’une intelligence de jeu au-dessus de la moyenne, on lui reprochait sa nonchalance et son déficit de taille.
Louie rendait deux têtes à Leo et ne combattait pas dans la même catégorie avec son corps d’enfant, mais son poing avait concentré toute la rage, l’incertitude et l’incompréhension enfouies durant ces années où il n’avait été que simple spectateur du déclin de son père. Sans le moindre pouvoir d’action.
Ils s’étaient rencontrés très jeunes et une rivalité naturelle avait été au centre de leur amitié. La moindre occasion était bonne pour y installer une once de compétition. Qui court le plus vite ? Qui finira son bol de soupe le premier ? Qui remportera le grand concours d’apnée à la piscine municipale ? Les prises de tête aboutissaient à un jet d’insultes, de râles et de récriminations promptement apaisées par de plates excuses au cours de longues conversations téléphoniques facturées à leurs parents, quand ils avaient le dos tourné. Et la compétition reprenait son cours, l’air de rien, en attendant la prochaine prise de bec.
Devant la salle de billard, derrière le collège, c’était le souvenir des rires de l’enfance qui refaisaient surface. Ces moments uniques qui forgent l’amitié, qui polissent le meilleur de chaque être, bon ou misérable. Qui donnent tout son sens à la vie, qui la rendent moins morne et inanimée. Les temps n’étaient plus aux rires, ils valdinguaient entre terreur et larmes. Pas des larmes d’enfants, insipides et capricieuses. Des larmes qui puisaient leur source dans la douleur de l’instant et des prédictions assombries par l’instant. Ce laps de temps court et invulnérable durant lequel on vous annonce la mort du père, durant lequel vous devez assimiler l’absence irrévocable, l’enlèvement sans rançon de l’équilibre familial et d’un épanouissement infantile. Le poing de Louie concentrait toute la rancœur du passé, de l’instant et de l’avenir. Des heures passées à pleurer, surpassant le moindre rire ou sa simple évocation. Des heures à s’introspecter pour trouver un coin de paradis et finir au fond des abîmes. Une heure à infliger une raclée à son meilleur ami, à exploser sa pommette et à contempler son corps comme celui de son père sur son lit de mort, deux semaines plus tôt.
L’heure à laquelle on rompt avec l’enfance.
Un peu trop tôt.
Il regarda son ami et retrouva l’usage de la parole.
— Désolé, mec ! C’est pas vraiment ma faute !
Face aux regards interloqués de l’attroupement qui s’était formé, Louie puisa dans ses dernières ressources pour s’extirper de la masse et éviter une raclée collégiale. Sur les chemins du retour, Louie focalisait ses neurones sur la sentence que prononcerait sa mère lorsqu’elle franchirait le seuil de porte, crevée par sa journée de travail. Elle avait un visage doux, un caractère candide et un physique frêle qui annihilaient la probabilité du châtiment corporel.
Malheureusement, Eva avait la colère froide et de ce fait, Louie en avait une peur monstre. Il redoutait les repas en tête à tête dans un silence de cathédrale et la privation de la moindre bouffée d’air frais hors de ses pénates. Louie s’arrêta à la supérette du coin pour s’acheter des briques de soupe, du muesli avec des pépites de chocolat et un paquet de guimauves. Depuis deux semaines, sa mère lui avait concédé un peu d’argent de poche et il avait peiné à le dépenser rationnellement. Sa rationalité était encore perfectible, mais il n’avait que douze ans et tout le temps pour ça. Ce soir-là, il était préférable de la jouer conciliant et d’avoir le ventre plein au retour de sa mère pour la dispenser de la confection du dîner après ses longues heures de labeur.
Louie songea à une alternative, un idéal de vie d’adolescent aventureux. Il songea à traîner un peu, à saluer la fille qu’il aimait en secret et pourquoi pas lui déclarer sa flamme ? Fuguer furtivement en se tenant la main, se planquer dans les toilettes d’un train en transit vers la côte basque, traverser la frontière espagnole, vendre des cigarettes au marché noir pour remplir l’estomac. Puis fonder une famille dans la pure définition du terme. Maîtriser l’art de la débrouille. Comme ses parents au même âge.
