Des vies berbères - Aimée Garneret - E-Book

Des vies berbères E-Book

Aimée Garneret

0,0

Beschreibung

"Des vies berbères - Musiques, chants et danses à l'Ain" est une saga qui se déroule essentiellement dans le sud du Maroc mais aussi à Marrakech. Les personnages principaux sont natifs ou rattachés à un village de terre rouge et proche d'Agadir dans le Sud marocain. Les émotions et les sentiments qui traversent les différentes personnalités font écho aux profondes mutations du Maghreb et paradoxalement, à la pérennité des traditions. Ce roman illustre la mosaïque humaine de ce pays en explorant divers domaines : l'évolution de la condition féminine, l'amour dans le couple, les enfants de la rue, le passé des juifs marocains... C'est une immersion dans la vie marocaine. Une place importante est donnée à l'attachement des Berbères à leur langue et à leur culture.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



CARTE DU MAROC

Ce roman puise son inspiration dans un voyage et un long séjour dans le Sud marocain. Il n'a pas de valeur historique, les personnages et les circonstances y sont purement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de ma volonté.

Dans ce récit, les personnages sont natifs ou rattachés à l'Aïn Ouled Jerrar* , un village à une quinzaine de kilomètres de Tiznit aux portes du désert (voir carte ci-contre). L'eau abondante de la source a toujours été une bénédiction.

*Aïn : source

*Ouled : les descendants, les enfants

*Jerrar est une tribu de Bani Maaqil, des arabes venus s'installer au Maroc à partir du XIIe siècle.

___________________

Du même auteur :

Sortir des quarantièmes rugissants BOD 2017

Livres enfants

Célia et le lapin aux grandes oreilles Bod 2017

Erwan et les grues cendrées – en projet

L'éléphanteau d'Angkor – en projet

Fatima Tabaamrante – la diva de la chanson amazighe

Mes remerciements à Fatima Tabaamrante pour avoir accepté de paraître sur la couverture de ce livre (photo du 12 janvier 2015 à Tiznit : célébration du nouvel an amazigh 2965)

Fatima Tabaamrante défend ardemment la culture amazighe et la condition féminine en tant que poétesse, chanteuse et députée. Le 30 Avril 2012, elle pose la première question en Tachelhit (berbère) au parlement marocain.

Je vous invite à consulter l'excellent article de Lahsen Hira dans le magazine Amazighnews* pour mieux connaître cette culture et cette artiste.

*https://www.amazighnews.net/Fatima-Tabaamrante.html

Sommaire

Diane, native et nostalgique de Marrakech

Mina, la courageuse de l’Aïn Ouled Jerrar

David, un musicien juif à la recherche de ses origines

Mina et David de retour à Marrakech

Le mellâh de Marrakech

Le hammam du Guéliz

Znour, la fille du tailleur de Tiznit

Bachir, le mâalem bijoutier talentueux

Khalid Oujadar, sorcier international à Marrakech

Le rêve de Znour, la fille du tailleur

Le mauvais œil

Les promesses de la magicienne Aïcha

Diane et Hassan : jeunes amoureux de Marrakech

Aziza, mendiante et maternelle

La cueilleuse de fraises est de retour d'Espagne

Diane et la photo compromettante

Le remords de Bachir, le bijoutier

Un dimanche à Essaouira

Le concert à l’Aïn Ouled Jerrar

Diane, native et nostalgique de Marrakech

Diane ramassa sa valise sur le tapis roulant de l’aéroport de Marrakech. Son père, Philippe, l’attendait dans la grande salle d’accès au public à l’écart de nombreuses familles marocaines agglutinées à la sortie des voyageurs. Il était campé dans son attitude légendaire : les mains enfoncées dans les poches de son jeans retenant sa djellaba en plis élégants sur le devant. Cette désinvolture avait toujours agacé sa femme :

– Philippe, explique-moi pourquoi tu portes une djellaba si c’est pour la retrousser aussi haut, une chemise te suffirait ?

