Drame dans la brousse - Pascale Delacourt-Stelmasinski - E-Book

Drame dans la brousse E-Book

Pascale Delacourt-Stelmasinski

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Beschreibung

Sylvie et son fils François partent pour des vacances en Afrique. L’avion s’écrase au milieu de la brousse. La mère et le fils survivent et sont emmenés séparément dans deux tribus ennemies.

Sylvie, aidée d’Oumy, une jeune fille de la tribu, essaie de retrouver François. Elle rencontre Jacques, un Français, qui participait à un safari-photo qui a mal tourné.

Philippe, le mari de Sylvie, arrive dans le pays et part à sa recherche.

De nombreuses aventures vont ponctuer leur vie : les braconniers sur la trace des éléphants, le face-à-face avec un lion, le vaudou aux effluves maléfiques…

Parviendront-ils à échapper à cette brousse si belle, mais si dangereuse ?

À PROPOS DE L'AUTRICE

Pascale Delacourt-Stelmasinski, membre de l’Académie Arts-Sciences-Lettres (Médaille d’Argent 2018 – Grand Prix des Lettres 2018), professeure de Communication et de Bureautique à la retraite, est passionnée par l’écriture.

Chacun de ses romans traite un sujet différent. Après la vie d’une jeune paysanne axonaise, "Marie dans la tourmente de l’Histoire", elle suit la trace d’un esclave marron sur l’Île de La Réunion, «Anchaing le Papangue». Son troisième livre nous emmène au Moyen-Âge, "Le Templier de la Montagne couronnée". Enfin, le quatrième "L’Enfant du Gévaudan", thriller, fait frémir. "La Mazurka de l’Espoir" raconte l’histoire de deux familles polonaises entre la Pologne et la France.

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Seitenzahl: 496

Veröffentlichungsjahr: 2024

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À Delphine, grâce à qui chaque jour tout devient

un peu plus possible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE

 

 

Peut-on passer sa vie à taper sur son prochain et rester quelqu’un de bien ? Ou alors chacun est-il si foncièrement mauvais que c’est en tapant dessus que l’on devient une meilleure personne ?

Et de dix ! Voilà, c’est fait. Le gars ne s’est pas relevé. Après ce qu’il a pris, ç’aurait été étonnant. Léo a tout mis, tout envoyé pour que ça ne s’éternise pas. Plus ça durait, plus ça devenait risqué, étant donné le bonhomme en face. Il en a plein la tête, éclaté, mais bon, il n’est pas à plaindre comparé à celui qui bave au sol. Les gens dans la salle sont fous, ça hurle de tous côtés, ça se marre, ça pleure. Mais ça hurle, surtout. Ça pue la sueur, la testostérone mal utilisée. L’arbitre est allé voir comment va l’autre et revient vers Léo. Il dit que ça ira et lui demande si, lui, ça va. Bien sûr que ça va, putain. C’est étrange ce sentiment, Léo est rassuré pour le gars qu’il vient de démolir et en même temps, il espère qu’il va rester encore sonné au sol un petit moment, qu’il puisse un peu se tenir là, sur le ring, sans avoir à jouer les grands seigneurs qui font des mamours aux mecs qu’ils viennent de battre. Non, là tout de suite, c’est à lui qu’il revient de se voir lancer quelques fleurs, on jouera aux sportifs après, bonhomme. L’annonceur chope son micro et lance d’une voix tonitruante :

« MESDAMES ET MESSIEURS, VOTRE VAINQUEUR DE CE SOIR ET TOUJOURS INVAINCU : EIFFEL PELEAAAAAS !!! » .

Il laisse traîner les A tout en éloignant le micro de sa bouche. Léo a l’impression que son pseudonyme s’envole sous le toit de la salle, poursuivi par les acclamations du public. Il y a bien quelques huées, quelques parieurs déçus sans doute, mais peu importe, c’est une minorité. Une minorité de crétins. Il faut être con pour ne pas parier sur lui ! Il écarte les bras, balance la tête en arrière, petit tour du ring, à pas lents. C’est là que sa vie s’écrit. C’est dans ces moments-là que l’on sait pourquoi on est ici-bas. Eiffel Peleas est un héros, le héros du peuple !

C’est mérité, ce n’est pas volé, pas une seule seconde. Rien de plus gratifiant. Léo sait que tout ce qu’il fait là n’est dû à aucun concours de circonstances, aucun coup de piston, aucun coup de bol, aucune opportunité saisie au hasard, tout s’est joué à grands coups de poing dans la gueule ! Et ce soir ce n’était pas n’importe qui en face : Pierrick, dit l’Arme Blanche, excusez du peu. Un vieux de la vieille, expérimenté, solide, qui doit son surnom au fait qu’après des dizaines de combats et malgré les années, il paraît de plus en plus affûté. C’était un vrai match, un vrai combat, et malgré tout il n’a pas douté, ou si peu. Bien entendu, au 4ème round il a commencé à en avoir marre. Il en avait marre de taper en ayant l’impression que ses coups ne portaient pas. Il avait bien eu l’idée de tenter d’emmener Pierrick au sol, d’essayer quelques clefs, mais franchement non, il voulait le finir à coups de poing. Et pour lui en mettre plein la gueule il a accepté d’en prendre pas mal, histoire qu’il s’approche de plus en plus, le Pierrick, l’Arme Blanche, et qu’une fois assez près il puisse lui briser le nez à coup de boule. Là il savait que c’était bon : un crochet dans l’arcade – qui a éclaté sous le choc – puis un coup de coude sur la même arcade. Pierrick est tombé comme une merde, le nez pété et la face en sang. Un dernier coup de poing au sol, un dernier coup d’œil, et là OK, il savait qu’il n’en avait pas chié pour rien. Parce que ses coups faisaient mal, au vétéran, et sous son masque Léo sentait chaque tuméfaction de son visage. Mais là c’était bon. Comptée jusqu’à dix, l’Arme Blanche. Propre et net !

Léo retourne dans son coin, Marko l’y attend. Sur le visage, une sorte d’expression immuable qui ne permet pas de dire s’il est satisfait ou s’il s’en fout. Une tronche de mec à la fois bourru et amusé. Ça fait drôle, surtout dans des moments comme ça. Impossible qu’il prenne tout ça à la légère néanmoins. Ce sport c’est toute sa vie, c’est tout ce qui fait qu’il est qui il est. Seulement, impossible aussi de le voir s’enthousiasmer comme le premier fan venu. Il connaît trop bien la compétition pour ça, et il est bien trop cool pour sauter et hurler comme un con dans son survet’, même un soir de victoire. Il tend à Léo une bouteille d’eau puis le coach et son poulain se dirigent vers leur vestiaire. Une fois seuls, enfin, Marko desserre les mâchoires :

- Satisfait ?

- C’est une victoire.

- Oui, c’est une victoire. Mais t’en es content ?

- Mais merde, bien entendu ! C’était l’Arme Blanche ! Et hop, KO !

« Et hop, KO ! » répète Marko avec un demi-sourire. Et Léo sait très bien ce que cet air presque débonnaire signifie : son entraîneur est agacé. Et en réalité il est même plutôt énervé. Marko avait combattu pendant quelque chose comme vingt ans. Il avait toujours été placide, même jeune, mais il paraît que sur le ring c’était un monolithe qui, une fois déchaîné, était impressionnant de sauvagerie. Tous ceux que Léo avait entendus parler des combats de Marko avaient l’air de dire que son style était très étrange, car cette sauvagerie avait toujours l’air maîtrisée. Il avait de toute évidence été un combattant d’une violence inouïe, mais aux coups très réfléchis. Ce style très âpre, sans chichis mais dévastateur, lui avait valu le surnom du « Menhir ». C’était le jeu dans ce genre de compétition : les combattants les plus en vue gagnent des pseudonymes, c’est plus spectaculaire. Ça vend mieux. Et, même lorsqu’il est question de combats clandestins, il est important de donner au public du pimpant pour qu’il ait envie de payer son entrée, et aux parieurs une raison excitante de jouer !

