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La publication par John Locke de son célèbre Essay Concerning Human Understanding (1690) puis de Some Toughts Concerning Education (1694) a marqué un véritable tournant dans le discours européen sur l’éducation.
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Seitenzahl: 807
Veröffentlichungsjahr: 2021
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ÉTUDES SUR LE XVIIIe SIÈCLE Revue fondée par Roland Mortier et Hervé Hasquin Directeurs Valérie André et Brigitte D’Hainaut-Zveny Comité éditorial Bruno Bernard, Claude Bruneel (Université catholique de Louvain), Carlo Capra (Università degli studi, Milan), David Charlton (Royal Holloway College, Londres), Manuel Couvreur, Nicolas Cronk (Voltaire Foundation, University of Oxford), Michèle Galand, Jan Herman (Katholieke Universiteit Leuven), Michel Jangoux, Huguette Krief (Université de Provence, Aix-en-Provence), Christophe Loir, Fabrice Preyat, Daniel Rabreau (Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne), Daniel Roche (Collège de France) et Renate Zedinger (Universität Wien).GROUPE D’ÉTUDE DU XVIIIe SIÈCLE Écrire à : Valérie André : [email protected] Brigitte D’Hainaut-Zveny : [email protected] ou à l’adresse suivante : Groupe d’étude du XVIIIe siècle Université libre de Bruxelles (CP 175/01) Avenue F.D. Roosevelt 50 B – 1050 Bruxelles
Discours sur l’éducation au XVIIIe siècle
Pédagogie et utopies pédagogiques
Éditions de l’Université de Bruxelles
Dans la même collection
3.Les préoccupations économiques et sociales des philosophes, littérateurs et artistes au XVIIIe siècle, 1976
4.Bruxelles au XVIIIe siècle, 1977
7.L’Europe et les révolutions (1770-1800), 1980
9.La noblesse belge au XVIIIe siècle, 1982
11.Idéologies de la noblesse, 1984
12.Une famille noble de hauts fonctionnaires : les Neny, 1985
14.Le livre à Liège et à Bruxelles au XVIIIe siècle, 1987
15.Unité et diversité de l’empire des Habsbourg à la fin du XVIIIe siècle, 1988
16.Deux aspects contestés de la politique révolutionnaire en Belgique : langue et culte, 1989
17.Fêtes et musiques révolutionnaires : Grétry et Gossec, 1990
18.Rocaille. Rococo, 1991
19.Musiques et spectacles à Bruxelles au XVIIIe siècle, 1992
20.Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens (1744-1780), Michèle Galand, 1993
21.Patrice-François de Neny (1716-1784). Portrait d’un homme d’État, Bruno Bernard, 1993
22.Retour au XVIIIe siècle, 1995
23.Autour du père Castel et du clavecin oculaire, 1995
24.Jean-François Vonck (1743-1792), 1996
25.Parcs, jardins et forêts au XVIIIe siècle, 1997
26.Topographie du plaisir sous la Régence, 1998
27.La haute administration dans les Pays-Bas autrichiens, 1999
28.Portraits de femmes, 2000
29.Gestion et entretien des bâtiments royaux dans les Pays-Bas autrichiens (1715-1794). Le Bureau des ouvrages de la Cour, Kim Bethume, 2001
30.La diplomatie belgo-liégeoise à l’épreuve. Étude sur les relations entre les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège au XVIIIe siècle, Olivier Vanderhaegen, 2003
31.La duchesse du Maine (1676-1753). Une mécène à la croisée des arts et des siècles, 2003
32.Bruxellois à Vienne. Viennois à Bruxelles, 2004
33.Les théâtres de société au XVIIIe siècle, 2005
34.Le XVIIIe, un siècle de décadence ?, 2006
35.Espaces et parcours dans la ville. Bruxelles au XVIIIe siècle, 2007
36.Lombardie et Pays-Bas autrichiens. Regards croisés sur les Habsbourg et leurs réformes au XVIIIe siècle, 2008
37.Formes et figures du goût chinois dans les anciens Pays-Bas, 2009
38.Portés par l’air du temps : les voyages du capitaine Baudin, 2010
39.La promenade au tournant des XVIIIe et XIXe siècles (Belgique – France – Angleterre), 2011
40.Jean-Jacques Rousseau (1712-2012). Matériaux pour un renouveau critique, 2013
41.Marie-Adélaïde de Savoie (1685-1712). Duchesse de Bourgogne, enfant terrible de Versailles, 2014
42.Écrire les sciences, 2015
43.Corrélations : les objets du décor au siècle des Lumières, 2015
44.Femmes des anti-lumières, femmes apologistes, 2016
45.Cinquante nuances de rose. Les affinités électives du prince de Ligne, 2018
46.Destouches et la vie théâtrale, 2018
Hors série
1.La tolérance civile, édité par Roland Crahay, 1982
2.Les origines françaises de l’antimaçonnisme, Jacques Lemaire, 1985
3.L’homme des Lumières et la découverte de l’Autre, édité par Daniel Droixhe et Pol-P. Gossiaux, 1985
4.Morale et vertu, édité par Henri Plard, 1986
5.Emmanuel de Croÿ (1718-1784). Itinéraire intellectuel et réussite nobiliaire au siècle des Lumières, Marie-Pierre Dion, 1987
6.La Révolution liégeoise de 1789 vue par les historiens belges (de 1805 à nos jours), Philippe Raxhon, 1989
7.Les savants et la politique à la fin du XVIIIe siècle, édité par Gisèle Van de Vyver et Jacques Reisse, 1990
8.La sécularisation des oeuvres d’art dans le Brabant (1773-1842). La création du musée de Bruxelles, Christophe Loir, 1998
9.Vie quotidienne des couvents féminins de Bruxelles au siècle des Lumières (1754-1787), Marc Libert, 1999
10.’émergence des beaux-arts en Belgique : institutions, artistes, public et patrimoine (1773-1835), Christophe Loir, 2004
11.oltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution française (1789-1799), Ling-Ling Sheu, 2005
12.opulation, commerce et religion au siècle des Lumières, Hervé Hasquin, 2008
Des volumes des Études sur le XVIIIe siècle sont accessibles en ligne (www.editions-ulb.be).
Illustration de couverture Gravure [Joseph Wagner ?], extraite de la figure 30, intitulée : “Die Erziehung/ Educatio/L’éducation/D’educazione”, in [Johann Peter Voit et.al.], Schauplatz der Natur und der Künste in vier Sprachen, deutsch, Lateinisch, französisch, und italienisch. Zehnter Jarhrgang […] / Spectacle de la nature et des arts en quatre langues, savoir allemand, latin, français et italien. Dixième recueil annuel […], Vienne, Joseph Lorenz von Kurzböck, 1783, non paginé.ISBN 978-2-8004-1695-3eISBN 978-2-8004-1716-3ISSN 0772-1358 D/2021/0171/3 © 2019 by Éditions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 26 - 1000 Bruxelles (Belgique)[email protected] Publié avec l’aide financière du Fonds de la recherche scientifique – FNRS
À propos du livre
La publication par John Locke de son célèbre Essay Concerning Human Understanding (1690) puis de Some Thoughts Concerning Education (1694) a marqué un véritable tournant dans le discours européen sur l’éducation. Ces deux ouvrages consacrent la défaite défi nitive de l’innéisme cartésien et leibnizien au profi t d’un empirisme pédagogique qui fait de l’esprit de l’enfant une tabula rasa que les pédagogues auront pour tâche d’alimenter. Plus tard, en proposant, dans Émile, ou de l’éducation (1762), une éducation plus proche de « la Nature », Jean-Jacques Rousseau a posé un autre jalon majeur au sein du discours éducatif et a fait de nombreux disciples, tant professionnels qu’amateurs. Malgré cela, on le verra, le discours utilitariste d’adaptation de l’individu à la société a néanmoins continué à avoir, tout au long du siècle, de nombreux adeptes, notamment au sein des milieux bourgeois. C’est essentiellement au sein de ce cadre théorique contrasté que se développent les essais ici réunis. Du traité général d’éducation au simple journal tenu par un père à propos de l’éducation de son rejeton et de la vie de collège au préceptorat princier, ce sont les aspects théoriques et pratiques essentiels de l’éducation au XVIIIe siècle qui sont successivement évoqués.
