Désordres - Jonathan Gillot - E-Book

Désordres E-Book

Jonathan Gillot

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Beschreibung

Parachuté dans une ville de province pour couvrir un fait divers, Quentin Viessenthal, journaliste sans ambition, va vite regretter sa venue...

La cité, peu à peu privée de ses autorités morales et politiques, va devenir la proie d’une puissante organisation qui n’a que la barbarie pour moyen et la domination pour fin.
Faisant preuve de lâcheté ou de courage, de dédain ou de sacrifice, Quentin se trouvera au milieu d’un désastre comme l’Histoire sait parfois en produire : une République au bord de l’abîme, des monstres engendrés par la violence de la vie, des innocents enchaînés par centaines. En fin de compte, des lendemains qui déchantent, dans une ville qui déjante.
Avec ses compagnons d’infortune, il devra rivaliser d’ingéniosité pour sauver une ville, qui pourrait un jour être la vôtre.

Un thriller apocalyptique haletant et criant de réalisme. 

EXTRAIT

Romuald Fréquot sentait les gouttes de sueur perler sur son large front. L’ennui, avec l’électronique artisanale, était qu’un petit défaut pouvait facilement changer la donne. Bien sûr, les tests effectués avec des dispositifs similaires avaient toujours donné un résultat conforme aux attentes. Toutefois, il restait l’appréhension du jour J. En tant que technicien gazier, il était officiellement intervenu pour une visite de routine et, avec le conseil qui se déroulait en ce moment même, personne n’avait porté attention à ses allées et venues. Pour preuve, l’agent d’accueil avait même omis de lui demander l’habituel récépissé de visite d’entretien. Il songea que, plus tard, ce serait toujours un indice en moins.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce roman singulier fait d'éléments personnels et d'une plume engagée absorberont tout un chacun dans une lecture effrénée. - Rose Azaidj Bonafin, Culturebox

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jonathan Gillot, 29 ans, est né en Haute-Marne, à Chaumont. Il a toujours été passionné par l’astronomie et la physique, et a suivi un long cursus qui s’est terminé en 2013 avec l’obtention d’un doctorat de physique. Il a entamé la rédaction de cet ouvrage vers la fin de sa thèse. Le goût de l’écriture est venu pendant la composition de son manuscrit de doctorat et, à ce titre, il pense être l’un des très rares doctorants au monde qui ait trouvé agréable la rédaction de sa thèse ! Dorénavant, ayant terminé ses études, il a pour objectif de poursuivre ses recherches en physique tout en entamant une carrière d’écrivain.

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Seitenzahl: 372

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

Désordres

Résumé

Parachuté dans une ville de province pour couvrir un fait divers, Quentin Viessenthal, journaliste sans ambition, va vite regretter sa venue.

La cité, peu à peu privée de ses autorités morales et politiques, va devenir la proie d’une puissante organisation qui n’a que la barbarie pour moyen et la domination pour fin.

Faisant preuve de lâcheté ou de courage, de dédain ou de sacrifice, Quentin se trouvera au milieu d’un désastre comme l’Histoire sait parfois en produire : une République au bord de l’abîme, des monstres engendrés par la violence de la vie, des innocents enchaînés par centaines. En fin de compte, des lendemains qui déchantent, dans une ville qui déjante.

Avec ses compagnons d’infortune, il devra rivaliser d’ingéniosité pour sauver une ville, qui pourrait un jour être la vôtre.

Jonathan Gillot, 29 ans, est né en Haute-Marne, à Chaumont. Il a toujours été passionné par l’astronomie et la physique, et a suivi un long cursus qui s’est terminé en 2013 avec l’obtention d’un doctorat de physique. Il a entamé la rédaction de cet ouvrage vers la fin de sa thèse. Le goût de l’écriture est venu pendant la composition de son manuscrit de doctorat et, à ce titre, il pense être l’un des très rares doctorants au monde qui ait trouvé agréable la rédaction de sa thèse ! Dorénavant, ayant terminé ses études, il a pour objectif de poursuivre ses recherches en physique tout en entamant une carrière d’écrivain.

Jonathan Gillot

Désordres

Thriller

ISBN : 978-2-35962-842-5

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal mai 2016

©Ex Aequo

CHAPITRE 0 :

LES POINTS SUR LES I

Les points de vue exprimés dans cette fiction ne sont pas nécessairement ceux de l’auteur, mais bien souvent ses pires craintes.

CHAPITRE I :

PRIMO-MASSACRE

Tourner à gauche, virer à droite. Dans ce dédale de pistes métalliques, les électrons se frayaient leur chemin sur le circuit imprimé. Seconde après seconde, ils s’accumulaient dans un petit condensateur, juste à côté du détonateur.

Verveine-orange pour le maire, tilleul pour le conseiller Bonneton, queues de cerises et reine-des-prés pour la conseillère Falkani. Et pour les autres? Roseline Turpeaux ne les connaissait pas assez, alors ce serait thé ou café. Elle jeta un coup d’œil à sa montre et vit qu’il était déjà 17 h 45. Il ne lui restait donc que quinze minutes pour préparer le chariot de collation avant la pause du conseil municipal, qui avait systématiquement lieu à 18 h. Ses petits doigts boudinés coururent sur un plateau. Vite, une soucoupe ici, un pot de sucre par là. Animée par le sérieux de sa mission, elle mettait un point d’honneur à enfiler son tailleur gris à chaque séance du conseil, même si ce dernier la saucissonnait franchement. Coupe au carré autour de son visage bouffi, maquillage à outrance, elle savait se parer d’une vulgarité qu’elle était la seule à ne pas voir. Tandis que la cafetière crachotait de la vapeur, elle se tourna vers le miroir de la cafétéria du personnel pour ajuster sa veste. Plus que dix minutes avant de faire son entrée.