Il n’avait rien à perdre, il avait déjà tout perdu.
Au commencement, il n’y avait rien.
Juste la pluie derrière les vitres et un fatras d’images à la chronologie incohérente dans la mémoire d’une fillette de sept ans. L’été 96 en approche, la météo capricieuse et les événements récents l’avaient rendu incertain. Simony Sexton avait bâti dans sa tête une foultitude de projets enfantins et le plus ambitieux se résumait à quelques châteaux de sable sur la plage de Brighton, située à plusieurs heures de route de Liverpool. Le défilé d’illustres inconnus dans le capharnaüm familial, dont certains vêtus d’uniformes, en avait altéré la réalisation. Deux jours plus tôt, la bonhomie encore intacte de Simony s’était heurtée à de nombreuses crises de larmes face à l’incompréhension des scènes éreintantes qui assombrissaient le décor bariolé de son esprit. Quelque part, les licornes s’étaient transformées en loups. Elle trouva un semblant de réconfort quand ses yeux détaillèrent ce dessin parfaitement encadré et fixé au-dessus du petit lit. Une scène de vie typique d’une famille anglaise.
Simony était une petite blondinette de sept ans, au faciès espiègle et expressif dans le pur style de ces enfants parfaits qui étalaient leur beauté dans des spots publicitaires racoleurs. Elle ne laissait personne indifférent et comme une fée aux antennes translucides, le charme opérait dès que l’on rencontrait ses grands yeux bleus qu’elle savait rendre implorants pour assouvir le moindre de ses caprices. Pour le grand bonheur des gens qui la croisaient en chemin, Simony pouvait se satisfaire de trois fois rien. Une feuille blanche, une boîte de crayons de couleur et la magie opérait. La fillette se tenait tranquille dans son coin pendant des heures et des heures, sans exprimer la moindre requête.
Simony était une artiste précoce. Dès le plus jeune âge, elle utilisait des couleurs vives pour sublimer ses dessins et attirer les critiques dithyrambiques de ses enseignants qui avaient pour habitude de noter des chefs-d’œuvre ternes, parfaites illustrations du fog et du climat anglais. Deux ans plus tôt, avant son entrée à l’école primaire, sa créativité fut récompensée par le prix Laurence Stephen Lowry, décerné au meilleur artiste en herbe du comté qui n’excédait pas les dix ans. L. S. Lowry était un célèbre peintre mancunien du XXe siècle qui avait mis sur la toile des paysages vides et les gueules esquintées des enfants de l’Albion. La vision du monde qui entourait Simony était aux antipodes. Sa vision était celle d’une gamine qui avait rasé les façades décrépites de son quartier pour les transformer en palais.
En réalité, rien d’idyllique.
Les docks de Liverpool étaient un coin malfamé, un lieu de retraite incertain pour pousser l’épanouissement d’une enfant jusqu’au firmament. Ses parents s’efforçaient à élever leurs deux rejetons dans un anticonformisme indésiré. Leurs maigres revenus leur avaient imposé la location d’un appartement aux murs vert pomme, formidable invention des années pop et New Wave. Lorsque son père proposa de mettre un coup de neuf et de sobriété aux peintures criardes, le propriétaire exprima son refus, prétextant que quelques coqueluches hippies avaient trouvé refuge entre ses murs et écrit de fabuleux poèmes jamais sortis du tiroir. Pour ces raisons, les lieux devaient rester intacts pour préserver la vieille sornette. Le mobilier avait été pioché à gauche à droite et s’accordait parfaitement avec l’insalubrité des lieux. La table basse et le buffet appartenaient à la tante Maggy et Richie, l’ami bienveillant de son père, avait fortement contribué à l’aménagement du bouge. Simony adorait ce fauteuil dépenaillé aux rayures jaune et rose. Elle en prenait possession pour rêvasser quand, de son jeune âge, elle commençait à discerner l’once de cruauté de son quotidien. Les rêves étaient là pour ça, ils faisaient figure de parfaits moments d’évasion, de poutres solides pour la construction d’un idéal. L’art était un guide de choix dans cette fuite. Un guide idéal pour élaborer ses plans sur la comète.