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Table des matières
Liste des abréviations
In memoriam Christophe Paillard (1967-2019)
Préface
□ Bruno BERNARD et Shipé GURI
PREMIÈRE PARTIEDe l’idéal à la pratique
Éducation, révolutions et utopies au XVIIIe siècle
□ Arianne BAGGERMAN et Rudolf DEKKER
Ecrits éducatifs du for privé et projets paternels en Suisse romande à la fin du XVIIIe siècle
□ Sylvie MORET PETRINI
Le périodique littéraire du XVIIIe siècle : « Un art difficile de former les hommes »
□ Suzanne DUMOUCHEL
DEUXIÈME PARTIEPédagogues et institutions
Éducation à la bienfaisance et progrès de l’humanité : le réformisme de l’abbé de Saint-Pierre
□ Federico BONZI
Émile ou de l’éducation, traité ou roman ou rêverie ?
□ Michel TERMOLLE
L’éducation de l’homme « exceptionnellement » ordinaire. Rêve difficile et ambigu chez J.-J. Rousseau
□ Nozomi ORIKATA
Un pédagogue des Lumières oublié : Pierre Villaume, huguenot berlinois (1746-1825)
□ Viviane ROSEN-PREST
Les Lessons for Children (1778-1779) d’Anna Laetitia Barbauld
□ Bruno BERNARD
« Former le cœur et les manières des jeunes gens ». Rêves et réalités de l’éducation morale dans les pensionnats royaux des Pays-Bas autrichiens (1777-1789)
□ Dirk LEYDER
TROISIÈME PARTIEL’éducation des élites
Le nouveau projet éducatif de Condillac dans son Cours pour l’instruction du Prince de Parme, notamment le rôle pédagogique et politique de l’Histoire
□ Rita FANARI
« C’est un grand génie qui ira loin ». La formation du comte Jean Louis Joseph de Cobenzl (1753-1809), diplomate au service des Habsbourg d’Autriche
□ Dirk LEYDER
L’éducation idéale d’un tsar. Catherine II, Frédéric-César de La Harpe et la bibliothèque d’étude d’Alexandre Ier
□ Irina ZAYTSEVA et Christophe PAILLARD
L’empire d’une gouvernante : Madame de Genlis au service de la maison d’Orléans
□ Dominique JULIA
Index des noms de lieux
Index des noms de personnes
Index des mots-clés
Personalia
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Liste des abréviations
AGR : Archives générales du Royaume, Bruxelles
ALB : William MCCARTHY, Anna Letitia Barbauld. Voice of the Enlightenment, Baltimore, The John Hopkins University Press, 2008
CC : Ralph Alexander LEIGH (éd.), Correspondance complète de Jean-Jacques Rousseau, Genève-Oxford, Voltaire Foundation, 1965-1998, 52 vol.
CGG : Fonds du Conseil de gouvernement général, Archives générales du Royaume, Bruxelles
CJ : Fonds du Comité jésuitique, Archives générales du Royaume, Bruxelles
CRE : Fonds de la Commission royale des études, Archives générales du Royaume, Bruxelles
CSP : Charles-Irénée CASTEL DE SAINT-PIERRE (1658-1743)
OC : Étienne BONNOT DE CONDILLAC, Œuvres de Condillac, revues, corrigées par l’Auteur, imprimées sur ses manuscrits autographiques et augmentés de La langue des calculs, ouvrage posthume, Paris, Charles Houel, 1798, 23 vol.
OCR : Bernard GAGNEBIN et Marcel Raymond (éds), Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Gallimard, 1959-1995, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 5 vol.
Pologne : Jean-Jacques ROUSSEAU, Considérations sur le gouvernement de Pologne et sa réformation projetée, manuscrit, 1772 ; première édition imprimée in Collection complète des œuvres de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, Genève, [Société typographique de Genève], 1782, t. 2, p. 253-441
PUF : Presses universitaires de France, Paris
RGIA : Rossijskij gosudartsvennyj istoričeskij arhiv (Archives historiques russes d’État), Saint-Pétersbourg
ROPBA : Recueil des anciennes ordonnances de la Belgique. Ordonnances des Pays-Bas autrichiens 1700-1794, Bruxelles, 1860-1942, 15 vol. ← 7 | 8 →
SEG : Fonds de la Secrétairerie d’État et de Guerre, Archives générales du Royaume, Bruxelles
SFDG : Sophie-Félicité DU CREST, comtesse DE GENLIS (1746-1830)
SRIO : Sbornik Imperatorskogo Russkogo Istoričeskogo Obŝestva (Recueil de la Société impériale d’histoire de Russie), Saint-Pétersbourg
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In memoriam Christophe Paillard (1967-2019)
C’est avec stupeur et une grande tristesse que nous avons successivement appris l’entrée aux urgences, puis le décès, à Lyon, le 23 mai 2019, de notre si sympathique collègue. Que son épouse, et co-auteure dans ce volume, Irina Zaytseva, reçoive l’expression de nos très sincères pensées amicales.
Voltairiste enthousiaste – il était natif et habitant de Ferney-Voltaire ! –, Christophe Paillard, qui était agrégé de philosophie, s’est surtout fait un nom par les éditions critiques auxquelles il a contribué au sein des Œuvres complètes de Voltaire éditées par la Voltaire Foundation à l’Université d’Oxford, mais aussi grâce à ses publications relatives au plus célèbre des secrétaires de Voltaire, Jean-Louis Wagnière, dont il était devenu le meilleur connaisseur.
Auteur prolifique, comme on le verra ci-dessous, il s’était également récemment intéressé, avec Irina Zaytseva, à Frédéric-César de La Harpe et venait de publier, en 2019, une réédition augmentée de son beau guide Voltaire en son château de Ferney (Paris, Centre des monuments nationaux, Éditions du Patrimoine).
Publications (2002-2018)
Ouvrages
– Jean-Louis Wagnière ou les deux morts de Voltaire, présentation et notes de Christophe PAILLARD, préface de Michel DELON, Saint-Malo, Éditions Cristel, 2005 (Institut et Musée Voltaire, Genève, collection Voltairiana, no 1), 460 p. ← 9 | 10 →
– Jean-Louis Wagnière, secrétaire de Voltaire. Lettres et documents, SVEC, 2008, t. 12, Oxford, Voltaire Foundation, 2008, 416 p.
– Voltaire en son château de Ferney, Paris, Centre des monuments nationaux, Éditions du Patrimoine, 2010, 64 p., et la réimpression de 2019, considérablement augmentée, mise à jour après la restauration du château.
– (avec Nicholas CRONK, Olivier FERRET, François JACOB et Christiane MERVAUD), Voltaire. Un jeu de lettres. 1723-1778, Orléans, Éditions Paradigme, 2011, 448 p.
Éditions critiques
– (avec Bertram SCHWARZBACH), Voltaire, article « Aristote » des Questions sur l’Encyclopédie, œuvres complètes de Voltaire [OCV], Voltaire, Oxford Foundation, 2008, t. 39, p. 1-17.
– (avec Stéphane PUJOL), article « Cartésianisme » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, Voltaire, Oxford Foundation, 2008, t. 39, p. 508-517.
– Voltaire, Dialogues d’Evhémère, OCV, t. 80C, Oxford, Voltaire Foundation, 2009, p. 77-274.
– Voltaire, articles « Conscience », « Conseiller ou juge », « Curé de campagne », « Démocratie », « Destin » et « Éducation » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, t. 40, Oxford, Voltaire Foundation, 2009, p. 190-198, 199-201, 331-341, 367-375, 400-405 et 620-625.
– (avec François BESSIRE), Voltaire, articles « Chien », « Cirus », « Confession », « David », « Druides », Économie de paroles » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, t. 40, Oxford, Voltaire Foundation, 2010, p. 54-58, 112-119, 162-178, 348-353, 585-588 et 608-616.
– Voltaire, articles « Espace », « Éternité », « Extrême », « Feu », « Filosofe, ou Philosophe », « De la fin du monde », « Fonte » et « Force en physique » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, t. 41, Oxford, Voltaire Foundation, 2010, p. 236-239, 265-272, 305-309, 385-389, 425-436, 437-443, 471-481 et 482-487.