Invariablement, il répondait avec ironie :

– Je suis un vrai faux Marocain, je porte la djellaba à la parisienne, ma chère amie, ne vous déplaise ?

Diane slaloma entre les familles marocaines et s’approcha de son père qui, ému, prit sa valise, la posa à côté de lui avant de lui asséner un baiser sur chaque joue. Il la tenait par les épaules et la regardait dans les yeux, souriant, visiblement fier de la jeune femme qu’elle était devenue :

– Bon voyage ! Je suis heureux que tu sois venue, Hafid nous attend sur le parking.

Diane lui répondit avec une pointe d’humour :

– Papa, tu m’as promis une balade dans l’Atlas, j’espère que tu n’as pas oublié !

Il ne put s’empêcher de la taquiner et répondit :

– Inch’Allah1 ! Une promesse est une promesse ! Seulement, comment savoir quand elle va se réaliser ?

Diane sourit, l’humour de son père ne la faisait plus bondir, elle n’était plus une adolescente. Elle mit ses pas dans les siens comme lorsqu’elle était enfant en balade dans l’Atlas. L’instant d’après, apercevant Hafid près de son land-rover, elle accéléra l’allure, son père la suivit des yeux. Hafid chérissait la fille de son meilleur ami comme si elle était sienne. Il saisit les deux mains de Diane, elle baissa la tête pour recevoir un baiser sur le haut du front accompagné d’un affectueux Salam Aleikoum2.

– Waleikoum Assalam3, Hafid. Et la famille, ça va ? Répondit Diane malicieusement.

Philippe confisqua la réponse.

– On va chez Hafid. C’est vendredi, Khadija nous prépare le couscous… Tu pourras y rester quelques jours pour te reposer, tu seras bien mieux à Setti-Fatma qu’à Marrakech.

Hafid, mal à l'aise, regarda Diane et il lui dit gentiment :

– Tout le monde t’attend à la maison.

La jeune femme observait son père en espérant vainement une explication. Les mots restèrent coincés dans les gorges. Ses craintes se confirmaient : il avait une nouvelle femme et sans doute habitaient-ils ensemble dans l’appartement du Guéliz à Marrakech ? Qui était-elle ? Elle se sentit soulagée de ne pas avoir à la rencontrer.

Le land-rover remonta la vallée de l’Ourika jusqu’à Setti-Fatma. C’était le village natif de Hafid. Avant de se marier, il avait lui-même construit, dans les hauteurs pour échapper aux crues dévastatrices du torrent, une maison avec une large terrasse. Du deuxième étage, on admirait la montagne : chaque saison apportait sa beauté.

Il avait eu cinq enfants avec Khadija. Seulement deux restaient à la maison, Aziz, qui allait vers ses quatorze ans, et Fatiha, cinq ans, la petite dernière. Les parents de Hafid étaient installés, pour leurs vieux jours, dans une partie du premier étage. Les chibanis4 occupaient leurs journées en cultivant trois lopins de terre et en surveillant quelques chèvres.

Le land-rover à peine garé, toute la maisonnée sortit joyeusement et Diane sentit son cœur fondre et ses yeux s’embrumer. Khadija la prit sous son aile jusqu’au salon parfumé par le couscous. En lui tâtant les bras, elle s’exclama :

– Cette petite a encore maigri, elle ne mange rien ?

Philippe répondit qu’il la trouvait très bien comme cela et qu’il était mince, lui aussi, à son âge. La grand-mère avait saisi la longue mèche colorée en rouge que Diane arborait comme un trophée et riait du bonheur de revoir la jeune femme. Philippe se sentait dans cette maison comme chez lui, il s’installa sur la terrasse pour préparer le thé.

L’appel du muezzin roula dans la vallée, c’était l’heure de la prière du vendredi. Khadija avait préparé une belle djellaba saumon, Hafid l’enfila et rejoignit le flot grossissant des hommes du village se hâtant vers la mosquée. Les femmes s’installèrent dans un coin de la maison pour prier. Diane profita de ce moment pour prendre un peu de repos, elle s’allongea sur l’un des divans du salon. La prière terminée, chaque homme reprit le chemin de son foyer sans trop perdre de temps, pressé de retrouver les siens et de se régaler d’un bon couscous.

