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L'été 1860 illumine Fontaine-Notre-Dame, charmant petit village de Picardie, à treize kilomètres de Saint-Quentin, dans le département de l'Aisne. Hyacinthe, tisseuse et Vital, valet de charrue, s'aiment et vont se marier. De leur union naîtra une famille nombreuse. Leur fille, Marie, née juste après la guerre de 1870, va affronter les vicissitudes de la vie paysanne, découvrir l'amour et traverser les périodes noires de l'Histoire de France, notamment les ouragans des deux guerres mondiales. Sa vie sera une véritable tragédie !Ce roman, d'une écriture authentique et touchante, basé sur des faits réels relatifs à la famille de l'auteure, nous emmène tour à tour dans les affres de la colonisation, l'horreur de la guerre 14/18 et l'enfer de la guerre 39/45.Marie parviendra-t-elle à trouver le bonheur ?
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Seitenzahl: 368
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Pascale DELACOURT-STELMASINSKI
MARIE
dans la tourmente de l’Histoire
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ÉCOUEN (France) 06 85 10 65 87 — [email protected] http://www.morrigane-editions.fr http://boutique-en-ligne.morrigane-editions.frSiret : 510 558 679 000 13


RÉSUMÉ
L’été 1860 illumine Fontaine-Notre-Dame, charmant petit village de Picardie, à treize kilomètres de Saint-Quentin, dans le département de l’Aisne. Hyacinthe, tisseuse et Vital, valet de charrue, s’aiment et vont se marier.
De leur union naîtra une famille nombreuse. Leur fille, Ma- rie, née juste après la guerre de 1870, va affronter les vicis- situdes de la vie paysanne, découvrir l’amour et traverser les périodes noires de l’Histoire de France, notamment les oura- gans des deux guerres mondiales.
Sa vie sera une véritable tragédie !
Ce roman, d’une écriture authentique et touchante, basé sur des faits réels relatifs à la famille de l’auteure, nous emmène tour à tour dans les affres de la colonisation, l’horreur de la guerre 14/18 et l’enfer de la guerre 39/45.
Marie parviendra-t-elle à trouver le bonheur ?
Pascale Delacourt-Stelmasinski est née à Saint-Quentin dans le département de l’Aisne. Depuis 1975, elle est professeur de Com- munication et Bureautique au lycée Julie Daubié à Laon. Pas- sionnée par l’écriture, elle commence à écrire des poèmes dès l’âge de 12 ans et obtient de nombreuses récompenses, dont le 2ème prix au Concours Académique de Poésie Aisne-Oise-Somme et la Médaille du Sonnet au Concours Les Meilleurs Poèmes à dire, Académie du Disque de Poésie. Elle se lance dans l’écriture de nouvelles et de romans. Elle aime George Sand, Winterhalter, la nature, les roses trémières, les chats, les écureuils et Sissi Impéra- trice.
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Je dédie ce livre à Arlette À mes aïeux de Fontaine-Notre-Dame, Ceux que j’ai connus, Et ceux que je n’ai jamais vus même en photo.
CHAPITRE 1 Les foins
Le coq se dressa sur ses ergots, sa crête rouge sang se gonfla et il lança un cocorico puissant qui s’entendit jusqu’au bout du village. Il déclinait toutes les notes
de la gamme dans son chant matinal.Les étoiles s’estompaient, le ciel prenait des teintes irisées,
une lueur de feu montait à l’horizon. Il était 5 h et Fontaine- Notre-Dame s’éveillait doucement.
À la ferme, Laurent et Juliette s’apprêtaient à se rendre aux champs pour rentrer les foins. La journée s’annonçait belle et ensoleillée, il fallait en profiter. En effet, la girouette tournait et annonçait de la pluie pour le lendemain.
Le cheval avait pris un solide petit-déjeuner d’avoine et de luzerne, son maître vint le caresser et le sortir de l’écurie.
Il s’avança dans la cour de la ferme d’un pas lent et sûr, ses naseaux s’écartèrent, humant l’air encore imprégné de la cha- leur de la nuit. Il secoua la tête comme pour se débarrasser de tous les rêves qui avaient bercé son sommeil.
Laurent s’approcha de lui pour le harnacher. Il se laissa faire d’un air paisible. Il recula jusqu’au chariot. Le fermier passa la sous-ventrière.
Cette courroie solide part d’un brancard, passe sous le corps du cheval et se fixe sur l’autre brancard. Cela évite au chariot de culbuter en arrière.
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Laurent chargea les fourches et appela sa femme.— Juliette ! Tu viens ? Nous partons.— J’arrive.Le convoi se mit en route. Les fers du cheval résonnaient sur
les vieux pavés de la cour. Laurent et Juliette marchaient de chaque côté de sa tête.
Ils sortirent dans la rue principale du village, passèrent devant l’église de la Nativité de la Sainte-Vierge et tournèrent à droite dans un chemin de terre. Ils dépassèrent le cimetière et conti- nuèrent jusqu’au champ. À ce moment précis, la cloche sonna 6 h d’un ton solennel, six coups brefs, graves, bien pesés.
La veille, Laurent et Juliette, après avoir coupé l’herbe tôt le matin, avec la rosée, car cela augmente la qualité du foin, l’avaient étalée sur le sol pour la sécher avant de confectionner les meules.
Aujourd’hui, il fallait les démolir, étendre l’herbe, la retour- ner encore et encore, de manière à ce que toute l’humidité s’évapore.
Aussitôt arrivé, Laurent conduisit le cheval sous un grand chêne qui abritait une partie de la prairie de ses longues branches dégingandées.
Le soleil chauffait en ce début du mois de juillet 1860. Laurent retroussa ses manches et attrapa la fourche de ses bras puissants. Juliette, petite, fluette, se mit à démonter les meules tandis qu’il éparpillait le fourrage.
