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William Navarrete nous mène avec gourmandise sur les traces de sa première idylle : l’Italie, berceau des lettres et des arts. Parcourir l’Italie du nord au sud, de Gènes la Sublime jusqu’à l’antique Sardaigne, en passant par Turin et sa région, Parme (où l’on découvre que la Chartreuse de Stendhal n’existe pas ! ), la Calabre et son carnaval, Naples qui évoque à l’auteur son Cuba natal, Venise, la Sicile, les Pouilles, l’Ombrie, et l’île d’Elbe ; voilà le programme ! Et ce, avec un audacieux parti pris : celui de raconter l’Italie, loin des sentiers battus et des incontournables Rome et Florence ! Dans une prose généreuse, l’auteur convoque de multiples anecdotes aussi insolites que passionnantes : on croise ainsi Rubens, Nietzsche et Flaubert à Gênes, Hemingway et Mark Twain dans le cimetière de Staglieno, Champollion à Turin, Melville et Lamartine à Naples, ou encore Thomas Mann à Venise.
C’est aussi la découverte d’une certaine histoire culinaire : la philosophie du slow food à Montferrat dès 1986, les fameux « sandwichs triangle », les glaces, la légendaire burrata des Pouilles, les pâtisseries de Sardaigne et de Sicile, la genèse des cafés… Quant aux savoir-faire, ils ne sont pas en reste : connaissiez-vous la soie marine de Calasetta ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
William Navarrete est un écrivain, journaliste, traducteur et critique d'art né à Cuba en 1968 et naturalisé français.
Établi en France depuis 1991, il est diplômé en histoire de l'art et en littérature et en civilisation hispano-américaine (Paris IV, La Sorbonne). Il collabore avec El Nuevo Herald, le plus grand journal en espagnol des États-Unis, ainsi qu'avec d'autres revues et publications spécialisées. Il a obtenu le Prix de poésie Eugenio Florit du Centre de culture panaméricaine de New York et la bourse du création littéraire du Centre national du livre en France. Il a organisé des expositions d'art et des festivals, donné des conférences et participé à des nombreux événements littéraires et artistiques à travers le monde. Ses ouvrages en espagnol ont été traduits en français, italien, allemand, anglais. Outre en espagnol, sa langue maternelle, il a aussi écrit de nombreux essais et récits littéraires directement en français. Il a été éditeur pour la revue du Courrier de l'Unesco en espagnol.
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Seitenzahl: 297
Veröffentlichungsjahr: 2025
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DIVINE ITALIE
William navarrete
DIVINE ITALIE
MAGELLAN & CIE
- Avant-propos p. 13
- Gênes, « la Superbe » p. 22
- Des Langhe et du Monferrato p. 41
- Parme, le duché rêvé p. 61
- Un carnaval en Calabre p. 80
- Naples, la ville aux mille visages p. 95
- En route pour les Cinque Terre p. 121
- Venise, la fiancée de la mer p. 136
- Sicile, l’île aux trois pointes p. 153
- L’Ombrie, cœur vert de l’Italie p. 186
- Les lacs lombards p. 211
- Les Pouilles et la Basilicate p. 231
- L’île d’Elbe, perle de la Méditerranée p. 251
- La Sardaigne, un pays à part p. 262
- Mais où sont donc passées Rome et Florence ? p. 298
« Voyager ne sert pas beaucoup à comprendre…
mais à réactiver pendant un instant l’usage des yeux. »
Italo Calvino,
Notes
« Un homme qui n’aime pas l’Italie est toujours
plus ou moins barbare. »
Félicien Marceau
« Suis-moi, et laisse donc parler les gens. »
Dante Alighieri,
La Divine Comédie
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L’Italie a été ma première idylle.
Adolescent, j’ai découvert l’indescriptible beauté de son art, en particulier, de la peinture et de la sculpture des Quattrocento et Cinquecento, durant mes cours sur la Renaissance. J’étais alors étudiant en histoire de l’art à l’université de La Havane, et mon professeur, Guadalupe Ordaz, n’avait jamais mis les pieds dans le pays de Dante, mais possédait une étonnante habileté pour éveiller notre imagination et nous transporter dans un voyage, à la fois intemporel et imaginaire, jusqu’au berceau de toutes ces merveilles. On parcourait alors, grâce à des diapositives, certaines un peu floues, d’autres surexposées, la superbe architecture de la Péninsule, en admirant ce que chaque cité-État, dans une rivalité féroce et éternelle avec ses voisins, avait été capable de bâtir. Des palais, des tours et des châteaux, mais aussi l’admirable peinture depuis les primitifs jusqu’aux artistes
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de la Contre-Réforme, la sculpture, le dessin… tout défilait sur l’écran de notre salle de classe, reflété par la lumière d’un vieux projecteur de fabrication soviétique.
