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" Il faut vous tenir prêts. Ils vont revenir, encore et encore. Ils ne renonceront jamais. Peu leur importe que ce monde vous appartienne, ils vont vous le prendre, s'y installer et le piller ! Vous serez massacrés ou réduits en esclavage ! Ils savent maintenant de quoi vous êtes capables et n'auront aucune pitié ! " Les Mères et les Pères avaient pris cette menace très au sérieux, et avaient décidé de se préparer à ce qui semblait inévitable... L'humanité seule détient la clé de son avenir, mais saura-t-elle ouvrir la bonne porte ? Dix nouvelles, des visions différentes, mais un seul point commun : l'Homme de demain. Bon voyage...
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Ce livre est un ouvrage de fiction. Les noms, les personnages et les événements relatés sont le fruit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés à des fins de fiction. Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence.
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011.
Sommaire
Avant-propos
La faille
Transfert
Hugo
Le module
Enfants des étoiles
La traque
Journal de bord
Mentor et mentoré
Robin
Dérapage
Conclusion
Le futur a été créé pour être changé…
Paul Coelho
L’avenir est quelque chose qui se surmonte.
On ne subit pas l’avenir, on le fait.
Georges Bernanos
Cher lectorat, avant toute chose, je vous remercie de tenter une nouvelle fois l’aventure à mes côtés.
On me demande souvent comment et d’où me viennent mes idées pour écrire. Il n’est pas toujours évident pour moi d’y répondre, mais cette fois-ci, c’est plus simple.
J’ai toujours eu une attirance particulière pour le temps qui s’écoule et s’égraine ; pour ce passé qui s’étire sur les hommes comme la glaciale obscurité sur le vide spatial. Il est révolu et toute action à son encontre est vouée à l’échec.
De son côté, le présent est aussi fugace qu’un battement d’ailes de colibri, insaisissable… cherchant sans cesse à rattraper l’illusion fantomatique du futur, mais voué à se faire happer par le passé pour sombrer dans l’oubli de ce dévoreur de temps.
Quant au futur, il fascine, obsède et inquiète. Pourtant, c’est bien le seul sur lequel on peut influer, que l’on peut imaginer ou façonner pour le meilleur… comme pour le pire.
L’humanité évolue sur le fil ténu d’une schizophrénie séculaire : capable des plus belles réalisations, des pensées les plus nobles, mais coupable des pires horreurs, des idées les plus abjectes que le monde ait connues.
Alors, quel futur l’Homme sera-t-il capable de bâtir ? Quelle place y sera la sienne ? Sera-t-il à l’image de son passé, ou grandira-t-il en apprenant enfin de ses erreurs ?…
C’est sur ces réflexions que vous vous apprêtez à découvrir dix nouvelles, qui, vous l’aurez compris, représentent quelques visions du futur.
Elles peuvent être lues indépendamment et dans l’ordre que vous souhaitez. Toutefois, sachez que quatre d’entre elles appartiennent au même univers, mais pas à la même temporalité. Elles sont volontairement placées dans le désordre au sein du présent recueil.
J’invite celles et ceux qui le souhaitent, à essayer de les trouver, à chercher les liens qui les unissent et à les remettre dans l’ordre.
Bonne lecture.
Le premier vaisseau était apparu en même temps que la faille, sans que nul ne sache d’où il était venu. Il était arrivé quelques instants après qu’une immense déchirure eût lacéré l’espace, telle une plaie béante défigurant le noir profond des cieux ; une plaie qui ne s’est plus refermée, et qui, depuis, avait laissé passer quelques bâtiments stellaires…
Lorsque cela arriva, je n’étais pas encore mûre pour enfanter, et mon oja ne s’était pas encore éveillé en moi. Je me languissais de devenir une Sœur comme Naïvi, ma soro de sang. Je me trouvais sur ses épaules, et nous étions sur la grande plaine, celle que les arlefans parcourent sans cesse pour brouter les riches pâturages ou manger les racines des arbres. Nous zigzaguions entre les puissantes femelles placides, sous le regard bienveillant de notre Gardien Céleste, lorsqu’une immense ombre, menaçante et silencieuse obscurcit soudainement les cieux et nos cœurs.