La rosée s’échappait de ces brins d’herbe. Les parfums de la terre, des marguerites, des coquelicots et des bleuets qui tapis- saient le champ se mélangeaient en un bouquet odorant.
Ils travaillaient en silence. De temps à autre, le cheval hen- nissait, donnant de grands coups de queue pour chasser les mouches qui le harcelaient.
Vers midi, une voix enfantine se fit entendre :— Coucou, Papa, Maman, j’apporte le déjeuner.
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— Bonjour Hyacinthe. Tu n’as pas oublié le pain ?— Non, Maman, j’ai pensé à tout.Juliette et Laurent lâchèrent leurs outils et vinrent s’asseoir
sous le chêne. Hyacinthe, leur fille, disposa sur l’herbe une nappe à carreaux multicolores. Elle sortit le pain, le fromage et les cerises du jardin.
Ils mangèrent rapidement, car le travail ne manquait pas. Il fallait finir la fenaison.
Les hirondelles volaient haut dans le ciel, signe de beau temps. Il n’y avait rien à craindre de ce côté-là, mais il fallait que le fourrage soit rentré dès le soir.
— Bonjour tout le monde !
Laurent, Juliette et Hyacinthe se retournèrent en même temps.
Un jeune homme à l’allure dynamique s’avançait vers eux. Laurent lui tendit la main et dit d’un ton amical :
— Bonjour Vital. Comment vas-tu ?— Ça va, ça va, merci. Vous rentrez le foin ?— Oui, il est grand temps, demain, il va pleuvoir.Vital se tourna vers Juliette :— Bonjour Madame.Laurent fit les présentations.— C’est le fils d’un ami. Il habite Fieulaine.Fieulaine, village situé à deux kilomètres, était autrefois une
dépendance de Fontaine-Notre-Dame. À la Révolution, il fut détaché pour former une paroisse séparée.
— Je te présente ma fille Hyacinthe.Les deux jeunes gens se saluèrent d’un signe de tête.— Laurent, est-ce que tu veux un coup de main ?— Ce n’est pas de refus, Vital, mais tu as sûrement du travail,
toi aussi ?— Non, Papa est parti à Saint-Quentin, il ne rentrera que
ce soir.
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L’après-midi commençait sous un soleil de plomb. Les deux hommes avaient confectionné un chapeau avec un mouchoir noué à chaque coin. La sueur coulait sur leurs joues rougies par l’effort.
Au loin, la lumière flottait, se mêlant à l’azur d’un ciel sans nuage. Le temps paraissait endormi, épuisé par une chaleur torride. Un halo de brume se confondait avec l’horizon.
Soudain, une alouette des champs se mit à grisoller. Elle s’éleva dans le ciel, en spirale. Elle vola quelques instants puis redescendit en se laissant tomber comme une pierre.
De l’autre côté du chemin, le petit bois de Fontaine se dres- sait, seul, au milieu d’un champ de blé. Les arbres entrela- çaient leurs branches pour lutter contre les rayons du soleil. Inertes, les feuilles attendaient le crépuscule pour exhaler le parfum de la campagne.
Laurent, Juliette et Vital continuaient d’épandre et de retour- ner le foin. Hyacinthe avait ramassé les restes du repas et cares- sait le cheval.
La jeune fille blonde aux yeux verts était aussi mince que sa mère, mais un peu plus grande.
Vers 17 h, ils s’arrêtèrent. La journée paraissait sans fin. Ne dit-on pas en parlant d’une personne lente : « Tu es longue comme un après-midi de juillet » !
Ils disposaient d’une demi-heure environ pour se reposer avant de remplir le chariot.
Vital, beau jeune homme aux cheveux bruns frisés et aux yeux marron, s’assit sur l’herbe à côté d’Hyacinthe :
— Vous aidez vos parents à la ferme ? demanda-t-il.— Non, je suis tisseuse.— Vous travaillez dans une usine ? Vous êtes jeune pourtant ? — J’ai dix-huit ans et vous ? questionna Hyacinthe.— J’ai vingt-trois ans. En quoi consiste votre métier ?
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— Je tisse le fil pour fabriquer du tissu. Et vous ? Que faites- vous ?
— Je suis valet de charrue.
Le valet de charrue, domestique de ferme chargé unique- ment des travaux de culture, occupait le premier rang dans la hiérarchie des ouvriers agricoles. Il se louait à l’année, à la Saint-Michel, à un ou plusieurs exploitants qui possédaient des charrues, des chevaux ou des bœufs de labour.
Laurent fit avancer le cheval et appela Vital.— Vital ! Tu nous aides à charger le foin ?— Oui, j’arrive tout de suite.Il se releva et se dirigea d’un pas énergique vers la charrette.
Il s’empara d’une fourche, Laurent fit de même.Une fois le travail terminé, Laurent leva la tête et s’aperçut que les hirondelles rasaient le sol. Il ne put s’empêcher de jurer. Avant la pluie, l’air se charge d’humidité et de minuscules particules d’eau alourdissent les ailes des insectes qui volent plus bas que d’habitude. L’hirondelle descend afin de les attra-
per.Vers 20 h, tout le monde reprit le chemin de la ferme. Laurent
fit venir le cheval devant l’écurie. La grange se trouvait au-des- sus, on y accédait de l’extérieur. Il installa une échelle et Hya- cinthe, avec la légèreté de sa jeunesse, l’escalada pour ouvrir la porte. Juliette monta à son tour.
Laurent et Vital, juchés sur la carriole, envoyaient le foin à l’intérieur tandis que Juliette et Hyacinthe l’étalaient soigneu- sement.
Le soleil se couchait après une journée de dur labeur. Depuis l’aurore, ses rayons n’avaient cessé de briller avec force.
Laurent s’adressa à Vital :— Merci pour ton aide, Vital, je te dois combien ?— Rien du tout, répondit-il, c’est un service pour un ami. — Nous te remercions de tout cœur. Veux-tu dîner avec
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nous? Hier, Juliette et Hyacinthe ont cuisiné un savoureux pâté de lapin.