Simony était dotée d’une mémoire visuelle qui dépassait toutes les normes. De ses yeux azur, elle photographiait une scène courante, un paysage quelconque ou un visage dispensé de beauté. Elle enfermait ce cliché dans la chambre noire de sa mémoire et parvenait à le retoucher dans des croquis enfantins aux traits appliqués. Elle avait hérité du caractère bien trempé de ses parents et comme toute enfant précoce, elle disposait d’un aplomb qui fermait le clapet aux raisonnements qui allaient à l’encontre du sien. Elle n’avait pas besoin de sombrer dans une colère incontrôlée pour faire taire les plus véhéments. Simony usait toujours de la bonne posture et de son joli minois pour mettre en difficulté un adversaire qui ne discernait pas la stratégie dans les traits de cette enfant parfaite.
Lors de la remise du prix Lowry, Simony avait dû faire face à une perte de confiance graduelle. Un malheur n’arrivant jamais seul, ce cher Richie s’était porté volontaire pour l’accompagner jusqu’au gymnase qui accueillait la cérémonie. Simony n’aimait pas Richie, mais n’avait d’autre alternative que de monter dans sa voiture, sans émettre la moindre complainte. Les sièges de la Mercedes étaient confortables et le moteur émettait un ronronnement mélodieux pour l’apaiser. Le problème, c’était Richie. En l’observant de plus près, elle en avait conclu que ses sentiments à son égard dépassaient le simple désamour. Cette idée en tête, elle avait passé de longues minutes à le dévisager pour extirper un semblant de beauté chez lui. Une recherche infructueuse. Richie était gras. Son crâne dégarni avait une forme bizarroïde qui aurait pu servir de preuve irréfutable aux scientifiques qui prônaient l’existence d’une vie extraterrestre. Sa vilaine dentition présageait une absence totale d’hygiène bucco-dentaire et ses énormes narines abritaient une communauté de poils broussailleux en pleine tentative d’évasion. Ces yeux semblaient comme égarés dans une région orbitaire conquise par l’embonpoint. Cette horrible gueule était vissée sur un cou adipeux et plissé uniformément. Tout chez cet individu paraissait prodigieusement symétrique. Face à cette vision d’horreur, Simony avait songé à dessiner son esquisse. La réalisation serait simple. Il lui suffirait de tracer deux cercles aux diamètres sensiblement distincts et le tour serait joué.
Simony était consciente que la nature pouvait se montrer dure, mais ce qui la dégouttait le plus, c’était l’odeur qui émanait de ses pores à quelques centimètres d’elle, un savant mélange d’eau de Cologne, de transpiration rance et de tabac froid. Richie ne se privait jamais de griller une cigarette brune de confection française à proximité de la fillette, les vitres de la Mercedes complètement closes. L’onanisme débouchait irrémédiablement sur une cohabitation compliquée avec autrui.
Richie s’était lié d’amitié avec le père de Simony, partageant avec lui les déboires de la vie anglaise sous l’ère Thatcher. Il était devenu son parfait compagnon de déroute et de beuverie. Sa mère était morte pendant la grève de 1984 et Richie avait hérité de la quincaillerie familiale à proximité des docks et roulait sur l’or depuis, sans aucune notion de la dépense. D’une certaine façon, il rattrapait le temps perdu et tentait de s’acheter la prestance dont mère Nature l’avait totalement privé. La Mercedes était sa dernière folie et il la bichonnait à défaut de pouvoir entretenir une femme et négocier quelques trucs en échange. À la recherche d’une bouffée d’air frais, Simony se souvenait des longues conversations de ses parents qui prenaient la défense de ce bon vieux Richie face aux longues tirades de la fillette qui conspuait sa condition d’homme. Selon leurs dires, Richie était cet ami rare sur lequel on pouvait s’appuyer pour faire front aux difficultés, un homme au physique ingrat, mais à la bonté qui se situait à l’autre extrémité, un cœur d’or sous l’amas graisseux. Ils ponctuaient leurs éloges en condamnant les conclusions hâtives de la fillette qui étaient uniquement basées sur l’apparence hideuse de leur ami.