Ma soro me posa et nous regardâmes avec stupeur cette masse qui éclipsait presque notre Gardien. L’énorme chose, de la forme d’un noyau de magus, descendit lentement telle une feuille portée par le vent. Il était accompagné d’un grondement sourd qui faisait vibrer le sol sous mes pieds. Il finit par se poser à quelques distances d’où nous nous trouvions, avant de s’immobiliser. Un puissant nuage de poussière se leva alors pour nous frapper de plein fouet, nous brûlant la gorge et les yeux.
Loin de céder à la panique, ma soro se dirigea lentement vers ce que l’on nous désignera par la suite comme étant un vaisseau spatial.
Avant de partir, elle me caressa le visage.
— Va rejoindre les Mères, Xoris, tu dois les avertir de cette présence.
Je ne mis pas longtemps à retrouver les miens. Il fut parfaitement inutile que je leur explique quoi que ce soit, puisqu’elles avaient toutes observé la même chose que nous.
L’une des Mères, la très sage Ourluk, comprit immédiatement où se trouvait Naïvi.
Ma soro n’était pas seulement ma protectrice, c’était également la plus grande sanik de notre clan ; la meilleure guerrière mantra. Ourluk rassembla le clan dans la grotte où nous patientâmes jusqu’à son retour.
Naïvi ne revint qu’avec le coucher de notre Gardien Céleste. Elle s’agenouilla à nos côtés. Nous brûlions toutes d’entendre ce qu’elle allait nous dire.
— Le noyau est encore plus grand vu de près. J’avais l’air d’un onscte à ses côtés. Je n’ai pas senti de danger. Je l’ai observé longtemps, mais il ne s’est rien passé…
Au réveil du Gardien Céleste, ma soro rassembla d’autres guerrières mantra et le petit groupe se dirigea vers le noyau géant. Les Mères décidèrent que les Pères devaient être informés de la situation, et c’est à moi que l’on demanda d’aller porter la nouvelle.
Je n’avais jamais aimé me rendre de l’autre côté de la rivière. Elle est large et profonde et infestée de nombreux prédateurs. Je n’avais pas vraiment peur des codyles et de leurs longues dents ; ils sont rapides, mais je l’étais davantage. Non, ceux que mon clan redoutait étaient plus petits, plus nombreux et plus voraces. Ils pouvaient déchiqueter un mâle arlefan en quelques instants : les prinas.
Les Pères qui vivent de l’autre côté n’ont pas le droit de traverser pour s’approcher du clan des Mères sauf pour le rituel de l’union des saniks mâles et femelles. J’allais laisser derrière moi l’entrée de la grotte, lorsque je les découvris : Pères et Frères avaient bravé l’interdit immémorial et se trouvaient déjà là, à quelques pas de l’entrée de la grotte. Eux aussi avaient observé l’arrivée du noyau de magus par les airs et ils étaient très perturbés par cette intrusion. Nulle Mère ou Sœur ne s’en offusqua, signe de la gravité de la situation.
Pères et Mères se retirèrent dans le ventre protecteur de Parva, notre Mère-monde, pour envisager les implications de la présence de la déchirure dans le manteau de notre Gardien Céleste et l’arrivée de l’immense noyau de magus.
Je me souviens encore du visage de ma soro lorsqu’elle nous rejoignit. Une des guerrières n’était plus là. Nos cœurs s’emballèrent à l’écoute de son récit.
— Nous étions proches de la masse et il y avait un étrange silence. La bouche de la chose s’est soudainement ouverte, révélant son ventre grouillant d’agitations et de lumières. On aurait dit qu’un nuage de cioles vivait à l’intérieur. Les choses qui sont sorties se déplacent, debout, sur deux jambes, comme nous. On dirait qu’elles nous ressemblent, mais leur peau est de la couleur de la cendre que recrache l’esprit de la montagne lorsqu’il est furieux après nous. Nous n’avons pas vu d’yeux, de bouche ou de nez. Leur tête est tel un œuf de bou, ce rapace des forêts du nord. Ils ont une longue pointe accrochée à l’un de leurs bras et ils font peur.
— Ont-ils parlé ?