— Ce n’est pas de refus. D’autant que l’effort m’a donné faim.
Le repas fut convivial. Par moments, Vital lançait un regard à Hyacinthe qui rougissait. Soudain, on entendit un gronde- ment lointain dans le ciel.
Vital se leva :— Je crois que l’orage arrive. Je vais me sauver avant la pluie. Il se tourna vers Hyacinthe et Juliette :— Je vous remercie pour ce délicieux repas. Au revoir, à bien-
tôt.Hyacinthe aida sa mère à laver la vaisselle et monta se cou-
cher. Épuisés par cette dure journée, Juliette et Laurent ne tardèrent pas à en faire autant.
Hyacinthe pénétra dans sa petite chambre mansardée simple- ment meublée. Le lit, recouvert d’un tissu bleu fleuri, occupait un angle de la pièce face à une commode en bois blanc. De l’autre côté, près de la petite fenêtre aux rideaux de tulle qui donnait sur le potager, une armoire renfermait ses vêtements.
Les grands yeux bleus de la poupée de son enfance suivaient ses moindres gestes. Assise sur une chaise, les cheveux blonds tressés attachés avec de vieux morceaux de ruban effiloché, elle offrait un visage un peu triste. On voyait qu’elle avait beau- coup souffert dans sa vie de jouet, entre les colères d’enfant d’Hyacinthe, les assauts de son affection débordante, les bai- sers et les étreintes. Rejetée dans les moments de doute et de désespoir, méprisée, abandonnée, aujourd’hui, elle n’était plus qu’un souvenir du passé rempli d’amour et de nostalgie.
Hyacinthe se glissa entre les draps frais. Elle allait s’endormir lorsque le tonnerre entendu au loin se rapprocha. La fenêtre ne possédait pas de volets, elle vit de grands éclairs couleur argent zigzaguer dans la noirceur du ciel. Ils allumaient d’un
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feu rapide les arbres et l’horizon. Les grondements devinrent plus menaçants, on avait l’impression que l’orage voulait se venger du soleil qui avait enchanté la journée.
Hyacinthe ferma les yeux, se couvrit la tête avec ses draps et se boucha les oreilles. Le tumulte dura une grande partie de la nuit. Des trombes d’eau s’abattirent sur la ferme. Les gout- tières n’en pouvaient plus. L’eau clapotait, dégoulinait, jaillis- sait, rebondissant sur le rebord des fenêtres.
Laurent se retourna dans son lit et poussa un soupir de soula- gement. Le foin était rentré, bien au sec, il pouvait pleuvoir...
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CHAPITRE 2 Le valet de charrue
Vital se rendait très rarement à Fontaine-Notre- Dame. Il exerçait son métier à Fieulaine et aidait son père dans la petite ferme qu’il exploitait.Mais depuis qu’il avait fait la connaissance d’Hyacinthe, il ne
cessait de penser à elle et cherchait un moyen pour retourner dans cette commune.
Soudain, il eut une idée. Fontaine-Notre-Dame était une pa- roisse dédiée à la Vierge Marie. Le 15 août, jour de l’Assomp- tion, approchait et il décida de se rendre à l’église du village espérant y apercevoir Hyacinthe.
Quand il arriva, de nombreux habitants se trouvaient déjà devant le lieu de culte. Il salua quelques têtes connues et son regard fouilla le parvis. Il s’arrêta net. Hyacinthe donnait le bras à son père et s’apprêtait à entrer dans l’église. Les cloches sonnaient à toute volée, d’un air joyeux.
Hyacinthe portait une robe bleue, le corsage ajusté jusqu’au cou. Des bottines plates chaussaient ses petits pieds. Les gants très courts ne couvraient que la main. Une capote, aux rubans bleus noués sous le menton, recouvrait ses cheveux blonds ramenés en chignon sur la nuque.
Pendant la messe, Vital rongea son frein. Il n’était guère attiré par la religion. Il attendait avec impatience la sortie des fidèles et cherchait un moyen pour aborder la jeune fille de ses rêves.
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Enfin, le curé prononça les paroles libératrices :— Ite missa est.Vital attendit que l’assemblée sorte de l’église. Il se diri-
gea vers la grande porte et s’arrangea pour se trouver face à Laurent, le père d’Hyacinthe.
— Bonjour Laurent, comment vas-tu ?— Tiens ! Bonjour Vital ! Je suis étonné de te voir ici.— C’est le pur hasard, j’accompagnais une cousine, mais elle
a dû partir avant la fin de la messe.— C’est le 15 août ! Viens prendre un verre de vin à la mai-
son.— Je ne veux pas vous déranger.— Mais si, Juliette et Hyacinthe seront contentes. Nous
n’avons pas oublié le service que tu nous as rendu pour rentrer le foin. Tu peux même déjeuner avec nous.
Laurent et Vital se dirigèrent vers la ferme. Hyacinthe et Ju- liette, déjà arrivées, dressaient la table de la grande pièce. Hya- cinthe rougit en voyant Vital. Elle le salua d’un air détaché et ajouta une assiette.
Un délicieux parfum s’échappait de la cuisine. Pour le 15 août, Juliette avait mis les petits plats dans les grands. Un coq du poulailler familial mijotait depuis le matin, aromatisé avec les plantes du jardin, thym, laurier, oignons, aulx.
Tout le monde s’installa. Hyacinthe avait préparé une purée avec les pommes de terre du potager et une tarte aux pêches.
Le repas fut agréable. Il faisait beau. Vital s’approcha d’Hya- cinthe :
— Accepteriez-vous de me faire visiter votre jardin ?Elle regarda son père qui acquiesça de la tête.Ils sortirent tous les deux et arpentèrent les allées. Hyacinthe
montrait les haricots à rames avec les gousses vertes, jaunes et violettes, les poireaux repiqués qui allaient grossir jusqu’à l’hiver et donner de merveilleuses soupes parfumées, les jeunes
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salades légères et rafraîchissantes qui se dressaient dans la terre noire.