Malheureusement, son jugement ne cessait de se durcir et semblait suivre une évolution parfaitement proportionnelle à sa courbe de croissance. Simony était intellectuellement trop précoce pour se laisser corrompre par les beaux discours de ses parents et les quelques virées dans la berline allemande. À la vue du malaise de la gamine, Richie s’était autorisé une tape amicale sur son cuisseau, accompagnée de quelques paroles réconfortantes et mièvres. « Ça va bien se passer. Détends-toi. » Au sortir de la voiture, Simony avait claqué la portière avec véhémence, sans exprimer le moindre remerciement. Le constat dressé par son for intérieur ne souffrait d’aucune contestation. Elle détestait Richie. Elle n’y pouvait rien. C’était la partie la plus rugueuse de son être qui faisait jaillir ce sentiment.
Ce voyage hors du temps dans la voiture de Richie et l’odeur pestilentielle qu’elle abritait avaient totalement désordonné ses pensées. À l’entrée de la salle de gym, elle était parvenue à resituer les événements et la gravité de l’instant. Une heure plus tard, elle stressait à mort à la vue de cette assemblée composée d’illustres inconnues. Sur les conseils de sa mère, son style était un brin empesé, mais parfaitement raccord avec les autres lauréats majoritairement masculins, qui avaient enfilé leur premier costume pour l’occasion. Au milieu de ces jeunes gens plus âgés, c’était pourtant elle qui étincelait. Ces cheveux blonds n’avaient nécessité aucun effort capillaire pour qu’ils retombent subtilement sur son chemisier blanc bien repassé. Sans présumer ses talents artistiques, tous les regards de la salle étaient portés sur elle et elle commençait à discerner un sentiment de gêne qu’elle traduisait par des mouvements d’épaule compulsifs et des jambes tremblotantes. Son regard valdinguait à la recherche d’un visage familier. Elle avait aperçu celui de Katie, l’avait sondé et avait perçu toute la fierté d’une mère aimante. Simony photographia cette scène avec l’impression d’être enfermée dans un photomaton avec elle.
Lorsqu’elle avait assimilé l’absence de son père sur le siège vacant à proximité de sa mère et qu’elle avait vu Richie en prendre possession, Simony avait ressenti une colère nouvelle qu’elle avait transformée en feu. Un feu vibrionnant au fond d’elle, une sensation agréable qui la traversait, qui avait démarré au niveau de ses pieds pour l’aider à trouver la prestance requise à ce genre de célébrations, et qu’elle avait fini par contrôler lorsqu’il avait atteint son esprit. De ses six ans, elle rendait son univers cohérent. Elle parvenait à apporter de la substance à tous les événements environnants, à projeter l’image de son père, ivre mort dans une salle de poker clandestine. À se bâtir un rêve dans lequel elle amochait le visage bouffi de Richie. Elle parvenait surtout à idolâtrer l’image de cette mère qui lui faisait front et qui l’encourageait dans des gestes incontrôlés et empreints de fierté. À idolâtrer une mère qui l’avait élevée au rang d’idole.
Le thème central du concours était facilement abordable et faisait figure de parfait exutoire des allants créatifs d’un écolier. Il devait simplement illustrer une scène emblématique de son quotidien. Simony n’avait éprouvé aucune difficulté dans la réalisation de cette tâche. Il lui suffisait de visiter la chambre noire de sa mémoire et de mettre la main sur le meilleur cliché. Le dessin primé représentait le salon de l’appartement. Simony était installée sur le fauteuil bicolore avec un carnet de dessin sur ses genoux. Au pied du fauteuil, son petit frère s’amusait avec des petites voitures. Ses parents étaient avachis sur le canapé et regardaient le téléviseur Panasonic offert par Richie. La scène était magistralement retranscrite par des traits fins et appliqués qui avaient berné le jury sur l’âge de son auteur. Le choix des couleurs n’avait nécessité nul effort, elle s’était contentée de choisir le crayon qui se rapprochait le plus de la vision quotidienne de ce lieu qui les abritait. Ce qui avait surtout retenu l’attention, c’était l’expression des protagonistes. Chacun donnait l’air de raconter sa propre histoire. Les deux rejetons affichaient un sourire béat. Les deux parents avaient un air souffreteux et semblaient hypnotisés par la télé à la taille artistiquement exagérée.
