Dictionnaire buissonnier de la franc-maçonnerie - Annick Drogou - E-Book

Dictionnaire buissonnier de la franc-maçonnerie E-Book

Annick Drogou

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Beschreibung

Les auteurs de ce Dictionnaire buissonnier (et malicieux) nous rappellent, à nous autres initiés, qu’avec nos mots de passe, nous sommes des « passe-mots » ; mais aussi, comme passants de ce monde, des passeurs de vie. En effet, Francs-maçons, nous sommes des transmetteurs, autant traditeurs que traîtres (ces deux mots ont la même racine latine : trado -ere) – et il est judicieux qu’il en soit ainsi – ; car ceux qui transmettent la tradition la trahissent pour qu’elle puisse passer par le filtre de leurs êtres et de leurs mots… tout en l’enrichissant aussi. En fait, les auteurs de ce florilège sémantique nous recommandent de redevenir des « enfants-poètes-fous », à la façon dont Érasme dans son Éloge de la Folie nous conseillait d’être « des fous parfaits, […] des Morosophes, c’est-à-dire sages-fous. […] Vous m’applaudissez, mes amis ! Ah ! je savais bien que vous étiez trop fous, c’est-à-dire trop sages, pour ne pas être de mon avis ». Les idées-sources que portent les mots nourrissent des rivières de sens dérivés qui, parfois, rejoignent les grands fleuves des termes usuels. Laissons-les nous emporter dans le cours de leurs pensées. Alors, suivons nos guides, ils nous aideront à maîtriser nos discours. Et « n’évitons plus de regarder la force magnifique de la formulation adéquate » – ainsi qu’Annick Drogou et Jean-Marc Pétillot nous y engagent –. Pour ma part, je leur suis reconnaissant d’avoir publié un tel ouvrage où, mêlant l’intelligence et la compétence à l’esprit et à l’humour (sans oublier les saillies et l’espièglerie), ils réattribuent du sens aux mots que nous employons, tout en nous charmant par le style de leur écriture et la pointe fine de leurs réflexions. Bref, ils redonnent du sens à une parole... que nous avions peut-être perdue !

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

Avant-propos

Pourquoi l’étymologie ?

« Comment redonner sa puissance à l’Empire ?demandait l’empereur au sage.– Sire, en redonnant leur sens aux mots. » (Lao Tseu)

L’étymologie est à la mode. Étonnante appétence quand force est de constater, dans la cacophonie ambiante, combien l’appauvrissement langagier est galopant, les mots en déshérence, combien le vocabulaire écrit, et à plus forte raison oral, offre le triste spectacle d’une peau de chagrin.

Les travaux en Franc-Maçonnerie n’échappent pas à ce goût très formel de l’érudition étymologique. Nombre de planches débutent par le mot cité en référence à son origine, trouvée sans difficulté dans un moteur de recherche. « Peuple vient de populus en latin », ou encore « Liberté vient de libertas ». Ah bon, et alors ? est-on tenté de rétorquer à l’orateur du jour. En quoi cette mention faussement érudite apporte-t-elle un supplément d’âme et d’intérêt à ce qui va suivre, si elle est simplement plaquée sur le propos, sans qu’en soit induite une réflexion enrichie, amusée et déconcertante parfois par les accointances inattendues que révèle la plongée dans l’antiquité des mots ? Qui sait que la res publica, non contente d’être la chose publique bien connue, doit aussi ses origines au pubis des jeunes Romains en âge d’entrer dans la carrière politique donc publique, dont la légitimité sera attestée par ce développement pileux ?

L’étymologie, au-delà de l’usage qu’en font depuis toujours les chercheurs et les amateurs en langues anciennes, est un formidable terreau d’imaginaire, en ce qu’elle suscite des rapprochements motivés avec les civilisations antiques, qu’elle inscrit le langage dans une incontestable tradition dont les origines remontent à la nuit des temps de la parole. Ces temps « indo-européens » sont à coup sûr sujets à caution, parce qu’ils sont comme les écrevisses, ou les saumons, leur reconstruction part à reculons du présent des langues pour remonter à une source commune, plausible, vraisemblable. Mais la richesse du regard qu’autorise cette mise en perspective des sociétés antiques dévoile des pans de rêve et d’imagination qui inscrivent le contemporain dans le grand fleuve des comportements humains.

Les deux auteurs de ce Dictionnaire buissonnier veulent ainsi donner à la « tradition » dont se réclament tous les Francs-Maçons l’assise d’un vocabulaire rigoureux qui se prête à l’extrapolation de leurs expériences, à la fois mêmes et différentes, au sein de leurs deux obédiences, le Droit Humain et la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra.

Jouons avec les mots, ils nous ouvrent les portes de l’universel.

ENFANT – POÈTE – FOU

On devrait, pour tout processus de réflexion, de son organisation en regard d’un sujet proposé, adopter une démarche, certes singulière, mais ô combien signifiante.

Un trinôme essentiel, « Enfant Poète Fou ».

Enfant, pour le regard naïf, sans présupposé ni préjugé, qui permet de poser les termes sans volonté d’organisation préalable, de démonstration, de conclusion hâtive. Parce que, enfant, il est étymologiquement celui qui ne sait pas encore parler, dire les choses, exprimer les sensations, formuler les sentiments, donner raison ou tort, porter un jugement. Parce qu’il n’est pas dans le fini et le définitif, parce que les mots pour lui sont ouverts et le monde un immense champ des possibles.

Poète, parce que c’est lui qui, au regard même de son étymologie, est le créateur de tout ce qui l’entoure, par la force de ses mots, la souplesse de son langage. Celui qui prouve l’heureuse formule de Paul Claudel « L’œil écoute ».

Fou, qui une fois qu’il s’est laissé aller à l’intelligence des choix, la pertinence du cheminement, la logique des conséquences à en tirer, accepte de faire le pas de côté nécessaire, de remettre en autres questions les évidences, de poser enfin l’énigme salvatrice.

De quoi sortir des sentiers battus, inaugurer une vraie originalité, ouvrir les yeux au monde.

Être définitivement un Compagnon.

Une respiration, une urgence vitale dans le monde des conformismes contemporains, auxquels les intransigeances maçonniques n’échappent pas toujours…

…S’impose alors la notion de conformité qui légitime aux yeux de ceux qui s’en réclament et s’y réfèrent le fait de ne pas mettre en doute ce qu’ils considèrent comme des acquis. Étrange attitude que maintient à un niveau constant leur volonté de ne jamais revenir sur ce qu’ils ont reçu.

Se dire initié sous-entend parfois, pour eux, la conviction d’un aboutissement de fait, quand il ne s’agit que d’un premier pas sur le moins balisé des chemins. Le monde contemporain de l’emploi développe à l’envi ce type de paradoxe qui substitue au fait d’exercer un métier celui d’effectuer un travail, hors de toute réflexion qui écarterait le sentiment de servitude.

Au sein de la Franc-Maçonnerie, une hiérarchie des mots se découvre, qui conduit à un choix également révélateur. La serviabilité ne saurait s’y décliner sous l’apparence de la servilité, pas plus que la courtoisie ne conduirait à l’obséquiosité.

Ayant symboliquement atteint l’âge de trois ans, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, l’impétrant est invité à user de son regard lointainement brouillé au fil des jours comme d’une longue-vue sélectionnant dans son champ l’espace de ce qui vient à renaître.

La mise en ordre d’un alphabet nouveau le guide depuis que les portes du temple lui furent ouvertes.

La poésie offre le privilège inouï d’exprimer l’indicible. Elle peut accéder à la règle de n’en respecter aucune, ce qui revient en fait à établir ses multiples lois, laissant chacun susceptible de s’en affranchir.

La plus raisonnable des folies s’inscrit ainsi dans la rigueur du langage, appliquée au repérage des sites faisant chambres d’hôtes tout au long de la voie initiatique.