Chez Hafid et Khadija, ce vendredi avait un goût de retrouvailles. Comme au bon vieux temps, le maître de maison dépiautait la viande et disposait les morceaux, en petit tas dans le tagine, devant Diane et les deux enfants, Aziz et Fatiha. Philippe s’amusait à les voler pour faire rire la tablée. Son téléphone sonna, il s’empêtra dans sa djellaba et l’extirpa d’une poche de son pantalon visiblement trop tard. Il vit que c’était Mina, sa nouvelle femme, il se promit de la rappeler discrètement dès le repas terminé.

Diane retrouvait ses marques avec bonheur, c’était la fin de l’hiver, les amandiers en fleurs proclamaient un bonheur précoce dans toute la vallée de l’Ourika. Hommes et animaux sentaient la sève monter à nouveau dans leurs corps et les remplir d’une énergie joyeuse.

Les filles étaient pressées, sous le prétexte de ramasser de l’herbe pour les bêtes, elles arpentaient la montagne et s’asseyaient en groupes bruyants dans les passages obligés des torrents. Résolues, elles attendaient les hommes : paysans, éleveurs, marchands. Dès qu’un ou deux s’approchaient, des pourparlers amoureux sans vergogne s’engageaient vivement. Elles les provoquaient et riaient fort des réparties de ceux qui ne se laissaient pas intimider. Les questions étaient directes et sans faux-semblants. Qui es-tu ? Ta famille ? Es-tu marié ? Tu as des frères ? Tu viendras au Moussem ? Où vas-tu ? Quel est ton métier ?

Diane retrouvait dans chaque ruelle de Setti-Fatma un trésor de son enfance. Son père avait parcouru tous les chemins de l'Atlas à partir du village et il avait fini par acheter une maison proche de celle de Hafid. Dès que son travail le lui permettait, il emmenait sa famille à Setti-Fatma pour se délasser de la fourmilière de Marrakech. L’été, surtout, la ville rouge devenait une fournaise et, grâce à Dieu, la vallée de l’Ourika une félicité de fraîcheur. L’eau coulait abondante et claire, des dizaines d’auberges s’abritaient sous des arbres gigantesques aux larges feuilles, des citadins et des touristes s’installaient là, tôt le matin et pour la journée, devisant, se délassant, se délectant de tagines, de thé, de grillades. Puis, le soleil déclinant, les familles se dirigeaient, nonchalantes, vers la station des grands taxis. L’on attendait longtemps son tour pour retourner à Marrakech : c’était sans importance, la journée avait été si belle.

Dès les premiers mois de leur mariage, Philippe avait consacré le dimanche matin à Natacha. Aussi, Diane, avait-elle pris l’habitude de rejoindre Hafid et ses enfants pour la promenade dominicale. Elle, fille unique, adorait ajouter sa main aux autres petites mains que Hafid maintenait fermement dans chacune de ses paluches.

Rien ne semblait avoir changé et le soir venu, Hafid et Diane allèrent se promener et profiter de la fraîcheur. Après les salamalecs d’usage échangés avec chaque voisin rencontré, l’on partageait des avis sur l’avancement des cultures, sur les transhumances des troupeaux, sur la venue des touristes et parfois, la télévision aidant, sur les événements importants du monde.

Un soir, ils poussèrent jusqu’au pont de corde, le franchirent, et s’assirent sur les deux grosses pierres qui soulageaient depuis toujours la fatigue des marcheurs. Le moment parut propice à Diane pour questionner Hafid.

– Tu connais la nouvelle femme de mon père ?

– Oui, répondit-il un peu gêné. Tu devrais plutôt demander cela à Philippe.

Comme pour lui dire un secret, elle se rapprocha :

– C’est entre nous, tu sais bien que je sais me taire.

Hafid ne pouvait rien refuser à Diane. Se grattant la gorge, il commença :

– C’est une femme très bien…

Il s’arrêta, perplexe. Diane insista gentiment.