Le grand écrivain et philosophe Umberto Eco a dit que l’Italie c’était avant tout une langue ayant réussi là où Giuseppe Garibaldi et le Risorgimento ont échoué. Une langue – le toscan – qui permit l’unification d’une nation jeune, une terre longtemps divisée, en proie au campanilisme– un terme italien pour désigner l’esprit de clocher ou d’attachement exclusif de chacun à sa propre ville. Une langue au charme indéniable, chantée au-delà de ses frontières, à travers les airs d’opéras ou les canzonicontagieuses que l’on fredonne le temps d’une saison dans n’importe quelle station balnéaire de la planète.
Elle était pour moi, né de l’autre côté de l’océan Atlantique, dans une île émergeant de la mer des Caraïbes – notre Méditerranée américaine –, la terre qui avait vu naître les deux hommes ayant élargi les frontières du monde : Christophe Colomb et Amerigo Vespucci. L’un génois, l’autre toscan, les deux épris d’une soif d’aventure, rivaux en leur temps, mais aussi à l’origine de tous les
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échanges entre les cinq continents entretenus de 1492 à nos jours. On a longtemps débattu sur le rôle de ces deux hommes et opposé la légitimité de l’un à celle de l’autre en tant que véritable « inventeur » d’un nouveau continent n’ayant rien à voir avec l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Ne serait-ce que par le choix du nom donné à celui-ci : « America », suggéré pour la première fois à Saint-Dié-des-Vosges, en 1507, dans un traité contenant quatre lettres de Vespucci1, puis inscrit sur un planisphère publié sous la direction du géographe Martin Waldseemüller, grâce à l’intérêt porté par René II, le duc de Lorraine, aux nouvelles découvertes et à la géographie, ce Nouveau Monde portait déjà à sa naissance – et avec lui, nous tous les « Américains » – la marque indélébile de la divine Italie.
Par hasard – « La vie est sœur du hasard », dit un vieux dicton –, je suis né à quelques kilomètres à peine de la petite baie de Bariay, dans la partie est de Cuba, l’endroit où l’on situe le débarquement de Colomb et de ses hommes à bord de ses trois mythiques caravelles. Plus que l’Espagne avec son obsession évangélisatrice
1. C.f. Stefan Zweig, Amerigo : récit d’une erreur historique, Bermann-Fischer Verlag, Stockholm, 1942. (N.d.É.)
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d’alors, plus que les rois catholiques de Castille et d’Aragon, ou la soif d’or et de richesses des premiers conquistadors, c’est à ce Génois intrépide que nous, les natifs du continent américain, pensons à chaque fois que nous essayons de nous représenter le moment où les hommes et les femmes des différentes branches de nos généalogies, décidèrent de braver les vagues du grand océan pour s’établir et faire souche de l’autre côté de ses rives. Et bien que par erreur, imposture ou injustice, son nom se soit vu réduit à celui d’un pays américain : la Colombie, au lieu de tout un continent, Colomb, qui a cru jusqu’à sa mort avoir navigué entre les îles appartenant aux Indes, nous lie désormais à l’Italie de la Renaissance.
Ces cités-États transalpines évoquent aussi pour moi le fameux syndrome de Stendhal2que certains passionnés d’art connaissent bien car il peut les surprendre n’importe quand et n’importe où, en parcourant les salles de la pinacothèque milanaise de Brera, celles de la galerie des Offices, à Florence, sous le dôme du Panthéon romain ou en sillonnant la campagne
2. Le syndrome du voyageur, coll. « Heureux qui comme… », éd. Magellan & Cie, 2006. (N.d.É.)
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de Vicence, d’une villa palladienne à une autre. On a parlé de ce syndrome en le limitant à l’effet que la peinture florentine peut avoir sur certains individus de formation classique, forts de références culturelles bien ancrées. Ce serait oublier que d’émerveillement en émerveillement, on voyage dans ce pays – le vrai vivier de la culture occidentale – dans un état d’exaltation et de joie permanent, d’euphorie provoquée non seulement par la beauté de l’art, mais également par la lumière, la communion entre le beau et l’utile, les sons, la complémentarité des couleurs… autant d’éléments perçus comme l’archétype de l’harmonie et du bon goût.
En amoureux inconditionnel de ce pays, je m’y suis rendu de nombreuses fois, seul ou accompagné, ces vingt-cinq dernières années. Il est vrai qu’il y a aussi une autre Italie, sûrement moins plaisante, que l’on découvre au fil des voyages. C’est une Italie héritée comme un fardeau, de l’époque où empereurs, sénateurs et notables romains encourageaient la corruption et le clientélisme dans les plus hautes strates de la société. On s’interroge aussi sur cet esprit de fatalisme tout à fait italien, comme si chacun préférait – telle l’autruche qui cache sa tête dans
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le sable – laisser passer la tempête et tourner le dos aux vrais fléaux pour s’éviter des soucis. Et on est en droit de se demander si les racines des organisations mafieuses et du chaos politique ne se trouvent pas là.