Romuald Fréquot sentait les gouttes de sueur perler sur son large front. L’ennui, avec l’électronique artisanale, était qu’un petit défaut pouvait facilement changer la donne. Bien sûr, les tests effectués avec des dispositifs similaires avaient toujours donné un résultat conforme aux attentes. Toutefois, il restait l’appréhension du jour J. En tant que technicien gazier, il était officiellement intervenu pour une visite de routine et, avec le conseil qui se déroulait en ce moment même, personne n’avait porté attention à ses allées et venues. Pour preuve, l’agent d’accueil avait même omis de lui demander l’habituel récépissé de visite d’entretien. Il songea que, plus tard, ce serait toujours un indice en moins. En dévalant la volée de marche donnant sur le parvis de l’hôtel de ville, il ajusta son casque pour se protéger de la bruine. La carrosserie de son utilitaire luisait sous l’éclat d’un joli carrousel tournoyant. Son collègue, et complice, l’attendait derrière le volant. La boîte à outils vola sur la plage arrière et il s’engouffra dans le véhicule.

— Laissez-moi parler!

La voix du conseiller, rouge de colère, résonna sur les murs du grand salon de l’hôtel de ville. De mémoire de maire, rarement un conseil n’avait été si houleux. Dans son confortable fauteuil rouge, un coude posé sur un accoudoir, la main sous le menton, le maire trônait tel un monarque. Tandis que ses sujets s’écharpaient autour de la grande table du conseil, il laissa son regard glisser de la fenêtre jusqu’à la comtoise. Bientôt 18 h, bientôt Roseline et ses petits gâteaux.

— Alors?

— C’est bon. Tout est en place, mais il faut qu’on se tire, répondit hâtivement Romuald.

— On a combien de temps?

— Il est 17 h 50, ça nous laisse seulement dix minutes.

Le conducteur jeta un coup d’œil anxieux à la rue attenante : elle était particulièrement encombrée. Dans n’importe quelle ville, 18 h était toujours l’heure de pointe.

— Pff. T’aurais dû nous laisser plus de temps! Dix minutes, ça va être la galère pour sortir du centre-ville!

— Ça a pris plus de temps que prévu à tout installer et on peut pas déborder sur l’horaire. Au pire, on s’en va à pied.

— Non je passerai en force, quitte à empiéter sur le trottoir.

Romuald jeta un dernier regard à la façade austère de l’hôtel de ville, héritée de la Révolution. Trois charmantes arcades, un toit en ardoises fines, un balcon princier. À lui seul, il se voulait une incarnation de l’élégance. Couronnant le tout, un énorme beffroi de bronze, verdi par les siècles, était juché sur l’ensemble. Tandis que les effluves de méthane s’écoulaient entre les registres poussiéreux des archives souterraines, Romuald jugea qu’il était bien dommage d’abîmer un si bel édifice.

La comtoise tonna la dix-huitième heure du jour. Le chariot, devançant une Roseline aux anges, couina sur la fine moquette rouge. Tout en agitant une clochette dorée, le maire se leva de son trône pour annoncer une suspension des délibérations. Il attendit la fin des six coups de l’horloge pour s’exclamer, mais un septième l’en empêcha. Étrangement, ce dernier fut beaucoup plus sourd. Le parquet frissonna et la table en acajou, pourtant très massive, s’envola vers le plafond. Dans son élan, elle arracha les têtes de plusieurs conseillers qui s’y étaient accoudés. Le mobilier et les décors se changèrent en milliers d’échardes mortelles, virevoltant en tous sens. En slow motion, un observateur aurait pu voir un torrent de feu sensuel se faufilant dans les couloirs, louvoyant entre les colonnes de marbre, dévalant le grand escalier jusqu’à la porte principale. Les grilles de fer forgé des arcades s’élancèrent pour aller se ficher dans le carrousel illuminé. Atomisées les fenêtres, pulvérisée la grande horloge, l’onde de choc s’en prit au centre-ville, soufflant les devantures des boutiques alentour. Dans les vieilles bâtisses attenantes, des cloisons intérieures s’effondrèrent, parfois sur leurs occupants. L’imposant beffroi de bronze, illuminé par moult spots, vacilla sous la violence de la déflagration. Il adopta une inclinaison inquiétante, alors que la toiture s’écroulait par pans entiers dans un fracas assourdissant. Dans un rayon de trois cents mètres, rares étaient les vitres intactes. Après la violente explosion, un calme précaire revint, mais celui-ci ne dura pas. Une clameur s’éleva dans les airs, somme de tous les cris et pleurs des blessés.

Garés assez loin, les deux techniciens n’avaient pas eu à tendre l’oreille pour entendre la détonation. Assis tous deux dans leur utilitaire, ils se regardèrent et affichèrent un sourire de satisfaction. Bientôt la sirène de la ville retentit, et sa triste mélodie fut vite rejointe par un concert de sirènes d’ambulances.

CHAPITRE II :

SURTOUT PAS ELLE…

À peine la porte eut-elle claqué que Quentin Viessenthal s’affala sur le lit. Allongé de tout son long, les chaussures balancées à travers la chambre d’hôtel, il pressa les boutons de la télécommande jusqu’à ce que l’un d’eux ordonnât la mise en marche du téléviseur. Il zappa pour finalement échouer sur une chaîne d’information en continu. Au moins, ce n’était pas celle pour laquelle il travaillait. À l’écran, la litanie des publicités défilait et la soirée s’annonçait longue et ennuyeuse. Il hésita : masturbation ou pas? Ne disposant que du smartphone pour visionner de la pornographie, il se ravisa. La petitesse de l’écran rendrait la séance un peu frustrante. Une mauvaise odeur, bien que légère, flottait dans la pièce. Cela ne provenait pas du sandwich posé sur le bureau et il se contorsionna pour porter l’un de ses pieds à son nez. C’était donc ça, songea-t-il. Dans la salle de bain exiguë, il actionna le mitigeur de la douche et se dévêtit le temps que l’eau chaude parvienne jusqu’au pommeau. Ses vêtements négligemment jetés sur le sol, Quentin croisa son propre regard dans la glace. Cheveux bruns courts sur les côtés, quelques pointes de gel sur le crâne, barbe de trois jours : en somme, un presque trentenaire se croyant toujours adolescent. Mais après tout, n’est-ce pas ce que convoite tout homme de vingt-neuf ans? À l’aube de cet anniversaire fatidique, qui bannit la jeunesse à tout jamais, l’adolescence éternelle devient le saint Graal. Machinalement, il pinça ses bourrelets : s’étaient-ils épaissis? Ils n’étaient pas très gros, mais ils suffisaient à donner de lui une image d’homme assez peu sportif. Victime consentante des gâteaux apéritifs comme des buffets chinois à volonté, il ne se cherchait plus d’excuses. L’idée fugace de faire quelques exercices abdominaux lui vint à l’esprit, mais elle repartit dès lors qu’il s’imagina faire l’effort. Il se glissa dans la cabine et la chaleur de l’eau le fit frémir.