Puis, elle s’arrêta et désigna avec fierté une plate-bande :— C’est moi qui cultive les fleurs.Les roses trémières jaunes et blanches se hissaient fièrement
vers le ciel, les pieds-d’alouette aux clochettes tendres frémis- saient sous la douce brise de ce mois d’août. Les capucines aux couleurs acidulées recouvraient la terre et serpentaient douce- ment vers le potager, menaçant d’envahir le parc de pommes de terre.
Ces fleurs se mélangeaient en un somptueux brouhaha de couleurs et paraient le jardin de toutes les nuances de l’arc- en-ciel.
— C’est magnifique, s’extasia Vital, vous êtes très douée.— Oh, ce n’est pas difficile, répondit HyacintheVital ouvrit la bouche, hésita, la referma. Il respira à fond et
se décida :— Hyacinthe, je vous trouve très jolie.Hyacinthe rougit encore une fois et balbutia :— Je vous remercie.— Non, non, c’est la vérité.À ce moment précis, Laurent ouvrit la porte :— Hyacinthe, Vital, venez prendre une tasse de café.— Nous arrivons.Le charme était rompu. Vital allait déclarer sa flamme à la
jolie Hyacinthe, mais le destin en avait décidé autrement.La journée se termina dans la douceur d’un soir d’été. Vital reprit le chemin de Fieulaine et Hyacinthe, rêveuse, monta
dans sa chambre.Il fallait trouver une solution. Vital aimait Hyacinthe et pen-
sait que la jeune fille éprouvait quelque sentiment pour lui. Mais il devait s’en assurer.
Le jeune homme fut pris par son emploi de valet de charrue.
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Il se déplaçait d’une exploitation à l’autre et fournissait un travail apprécié de ses employeurs.
Septembre arrivait, la terre se reposait, le labour allait bientôt pouvoir commencer.
Vital ne manquait pas d’ouvrage, mais tout en travaillant la terre, il ne cessait de penser à Hyacinthe qu’il n’avait pas revue depuis le 15 août.
Il marchait sur le bord de la route. La brume restait accrochée sur l’horizon. Elle donnait au paysage un visage irréel. Il faisait frais, l’odeur de la terre humide emplissait l’atmosphère, les feuilles jaunies tombaient sur le sol, ajoutant un parfum d’hu- mus aux effluves automnaux. Les soupirs du vent semblaient remonter du ventre de la terre.
L’automne s’installait sur Fontaine-Notre-Dame et la plaine environnante. Les oiseaux désertaient leurs nids douillets et partaient vers le soleil.
La campagne n’aime pas cette saison, elle se recroqueville et frissonne.
Vital repoussa du pied une motte de terre, quand au détour du sentier, il vit un lièvre, grandes oreilles aux aguets, qui le contemplait d’un air soucieux. Sa fourrure d’hiver, de couleur fauve avec quelques poils noirs, le grossissait. Vital cessa de bouger pour ne pas l’effrayer.
Comme il aimait cette campagne picarde. Il se fit le serment de ne jamais la quitter.
Il avançait vers le chemin du retour quand un « pitt pitt pitt» le fit tressaillir. Trois ou quatre perdrix grises, collées les unes aux autres, tentaient de traverser le champ sans se faire remar- quer. Affolées par la présence de Vital, elles battirent des ailes bruyamment et s’envolèrent à basse altitude vers l’orée du bois.
Un dimanche de décembre, Hyacinthe s’éveilla et comme d’habitude regarda par la fenêtre. Elle poussa un cri de sur- prise.
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Pendant la nuit, la neige avait déposé un manteau immaculé sur la cour de la ferme et le potager. Les toits disparaissaient sous une couverture blanche et brillante.
Dans la journée, la neige se remit à tomber. Elle posait avec douceur ses flocons sur les grands arbres rabougris. Leurs longs bras paraissaient transis sous le blanc duvet qu’ils tiraient jusqu’à la cime.
Les mésanges et les bouvreuils, médusés devant tant de blan- cheur, se rapprochaient des maisons. Leurs couleurs vives cha- toyaient comme une éclaircie dans le ciel gris. Jamais ils ne s’étaient montrés aussi hardis, mais la faim et le froid suppri- maient toute idée de frayeur.
Les reflets lunaires du soleil hivernal qui se montra pendant quelques instants irisèrent l’horizon de mille feux.
Au jardin, la toile d’araignée suspendue au buisson semblait être tissée par la Fée des Lilas. Ses fils arachnéens diamantés sans façon habillaient l’hiver d’un soupçon d’apparat.
L’après-midi, Hyacinthe, Juliette et Laurent se reposèrent près de la cheminée. De belles bûches se consumaient douce- ment. Laurent possédait un petit bois au bout du village et à l’automne, il préparait sa réserve pour tout l’hiver.
Soudain, d’un air détaché, Hyacinthe demanda : — Tiens, on ne voit plus Vital !Laurent et Juliette échangèrent un regard. Laurent répondit :
— Non, pourquoi ?— Oh ! Je demandais ça comme ça.— Écoute, Hyacinthe, je crois que Vital t’apprécie beaucoup
et je pense que c’est réciproque. Ta mère et moi ne serions pas contre un mariage entre vous deux. C’est un garçon bien élevé, travailleur, qui ne dépense pas son argent dans les cafés. Nous pensons qu’il ferait un bon mari.
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Hyacinthe avait écouté cette tirade sans broncher. Elle ré- pondit :
— Tu crois qu’il m’aime ?Juliette assura :— Cela se voit. Il suffit de voir son visage s’éclairer quand il
te regarde.Laurent reprit la parole :— Si tu veux, nous pourrons l’inviter à venir déjeuner à la
maison, le jour de Noël.— Mais, Papa, à Noël, il voudra rester dans sa famille.— Tu sais, sa mère est morte il y a deux ans et son père
ne souhaite plus participer à aucune fête. Je peux lui poser la question.