Entre le nord et le sud, il existe un grand écart, et les Italiens des contrées septentrionales aiment rendre responsables leurs compatriotes méridionaux de tous les malheurs qui font de l’Italie un pays politiquement instable. Sans oublier que les habitants des grandes et petites îles appartenant à la république, ne cesseront, eux aussi, de revendiquer la différence évidente entre leur mode de vie et celui des continentaux !
Des amis du nord de l’Europe m’ont souvent avoué avoir du mal avec ce mélange d’exubérance et de duplicité par lequel ils définissent parfois la personnalité de certains Italiens. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’ils voulaient dire quand, une fois, dans un hôtel de Palerme, le propriétaire – un vieil homme un peu dépassé par les progrès de l’informatique – me jurait qu’il n’avait jamais enregistré la réservation que j’avais faite et réglée longtemps à l’avance. Croyant que je ne le comprenais pas, il faisait semblant de chercher dans son ordinateur pendant qu’il
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parlait au téléphone, en sicilien, à son fils et lui disait qu’il faisait traîner un peu « la chose » en attendant que je me fatigue et parte chercher un autre hôtel ailleurs. J’ai donc dû appeler, à mes frais, la centrale de réservation pour que, depuis Paris, on lui adresse un nouveau mail, avec toutes les indications nécessaires afin de lui prouver que non seulement j’avais une chambre réservée depuis plus d’un mois, et aussi que l’hôtel avait déjà encaissé la somme versée. Son comportement changea alors radicalement, oubliant son précédent refus catégorique. Il est devenu alors d’une excessive amabilité. En accompagnant ses gestes de révérences caricaturales, il me saluait à chaque fois que je passais devant lui et me lançait des baisers avec ses mains : tanti bacione, tanti bacione(je vous envoie plein de baisers et encore plein de baisers), me disait-il en italien essayant de compenser par cette attitude théâtrale et extravagante, l’impression négative que j’aurais pu avoir de lui lors de mon arrivée.
Pour apprécier l’Italie, il vaut mieux faire fi de ces petites contrariétés, même si à force de devenir récurrentes elles sont aussi agaçantes. L’excentricité d’un personnage tel Silvio
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Berlusconi, élu à plusieurs reprises à la tête du pays, a du mal à être comprise depuis la France. Très narcissique et doté d’un sens du spectacle digne des empereurs de la Rome antique, il illustre parfaitement ces grands écarts entre le sublime et le ridicule, entre les comportements enfantin et mature, auxquels les Italiens semblent si bien habitués.
Un pays à l’unification tardive3met forcément longtemps à construire son homogénéité. C’est justement dans cette extraordinaire diversité culturelle que l’Italie sait étaler aux yeux admiratifs des visiteurs l’incroyable profusion de ses contrastes, les richesses de son architecture, sa musique et sa peinture, les parfums inégalables de sa gastronomie, le savoir-faire de ses artisans, si différents d’une région à l’autre, mais ayant pour points communs excellence et raffinement.
C’est cette Italie-là, loin des sentiers battus, que je voudrais faire découvrir. À vrai dire, la seule qui éveille mon intérêt. On comprend alors le qualificatif d’éternelle qu’on donne à sa capitale
3. Celle-ci date de 1861. Aujourd’hui, cela fait à peine un siècle et demi que Garibaldi a réussi dans son entreprise. Ce dernier (1807-1882), un des pères de la nation, est né à Nice, territoire cédé à la France en 1860, avec la Savoie, en échange de l’aide de Napoléon III. (N.d.É.)
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et pourquoi Klemens Wenzel von Metternich4avait dit que l’Italie était comme un artichaut qu’il fallait manger feuille à feuille.
4. Diplomate et homme politique autrichien (1773-1859) qui consacra sa vie à tenter de maintenir en Europe la société d’Ancien Régime face aux bouleversements engendrés par la Révolution française, prônant la notion d’équilibre des puissances notamment lors du congrès de Vienne en 1815 après la défaite de Napoléon. (N.d.É.)
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Longtemps j’ai contourné la ville de Gênes. Encerclée par un réseau d’autoroutes, tunnels et bâtiments conçus dans le style le plus douteux des années 1960-1970, elle me semblait une agglomération hideuse, voire chaotique et impénétrable.
En route vers la Toscane ou d’autres contrées de la région ligure – les Cinque Terre, le golfe de La Spezia, celui de Santa Margherita Ligure, si belles et accueillantes –, ce que je voyais à travers la vitre de la voiture était plutôt une image dantesque : des HLM à profusion, quelques rares points de vue laissant apercevoir la mer entre deux barres d’immeubles, mais surtout un dédale bigarré de routes et de ponts surélevés qui entraient ou sortaient, un peu partout, des entrailles des montagnes. Surpeuplées, construites sur tout notre champ visuel jusqu’aux cols environnants, les nombreuses ravines qui dévalent vers la côte sont le meilleur exemple de ce qu’on devrait éviter à tout prix en matière d’urbanisme. Quelque chose
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d’inhumain se dégageait de cet amoncèlement de bâtiments faubouriens, si laids, si semblables à des ruches que l’on peine à croire que quelqu’un puisse y habiter.