« Le Menhir » ! Léo s’était déjà gentiment foutu de la gueule de Marko à propos de ce surnom. Qu’est-ce qu’il trouvait ça naze et vieux jeu. Mais bon, c’était probablement cool à l’époque, faut croire. Marko, sans l’avoir mal pris, avait fait la moue et avait pris un air qui, en un demi-regard, avait invité Léo à fermer sa gueule et à laisser tranquille le passé et ses modes. On ne rigole pas avec les souvenirs des autres. D’autant qu’à l’époque de Marko il n’était pas encore question de combattre dans de vraies salles.

« Tu sais, avait-il raconté à Léo, aujourd’hui plus vous gagnez de matchs, plus vous montez les échelons, plus vous avez l’occasion de vous battre dans de belles salles historiques. Le milieu a un pouvoir qu’il n’avait pas à l’époque, on n’avait pas encore pris d’assaut ces lieux pour nous les approprier. Aujourd’hui tu combats à la salle Carpentier ou à l’Elysée- Montmartre, demain peut-être au Bataclan ou au Trianon, mais tu te souviens de tes débuts ? Dans des caves, des parkings souterrains ou au mieux sur des terrains de tennis abandonnés ? Et bah moi, ça aura été le top de ma carrière, ça. Même au plus haut j’ai pas eu droit à une vraie salle. »

Du coup Léo ne s’était plus jamais moqué du surnom de Marko, et il le respectait énormément. Il le connaissait très bien et c’est pour cela qu’il savait bien que si Léo était content de sa victoire, Marko Le Menhir, lui, allait très calmement lui expliquer pourquoi il avait chié dans la colle.

« En face de toi t’as Pierrick qui est un cube de fonte. T’es pas con, tu sens bien que quand tu frappes normalement ça le chamboule pas. Tu dois le finir autrement, tu le DOIS. Tu es plus grand que lui, tu as plus d’allonge, tu dois lui éclater les genoux à grands coups de pied, tu dois le tenir à distance avec tes poings. Et certainement pas le laisser venir, s’approcher, le laisser te bourrer la gueule comme ça. C’est du HündoFight bordel, pas un jeu vidéo. Alors oui, OK, le coup de boule… ». Léo décroche un peu, il sait très bien que Marko a raison mais là, honnêtement, impossible de se faire une séance de débriefing maintenant. Il n’écoute plus. Mine de rien il a morflé lui aussi. Il a besoin d’air, il va retirer son masque. Marko cesse de parler et fait signe à Léo d’attendre, le temps d’aller regarder dans le couloir à l’extérieur de leur vestiaire. Il referme la porte, la verrouille.

« C’est bon, OK, tu peux le retirer. »

Léo retire son masque, moite de sueur et de sang macéré. Il a la tronche rougeâtre, les yeux gonflés, une pommette ouverte. Il prend de grandes inspirations. Putain ça fait du bien. Marko le regarde, mi-amusé, mi- concentré sur la meilleure façon dont il va soigner les plaies, puis lui sort :

- Tu peux te foutre de mon surnom mais franchement, la dégaine de catcheur mexicain que tu te payes avec ton pseudo et ton masque rouge et noir de luchador !

- Ouais, mais moi, j’ai pas le choix…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

 

Tout en gardant un œil sur la route, Léo tente de voir à quoi ressemble son visage dans le rétroviseur. À chaque fois, il est soufflé par le résultat qu’arrive à obtenir Marko quand il s’agit de lui réparer la gueule. Les baumes cicatrisants d’aujourd’hui font presque flipper par leur efficacité : ses yeux ont dégonflé, sa pommette est refermée, et globalement son visage ne ressemble plus à une grosse enflure. Ça n’empêche pas les douleurs aux côtes ou dans le cou, mais il est tout à fait clean et présentable. C’est à se demander comment ils faisaient sans ces pommades magiques, avant. D’ailleurs Léo n’a toujours pas bien saisi où Marko les trouve mais peu importe, grâce à ça il peut reprendre une vie normale sans présenter au monde des stigmates pour le moins compliqués à justifier, surtout à répétition.

Léo n’aime pas trop traverser Intra-Muros en voiture dans sa propre voiture. Il n’a pas tellement la caisse d’un mec qui vit Intra-Muros, elle se remarque rapidement : c’est une grosse cylindrée, à mi-chemin entre la bagnole de sport et la bagnole de papa. Non pas qu’il craigne quoi que ce soit, il sait se défendre, et il sait par où passer, mais Intra-Muros est devenu hors du temps pour lui. Il n’y vient que pour combattre ou pour le boulot, et dans cette bagnole il a l’impression d’être dans un vaisseau spatial sur une planète lointaine.

Après chaque combat, à chaque trajet entre Intra-Muros et chez lui, il se dit la même chose : c’est quand même incroyable ce que Paris est devenu quand on entend parler les plus anciens. Souvent revient l’idée de la ville riche, huppée, branchouille, un entre-soi coupé du reste du pays par le périph… Bah putain ! Inimaginable désormais. Si Paris et le reste du pays étaient alors deux mondes différents, il y a peu de chance que les gens de l’époque aient pu imaginer ce qu’il en est aujourd’hui. Remarque, il s’agit toujours de deux mondes différents. Quand on écoute les plus vieux, c’est dur de croire que le monde a été autrefois aussi différent de ce que l’on connaît aujourd’hui. Pourtant les bâtiments sont magnifiques, c’est vrai, et il y a plus de monuments que dans n’importe quelle autre ville où il est allé. Mais lui il appartient à un autre monde désormais, et franchement c’est difficile de dire si aujourd’hui il serait capable de vivre ici à nouveau. Sans doute pas. On peut s’habituer à beaucoup de choses, mais c’est plus compliqué de reprendre de vieilles habitudes oubliées. Et avec le temps, avec l’âge, il y a des choses auxquelles on ne veut plus renoncer. De toute manière, impossible d’exercer son boulot en habitant Intra-Muros, et il aurait même été peu probable qu’il l’obtienne tout court, ce taf. La vie ici ne colle pas aux fonctions qu’il occupe dans sa boîte. Rien ici ne colle avec ce que l’on attend de l’homme qu’il est devenu. Il a déjà dans son taf suffisamment de collègues et d’interlocuteurs à qui il préfère dire qu’il vient d’Extra-Muros, comme eux, histoire de ne pas se faire regarder comme une bête curieuse, ou se voir harcelé de questions sur « comment ça se passe de l’autre côté ». Ah ça, il en côtoie des têtes de nœuds, mais c’est à ce prix qu’il peut se gaver à faire ce qui rapporte et vivre là où il veut vivre.