– Voltaire, De la chimère du souverain bien, OCV, Oxford, Voltaire Foundation, 2010, p. 219-241.
– (avec Roland MORTIER), L’A. B. C., OCV, t. 65A, Oxford, Voltaire Foundation, 2011, p. 169-348.
– Voltaire, articles « Gouvernement » (avec la collaboration de Christiane MERVAUD), « Humilité », « Idée », « Incubes », « Infini » et « Instinct » des Questions sur ← 10 | 11 → l’Encyclopédie, OCV, t. 42A, Oxford, Voltaire Foundation, 2011, p. 113-139, 294-297, 406-410, 411-418 et 445-447.
– Voltaire, articles « Loi naturelle », « Maladie, médecine », « Mariage », « Métaphysique », « Mouvement », « Ordination », « Population » et « Prétentions » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, t. 42B, Oxford, Voltaire Foundation, 2012, p. 68-72, 131-136, 137-147, 218-220, 271-276, 332-334, 455-468 et 483-487.
– Voltaire, Éloge de l’hypocrisie, OCV, t. 60C, Oxford, Voltaire Foundation, 2013, p. 265-283.
– Voltaire, articles « Puissance, toute-puissance », « Roi », « Scandale », « Sicle », « Soldat », « Vérité », « Vertu » et « Vie » des Questions sur l’Encyclopédie, OCV, t. 43, Oxford, Voltaire Foundation, 2013, p. 37-45, 163-169, 234-241, 272-275, 276-277, 442-447, 465-468 et 474-478.
– Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (IX). Textes annexes. Fragments sur l’histoire générale, « “Notes et remarques” de Wagnière sur l’édition de Kehl de l’Essai sur les mœurs », OCV, t. 27, Oxford, Voltaire Foundation, 2016, p. 405-422.
Articles
– Dictionnaire des miracles et de l’extraordinaire chrétiens, sous la direction de Patrick SBALCHIERO, Paris, Fayard, 2002, 882 p. : notices « Benedicti (Jean) », « Freud (Sigmund) », « Irrationnel », « Kant (Emmanuel) », « Leguay de Prémontval (André-Pierre) », « Leibniz », « Rousseau (Jean-Jacques) ».
– « Sensibilité et insensibilité chez Diderot. L’esthétique de la manipulation dans le Paradoxe sur le comédien », in Visione percezione e cognizione nelle’età dell’illuminismo, Filosofia. Estetica. Materialismo, éd. par Massimo MODICA, Paolo QUINTILI et Claudia STANCATI, Naples, Bibliopolis, 2005, p. 243-269.
– « Adieu Ferney. Jean-Louis Wagnière et les deux morts de Voltaire », La Gazette des Délices, 4, 4 octobre 2005, en ligne.
– « Du copiste au secrétaire. Jean-Louis Wagnière éditeur de Voltaire ? », Cahiers Voltaire, 4, 2005, p. 125-137.
– (avec Christiane MERVAUD), « Le supplice de Tantale. Decroix et l’inventaire des ouvrages marginés de Voltaire à Saint-Pétersbourg », SVEC, 2006, t. 6, Oxford, Voltaire Foundation, 2006, p. 405-433.
– « Ingérence censoriale et imbroglio éditorial. La censure de la correspondance de Voltaire dans les éditions in-8 o et in-12o de Kehl », Revue Voltaire, 7, 2007, p. 275-309. ← 11 | 12 →
– « De la plume de Voltaire aux presses des Cramer. Le problème de l’auto-annotation », Revue Voltaire, 7, 2007, p. 341-355.
– (avec Christiane MERVAUD), « Quelques lettres autour du théâtre de Voltaire », Revue Voltaire, 7, 2007, p. 313-339.
– « Tott au pays de Toth. L’Égypte dans la pensée stratégique française à l’aube de la Révolution », Orages. Littérature et culture 1760-1830, no 6, mars 2007, dossier « L’Égypte des Lumières », p. 127-139.
– « C’est Voltaire qu’on assassine ! », La Gazette des Délices, 14, avril 2007, en ligne. – « De la “bibliothèque patriarcale” à la “bibliothèque impériale” – Grimm, Wagnière, Mme Denis et l’acquisition de la bibliothèque de Voltaire par Catherine II », La Gazette des Délices, 15, 1er juillet 2007, en ligne.
– « Deux lettres de Voltaire inconnues à Besterman : 12 juin et 8 octobre 1771 », La Gazette des Délices, 16, 1er octobre 2007, en ligne.
– (avec Irina ZAYTSEVA), « швейцария–россия: aller-retour. республиканские идеи ф.– с. лагарпа иа поляx книг учебной библиотекн великого князя алексанадра павловича », in из века екатерины великой: путешествия и путешественники, Publications du Musée national de Russie, Tsarskoye Selo, 2007, p. 161-175 [article sur des marginalia de La Harpe, précepteur du tsar Alexandre Ier Pavlovitch].
– « Du nouveau sur la mort, digne ou indigne, de Voltaire. Jean-Louis Wagnière et la biographie voltairienne », La Gazette des Délices, 17, 1er janvier 2008, en ligne.
– (avec Christiane MERVAUD), « À la découverte d’un faux voltairien : Marginalia apocryphes sur les Observations critiques », Revue Voltaire, 8, 2008, p. 279-328.
– « Entre science et métaphysique : le problème du fatalisme dans la philosophie de Voltaire », Revue Voltaire, 8, 2008, p. 207-223.
– « “Cette frayeur du médiocre empoisonne ma vie”. Beaumarchais, Le Tellier et les laborieuses prémices du “Voltaire de Kehl” » suivi de « Lettres inédites de Beaumarchais à Le Tellier », La Gazette des Délices, 20, hiver 2008, en ligne.
– « Entre tourisme et pèlerinage, voyage d’affaires et expérience littéraire : Jean-Louis Wagnière, acteur et témoin de la “visite à Ferney” », Orages. Littérature et culture 1760-1830, no 8, mars 2009, p. 21-50.
– « Une lettre inédite de Christin à Panckoucke (26 novembre 1778). Les deux “Mme Denis”, l’administration de Ferney et les “papiers de famille” de Panckoucke », La Gazette des Délices, été 2009, en ligne. ← 12 | 13 →
– « Un “dictionnaire vivant” : Jean-Louis Wagnière, témoin des pratiques de lecture et d’écriture de Voltaire », Voltaire et le livre, éd. François BESSIRE et Françoise TILKIN, Ferney-Voltaire, CIEDS, 2009, p. 243-256.
– « Voltaire et les bibliothèques : Constitution et métamorphoses de la Bibliothèque de Ferney », in François JACOB (dir.), La Russie dans l’Europe, Condeixa-a-Nova, La Ligne d’ombre, 2010, p. 103-143.
– « Amis ou ennemis ? Voltaire et les gens de lettres d’après quelques autographes inédits ou peu connus », La Gazette des Délices, 25, printemps 2010, Genève, Institut et Musée Voltaire, en ligne.
– « Amis ou ennemis ? Voltaire et les gens de lettres d’après quelques autographes inédits ou peu connus », La Gazette des Délices, 26, été 2010, Genève, Institut et Musée Voltaire, en ligne.
– « Que signifie être “voltairien” au XIXe siècle ? Beuchot et Cayrol, éditeurs de Voltaire », Revue Voltaire, 10, 2010, p. 121-143.
– (avec Sergej V. KOROLEV), « Notes marginales de la main de Wagnière sur un exemplaire des Questions sur l’Encyclopédie de Voltaire conservé à la Bibliothèque nationale de Russie », La Gazette des Délices, 28, hiver 2010, en ligne.
– (avec Irina ZAYTSEVA), « Les Lumières, la Suisse et la Révolution française : Marginalia de La Harpe sur Montesquieu, Platon et Thucydide », in Olivier MEUWLY (dir.), Frédéric-César de La Harpe. 1754-1838, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, 2011, p. 133-144.