— Merci Papa, cela me ferait très plaisir.
Vital ne se fit pas prier. Il accepta l’invitation avec enthou- siasme. Le 25 décembre, à 12 h précises, il pénétra dans la maison de ceux qui allaient devenir ses beaux-parents.
Juliette et sa fille avaient cuisiné un lapin accompagné de carottes et de pommes de terre du jardin. Un gâteau confec- tionné avec les pommes du verger terminait ce délicieux repas.
Hyacinthe et Vital se fiancèrent ce jour-là sous le regard at- tendri de Juliette et de Laurent.
Le 1er janvier, jour de l’An, Vital invita Hyacinthe à venir chez lui afin de faire la connaissance de son père.
Très intimidée, elle pénétra dans la grande pièce de la ferme. Le père de Vital était assis près de la fenêtre. À son arrivée, il se leva. Vital fit les présentations.
— Papa, je te présente Hyacinthe, ma fiancée.— Bonjour Monsieur.— Bonjour Mademoiselle. Je suis très heureux de faire votre
connaissance. Vital me parle souvent de vous. — Je vous souhaite une bonne année 1861. — Merci, à vous aussi, Mademoiselle.
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Hyacinthe lui adressa un sourire et son regard fit le tour de la pièce. Une cheminée trônait sur le mur central, recouverte d’un napperon en dentelle blanche sur lequel séchaient des pommes de pin. Une table entourée de trois chaises occupait le centre de la salle. Près de la fenêtre, un bahut en bois un peu branlant gardait la vaisselle.
Le père de Vital proposa :
— Mademoiselle, je fais de la liqueur avec les framboises du jardin, en voulez-vous ?
— Non merci, Monsieur ! Je ne bois jamais d’alcool !
— Il faut fêter la nouvelle année qui sera certainement celle de votre mariage !
— Oui, mais un tout petit verre.
— Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle, vous ne serez pas malade.
— Vous pouvez m’appeler Hyacinthe, Monsieur. — Avec plaisir.Hyacinthe sirota le doux nectar et s’adressa à Vital : — Je vais rentrer, il se fait tard.
— Je te raccompagne.— Au revoir Monsieur, à bientôt.— Au revoir Hyacinthe, je t’accueille à bras ouverts dans la
famille qui n’est pas bien grande, j’ai perdu ma pauvre femme, il y a deux ans.
— Je vous remercie Monsieur. Bientôt vous aurez une belle- fille.
— J’en suis très heureux.
L’hiver passa, terrible parfois, plus doux d’autres jours. Hya- cinthe et Vital se voyaient le dimanche. En semaine, ils travail- laient tous les deux.
Au printemps, Vital emmena Hyacinthe se promener dans le bois de Fontaine. Les oiseaux chantaient à tue-tête. Les nids étaient en pleine construction. Chaque morceau de fil, de
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laine, servait à les rendre plus douillets.Les lapins bondissaient dans les bosquets. Un chevreuil mon-
tra le bout de son nez entre deux arbustes et disparut dans la forêt.
Vital enlaça sa dulcinée. Ils s’assirent sur un talus et s’embras- sèrent tendrement. Vital allongea doucement Hyacinthe sur l’herbe printanière. Elle essaya de résister, mais céda bien vite aux ardeurs amoureuses de son fiancé.
Lorsqu’ils échangèrent leurs consentements, elle était en- ceinte d’un mois environ.
Le 8 juin 1861, à 5 h du soir, ils se présentèrent devant le Maire et Officier de l’État civil, à la mairie de Fontaine-Notre- Dame.
« Vital, valet de charrue, né le 8 février 1837 à Fieulaine, âgé de 24 ans et 4 mois et Demoiselle Hyacinthe, tisseuse, née le 31 mai 1842 à Fontaine-Notre-Dame, âgée de 19 ans, lesquels ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites, à Fontaine-Notre-Dame, les dimanches 19 et 26 mai derniers ».
Le maire s’est ensuite assuré que le Sieur Vital a été inscrit sur les tableaux de recrutement de la classe 1858 pour concou- rir au tirage au sort avec les jeunes gens de cette commune. En un mot, qu’il n’était point, en aucune manière, tenu au service militaire !
« Aucune opposition au dit mariage n’ayant été signifiée, faisant droit à la réquisition qui a été adressée au maire et lecture faite de tous les actes mentionnés et du chapitre 6 du titre du Code Napoléon, intitulé : du Mariage, le maire a demandé aux deux jeunes gens s’ils voulaient se prendre pour époux. Sur leurs réponses séparées et affirmatives, Hyacinthe et Vital ont été déclarés, au nom de la loi, unis par le mariage ».
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Hyacinthe et Vital purent se marier, car le jeune homme était dégagé de ses obligations militaires. En effet, en 1832, la loi Soult instaura un service militaire obligatoire de 7 ans avec tirage au sort.
Les jeunes hommes devaient mesurer un mètre cinquante- six centimètres minimum. Pour celui qui n’atteignait pas cette hauteur, on inscrivait à côté de son nom : « Incapable, à cause de sa taille, de soutenir les fatigues de la guerre ».
Les autres, déclarés « bons par la taille », devenaient alors « bons pour les filles » ou « bons pour le service. »
Ensuite, le canton déterminait le nombre de conscrits qu’il devait fournir à l’armée française et plaçait autant de bulletins dans une urne.
Chaque appelé prenait un billet. En cas d’absence d’un jeune homme, le maire de la commune effectuait le tirage pour lui.
Celui qui sortait le numéro 1 s’appelait le « bidet ». Il était sûr de partir. Celui qui obtenait le numéro le plus élevé se nom- mait le « laurier ». Il avait une chance d’échapper au service militaire.