Je ne croyais pas qu’un tel endroit si disgracieux eût été dans le passé le berceau d’une puissante république maritime d’où était parti, un jour, un certain Christophe Colomb, décidé à frapper aux portes des cours européennes à la recherche d’un monarque susceptible de financer ses rêves fous de conquête de la Mer Océane1, vers l’ouest, au-delà des îles Canaries, dernières terres connues des Européens d’alors. Et encore moins, que cet endroit fût la patrie d’une puissante lignée de commerçants – les Doria –, anoblis pour leur fortune, mais aussi grâce aux rapports commerciaux qu’ils entretenaient avec presque toutes les villes importantes du bassin méditerranéen.
Gênes – avec Venise, Amalfi et Pise – fut pendant quelques siècles la maîtresse incontournable du commerce en Méditerranée. Une véritable thalassocratie dont l’influence s’étendait au-delà des ports voisins, jusqu’au delta du Danube, en
1. Du veau xvesiècle, l’océan Atlantique portait le nom de « Mer Océane », ce qui valut à Christophe Colomb le surnom d’« amiral de la Mer Océane ». (N.d.É.)
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Crimée, à Chypre, où la ville de Famagouste était sous leur emprise dès 1363. Depuis le xiie siècle, les flottes génoises, conçues dans les chantiers navals de la cité, participèrent activement aux opérations de la reconquête chrétienne, croisades et autres expéditions, visant à affaiblir la présence musulmane dans le bassin, mais également à asseoir la domination maritime de la cité-État dans cette partie du monde. Au moment où sa suprématie économique était à son apogée, la superba repubblica– appellation donnée par les Italiens à cette république aristocratique dirigée par les grandes familles de la noblesse génoise – contrôlait un vaste territoire qui a laissé des traces à travers toute la Méditerranée. On les retrouve dans les tours de guet fortifiées disséminées tout au long des côtes de la Corse, dans les façades de vieilles bâtisses des îles grecques de Lesbos, Samos ou Chios, ou encore dans le quartier de Galata, dans l’ancienne Constantinople, restée sous sa domination par décision du basileus2Michel VIII.
Quelques années auparavant, à Paris, lors d’une soirée chez un ami peintre, une Cubaine mariée à un Génois avait évoqué avec un grand
2. Terme signifiant « roi » en grec ancien, désignant entre autres les empereurs romains pour les Grecs, et titre des empereurs byzantins. (N.d.É.)
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enthousiasme la ville où elle vivait depuis plus de vingt ans. Sceptique, me remémorant les impressions que j’avais ressenties en traversant les routes et les tunnels de ses faubourgs, j’ai cru qu’elle délirait où, tout au moins, qu’elle mentait pour se consoler d’avoir à vivre dans un lieu si inhospitalier. J’ai failli lui demander d’arrêter de nous raconter des balivernes, l’endroit où elle habitait étant pour moi le synonyme d’un véritable enfer.
J’ai continué à me rendre un peu partout en Italie du centre, en suivant cette autoroute monotone qui relie la France à Rome, une fois la frontière franco-italienne traversée, au départ de Vintimille, sans nulle envie d’emprunter l’une des sorties en direction de Gênes, afin de confirmer de plus près tous mes a priori.
Mais, un automne à la pluie persistante, je me suis ravisé : j’ai pris un train au départ de la gare Thiers de Nice qui allait me déposer à la gare de Gênes-Piazza-Principe, à l’est de la vieille ville, prêt à visiter, enfin, la capitale ligure.
En laissant mes valises dans ma chambre du Grand Hotel Savoia, dont le charme désuet m’a immédiatement enchanté, et en faisant mes premiers pas le long de la via Balbi, au départ de la
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piazza Acquaverde où trône la statue de l’amiral Colomb, j’ai tout de suite compris que cette ville n’allait pas me laisser indifférent, que longtemps négligée dans mes escapades italiennes, elle ne devait être abordée que par la mer, pour pénétrer directement son cœur et admirer, sans ambiguïté, ce que l’on considère comme la plus grande citadelle médiévale d’Europe.
L’enchantement a pris tout de suite la forme et le goût d’une délicieuse focaccia alla genovese(fùgassaen dialecte génois) que les locaux fabriquent dans les fours de presque toutes les panetteriapour le régal des papilles. Croquante, bien huilée à l’olio extravergine di oliva, juste salée comme il faut, dégageant le parfum des herbes aromatiques, entre autres le romarin et la sauge, cette pâte de farine d’une épaisseur de deux centimètres n’a rien d’une pizza blanche et on la distingue de ses cousines fabriquées dans d’autres régions par les trous qu’on pratique, de l’index, diront les puristes, sur sa surface dorée, afin de bien l’imbiber d’huile. La Focacceria Di Teobaldo, où je me suis arrêté, proposait une gamme allant de la nature à celles à l’oignon blanc, à la pomme de terre ou au jambon et fromage.