La remise du prix fut sans surprise. Simony avait justifié tous les espoirs que l’assistance avait placés en elle. Son aplomb était l’adjuvant idéal à son minois de blondinette. Elle avait parfaitement honoré son statut de star de la soirée et ne s’était pas laissé dérouter par l’embrasement de ses émotions. Micro en main, elle avait expliqué, de sa voix fluette, son travail de réflexion, la remise en ordre de ses pensées pour disposer savamment le moindre élément sur le papier. L’auditoire avait ressenti une empathie complète lorsqu’elle avait brièvement abordé l’absence de son père. Elle ne s’était pas épanchée sur l’expression des personnages. Les gens n’avaient pas besoin de savoir. L’art ne nécessitait aucune justification orale, il constituait le plus honnête des moyens d’expression. Encore plus pour une fillette de six ans. Elle avait conclu son discours en remerciant sa mère, en lui envoyant un baiser du bout de ses doigts. Elle avait volontairement omis de mentionner la présence de Richie qui avait pourtant contribué à sa présence en ces lieux. Elle s’en foutait comme d’une guigne et dans son for intérieur encore brûlant, elle pensait qu’il pouvait bien aller se faire foutre.
Et la salle était toute retournée.
Une standing ovation bien méritée.
Sur les chemins du retour, dans la Mercedes, l’ambiance n’était plus à l’heure des célébrations. Simony faisait mine de dormir sur la banquette arrière, mais l’odeur du tabac brun maintenait ses neurones en éveil. De cette manière, elle pouvait entendre le flot de complaintes de Richie, adressées à sa mère. Cette dernière s’efforçait de le convaincre de faire la tournée des bars pour tordre le cou à son amoureux. Cette tare faisait partie intégrante du paysage nocturne de leur vie de famille. Par amour, Katie avait fini par s’habituer à l’état d’ébriété et l’haleine de pilier de bar de son concubin. Elle était plus alertée par l’accumulation des dettes de jeu et l’apparition de parfaits inconnus à l’allure peu recommandable sur le seuil de sa porte. Sans étonnement, leur épave de troisième main était stationnée devant la taverne de St. James’s Street, lieu de réunion de ses collègues de travail, pochtrons libidineux, créanciers véreux et petites catins aux prestations onéreuses. Le père de Simony n’était pas le premier à se faire rouler. Il y en avait des tas comme lui, des gens qui s’étaient retrouvés sur la paille avec une belle gueule de bois en prime.
La combine consistait à offrir gracieusement quelques verres au père de Simony. Pas de la piquette d’un fond de cuve, un Talisker Single Malt pour lui donner le goût d’un élixir qu’il ne pouvait s’offrir et un deuxième pour construire subtilement la convoitise d’un luxe facilement accessible grâce à quelques plis sur la table de poker. Stratégiquement, les premières parties étaient couronnées de succès et Dan Sexton commençait à se prendre pour un génie des cartes. Avec le magot récolté, il offrit un négligé de soie rouge à son épouse et des jouets dernier cri à ses deux enfants, puis il se paya une caisse de ce whisky auquel il avait pris goût. Dan avait sévèrement mordu à l’hameçon et de façon axiomatique, la baraka avait fini par le fuir et il commençait à sortir de la taverne sans la moindre notion de l’état de ses finances. Les déroutes s’accumulant, il revenait toujours pour se refaire et ressortait totalement défait. Le vieil adage ne s’appliquant jamais.