Tandis qu’il se shampouinait, son smartphone se manifesta. Il hésita entre sortir, patauger jusqu’au téléphone avec le risque de chute que cela sous-entendait, ou rester, bien au chaud, dans sa douche. Le choix fut naturellement vite fait. De toute façon, il savait très bien pourquoi on l’appelait… Ça attendrait. Plus le temps passait, plus il exécrait son métier; si toutefois on pouvait qualifier son activité professionnelle de métier. Quelques années auparavant, Quentin rêvait d’intégrer la prestigieuse école de journalisme scientifique de Lille. Sa première déception fut d’avoir à débourser quatre mille euros pour intégrer l’école et la deuxième, plus radicale, fut d’échouer au concours. Puis, il y avait eu cette offre d’assistant en communication proposée par News-TV. Avec son BTS Communication, il avait pu prétendre à ce poste et l’avait décroché. L’annonce disait que l’intéressé aurait à rédiger des communiqués, monter des dossiers de presse ou obtenir des contacts. Rapidement, il avait déchanté : il n’était qu’un larbin. À chaque fois, c’était la même chose, la chaîne lui collait un reporter et il devait s’occuper de ses réservations, de ses voyages, d’organiser des interviews, etc. En résumé, il se trouvait à mi-chemin entre la secrétaire et la bonniche.

Encore un appel. Cette fois-ci le vibreur mit le smartphone dans une situation délicate. À chaque secousse, l’engin se déplaçait de quelques millimètres, s’approchant dangereusement du bord de la vasque sur laquelle il était posé. Quentin soupira et se résolut à abréger sa douche pour le placer en lieu sûr, sans toutefois daigner répondre, car le numéro du superviseur clignotait. Il prit le temps, petite manie bien à lui, de se sécher l’entrejambe avec le sèche-cheveux, sans porter attention à la présentatrice qui parlait depuis plusieurs minutes.

« … d’après les autorités, les pompiers seraient enfin venus à bout de l’incendie. On ignore à l’heure actuelle le nombre exact de victimes, mais un bilan provisoire établit 25 morts et de nombreux blessés. Plusieurs témoins ont déclaré avoir vu des débris projetés en l’air à plusieurs dizaines de mètres de haut. Nous reviendrons bien sûr sur cette catastrophe pendant toute cette édition spéciale… »

Troisième appel. Tant d’insistance traduisait forcément une grande importance. Il se para de son enthousiasme le plus hypocrite pour décrocher :

— Bonjour, Patrick, comment allez-vous?

— Ah! J’arrive enfin à vous avoir, Viessenthal, le coupa le superviseur. Vous devez quitter Nancy tout de suite, vous avez une nouvelle mission.

— Ah bon? Et le reportage sur les abeilles?

— Laissez tomber ça, vous le reprendrez plus tard. Là, on a une urgence.

— Laquelle? se hasarda Quentin.

— Ça vous arrive de vous informer de temps en temps? Vous travaillez dans le journalisme, il faudrait vous mettre à la page… Voilà presque une heure que tout le monde parle de l’explosion d’un hôtel de ville, s’énerva Patrick.

— J’étais très occupé, désolé, bafouilla Quentin.

— Vous travaillerez avec Mélanie Paquerin.

À ces mots, Quentin se sentit défaillir. Il pouvait travailler avec n’importe qui, mais pas avec elle. Tout, sauf cette conne. Quentin se rappela de la seule fois où il avait eu affaire à celle qu’il traitait ouvertement de pouffiasse à la tignasse rousse. Elle l’avait traité comme un chien, voire pire. Tout avait commencé avec une histoire de chambre d’hôtel : elle lui avait fait une véritable scène pour quelques détails et il avait dû trouver un autre établissement en catastrophe. Madame ne se déplaçait qu’en taxi, jamais dans les transports en commun. Ils n’avaient travaillé que trois jours ensemble et elle s’était évertuée à lui pourrir la vie en annulant des interviews au dernier moment. Enfin, à peine rentrée à Paris, elle avait démoli sa réputation auprès du superviseur.

Quentin prit quelques instants pour trouver une échappatoire : il pouvait peut-être éviter de travailler avec elle en rappelant au superviseur à quel point ils ne s’entendaient pas. Ou alors il pouvait dire au superviseur que…

— Ho!? Vous êtes toujours là, Viessenthal? aboya Patrick.

— Oui! Je vous écoute! répondit à la hâte Quentin. Par contre, vous savez qu’on ne s’entend pas trop tous les deux…

— J’en ai rien à foutre! Vous êtes le seul dans le coin et elle est la seule à être libre, alors vous apprendrez à vous entendre! C’est ça ou la porte!

— OK, je ferai un effort… Que dois-je faire?

— À mon avis, vous trouverez difficilement un train pour aller là-bas à cette heure-ci. Prenez un taxi. Vous retrouverez Paquerin à la gare, elle arrivera dans moins de trois heures.

— Et… Où dois-je aller?

— À Chaumont!

CHAPITRE III :

LES CENDRES TIÈDES

Une brise hivernale soufflait le long des quais et Quentin Viessenthal était transi, recroquevillé sur un banc en attendant Mélanie Paquerin et son cameraman. La gare de la ville, sous sa forme actuelle, devait bien dater des années 70. Des quais craquelés, des auvents de bétons fissurés, une peinture beige ignoble… N’importe quel touriste aurait certainement pris ses jambes à son cou en débarquant ici. L’un des auvents indiquait Chaumont en lettres capitales bleu foncé. Sous chaque lettre, des coulures de rouille donnaient au tout une ambiance sinistre, soulignée par la nuit peu étoilée et les courants d’air glaciaux.