Pourtant, rien n’y fait, quelque chose au fond de lui aime la traverser, cette ville. Surtout la nuit. De nuit, elle n’a certainement pas d’équivalent et pour lui ça tient en une teinte : l’orangé de la lumière, les tons ocre que les lampadaires donnent aux murs en pierre de taille. Et tant pis s’il n’y a jamais eu d’étoiles ici. Ici, il a toujours fallu être imaginatif pour s’inventer un ciel. Quand il était gamin il habitait vers Belleville. Il garde le souvenir d’une enfance en plein air. C’est marrant quand on lit aujourd’hui que les gens, à une certaine époque, moquaient ou déploraient l’impossibilité pour les enfants d’Intra-Muros de jouer en extérieur. Lui il n’a connu que ça, notamment grâce à la rareté des bagnoles. C’est presque extravagant de se rappeler son enfance et son adolescence ici avec autant de netteté, avec autant de nostalgie, sans pour autant avoir envie de réinvestir ces lieux autrement que pour ses escapades pugilistes. Sans doute a-t-il perdu ce qui, à l’époque, faisait qu’il aimait justement vivre Intra-Muros : une forme d’insouciance et un plaisir de la découverte qui ont été patinés par les années, ces années qui ne lui permettent plus aujourd’hui de s’émerveiller comme avant sur n’importe quelle nouveauté, comme si elle débarquait dans sa vie pour la changer. Il avait une sacrée bande de potes en ce temps- là, venus des quatre coins de la ville. C’est fou comme certains détails étaient perçus comme énormes avec les yeux de l’époque, et ont encore grossi dans sa mémoire à force de se les remémorer. Il se souvient parfaitement de la première clope sur laquelle il a tiré, avec son copain Dom, dans un recoin du Père-Lachaise. Il a encore le goût exact en bouche, rien que d’y repenser il a la tête qui tourne. Et pourtant il en a fumé combien par la suite ? Des milliers ? Au réveil, au coucher, en bouffant, dans son bain… Mais celle-ci, au final, c’est bien possible que ça ait été la meilleure. Comme sa première bière, sur les bords de Seine, lors d’un pique-nique avec la bande. Il avait mis plus d’une demi-heure à la terminer. Il prenait de toutes petites gorgées pour ne pas se donner la nausée. À part sa petite sœur Adèle, c’était lui le plus jeune du groupe, il voyait les autres s’envoyer de grandes lampées de Kro, c’était impressionnant. Pourtant ils n’avaient que quatre ou cinq ans de plus que lui, mais à cet âge-là c’est énorme ! Il avait fini sa canette, fier de lui de ne pas avoir gerbé à la moitié. Ça l’avait grisé juste ce qu’il fallait, et il regardait les beaux bâtiments autour de lui avec un voile réjouissant devant les yeux. Il n’avait jamais été dans cet état-là et se sentait galvanisé par cette sensation nouvelle, cette chaleur. Là, avec ses plus proches amis, rentrer dans « la vraie vie », devenir « grand » avec eux. Aujourd’hui, alors qu’il est capable de s’envoyer une pinte de Guinness en deux gorgées, que des hectolitres de bières belges triplement fermentées sont passés dans son gosier, il se souvient avec émotion de cette toute première canette de Kro tiède.

Il met la radio. C’est du jazz qui est diffusé. Aucune idée de ce qu’est ce morceau, ni de qui le joue, mais ça fait sourire Léo : Intra-Muros en bagnole la nuit, du jazz, c’est bon, on est bien en parfait cliché ! Et en même temps ça le détend. Finalement, le quotidien lui offre assez peu d’occasions de se sentir à l’aise dans un cliché de ciné ou de bouquin. Là il est bien. Le morceau qui passe lui plaît, mais peu de chances que ça le marque au-delà de cette virée en caisse. C’est un peu comme la bière ou la clope : lors de l’adolescence, à chaque morceau qu’il découvrait il avait le sentiment que sa vie venait de basculer. Les potes écoutaient tout un tas de trucs, et quand un artiste le marquait c’était parce qu’il avait le sentiment qu’il l’avait toujours attendu. Des tas d’univers qui lui avaient été jusqu’à présent cachés, avec autant de portes qu’il lui restait désormais à ouvrir. À l’époque de son adolescence, son pote Max était un jeune adulte et habitait dans un minuscule studio, sur le secteur de Saint-Germain-des-Prés. Il vivait entouré de disques, ça occupait la plus grande partie de l’appartement, et il lui proposait de passer des nuits entières à découvrir tel ou tel groupe, sur tel ou tel support. Quasiment que des trucs old school, presque rien de récent. Et désormais, quand il entend un de ces vieux morceaux rock, Léo éprouve la satisfaction intacte ressentie à l’époque, mêlée à l’amertume du fait que ce soit par définition révolu.

D’un seul coup Léo s’arrache tout seul à ses pensées en pouffant, il ricane de lui-même. Ça le prend à tous les coups, cette nostalgie à pas cher. Il se jette à lui-même un nouveau regard dans le rétro et sourit : l’homme accompli qui soupire sur son innocence passée, le puissant adulte qui ne rêve que de retrouver la spontanéité de l’enfance. Mouais… C’est beau mais c’est bon pour faire des films, ça. Pendant ce temps-là y’a la vraie vie, et la vraie vie c’est tous les jours qu’il faut la mener, sans temps mort accordé pour psalmodier des incantations nébuleuses à la con en l’honneur d’une bière tiède.

Sa vie, telle qu’il la souhaite désormais, c’est Extra-Muros qu’elle peut se mener, et certainement pas « dedans ».

« Dedans ». Léo se rend compte que, lorsqu’il se laisse aller à ses songes nostalgiques, il parle encore de « Paris », de « ville » et de « quartiers. » C’est fini depuis longtemps ça. Plus personne ne parle de Paris en ces termes. C’est une cité découpée en secteurs.

Il n’a jamais vraiment bien compris comment ça s’était passé. Il n’était pas encore né alors. Ni ses vieux. Il a déjà entendu ses grands-parents évoquer leur enfance. Même Marko parle parfois autour d’un verre, après l’entraînement, de ce que ses propres parents lui avaient raconté en des termes qui semblent ahurissants pour Léo : « Paris la Ville Lumière » et, au-delà, la « banlieue ». Ce qu’ils appelaient banlieue, Léo a du mal à se le figurer. Les légendes parlent de quelque chose de gris, de violent, de dangereux, de triste… Et à les écouter, Paris était la capitale du monde. Rien que ces mots, « Paris » et « banlieue », sonnent bizarrement. Aujourd’hui on était « Intra-Muros » ou « Extra-Muros », et pour tout un tas de raisons il valait mieux être Extra-Muros. Alors leurs histoires de « banlieue »… Ça le fait marrer d’ailleurs : s’il a bien compris, fut une époque, il était de bon ton de préciser qu’on venait de Paris Intra-Muros, et ceux qui habitaient la banlieue préféraient ne pas le préciser et essayaient par snobisme de se faire passer pour des Parisiens, quand bien même vivaient-ils à plusieurs dizaines de kilomètres de la ville. Aujourd’hui il voit autour de lui des gens se rengorger lorsqu’ils expliquent qu’ils habitent « Extra-Muros » ! Putain ça n’a pas de sens non plus, si on y réfléchit bien. Une fois il est parti en vacances, avec un couple d’amis – enfin plutôt des amis de sa femme – et il a vu ces deux rigolos discuter avec une autre paire de corniauds. Ils venaient de Dieu sait quel bled, et les amis de son épouse de répondre qu’ils habitaient Extra-Muros comme s’ils étaient sortis des couilles de Jupiter, alors que lui savait très bien qu’ils vivaient presque au pied des nouvelles fortifications, à deux pas d’Intra-Muros. C’était un putain de spectacle désolant, ces mêmes connards allaient enchaîner en chiant sur « les gens Intra-Muros » qu’ils n’avaient jamais croisés et sur « la vie là-dedans » dont ils ne connaissaient rien. C’était à pleurer.

En parlant des fortif’, justement, Léo les approche. Pouvoir aller et venir entre Extra et Intra-Muros, ce n’est pas si aisé normalement. La plupart des gens respectables Extra-Muros n’ont pas beaucoup de raisons de venir passer du temps « dedans », et les gens Intra-Muros n’ont pas tellement de possibilités d’en sortir, hors circonstances exceptionnelles. La réalité, c’est que si des gens de l’extérieur veulent pouvoir régulièrement venir s’encanailler Intra-Muros, il faut qu’ils se débrouillent, notamment en arrosant de pots-de-vin la faune louche qui gère les « péages » tout autour de la cité : les Patrouilleurs. Et, de manière générale, aucun moyen de pouvoir aller et venir comme ça sans un laissez-passer officiel délivré par l’État. Laissez-passer qui ne peut se justifier que par une nécessité professionnelle ou… les relations qu’il faut.