— Non, vieille Mère, pas un mot. D’autres silhouettes sont sorties du ventre du noyau et ont installé des abris sur les côtés, des toiles tirées sur des pics. Nous ne savions pas quoi faire, puis Parva nous a envoyé un signe. Une fléine a surgi devant nous sans un bruit. C’était une magnifique opare noire. Elle nous a regardés et a poursuivi son chemin vers le noyau. Je savais que ses petits l’attendaient de l’autre côté, vers la lande. Elle s’est rapprochée des silhouettes de cendre. Elle a grogné dans leur direction, montrant les crocs d’un air menaçant face aux visiteurs, et la pointe de l’un d’eux lui a transpercé le flan. Elle a poussé un râle de douleur et nous avons toutes ressenti la blessure dans notre chair. Nous avons gémi à notre tour et notre Sœur Kaïa s’est élancée vers eux. Nous avons senti qu’elle concentrait un mantra et nous nous sommes unies à elle en lui insufflant notre oja . Elle est arrivée sur la chose cendrée qui avait frappé la fléine, aussi légère que le souffle de Vayu, l’esprit du vent. Son onde sonore a frappé la silhouette de plein fouet et nous l’avons vu tomber sans un bruit. D’autres se sont mises en route et les pointes se sont rapprochées de Kaïa. Ignorant la menace, elle s’est dirigée vers la fléine. La vie la quittait, nous pouvions le sentir. Notre Sœur a utilisé un mantra pour l’aider à rejoindre Parva, notre Mère-monde à tous. Par malheur, nous n’avons pas vu la pointe quitter le bras d’une autre silhouette cendrée… Elle a traversé notre Sœur comme si elle n’était pas là. L’atroce douleur qu’elle a ressentie quand son oja a disparu nous a terrassés…
L’évocation de cette disparition nous submergea de chagrin. Nous concentrâmes alors nos mantras et projetâmes nos ojas vers son esprit pour l’accompagner dans son voyage céleste, vers le Gardien.
Kaïa fut la première victime d’un terrible conflit…
* * *
La promesse d’un monde nouveau nous transportait de joie depuis quelques moisST1. Nous étions la première vague à quitter la lune Elpida ; les premiers à avoir la chance de laisser notre monde devenu misérable au fil des générations et de fouler une planète vierge de tout et regorgeant de vie.
Nous embarquâmes six moisST plus tôt, à bord de ce vieux coucou. Il avait longtemps servi à l’exploration de notre système avant d’être recyclé pour le transport et la construction des astrocités en orbite autour de Elpida. C’est dans l’une de ces cités poubelles que je grandis, loin de la surface de Elpida.
Notre monde est à l’agonie depuis bien longtemps. Ses ressources étaient limitées et malgré tout, nous l’avons pillé sans vergogne, pompant jusqu’à la dernière goutte. Au nom du progrès, les dirigeants ont toujours accepté et encouragé toutes les dérives possibles.
Nos leaders politiques, largement influencés par l’Église du Renouveau, étaient convaincus qu’en explorant notre système Iliosien et les systèmes périphériques, nous allions trouver une nouvelle planète habitable et nous y installer, avant de lancer une grande expansion humaine…
Lorsqu’il devint évident qu’il n’y aurait nulle part où aller, il fut décidé de bâtir d’immenses cités dans l’espace pour y déplacer la majeure partie de la population.
Mais dans le plus grand secret, des scientifiques chevronnés travaillaient à un second projet : la courbure de l’espace-temps, avec pour but de pouvoir explorer d’autres galaxies.
Il fallut plus d’un siècleST avant de concrétiser le premier saut et qu’il soit rendu public. C’était il y a douze ansST…
Comme la plupart des gamins de l’astrocité 0401, je suis orphelin. Je m’étais construit un idéal familial pour me protéger des gosses qui me rouaient de coups. Je m’étais imaginé que mes parents viendraient un jour m’arracher à cet enfer de métal pour me ramener sur la surface douce et verdoyante de Elpida…
Ce fut vers l’âge de onze ansST que je déchantai. Alix, une jeune avec qui je traînais tout le temps, disparut brusquement. Nous avions le même âge. Personne ne sut me dire ce qui lui était arrivé. Je me rappelle encore les mots durs de Xéros, un jeune un peu plus vieux que moi et sans cœur qui nous faisait faire de sales boulots pour espérer nous payer de quoi manger :
— Lâche l’affaire Orlak, cette petite garce a dû filer avec un vieux mec plein de fric. Il lui aura promis monts et merveilles pour pouvoir la mettre dans son lit. Quand il en aura assez, il la jettera comme une merde et en cherchera une autre. Elle t’a laissé tomber. Le mieux que t’aies à faire c’est d’oublier tout ça.