Le taxi l’avait déposé à l’hôtel le plus proche de la gare, où il avait réservé trois chambres. Toutes au dernier étage, elles surplombaient le parvis de la gare et offraient une jolie vue. Le dépôt des bagages avait été l’occasion de vérifier que la chambre pourrait convenir à la duchesse.

Subitement, la voix monocorde de la SNCF emplit le quai pour annoncer la venue du train. Quentin tourna la tête d’un côté et de l’autre, cherchant à deviner par quel côté le train allait entrer en gare. Au loin, à l’horizon, une lueur approchait. Les wagons devaient cheminer sur le viaduc que Quentin avait pu contempler en arrivant dans la ville. Véritable Léviathan minéral, à la majesté honorée par un jeu de lumière chatoyant, le viaduc se présentait comme la porte de la ville.

La lumière à l’horizon se scinda en un triangle de phares éblouissants, grossissant à chaque instant. La locomotive passa bruyamment à côté de lui, soulevant son trench noir, et les voitures défilèrent de plus en plus lentement dans un crissement insupportable. Quentin approcha de la bordure du quai comme le train s’arrêtait. Bientôt, le vacarme cessa et une porte s’ouvrit dans un cliquetis. Un homme, bien habillé et assez élancé, descendit. Quentin reconnut Camille Dumérécourt : ce devait être le cameraman pour le reportage. Il avait déjà travaillé avec lui : c’était quelqu’un d’agréable, et surtout qui n’avait pas d’exigences mal placées. Il trouva que Camille avait minci, à moins que ce ne soit parce qu’il était tout de noir vêtu. Il avait adopté, comme bien souvent, une posture que Quentin jugeait efféminée. Un sac volumineux vola depuis la plate-forme et Camille eut à peine le temps de tendre les bras pour le réceptionner. Une autre silhouette, beaucoup moins gracieuse, descendit lourdement du train, et Quentin reconnut d’emblée le personnage tant redouté. Mélanie Paquerin, en cherchant des yeux la sortie, croisa le regard de Quentin. Dépitée, elle laissa choir ses larges épaules. Elle passa à côté de lui en lâchant :

— Je me demandais qui est-ce qu’ils allaient me foutre dans les pattes, eh bien je suis servie.

Quentin ne chercha même pas à répondre et Mélanie poursuivit sa route vers la sortie, suivie de près par un Camille à l’air désolé. Tous deux savaient que cette pique n’était destinée qu’à le blesser, puisqu’elle savait qu’ils travailleraient ensemble avant de monter dans ce train. Altière, elle n’attendit même pas d’être sortie du hall pour allumer sa cigarette.

— Cette connasse se prend pour une Bimbo alors qu’elle est moche comme un cul, grommela Quentin, inaudible.

Il songea qu’elle n’avait rien pour plaire : elle était grosse, elle était laide et son épaisse chevelure rousse la grimait en sorcière. Pourtant, un point de vue objectif aurait dit qu’il se laissait aveugler par la colère : ses rondeurs étaient gracieuses, son visage avait des traits durs et hiératiques, et sa chevelure flamboyante renforçait son caractère volontaire.

— Où est l’hôtel? demanda-t-elle d’un ton las.

— Juste en face, répondit Quentin en le pointant du doigt.

Mélanie jeta sa cigarette, prit son sac et avança sans les attendre, ni même les regarder. Camille et Quentin traversèrent le parvis flambant neuf, quelques pas derrière elle. Dans le hall de l’hôtel, Mélanie demanda sa clef à la réceptionniste et se tourna vers Quentin et Camille.

— Vous, vous allez faire des prises de vues de la mairie. Avec un peu de chance, on aura les premières images. Vous prenez des vues de l’hôtel de ville, des pompiers, des vitrines brisées. Pas d’interview, ajouta-t-elle.

— Pas d’interview? se hasarda Camille, étonné.

— Non, ça ne sert à rien, c’est l’édition de nuit qui va commencer et il n’y aura pas grand monde pour regarder. En plus, il y a déjà eu des interviews téléphoniques alors on a surtout besoin d’images et, de toute façon, je suis fatiguée. Dès que vous avez fini, vous envoyez tout à Paris et ils se chargeront du reste. On y retourne demain à 5 h et là on met le paquet. On se retrouve ici à 4 h 30 demain matin, conclut-elle.

Puis, elle tourna les talons et se campa devant l’ascenseur.

— Tu as réservé un taxi? demanda Camille, en déposant quelques sacs à la réception.

— Non, mais ça ira plus vite d’y aller à pied que d’en appeler un. La mairie n’est pas très loin, répondit Quentin. Tu as ta caméra?

En guise de réponse, Camille montra une grosse valise à ses pieds. Ils marchèrent d’un bon pas en discutant de tout et de rien. À choisir, Quentin préféra ne pas s’étaler sur le cas Mélanie Paquerin ni sur les autres langues de vipères qui pourrissaient sa vie professionnelle, car il n’était pas certain que Camille tînt sa langue. Un panneau indiqua la direction de l’hôtel de ville. Les vieux édifices bordant la rue ne faisaient pas plus de deux ou trois étages et le rez-de-chaussée était presque invariablement occupé par une boutique. Parmi les plus anciennes bâtisses, beaucoup étaient dotées de coquettes tourelles.

Aux alentours de la mairie, le décor changea subitement. Les bris de verre des vitrines soufflées jonchaient le sol et une odeur de brûlé tenace emplissait l’air. Après un virage, ils aperçurent enfin l’hôtel de ville, ou du moins ce qu’il en restait. Les fenêtres de la façade n’avaient plus de carreaux et leurs embrasures étaient noircies.

— Tu veux faire quelques prises de vues ici? questionna Quentin.

— Non, ce serait mieux de se placer devant la façade principale, jugea Camille.

— OK, il suffit d’avancer encore un peu alors.