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Je me suis vite rendu compte de la vocation internationale de la ville. Son port l’ouvrit au monde pendant des siècles, alors que les montagnes l’isolaient du continent en la cernant. Nietzsche avait exprimé, dans Le Gai Savoir (1882), qu’on trouvait « à chaque coin, un homme qui connaît la mer, l’aventure, l’Orient, un homme qui méprise les lois ». Il se rendit à Gênes de passage vers Naples, en 1876, puis trois années de suite à partir de l’automne 1880. Il s’installa au numéro 8 de Salita delle Battistine, pensant soigner ses plaies dans le brouhaha de la cité portuaire et la tranquillité des sentiers de montagne. Tout ce dont il avait besoin ! Rien qu’en passant des heures à contempler la mer, assis sur son rocher préféré « comme un lézard au soleil ». Dans une lettre du 29 janvier 1882 adressée à son ami Franz Overbeck, il annonçait son arrivée dans la ville « la moins moderne que je connaisse, débordante de vie, pas du tout romantique, en même temps que pas du tout ordinaire ».
Une réminiscence, cette impression flotte toujours dans l’air de la ville. Les Génois dédaignent le luxe ostentatoire, le décor superflu, la vanité de montrer et de se montrer,
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si chère aux Vénitiens et aux Florentins. Comme les Catalans aux yeux des autres habitants de l’Espagne ou les Auvergnats pour les Français, les Génois ont la réputation, parmi les Italiens, d’être avares, voire radins, un stéréotype bien ancré dans la péninsule. Une blague raconte qu’alors qu’un Milanais achète quelque chose en demandant combien il doit, un Génois dirait plutôt : « Combien me prenez-vous ? » Ils ont donc l’image d’être austères, peu exubérants, en quelque sorte récalcitrants et peut-être trop discrets, ce qui confère à la ville un caractère plus intime et secret. Il suffit de remarquer la différence entre l’extérieur, plutôt austère des palaces, et la richesse admirable des pièces intérieures, pour comprendre à quel point l’étalage de la puissance reste une affaire réservée à la sphère privée.
Le seul Génois que j’ai fréquenté de près était marié à une Cubaine qui avait quitté l’île lors de l’exode du port du Mariel en 1980 et l’avait rencontré, un an plus tard, sur les sables de la plage de Miami Beach. Il ne donnait pas l’impression d’être riche, mais plutôt de quelqu’un qui peine à chaque fois pour boucler les fins de mois. Il avait vécu sa vie dans la plus grande sobriété, son
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seul luxe étant un petit appartement pour passer les étés dans un quartier populaire et excentré de Nice. Emporté par une maladie foudroyante, à plus de soixante-dix ans, il laissa plusieurs millions en héritage à mon amie : il n’a jamais eu l’occasion de profiter de son énorme fortune, et laissait dans les mains d’une créole cubaine septuagénaire un patrimoine incalculable. Mon amie, ne sachant que faire de tant d’argent et n’ayant pas de descendance, ni de sang génois dans ses veines, passe sa vie, depuis plus de dix ans, à faire le tour du monde sur des croisières de luxe. À la différence du Génois de la blague italienne, je me suis toujours demandé, sans oser poser la question à la veuve, si son mari arrivait, au moins, à sortir quelques centimes de sa poche pour acheter son journal.
C’est en pénétrant dans le dédale des carrugi– ces voies étroites, longues et sinueuses de la vieille ville – que l’âme de la capitale ligure se dévoile. Au début, une sensation d’enfermement, une appréhension soudaine, peut-être en raison de l’état d’abandon des vieux édifices ou du manque de lumière, tant ils sont hauts et serrés. Flaubert disait dans une lettre de mai 1845 adressée à Alfred Le Poitevin que
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« ses palais se touchent les uns aux autres ». On a besoin d’habituer nos yeux aux ruelles sombres avant de continuer notre chemin. Le cœur de l’ancienne cité exige qu’on prenne le temps de la parcourir, de s’y perdre, sans plan ni guide, dans un labyrinthe qu’il faudra traverser à différents moments de la journée pour comprendre à quel point elle peut être changeante.
Les commerces s’illuminent entre chien et loup quand le soleil commence à se retirer. C’est à ce moment-là, après avoir traversé plusieurs fois la via della Maddalena, celle dei Macelli di Soziglia, ou encore la Canneto il Lungo, que j’ai compris pourquoi Gênes est une ville mutante, pourquoi elle rejette les visiteurs pressés. On entend depuis un poste chanter Fabrizio De André, celui qui a affirmé un jour : « Genova è la mia moglie(Gênes est ma femme). » Le Brassens italien est un enfant de la ville et il la défendait passionnément en s’inspirant, pour ses thèmes empreints d’une poésie au ton contestataire, des histoires de prostituées du quartier della Maddalena, de ses marginaux… et de tous les dilettantes du monde.