– « Le cœur et l’esprit de Voltaire. Mignot et d’Hornoy, gardiens du temple voltairien, d’après le Catalogue Lambert », La Gazette des Délices, 29, printemps 2011, en ligne.
– « La censure du Sermon prêché à Bâle en 1768 – Voltaire, la Pologne et le “Secret du Roi” : les origines du concept d’ingérence humanitaire », in Police et ordre public. Vers une ville des Lumières, textes réunis par Flávio BORDA D’ÁGUA, « Mémoires et documents sur Voltaire », 4, Condeixa-a-Nova, 2011, p. 117-127.
– « Les “cailloux pétrifiés” de Voltaire. Corrections auctoriales ou modifications éditoriales ? Le traitement de L’A. B. C. dans les éditions de Kehl et de Beuchot », Revue Voltaire, 11, 2011, p. 373-385.
– « Voltaire et le marquis de Florian. Le rôle du cercle familial dans l’édification du statut patriarcal de Voltaire », Revue Voltaire, 11, 2011, p. 135-152.
– « Un billet inédit de Jean-Louis Wagnière (10 mai [1778 ?]) », Revue Voltaire, 11, 2011, p. 221-223. ← 13 | 14 →
– « La glorification de Voltaire. Usages et fonctions des arts visuels dans la collection du château de Ferney », Revue Voltaire, 12, 2012, p. 163-183.
– Notice « Louise Lalive d’Épinay, Lettres à mon fils, Genève, De mon imprimerie [Gauffecourt], 1759, in-8o », in Vivant ou mort, il les inquiétera toujours. Amis et ennemis de Rousseau (XVIIIe-XXIe siècles), Genève, Bibliothèque de Genève, Fondation Martin Bodmer et Institut et Musée Voltaire, 2012, notice no 57, p. 112-113.
– « La Correspondance de Voltaire et l’édition de ses Œuvres. Problème de méthodologie éditoriale », Revue d’Histoire littéraire de la France, 2012, no 4, p. 859-872.
– (avec Irina ZAYTSEVA), « Le Catalogue de la bibliothèque d’étude d’Alexandre Ier – Frédéric-César de La Harpe, précepteur d’un prince impérial », Revue historique vaudoise, 120, 2012 [Livres et lecteurs en terre vaudoise : une histoire à écrire], p. 215-240.
– « Voltaire chanteur, chanté et chansonnier : la chanson dans l’esthétique voltairienne », Revue Voltaire, 13, 2013, p. 49-67.
– « À la recherche du dernier état connu du château de Ferney à la mort de Voltaire – la maquette de Morand (1777), l’inventaire post mortem du mobilier (27 juillet 1778), les échantillons de tissus de Wagnière et les plans de Racle (1779) », La Gazette des Délices, Revue électronique de l’Institut et Musée Voltaire, 40, hiver 2013, en ligne.
– « Une des fantaisies des plus bizarres. Retour sur la mort rêvée de Voltaire à La Lignière », La Gazette des Délices, 41, printemps 2014, en ligne.
– « Il faut imaginer Candide barbu. Que signifie “Il faut cultiver notre jardin” ? Le moment de Candide dans l’évolution de la philosophie de Voltaire », in Les 250 ans de Candide, Nicholas CRONK et Nathalie FERRAND (dir.), Louvain, Peeters, 2014, p. 97-106.
– « Les libertés sexuelles de Voltaire. Hétérosexualité, homosexualité et autosexualité dans les Questions sur l’Encyclopédie », Revue Voltaire, 13, 2014, p. 117-131.
– (avec Alla ZLATOPOLSKAYA), « Du nouveau sur Wagnière, secrétaire de Voltaire, et la Russie. Sa pension impériale, Catherine II, Alexandre Ier et les manuscrits voltairiens de Saint-Pétersbourg », La Gazette des Délices, 42, été 2014, en ligne.
– « Ami de Voltaire et Rousseau : Paul Moultou, compagnon de combat et collaborateur intellectuel », Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau, t. 52, Droz, 2014, p. 51-70.
– « Azur et or – les couleurs de Voltaire », La Gazette des Délices, 46, été 2015, en ligne.
– « Voltaire annoté par lui-même : l’auto-annotation dans la bibliothèque de Ferney », in Rossiya i zapadno-evropeiskoe Prosveshchenie: Sbornik nauchnykh trudov [La ← 14 | 15 → Russie et les Lumières de l’Europe occidentale : recueil d’études scientifiques], Saint-Pétersbourg, Bibliothèque nationale de Russie, 2017, p. 221-241.
– « Du théâtre considéré comme un tripot – l’écriture théâtrale de Voltaire et ses médiateurs obligés », Lectures voltairiennes, Actes du colloque international de la Bibliothèque nationale de Russie, octobre 2015, Saint-Pétersbourg, Bibliothèque nationale de Russie, 2017, p. 231-240.
– « L’exemplaire maître des Œuvres de Voltaire dans la seconde moitié des années 1760. L’auto-annotation de BV 3464-1, modèle de BV 3464-2, “Keate” et “Balleidier” », Revue Voltaire, 17, 2017, p. 261-295.
– (avec la collaboration de Natalia SPERANSKAYA), « Voltaire annotateur de lui-même dans la bibliothèque de Ferney. Typologie, description matérielle et intérêt éditorial de l’auto-annotation », Revue Voltaire, 18, 2018, p. 85-116. ← 15 | 16 →
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Préface
□ Bruno BERNARD et Shipé GURI
« One child, one teacher, one book, one pen can change the world. »
Malala YOUZAFZAÏ, Prix Nobel de la Paix 2014
En 1755, dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert1, et alors qu’il arrivait au terme de sa longue carrière, le grammairien et précepteur César Chesneau Dumarsais (1676-1756) donnait pour principaux objets à l’éducation :
1° La santé et la bonne conformation du corps ; 2° Ce qui regarde la droiture et l’instruction de l’esprit ; 3° Les mœurs, c’est-à-dire la conduite de la vie, et les qualités sociales.
Et ceci à la fois :
1° Pour [les enfants] eux-mêmes, que l’éducation doit rendre tels, qu’ils soient utiles à cette société, qu’ils en obtiennent l’estime, et qu’ils y trouvent leur bien-être ; 2° Pour leurs familles, qu’ils doivent soutenir et décorer ; 3° Pour l’État même, qui doit recueillir les fruits de la bonne éducation que reçoivent les citoyens qui le composent.
Comment mieux définir, et de façon aussi intemporelle, les diverses tâches qui attendent le pédagogue, tout en soulignant la nécessaire articulation de son travail au social : « Les enfants qui viennent au monde doivent former un jour la société dans laquelle ils auront à vivre : leur éducation est donc l’objet le plus intéressant. » Et à plus forte raison, continue Dumarsais, quand il s’agit d’un être destiné plus tard à régner sur ses semblables, à qui il sera par conséquent nécessaire d’apprendre « ce qu’il doit ← 17 | 18 → à ses sujets, et ce que ses sujets lui doivent », ainsi que « la source, le motif, l’étendue et les bornes de son autorité »2.
Soulignons que Dumarsais ne pense ici qu’à l’instruction des jeunes garçons. Il faut en effet rappeler que, dans l’Europe du XVIIIe siècle, seule la Prusse de Frédéric II a, en 1763, rendu obligatoire l’instruction continue des garçons et des filles entre 5 ans et 13 ou 14 ans. De façon générale, l’instruction élémentaire des jeunes filles est plus systématique dans les pays protestants, où tout fidèle se doit de lire la Bible, de même que dans les classes bourgeoise et noble de toute l’Europe. Toutefois, sauf en Prusse, leur scolarité est très rarement poursuivie au-delà de quelques années, et est même souvent intermittente, y compris dans les nombreux collèges fondés dans l’Europe catholique depuis le XVIIe siècle3.
En ce qui concerne la méthode, le pédagogue se doit de bien observer son élève afin de « démêler ses penchants, ses inclinations, son goût, son caractère » et de déterminer « à quoi il est propre, et quelle partie, pour ainsi dire, il doit tenir dans le concert de la société ». Ainsi le pédagogue doit-il se faire également, comme nous le dirions aujourd’hui, psychologue et conseiller en orientation.