Les planchers intérieurs de l’édifice et la majeure partie du toit avaient disparu, laissant passer la lumière des étoiles par les fenêtres. Le brasier avait dû être maîtrisé depuis peu, car quelques fourgons d’incendie stationnaient encore sur le parvis. Pour avoir une vue d’ensemble, ils s’installèrent près d’un arrêt de bus vitré dont il ne restait que la structure. Camille posa sa valise, en sortit divers éléments, dont la caméra, et commença son travail en silence. Intrigué par sa démarche féminine, Quentin le regarda se déplacer sur le parvis avec sa caméra. Il marchait les jambes serrées, les bras tendus et les poings fermés. De façon générale, Camille était très maniéré, mais cela ne dérangeait pas Quentin. Avec nombre de ses amis hétérosexuels, il fallait jouer le jeu du mâle viril qui consistait à être grossier et à parler de seins, tout en exagérant ses exploits sexuels. Pour une fois, c’était commode de côtoyer un homme sans avoir à faire tout ce cinéma. Tandis que Camille entamait des balayages verticaux, Quentin leva les yeux au ciel, intrigué par un détail étonnant : toute la toiture s’était volatilisée, mais le clocher était toujours debout, bien qu’assez incliné, et semblait léviter dans le ciel comme par magie.

Camille le tira de sa torpeur en lui tapotant sur l’épaule.

— C’est bon, j’ai terminé.

— OK, au dodo alors, conclut Quentin.

Une ombre tapie derrière un volant, une bouche masculine, un téléphone.

— Ici le surveillant numéro 24. Il y en a deux nouveaux.

— OK. Comment sont-ils?

— Un brun, 1m70, la peau un peu mate et un grand dégingandé qui a l’air d’une tapette.

— Où est-ce qu’ils sont?

— À l’hôtel Terminal-Gare. Ils sont rentrés juste après avoir filmé la mairie cramée.

— C’est noté. Tu les surveilles jusqu’à 2 h, ensuite il y aura la relève.

— D’accord, à plus.

L’homme soupira à l’idée de demeurer cloîtré deux heures de plus dans sa voiture.

Des coups répétés firent sursauter Quentin. Désorienté dans le noir, sa main tâta la table de chevet pour trouver l’interrupteur. La voix de Camille, légèrement étouffée, se fit entendre à travers la porte en bois :

— Debout! La feignasse! Il est 4 h 15, on part dans quinze minutes!

— OK, c’est bon je me lève… maugréa-t-il.

— Ne sois pas en retard. Tu sais comment réagirait ta princesse chérie.

Sa princesse chérie. Plutôt une teigne, oui, pensa Quentin. Il s’appliqua du déodorant en toute hâte et eut à peine le temps de s’asperger le visage d’eau fraîche. Il ouvrit la porte en catastrophe et trouva Camille appuyé contre le mur, seul.

— Elle n’est pas encore réveillée? s’inquiéta Quentin.

— Je pense que si, il m’a semblé entendre du bruit derrière sa porte.

— OK. Tu sais s’il y a du café à la salle de réception ?

— À cette heure-ci? LOL!

Une porte s’ouvrit brusquement et en sortit une Mélanie Paquerin à l’air contrit.

— Vous boirez un café plus tard, on a du pain sur la planche, les tança-t-elle.

— On commence par quoi? se hasarda Quentin.

— L’hôpital. J’ai eu un mail du boss, ils ont l’air d’être contents de ce que vous leur avez envoyé hier soir. Maintenant, ils veulent des témoignages de blessés, d’autant plus qu’aucun concurrent n’y a encore mis les pieds. On peut avoir une exclusivité là-dessus.

— Je ne sais pas si on trouvera beaucoup de blessés pour nous parler à cette heure-ci… Il est vraiment très tôt, ils doivent dormir, remarqua Quentin.

— Vous savez Quentin, par moments, j’ai l’impression de devoir faire votre travail. C’est vous l’assistant, c’est vous qui devez me trouver des gens à interviewer, lui répondit-elle froidement.

La catastrophe s’étant produite la veille, l’hôpital était sens dessus dessous à leur arrivée. Des infirmières pressées s’affairaient çà et là et les blessés légers, ne souffrant que de coupures peu profondes, patientaient dans les couloirs. Beaucoup étaient assoupis sur les sièges de la salle d’attente, n’étant souvent là que pour accompagner un proche.

Il n’avait pas été difficile de faire les premières interviews avec le personnel hospitalier : un infirmier et un médecin avaient accepté de se laisser entraîner au jeu des questions-réponses sans rechigner. Pendant que Mélanie posait ses questions devant l’objectif de Camille, Quentin se devait de garder une longueur d’avance. Il fallait faire le maximum d’interviews en un minimum de temps et les « meilleures », c’est-à-dire les plus choquantes, seraient sélectionnées par le comité de rédaction pour l’édition du matin. Bien sûr, s’ils tombaient sur quelque chose de vraiment croustillant, ils pouvaient demander à faire un direct. Toutefois, rien de très palpitant dans ce cas précis.

Quentin errait dans les couloirs de l’hôpital, demandant si des fonctionnaires de la mairie avaient survécu, mais on lui répondait à chaque fois par la négative. Il finit par rencontrer une vieille dame, radotant un peu, qui lui raconta un détail plutôt intéressant. Mélanie se fit un plaisir de l’interviewer.

— Bonjour, Madame, puis-je vous poser quelques questions? commença Mélanie avec un sourire mielleux, en pointant du doigt la caméra sur l’épaule de Camille.

— C’est pour la télé?

— Exactement, madame, c’est pour la télé, répondit Mélanie.

D’emblée, le visage de la vieille femme s’illumina. Folle de joie, elle réalisa qu’elle pourrait s’adresser au monde entier, des milliers de gens découvrant sa petite personne. Puis, soudain, elle porta ses mains tremblantes à son visage.

— Mais… Mais il faut que je me prépare, il faut que je me coiffe aussi, dit-elle avec empressement.

— Non, madame, ne vous inquiétez pas. Vous êtes très bien comme ça. Soyez seulement naturelle. Vous êtes prête?

— Je crois que oui.

— Comment vous appelez-vous?

— Pierrette Gistrout.

Aussitôt Mélanie lança un regard appuyé d’un hochement de tête à Camille. Ce dernier comprit et commença l’enregistrement.