Le péage Balard est en vue. Il paraît qu’avant c’était une fourrière souterraine, comme quoi fut une époque il devait en effet y avoir trop de bagnoles « dans Paris », parce que là l’idée de fourrières pour cette cité, ça le fait marrer. Aujourd’hui toutes les fourrières sont à ciel ouvert. C’est dans ces péages qu’habitent les Patrouilleurs. Il est habitué, en approchant, à voir des têtes s’élever d’un coup et apparaître au-dessus des palissades à mesure que le bruit du moteur se fait entendre, comme des têtes de suricates qui se dresseraient d’un seul mouvement pour bien vérifier qu’il s’agit de lui. Il faut dire que sa bagnole fait un son particulier : c’est probablement un des plus récents modèles à circuler dans l’enceinte de la cité. Il ne s’est décidé à la prendre pour venir Intra-Muros qu’à partir du moment où il était assez haut dans le tableau du championnat pour être assuré de combattre dans des salles avec parking surveillé par des gens de confiance, principalement des amis de Marko. Pour ce qui est de ceux qui gèrent et habitent dans les péages-fourrières, ils ont tout un tas d’aspects inquiétants, mais aussi comme point commun de respecter la mécanique. Aucune chance qu’ils s’en prennent à sa caisse.

Les Patrouilleurs forment une communauté tout à fait à part, Intra- Muros. Ce sont eux qui, de près ou de loin, s’occupent de tout ce qui a trait aux véhicules. Lors des évènements où la ville a été désertée par sa bourgeoisie, et où les classes populaires ainsi que les nouveaux habitants en ont pris possession, les fourrières de l’époque ont été récupérées par ces mecs et ces nanas. Ils en ont rapidement fait des points stratégiques, à garder, afin de prévenir d’éventuelles tentatives venues d’Extra-Muros pour récupérer l’enceinte. Peu à peu ils se sont constitués en une sorte de corps de métier. En plus de servir de postes de surveillance, les fourrières sont devenues des péages, presque des postes-frontière en réalité, où il fallait montrer patte blanche si l’on décidait de se hasarder Intra-Muros depuis l’extérieur. Peu à peu ils ont géré ainsi toutes les portes de la cité. Étant donné que très peu de nouveaux modèles de voitures arrivaient de l’extérieur, les Patrouilleurs se sont mis à apprendre la mécanique avec l’aide de quelques mécanos professionnels qui s’étaient retrouvés avec eux dès la prise des fourrières, ou peu après. Ils avaient de fait un nombre dément de véhicules parmi lesquels piocher. Ainsi, chaque Patrouilleur disposait d’une voiture à n’importe quel moment, où il le souhaitait, dans n’importe laquelle des fourrières où il allait : Chevaleret, Charlety, Pouchet, Balard… Ces péages étant devenus leurs habitations, en plus de leurs lieux de travail, les Patrouilleurs se mélangeaient peu aux autres habitants et restaient le plus souvent à la périphérie intérieure de la cité. En revanche, ils circulaient beaucoup entre ces différents quartiers généraux et il était ainsi très commun de les croiser en voiture ou à moto, de nuit comme de jour, sur les boulevards des Maréchaux pour se rendre d’une porte à une autre. Ainsi, à force de les voir en virée tout autour de la ville, aussi bien pour se déplacer que pour assurer une surveillance des nouvelles fortifications qu’ils avaient participé à construire, ils se sont vu attribuer le surnom de « Patrouilleurs ».

Même si, donc, jamais l’un d’entre eux n’aurait osé s’en prendre à la caisse de Léo par respect pour la machine, ils auraient pu, en revanche, s’arranger pour la récupérer de force. Là, il semble qu’aucun bakchich n’aurait pu égaler la valeur de son véhicule à leurs yeux. Mais les Patrouilleurs avaient un chef, et si Léo entrait et sortait de la cité avec cette voiture sans problème, c’est que le leader des Patrouilleurs le lui permettait.

En entrant dans l’enceinte de la fourrière, bordée de chaque côté par les épais murs des nouvelles fortif’, Léo croise surtout des visages dont les regards admiratifs louchent sur sa voiture, très peu sur lui-même. À chaque fois, ces fourrières devenues des quartiers à part entière le font halluciner : les rues semblent constituées de carcasses de voitures empilées qui forment comme des haies d’honneur sur son passage. Dans le cas présent, comme il s’agit de la fourrière Balard, c’est tout le secteur de Balard qui forme un gigantesque poste de péage : les voitures bien alignées en bas d’immeubles réquisitionnés pour devenir les logements des Patrouilleurs. Idem à Chevaleret, Pouchet ou Charlety, ainsi qu’à de nombreuses portes.

Roulant au pas, et désormais arrivé au cœur de cette ville dans la ville, Léo sait qu’il va tomber sur le chef. Du moins il l’espère, mais jusqu’à présent celui-ci a toujours été présent. Léo suppose que de toute manière le mot est passé depuis le temps, mais il se sent néanmoins toujours rassuré quand c’est le patron qui fait le geste à ses Patrouilleurs de le laisser passer, après un échange de quelques mots, voire parfois de simples regards. Et comme prévu, infailliblement, Hector est bien là ce soir. Et il a toujours la même dégaine. Léo pense qu’il s’inspire de vieux films, quelque chose comme ça, quand certains jeunes étaient tous sapés de la même façon : jean et cuir clouté. En fait il a même vu des films de science-fiction de l’époque et s’était marré en constatant comment ils imaginaient le futur, mais finalement lorsqu’il voit le look d’Hector et de ses Patrouilleurs, il se dit que certains films d’anticipation n’étaient pas tombés loin. Bon, ils étaient assez impressionnants, quand même, et ne manquaient pas d’une certaine allure. Mais Léo ne peut s’empêcher de penser que, si tout ce beau monde a effectivement une touche assez rock’n’roll, il y a un je-ne-sais-quoi d’anachronique tant il a l’impression que les mecs se refilent les mêmes vêtements entre steampunk et rockabilly depuis des décennies.

En roulant doucement, Léo approche d’Hector qui, fidèle à lui-même, arbore toujours le même perfecto clouté porté à même la peau, un bon vieux jean sans âge sur le cul et enfoncé dans des Docs noires montantes jusqu’aux genoux. Non seulement le gars ne change pas le look mais il ne vieillit pas, se dit Léo alors que les phares de sa voiture éclairent le visage du chef local : depuis des années il n’a pas pris un kilo, ni une ride, ni un cheveu blanc. Il a toujours le corps sec, hyper dessiné, sans un gramme de gras. Une tronche même pas méchante, mais abîmée par une cicatrice qui lui balaie le côté droit du visage, du coin de l’œil au menton, et toujours le cheveu presque ras, mais malgré tout systématiquement mouillé de ce qui semble être du gel ou de la gomina. Arrivé à son niveau, Léo baisse la fenêtre de sa portière en voyant qu’Hector se dirige vers lui et semble avoir quelque chose à lui demander :

- Alors ? Victoire ?

- Victoire !

- C’est bon ça. Tu sais, je parie sur toi, moi ! lui dit-il tout bas en faisant un clin d’œil sans décrocher l’esquisse d’un sourire. C’est cool, rentre bien.