Pour saisir son plan chaotique, il faut remonter jusqu’à l’époque où les familles nobles
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s’installaient en laissant vacant tout autour du pâté de maison où se trouvait leur demeure, sans respecter aucun impératif d’urbanisme, un espace où ils implanteraient les bâtisses de leurs cousins, partisans et serviteurs. Le meilleur exemple est celui de la piazzaSan Matteo, fief des Doria, où l’on érigea au fil des siècles de hauts édifices aux façades striées, décorées en bandeaux de marbre blanc et noir en alternance, typiques de l’architecture des xiiieet xive siècles. Chaque famille disposait de sa propre chapelle, comme celle de San Matteo, fondée en 1125 par Martino Doria et reconstruite, un siècle plus tard, dans le style gothique pour inhumer là les corps des notables du clan. Elle semble écrasée par la présence des bâtiments adjacents, car à Gênes la hauteur des habitations est le résultat du manque d’espace. On peut lire dans la décoration et les modifications successives du temple le passage des principaux chefs de la famille, jusqu’à la rénovation commandée par Andrea Doria – dont le tombeau se trouve dans la crypte avec l’épée offerte par le pape Paul III parmi ses trésors – en 1540.
Délimitant par le nord la vieille cité, le quartier des Strade Nuove (tout autour des actuelles via
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Balbi, Cairoli et Garibaldi) a mérité, à lui tout seul, le classement de Gênes dans la liste du Patrimoine mondial de l’humanité. Des deux côtés de ces artères s’est développé ce qu’on appelle le « siècle des Génois », lorsque, entre la fin du xvie siècle et la première moitié du suivant, la ville est devenue le centre financier de toute l’Europe, grâce à la puissance économique des familles Doria, Spinola, Grimaldi, Fieschi, Embriaci, Pallavicino, Vacca, Balbi… Leurs anciennes demeures dans les rues étroites, plus près du port, étaient alors trop exiguës et modestes. Il leur a fallu bâtir de nouveaux palais somptueux, dotés de cours et de loggias surplombant les jardins, parmi lesquels celui qu’on appelle le palazzo del Principe, conçu en 1529 par l’architecte Galeazzo Alessi, sur commande d’Andrea Doria, qui deviendra le modèle à suivre.
Désormais piétonne, la rue Garibaldi – à l’origine Strada Nuova – est bordée de fastueuses résidences connues sous les noms de palazzo Rosso, Bianco, Doria-Tursi, Doria, Lomellini, Pallavicino, Grimaldi… Leurs propriétaires avaient l’obligation d’héberger les personnalités de passage dans la ville, et de ce fait on les
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appellera les palazzi dei Rolli, du nom du tirage au sort que les autorités effectuaient pour désigner la famille destinée à accueillir chaque hôte illustre. Il s’agit du premier exemple dans le monde de lotissement urbain prévu par l’État – le Sénat génois, en l’occurrence – dans l’intérêt public. Il suffit de pénétrer à l’intérieur pour pouvoir constater la manière ingénieuse dont les architectes ont su adapter les particularités de la topographie du terrain aux exigences de l’époque. Leur magnificence est telle que le peintre Pierre-Paul Rubens leur consacra un ouvrage entier en les représentant, un par un, dans une édition publiée en 1622, à Anvers, intitulée Palazzi di Genova.
De nos jours, ces palais sont devenus des banques – palais Pallavicino-Cambiaso (au n° 1 ou celui de Lercari Parodi, au n° 2), des bâtiments officiels (le palais de Thobia Pallavicini, actuelle chambre de commerce ou le palais Doria-Tursi, hôtel de ville depuis 1848), des résidences privées (le palais de la famille Parodi, au n° 3 ou celui des cousins Lazzaro et Giacomo Spinola, au n° 10), des musées (les palais de la famille Brignole-Sale, devenus les pinacothèques Palais Bianco et Palais Rosso, aux n° 11 et 18).
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Fresques, dorures et stucs ornent des salles fastueuses et accueillent les collections d’objets d’art amassés par les familles nobles qui les habitaient. Le palais Rosso, par exemple, réunit des tableaux de Guido Reni, Van Dyck, des frères Carracci, Véronèse, Tintoret, Dürer, Strozzi, Guerchin, avec également des sculptures, des miroirs, des lustres, des porcelaines et un mobilier baroque d’excellence qui font de lui une demeure d’exception. Gustave Flaubert le visita en 1845 et écrivit dans ses Notes de voyage qu’il le considérait comme « le plus riche de Gênes ». Fort impressionné par le luxe qu’il y voyait, il avoua dans une lettre à Ernest Chevalier que, lorsqu’on visite ces palais, « on a une telle pitié du luxe moderne qu’on est tenté de loger à l’écurie ou de sortir en blouse ». Il y a la même succession de superbes tableaux de maîtres dans le palazzo Bianco, où les artistes génois et flamands occupent une place privilégiée. Non loin, dans l’une des salles du Doria-Tursi, on peut voir le violon Cannone, fabriqué par Guarneri, en 1743, et ayant appartenu au grand Niccolò Paganini, l’un des enfants les plus célèbres de Gênes, ainsi que de nombreux objets et documents remarquables : des médailles et
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des pièces de monnaies, des lettres signées par Christophe Colomb, une collection de textiles d’art et de nombreuses toiles.