– Qui est-ce ? Je la connais ?

Hafid s’éclaircit à nouveau la voix et reprit.

– Elle s’appelle Mina, c’est une berbère de Tiznit, elle est réceptionniste au riad « Les mille et une nuits ». C’est une fille courageuse de paysan pauvre qui a commencé, très jeune, à travailler chez des français, à Agadir. Elle a trente ans et pas d’enfant. Elle voudrait se marier et ton père refuse, il ne veut pas se convertir à l’islam. Tu le connais ?

Diane resta un moment silencieuse et, soulagée, plaisanta :

– C’est très bien, je me demande pourquoi mon paternel fait tellement de manières pour me présenter sa promise.

– Je te l’ai dit, il ne veut pas aller voir l’imam et elle veut se marier.

Avec un petit sourire malicieux, Hafid rajouta :

– Il va bien falloir qu’il accepte, il ne pourra pas faire autrement.

Ensemble, ils se mirent à rire puis se levèrent pour reprendre le chemin du retour qui passait justement devant la maison d’enfance de Diane. Surprise, elle s’arrêta puis se tournant vers Hafid, elle lui demanda :

– Papa a loué notre maison ? Regarde, elle est ouverte. Hafid s’immobilisa et lui répondit sur un ton qui se voulait évident :

– C’est ma copine qui a loué, j’ai ouvert les fenêtres pour aérer….

Diane resta clouée sur place. Elle pensa, dans un premier temps, avoir mal entendu, elle se ravisa, elle avait bien compris.

– Toi, Hafid, tu as une amie !

Elle avait planté son regard dans celui de Hafid. Lui, il essayait de trouver des mots pour lui répondre. Désarçonné, il bredouilla :

– Oui, c’est ma copine… Enfin… Je…

Il ravala sa salive avant d’aspirer une goulée d’assurance et affirma :

– Elle me plaît, je l’aime.

Cette déclaration d’amour fut suivie d’un long silence éloquent. Puis, cherchant à trouver un peu de compréhension, Hafid se confia :

– Si tu savais la guerre que cela a été avec Khadija ! J’ai cru qu’elle allait me tuer, elle m’a chassé de la maison. Elle avait mis le village à feu et à sang et elle était allée voir une association de femmes à Marrakech pour demander le divorce !

Diane l’interrompit :

– Tu parles d’un coup pour elle ! La zina5 !

Hafid ne sut que répondre, il eut l’impression de s’excuser en ajoutant :

– Elle n’est pas là en ce moment, elle travaille dans le sud de l’Espagne, elle cueille des fruits et ramasse des légumes, elle devrait bientôt revenir.

– Dans le sud de l’Espagne !! Dans le sud de l’Espagne !! Répétait Diane, déconcertée. Tu la laisses partir seule ?

– Inch’Allah ! Les femmes maintenant, tiens, elles décident, elles font ce qu’elles veulent ! Comme les françaises ! Diane se tut un instant, se calma puis jugea bon de changer de sujet.

– Ma mère m’a téléphoné hier soir, elle m’invite à son mariage.

Hafid secoua la tête en écarquillant les yeux comme des soucoupes, s’en était trop, il prit Diane par le bras et ils rentrèrent à la maison.

Le visage de Diane était un livre ouvert sur ses émotions, Khadija devina qu’elle savait. La jeune femme, émue, se dirigea vers elle et lui donna trois baisers, dont deux sur la même joue, à la maghrébine. La femme bafouée lança un regard des plus noirs à son mari et disparut dans la cuisine. Diane était écartelée entre les deux, elle ne comprenait pas comment Hafid, si bon époux et si bon père avait pu changer à ce point. Elle partit aider Khadija et partagea, silencieuse, sa révolte.

La jeune femme avait du caractère, elle supportait mal toutes ces cachotteries et prit la décision de rencontrer son père dès le lendemain. Ainsi fut fait. Ils devaient se retrouver, à treize heures précises, au Café de Paris du Guéliz pour déjeuner ensemble.