D’un geste de la tête, Hector indique à un énorme gars placé devant la bagnole pour faire le chien de garde, un mastard au crâne rasé et moustaches en fer à cheval, bardé de cuir noir, qu’il peut bouger pour laisser passer la caisse. Léo sait que le prénom de ce grand costaud est Duncan, mais il a le plus souvent entendu parler de lui sous le surnom de « BigBald ». Judicieux…

Pendant ce temps-là, à la sortie du péage, quelques dizaines de mètres plus loin, de hautes grilles s’ouvrent en deux en glissant chacune de leur côté pour permettre la sortie. Avant de remonter sa vitre, Léo reprend sa route et salue le chef des Patrouilleurs d’un geste de la main par la fenêtre, puis il passe la seconde au moment où il lit, gravé dans le linteau du mur au-dessus de la sortie :

« VOUS QUITTEZ INTRA-MUROS ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

 

 

En approchant de chez lui, Léo se sent peu à peu gagné par un apaisement salvateur mêlé d’inquiétude. C’est souvent comme ça lorsqu’il rentre au milieu de la nuit : est-ce qu’elle dort déjà ? Et demain, est-ce que j’arriverai à faire comme si j’avais mal nulle part ? Dieu bénisse les fameux onguents de Marko en tout cas, ils permettent au moins de faire illusion.

Autant la nuit est assez magique Intra-Muros, autant ici elle n’a pas vraiment d’intérêt. Il a le sentiment de rouler en pleine campagne sans qu’il y ait le moindre charme bucolique, mais en revanche il s’enfonce dans le calme. Il paraît qu’avant c’était ici une banlieue « chaude », « dangereuse », aujourd’hui c’est une sorte de golden ghetto emboîté dans d’autres golden ghettos qui forment au bout du compte la grande Couronne Dorée qui encercle la furieuse Intra-Muros.

Il arrive devant sa propriété : le haut portail automatique s’ouvre, il se gare devant sa maison. Une baraque moderne. Lui, il a grandi dans de l’ancien. Il en avait marre de la pierre de taille, du bois pas ciré, des tomettes défoncées dans les cages d’escalier et des parquets mal refaits. Dès qu’il a pu, il s’est acheté une baraque telle qu’on les voyait dans les films américains, à Los Angeles, une de ces baraques au look épuré et blindée de tellement de domotique qu’on dirait qu’elle a sa propre conscience. Il l’a achetée au mec qui l’avait fait construire, une maison d’architecte. Il adore les éclairages extérieurs dans le jardin, ces faisceaux qui sortent de la pelouse, qui illuminent sa maison et lui donnent un air un peu irréel au cœur de la nuit. Et cette piscine couverte. Et ces arbres qui bordent le grand jardin et permettent de ne pas être pollué par l’existence des voisins… Il ne trouve aucun charme aux paysages Extra-Muros, mais il pourrait tomber en pâmoison en regardant sa propre maison éclairée de nuit comme ça. Après quelques secondes à l’admirer pensivement, en se répétant à quel point cette baraque a de la classe, il entre enfin chez lui. Pas un bruit. Il retire ses pompes pour déambuler le plus discrètement possible. À l’étage, dans le couloir qui mène à leur chambre, la porte est fermée, il peut redescendre tranquille, elle dort. Demain ce sera dimanche ; enfin, aujourd’hui on est dimanche plutôt, il est deux heures du matin.

C’est le genre de moment idéal pour suspendre le temps, être réellement peinard. Personne ne vous emmerde au cœur de la nuit, vous faites absolument ce que vous voulez. Léo aime sa femme, indéniablement, mais lorsque l’on est constamment sollicité, franchement, quoi de mieux que de s’offrir des moments qui ne seront qu’à soi ? Il n’y a pas de meilleur contexte pour découvrir un film, réécouter un vieil album, savourer une bonne bouteille. La nuit se prête à tout, on peut l’accommoder à toutes les sauces. Chaque plan, chaque note, chaque gorgée prend une valeur toute singulière à une heure avancée de la nuit. Léo choisit de se servir du vermouth qu’il verse sur deux glaçons et qu’il allonge d’un peu de vodka. Il boit son verre cul sec, et se resserre le même. Sur la platine, il lance un vieux truc : The Idiot d’Iggy Pop, ça envoie pas mal. C’est son vieux pote Max qui lui avait fait découvrir ça il y a des années, en même temps qu’il lui avait appris à apprécier, comme il le fait maintenant, tous les bénéfices que l’on peut tirer des bienfaits de la nuit. Ça le réveille doucement du jazz non identifié qu’il a écouté en voiture sur le chemin du retour.

Ce soir-là, croiser Hector au péage lui a fait un drôle d’effet. Plus que

d’habitude. Peut-être est-ce parce qu’il lui a dit qu’il pariait sur ses combats. C’est dingue, qu’est-ce qui fait qu’à un moment on est ados, on joue ensemble aux jeux vidéo, on passe les vacances ensemble, on prend ses premières cuites, et d’un coup l’un parie sur les combats clandestins de l’autre ? Et qu’est-ce qui fait que le parieur vit dans une fourrière et le combattant dans une putain de baraque de malade ? Léo n’a rien d’un philosophe. Il est capable dans ses bons moments de se poser ce genre de questions, mais c’est déjà pas mal d’effort, il ne risque pas de beaucoup chercher la réponse. Néanmoins, ce soir, ça le travaille un peu. La vie qu’il menait aux côtés d’Hector et les autres, la jeunesse… Ça avait le sacré avantage de ne pas avoir à trop se poser de questions. Mais plus ça va, plus on voit où sont les autres, plus on voit où on est soi-même, et plus c’est bizarre.

Lui, dès gamin, a senti en lui le goût de la performance et de la compétition. Peut-être qu’avoir été un des plus jeunes de la bande lui a donné rapidement envie d’être plus grand, plus fort, histoire d’être l’égal des copains. Et puis il y avait Adèle, il s’est toujours dit que le rôle d’un grand frère était de protéger sa petite sœur. C’est sans doute bourrin et vieux jeu, mais c’est comme ça. Finalement, jouer gentiment à la bagarre avec les copains plus vieux et mettre sérieusement quelques mandales aux petits cons qui cherchaient vraiment la merde, ça l’aura au moins amené à tâter des arts martiaux. La poussée de croissance précoce qu’il a connue en tout début d’adolescence l’a pas mal aidé, et après s’être essayé au judo, au karaté et à la lutte gréco-romaine, c’est vers le jiu-jitsu qu’il est définitivement allé. Peut-être parce que c’est comme ça qu’il s’est dit qu’il pouvait faire le plus mal. Il avait eu du succès rapidement au club du coin, à Belleville, et dans les compétitions de jeunes il raflait tout. S’entraîner quotidiennement, mettre six cents coups de pied par jour dans un sac de sable, ça ne le dérangeait pas du tout, il ne voyait pas le problème. Bien entendu c’était dur, mais il savait le faire, et il le faisait bien. Et de toute évidence tout le monde en était satisfait, lui le premier, lorsqu’il remportait une coupe ou une médaille dans des compétitions qui devenaient de moins en moins locales. Plus ça allait, plus il gagnait, plus il se rapprochait de la majorité et plus il a été question que les compétitions aillent au-delà d’Intra-Muros. Quoi ? Il y avait une vie derrière les fortif’ ?

Sans aller jusqu’à parler des Régions – les plus vieux des plus vieux appellent encore ça « la province » – le monde Extra-Muros était déjà une curiosité en soi. En tant que gamin de « dedans », il avait toujours entendu parler de ce monde de la Couronne Dorée de manière extrêmement péjorative, hargneuse, voire vindicative et pleine de ressentiment. Selon les interlocuteurs, les habitants d’Extra-Muros pouvaient être au choix des « racailles de la haute », des « fin-de-race », des « néo-hypsto-conser- vateurs », des « parvenus jamais vraiment arrivés » ou encore des « bobeaufs »… Putain, c’était contre ça qu’il allait combattre ? Mais il allait les manger tout crus !