Le conscrit fortuné pouvait s’offrir un remplaçant, souvent un jeune homme pauvre qui partait à sa place. La famille em- pochait alors une coquette somme fixée par un notaire.
Le couple s’installa dans une petite maison louée à un fer- mier, à Fontaine-Notre-Dame, près des parents d’Hyacinthe, ce qui la rassurait, car elle était encore très jeune.
L’enfant vint au monde le 17 février 1862. Ce jour-là, il ge- lait à pierre fendre. Vital appela Juliette à l’aide. Casimir arriva dans la famille et dans la vie en poussant de grands cris. Vital, très fier d’avoir un fils, couvait sa femme des yeux.
Hyacinthe abandonna son métier de tisseuse pour devenir dévideuse. Son travail consistait à enrouler le fil sur des bo- bines en bois. Elle consacrait beaucoup de temps à son fils.
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La maison se composait d’une grande salle, d’une cuisine et d’une chambre. Un coin de cette pièce fut aménagé pour Casi- mir. Un petit lit aux draps bien blancs accueillit les pleurs et les gazouillis du bébé.
Vital travaillait toujours comme valet de charrue. Il était heureux d’avoir créé une famille, un foyer où il faisait bon rentrer le soir, après une journée éreintante.
Le 23 mars 1863, Édouard s’invita dans le foyer. Personne n’attendait ce deuxième enfant si tôt, mais il fut le bienvenu.
Édouard, pas aussi vif que son frère Casimir, pleurait souvent et restait chétif malgré les bons soins prodigués par ses parents. Le 21 août 1863, Vital entendit un grand cri venant de la chambre. Il monta les escaliers quatre à quatre et découvrit
Hyacinthe, en larmes, penchée sur le berceau du nourrisson. — Édouard est mort !Vital souleva le bébé, plaça son oreille sur son cœur, mais il
ne battait plus. Son visage translucide comme la porcelaine et son pauvre petit corps étaient déjà froids.
Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues de Vital. Il serra Hyacinthe dans ses bras, mais rien ne pouvait calmer son chagrin. Casimir se mit à hurler.
Vital s’en fut chercher Laurent et Juliette. Ils arrivèrent en trombe et relevèrent leur fille qui tombait inanimée. Juliette berça Casimir et le recoucha dans son lit.
Hyacinthe prit les vêtements de deuil. La famille suivit le petit cercueil jusqu’au cimetière de Fontaine-Notre-Dame. La messe du curé fut poignante quand il parla de ce cher enfant disparu alors qu’il n’avait pas encore pêché.
En novembre 1863, Hyacinthe fut de nouveau enceinte. Elle grossit rapidement et son embonpoint l’empêcha de travailler dans le jardin. Vital lui demandait de se reposer, mais elle ne pouvait pas rester inactive.
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Le 20 juillet 1864, Vincent vint au monde, en pleine fenai- son. Tout le monde abandonna fourches et chariots pour venir en aide à la maman et au bébé.
Il occupa le lit laissé libre par Édouard. Après un accouche- ment difficile, Hyacinthe paraissait aussi blanche que les draps dans lesquels elle se reposait.
Au bout de plusieurs mois, elle reprit son travail de dévi- deuse. Vital l’en dissuada, mais elle voulait subvenir aux be- soins de la famille pour aider son mari. Juliette gardait Casi- mir et Vincent. Son rôle de grand-mère la ravissait.
Le 2 septembre 1865, un nouveau malheur s’abattit sur la maison. Casimir avait bien grandi. Âgé de trois ans et demi, toujours prêt à faire des acrobaties, il grimpait aux arbres, montait sur les charrues et tirait la queue du cheval qui n’ap- préciait guère.
Hyacinthe préparait le repas dans la cuisine. Par la fenêtre ouverte, elle entendait Casimir chanter et jouer quand, tout à coup, plus rien, plus aucun bruit dans la cour.
Prise d’un mauvais pressentiment, elle abandonna les pommes de terre qu’elle épluchait et se précipita dehors. Casi- mir avait passé sa tête entre les lattes de bois de la porte qui menait au potager.
— Casimir ? Que fais-tu ? Viens ici ! Retire ta tête de la porte, s’il te plait, tu vas te blesser, cria-t-elle.
Mais l’enfant ne bougea pas. Elle s’approcha et posa la main sur sa bouche pour ne pas hurler. Casimir s’était étranglé en voulant se dégager.
Hyacinthe, âgée de vingt-trois ans, venait de perdre deux enfants. Son insouciance disparut à tout jamais.
Mais la vie reprit son cours. À Fontaine, les saisons se succé- daient, les gens travaillaient dur pour nourrir et entretenir leur famille. Le village n’offrait aucune distraction.
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Le 18 février 1867, Joseph vint au monde, suivi de Marie- Hyacinthe, le 21 septembre 1868. Vital se mit en quête d’un nouveau toit, mais il ne trouva rien à cause des loyers trop chers. Ils s’entassèrent dans la chambre.
Hyacinthe prit la parole, en cette fin d’été douce et limpide.
— Vital, nous ne pouvons plus nous permettre d’avoir d’autres enfants. Nous avons tout juste les moyens de les éle- ver correctement et la maison devient trop petite.
— Je sais, ma chérie. Je suis d’accord avec toi.
Malgré ces bonnes résolutions, Hyacinthe se retrouva en- ceinte une nouvelle fois et le 11 juillet 1870, Auguste vint au monde. Mais cette naissance passa presque inaperçue. En effet, la France était sur le qui-vive.
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CHAPITRE 3 La guerre de 1870
Le 19 juillet 1870 éclatait la guerre contre la Prusse. Elle opposait le Second Empire français au royaume de Prusse.
Un prince prussien souhaitait devenir roi d’Espagne. La France voyait cela d’un très mauvais œil, car elle craignait d’être entourée d’ouest en est par une alliance germanique. En effet, à l’est se trouvait l’empire allemand et à l’ouest l’Espagne, qui serait donc dirigée par un Prussien. La France s’opposa à cette candidature.