Appartenant à une autre famille aristocratique parmi les plus anciennes et nobles de la ville, le palais Spinola di Pellicceria fut érigé par Francesco Grimaldi en 1593, avant de passer aux mains d’un Pallavicino, puis d’une Doria mariée à un Spinola. Deux frères de cette illustre lignée en firent don à l’État italien en 1958, à condition que l’édifice conserve l’aspect d’une demeure historique. C’est maintenant le siège de la Galerie nationale de la Ligurie, renfermant une riche collection de toiles (parmi lesquelles l’incontournable Ecce Homod’Antonello da Messina), de faïences, de tissus anciens, de céramiques, de fresques, de cartes anciennes et de sculptures.
À cette abondance de demeures prestigieuses, vient s’ajouter le palais emblématique du quartier : le palazzo Reale, à quelques pas de l’ancienne université, se dresse sur la rue Balbi qui porte le nom de la famille qui le fit construire dès 1620. Aménagé au cours des siècles par d’autres membres de la famille, puis par ses nouveaux acquéreurs, les Durazzo, qui
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ajoutèrent d’autres extensions à l’édifice, ainsi que la cour et le jardin suspendu, ce ne fut qu’en 1820 que le roi de Sardaigne et duc de Savoie, Charles-Félix, l’inclut dans la liste des résidences officielles de la Couronne, avant qu’il ne passe dans les mains de l’État en 1919. Sur les plafonds des vastes salles, on admire une profusion de fresques, toutes plus belles les unes que les autres, conçues par Valerio Castello, Angelo Michele Colonna et Agostino Mitelle, parmi d’autres artistes de la ville. Le mobilier, les tapisseries, la salle du trône, la somptueuse galerie des glaces à la « manière de Versailles » et même le jardin exotique doté de fontaines et de palmiers, et un pavage en galets noirs et blancs, font de ce lieu l’un des ensembles les plus complets du goût esthétique des xviieet xviiie siècles.
Depuis le toit-terrasse de ce palais, on peut contempler le port de Gênes comme le faisaient les Balbi en surveillant leurs navires chargés de textiles. Un panorama imprenable sur les toits de la vieille cité et sur la mer s’offre à nous, et on imagine aisément la symbiose parfaite entre le mythique Porto Anticoet la vie commerçante.
Hélas, une voie surélevée (strada sopraelevata
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Aldo-Moro) entaille le bord de mer et le sépare cruellement du reste de la ville. En 1992, à l’occasion du cinq-centième anniversaire de la découverte de l’Amérique (les Colombiades), la municipalité décida de renouer les liens entre le port et les habitants, une occasion pour l’architecte Renzo Piano de restaurer les bâtiments désaffectés, de doter le bord de mer d’une croisette et d’un musée maritime et d’y ériger le plus grand aquarium d’Europe, ainsi que le célèbre Bigo jaillissant de la mer, une sculpture qui imite les mâts des bateaux, de quarante mètres de hauteur et depuis laquelle on a une vue saisissante à trois cent soixante degrés, à condition de prendre son ascenseur panoramique. Pour certains, la réhabilitation menée par Piano – sénateur à vie de la République italienne et auteur parmi d’autres bâtiments du centre Georges-Pompidou à Paris, en 1977 – n’a pas été très satisfaisante. Pour d’autres, il a tout simplement sauvé un bord de mer où personne ne s’aventurait jamais !
Après la ville des vivants, il faut absolument se rendre à la cité des morts : le cimetière de Staglieno, sans doute l’un des plus étonnants au monde et le plus spectaculaire de toute l’Italie.
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Une armée de sculptures, figées dans la joie du voyage vers l’Éternel ou dans le chagrin de quitter les plaisirs de la Terre, véritable musée en plein air des styles néoclassique, néoégyptien, byzantin, gothique, Art nouveau. Hemingway l’a considéré comme l’une des merveilles du monde, et Mark Twain, très impressionné par la beauté du lieu, a vanté la qualité des sculptures aux contours parfaits, aux formes intègres, sans fissure ou imperfection, qu’il préférait de loin « aux statues endommagées et misérables qui ont été sauvées de la ruine de l’art ancien et que l’on a placées dans les musées de Paris ». L’un des monuments les plus curieux est, sans doute, le tombeau de Caterina Campodonico, surnommée « la vendeuse de noisettes », à cause de son métier, qui lui a permis d’économiser de son vivant l’argent nécessaire pour faire bâtir son propre tombeau par Lorenzo Orengo, le sculpteur préféré des classes aisées génoises. Les traits rudes, les plis des vêtements, les mains de travailleuse qui tiennent les colliers de noisettes et de savarins qu’elle vend… rien n’a été laissé au hasard par l’artiste qui voulait rester fidèle à l’apparence de sa cliente. Au-delà des cimetières anglais et juif, en remontant la colline qui longe
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le torrent Vielino, la promenade mène vers un ancien aqueduc romain et vers le cimetière protestant créé par la communauté suisse, où se trouve la tombe de l’épouse irlandaise d’Oscar Wilde, jusqu’au monument aux morts de la Première Guerre mondiale et au mausolée du patriote Giuseppe Mazzini.