J’avais refusé d’entendre les immondes accusations de Xéros sur mon amie et dans un nouvel élan de naïveté, je m’étais convaincu que ses parents étaient venus pour elle.
Quelle connerie !
Six moisST plus tard, je la retrouvais dans une rue sordide d’un quartier voisin. Elle posait derrière une vitre teintée, entièrement nue, le regard vide, offerte en pâture à la concupiscence fiévreuse des hommes de passage.
Je sus plus tard qu’elle avait été emmenée par des rabatteurs (des types sans cœur qui sévissaient dans les quartiers les plus pourris), puis droguée pour assouvir les pires fantasmes de ceux qui pouvaient payer. J’en avais été malade et je me souviens avoir vomi durant plusieurs heures après ça. J’avais bien tenté de la soustraire à cet enfer, mais des molosses m’avaient attrapé et tabassé avec un plaisir non dissimulé. Ayant mis un moisST à m’en remettre, ils s’étaient assurés que je retienne bien de la leçon et que je ne revienne plus.
L’annéeST suivante, je découvrais, son petit corps brisé derrière une poubelle, gisant dans une flaque boueuse, à moitié recouverte par une bâche. C’est à ce moment que je décidai de fuir ce lieu maudit.
Je m’engageais alors dans les FITJU2. Je progressais vite et bien, pour rapidement devenir un élément d’une féroce efficacité. Mon escouade était spécialisée dans les interventions furtives. Nous faisions rapidement place nette, éliminant d’un claquement de doigts les ennemis que l’on nous désignait. Nous ne cherchions jamais à comprendre ou savoir si nous agissions pour le bien ou pour la justice. Nous étions des machines, insensibles et froides. Cette absence de sentiments me convenait à merveille, me permettant d’oublier la souffrance que j’avais ressentie en découvrant le corps de mon amie.
Tout bascula lors d’une intervention dans le quartier où Alix avait été forcée de vendre son corps. J’avais presque oublié cette période, et revenir dans cet endroit fit ressurgir des souvenirs douloureux que je pensais enfouis à jamais. Malgré moi, je me suis retrouvé dans la rue sordide et je retombai face aux salopards qui m’avaient roué de coups. Je crois que c’est à cet instant que je perdis la raison…
Encore aujourd’hui, je n’ai que peu de souvenirs de ce qu’il s’est passé. Je recouvrais mes esprits en constatais que mes compagnons d’armes avaient dû me neutraliser pour que je cesse de m’acharner sur les pauvres types que je venais de mettre en pièces.
Après trois moisST d’internement, un homme vint me voir pour me proposer une réhabilitation, à condition que je suive un programme de reconditionnement neurologique. En d’autres termes, on devait m’introduire une biopuce dans le crâne pour me contrôler à distance. Je n’avais plus rien à perdre ni à attendre de la vie, aussi acceptai-je sans broncher.
Après cela, je subis un entraînement spécial de quelques annéesST en prévision de cette mission d’exploration stellaire.
Mes compagnons étaient comme moi, des êtres brisés que le système avait rafistolés et entraînés avant de leur fourrer une balise dans la tête. Certains ne ressentaient plus rien, des coquilles vides pilotées par la biopuce.
Quelques moisST avant le départ, on nous informa de notre destination : une planète bleue, de taille moyenne, dans un petit système situé sur l’un des bras de la galaxie, à une dizaine d’annéesST-lumière d’Elpida. Il nous faudrait trois moisST pour faire le trajet à travers un vortex spatio-temporel. Les responsables du projet nous avaient préparés à affronter de potentiels ennemis : comprenez une population locale hostile qui ne verrait pas d’un très bon œil notre tentative d’intrusion…
Il était prévu de nous mettre dans des caissons d’hypersommeil durant les deux premiers moisST puis de nous entraîner le dernier avant notre arrivée. Lorsque le vaisseau détecta la fin du vortex, une alarme retentit dans toutes les coursives du vaisseau. C’était le signal pour que tout le monde se prépare. L’excitation était palpable. J’étais si fier d’enfiler mon armure biomécanique, un exosquelette fait dans un alliage hyper léger et résistant, le tout relié à ma moelle épinière par une connexion synaptique accélérée. Avec ça sur le corps, je pouvais bouger à la vitesse de la pensée. Comme mes compagnons, j’étais également équipé d’une lance à base de cobalt et de chrome, l’alliage le plus dur jamais crée jusqu’alors sur Elpida.