Afin de ne pas mettre le feu aux poudres, le prince renonça à son projet. Mais la France resta sceptique. Elle demanda au roi Guillaume de Prusse, par l’intermédiaire de son ambas- sadeur, la garantie de ce désistement. Le roi confirma, mais très mécontent de cette ingérence de la France dans les affaires prussiennes, ajouta qu’il n’avait rien d’autre à dire à l’ambas- sadeur français.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Bismarck, chancelier de Prusse, modifia le texte qui relatait l’entretien entre les deux hommes. Il voulut faire croire à la France que son ambassadeur avait été humilié par des propos tenus par le roi de Prusse, de manière à déclencher la colère du peuple français.
Pourquoi un tel stratagème? Parce que Bismarck souhaitait inciter la France à déclarer la guerre à la Prusse. Il savait que
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l’armée française vieillissait et que son équipement devenait obsolète. Il pensait pouvoir gagner facilement et ainsi rassem- bler les états germaniques pour dominer une grande partie de l’Europe.
Sa stratégie ayant parfaitement fonctionné, Les Français furent outrés et le premier ministre, Émile Ollivier, déclara la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870. Napoléon III, affaibli par la maladie, ne fit rien pour éviter ce conflit.
Vital avait trouvé un travail supplémentaire afin de subvenir aux besoins de la famille qui s’agrandissait sans cesse.
Chaque samedi, il se rendait au marché de Saint-Quentin, sur la place, derrière l’hôtel de ville et vendait les produits d’un maraîcher de Fontaine-Notre-Dame. En effet, celui-ci devait s’occuper de son épouse très malade.
Le 8 octobre 1870, il prit la route avec un petit cheval et une charrette remplie de légumes. Il parcourut ainsi les treize kilomètres qui séparaient son village de Saint-Quentin deve- nue le chef-lieu du département de l’Aisne, car les Prussiens envahissaient la ville de Laon.
Le 20 septembre dernier, le gouvernement avait remplacé les conseils municipaux par les commissions provisoires.
De très bonne heure, le préfet nouvellement nommé, Mon- sieur Anatole de La Forge, reçut celle de Saint-Quentin.
Il apprit que l’ennemi s’approchait de la ville. Saint-Quentin organisa sa défense. Des barricades furent installées rue de la Fère, sur le chemin de Neuville, rue de Guise, vers Harly, sur- veillées par les sapeurs-pompiers.
La garde nationale, nom donné lors de la Révolution fran- çaise à la milice de citoyens formée dans chaque ville, était à pied d’œuvre. Elle sera dissoute en juillet 1871.
À 10 h du matin, le tocsin se mit à sonner. Les maraîchers s’affolèrent, abandonnant leurs charrettes qui se renversèrent.
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Les gens couraient, écrasaient les salades, les poireaux, ils glis- saient, trébuchaient. Vital avait déjà installé sa petite échoppe. Il regardait ses compagnons détaler comme des lapins. Lui ne bougeait pas. Il venait pour vendre des légumes, il devait ga- gner de l’argent. Les Prussiens ne lui faisaient pas peur. Aussi décida-t-il de rester coûte que coûte.
Mais soudain, des gens le bousculèrent, le poussèrent, l’en- traînèrent dans un tourbillon. Des hommes de la ville, armés par le préfet, ratissaient les rues dans tous les sens. Ils tenaient maladroitement des fusils dont ils n’avaient pas appris à se servir. Vital se retrouva à terre, il couvrit son visage avec ses bras pour éviter d’être blessé, mais il reçut un coup sur la joue droite. Il se releva tant bien que mal et courut se cacher dans le renfoncement d’une porte.
Les soldats prussiens envahirent la gare. Des fusillades écla- tèrent. Du côté français, un garde national reçut une balle en pleine tête. Trois autres personnes succombèrent et l’on déplo- ra plusieurs blessés. Du côté allemand, deux soldats périrent et douze furent blessés.
Vers 14 h, les Prussiens firent demi-tour et quittèrent la ville. Mais ils emmenèrent quatorze otages. Ces habitants de Saint- Quentin durent suivre les ennemis, à leur corps défendant, avertis du fait qu’ils allaient être fusillés.
La ville chercha une solution pour éviter le pire. Après d’âpres discussions, les Prussiens acceptèrent une somme d’argent et rendirent les prisonniers sains et saufs le 23 octobre.
Vital sortit de sa cachette et retourna sur la place du marché. Il constata avec amertume et désolation que ses légumes jon- chaient le sol. Les chalands avaient déserté les lieux.
Il reprit son cheval, sa charrette et regagna Fontaine. Inquiète de son retard, Hyacinthe le guettait à la porte de la maison avec Auguste dans les bras.
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Quand elle le vit arriver, elle sourit de contentement, mais elle aperçut avec effroi une grande estafilade sur sa joue. Elle se précipita vers lui et l’entraîna dans la cuisine pour le soigner.
Il fallut toute la soirée pour lui raconter la journée du 8 oc- tobre 1870 à Saint-Quentin.
Mais les Prussiens n’avaient pas dit leur dernier mot. Le jeudi 19 janvier 1871, une nouvelle bataille éclata à Saint-Quentin, beaucoup plus grave que celle du 8 octobre.
Heureusement, Vital se trouvait à Fontaine. Des villageois de retour de la ville lui en firent un récit sommaire.
Les Prussiens marchaient vers le nord. Ils rencontrèrent l’ar- mée du général Faidherbe près de Saint-Quentin.
Les soldats français se montrèrent très courageux et inci- sifs. Ils repoussèrent l’ennemi. Mais de nouveaux renforts arrivaient sans cesse par le train pour les Allemands. Aussi, durent-ils se replier.
Le général Faidherbe ordonna la retraite pour sauver ses hommes. Les soldats mouraient de froid et de faim. Les forces ennemies prirent le dessus.