La lunette évoquée n’est en vérité qu’un kaléidoscope. Les formes, les couleurs et les figures se multiplient en variant à l’infini, ne dépendant que d’un jeu de miroirs qui traduit la plus rigoureuse des géométries…

…Alors, parole, parabole ou symbole, au cœur de la démarche maçonnique ?

Dans une méthode qui se veut avant tout orale, la parole et le vocabulaire dont elle use ont de quoi susciter l’exaspération par l’usage trop souvent erroné que l’on fait de ce formidable outil de conceptualisation, d’échanges et de solidarité.

Mais mesure-t-on toujours sa force de séduction, d’agression ou de blessure ?

Ne devrait-il pas être du ressort des Maçons de donner à leur parole son vrai rôle d’antidote, par l’usage de mots sciemment délimités ?

Le philosophe-anthropologue Michel Leiris dit judicieusement : « Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. »

Ce que parler veut dire ? « ose » ou « n’ose pas » dire, ou « voudrait bien », ou « ne peut pas » dire ?

Ne nous réfugions-nous pas, trop souvent, derrière des formules toutes faites, des expressions usées jusqu’à la corde, derrière le voile pudique et trop facile d’une pseudo-bienséance, pour éviter de regarder la force magnifique de la formulation adéquate ? Sous prétexte de ne pas déplaire, de ne pas heurter, du moins le croit-on, on se contente de demi-teintes, de phrases édulcorées jusqu’à en perdre toute efficacité. Jusqu’à ne jamais faire à l’autre le véritable cadeau de la franchise. Loin de toute violence ou grossièreté. Les mots, dans leur grande courtoisie, se suffisent à eux-mêmes.

Alors, usons à bon escient d’une parole qui formule les choses et les fait exister réellement dans une continuité historique qui dépasse la seule individualité. Mémoire d’une langue qui s’est construite bien en amont, transmise même en se modifiant, de génération en génération, avenir aussi de cette langue qui s’ancre dans une culture en devenir.

Nous sommes des « passe-mots », non pour n’en être que les dépositaires passifs, mais pour hériter de leurs sens et les léguer à l’avenir, après les avoir mâchés, goûtés, digérés, pour en renouveler la signification vivante et toujours porteuse de réflexion à ceux à qui nous les transmettons.

Mais combien de fois n’a-t-on pas la sensation d’un déluge de mots sur un désert d’idées ? Parce que, à ces mots, il manque justement la parole…

N’est-il pas un devoir, vraiment urgent, de penser à la réutilisation intelligente que d’autres pourraient en faire, comme une chaîne de regards sur le monde et de significations enrichissantes formulées par des mots vivaces ? Un exercice d’intelligence pratiqué en commun, condition de la survie du monde vivant.

Or, à force de se conforter douillettement dans l’idée que cela tombe « sous » le sens, on en creuse la tombe.

L’originalité de la Franc-Maçonnerie est moins dans les mots qu’elle utilise que dans le souffle, le rythme inédit qu’elle leur confère et qui permet la potentielle « contamination positive » du monde alentour.

À plus forte raison si elle contribue, dans des mots simples, à dédramatiser, « désocculter » les symboles, en les laissant s’ébattre, croître et embellir dans l’imaginaire de chacun.

Encore faudrait-il s’assurer de la validité, de la légitimité, de la rigueur du vocabulaire employé…

…Le plus louable des projets est ainsi formulé. Les mots devraient se présenter au temple de l’historicité munis de leur curriculum vitae (Tenue correcte exigée). Entreprise ambitieuse ou jugée comme telle, bien que trouvant sa source dans une nécessaire recherche de leurs ramifications et de la pluralité de leurs sens à la mesure des temps écoulés.

Symboles, emblèmes et allégories, rigoureusement agencés au plan graphique, répondent souvent différemment aux définitions qui en sont données dans les textes que l’on dit fondateurs, dont les évolutions sont aisément transposables par simple comparaison.

Y-a-t-il de possibles parentèles, par exemple entre les styles architecturaux et les structures des langages parlés, puis écrits ?

Le classement quasi définitif des uns et des autres ne valide encore que des images variables.

S’il s’avère aventureux d’étiqueter des phonèmes sous les termes d’ioniques, doriques ou corinthiens, la fortune sourit bientôt aux audacieux, dont la réserve de guerre des analyses porte le sceau de composite.

Les auteurs des rituels ont eux-mêmes procédé à des modifications de leurs rédactions. Les périodes historiques dont ils furent les acteurs sont à l’origine de ces adaptations, parmi lesquelles il est prudent de distinguer ce qui relève de leurs volontés propres ou des nécessités qu’impose la prudence, répondant à ce que l’on nomme de nos jours « le principe de précaution ». Le toast des Anglais ou la santé des Français portés à l’intention de leurs souverains en sont la démonstration. Sous l’Empire, on enregistra quelques nuances aux déclarations de ce type, qui ne résistèrent pas aux régimes qui se succédèrent suivant le cours de l’Histoire.

À l’époque où le Roi était considéré de droit divin, les loges recevaient parfois des frères dont l’appartenance à la police de Sa Majesté favorisait l’entrisme. Les Francs-Maçons, soupçonnés de menées antimonarchiques, démontraient complaisamment l’inanité de ces hypothèses en donnant à lire les passages de leurs cérémonies qui soulignaient leur attachement à l’autorité suprême.

Ainsi, de nombreuses formulations témoignent de la difficulté des responsables à opter pour une des versions de leurs rituels, parfois datées à de nombreuses années d’intervalle. Celle qu’on aura retenue parmi cette floraison sera probablement remaniée en fonction de critères nouveaux. Arbitraire et dilettantisme sont susceptibles de contribuer à la manœuvre, bien que la motivation essentielle tienne à la volonté d’un retour aux sources. Fondamentaux, vous-dis-je !

En ce sens, si les mots demeurent pour la plupart orthographiés de manière presque constante, leurs acceptions ne répondent qu’à peu de critères logiques quand il s’agit de symboles.

Celui de composite paraît le plus adéquat pour qualifier les inévitables accommodements de langage ou de figures de style dans un second temps. À proximité, le syncrétisme se fait jour.

Ce constat entraînant une réflexion partagée est à l’origine de notre volonté de resituer le corpus de la Franc-Maçonnerie en commune intention.

Comme les rôles figurés du sang naissent d’une seule cellule, ainsi en va-t-il de l’arborescence des rites et des obédiences. Et le partage qui devrait en résulter pourrait trouver source de vie dans la recherche permanente de la signification de ses lettres, de ses alphabets, de ses phrases et des représentations de ses concrétions. Il est donc nécessaire de s’aventurer hors des sentiers du dogme, s’il vient à être dessiné. Le pas de côté s’impose de la sorte.

Ce qu’exprime Ruyard Kipling dans Nuit d’agape :

« Que tu sois frère parmi les mendiants, l’ami des rois

Ou l’égal des princes, oublie tout cela !

Seulement compagnon ! Et oublie tout le reste ! »…

…Alors pourquoi un dictionnaire « buissonnier » ?

Le choix de l’adjectif s’est imposé à nous presque sans réflexion préalable, spontanément et dans une immédiate complicité. Parce qu’il fait appel à une promenade sans hâte dans l’imaginaire de chacun. Un mot en entraîne un autre, l’étymologie y ajoute son grain d’une saveur souvent inattendue, source jaillissante de collisions de sens, propre à irriguer la fresque imaginative, sans imposer un parcours fléché. Ou plutôt, si, un parcours fléché en ce que les divers champs de lecture, sémantique, lexical, métaphorique, symbolique, s’entrecroisent et s’enrichissent de leurs diversités respectives. En parcours de cette cueillette, il y a l’idée que nous nous faisons de la Maçonnerie qui est, depuis des décennies, notre « cœur de chauffe », notre buisson ardent. Un idéal, un horizon, une utopie, dans un cheminement semé d’indicibles joies et de déceptions momentanées, nourri de doute prolifique et de connivence rieuse. Loin de nous la prétention de présenter des absolus de la réflexion dans cette démarche d’étymologie et de commentaires, déconcertants, parfois décoiffants, insolents. Notre propos est d’inviter le lecteur à « faire comme nous » en termes de curiosité, de sourire, de refus de définir. Pour une promenade dans n’importe quels parcours et directions, à n’importe quel rythme. À la seule condition que cette balade primesautière participe d’une même volonté de rigueur et d’ouverture sur les mots, grâce aux mots, avec lesquels nous avons joué en acceptant leur diversité chatoyante, leur formidable pouvoir de suggestion créative sans diktat qui enferme, et l’ouverture ainsi offerte à la diversité du monde.