Son entraîneur de l’époque en avait chié pour lui obtenir la possibilité

de sortir des murs. Il avait fallu montrer patte blanche auprès du ministère des Sports, assurer qu’il s’agissait bien d’un véritable grand athlète en devenir (chaque État est toujours à la recherche d’une étoile sportive à couver pour s’approprier un jour ses exploits) et l’entraîneur avait bien entendu accepté qu’un service officiel de la Fédération française de jiu- jitsu les encadre de leur sortie des fortif’ à leur retour Intra-Muros.

Lors de son premier tournoi hors de la cité, il avait compris ce qui le séparait des gosses Extra-Muros : tous les autres gamins qui participaient à la compétition semblaient nés et élevés pour gagner, de manière tout à fait évidente. Ils étaient parfaitement à leur place dans cet espace-temps dédié tout entier à la recherche forcenée de l’écrasement viril de l’autre. De ce qu’il en avait entendu, Léo avait cru comprendre que jadis les sports de combat avaient été des sports principalement pratiqués par les couches populaires, un peu à l’image de ce qu’il avait connu jusqu’ici Intra-Muros. Mais Extra-Muros, les catégories socioprofessionnelles supérieures s’étaient peu à peu passionnées pour les arts martiaux, surtout les plus brutaux. Son coach actuel, Marko, a une théorie à ce propos : selon lui les cols blancs du « dehors » se sont de plus en plus excités pour ce sport parce qu’il colle de plus en plus à leur vie quotidienne. Les mecs Extra-Muros ne peuvent plus passer une semaine sans « tuer » quelqu’un au boulot, que ce soit un subordonné, un collègue, un rival ou un supérieur. C’est ainsi. Ça avait commencé avant, mais tout avait pris une ampleur délirante après les soulèvements populaires et la prise des grandes villes. Et, en quelques générations, les familles qui s’étaient installées là-bas, hors-les-murs, ont délaissé le tennis et le golf pour inscrire leurs gosses dès le plus jeune âge aux sports de combat les plus bourrins. Il ne s’agissait pas de simplement apprendre à battre son adversaire, il fallait le faire en lui éclatant la gueule autant que possible. C’est sur la base de cet apprentissage-là que l’on deviendrait quelqu’un de performant et de respectable dans la vie. Et une fois la vie professionnelle entamée, on pouvait alors appliquer ça au quotidien, au boulot, et se mettre à l’équitation le week-end.

Quand il était arrivé dans le gymnase pour ce tournoi, Léo s’était senti comme un morpion sur le cul immaculé d’un chérubin. Au-delà des infrastructures, c’est surtout aux regards des autres compétiteurs qu’il a compris qu’il n’était pas chez lui, et pas le bienvenu. Certains le méprisaient, c’était une évidence, mais même ceux qui tentaient d’être à peu près sympa transpiraient la condescendance. Et surtout il y avait ceux qui avaient peur de lui, pas parce qu’il semblait fort et bien entraîné, mais parce qu’il venait de « dedans », de ce qu’ils percevaient comme un zoo, une zone de non-droit, un terrain vague géant habité par des clodos anthropophages… Il avait brièvement échangé avec un gars, beau gosse, bien mis, difficile de se dire que ce mec allait se mettre en short de combat plus tard dans la journée pour se foutre sur la gueule dans un ring avec d’autres gars. La conversation avait scié les pattes de Léo :

- Salut. C’est ta première compétition ?

- Oui, enfin, non. J’ai déjà pas mal combattu chez moi, mais c’est ma première fois ici.

- Ah, très bien, enchanté alors. Moi c’est Jason, dans ma catégorie je suis champion de Seine–Saint-Denis.

- Léonard, jusqu’ici je combattais surtout à Belleville, Intra-Muros.

Là le jeune mec avait bredouillé un truc, mélange de charité et de dédain, avec de l’angoisse dans le regard et un ton puant la pitié. Il avait fini par un « bonne chance » en lui tapotant l’épaule d’une manière presque craintive, mais comme si le gars venait de lui faire un cadeau. Ça avait tellement mis les nerfs à Léo. Il avait le sentiment qu’avec ces mecs-là, quoi qu’il arrive, il ne pourrait jamais parler d’égal à égal, jamais de sa vie. Connards ! C’était niqué avant même que ça ait commencé. Cette tape sur l’épaule l’avait autant énervé qu’abattu ce jour-là. Et ce tournoi, Léo en fut éjecté dès le premier tour après avoir été mis KO en quelques minutes par un mec bien moins fort que lui, tout simplement parce qu’il était monté sur le ring en perdant.

Eh merde ! Perdu dans ses souvenirs, Léo n’a pas savouré Iggy Pop… Il se remet The Idiot en se servant un autre verre, bien décidé à goûter chaque parole et chaque gorgée. Mais dès les premiers accords, son esprit divague à nouveau. Il part loin dans le passé. Et c’est le visage de Max qui apparaît.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3

 

 

 

Max avait un indéniable talent. En dehors de sa passion pour le rock’n’roll, et de sa capacité à mettre en valeur chaque petit détail réjouissant de la nuit, il pouvait vous remonter le moral avec des arguments qui frisaient parfois la liturgie. Ce mec avait quelque chose de paradoxal dans sa façon d’aborder la vie, il était habité d’un hédonisme qui le faisait dévorer goulument et avec excès chaque once de plaisir qui se présentait devant lui, mais par moment cela ressemblait à une délirante fuite sans fin. Il était indéniablement intelligent et lettré, mais semblait mettre un point d’honneur à n’exploiter son intelligence qu’au profit de la prise de plaisirs futiles, immatures et immédiats. Son appétit pour la démesure, presque cartoonesque, l’amenait à appliquer son éducation et son esprit à une sorte d’outrance continuelle pour que tout, tout le temps, soit selon ses mots « un opéra permanent ».

L’été où Léo rentra prématurément éliminé de son premier tournoi Extra-Muros, c’est sur Max qu’il tomba en premier. Ils s’étaient posés sur les marches du Panthéon. S’être fait sortir de la sorte de la compétition, sans réellement combattre, lui avait laminé le moral. Mais sans vraiment réussir à le réaliser encore, il comprit qu’il ne s’agissait pas que de sport. Ce qui l’avait à ce point affecté, c’était ce premier contact avec Extra-Muros. Cet autre monde, ces autres gens, ces regards sur lui. Il n’arrivait pas à se l’expliquer, mais bien qu’il ait détesté ces mecs – c’était de vraies merdes – il les avait vus comme des géants. Il se sentait humilié de rentrer la queue entre les jambes, dans ce qu’il savait désormais être perçu comme un trou, et de les laisser rire entre eux de l’autre côté.

- Tu plaisantes j’espère ? Tu ne vas pas regretter une minute de ne pas être comme ces raclures de bidet ! Tu ne vas pas regretter une seconde de ne pas appartenir à leur monde de fils de putes ! Je te l’interdis ! Tu sais quel est le seul horizon de ces connards ? Prendre un thé en famille le dimanche après-midi autour d’un kouglof. Putain mais quelle angoisse ! Faire un boulot de sale trou du cul sans vergogne toute la semaine, passer des journées de quinze heures à emmancher la terre entière, ses samedis soirs à taper de la coke en boîte à partouze et le dimanche avec la belle famille. Le stress, sans déconner ! Aucun de ces mecs ne saura jamais apprécier l’odeur d’une bière tiède renversée et piétinée dans une salle de concert, aucun ne saura prendre le temps de philosopher à la belle étoile complètement défoncé avec en bouche ce mélange de weed et de Jack Daniel’s, non, ils sont trop occupés à enculer leur prochain en gagnant de quoi se payer des hectolitres de thé et des containers de kouglofs à s’envoyer le dimanche en famille.

- Ouais enfin tu sais, sur le chemin j’ai vu quelques baraques, c’est pas mal quand même.

- Rien à branler, franchement regarde la gueule de ce que l’on a ici.

C’est pas magnifique ?