La psychologie infantile n’en étant alors qu’à ses balbutiements, Dumarsais s’en remet à « quelque maître judicieux » qui explique aux pédagogues « la logique des enfants », et ce, sous forme de « dialogues à l’usage des maîtres »4.
Outre cette nécessaire adaptation de la démarche pédagogique à la psychologie de l’élève, le « grand secret de la didactique », selon notre auteur, c’est « d’être en état de démêler la subordination des connaissances » et de marcher pas à pas : « Avant que de parler de dizaines, sachez si votre jeune homme a idée d’un ; avant que de lui parler d’armée, montrez-lui un soldat, et apprenez-lui ce que c’est qu’un capitaine. »
Le premier des objets de l’éducation énumérés au début de l’article de l’Encyclopédie est la santé. Il faut notamment entendre par-là l’apprentissage de l’hygiène, mais aussi de l’anatomie et de « l’économie animale », ainsi qu’un utile entraînement « à la tempérance », qui est le meilleur garant du maintien d’une bonne santé. Aussi, « point de mollesse, rien d’efféminé dans la manière d’élever les enfants ; mais ne croyons pas que tout soit également bon pour tous ; […] l’expérience particulière de chacun de nous doit nous l’apprendre ». En cette matière aussi, le pédagogue se doit d’adapter son enseignement et sa méthode aux caractéristiques physiques de son élève, masculin, rappelons-le. ← 18 | 19 →
Quant à l’esprit, « qu’il s’agit d’éclairer, d’instruire, d’orner, et de régler », le maître doit le ménager et être « doux et liant », afin de faire oublier sa férule, de même qu’il doit « savoir saisir à propos le moment où la leçon produira son effet, sans avoir l’air de leçon ». De telle sorte que pour choisir un maître, « on doit préférer au savant qui a l’esprit dur, celui qui a moins d’érudition, mais qui est liant et judicieux », car « l’érudition est un bien qu’on peut acquérir ; au lieu que la raison, l’esprit insinuant, et l’humeur douce sont un présent de la nature ». Et en ce qui concerne la « droiture » qu’il faut s’efforcer de faire acquérir à l’élève, Dumarsais souhaite, en bon encyclopédiste, « qu’au lieu d’apprivoiser ainsi l’esprit des jeunes gens avec la séduction et le mensonge, on ne leur dît jamais que la vérité ». Et, ajoute-t-il, que le maître, même, ne craigne pas parfois « d’avouer son ignorance […] : dites “je ne sais pasˮ, plutôt que de faire une réponse qui n’apprend rien »5.
L’enseignement devrait d’ailleurs être pratique, et ouvert sur le monde environnant : « Un ancien, dit-il, se plaint que lorsque les jeunes gens sortent des écoles, et qu’ils ont à vivre avec d’autres hommes, ils se croient transportés en un nouveau monde. » De ce point de vue, « la lecture de l’histoire fournirait un grand nombre d’exemples, qui donneraient lieu à des leçons très utiles ». Et l’on devrait aussi « faire voir de bonne heure aux jeunes gens les expériences de physique. On trouverait notamment dans la description de plusieurs machines d’usage, une ample moisson de faits amusants et instructifs ». Mais qu’« on ne montre d’abord que les faits, et [que] l’on diffère pour un âge plus avancé à leur en donner les explications les plus vraisemblables que les Philosophes ont imaginées »6.
Enfin, « quand les jeunes gens sont en état d’entrer dans des études sérieuses, c’est une pratique très utile, après qu’on leur a appris les différentes sortes de gouvernements, de leur faire lire les gazettes, avec des cartes de géographie et des dictionnaires qui expliquent certains mots que souvent même le maître n’entend pas […]. Je connais des maîtres judicieux qui pour donner aux jeunes gens certaines connaissances d’usage, leur font lire et leur expliquent l’état de la France et l’Almanach royal7 : et je crois cette pratique très utile »8.
Quant aux connaissances abstraites, elles ne pourront être abordées qu’après que l’élève aura suffisamment « d’usage de la vie », car si « nous naissons avec la faculté de concevoir et de réfléchir […], on ne peut pas dire raisonnablement que nous ayons alors telle ou telle connaissance particulière, ni que nous fassions telle ou telle réflexion individuelle, et encore moins que nous ayons quelque connaissance générale, ← 19 | 20 → puisqu’il est évident que les connaissances générales ne peuvent être que le résultat des connaissances particulières »9.
En effet, « les enfants nouveau-nés, qui n’ont encore rien vu », ne sauraient avoir un sentiment réfléchi « parce que l’enfant ne peut point encore avoir d’idée de sa propre individualité, ou du MOI. C’est la mémoire qui rappelle [à l’enfant] les différentes sortes de sensations dont il a été affecté […] : il se souvient, et il a conscience d’avoir toujours été le même individu, quoiqu’affecté en divers tems et différemment ; voilà le MOI ».
Manifestement influencé ici par l’empirisme lockéen, comme le seront plus tard Voltaire et Condillac, Dumarsais conclut, rompant une lance contre l’esprit scolastique : « C’est ainsi que pour faire connaître le goût d’un fruit, au lieu de s’amuser à de vains discours, il est plus simple de montrer ce fruit et d’en faire goûter ; autrement c’est faire deviner, c’est apprendre à dessiner sans modèle, c’est vouloir retirer d’un champ ce qu’on n’y a pas semé », et cela ne peut qu’ouvrir la porte à toutes sortes d’imaginations qu’il faut à tout prix éviter à de jeunes cerveaux.
Quant à cultiver les bonnes mœurs et autres « qualités sociales », Dumarsais donne ici pour modèle d’encadrement le pensionnat de « l’école militaire […] auquel toutes les personnes qui sont chargées d’élever des jeunes gens, devraient tâcher de se rapprocher ; soit à l’égard de ce qui concerne la santé, les aliments, la propreté, la décence, etc., soit par rapport à ce qui regarde la culture de l’esprit. […] À l’égard des mœurs, elles y sont en sûreté, tant par les bons exemples, que par l’impossibilité où les jeunes gens se trouvent de contracter des liaisons qui pourraient les écarter de leur devoir. Ils sont éclairés en tout temps et en tout lieu. Une vigilance perpétuelle ne les perd jamais de vue : cette vigilance est exercée pendant le jour et pendant la nuit, par des personnes sages qui se succèdent en des tems marqués. Heureux les jeunes gens qui ont le bonheur d’être reçus à cette école ! Ils en sortiront avec un tempérament fortifié, avec l’esprit de leur état, et un esprit cultivé, avec des mœurs qu’une habitude de plusieurs années aura mises à l’abri de la séduction »10.
Ce grand danger des « séductions » de toutes natures présentes dans le monde est celui dont le pédagogue doit veiller à tout prix à protéger son élève. À cet esprit encore jeune, et par conséquent réceptif à toutes sortes d’impressions, il doit offrir un guide sûr et une protection efficace contre les tentations dangereuses qui ne peuvent manquer de se manifester.
Comme on le constate, ce bref article contient l’essentiel de la problématique qu’on trouvera traitée tout au long de ce volume : objectifs personnels et sociaux de l’éducation ; démarches et méthodes qu’elle doit adopter ; étendue et conditions de ← 20 | 21 → son exercice ; défis qu’elle doit relever et dangers qu’elle peut receler ; enfin, qualités qui sont nécessaires au personnel éducatif.
Ainsi, au milieu du XVIIIe siècle et dans un ouvrage qui se veut le compendium des connaissances de son temps, le décor est-il planté en quelques pages, par un précepteur expérimenté, pour des débats qui se poursuivent encore aujourd’hui autour de ce que serait « la meilleure éducation ».