Pourquoi ces mots et pas d’autres ? Les premiers se sont imposés, d’autres leur ont fait cortège, au gré de leur propre fantaisie, de leurs rencontres, des connivences qu’ils créaient entre eux.

Chacun de nous a buissonné avec sa personnalité propre, ses tropismes, ses expériences. La seule évidence a toujours été d’une résonance entre nos approches.

Le glossaire final tend à permettre nombre de glissements de mots à opérer, laissés à la fantaisie imaginative du lecteur. Tel un récif de corail en expansion, laissons-les défricher le chemin…

Nous avons dit

ADHÉSION – HÉSITER

Adhérer, payer sa cotisation, militer peut-être. Puis cesser d’apporter sa contribution, financière, éventuellement bénévole. C’est le lot innombrable des adhérents des si nombreuses associations Loi 1901, en France.

Être Franc-Maçon, c’est être adhérent à un type d’association un peu particulier, à caractère plus définitif et vital. Jusqu’à l’Orient éternel. Dans un parcours individuel dont il faut mesurer et accepter les cahots, les soubresauts.

L’étymologie, strictement latine, du mot aide à prendre conscience de l’ambivalence, la difficulté même de cet engagement.

*haerere signifie « être attaché, demeurer fixé à », comme dans l’adhérence et l’adhésif. Très tôt, le vocable a évolué dans la langue latine vers une acception moins neutre, « être arrêté, embarrassé, hésiter, se montrer perplexe ». C’est ce qui rend hésitant.

N’est-ce pas la perplexité inhérente à tout choix à la fois profondément mûri et lourd de conséquences, qui engage la vie tout entière et qui, tout en lui conférant une cohérence entretenue avec vigilance, n’échappe pas parfois au péril de l’incohérence ? Accepter ces risques lucidement et solidairement contribue à construire et entretenir la cohésion d’une loge, d’une obédience, composée non de fidèles béats engoncés dans le catéchisme voire l’aveuglement collectif, mais de Sœurs et de Frères en éveil. On prononce des serments, non des vœux.

…Sujet d’un reportage, un Écossais très âgé, à qui l’on demandait pourquoi il ne s’était jamais marié, répondit : « Le mariage est une chose tellement importante qu’on n’a pas assez de toute sa vie pour y réfléchir ! »

Refuser de s’engager est une manière avérée de s’engager à ne pas s’engager, ce qui n’exige pas d’effort incommensurable, hormis le choix de ses mots si l’on est sommé de se justifier.

La perplexité recèle la petite voix qui dit NON aussi aisément qu’elle laisse entendre un OUI. Au nom de la sagesse, sa manifestation extrême conduit à choisir l’hésitation comme un recours à la raison pure !

Une personne profane a toute légitimité pour s’interroger sur les encouragements qu’on lui prodigue pour amener son adhésion à un concept maçonnique, souvent présenté comme la panacée par ses thuriféraires les plus spontanés.

S’attacher à magnifier les frères et les sœurs « répartis sur la surface de la terre », en équivalence de beauté et de gentillesse, conduit à s’interroger sur les raisons qui font que ce fait demeure ignoré…

« Nous sommes entrés librement dans l’ordre : on n’y connaît d’autre lien que celui des volontés. Ce que chacun de nous a promis en entrant, il doit le tenir ; c’est à quoi se bornent nos obligations. » (Joseph de Maistre, Mémoire au Duc de Brunswick, 1782)

L’engagement pris au jour de son initiation est le fait d’une personne encore profane au cours de solennités qui préludent à sa reconnaissance au sein de la fraternité. Les serments dictés par un tiers, puis répétés spontanément par l’intéressé, le sont en méconnaissance de cause, la volonté d’être admis l’emportant sur les conséquences évoquées d’une trahison des lois de la Franc-Maçonnerie. Dites avec force par l’autorité compétente, elles sont entendues et sans doute modérément retenues, malgré leur violence symbolique ou du fait même de cette violence.

L’instant qui suit est celui de la décision qui entraînera toutes celles à venir. Il est un engagement sur le chemin qui mène à tous les chemins, où les embûches alternent inévitablement avec de magnifiques haltes. Les unes et les autres étant le fruit ou la rançon des hésitations, l’état de persévérant exige le renouvellement des promesses dont on a donné acte au soir de son accès à la fraternité. On ne saurait oublier qu’alors, au motif de la réciprocité, l’ensemble des présents garantissait assistance et protection à celui ou à celle qui venait de les rejoindre.

L’adhésion de chacun est, avant toute chose, un consentement individuel à ce qui semble essentiel aux yeux du plus grand nombre. La Franc-Maçonnerie n’a jamais été avare de règlements de toutes espèces, associatifs, généraux, nationaux, locaux, etc. L’adhésion la plus intimement assumée ne se réduit qu’à un engagement en faveur d’un principe qui serait sans équivoque. Gardons à l’esprit cet être volage qui se déclarait fidèle à ses principes quand ils consistaient à n’en respecter aucun. Frères et sœurs déclarés et proclamés comme tels, nous avons entendu de bien belles visions exprimées lors des clôtures de convents, unissant les intentions au moins en termes de vocabulaire. Proposons d’adhérer à une ambition qui choisirait, en lieu et place de « rassembler ce qui est épars », « d’assembler ce qui n’était que réparti ! »

Déçus par l’annulation d’un spectacle, les enfants disent à l’aîné : « T’avais promis ! »

Oui.

Nous avons tous promis.

ADMISSION – ADMETTRE – DÉMISSION

Le latin *mittere, *missum, sans étymologie repérable, a fourni un large éventail de mots dans les langues romanes. L’idée première en est de « laisser aller, lâcher, lancer », d’où cesser, omettre en laissant échapper, d’où l’oubli d’un péché par omission dont la casuistique usa et abusa. De nombreux préfixes renforcent cette idée en la précisant. De la mission à la commission ou au commissaire, de l’admission à l’inadmissible, de l’émetteur au bouc émissaire. Compromettre, compromis, compromission s’inscrivent dans l’engagement mutuel où l’on s’en remet à la décision d’un arbitre. La permission autorise le passage, la transmission également, les prémisses initient la réflexion, le messager porte sa missive.

Certains préfixes donneront une coloration négative à l’entremetteuse de mauvaise réputation, à la soumission. D’autres dérivés participent plutôt du religieux ou du spirituel, tels le missel et la messe qui est initialement un congédiement – ite missa est –, la promesse de terres promises. Le missile, avant d’être spatial, nommait les cadeaux répandus dans le public à l’occasion de certaines fêtes.

La rémission, avant d’être dans le domaine médical, sera la grâce royale qui interrompt le jugement.

Quant aux agapes, les mets y représentent tout ce qu’on envoie à table, plats, nourriture, service.

Reste la démission quand on laisse tomber, on jette l’éponge, baisse la tête, ferme la porte à ses fonctions, volontairement ou par contrainte.

Une méchante épine qui fait boiter les Francs-Maçons, chaque loge y est confrontée.

Pourquoi les flammes vacillent-elles ?

Impatient et curieux à l’orée de son admission, on est entré dans une adhésion originale et définitive, du moins s’en persuadait-on. On a dégusté la lune de miel d’un rituel à découvrir, la déconcertation de codes inédits, la mouvance des hiérarchies, l’étonnement des fraternités. Un cheminement déroutant, mais stimulant, semé d’échanges et d’agapes, dans le silence piaffant de l’Apprenti, l’errance choisie du Compagnon, la sombre profondeur du Maître.