« La chance finit toujours par tourner. »
Richie avait garé la Mercedes devant la taverne, y avait extirpé sa sale gueule et sa grosse carcasse, furibard comme jamais. Instantanément, il avait retrouvé la douceur adéquate pour fermer délicatement la portière sans abîmer sa précieuse automobile. En voyant le pas énervé de Richie, Katie avait porté ses mains à son visage pour cacher les larmes qui ruisselaient sur ses joues et ne pas les exposer aux yeux de sa fille. À l’arrière, Simony continuait à feindre un sommeil que le contexte rendait inaccessible. Quelques minutes plus tard, Richie traînait son père par le col de la veste, avait ouvert la portière arrière avec moins de minutie et avait balancé son corps à côté de la gamine. Lorsque son gros-cul avait repris place sur le siège conducteur, sa bienveillance légendaire dont les parents de Simony faisaient l’étal semblait avoir totalement disparu. Une autre personne avait pris place dans l’auto. Un autre Richie, celui qui attisait le dégoût de Simony et le rendait cohérent. Avant de mettre le contact, il s’était tourné vers Katie pour l’accabler encore plus :
« J’ai réglé les dettes de ce trou du cul. Celles de ce soir. Vous êtes sur la paille. »
Il avait allumé une cigarette brune et son odeur couplée aux relents d’alcool de Dan rendait l’air irrespirable. Le pied de Richie avait appuyé férocement sur la pédale d’accélérateur. La poitrine de Simony s’était contractée et elle avait ressenti une pression puissante au fin fond de son estomac. Ses émotions avaient été trop fluctuantes au fil de la soirée et elle avait fini par sombrer dans un état de détresse qu’elle n’avait encore jamais perçu. Il y avait eu le stress face à cette échéance qui venait récompenser ses talents. La répugnance de Richie qui n’avait cessé de croître pour atteindre son point culminant. La vue de ces quidams en émois qui l’avaient élevée au rang d’idole d’un soir. L’absence de son père. Ce feu qui s’était déclaré au fond d’elle.
Le cadre était propice aux états d’âme incontrôlables d’une fillette de six ans. Tous ses sens sombraient dans un éveil sordide. La vue de son paternel totalement ivre qui manifestait son mécontentement par des grognements âpres. Le son de la voix de Richie qui réprimandait sa mère injustement. L’odeur pestilentielle qui s’était répandue aux quatre coins de l’habitacle. Simony était enfin parvenue à extraire ce truc bizarre des tréfonds de son être. D’abord, par un hurlement et dans une corrélation parfaite, elle avait balancé un jet multicolore sur l’appuie-tête du siège conducteur. Son père, hilare, n’avait pas tardé à l’imiter et avait dégluti à son tour. Richie s’était laissé submerger par une rage silencieuse et avait ralenti la course du véhicule pour la stopper au niveau d’un arrêt de bus. Il avait sauté de la voiture pour contempler l’œuvre abstraite de Simony et observer les coulures de vomi sur le cuir dont la texture facilitait l’écoulement. Le concert de pleurs et de rires l’avait promptement fait dégoupiller. Il avait tiré le bras de la gamine qui était encore maintenue par la ceinture de sécurité. En guise de riposte, elle avait donné quelques coups de pied contre le siège et avait provoqué la projection de quelques gouttelettes intestinales sur le crâne de Richie.
À la vue de sa progéniture qui se tordait de douleur, Dan avait cessé de rire. Le regard fou, il avait exécuté une sortie tonitruante. Hors de la Mercedes, les abus de la soirée rendaient la démarche moins assurée et il s’était appuyé contre le coffre pour atteindre sa cible. Richie s’ébrouait dans sa rage et continuait à maintenir fermement le poignet de Simony. Katie était consternée par l’absurdité de la scène et tentait de se convaincre qu’elle était le fruit d’une de ses nouvelles nuits de cauchemars qu’elle avait apprivoisées. Qu’elle se réveillerait en sursaut. En sueur. Qu’elle pousserait un grand ouf de soulagement lorsque son esprit la sortirait de sa rêverie. Qu’il parviendrait à la resituer dans le tumulte et à la téléporter dans le lit familial, aux côtés de l’homme qui avait planté la graine.
Ce dernier avait réussi à maîtriser son pas titubant pour le mettre dans l’axe de sa ligne de mire. Richie était son meilleur ami, mais les sévices qu’il infligeait à la chair de sa chair l’avaient élevé au rang d’ennemi numéro 1.
— Lâche-la ou je vais donner une nouvelle forme à ton crâne. Connard.