« Je me trouve actuellement en compagnie de Pierrette Gistrout à l’hôpital de Chaumont. Pierrette a été légèrement blessée par un éclat de verre lors de l’explosion. »

— Pierrette, pouvez-vous nous décrire ce que vous avez vu? demanda Mélanie en se tournant vers elle.

— Eh bien, j’étais allée à la mairie pour m’inscrire sur les listes électorales et j’en étais sortie depuis à peine cinq minutes lorsqu’il y a eu l’explosion.

— Où est-ce que vous vous trouviez à ce moment-là?

— Oh! Juste à l’autre bout de la place. J’ai 80 ans, mais je marche bien pour mon âge. Enfin, c’est pas toujours facile parce que…

— Et c’est à cet endroit que vous avez été blessée Pierrette, la coupa Mélanie.

— Oui, j’ai senti comme un souffle qui m’a soulevée et lorsque je me suis relevée, mon bras saignait. Mais vous savez, j’ai eu de la chance, car il y avait le vieux carrousel entre le bâtiment et moi.

— On peut dire que vous êtes une véritable miraculée, Pierrette! Mais, lorsque vous étiez dans l’hôtel de ville, avez-vous remarqué quelque chose d’anormal?

— Oui, je l’ai dit à votre collègue tout à l’heure, je suis allée aux toilettes et il y avait une petite odeur de gaz.

— Du gaz? Vous en êtes vraiment sûre Pierrette?

— Oh! Vous savez, j’ai une vieille gazinière qui fuit de temps en temps et vous pouvez me croire, j’en connais l’odeur! enchaîna Pierrette, en secouant sa main et en dodelinant de la tête.

À peine achevée la réplique, Mélanie délaissa Pierrette et se tourna face à la caméra :

« Ce témoignage confirmerait donc l’hypothèse d’une fuite de gaz dans l’hôtel de ville qui serait à l’origine de la terrible explosion d’hier soir ayant fait 27 morts et 65 blessés selon le dernier bilan établi par l’hôpital de Chaumont. »

Elle souffla bruyamment puis lança à Camille :

— C’est OK?

— On est bon.

— Dites mademoiselle, je voudrais passer un bonjour à la télé. C’est possible? demanda Pierrette en agrippant le bras de Mélanie.

— L’interview est terminée. Au revoir, madame, lâcha-t-elle, glaciale. Vous deux, vous remballez tout et direction la mairie, dit-elle à l’adresse de Quentin et Camille.

Quentin eut un regard sincèrement désolé pour la vieille dame. Pourquoi fallait-il qu’elle traitât tout le monde de la sorte? Surtout cette femme âgée chamboulée par les événements.

Quoi qu’il en fût, elle leur avait apporté le premier témoignage confirmant l’hypothèse de la fuite de gaz : cette interview constituait donc une petite pépite pour la chaîne, et elle serait bien évidemment portée au crédit de la seule Mélanie Paquerin.

Ils passèrent le reste de la journée à glaner images et interviews, sans s’apercevoir qu’ils étaient épiés de près, comme la plupart des journalistes et enquêteurs présents dans la ville. En effet, certaines personnes n’étaient pas disposées à laisser les investigations aller trop loin. Pour cela, l’intimidation, voire des méthodes plus expéditives, seraient employées si nécessaire durant les trois prochaines journées. Malheureusement pour Mélanie et ses collègues, l’enquête avançait un peu trop vite.

À la nuit tombante, elle jugea qu’ils avaient bien assez travaillé comme ça et les abandonna tous deux pour se mettre en quête d’un restaurant. Quentin, soulagé de la voir partir, s’exclama :

— Ça te dit d’aller boire un verre?

— Même deux! J’ai envie d’un bon mojito.

— OK, va pour le mojito. J’ai vu un bar sympa pas très loin.

— Je me sens comme une grosse vache, murmura Mélanie en s’avachissant.

Le serveur vint lui déposer la douloureuse et elle tendit sa carte bleue sans même vérifier le montant. Vu tout ce qu’elle avait fait aujourd’hui, ils la rembourseraient sans protester. Enfouissant le ticket dans sa poche, elle se leva le plus doucement possible tant elle était repue. Exténuée, elle ne pensait plus qu’à une chose : retrouver son lit. Elle eut aussi une pensée fugace pour Camille et Quentin, qui devaient sûrement la maudire dans un bar miteux à l’instant même. Elle ne les comprendrait jamais : ils avaient une chance folle de travailler avec une journaliste aussi chevronnée qu’elle et de bénéficier de son expérience. Pourtant, ils n’étaient bons qu’à bougonner et tirer des tronches d’enterrement. Qu’ils aillent au diable! pensa-t-elle. Après quelques minutes de marche interminable, elle pressa frénétiquement la sonnette de la réception et cria son numéro de chambre. L’employée, arborant un sourire artificiel, accourut pour décrocher la clef du tableau de bois. Mélanie la prit et se dirigea vers l’ascenseur, sans prêter attention aux deux hommes qui fumaient devant l’entrée de l’hôtel. Ils n’avaient pas eu à tendre l’oreille pour entendre son numéro de chambre, tant elle l’avait demandé fort.

Un délicieux matelas à mémoire de forme et une flanelle soyeuse lui procurèrent une détente quasi-orgasmique. D’habitude, dans ce genre d’hôtel, la literie était devenue rêche d’avoir été trop lavée. Là, elle semblait presque neuve. Après s’être étirée maintes fois en gémissant, enfouie dans ses draps, elle commanda l’extinction des feux pour laisser la somnolence digérer sa conscience. Un claquement sec la fit soudain sursauter. Ce bruit avait-il été réel ou rêvé? Il y eut un grincement puis un cliquetis; elle reconnut d’emblée le son de sa porte se fermant. L’instant d’après, le plafonnier s’alluma, jetant une lumière tamisée sur deux hommes cagoulés se tenant devant son lit. Face à ces deux formes noires, son premier réflexe de panique fut d’inspirer bruyamment en ramenant le drap jusqu’à son menton. Au bord de l’arrêt cardiaque, elle fixa les deux hommes stoïques. Le plus costaud des deux ouvrit la bouche, mais, saisie d’épouvante, elle hurla sans même écouter ce que l’homme avait à lui dire.