Les espoirs ont-ils résisté ? Parfois, trop souvent, ils se sont érodés dans la déception, l’exaspération, la lassitude. Adaptation placide, résignation, ronron dans le cocon. Les impatients piaffent à force d’insipidité réitérée, de langage convenu, d’un temps qu’ils jugent perdu. Une écorce vide, en somme.

Heureusement, il y a les autres et leur engagement inoxydable. Les piliers d’un Maçonnerie qui y trouve sa survie, sinon sa vie.

Toutes les obédiences sont concernées par la désertion insidieuse des idéaux et des rêves. Qu’en attendait-on que l’on n’y aurait pas trouvé ?

Dépassons rapidement les fausses motivations d’entrisme, curiosité frelatée du secret, fascination pour les mystères supposés, illusion d’un jeu élitiste, désir d’y soigner sa propre fragilité ou son ennui quotidien.

Les « recruteurs » ont-ils suffisamment défini la juste proportion entre excellence et déception ?

Comment, en amont de l’initiation, rendre pertinent l’oxymore « déception positive » ?

Qu’est-ce qui attend l’impétrant ?

Une descente au cœur de lui-même, sans garde-fou. Gravité, ténèbres du V.I.T.R.I.O.L., regard sans échappatoire sur le crâne et les éléments du Cabinet de Réflexion. Choc et brutalité du testament philosophique à rédiger. Premiers frôlements d’une réflexion sur la mort, un nauséeux arrière-goût qui ne le lâchera plus, comme l’amertume de la coupe.

Avant tout et surtout, une entrée en solitude, à la fois bénéfique et paradoxale. Solitude de la démarche individuelle, sans réponses soufflées aux questions posées, mais entourée de mains vigilantes et fraternelles.

Chaque Maçon va apprendre, seul, à regarder, apprécier, relativiser, se projeter, imaginer. Il est son propre symbole et les métaphores qui le définissent.

Et la méthode constamment invoquée n’offre aucune règle précise, aucun mode de pensée prémâchée, aucun critère de contrôle. Difficile liberté sans autre contrainte que soi-même…

Parfois on en vient à démissionner, parce qu’on s’est trompé de porte…

Mais le déserteur n’est pas seul responsable de son éloignement.

Une loge en mal d’Apprentis aura fait du recrutement peu sourcilleux, peu exigeant, en se contentant d’une sympathie insuffisamment étayée au regard du cheminement essentiel à entreprendre.

Or, il ne s’agit pas d’une simple adhésion, renouvelable ou non, à un club…

Et l’exercice des enquêtes ne saurait gommer le filigrane de l’entrée dans une voie déconcertante, déstabilisante, définitive. Même en déshérence avec sa Loge, le Maçon ne sortira pas indemne de son Initiation et de son parcours, quelle qu’en ait été la durée.

S’est-on vraiment posé les questions incontournables : qu’est-ce que sera ce Maçon éventuel dans x… années ? Se projette-t-on soi-même à ses côtés pour les années à venir sur les mêmes Colonnes ? Quel sera l’apport mutuel ? Le verrait-on plus tard nanti du premier maillet ?

Comment s’insérer harmonieusement dans le mur du temple ? Tissu vivant et aussi mouvant que les humains qui le composent, reflet de leurs opinions, de leurs antinomies comme de leurs sympathies, de leurs conflits et de leurs tropismes. Cela suppose au préalable pour les « recruteurs » d’avoir une conception assez claire de ce qu’est la Loge à laquelle eux-mêmes appartiennent, son histoire, sa culture, son mode de fonctionnement. L’heureuse cooptation est à ce prix. Pari audacieux sur l’avenir au-delà de la tentation de choisir ceux qui conforteront cette coloration. Le présupposé est légitime autant que sujet à caution, car la diversité, même difficile à maîtriser, est un gage de qualité, voire de longévité, pour la Loge. Trop d’homogénéité induit monotonie et asphyxie. L’appauvrissement potentiel du groupe naît de la pauvreté de son renouvellement. À trop se méfier de ce qui, même stimulant, déborde les lignes confortables, à trop surtout redouter une différence propre à remettre en cause un équilibre supposé, une Loge court le risque de ronronner et l’impétrant celui de la ressemblance avec son milieu profane.

La Maçonnerie a pour essence la recherche de l’Universel et, à ce titre, le dépassement des peurs et des lâchetés, des conventions et des conformismes stérilisants.

Si, répétitives, monochromes, convenues, les tenues s’égrènent sans surprise, comment y trouver quelque originalité en regard de ce que la lecture d’un bon article de presse, une conversation animée sur l’actualité pourraient procurer ? Une réunion tuperware, en somme, à peine décalée par la désuétude criante et gratuitement inutile des rituels en comparaison de l’urgence du monde profane là-bas. Comment soulever la chape d’ennui facile à prévoir, les mêmes antiennes, les rituels répétés à l’envi qui sonneront de plus en plus creux aux oreilles, du déjà-dit, déjà-vu, déjà-entendu. L’ésotérisme du cadre ne fait plus recette, si on a l’impression d’assister aux ratiocinations stériles et gratuites d’un ésotérisme de pacotille, sur des banquettes peu propices au confort.

À cette aune, en quoi la Maçonnerie de ces chevaliers sans peurs ni reproches différerait-elle du reste ?

Alors, démission ? On entre dans le désamour et l’absence.

Soucis personnels difficiles à évoquer, porte-à-faux, ennui devant la pesanteur administrative et pourtant nécessairement démocratique, les motifs de déshérence sont multiples, l’occasion en est parfois conjoncturelle : une étincelle allume le bûcher des conflits latents, nés d’antipathies mutuelles, de divergences idéologiques, de querelles de pouvoir et luttes de clans, de la langue de bois, entre autres.

L’Apprenti se sent perdu faute d’entourage sainement fraternel, le Compagnon, par ses voyages, s’interroge sur la rigueur, les nuances, l’observance d’autres rituels et sa perplexité ne rencontre pas assez d’explication. Le Maître ménage difficilement l’équilibre entre les réflexions sociétales, humanistes, spiritualistes. C’est pourtant là l’enjeu d’une cathédrale, aussi inédite que laïque, pour les bâtisseurs que nous prétendons être !

La déception et l’inertie sont fauteuses d’inanité. Par manque surtout de travail personnel, de réflexion symbolique, de participation active à l’intérêt collectif de la tenue.

« Je m’ennuie », certes, « mais qu’as-tu fait, toi, pour qu’il en soit autrement ? »…

Si on cesse de travailler soi-même, on ne perçoit plus combien la Maçonnerie n’existe que par le travail conjoint de tous ses membres. Sinon, dans le « consumérisme ». On vient écouter d’une oreille distraite les réflexions d’un autre, auxquelles on n’a pas soi-même réfléchi, entre passivité sommeillante et critique révoltée, comme dans une discussion profane de plateau de télévision.

La démission sera un aveu d’autant plus douloureux qu’on avait cru à l’audace originale des valeurs hautement revendiquées. On aura trop demandé à une Franc-Maçonnerie fantasmée d’être le chaman guérisseur d’un monde malade, on lui reprochera ses comportements et conflits profanisés, ses engagements dévoyés, la trahison de ses grandes avancées sociales, médicales, éducationnelles, éthiques. La déception se complaît alors dans le ressassement d’un âge d’or définitivement effacé. L’Atelier désormais n’est plus un lieu « autre », mais la prolongation de l’ennui profane du monde extérieur. Et on fait reproche à la Loge de ses propres insuffisances, en cessant de croire aux vertus agissantes de la Maçonnerie et à son aptitude à changer le monde.

Comment accepter de s’être à ce point trompé ? Mensonge de soi-même, duperie des autres ?

A l’évidence, la bêtise essentielle et la stupidité conjoncturelle des comportements ne forment pas un lot de métaux que l’on serait à même de laisser à la porte des temples…

Combien de Loges, – heureusement en proportion négligeable dans le concert d’une Maçonnerie discrète et studieuse –, n’offrent-elles pas le spectacle affligeant d’attitudes maçonniquement inqualifiables ? Autoritarisme stérilisant ou laxisme inapte à mener sainement les débats, clans refermés en ghetto, exclusion insidieuse ou marginalisation rampante. Affairismes politico-financiers, entre nombreux autres.