Elle l’attendit un peu trop longtemps à son goût et lui manifesta son impatience dès son arrivée :

– Papa, je suis là depuis une demi- heure.

– Excuse-moi, ma chérie, j’étais en rendez-vous et mon client est arrivé en retard alors tu comprends… Bon, comment vas-tu ? Tu t’es reposée ?

– Papa, je t’en prie… Ne sois pas hypocrite… Je suis venue te parler.

– Hypocrite ! Tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère…

– Pourquoi fais-tu tous ces mystères ? Tu as le droit d’avoir une femme…

– Oui, bon. Je vais te dire. J’ai une amie ….

Un ange passa avant que Philippe reprenne le fil de son annonce.

– Et je voulais que nous en parlions avant que tu la rencontres.

– Je m’en suis doutée à l’aéroport. Pourquoi tous ces secrets ?

– Hé bien voilà…

Philippe s’arrêta, avança sa chaise, se pencha sur la table pour se rapprocher de sa fille et se confia sur un ton plus bas.

– Hé bien voilà… Mina est une berbère de Tiznit, fille d’un paysan pauvre...

Il s’interrompit à nouveau, Diane rongeait son frein…

– Je sais, c’est une berbère de Tiznit, elle a été bonne chez des français et maintenant elle travaille au riad « Les mille et une nuits ».

– Bonne, je ne t’ai pas appris à parler comme cela, tu pourrais dire employée de maison ? Et puis, qui t’as dit tout cela, Khadija ?

– Papa, tu m’agaces. Non, c’est Hafid.

– Ouuu !! Celui-là, je vais lui torde le cou… Je te disais, c’est une Berbère de Tiznit qui a le même âge que toi, lâcha Philippe.

– Hum ! C’est ça ton problème !

– Tu sais, ma fille, j’ai attendu ta mère deux ans, je croyais qu’elle était partie à Paris seulement pour le théâtre !

– Papa, tu es un grand naïf !

– Bon ! Tu permets ! Je continue maintenant puisque tu veux tout savoir. Donc, j’ai attendu ta mère deux ans et j’avais pris l’habitude de prendre mon café au riad « Les mille et une nuits ». Je déteste déjeuner seul le matin. Un mardi, Mina n’était pas là pour me servir, j’ai attendu le vendredi avant de demander ce qui lui était arrivé.

– Finalement, Papa, tu attends beaucoup les femmes !!

– Très drôle ! Je te remercie ma douce fille. Je te ferais remarquer que toi aussi je t’ai beaucoup attendue, le soir, devant les boîtes de nuit, sommeillant dans la voiture quand tu sortais soi-disant avec des copines…

– Papa, tu ne vas pas recommencer tes vieilles rengaines…

– Non, revenons à mon histoire. Mina était malade. J’ai demandé son téléphone à l’une de ses collègues pour prendre de ses nouvelles… Voilà, c’est comme cela que ça a commencé. Maintenant, elle vit avec moi et je crois bien que je vais me marier.

– D’accord, mais pourquoi tant de mystères ?

– Ta mère m’a téléphoné hier, maintenant elle veut divorcer, donc plus de problème !

– Je sais, elle m’a invitée à son mariage.

– Maintenant, je dois te dire, Mina voulait te rencontrer, seulement, j’ai préféré te parler avant. Tu es toujours chez toi dans l’appartement du Guéliz et tu peux reprendre ta chambre quand tu veux, ma fille chérie.

– Où est Mina ?

– Elle est partie voir son père dans son village près de Tiznit.

Le père et la fille avaient retrouvé leur complicité. Philippe était soulagé, sa fille le comprenait, l’acceptait. Diane prit une inspiration, elle aussi avait un secret à révéler :

– Papa, je vais m’installer à Marrakech.

– Marrakech, après l’École du Louvre, est-ce le bon endroit pour valoriser tes études ?

– D’accord avec toi, Papa. J'ai fait ce choix parce que je ne peux plus vivre sans Hassan.

– Pourquoi Hassan n’irait-il pas à Paris avec toi ?