Richie avait entendu ces mots sans rétorquer quoi que ce soit. Trop tard. Son arcade était déjà en sang. Un direct du droit bien distribué avait mis KO son éloquence et toute l’abnégation nécessaire à l’entretien d’une berline allemande. Katie avait accouru vers Richie pour lui porter secours et le protéger d’un deuxième coup. Quelques secondes plus tard, tous les protagonistes avaient regagné leur place dans un parfait jeu de chaises musicales. Katie avait pris le volant. Dan se tenait, torse nu, à ses côtés et constituait un copilote à la fiabilité éméchée. Richie s’aidait d’un t-shirt aux vapeurs de whisky pour éponger sa plaie et était aux premières loges pour constater les dégâts infligés à son auto flambant neuve. À proximité, Simony avait sombré dans un sommeil bien profond et réel. Durant les quelques mètres restants, le silence permettait de se délecter du son des chevaux de cette mécanique bien huilée.
Simony était dotée d’une mémoire visuelle qui dépassait toutes les normes. De ses yeux azur, elle photographiait une scène courante, un paysage quelconque ou un visage dispensé de beauté. Elle enfermait ce cliché dans la chambre noire de sa mémoire et parvenait à le retoucher dans des croquis enfantins aux traits appliqués. Ce dessin, accroché au mur de sa chambre, constituait sa plus belle réalisation et l’emblème d’un passé révolu. Deux jours plus tôt, elle avait parfaitement photographié son père, menottes aux poignets et escorté par de grands hommes en uniforme.
Dans la collection de vinyles de son père, elle piocha A Hard Day’s Night des Beatles et l’installa sur la platine, d’une main experte. Elle éteignit la lumière. Celle des réverbères leur suffisait. Elle tamisait la pièce et atténuait sa vétusté. Elle s’installa sur les genoux de Louie Viñelas, maladroitement, et l’honora d’un baiser fougueux à la technique adolescente. Louie était trop apathique pour tirer profit de la situation et laisser traîner ses mains dans ce rêve éveillé.
« Céline, je vais te raconter une histoire, elle est longue, elle n’est pas très belle, mais c’est un peu la mienne. Je pense qu’elle traversera les âges. »
À la fin des années cinquante, dans quelques pubs anglais du cœur de Liverpool, John Lennon et Paul McCartney combinaient déjà leurs talents pour élaborer leurs premières compositions et songeaient à faire leurs gammes à Hambourg. Au cœur de l’Espagne franquiste, deux familles sans le sou élaboraient leur plan d’évasion. Manger moins et traverser les villes. Vivre en vagabonds pour atteindre la terre promise.
La France d’après-guerre traversait une période faste, le pic de sa prospérité économique et du progrès social impulsé par le grand travail de reconstruction du plan Marshall. En Espagne, tous les démunis connaissaient la même histoire d’un cousin éloigné, issu de la première vague d’immigration de 1939, qui coulait des jours heureux au-delà des Pyrénées et qui avait même réussi à faire l’acquisition d’un toit et d’une voiture. Ce grand boom nécessitait des paires de bras et de la sueur. Les parents de Juan et d’Eva trouvèrent comme point de chute une petite ville du sud de la France qui accueillait déjà beaucoup de ressortissants espagnols parfaitement intégrés.
Les premières années se résumèrent à de longues périodes de vaches maigres qu’ils nourrissaient en accumulant les petits boulots. Rien de comparable avec la disette des années précédentes, mais Juan Viñelas, désormais ado, voyait les gens se pavaner, se la couler douce autour de lui. À un âge où l’esprit lubrique se développait, il voulait dénicher une fille, mais ne suscitait nul intérêt aux yeux des jolies Françaises qui portaient des mini-jupes et se dandinaient en écoutant quatre garçons dans le vent aux costumes cintrés venus d’outre-Manche. Pire encore, il devait essuyer quelques moqueries lorsqu’il amorçait une approche en leur demandant une cigarette avec son accent très prononcé. L’abnégation d’Eva Medina lui permit de s’acclimater plus facilement. Logée chez un oncle éloigné, elle rattrapait le temps perdu et ce dernier lui apprit à lire en moins de trois mois et à maîtriser les rudiments de la langue française. Sa candeur lui permettait d’être la coqueluche des jeunes Français qui s’adonnaient à de longues séances de drague lourde et arrogante pour attirer ses faveurs. Elle se fichait de tout ça et ce monde reluisant et obsédé par les apparences ne l’attirait pas pour le moment. Tout comme le rock anglais.