Or, pourquoi une assemblée de Maçons échapperait-elle, comme par miracle, au double constat de la stupidité individuelle et de l’insupportabilité mutuelle ? Amère constatation, mais les comportements ne sont-ils pas enclins à s’exacerber dans des tenues en champ clos, attisés avec une virulence et une mesquinerie singulières par des luttes pour le pouvoir d’autant plus dérisoires que les honneurs en sont gratuits, sans enjeu, artificiels et limités dans le temps et l’espace. Combats de basse-cour là où l’on attendrait légitimement débats et réflexions sublimés. La candeur des idéaux y est sérieusement mise à mal.

Rattrapé, à l’insu de tous, par le temps et l’impatience profanes, on a cessé d’être patient, comme le dit Sénèque, et de croire à l’inéluctabilité du Bien. On a tenu pour incompatibles son besoin trépignant d’action et la lenteur du recueillement nécessaire à toute réflexion. On a apporté et remporté ses passions avec soi sans chercher à les mesurer et les dominer. On a confondu les mauvais ouvriers avec la grandeur de l’ouvrage.

A-t-on vraiment tracé l’espace sacré spécifique au temps de la tenue, pour que, dans le temple, s’élèvent les esprits en un égrégore propre à stimuler les consciences ?

Le rituel, source première d’étonnement, a laissé place à des envies de transgression, voire de suppression, de ce qui n’est plus perçu que comme, au mieux, une perte de temps, au pire un carcan pour l’autorité insidieuse des dévots.

Parce qu’on est venu prendre sans donner en retour, sans mesurer qu’on ne reçoit qu’à l’aune de ce qu’on a soi-même offert, on a usé de la Maçonnerie comme d’un hypermarché de réponses forcément inadéquates, en lui déniant son identité de lieu et source des actions personnelles qu’on distribuera à son tour dans le monde. En Loge, l’analyse dépassionnée des problèmes essentiels du monde octroie, non leur résolution immédiate, mais la prise de conscience et de responsabilité.

Alors démission ? Oui, si on a cessé de voir dans la Maçonnerie un espace propice au doute, à l’alternative prolifique, aux discussions qui donnent à penser davantage, à questionner au-delà ou à interpréter différemment les valeurs républicaines et démocratiques, les droits et devoirs individuels et collectifs, la pertinence et la solidité des rituels, l’originalité des enseignements, la certitude des engagements. Sinon ce ne seraient qu’un langage et une pensée sans respiration, sans hésitation, sans souffle novateur, telle la liturgie incantatoire des clubs, colloques, séminaires ou autres cafés du commerce. Et la revendication à l’amélioration et au perfectionnement de l’Humanité devient, au fil de l’indifférence accumulée, une formule ressassée jusqu’à en être creuse.

Un luxe hypocrite pour habiller de frais, mais sûrement pas de neuf, par l’artifice d’un rituel trop négligemment évacué pour ne pas apparaître comme une gesticulation physique et verbale, désuète jusqu’à la caricature.

On démissionne, dès qu’on a largué les amarres en refusant le paradoxe d’une fraternité en actes élaborée dans une utopie dans un temps sans temporalité.

Quitter ou rester, telle est la question.

Jeter le gant et le tablier ? Ou relever son propre défi : être un Maçon, ou plutôt, – parce que l’initiation ne confère pas un label définitif –, tenter de le devenir sans cesse.

ÂGE

La racine indo-européenne, *AI-W-*IU-, largement représentée dans le domaine gréco-latin et les parlers germaniques, exprime l’idée de durée, de force vitale, d’éternité.

Du latin *aevum, se forme la longévité et l’adjectif médiéval. Avec une autre suffixation, *aetas, aeternus, on nomme l’éternité, l’âge, ou les plaintes sempiternelles. Ou encore *iuvenis et ses nombreuses déclinaisons, jeune, junior, juvénile, rajeunir. La jeunesse, dont Jules Renard dit joliment que « c’est le temps que l’on a devant soi ». Même si l’on ne se la représente pas sous cet aspect, telle est la déesse romaine Junon, divine jouvencelle à qui on attribue parfois le mois de juin. Et même la génisse.

En Maçonnerie, tout ou presque est question d’âge. Louise de Vilmorin (Lettre dans un taxi) plaisantait : « Oh ! l’âge, tu sais, ça dépend des jours ! Hier, je n’en avais pas, aujourd’hui j’ai quinze ans, et demain, nous fêterons peut-être mon centenaire. » Raccourci signifiant, qu’on pourrait parodier en parcours initiatique, trois ans, cinq, sept et plus, sans même entrer dans la bizarrerie des âges suivants.

Tout est symbole, bien sûr, et les fluctuations des âges d’un parcours sans logique arithmétique ne contribuent-elles pas à faire réfléchir sur l’incertitude même de la vie, sa fragilité, son mystère, sa valeur ?

À chaque âge ses étonnements et ses découvertes, puisque l’initié arrive novice à chaque âge de son parcours.

Si le respect dû aux aînés a caractérisé de tout temps les sociétés, la Franc-Maçonnerie n’y fait pas exception. Être jeune y est présenté comme une infériorité, dont la vertu essentielle est la discrétion et l’effacement. Telle est une de ses originalités notoires : brouiller les générations, les préséances, les hiérarchies. Le fils précédemment initié sera l’aîné de son père venu plus tard, la progression des grades induit ce paradoxe que, quel que soit le nombre de ses années personnelles, on est toujours à la fois le « vieux » de quelques uns et le « jeune » d’autres.

Une mouvance, un brouillage des lignes habituelles, qui amènent, ou devraient amener, à s’interroger sur la nature même de l’expérience et ce qui la légitime.

Comment ne pas percevoir la sagesse de cet aphorisme : « J’ai beaucoup appris de mes maîtres, plus encore de mes compagnons d’étude, mais c’est de mes étudiants que j’ai le plus appris. » ?

À s’enferrer dans les certitudes des cordons successifs, d’ailleurs sujettes à caution, on en oublie qu’on n’est rien d’autre qu’un voyageur en transit, sur un chemin qui invite au passage, un cheminement d’inquiétude au sens propre. Éternel « chercheur de vérité » et non « possesseur de vérité ». Comment, dès lors, prétendre à une autre autorité que celle de l’exemple ? Trop souvent, on assiste au spectacle désolant du dogmatisme à l’œuvre à l’encontre des jeunes « recrues », de la part de ceux qui oublient, comme le dit Paul Valéry, qu’« un ouvrage meurt d’être achevé ». Signe évident d’un manque d’ouverture, qui prive de rencontrer l’étrangeté la plus prolifique pour chacun.

On ne saurait mieux dire que Wladimir Jankélévitch quand il parle de « l’interdiction d’être vieux », qui est « une exigence de l’inimitable. »

AGIR

Le sémantisme est immense, comme on pourrait s’y attendre concernant une des caractéristiques congénitales de l’humain.

En indo-européen, *AG-, exprime l’idée de « pousser », mener un troupeau par exemple. Ce qui infère sans surprise l’idée seconde de « lutter ».

On les retrouve toutes deux en grec. D’où le démagogue qui mène le peuple ou le pédagogue qui conduit l’enfant. La synagogue rassemble, l’axiome pousse le raisonnement comme évidence, même indémontrable, une hypothèse logique. La lutte se retrouve dans l’agonie contre la mort, l’antagoniste affronte l’adversaire. Le protagoniste est le personnage principal dans la tragédie antique.

À l’agora, le lieu du rassemblement, se déroulent le marché et les discours devant l’assemblée populaire. Tout ce qui peut créer une proximité s’exprime par cette idée, telle l’allégorie qui conjoint une idée et sa figure rhétorique, la catégorie qui classe des éléments, le panégyrique qui brosse un tableau louangeur des actions du héros. Jusqu’à l’amphigouri, discours burlesque propre à soulever le rire par la confusion pompeuse et embrouillée de propos en troupeau incompréhensible.