Je me souviens avoir contemplé les rebords électriques de la faille lorsque nous étions enfin sortis du vortex. La planète, plus petite que dans mon imagination, s’étalait devant nous. D’emblée, je la trouvais sublime. Elle trônait là, seule, sans un monstre hyper massif à ses côtés comme Pélor. Une petite lune grise gravitait autour. La lumière éclatante de son étoile irradiait d’un jaune resplendissant, loin de la pâleur de notre étoile Ilios trop éloignée d’Elpida. Je fus subjugué par la beauté de ce monde, par les nuances de bleus qui composaient sa palette. On devinait de vastes terres entre les océans encore plus grands. Elle semblait si paisible. Qu’en serait-il dans quelques heuresST après notre arrivée ?
Le vaisseau amorça sa descente et entra dans l’atmosphère. Sa densité me surprit et la coque externe de notre bâtiment manqua de s’embraser.
Je me tenais debout, à côté de mon contingent, et personne n’avait enfilé son casque. Nous nous abîmions tous dans la splendeur des couleurs qui s’offraient à nous tandis que le vaisseau se rapprochait de la surface. C’était magnifique. Je pouvais voir des dégradés verdoyants et chatoyants. Il y avait également de nombreux animaux qui filaient à vive allure devant notre monstre de métal qui grossissait à vue d’œil dans leur champ de vision.
Une fois posé, il nous fallut attendre un bon moment avant que les analyseurs fassent leur travail et nous confirment les différents taux de composition de l’air ambiant. Les niveaux de vapeur d’eau et d’azote étaient légèrement plus élevés que sur Elpida, mais cela n’aurait aucune incidence sur nos organismes. La gravité, légèrement plus dense nous fatiguerait plus rapidement, mais nous étions des guerriers surentraînés et ce genre de défi nous convenait.
Les lourdes portes des sas s’ouvrirent enfin et lorsque je foulai cette terre, de nouvelles émotions s’emparèrent de tout mon être : bonheur, joie, paix… J’avais enfin trouvé ce que je cherchais depuis la disparition d’Alix. Au fond de moi, j’avais comme l’impression de renouer avec une part de moi-même, de mon passé, de mon être. Je vivais quelque chose d’inexplicable, d’atavique… mon corps et mon esprit me soufflaient que ce monde m’était familier…
Je fus tenté d’ôter mon casque, pour respirer l’air chargé de senteurs inconnues et entêtantes que le filtre intégré ne parvenait pas totalement à supprimer, mais je me souvins des paroles de notre instructeur religieux, un Dévot particulièrement dur et froid :
« Lorsque vous foulerez ce monde, ne vous laissez pas abuser par vos sens ni tromper par quelques artifices que ce soit. Restez concentrés sur votre mission : vaincre et conquérir au nom du Créateur. N’hésitez pas, ne tremblez pas et éliminez toutes les menaces sur votre chemin… quelle qu’en soit l’origine… Vous êtes le glaive de la Voie, le bras armé au service de la Vérité Unique. Prenez ce monde par la force de votre Foi et le Créateur vous reconnaîtra comme ses enfants légitimes. Conquérez pour notre expansion et pour nous apporter la liberté. »
Je devais verrouiller mon esprit sur la tâche à venir, qu’il demeure combatif, comme tous mes compagnons d’armes.
C’est ce que fit l’un d’eux lorsqu’un animal menaçant se rapprocha de nous. Il grogna en avançant et je découvris son impressionnante mâchoire. Nul besoin d’être né sur ce sol pour savoir que cette bête était dangereuse et mortelle. Ses petits yeux jaunes se campèrent dans ceux d’un guerrier anonyme et je sus au fond de moi, à l’instant où son bras se détendit pour décocher sa lance, qu’il commettait une erreur.