- Si, c’est beau, mais…

- Que dalle ! On subit cet embargo de merde qui nous empêche d’entretenir notre cité comme on le voudrait, mais ça n’empêche pas que c’est ici que ça se passe. Même si c’est entretenu avec les moyens du bord, même si certains immeubles qui se cassent plus ou moins la gueule, c’est ici la vraie vie.

- Mouais. La vraie vie avec de la thune et la plage et le luxe, ça sonne quand même bien aussi… Mais j’imagine qu’en effet, ça doit demander d’écraser un peu les autres, vu les mecs que j’ai rencontrés là-bas…

- De vraies vies de cons, ouais ! Je suis sûr qu’à leur mort on les empaille et on les expose derrière leurs bureaux !

Max était assez radical par moment. Il se plaçait lui-même volontiers

du côté de ceux qui avaient raison et laissait peu de place à l’ennemi pour respirer, même lorsque l’ennemi n’était pas là. Dans ses envolées, il agonisait généralement le monde Extra-Muros d’insultes piochées dans tout ce que le prisme de l’invective pouvait offrir et emballait le tout d’un mépris dégoûté pour tout ce que la Couronne Dorée pouvait représenter de valeurs surannées à ses yeux. Sur les sujets qui lui tenaient à cœur, il pouvait avoir tendance à s’énerver tout seul, à monter dans les tours pour peu de chose. Et pourtant il n’était pas foncièrement opposé à l’idée d’avoir des contradicteurs, mais pas trop longtemps, sinon il clôturait rapidement le débat d’une démonstration définitive suivie d’une pique suffisamment vexante pour que plus personne n’ait envie de continuer. Il était aidé en cela par une sorte d’étrange capacité à évaluer son interlocuteur dans les toutes premières minutes de la discussion, et pouvait ainsi très rapidement jauger les contours de sa pensée comme de ses arrière-pensées, devinant à l’avance le genre d’arguments qui allaient être avancés.

« Je te le dis Léo, Extra-Muros ils ont sans doute le luxe et ça leur suffit à se dire qu’ils réussissent leur vie. Mais nous on a l’Histoire ! On a l’Histoire de notre côté ! On est héritiers de choses importantes, et on doit en faire quelque chose, on doit continuer cette histoire, on est des vecteurs » continuait Max en ouvrant largement ses bras sur la place du Panthéon. C’est vrai que ça détendait Léo de voir son pote être galvanisé par ses propres paroles. Faut reconnaître qu’il était charismatique et avait la classe. Max se sapait quasi invariablement de la même manière : bottines, chemises sombres et vestes de velours noir ou de cuir, jean parfois déchiré et Ray-Ban sur le nez. Il incarnait une sorte de dandysme punk, assemblage de divers items de cette culture rock qu’il aimait tant. Il y avait un peu de Lou Reed époque Velvet Underground dans son allure. Et le voir s’agiter là, sur la place, avec sa clope au bec et ses cheveux longs, donnait à ses envolées des aspects rimbaldiens qui firent sourire tendrement Léo en même temps qu’ils apaisaient la peine due à sa déconfiture hors des fortif’.

« Non mais regarde bien où on est, le Panthéon, aux Grands Hommes la Nation reconnaissante ! Mais c’est nous les Grands Hommes, putain ! Pas ce ramassis de tarés qui se branlent entre la messe et l’ouverture de la bourse ! Moi je te le dis : Extra-Muros c’est même pas assez bien pour aller s’y suicider ! »

Comme la plupart du temps, il était hors de question pour Max de continuer cette conversation, cette représentation – le gosier sec, il avait entraîné Léo à redescendre la rue Descartes jusqu’à La Manza, un ancien bar d’inspiration basque désormais autogéré par la section rock’n’roll du secteur.

À l’étage souterrain du bar, la discussion ne s’était interrompue que le temps de descendre les pintes. À cause de l’embargo il était compliqué de trouver autre chose que de la bière parisienne brassée Intra-Muros ; Max avait opté pour une ambrée, Léo qui commençait juste son initiation à l’alcool avait développé un goût étrangement précoce pour la brune.

- Honnêtement, mon pote, si tu dois avoir une bonne raison de passer à nouveau les fortif’ pour aller te frotter à ces nez d’bœuf, autant que ce soit très clairement pour leur savater la tronche. Sans déconner, je connais pas ton sport là, boxe ou catch ou j’en sais rien, mais si ça te branche d’aller jouer à ça avec eux il est hors de question que ce soit pour leur donner l’occasion de chier sur le premier gars d’Intra-Muros qu’ils croisent ! Alors va leur casser la gueule, si c’est le passe-temps que tu t’es choisi, mais fais ça bien ! Fais-leur chier leurs dents une bonne fois pour toutes et reviens dans les fortif’ faire un truc cool de ta vie. Perds pas ton temps à rêver de je sais pas quelle vie de banquier dégueu là-bas. C’est pas pour nous, on n’est pas nés où il faut pour ça, et heureusement je te dirais !

- Tu ne t’es jamais dit que ça pouvait être bien aussi, là-bas ? Que ça pouvait être un mode de vie sympa aussi ?

- Jamais ! Attention, je dis pas que la vie est parfaite ici. Y’a plein de choses que j’aimerais changer Intra-Muros, et peut-être bien que je vais m’y coller plus tard. Mais hors de question que j’envisage une seconde d’adopter le mode de vie et de pensée de ces foutus tas de merde ! Quand nos anciens sont arrivés des faubourgs pour prendre les grandes villes, les aïeux de tes copains, là…

- C’est pas mes copains, arrête.

- Les aïeux de ces mecs, ils se sont barrés. Ils n’ont même pas cherché à lutter, ils se sont tirés. Ils ont compté sur les flics, mais ça n’a pas suffi. L’armée, je crois que les mecs à la tête du pays à l’époque n’ont pas osé la faire intervenir de façon trop voyante, ça devait pas coller avec l’image qu’ils voulaient se donner, de ce que j’en ai compris. Tu sais que j’aime l’histoire, bah avant de fuir ces merdeux ont fait cramer la plupart des archives de la ville ! Et même numériquement : presque toute l’histoire de la cité a disparu. Du coup on n’a plus accès à grand-chose mais j’ai retrouvé quelques infos comme quoi il se serait passé un truc à peu près similaire dans l’esprit à la fin du XIXe, du temps où ça s’appelait encore Paris. Mais, à l’époque, l’État a fait tirer l’armée sur la foule. Ce coup-ci, ils l’ont jouée moins spectaculaire : ils ont laissé les villes aux mains de ceux qui les avaient prises, mais en les ostracisant par un embargo. C’est propre. Ils pensaient qu’on allait crever ainsi, nous entretuer ou je sais pas, mais on est toujours là plusieurs générations après ! Tu comprends ? Ces mecs-là ont refusé la lutte, alors autant te dire que leurs descendants, je refuse l’idée que t’ailles jouer à la bagarre avec eux si c’est pour revenir en affichant la gueule de Lexomil avec laquelle je t’ai trouvé aujourd’hui !

Léo avait du mal à saisir comment il faisait, mais tout en monologuant de manière presque ininterrompue, Max avait quasiment fini sa pinte.