Le latin reprend les mêmes acceptions. La liste exhaustive en est très longue. Agir, acteur, agence, activité, action, agile, agitation et leurs déclinaisons. L’agenda note ce qui doit être mené à bien, l’actuaire rédige les actes à Rome. L’actualité fait état des faits en foule au quotidien.

Le compositeur mène son morceau adagio, l’attitude sera peut-être ambiguë ou sans ambages. Parce que *ambigere signifie « pousser de part et d’autre, mettre sur les plateaux de la balance », donc laisser en suspens, voire douter. *Co-agitare, on agite des pensées. Cogito, affirme Descartes, dans une cogitation qui échappe à l’outrecuidance.

Imaginerait-on que le verbe latin *co-acticare évoluerait phonétiquement en français dans le verbe cacher et tout le vocabulaire qui en découle ? Il s’applique à la dissimulation, l’hypocrisie. Le cachet scelle la lettre qui mène au cachot obscur qui terrifie par sa nuit permanente. Le cachottier ment par omission, le cagot et autre caqueux de Bretagne, souvent associés au lépreux, se retirent à l’écart, seuls, sournois et chagrins.

Quant au fromage, il est le fruit du lait pressé, coagulé donc caillé. Comme le caillot d’un sang qui perd sa fluidité.

Les diverses préfixations de ce verbe *agere composent l’essai, l’exaction et l’exactitude. Ce qui pousse ou fait sortir comme l’exigence ou, plus inattendu, l’essaim, troupeau d’abeilles rassemblées, l’examen parce que ce mot signifie en latin l’aiguille d’une balance, métaphore de la balance évoquée ci-dessus.

Entracte, interaction, prodigalité, réaction, rédiger, rétroactif, intransigeant, transaction, transiger. Quelle profusion !

Agir, donc.

« Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie, il faut l’action ; la vive force achève ce que l’idée a ébauché », réclame Victor Hugo dans Les Misérables.

C’est le risque que courent les Francs-Maçons qui se « contenteraient » de leurs réflexions, si pertinentes soient-elles, s’ils ne s’efforcent pas d’en porter les fruits hors des temples. Réfléchir pour réfléchir, philosopher pour philosopher, sans que rien d’autre ne s’ensuive, est-ce bien là réfléchir et philosopher ? Si l’on ne redonne pas à la réflexion son double rôle de miroir de soi et de miroir vers l’autre et l’ailleurs de soi ?

Peut-on prétendre à sa condition d’humain, affirmer une volonté humaniste, disserter sur l’humanitaire, si l’on ne s’inscrit pas dans l’action qui leur est contingente ? La mesure du « dire » est dans le « faire ». Sinon, ne demeure que le « laisser faire », avec toutes ses conséquences.

Alors, initier pour initier sans que rien d’autre ne s’ensuive jamais, est-ce là bien initier ?

Cela mérite réflexion…

ALLUSION – ILLUSION

Le mot latin *ludus est d’autant plus ancien qu’il vient des Etrusques, dans le sens de « jeu ». Non pas le plaisir rieur, la plaisanterie en paroles, *jocus, d’où provient le joker anglais, mais un jeu à caractère religieux et officiel, notamment en l’honneur des morts.

Plus étonnant, *ludus désigne, par litote ou antiphrase, l’école. Qui n’en a pas connu les affres ? Le *ludi magister, maître du jeu, apprend à l’enfant à faire illusion, dans un jeu de l’intelligence et de la parole, dont il maîtrisera les rouages. Art de répondre, de déjouer les pièges concoctés pour susciter l’inventivité et l’astuce de celui qui assumera plus tard son rôle dans la Cité. Les Sophistes de l’Athènes antique et Platon, dans leur foulée, n’enseignent pas moins que cet art du dialogue et de la joute, de l’illusion oratoire, que les rhétoriciens médiévaux donneront comme synonyme de l’ironie.

De là, la moquerie, la dérision, au sens ludique que conservent l’histrion, le ludion, ou l’illusionniste qui esquive la naïveté du spectateur, dont il élude la question par une autre question, en s’escamotant dans la malice silencieuse.

Faire allusion, c’est effleurer comme en jouant, badiner. Donner une légèreté aux choses graves, en interlude, et le jeu et la fuite se retrouvent conjoints dans le prélude qui, en musique, ne chemine pas sans sa fugue. Étonnant attelage, plan annoncé et poudre d’escampette ! On effleure un thème par allusion sans appesantissement.

Mais la tromperie n’est jamais loin, comme en témoigne la collusion, qui chez les Romains stigmatisait la connivence préalable de deux avocats qui cherchent à tromper un tiers, ou celle de deux gladiateurs pour fausser l’issue d’un combat. Leur lâcheté apparente leur épargnait peut-être la mort immédiate, mais dans la splendeur meurtrière du sang ritualisé, comment échapperaient-ils à la grogne d’un public frustré de sa ration de violence annoncée ? Si de tels spectacles ont disparu avec la société romaine qui en était si friande, nos sociétés contemporaines ont-elles renoncé à ces mises à mort médiatiques ? Voire…

Paradoxe du symbole, il est essentiellement une allusion, par lui on fait affleurer des significations inattendues, des métaphores qui parlent différemment à l’imaginaire de chacun. Le symbole met en lumière tout en plongeant dans l’obscur de l’intime. C’est bien d’un « jeu maçonnique » qu’il s’agit, mais fait-il pour autant échapper à l’illusion ?

Faire illusion, chacun d’entre nous le tente, dans un pas-de-deux de séduction face à la Vie, de fascination face à la Mort. Le propos annoncé est de laisser ses métaux à la porte, certes. Opinions, présupposés, préjugés, défauts préjudiciables au progrès de soi, le puits est sans fond. Mais résiste-t-on au plaisir perfide des mots, de l’apparat des décors, de la mise en scène des rituels ? Tout concourt à l’illusion d’un espace inédit où les enjeux se théâtralisent. Se confortent… ?

Être sans illusions, la vilaine affaire, comme si on pouvait se garder de jouer avec soi-même, avec l’Autre ? S’esquiver de soi ? Tour de passe-passe avec sa propre vie, trucage dont on n’est pas dupe.

Contre les tentations de la désillusion, l’ironie est la meilleure parade, le jeu n’est jamais loin. D’ailleurs, comment prétendre qu’on les a toutes perdues ? Voilà bien l’illusion suprême.

AMOUR(S)

Pas d’étymologie savante pour ce mot qui ressortit à la sphère de l’affect.

En latin, le mot est expressif, probablement onomatopéique, né des borborygmes du tout jeune enfant, *mamma, étendu au champ du sentiment primordial. Ami, amant, amateur, ennemi. Dans une relation amicale pleine d’aménité ou entachée d’inimitié. Comment échapper aux pièges de l’aimable ?

Pour l’anecdote, par l’expression « se frotter à l’amadou » tirée du jargon des gueux médiévaux, Rabelais épingle les Francs-Mitoux, qui se frottent le visage d’une décoction d’amadou, afin de se donner le teint jaunâtre et ainsi susciter la pitié. Pas de pitié non plus pour les Malingreux qui font de même avec une mixture de lait, de sang et de farine pour simuler de faux ulcères.

Amour, désamour, les diverses cultures ont de tout temps entretenu un rapport langagier singulier avec le sentiment amoureux. Tels les Japonais qui, jusqu’au début du XXe siècle, n’avaient aucun mot dans leur langue pour le désigner. N’y aurait-il eu aucune chute possible en ce domaine ?

Le dessinateur Sempé se demande judicieusement si l’expression « sincère amitié » est un oxymore ou un pléonasme… L’extrapolation en serait-elle pertinente, en Franc-Maçonnerie, à la formule si récurrente « amour fraternel » ?