On en trouvera dans ce volume divers échos postérieurs, pour l’essentiel, à la parution de l’article « Éducation » de l’Encyclopédie. Face à la décadence, avérée au XVIIIe siècle, de nombreux collèges et universités (Rita FANARI ; Dirk LEYDER), la tentation se fait jour de concevoir un enseignement élitiste et se voulant souvent éclairé (Federico BONZI ; Rita FANARI ; Dirk LEYDER ; Viviane ROSEN-PREST ; Irina ZAYTSEVA et Christophe PAILLARD). Mais le résultat en est parfois superficiel et, surtout, manifestement inadapté (Dominique JULIA) aux réalités du nouveau monde qui se dessine. Celui-ci, qui est parcouru par des courants moins élitistes, inspirés notamment par les écrits de Jean-Jacques Rousseau (Nozomi ORIKATA ; Michel TERMOLLE), fait une place croissante à une éthique bourgeoise soucieuse avant tout d’adaptation au monde tel qu’il est et d’intégration d’une morale commune (Bruno BERNARD ; Suzanne DUMOUCHEL), mais aussi partisane d’un utilitarisme social qui laisse chacun « à sa place » dans la société (Viviane ROSEN-PREST). Ces bourgeois, qui se consacrent parfois eux-mêmes à donner à leur progéniture la meilleure éducation possible, nous ont laissé quelques égo-documents, sous la forme, notamment, de « journaux d’éducation » (Arianne BAGGERMAN et Rudolf DEKKER ; Sylvie MORET PETRINI). En termes pédagogiques, ils sont le plus souvent adeptes de Rousseau et de Locke – de loin les deux pédagogues les plus cités par nos contributeurs – et consacrent la nette victoire de l’empirisme lockéen sur un innéisme alors manifestement dépassé (Bruno BERNARD ; Rita FANARI ; Sylvie MORET PETRINI). Enfin, nous avons aussi voulu aborder cette problématique de l’éducation en y mesurant la distance entre l’idéal et l’utopie. Ce dernier genre littéraire a, en effet, connu un développement tout particulier (Arianne BAGGERMAN et Rudolf DEKKER) en un siècle où tous les devenirs possibles s’invitaient sans cesse dans l’intense débat public mené par ceux qu’on appellerait bientôt « les Philosophes ».
Pour la première fois, sans doute, à ce point, dans l’histoire européenne, l’idée que l’Humanité puisse prendre son sort en main et en décider librement s’insinuait peu à peu dans de nombreuses couches – et pas seulement éduquées – de la population. En effet, si l’éducation académique n’était pas encore, en tant que telle, accessible à la totalité d’une classe d’âge, la vulgarisation et la médiatisation des connaissances, qui sont les meilleurs aliments du débat public, progressaient tout de même, au moins de façon indirecte, au sein des couches populaires. Les controverses y avaient de plus en plus d’écho, notamment en Grande-Bretagne – où les Coffeehouses faisaient souvent ← 21 | 22 → office d’« universités populaires » avant la lettre11 – dans les Provinces-Unies, où le débat public était depuis longtemps très vif, ainsi qu’à Genève, en France et dans nos régions, où il marqua les deux dernières décennies du siècle.
Une époque féconde, comme l’était celle-là, en grandes mutations sociales, et à l’avenir par conséquent très incertain, ne pouvait que s’interroger sur la question du futur, et par conséquent de l’éducation. Dans un monde à venir que l’on pouvait imaginer sous toutes les couleurs que la fantaisie de l’être humain rendait possibles, comment pouvait-on – selon l’ordre de mission que Dumarsais lui-même assignait aux pédagogues – le mieux préparer les jeunes gens à la fois à s’accomplir individuellement, mais aussi à bien servir l’État et la société ?
Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (posth., 1795), le trop oublié marquis Nicolas de Condorcet (1743-1794) portait notamment son attention sur la nécessité et les conditions d’une véritable instruction publique et d’une diffusion universelle des connaissances :
“ Il nous reste maintenant à parler de deux moyens généraux, qui doivent influer à la fois, et sur le perfectionnement de l’art d’instruire, et sur celui des sciences ; l’un est l’emploi plus étendu et moins imparfait de ce qu’on peut appeler les méthodes techniques ; l’autre l’institution d’une langue universelle.
“ J’entends par méthodes techniques, l’art de réunir un grand nombre d’objets sous une disposition systématique, qui permette d’en voir d’un coup d’œil les rapports, d’en saisir rapidement les combinaisons, d’en former plus facilement de nouvelles. […] Nous exposerons comment, à l’aide d’un petit nombre de ces tableaux, dont il serait facile d’apprendre l’usage, les hommes qui n’ont pu s’élever assez au-dessus de l’instruction la plus élémentaire, pour se rendre propres les connaissances de détail utiles, dans la vie commune, pourront les retrouver à volonté lorsqu’ils en éprouveront le besoin ; comment enfin l’usage de ces mêmes méthodes, peut faciliter l’instruction élémentaire dans tous les genres, où cette instruction se fonde, soit sur un ordre systématique de vérités, soit sur une suite d’observations ou de faits. Une langue universelle est celle qui exprime par des signes, soit des objets réels, soit ces collections bien déterminées qui, composés d’idées simples et générales, se trouvent les mêmes, ou peuvent se former également dans l’entendement de tous les hommes […]. Ainsi, les hommes qui connaîtraient ces signes, la méthode de les combiner, et les lois de leur formation, ← 22 | 23 → entendraient ce qui est écrit dans cette langue, et l’exprimeraient avec une égale facilité dans la langue commune de leur pays12.
Voyant en l’éducation de chacun la voie vers le progrès de tous – sans oublier de mentionner les indispensables conditions matérielles de l’essor du processus éducatif –, Condorcet en prévoit les heureuses conséquences : « Nous ferons remarquer comment une instruction plus universelle dans chaque pays, en donnant à un plus grand nombre d’hommes les connaissances élémentaires qui peuvent leur inspirer, et le goût d’un genre d’étude, et la facilité d’y faire des progrès, doit ajouter à ces espérances ; combien elles augmentent encore, si une aisance plus générale permet à plus d’individus de se livrer à ces occupations, puisqu’en effet à peine, dans les pays les plus éclairés, la cinquantième partie de ceux à qui la nature a donné des talents reçoit l’instruction nécessaire pour les développer ; et qu’ainsi, le nombre des hommes destinés à reculer les bornes des sciences par leurs découvertes devrait alors s’accroître dans cette même proportion. »13
Progrès des connaissances et progrès social sont ainsi étroitement liés, et évolueront dans un cercle vertueux, où ils s’encourageront mutuellement. C’est là, certes, en résumé, tout « l’optimisme des Lumières ». Mais Condorcet n’en est pas pour autant partisan – pas plus d’ailleurs que Voltaire, ou que Louis-René de La Chalotais, dans son Essai d’éducation nationale (1763) – d’une extension « inconsidérée » de l’éducation. En la matière, en effet, les couches dites « laborieuses » lui paraissent devoir demeurer « sagement » confinées à « l’utile ».
On le sait : il faudra encore bien des révolutions, en Europe et dans le monde, avant que l’instruction ne soit enfin considérée comme le droit imprescriptible de tout individu. ← 23 | 24 →
1Article « Éducation », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson, 1755, t. V, col. 397a-403a. On a modernisé l’orthographe.
2Ibid., col. 397a.
3Voir notamment François LEBRUN, Marc VENARD et Jean QUIÉNART, Histoire de l’enseignement et de l’éducation, t. 2, De Gutenberg aux Lumières (1480-1789), Paris, Perrin, 2003 (Collection « Tempus ») et Martine SONNET, L’Éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Éditions du Cerf-CNRS, 2011.
4Article « Éducation », op. cit., col. 400a.
5Article « Éducation », op. cit., col. 399b.
6ID.
7Louis TRABOUILLET, L’État de la France, contenant tous les princes, ducs et pairs, et maréchaux de France […], Paris, Étienne Loyson, 1702, repris et mis à jour ensuite par divers auteurs. L’Almanach royal, un « almanach de la cour » comme il en existe dans chaque principauté européenne, est quant à lui mis à jour annuellement. Ces deux publications sont les véritables Bottins mondains de l’époque.
8Article « Éducation », op. cit., col. 402b.
9Ibid., col. 400a.
10Ibid., col. 403a.
11Voir notamment Ellis AYTOUN, The Penny Universities: A History of the Coffee-Houses, Londres, Decker & Warburg, 1956 et Brian COWAN, The Social Life of Coffee: The Emergence of The British Coffehouse, New York, Yale University Press, 2005. Moyennant le paiement d’un penny, la lecture de la presse, souvent suivie d’échanges, mais aussi des séries de cours et de démonstrations scientifiques y étaient offertes, en même temps qu’une consommation.