Il venait de verser le premier sang… Il venait de déclarer la guerre à ce monde en tuant cet être vivant.
La réponse ne fit pas attendre. Quelques instants plus tard, il s’écroula sans un mot, comme frappé par une force invisible, tandis qu’un autre guerrier empala la créature qui semblait en être la cause. Mais là, il ne s’agissait plus d’un animal. Ce que mon compagnon venait de tuer n’était rien de moins qu’un être humain… comme nous… à des annéesST- lumière de notre lune Elpida…
L’espace d’un instant, je me suis demandé si notre instructeur savait ce que nous allions rencontrer ici… s’il savait que des êtres humains peuplaient ce monde. Et si c’était le cas, qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Où avions-nous atterri ?…
Elpida avait connu de nombreuses guerres par le passé, des conflits armés avec toujours le même objectif : prendre à l’autre pour en faire sien. Avions-nous traversé une partie de l’univers pour faire la guerre à des frères humains ? Je dus admettre que je connaissais la réponse. J’avais été formé pour ça, le discours de l’Église avait été clair sur ce sujet…
En m’approchant, je pus constater qu’il s’agissait d’une femme. Elle portait des vêtements près du corps, conçus sans aucun doute pour le combat. Elle n’avait pas d’armes, mais des bijoux autour du cou et des poignets. Comment avait-elle éliminé le guerrier ? Elle devait appartenir à un groupe organisé et civilisé. Cela signifiait qu’elle n’était sûrement pas seule.
Malgré moi, je m’attardais sur la silhouette. Une auréole pourpre s’imprimait sur son chandail écru, là où la lance de mon compagnon avait frappé. Ses cheveux noirs comme la nuit étaient tirés en arrière et ses yeux bleus, grands ouverts, étaient encore emplis de la stupeur qu’elle avait ressentie lorsque la mort l’avait embrassée. Je m’en trouvais dérangé. J’avais pourtant vu la mort un grand nombre de fois, mais là, c’était différent. Un flash me traversa soudainement l’esprit et je revis le visage d’Alix plongé dans la ruelle sordide de l’astrocité. Voilà pourquoi l’image de cette femme me troublait…
* * *
L’énergie du mantra s’accumule dans ma tête. Je sens la puissance m’envahir et ne demander qu’à sortir, mais je dois la contenir, ce n’est pas encore le moment. Je ferme les yeux et respire calmement pour verrouiller le flux d’énergie. Mon oja n’a jamais été aussi fort. Nous sommes tous en position, les yeux rivés sur l’objectif.
— Tiens-toi prête Xoris, il arrive…
Orlak a vu juste, il sait reconnaître le crépitement habituel au bord de la faille qui annonce l’arrivée imminente d’un nouveau vaisseau. Elpida ne veut rien lâcher. Il a expliqué que sa lune n’est plus viable et que le seul espoir de tout un peuple réside dans l’annexion de Parva, notre Mère-monde…
* * *
… Alors que les troupes du premier vaisseau avaient commencé à se rependre à la surface comme une peste grise, tuant et brûlant toutes les vies de la lande, Naïvi était partie rassembler plusieurs saniks, des guerriers mâles, des Frères utilisant leur oja pour décupler leur force physique et des Sœurs, capables de canaliser leur oja pour augmenter la puissance de leur mantra. Une grande bataille s’était déroulée dans la plaine durant toute la veille de notre Gardien Céleste. Lorsque celui-ci s’était retiré derrière l’horizon rougeoyant, de nombreux corps jonchaient le sol. Les soldats de cendres avaient tous péri avec leurs compagnons dans le ventre du noyau de magus. Malheureusement, dans la bataille, nombres de nos frères et sœurs les avaient suivis dans l’obscurité. Je garde une marque cuisante, douloureuse de leurs ojas qui s’étaient déchirés et évaporés, dispersés par Vayu… Les saniks survivantes avaient projeté des mantras chargés de leurs ojas,en direction du monstre de métal, qui avait fini par exploser en une gerbe étincelante.