– Papa, tu sais bien, c’est impossible, il ne peut pas quitter sa mère.

– Ha, oui, bien sûr.

Philippe était réticent et resta un moment à réfléchir, Diane attendait son avis pour la forme, elle avait déjà tout décidé.

– Tu as grandi ici, c’est ainsi que je l’ai voulu. Avec le temps, j’ai compris que, toi et moi, nous appartiendrons pour toujours à ces deux mondes : l’Europe et le Maghreb. A chaque tournant de notre vie, notre cœur balance.

– T’as raison. Papa, j’aime bien quand tu philosophes bien que je préfère encore la tarte maison au citron.

Philippe rit en appelant le garçon :

– Une tarte au citron pour Diane, s’il te plaît, Brahim.

– Comme toujours ! Toute petite déjà…

Diane interrompit ce grand moment de nostalgie :

– Brahim, t’es grand-père maintenant ?

– J’ai deux petites-filles, je t’amène les photos avec la tarte.

Avant de se quitter, Diane dit à son père qu’elle passerait demain soir chez eux. Son père rectifia : chez elle. Les deux se sentaient réconciliés et heureux.

1 Inch'Allah : si Dieu le veut.

2 Salam Aleikoum : salutation : "Que la paix d'Allah soit sur toi"

3 Waleikoum Assalam : réponse à la salutation " Que la paix d'Allah soit également sur toi"

4 les chibanis : les anciens, les grands-parents

5Zina : la zina est généralement définie par la loi islamique comme une relation sexuelle illégale hors mariage.

Mina, la courageuse de l’Aïn Ouled Jerrar

Mina, la nouvelle femme de Philippe, était native de l’Aïn Ouled Jerrar, un village entouré de remparts dans une immense oasis riche de l’eau de sa source et proche de Tiznit dans le Sud marocain. Ici et depuis toujours, la terre rouge avait servi à construire riads, kasbahs et maisons paysannes.

L’histoire de cet endroit, de tout temps convoité pour sa richesse, est mouvementée. Vers 1250, un souverain berbère, Ali Ben Yadder, se fit aidé par la tribu arabe Maq’il venue du Yémen, pour rétablir l’ordre. Rapidement, les Arabes s’installèrent et dominèrent cette terre plantée d’innombrables arganiers. Ils eurent de nombreux esclaves africains qui eux, ne cessèrent de veiller, pendant des siècles, sur la transmission de leur culture et de leur musique.

Mina, petite fille, entendait gangas6 et qraquechs des gnawas7 d’origine africaine qui jouaient des heures durant leur musique de transe. Avec les autres enfants, elle s’amusait à danser dans le mellâh abandonné par les Juifs dans les années soixante après qu’ils y aient vécu de nombreux siècles en paix. Le quartier juif était devenu un terrain de jeu fabuleux.

Chaque fin d’après-midi, les femmes s’accroupissaient à même le sol, en petits groupes, les unes serrées contre les autres pour échanger des nouvelles. Enveloppées dans leurs voiles, elles ponctuaient de multiples taches colorées le paysage. Leur douce présence faisait oublier la chaleur et la poussière de la journée, puis le soleil devenait subitement d’un rouge brun jusqu’à ce que son disque enflammé plonge derrière l’horizon.

Le père de Mina, un Berbère, avait exercé une foule de petits métiers pour nourrir sa famille. Il devenait aiguiseur de couteaux pour l’Aïd el Kébir, la grande fête de l’islam, forgeron pendant la période des labours, meunier dans un moulin à olives au moment de la récolte. Il n’avait pas son pareil pour réguler le pas du dromadaire qui, les yeux bandés, tournait inlassablement, entraînant la lourde pierre ronde qui écrasait les olives. L’hiver venu, il soudait les théières et les casseroles percées, rapiéçait les socles des charrues, les serpes, les faux et les scies. Des outils mutilés par le travail et vieux comme le monde s’entassaient devant sa forge.

Mais, ce qu’il préférait, c’était soigner son jardin. L’Aïn Hassoun, la source bénie, déversait son eau en abondance dans les séguias8