Un peu à l’écart de la ville, en direction du mythique Portofino, le petit port de pêcheurs de Boccadasse est l’une des étapes obligées des citadins souhaitant échapper à l’agitation de la ville. C’est aussi la meilleure option pour quitter « la Superbe », en regardant les maisons aux tons pastel, les enfants jouer sur les marches taillées dans le rocher, en descendant sur les galets de la petite plage où les barques colorées des marins attendent la pleine lune pour aller à la pêche aux rascasses. Il faut visiter la petite église de Saint-Antoine. Sa seule nef, revêtue de marbre polychromé, est remplie de modèles de barques en taille réduite. Des ex-voto témoignent d’une longue histoire d’amours, d’espérances et de craintes inspirées par la mer. Des histoires que tout Génois qui se respecte saura raconter, celle d’un oncle parti un jour pêcher, puis disparu sous une tempête ou celle d’un frère ayant pris le
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chemin de l’Amérique et qu’on attend toujours.
Sur la terrasse de l’Antica Osteria Dindi, je regarde un pêcheur démêler ses filets. D’un haut-parleur, la voix de Gino Paoli, l’habitant le plus célèbre du village, chante inlassablement Sapore di sale, le morceau le plus mélancolique du répertoire italien des années 1960. Sur une vieille affiche, il est accompagné d’Ornella Vanoni au moment du tournage du clip de la chanson Boccadasselorsqu’ils chantaient en duo :
Ti recordi il sole nella casa al mare
quando c’era freddo e non lo sentivi…3
3. Te rappelles-tu du soleil depuis la maison donnant sur la mer / quand il faisait froid et que nous ne le sentions pas ?… (N.d.É.)
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Le Monferrato, tout comme les Langhe, est l’une des régions les plus belles et les plus méconnues du nord de l’Italie. À deux ou trois heures de route de la frontière française, entre le Pô et les Apennins, cette succession de villages et vignobles, où l’on produit le barbera d’asti, le dolcetto d’acqui, le cortese de gaviet le moscato, parmi d’autres rouges, blancs et mousseux à la Denominazione di origine controllata e garantita(DOGS), a de quoi étonner même les plus avertis. Alessandria, Asti et Casale Monferrato sont les cités les plus peuplées du triangle imaginaire à l’intérieur duquel le cœur du Monferrato regorge de magnifiques borghi– Castagnole Monferrato, Gabiano Monferrato, Quargnento, Montemagno, Cereseto, Serralunga di Crea, Moncalvo, Canelli, Cocconato… –, presque tous dominés par un château imposant, la plupart du temps à moitié abandonné ou dans les mains d’une vieille famille titrée, souvent ruinée, mais attachée aux derniers vestiges d’une gloire révolue.
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Les truffes et les noisettes apportent leurs lettres de noblesse à une gastronomie réputée au-delà du terroir, lieu phare (avec les Langhe) du concept gastronomique de slow food, un mouvement qui prône depuis 1986 les valeurs de la bonne nourriture en s’opposant à la restauration rapide (fast food) et à l’industrie agroalimentaire, source d’une standardisation des goûts. Un escargot, symbolisant par sa lenteur la devise de ce courant, indique les établissements faisant la guerre à l’uniformisation culinaire. Rien d’étonnant, par exemple, de trouver à Bra, la capitale de ce mouvement, des glaciers comme I.G.P. ou Iano œuvrant sous cette devise, prêts à servir les meilleurs gelatidu monde.
Le paysage viticole dit du « Langhe-Roero e Monferrato », ayant été inscrit dans la liste du Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, ne laisse aucun doute. Ici, nous sommes dans le royaume d’une philosophie du plaisir qui se traduit par une utilisation intelligente des ressources naturelles et un savoir-faire ancestral. De la semence à la récolte, de l’élaboration du produit à la distribution, rien n’est laissé au hasard.
Quiconque se rend en Italie doit garder à l’esprit qu’au milieu d’un décor sublime, là où
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l’histoire, la mythologie et la vie quotidienne sont indissociables, où le passé et le présent s’imbriquent comme nulle part ailleurs, quelques petits désagréments peuvent faire tourner en cauchemar un séjour longtemps rêvé.
Je me souviens de mon quarante-cinquième anniversaire, non parce que le chiffre représente un tournant dans ma vie, mais plutôt à cause d’une location ratée dans un endroit censé être idéal. C’était à Lu Monferrato, l’un de ces villages au charme fou de la campagne piémontaise. Un paysage vallonné, parsemé de vignobles à perte de vue, ponctués par les tours crénelées des bâtisses seigneuriales et les clochers des églises de village au sommet des collines. Une topographie en douceur qui semble onduler, été comme hiver, tamisée par une