— Au secours!

Aussitôt, ce dernier se précipita sur elle pour la faire taire. Il plaça ses mains sur sa bouche, et celle-ci en profita pour lui mordre l’index, ce qui arracha un cri à l’agresseur. C’est donc tout naturellement que, pour éviter une nouvelle morsure, l’homme positionna ses mains sur sa gorge. Mélanie se débattit avec la force de l’instinct de survie et le frappa au visage.

— Aide-moi! cria l’homme à l’adresse de son complice.

L’autre se jeta sur le lit pour enserrer fermement les poignets de la femme. La pression augmenta sur sa carotide et, avec le deuxième mec qui lui tenait les bras, il lui faudrait trouver autre chose que tambouriner son visage de ses poings. Elle tenta de ramener sa jambe pour lui infliger un coup de genou, mais les draps entravèrent ses mouvements. La couette, conçue pour être confortable, formait une masse compacte. Comme l’air n’afflua plus à ses poumons, la peur devint atroce, et cela d’autant plus qu’elle gâchait son oxygène dans une résistance confuse et inefficace. La volonté d’un cri se mua en un borborygme rauque. Mélanie avait fait du contrôle de sa vie une priorité absolue, et ce dernier lui filait désormais entre les doigts, tandis qu’une épouvantable céphalée s’installait. Ses mouvements se firent de plus en plus désordonnés et, peu après, une vague de chaleur envahit ses cuisses. Elle réalisa qu’elle ne commandait plus ses sphincters. Cela lui rappela la mort de son grand-père. Étendu dans son lit de mort, une tache d’urine s’était propagée sous ses fesses, alors qu’une grimace mortuaire se dessinait sur la bouche du vieillard. Cela était resté en elle comme l’image même de la mort, sa représentation presque idéale. Mélanie comprit que c’était ce qui était en train de lui arriver. Elle eut une terrible envie de pleurer, d’abord parce que sa propre fin lui était mentalement insupportable, mais aussi dans l’espoir d’attendrir ses agresseurs. Comme il n’en fut rien, elle tenta de soulever son corps et de dégager ses bras dans un effort surhumain. Elle réussit à libérer son poignet qui vint heurter la tête du deuxième homme. Mais il le rattrapa bien vite et le serra avec davantage de force. Encore une tentative ratée. La douleur était profonde, ravageuse, absolue : un intense fourmillement lui brûlait la peau et un voile pourpre engloutissait peu à peu son champ de vision. Le corps tout entier tremblant, les muscles de son visage se tordirent sans qu’elle le veuille, comme si chaque parcelle de son être échappait peu à peu à sa volonté. Les yeux carmin, la bouche débordant de salive, les jambes battant sous les draps, la conscience de Mélanie se troubla. Puis, résultat de la dévastatrice anoxie, les battements de jambes perdirent en régularité pour cesser soudainement. Lorsque l’agresseur retira ses mains de la gorge étreinte pour la contempler, celle-ci portait des marques cramoisies. Le visage de Mélanie était barré par un horrible rictus, alors qu’une obscène langue violacée s’échappait de ses lèvres. Sous elle, son urine avait cessé de se répandre. En voilà une qui avait bien retenu la leçon, songea l’agresseur.

CHAPITRE IV :

PROMOTION TEMPORAIRE

C’était Camille qui l’avait trouvée. Après avoir poireauté dans le couloir, il avait frappé à la porte de Mélanie, pensant que Morphée l’enlaçait encore. La porte, dont un agent de police avait plus tard remarqué la serrure forcée, s’était entrouverte sous la pression du poing. Camille avait hésité à entrer, de peur de voir une Mélanie Paquerin en furie lui sauter à la gorge pour avoir osé pénétrer dans son intimité. Mais à peine la tête passée à l’intérieur, des effluves très forts de parfum, ainsi qu’une légère odeur désagréable, comme de l’urine, avaient assailli ses narines. Quelques pas supplémentaires provoquèrent la macabre découverte. Mélanie gisait dans son lit, bandée comme un arc, les muscles du dos et des jambes si crispés que son fessier ne touchait pas le matelas. Sur son visage céruléen, ses yeux exorbités étaient noirs d’un sang à la coagulation avancée. De façon obscène, son chemisier déboutonné laissait échapper un sein d’un blanc laiteux, unique rescapé du désastre, donnant le change sur ce corps meurtri. Devant ce triste spectacle, Camille avait porté la main à sa bouche et son larynx étreint par le dégoût avait laissé filer un cri aigu. Fasciné par la chair roide, il resta planté devant le corps sans vie. Lorsque Quentin entra et comprit, il eut une réaction tout à fait inverse : celle de détourner les yeux de la dépouille crispée. C’est ainsi qu’il constata la chambre en désordre : on semblait y avoir activement cherché quelque chose. Sa trousse de toilette avait été vidée à même le sol, d’où les parfums s’échappant des flacons brisés, dans l’objectif certain d’y trouver des bijoux de valeur. D’après les policiers, il était clair que l’enquête s’orientait vers un cambriolage qui avait mal tourné, surtout pour Mélanie.

Le commissaire Marcel Crespan, la cinquantaine grisonnante, avait rapidement auditionné Camille et Quentin, le mobile du meurtre ne faisant que peu de doute. En observant la police scientifique procéder à moult prélèvements, Marcel Crespan eut toutefois une interrogation : pourquoi des hommes prêts à tuer une femme pour la voler n’avaient-ils pas pris un ordinateur portable dernier cri, posé en évidence sur le bureau? Ils avaient effectivement pris les bijoux et un étui vide laissait penser qu’une tablette électronique avait aussi été emportée. Peut-être avaient-ils cédé à la panique? Craignaient-ils d’être dérangés? Avaient-ils vraiment voulu la tuer? Autant de questions troublantes que Mélanie emporterait dans la tombe et que le commissaire Crespan avait notées dans son petit carnet.

Lorsqu’il en avait averti News-TV, Quentin ne fut pas déçu de la réponse du superviseur.

— Bon, Viessenthal, je vais être clair, il nous faut un reportage toutes les deux heures sur ce qui se passe à Chaumont. Avec les attentats, je ne peux vous envoyer personne avant demain soir pour la remplacer. Vous avez de l’expérience, je suis certain que vous allez vous en sortir.