Certes, les Colonnes résonnent souvent de la glose sur les trois formes d’amour, Éros, Philia, Agapè.

Éros, avec sa charge de désir physique. Les temples en frémissent encore dans la mixité controversée…

Serait-ce alors Philia, moins sensitive, plus propre à l’amitié et au partage ?

Les Francs-Maçons se réfugient plus volontiers dans l’Agapè, plus maîtrisée et moins dangereuse. Mais cette pureté absolue laisse songeur sur l’effectivité d’une vertu si fragile. À mettre sans doute au chapitre des utopies en actes des Francs-Maçons… sans garantie de sainteté humaine.

ANGE

Le mot est strictement grec, peut-être d’origine orientale. *aggelos, c’est le messager, le porteur de nouvelles, bonnes ou mauvaises.

Le vocable, en se cantonnant à la sphère chrétienne, est connoté laudativement. Les évangiles y ont contribué, en tant qu’« heureux » messages. D’anges en archanges, les paroles sacrées ont fait dans l’angélisme, les monastères ont sonné leurs trois angélus quotidiens de pause et de repos. Les angelots roses et dodus de la peinture raphaélite ont épié les scènes bibliques de leurs regards mutins.

Les ratiocinations, au cours des tenues maçonniques, à propos de la mixité et de ses dangers et avatars, s’enferrent trop souvent dans la querelle sur le sexe des anges, comme si on pouvait parler des sens, si sollicités dans les diverses étapes du rituel, autrement qu’avec les corps solidement incarnés qui composent l’assistance.

La Maçonnerie se doit d’être un lieu et un temps de cohésion entre corps et esprit, même et surtout si la menace symbolique s’exprime, au cours du rituel, en termes de violence faite aux corps. Un rappel réitéré et utile à cette cohérence essentielle.

Ne devrait-on pas voir dans la part des anges davantage qu’une évaporation de distillation ?

Qu’est-ce qui s’évapore sur les Colonnes quand la parole, qui devrait circuler, laisse passer un envol d’anges bien silencieux ? Pourquoi la distillation s’avère-t-elle si malaisée, quand la confusion exagérée des propos les rend à ce point ésotériques que même les faiseuses d’anges, au-delà de leur fâcheuse réputation, ne parviennent pas à en assurer la maïeutique ?

ASTRE – ÉTOILE

Le monde profane, dès la conscience de l’enfant, fourmille d’étoiles, fixes ou filantes, de planètes, d’objets volants identifiés ou non. Sous une voûte céleste, source infinie de rêves et d’imaginaire en expansion.

L’astre est indo-européen, *STER-, sans ambiguïté particulière, tant est consubstantielle à l’humain, quelle qu’en soit l’époque, la fascination stellaire qu’exerce sur lui le spectacle du ciel, où sont censés se dérouler les grands drames divins, fauteurs d’amour et de guerre, de quotidien perturbé.

Dans la langue médiévale, le malotru conserve manifestement le lien étymologique. Il est celui qui est né sous un mauvais astre, donc misérable, chétif, contrefait. A la difformité physique s’ajoutera bientôt la dépréciation morale, le malotru ne peut être que grossier et vulgaire, un goujat, un rustre, un mufle.

Même si les Latins eux-mêmes en avaient déjà perdu le rapprochement, le désastre ne s’est pas éloigné de l’idée de malheur, comme si être privé d’astre induisait le malheur qui tombe. Mallarmé y a recours poétique dans Tombeau d’Edgar Poe « Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur ».

Quiconque, scientifique ou devin, astronome ou astrologue, s’intéresse aux astres, tente de rechercher de nouveaux liens entre espace et temps, des corrélations entre le mouvement des corps célestes et l’expérience humaine. Ainsi parle Zoroastre alias Zarathoustra. Une vraie star.

Le temple maçonnique n’échappe pas à cette évidence. Les deux luminaires, Soleil et Lune, y cohabitent dans une simultanéité symbolique, la Voûte étoilée observe, tutélaire, les questionnements, silencieux ou loquaces. L’Étoile Flamboyante guide les pas curieux du Compagnon, les Rois Mages cheminent lentement.

La Maçonnerie compose une grande astrologie au sens propre. L’oxymore y fleurit comme chez Nerval « Et mon luth constellé porte le Soleil noir de la Mélancolie »

AUTHENTIQUE

Le vocable, d’abord adjectif, authentique, est strictement grec, formé de *auto-, soi-même, et de la racine de l’être *sen-*hen.

La tautologie, autrement dit le pléonasme, est la répétition (inutile) du même, descendre en bas, monter en haut, sortir dehors, etc.

L’autisme condamne celui qui en est atteint à vivre replié sur lui-même. Soit dit en passant, le mot est très à la mode dans une société où tout un chacun vit en troupeau ou dans le repliement de sa communication permanente…

Est désigné comme authentique, en grec, celui qui agit par lui-même, l’auteur d’un acte, le responsable souvent d’un meurtre. Le mot n’est pas toujours favorable contrairement à son acception actuelle, où on l’associe au beau et au juste, à la noblesse des intentions.

Au point de faire de l’authenticité le garant de la vérité et de la pureté. Voire un synonyme de la sincérité par laquelle on met en œuvre un engagement loyal.

Mais n’y aurait-il pas paradoxe à mettre sur le même plan la pureté des intentions et la nécessaire lucidité qui assortit la conscience de sa propre fragilité ?

L’authenticité, qui est revendication à sa propre singularité, n’induit-elle pas le caractère injustifiable de ses actes, au nom de la fidélité qu’on se doit à soi-même, à ce qu’on perçoit comme une vérité personnelle ? Une individualité revendiquée en butte à la modification que le contact, la cohabitation, la promiscuité avec autrui mettent forcément à mal ? Vérité singulière ou vérité collective, au singulier comme au pluriel ?

Comment échapperait-on à la complaisance à son propre égard ? « Ce n’est pas ma faute », répète en anaphore le Valmont des Liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos. « Je suis ce que je suis », dit le rituel.

Paradoxe signifiant de la méthode maçonnique, en ce qu’elle amène l’initié à se poser, dans la complexité de toutes ses acceptions, la question de son authenticité, donc de sa singularité revisitée au filtre de la cohabitation fraternelle. Jusqu’à quel point cette authenticité essentielle en est-elle menacée ? La réponse est difficile, sauf à interpréter cette authenticité comme une conciliation avec l’autre qui permet la réconciliation avec soi-même, avec son corps et son aptitude à la réflexion, non pour en inférer un bouleversement, mais pour y trouver le creuset d’une nouvelle disposition de soi, avec les mêmes matériaux mais sous un éclairage et dans une cohérence autres. En partant de ce qu’on croyait être sa vérité première et authentique pour parvenir à une authenticité sous d’autres angles et nuances.

Une véritable réflexion au sens optique du terme, une image diffractée et recomposée.

L’authenticité n’est donc pas un état, mais un cheminement, une mise en œuvre, une volonté et une action.

C’est ce que permet, peut-être, la méthode maçonnique. Partir de soi pour revenir à soi. Toujours même et si différent.

AUTORITÉ

Autorité, que de crimes commis en ton nom ! Souvent confondue avec sa face sombre, qui est l’autoritarisme. Exercer l’autorité apparaît immanquablement comme une atteinte portée à la liberté de l’individu, une sorte d’amendement personnel que chacun s’empresse de brandir.

L’étymologie est pourtant riche d’une signification première.

L’indo-européen *AUG-*AWEG exprime l’idée de « faire croître ». Le sanskrit, le grec, le latin et les langues romanes et germaniques ont sans exception repris cette notion.

Le latin *augere exprime toute augmentation comme l’acte créateur qui fait surgir quelque chose d’un milieu nourricier, un acte qui émane de forces divines ou naturelles, non des hommes. Produire de l’existence, faire surgir les plantes, donc accroître. Tel l’augure qui, en authentifiant le sacrifice, donne les présages qui assurent et inaugurent l’accroissement d’une entreprise, le magistrat qui valide le témoignage, l’empereur Auguste parce qu’il est garant de la prospérité civile, comme le mois d’août qui lui est dédié.