12Nicolas DE CONDORCET, Esquisse d’un tableau historique des progres de l’esprit humain, Paris, Henri Agasse, An III (1795), p. 374-376.
13Ibid., p. 353.
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PREMIÈRE PARTIE
De l’idéal à la pratique
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Éducation, révolutions et utopies au XVIIIe siècle
□ Arianne BAGGERMAN et Rudolf DEKKER
La République des Provinces-Unies était un pays de navigateurs. Les navires hollandais parcouraient les sept mers, les explorateurs bataves découvraient de nouveaux continents et les compagnies des Indes orientales et occidentales établissaient des réseaux commerciaux d’envergure mondiale. Tout cela stimula la rédaction, aux XVIIe et XVIIIe siècles, de nombreux récits de voyage qui figurent parmi les plus grands best-sellers de cette époque. Ainsi, le Journael que tira de son voyage aux Indes, en 1646, le navigateur Willem Ysbrantszoon Bontekoe connut-il, avant 1800, plus de 60 éditions1. Un ouvrage tout aussi populaire parut en 1676 à Amsterdam : dans ses Drie aanmerkelijke en seer rampsspoedige reysen [Trois remarquables et très désastreux voyages]2, Jan Janszoon Struys, un fabricant de voiles, racontait ses dangereuses pérégrinations jusqu’au Japon, mais aussi en Perse et en Russie. Des douzaines de rééditions et de versions abrégées parurent en néerlandais ainsi qu’en français, en allemand, en anglais et en russe. Cet ouvrage eut encore beaucoup de lecteurs au XVIIIe siècle et fut, par exemple, utilisé comme source par Buffon pour ses travaux de naturaliste. De nombreux autres exemples pourraient être donnés de pareilles réussites éditoriales hollandaises en matière de récits de voyage. ← 27 | 28 →
Il n’est donc pas surprenant que beaucoup pensèrent, lorsqu’il parut en 1719, que le Robinson Crusoé de Daniel Defoe était basé sur les récits d’un navigateur hollandais. On peut en effet donner des exemples d’ouvrages hollandais de ce type3, et la traduction néerlandaise de Robinson Crusoé eut également un grand succès. Le récit d’un individu solitaire ayant passé des années de sa vie à tout apprendre de la nature et à conserver, puis à développer sa propre culture ne pouvait que plaire au siècle des Lumières. Et ce n’est pas sans raison que Jean-Jacques Rousseau, qui considérait la lecture de livres comme dommageable pour l’éducation des enfants, fit une exception, en 1761, dans Émile ou de l’éducation4, en faveur de Robinson Crusoé.
Depuis des siècles, le journal de voyage n’était pas seulement un genre littéraire apparenté au récit d’aventures. Les étranges modes de vie que rencontraient les explorateurs étaient souvent aussi une sorte de miroir pour le lecteur. Et cela valait plus encore pour le genre du récit de voyage fictif, également très populaire. Fantasmer à propos de modes de vie différents n’était pas une nouveauté au XVIIIe siècle. À la Renaissance déjà, des écrivains comme Thomas More (Utopia, 1516) avaient donné libre cours à leur fantaisie et proposé comme modèles fictionnels des peuples et des modes de vie entièrement différents de ceux de leur propre civilisation5. Les auteurs anciens situaient leurs récits non seulement dans l’avenir, mais aussi dans des régions de la terre non encore découvertes. Et ces récits pouvaient passer pour vraisemblables puisque, jusqu’au début du XVIIIe siècle, une partie importante du globe était encore terra incognita pour les Européens, et les géographes s’interrogèrent encore jusque tard dans le XVIIe siècle sur la localisation du paradis mentionné dans la Bible, dont la position supposée était mentionnée sur de nombreuses cartes6.
À partir du milieu du XVIIe siècle, les écrivains ne placèrent plus les mondes imaginaires dans un autre pays, mais plutôt dans une autre période : l’avenir. L’efflorescence de la pensée utopique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle a été notamment mise en rapport par Reinhart Koselleck avec la naissance d’une conception linéaire du temps7. Les hommes devenaient plus conscients des notions de passé et d’avenir, et de leurs ← 28 | 29 → différences avec le monde dans lequel ils vivaient. Le mot « avenir » lui-même était, encore vers 1800, une nouveauté dans la langue néerlandaise. Désormais, on regardait le passé d’une nouvelle manière et on était conscient que les hommes d’autrefois se comportaient, vivaient et pensaient différemment. Le passé était devenu un autre monde dont l’étude exigeait un appareil scientifique particulier. De l’avenir, on se faisait une idée nouvelle, plus concrète. Animés d’une confiance croissante dans le progrès scientifique, économique et moral, les hommes voyaient de plus en plus l’avenir comme une donnée sur laquelle ils pouvaient agir. Dès lors, beaucoup pensaient que l’humanité, conduite par la Raison et les Lumières, pouvait prendre en main son destin et faire en sorte que, en quelques générations, un monde idéal fût établi sur terre.
Une autre impulsion au développement du genre utopique dans la littérature européenne de la fin du XVIIIe siècle fut la guerre d’Indépendance américaine. Libérés de la métropole coloniale anglaise, les colons américains construisaient en effet une nouvelle société, organisée selon des principes « éclairés ». Ainsi, hors d’Europe, était-il non seulement possible de rencontrer d’autres modes de vie, mais aussi, manifestement, d’en inventer de nouveaux8. Les formes de sociabilité étaient elles aussi, désormais, pourvues d’une dimension historique. Après que les voyages de Cook, de Bougainville, etc. aient permis la découverte d’autres régions et d’autres peuples, l’idée se fit jour que les modes de vie étaient étroitement liés à leur époque. Tandis que les habitants de l’île de Tahiti vivaient dans un état de nature quasi paradisiaque, les Américains étaient désormais en avance sur l’Europe. Si les uns vivaient encore à l’âge de la pierre, les autres étaient déjà entrés dans l’âge de la vapeur.
Les événements d’Amérique du Nord donnèrent donc une forte impulsion à ce nouveau genre littéraire, ainsi que le montre clairement la littérature utopique anglophone9. Une telle bibliographie n’existe pas pour les Pays-Bas, à l’exception de quelques articles10. Aux Pays-Bas, l’évolution s’est faite, en effet, en parallèle avec les pays limitrophes. Le traditionnel récit de voyage imaginaire a connu, lui, une efflorescence aux alentours de 1700, tant pour ce qui est des productions locales que pour les traductions d’œuvres étrangères. Le livre excentrique du chirurgien naval Hendrik Smeeks Beschryving van het magtig koninkryk Krinke Kesmes [Description du puissant royaume de Krinke ← 29 | 30 → Kesmes], paru en 170811, eut un succès remarquable et fut traduit dans d’autres langues. Dans cet exotique royaume insulaire habitait un peuple qui avait adopté des idées modernes, non encore mises en pratique dans les Provinces-Unies, telle celle de l’égalité de statut entre hommes et femmes. Le peuple de Krinke Kesmes accordait une grande attention à l’éducation de ses enfants : L’homme est né « sauvage comme une bête : et il serait comme mort s’il était privé de sa liberté et si l’éducation ne faisait pas de lui un être meilleur. Parce que la Nature stimule en nous le désir de liberté, mais l’éducation nous tient dans les limites de notre devoir […]. L’éducation peut amener les dons de la Nature à leur plein accomplissement »12. Krinke Kesmes était dirigé par un conseil de sages philosophes qui remettaient des avis au roi. La religion s’y éloignait de celle pratiquée en Europe. Tous les chrétiens et autres prédicateurs étaient bannis, et une religion universelle y était célébrée par des prêtres dont la seule fonction était de rendre un culte déiste à la Toute-Puissance. Dans l’enchevêtrement d’idées au sein duquel était plongé le lecteur, les censeurs reconnurent notamment celles de Descartes et de Spinoza, ce qui suffit à faire interdire la diffusion de l’ouvrage13.