- Après, moi je te parle de péter des têtes et cætera parce que c’est toi qui as choisi la baston sur ring comme hobby, mais bon tu me connais, perso je trouve que se battre comme ça… Enfin se battre pour une cause, se battre pour sauver sa vie, évidemment… Mais sinon, franchement, se battre… Je sais pas si je suis un intellectuel mais moi ce que j’aimerais, c’est leur mettre le nez dans leur merde au sens figuré, après j’avoue que si ça marche pas, bah peut-être que le sens littéral en effet… Tu sais, je passe ma vie dans les bars et vraiment y’a rien que je trouve plus à chier que deux mecs qui se foutent sur la gueule en fin de soirée, et ce à peu près quel que soit le motif, réellement. Je dois être un poète je suppose, ou un lâche, mais la violence physique je laisse ça aux rustres… Après, si ça te défoule…

- Non mais c’est pas un passe-temps Max, c’est pas la récré ! Je compte bien continuer. Tu sais, je suis pas le plus malin, et putain je suis même pas né dans le meilleur secteur d’Intra-Muros, alors déjà qu’en étant de « dedans » on sait pas trop ce à quoi on est en droit d’aspirer, je peux te dire que ce truc-là je vais pas le lâcher. Je tiens un truc, je sais que je tiens un truc que je sais faire. Et je vais te dire : j’aime ça, j’aime vraiment ça. Et même mieux : ça m’éclate de casser des gueules et de gagner !

Max regarda un petit moment Léo, il sentait bien que le petit était remonté comme un coucou. Ça l’amusait un peu, même s’il était dubitatif sur la teneur de ses dernières paroles. Il finit le fond de sa pinte d’ambrée et enchaîna :

« Bien, alors si tu casses des gueules, casse-les bien ! »

Il regarda le fond de son verre vide, pensif, et enchaîna de plus belle :

« De toute façon aucun de ces connards n’aura jamais ce que l’on a. On ne peut pas comprendre Iggy, Lemmy, Morrison ou… je sais pas moi… Jefferson Airplanes, en passant sa vie à se tripoter la queue sur des diaporamas PowerPoint ou à se demander de qui on va prendre la place. Et quand bien même certains peuvent comprendre ça, ils ne peuvent pas le vivre. LE VIVRE ! – ça y est, il gueule – VIVRE PUTAIN !!! Tu fais quoi ce soir ? »

Léo n’eut pas le temps de répondre, Max le chopa et l’entraîna pour assister à un concert donné par des potes à lui. Une demi-heure après, en un coup d’auto-stop, ils arrivèrent dans le secteur de la porte de Saint- Cloud. Difficile de trouver un coin d’Intra-Muros plus excentré, c’était la zone totale.

- Eh bien… Tu m’emmènes dans de jolis endroits, merci Max, très raccord avec notre conversation de ce soir, tu me vends du rêve…

- Tu connais pas la meilleure ? se marra Max. Il paraît que c’était un coin rupin ici avant ! C’est la blague du siècle quand tu vois ce désert, non ? Et là où on va c’était carrément un truc de luxe où les vieilles bourges allaient se faire masser le cul !

Léo n’était jamais venu dans ce secteur-là car, comme la majorité des gens, il n’avait rien à y faire. La place était un vaste rond-point, presque totalement vide, dont l’horizon était bouché par les fortifications des Patrouilleurs. C’étaient probablement eux qui habitaient les immeubles alentour. Deux tours blanches de style art-déco ornées de bas-reliefs, des fontaines en fait, se dressaient au centre de la place et sur le terre-plein, entre ces deux fontaines, quelques mecs étaient posés autour d’un feu de camp, comme pour un barbecue improvisé.

En suivant Max le long d’une avenue, il vit émerger d’un coup un immense vaisseau de béton et se rendit compte qu’il s’agissait du Parc des Princes, que les anciens n’avaient pas réussi à garder Intra-Muros, et qui se trouvait juste de l’autre côté d’un mur de fortif’.

Arrivé devant la salle, Léo parvint malgré la nuit très épaisse à lire sur le fronton du bâtiment « Squat Molitor ». Max connaissait de toute évidence les mecs qui assuraient la sécurité, et ils entrèrent sans embrouille dans ce que Léo eut du mal à identifier autrement que comme une sorte de grand bordel polyartistique. Plaisant.

Max paya deux grandes canettes, en tendit une à son jeune ami, puis lui fit faire le tour du premier bâtiment en grande partie consacré aux arts plastiques. Léo n’y entendait pas grand- chose, l’art ça ne lui parlait pas plus que ça, mais Max ne semblait vivre que pour ça, la création sous toutes ses formes. Un jour il l’avait entendu dire : « Si jamais je me rends compte que je suis incapable de créer une œuvre d’art par manque de talent, je jure que je la chierai moi-même, par le cul ! Ce sera toute ma vie qui sera une œuvre d’art !!! ».

Ainsi ils firent le tour de toiles monochromes, d’œuvres numériques, de sculptures informes, dans des pièces annexes on projetait des films… Max était aux anges, on ne pouvait plus l’arrêter, et il assommait un peu Léo de références absconses auxquelles ce dernier se contentait de répondre d’un hochement de tête poli. Néanmoins l’enthousiasme de Max était communicatif, et la bière aidant, Léo se sentait de plus en plus à son aise. Peu importe s’il se foutait de ce qui était exposé autour de lui, de toute évidence les gens présents étaient tous heureux d’être là, et ça, ça lui parlait. C’est à ce moment-là qu’il commença à saisir un petit quelque chose de ce dont Max parlait de façon tellement enflammée : à ce moment de sa jeune vie, il se sentit tout à fait au bon endroit au bon moment, sans avoir rien fait pour ça ni même comprendre pourquoi.

Entraîné dans sa logorrhée à faire le lien entre des musiciens et des metteurs en scène dont Léo n’avait jamais entendu parler, Max s’interrompit d’un coup, ayant semble-t-il vu au loin quelqu’un qu’il connaissait.

« Allez viens, on va dire bonjour au groupe, ça va pas tarder ».

Ainsi, après cette grande galerie artistiquement protéiforme, ils s’engouffrèrent dans un sas qui lui-même ouvrait sur une impressionnante cour à ciel ouvert. Devant eux s’offrait un grand espace, noir de monde, qui avançait en une sorte de pan incliné s’enfonçant graduellement en dessous du niveau du sol. Tout autour de la cour s’élevaient deux étages de balcons, remplis eux aussi par la foule, et au fond se tenait une haute estrade, une scène de spectacle, érigée au bout de ce grand trou rectangulaire qui servirait a priori de fosse durant le concert.

Tout en se frayant un chemin à travers la foule de teufeurs, punks, métalleux et autres fêtards non identifiés, Léo demanda à Max qui lui ouvrait le chemin :

- Mais c’est quoi cet endroit, en fait ?

- Un ancien complexe bien-être, spa, remise en forme, hôtel, thalasso ou je sais plus quoi de mes couilles. Et là, tu sais quoi ? On est dans la piscine ! Ouais, on est actuellement exactement dans la piscine ! s’esclaffa-t-il.

- C’est immense…

- Tu m’étonnes. Tu te rends compte, ce qui était mis à disposition comme logistique et comme infrastructure pour s’occuper de la peau d’orange d’un ramassis de momies à l’époque ? C’est ce que je te disais tout à l’heure à La Manza : il y a longtemps, ici ça devait être le défilé des gâteux en peignoir qui venaient se faire nettoyer le trou de balle au coton-tige ! Maintenant on y joue la vie, on y expose la vie ! LA VRAIE VIE !!! Y’a rien qui me fait plus marrer que de me dire que désormais ce grand spa de luxe est habité d’un paquet de crêteux, de zikos, d’artistes pue-la-sueur en tout genre. C’est devenu un immense squat tout entier dédié aux arts et à l’écoute de nos pulsions, et peut-être à quelques activités louches mais très honnêtement on s’en branle, TOUT SAUF LA THALASSO !!! Et Max se fendit la tronche, fier de lui.

Bon sang, se dit Léo, un endroit de cette taille tout entier dédié au confort de ceux qui peuvent se l’offrir. C’est un truc auquel il n’avait pas pensé. L’idée que ça puisse exister lui aurait semblé incongrue jusque maintenant, mais si Max le disait… Si ça se trouve il y avait encore des endroits de ce genre Extra-Muros…