En cela, la parole d’autorité, en déterminant un changement dans le monde, est créatrice, elle porte secours ou se pose en renfort, auxiliaire.

Faire autorité, c’est aussi octroyer, donner les moyens d’une action, qui selon qu’elle sera de bon ou mauvais augure permettra le bonheur ou le malheur de son issue.

Intéressante fraternité étymologique entre l’autorité et le bonheur, non ? On croirait presque entendre les discours maçonniques…

Une salve de questions déferle aussitôt.

Y a-t-il un chef en Maçonnerie ? Quelle en serait l’autorité ? Comment s’exerce-t-elle ?

Si l’autorité conditionne l’obéissance, dans ce cas, qui obéirait ? S’agirait-il de s’incliner ? Devant qui et au nom de quoi ?

Et à qui déléguer ce don de sa propre liberté ? La liberté de chacun pourrait-elle féconder l’autorité en l’autorisant à se déployer ?

C’est ce qui pose les premiers termes du paradoxe, fondement originel et original de la Franc-Maçonnerie. L’autorité permet ce qu’elle empêche, elle autorise par cela-même qu’elle interdit. L’ordre acceptable commence avec l’interdit reconnu. Changer d’interdits, c’est changer d’autorité. Quels interdits et comment les fonder, voire les modifier ?

Dès son entrée dans la grande inconnue du cheminement initiatique, par le rituel auquel il se plie, chacun de nous accepte, reçoit, requiert même l’autorité, parce que nous percevons que les clefs qu’elle va nous offrir sont celles qui nous lient, nous relient, nous obligent. En somme, à la fois la porte et la clef, plutôt les clefs, qui donnent accès à une autre dimension de soi.

L’autorité nous oblige, au sens premier de lien, parce qu’elle nous aide à croître, comme un tuteur. Mais cet accroissement suppose la reconnaissance des normes, et leur acceptation. Sans autorité, pas d’action ; devant elle, pas d’inaction.

En d’autres termes, il s’agit du rituel, de ses règles, de la compréhension de son utilité, de la richesse exponentielle des symboles et de leur extrapolation à notre regard sur ce qui nous entoure et à notre volonté de peser, à la mesure de nos propres moyens, sur l’ordre du monde, sur son rééquilibrage, sur son harmonie.

Ainsi nous percevons que l’autorité n’est pas une donnée de nature, figée dans un état ou un présupposé, mais qu’elle s’inscrit dans une construction, une légitimation, un devenir permanents, fondamentalement dans la relation à l’autre. Et, en cela, elle est semence, levain, ferment d’augmentation. Elle inaugure un autre mode de relation, une conscience de la condition humaine qui amène à la responsabilité, à répondre au questionnement du monde. Non pertinent, et surtout stérilisant, serait de penser l’autorité comme une préséance, une « précédance » par un néologisme signifiant. Plus clairement encore, ce n’est pas parce qu’on est plus âgé, avancé dans le grade, un senior en somme, que l’autorité va de soi, qu’elle est un acquis définitif et intangible. Jusqu’à se prendre pour un chef. Celui qui achève aux deux sens du mot, celui qui mène à bien, qui donne un cap, mais qui court le risque d’y perdre la tête !

La Franc-Maçonnerie, dans ce qui est, ou devrait être, sa grande sagesse, fait éviter cet écueil en cela qu’elle apprend la saine humilité. On retrouve, après les sommets de l’Orient et la griserie d’un non-pouvoir dans un non-lieu, – faut-il le rappeler ? –, le clair-obscur d’autres places. On descend de charge, on rejoint les Colonnes, on retrouve la Terre, ce premier élément de notre initiation. Est-ce pour autant un abaissement ? Certes non. Parce que, en chaque acte et parole de la vie initiatique, il y a une augmentation, de salaire, de grade, de fonction, et surtout une augmentation de soi-même, de la conscience qu’on a du monde et des autres. Conscience de l’Autre, de la relation difficile et enrichissante à cet Autre qui dérange, qui empêche de se ranger, de se statufier, de se fossiliser. Ni hauteur ni bassesse, chaque augmentation, chaque élévation trouve sa corrélation dans la sensation vivifiante que le chemin à parcourir est encore plus long que celui qui vient d’être parcouru.

Chacun d’entre nous est son propre Sisyphe, taillant et roulant sa pierre et, avec Albert Camus, un « Sisyphe heureux. »

L’autorité est flux et reflux dans la vague des questions, marée de ressassement qui n’est ni immobilité des rôles ni hiérarchie enkystée, mais la construction patiente et constamment novatrice d’une intelligence réciproque. L’héritage devient intelligent, sa transmission s’effectue, au sens propre, dans le « choix entre », *inter-legere.

L’autorité maçonnique ainsi conçue ouvre, à chaque croisée des chemins, la dichotomie socratique nécessaire à l’accroissement de chacun, non dans la solitude anxieuse du coureur de fond face à l’aiguillage, mais dans une conscience dynamique et un choix d’harmonie intime que favorise le travail commun en miroir de soi et des autres.

Cette autorité maçonnique, surtout pas définie, ouvre le champ de tous les possibles, elle autorise chacun, quel que soit son grade, à exercer son pouvoir sur lui-même, sans s’inscrire dans une notion frelatée et profane de hiérarchie. Il ne saurait y avoir ni commandement ni prêtre.

L’autorité scelle la trilogie. Sagesse du Maçon qui sait, très socratiquement, qu’il ne sait rien. Force qu’il perçoit et à laquelle il contribue désormais dans la solidarité, donc la solidité, du Temple. Beauté en accroissement, non comme la réponse figée aux canons d’une quelconque mode, même maçonnique, mais la beauté comme harmonie d’un continuel ajustement en devenir. Beauté surtout de la relation à double sens. Beauté de l’Apprenti qui requiert l’épaule du Maître qui fait appel en retour à la jeunesse renouvelée de son regard pour éviter l’ankylose blasée de l’expérience, beauté du Compagnon qui voudrait partager son voyage, beauté du Maître qui perçoit le risque de la condescendance, d’un regard porté vers le bas.

C’est bien de grandir qu’il s’agit, parce qu’on se nourrit de l’expérience de l’Autre, en démontrant la vanité, au sens de vide, et l’inutilité d’un héritage figé, voire momifié. Et il n’est pas question de contester l’indispensable rigueur d’un rituel et la nécessaire transmission d’une tradition. On est ici dans la transversalité et la réciprocité, conditions inéluctables du cheminement côte-à-côte. Il n’y a pas celui qui sait, ou croit savoir, et un autre qui ouvrirait la bouche pour gober la becquée. Il y a l’un et l’autre qui savent qu’ils ne savent pas, dans des perspectives différentes, et qui ont conscience que chacun cultivera différemment et conjointement son propre jardin, pour la plus belle floraison de tous.

Verticalité du Fil à plomb, oui, mais à l’intérieur de soi. Non dans une relation hiérarchique.

Autorité à risque évidemment.

Si l’on ne voit dans l’autorité que le droit à pouvoir commander donc à être obéi, on se fourvoie complètement, parce qu’on la confond avec l’autoritarisme, parce qu’on ne perçoit pas que sa légitimité s’assoit non sur un rapport de forces, même douces en apparence, mais sur un rapport de compétence. Et la compétence, c’est étymologiquement ce qu’on cherche à atteindre ensemble. Eh oui, toujours le partage !

L’autorité, en cela, n’est pas un principe – même si on parle de principe d’autorité –, mais une valeur avec toute la diversité mouvante qu’elle induit. Non une qualité intrinsèque, mais une reconnaissance momentanée et fluctuante selon les circonstances.

L’autorité en Maçonnerie ? Une égalité absolue, une liberté en accroissement, dans une loi librement consentie. Le ciment de la fraternité.

BIEN – BON – BEAU – BIENFAIT – BIENFAISANCE

La racine indo-européenne *DWENOS est assez obscure, sa signification sans équivoque, « bon ».