Un soldat de cendres avait survécu et s’était présenté à nous après avoir retiré son masque. Il semblait implorer qu’on l’achève. Après la surprise de découvrir un visage humain sous cette sombre apparence, la puissante Naïvi s’était opposée à son exécution, car elle avait sondé l’oja de cet homme. Il était très fort, mais immature, désordonné et meurtri, comme celui d’un enfant sans amour. Elle y avait décelé une ancienne blessure, profonde et encore à vif. Ma soro avait pu voir sa souffrance, les regrets sincères et la détresse après ce qu’il venait d’accomplir au nom de la liberté des siens. Les autres saniks , enivrés par la bataille et le sang versé, avaient voulu mettre fin à sa vie, et seule l’intervention de ma soro avait mis un terme à cette pulsion meurtrière.
Depuis, Orlak, l’ancien guerrier de cendres, vivait seul, dans un cirque rocheux facile à surveiller par les saniks . On lui avait enlevé un petit objet du crâne qui semblait le contrôler en partie et renseignait ses amis. Ma soro lui avait souvent rendu visite pour comprendre d’où il venait et décrypter les intentions de son peuple des étoiles. Ils avaient mis du temps à se comprendre, à maîtriser le langage de l’autre. C’est ainsi que nous avons appris que la vie sur son monde n’était plus possible. Le progrès, les innovations, la technologie et une religion de mort et de conquête avaient corrompu les âmes et rendu les siens insensibles au trésor qu’ils avaient sous les pieds.
— Il faut vous tenir prêts, lui avait dit un jour Orlak. Ils vont revenir, encore et encore. Ils ne renonceront jamais. Peu leur importe que ce monde vous appartienne, ils vont vous le prendre, s’y installer et le piller ! Vous serez massacrés ou réduits en esclavage ! Ils savent maintenant de quoi vous êtes capables et n’auront aucune pitié !
Les Mères et les Pères avaient pris cette menace très au sérieux et avaient décidé de se préparer à ce qui semblait inévitable…
Par deux fois, Elpida avait envoyé un vaisseau chargé de guerriers de cendres. Par deux fois, nous les avions repoussés, neutralisant leurs forces grâce à nos ojas combinés. Plusieurs cycles complets autour du Gardien Céleste s’étaient produits entre les deux intrusions.
C’est lors de ce second assaut que Naïvi périt. Une lance lui transperça la poitrine. Lorsque cela arriva, je crus mourir à mon tour. La déflagration qui me traversa manqua d’arrêter mon cœur. L’instant d’après, je reçus une décharge d’une puissance inimaginable et je reconnus immédiatement l’oja de ma soro. Dans un ultime effort, elle m’en avait fait don…
Par la suite, me trouvant investie de son oja , le mien s’éveilla en même temps que mes premiers saignements. Ma croissance s’en trouva accélérée et je devins une Sœur, une guerrière prête à enfanter. Grâce à la puissance de Naïvi, mêlée à la mienne, je devins la sanik la plus forte des clans.
Contre l’avis des Mères, je décidai alors d’accorder ma confiance au guerrier des cendres, Orlak. Il était très attristé par la perte de ma soro. Je ne compris pas tout de suite pourquoi.
Je savais que nous aurions besoin de lui pour lutter contre l’envahisseur, pour garder Parva, notre Mère-monde, pure. Pourtant, on vit dans mon choix le caprice d’une enfant, prisonnière dans le corps d’une Sœur, mais je n’en eus cure. Sans doute l’arrogance de Naïvi avait-elle altéré mon jugement. La puissance qui sourdait en moi comme l’esprit de la montagne en colère ne me faisait craindre personne, y compris les Mères…
* * *
Je devine la pointe ronde et sombre du vaisseau qui s’apprête à franchir la faille. Malgré la distance, je vois combien l’objet est imposant.
Pour que notre plan marche, il faut que je frappe au bon moment.
— Maintenant !! crie Orlak. Donne tout !
Je débloque ma respiration et relâche toute la pression qui s’est accumulée en moi. La puissance de mon oja s’écoule hors de mon corps et décuple le mantra que je viens de hurler en direction du vaisseau. Dans mon dos, je sens toute la force de mon peuple qui frappe pour accompagner mon attaque.
La quantité d’énergie déployée est telle que je m’écroule après avoir prononcé les derniers sons destructeurs. Orlak me rattrape et pose ses yeux sur moi. Il m’observe avec douceur et cela me trouble. Regardait-il ma soro de la même manière ?