— J’essaierai de faire de mon mieux. Et pour Mélanie, vous allez faire quelque chose?

— Comment ça? Vous voulez dire faire un sujet là-dessus?

— Oui.

— Malheureusement, des gens qui se font étrangler, ça arrive tous les jours. Si elle avait été tuée en Syrie, elle aurait eu le droit au bandeau défilant. Mais là…

Le réalisme cynique de Patrick laissa Quentin sans voix. Il salua poliment et raccrocha. Elle avait été, disons-le clairement, une ordure avec lui; mais désormais il comprenait d’où venait une part de l’amertume de cette femme. Évoluer dans un tel milieu avait dû accentuer ses mauvais penchants. Néanmoins, il dut bien admettre que la demande du superviseur le ravissait au plus haut point. Dans sa poche, Quentin sentit sa carte de presse plastifiée glisser sous ses doigts, avec la satisfaction d’assouvir un fantasme professionnel. Personne n’allait se mentir dans cette histoire : aussi choqués qu’ils soient par la mort de Mélanie, ils ne la regretteraient pas. Il ne culpabiliserait pas non plus de prendre sa place, surtout pour quelques heures.

Face à la caméra, l’hôtel de ville dans le dos, les mots vinrent tout naturellement. Au bout de quelques secondes, il se força même à réprimer un sourire. Ce dernier n’était pas tant dû au plaisir qu’il éprouvait, mais plutôt à un détail. Au-dessus de Camille, qui filmait, se trouvait la caméra de vidéosurveillance d’une banque. La police avait sans doute visionné l’enregistrement, mais, à sa connaissance, aucune chaîne n’en avait relayé l’éventuel contenu à l’antenne. Peut-être une pépite sommeillait-elle dans le ventre de l’ordinateur relié à cet objectif.

Se reposer sur le pied droit, attendre un peu, repasser sur le pied gauche. Devant l’imposante grille de la Caisse champenoise, Quentin fit le pied de grue avec Camille, guettant l’ouverture de l’établissement. Proche de la mairie détruite, mais miraculeusement épargnée par la catastrophe, elle était établie dans un bel édifice, très Renaissance. Quentin aurait pu s’y rendre n’importe quand, mais par souci d’exclusivité, il tenait à être le premier journaliste à se saisir de l’enregistrement. De nombreuses vidéos amateurs avaient inondé la toile peu après l’incident, mais aucune d’elles ne montrait ce qui s’était passé avant et pendant la catastrophe.

La basilique toute proche tonna dix fois et des cliquetis se firent entendre. Un employé déploya les lourds vantaux de la grille. Seuls quelques clients, des personnes âgées, attendaient avec Quentin et Camille. Tandis que tous se pressèrent vers un guichet, Quentin patienta devant une sorte de pupitre d’accueil. Un employé affable vint rapidement à sa rencontre :

— Monsieur, en quoi puis-je vous aider?

— Bonjour, je viens vous demander un renseignement très particulier : j’ai subi il y a deux jours un vol à l’arraché un peu plus bas dans la rue. J’ai remarqué que votre établissement dispose d’une caméra de vidéosurveillance. Serait-il possible de visionner les fichiers enregistrés?

— Je suis vraiment désolé pour cette agression, Monsieur, dit-il d’un air faussement désolé. Navré, mais la vidéosurveillance est réalisée par une entreprise sous-traitante. Si je puis me permettre, Monsieur, le mieux est que vous alliez porter plainte. La police s’occupera de tout le reste.

— J’ai déjà porté plainte, mais je voudrais simplement accélérer les choses. Pourriez-vous me dire quel est le nom de cette société?

— Eh bien, je crois qu’il s’agit de l’entreprise SecurCity. Je n’ai cependant pas l’adresse, mais si vous permettez, je peux la demander à mes collègues.

— Ne vous donnez pas cette peine, répondit Quentin avec un grand sourire, je vais bien trouver.

La Dame Huguenotte. Ce nom bizarre le fit sourire. C’était l’appellation de la zone industrielle excentrée où la société SecurCity était basée, d’après une recherche rapide sur son smartphone. Une petite Citroën de location plus tard, ils passèrent sous les arches du grand viaduc. Camille leva les yeux pour admirer les voûtes massives, voire inquiétantes, se découpant sur la grisaille.

À peine entrés dans le bâtiment, qui d’extérieur s’apparentait plus à un hangar, ils s’accoudèrent à un comptoir où se tenait une femme chargée de l’accueil. Quentin raconta, en substance, les mêmes mensonges qu’à l’employé de banque et se trouva quelques minutes plus tard dans un bureau, assis en face d’un homme d’une quarantaine d’années en costume. La réponse ne se fit pas attendre :

— Désolé, Monsieur, mais nous n’avons légalement pas le droit de diffuser le contenu des vidéos. Dans le cas d’une affaire comme celle que vous décrivez, seul un juge peut faire une telle demande à la suite de votre dépôt de plainte.

Bien embêté par l’intransigeance de son interlocuteur, Quentin s’assombrit. Ayant pensé à cette éventualité, il joua son va-tout en tendant un billet de cent euros à l’homme.

— Monsieur… Vous me mettez dans une situation délicate. Si je pouvais vous montrer cette vidéo, je le ferais. Hélas, c’est ma responsabilité qui serait mise en jeu si le contenu venait à en être divulgué.

Bien que cette réponse eût pu paraître définitive, Quentin avait compté deux conditionnels et un soupçon de mollesse dans l’intonation de sa voix.

— Deux autres après avoir visionné la vidéo, et ma garantie que le contenu ne sera vu que par moi et mon ami, récita Quentin.

L’homme regarda furtivement par la fenêtre, puis décrocha son téléphone :

— Sylvie? C’est Fred. Pouvez-vous dire à Ernest de rechercher le fichier vidéo de la caméra de la Caisse Champenoise du 4 février entre…

— Entre seize heures et dix-neuf heures, le coupa Quentin.

— Entre seize heures et dix-neuf heures, répéta l’homme dans le combiné.