Les historiens de la littérature soulignent volontiers une nette transition en faveur du roman utopique dès les années 1780. Les travaux hollandais montrent toutefois que cette transition a été progressive. Les récits de voyages imaginaires qui parurent tard dans le XVIIIe siècle se déroulent généralement sur un arrière-fond moins exotique et se terminent plus souvent dans le monde réel, celui de l’auteur lui-même. De tels textes prennent alors davantage la forme d’un véritable programme politique. On peut considérer avec justice que le premier roman utopique néerlandais est le Rhapsodiën, of het leeven van Altamont [Rhapsodies, ou la vie d’Altamont] de W. E. de Perponcher14. Willem Emery de Perponcher (1741-1819) était l’un des grands noms des Lumières dans les Provinces-Unies. Auteur très productif, il écrivit des ouvrages philosophiques et des romans, mais aussi des livres pour enfants et des manuels scolaires. Dans ses Rhapsodies, on trouve tout cela à la fois. L’ouvrage est introduit par une intrigante « Mise en garde de l’éditeur » où il est dit que ce livre n’est ni un roman ni une histoire véridique, mais plutôt les « chimères » d’un « bon ermite ». L’histoire se passe, comme dans beaucoup d’ouvrages de ce genre, sur une île, mais les deux naufragés qui sont rejetés n’y rencontrent pas d’habitants aux mœurs étranges et doivent seulement tenter d’y organiser leur propre mode de vie. Heureusement, les deux marins connaissent les idées émises par Rousseau dans Le Contrat social. Un chapitre des Rhapsodies s’intitule « Over de gelijkheid en de vrijheid » [« Sur l’égalité et la liberté »], des mots qui quelques années plus tard feront partie des principaux mots d’ordre de la Révolution française. Les deux naufragés sont raisonnablement prêts à renoncer à une partie de leur liberté personnelle en faveur de l’État afin d’assurer ainsi leur bonheur. Et bien ← 30 | 31 → qu’ils ne soient que deux, ils souscrivent à la séparation des trois pouvoirs définie par Montesquieu, laquelle deviendra plus tard le fondement des États modernes de l’Europe15. Sur l’île règne d’ailleurs une parfaite égalité et l’esclavage n’a pas droit de cité. Une telle société reflète bien l’optimisme typique du temps des Lumières.
À côté de ces sources d’inspiration – Rousseau et Montesquieu –, nos deux marins sont surtout influencés par les récents développements en Amérique où la guerre d’Indépendance vient juste de commencer. Une fois de plus, ce livre est un témoin de ce que les événements d’Amérique ont donné une forte impulsion à la transition du traditionnel récit de voyage imaginaire vers le roman utopique. La fascination de Perponcher pour ces événements apparaît également dans son premier manuel de géographie pour enfants, Nieuw aardryks-beschryving voor de Nederlandsche jeugd [Nouvelle description de la terre pour la jeunesse néerlandaise]16. Il y désigne en effet les États-Unis d’Amérique comme « le premier État libre du Nouveau Monde ». Ici écrit-il « un nouveau théâtre s’ouvre, où la communauté des citoyens pourra s’élever au plus haut degré d’épanouissement, de bonheur et d’éclat ».
Le récit utopique le plus populaire en Europe au XVIIIe siècle fut L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais17 de Louis-Sébastien Mercier. L’ouvrage raconte l’histoire d’un Parisien qui, après un sommeil de sept siècles, se réveille dans un Paris qui est bien plus agréable à vivre que celui dans lequel il s’est endormi. En 2440, Paris a de beaux et larges boulevards, jouit de l’éclairage public et est devenu sûr. L’écart entre riches et pauvres s’est très fortement réduit et chacun peut exercer le métier qui lui plaît et jouir de la sécurité matérielle dans une France qui a adopté la monarchie constitutionnelle. Ce livre, dont la version définitive est parue en 1786, marque dans l’histoire de la littérature la naissance de l’utopie futuriste moderne. Son message est que les hommes ont en leur pouvoir la transformation de la société. Le progrès dans le monde de 2440, tel que dessiné par Mercier, s’accompagne de nombreux acquis nouveaux. À l’extérieur de la ville, par exemple, se trouve une « Maison de Vaccination » où l’on peut se faire protéger contre toutes les maladies. Pendant le sommeil du héros, de nombreuses découvertes merveilleuses ont été faites et des remèdes simples inventés contre l’asthme, la phtisie, l’hydropisie et d’autres maladies. Un autre progrès est la réforme du Code pénal et l’abolition de la peine de mort qui avait été l’un des combats des juristes des Lumières. Les juristes de l’an 2440 misent plutôt sur la réhabilitation des délinquants.
L’ouvrage de Mercier fut également lu dans les Provinces-Unies et il y parut même, anonymement, en 1777, une sorte de pendant d’une ampleur plus modeste, Holland ← 31 | 32 → in’t jaar 2440 [La Hollande en l’an 2440]18. C’est sans doute « Betje Wolff » – Elizabeth Wolff-Bekker (1738-1804) – qui allait plus tard devenir la principale écrivaine de sa génération. Betje Wolff est surtout la première auteure de livres pour enfants dans les Provinces-Unies, et écrivit également des ouvrages contenant des conseils pédagogiques. Se constitue ainsi, dans ses ouvrages, le lien entre écrits utopiques et pédagogiques caractéristique de cette période.
Quelques années plus tard seulement, en 1792, le roman de Mercier fut traduit en néerlandais19. Beaucoup de changements s’étaient produits depuis, comme le constatait le traducteur dans son introduction. À sa parution en 1771, l’ouvrage était en effet lu comme « le rêve d’un philosophe philanthrope », plein d’« idées mûrement réfléchies » qui ne pourraient être mises en pratique que deux siècles plus tard. Mais la révolution de 1789 avait permis de concrétiser une bonne partie des idées émises par l’auteur et sa lecture fut recommandée dans les Provinces-Unies, car « jamais un moment ne serait plus propice pour que leurs habitants en prennent connaissance ». Sur la page de titre étaient indiquées, à côté du nom de l’auteur, les nouvelles fonctions que celui-ci occupait en tant que membre de la Convention nationale. Mercier avait, en effet, été élu représentant du peuple et pouvait ainsi s’impliquer dans la réalisation des idéaux qu’il avait largement contribué à répandre par ses écrits.
Il paraissait alors dans les Provinces-Unies de plus en plus d’ouvrages utopistes, certains sérieux, d’autres plus ironiques. Un des thèmes les plus évoqués était le progrès exponentiel des connaissances scientifiques et des techniques. Dans Het toekomend jaar 3000, Arend Fokke Simonsz (1755-1812) faisait voyager ses compatriotes dans des ballons motorisés à trois ou quatre places20. Mais ce que Fokke voyait à travers son « télescope de l’imagination » lui permettait surtout un commentaire ironique sur sa propre époque. Il en est de même pour un livre paru anonymement deux ans plus tard où était décrite la société des habitants de la lune vers l’an 450021. L’auteur le plus productif en matière d’utopies littéraires était l’écrivain à gages Gerrit Paape (1752-1803). Après avoir d’abord publié sous pseudonyme quelques récits de voyages imaginaires22, il rédigea en 1798 un « rêve révolutionnaire » où il décrivait les Pays-Bas ← 32 | 33 → de l’an 199823. Pour Paape, les Provinces-Unies pouvaient devenir le pays le plus heureux de la terre. Dans deux siècles, pensait-il, un gouvernement infaillible y serait installé, et il n’y aurait plus de divisions partisanes, les Pays-Bas seraient peuplés de gens sobres, et les fêtes populaires ne seraient plus le théâtre de beuveries.
Figure 1. Anonyme, vignette de l’Utopiaensche courant, anno 5569, 1819, Amsterdam, Persmuseum. © Persmuseum d’Amsterdam.
Le lien fait par Paape entre éducation et utopie était une caractéristique permanente du genre, ainsi qu’on l’a vu notamment à propos de son prédécesseur Hendrik Smeeks. Il est à noter que de nombreux auteurs écrivaient à la fois des romans utopistes, des ouvrages de pédagogie et des livres pour enfants24. Perponcher fut, par exemple, l’auteur d’un manuel populaire, Onderwijs aan kinderen [Enseignement aux enfants