Cet épisode de la guerre anéantit les espoirs de mettre un terme au siège de Paris qui se déroula de septembre 1870 à janvier 1871. Le 2 septembre 1870, l’armée française capitula à Sedan. Les Prussiens firent plus de 80 000 prisonniers. Na- poléon III, très malade, tenta l’impossible et monta à cheval pour aller au-devant de l’ennemi. Mais, impuissant, le lende- main il donna l’ordre de se rendre afin d’éviter à ses troupes une mort certaine.
Suite à cela, le 18 septembre, l’armée prussienne envahit Paris. En décembre, la résistance fut réduite à néant à cause du froid sibérien qui s’abattit sur la Capitale et du manque de nourriture.
La faim obligea les Parisiens à manger des chiens, des chats
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et des rats. Ils se précipitèrent à la ménagerie du Jardin des Plantes. Installée depuis 1794, elle était presque aussi ancienne que le zoo du château de Schönbrunn, à Vienne, en Autriche.
Ils mangèrent les zèbres, les antilopes, les chameaux et, comble de l’horreur, tuèrent et dévorèrent Castor et Pollux, les deux éléphants qui avaient fait leur joie lors des promenades dominicales d’avant-guerre.
Le 8 octobre 1881, à Saint-Quentin, un magnifique monu- ment fut érigé sur la place baptisée place du 8 octobre, en bas de la rue d’Isle, en l’honneur des Saint-Quentinois qui réus- sirent à repousser les Prussiens le 8 octobre 1870 et des soldats de l’armée du Nord qui se battirent avec héroïsme contre les ennemis trois fois plus nombreux, le 19 janvier 1871.
Le sculpteur français Barrias exécuta un chef-d’œuvre en bronze composé d’une statue féminine incarnant la ville, vê- tue d’un costume d’ouvrier, coiffée d’une couronne et tenant une quenouille près d’un rouet. Cette réalisation symbolisait l’activité essentielle de la ville, le textile. De son bras gauche, elle soutenait un défenseur de la Patrie mortellement blessé avec un fusil tombant de sa main.
Sur le socle, un médaillon représentait les armes de la ville unies à celles de la république. Une inscription suivait :
« Aux martyrs ! Aux vaillants ! Aux forts ! À ceux qu’enflamme leur exempleQui veulent place dans le templeEt qui mourront comme ils sont morts. » Victor Hugo
D’autres sculptures dans le granit représentaient le général Faidherbe, commandant de l’armée du Nord, la bataille du 8 octobre 1870, celle du 19 janvier 1871, le portrait en bronze du préfet de l’Aisne, Anatole de la Forge et celui de Léon
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Gambetta, ministre de l’Intérieur et de la Guerre en 1870- 1871, qui avait déclaré le 26 juin 1871 :
« Que pour tout le monde il soit entendu que quand en France un citoyen est né, il est né soldat » !
Gambetta était pourtant fort décrié par certains de ses contemporains, dont George Sand qui écrivit dans le Journal d’un voyageur pendant la guerre :
« Nous avons bien le droit de maudire celui qui s’est présenté comme capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu’au désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n’a même pas eu de bon sens ».
Ce monument, très endommagé pendant la Grande Guerre, ne fut pas reconstruit. Il ne reste qu’un plâtre au palais des beaux-arts de Lille.
Le mois de février 1871 fut particulièrement froid et humide. Dans la seule chambre de la maison s’entassaient Hyacinthe, Vital et leurs quatre enfants.
Un matin, Hyacinthe trouva Marie-Hyacinthe brûlante, les joues rouges et luisantes. Elle geignait doucement.
— Vital, Marie-Hyacinthe est malade, va chercher le doc- teur.
— Il n’y a pas de médecin à Fontaine, il faut aller à Saint- Quentin et les routes sont enneigées.
— Mais à quoi cela sert-il de faire des enfants? Casimir et Édouard sont partis. Nous n’allons pas perdre notre seule pe- tite fille !
— Il faut lui donner du lait chaud et bien la couvrir. La guerre n’a rien arrangé dans ce pays et nous, qui ne sommes
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pas riches, en subissons les pires conséquences.Quelques jours passèrent. Marie-Hyacinthe semblait aller mieux, elle prenait un peu de lait. Elle avait deux ans et cinq mois. Le 21 février 1871, son état empira. La fièvre monta d’un seul coup, elle respirait en haletant et ses yeux se fermaient déjà. Elle s’éteignit dans l’après-midi, sans bruit, comme elle
avait vécu.
Vital avait 35 ans et Hyacinthe 30 ans. Le 8 octobre 1872, elle accoucha d’Arthur qui rejoignit ses trois frères, Vincent, Joseph et Auguste.
Un matin, un voisin vint frapper à la porte. Hyacinthe alla ouvrir :
— Bonjour Madame, est-ce que votre mari est là ?
— Il est dans le potager. Souhaitez-vous que je l’appelle? demanda-t-elle.
— Oui merci.Hyacinthe sortit et cria :— Vital ? Vital ? Où es-tu ? Quelqu’un te demande ?— J’arrive.Vital enleva ses sabots et entra dans la maison :— Ah ! Bonjour ! Comment vas-tu ?— Ça va, merci. Pourrais-tu me rendre un service? Ma
femme vient d’avoir une petite fille et il faudrait déclarer l’en- fant à la mairie. Mais le problème est que je ne sais pas écrire. Et puis, j’aurais besoin d’un témoin.
— Ne t’inquiète pas. Je me change et je vais avec toi. At- tends-moi, répondit Vital.
Hyacinthe avait écouté la conversation et soudain elle s’in- quiéta. Elle réfléchit au moyen d’envoyer ses enfants à l’école. Elle voulait qu’ils sachent lire, écrire et compter. Cela lui man- quait tellement de ne même pas savoir signer son nom.
Elle était fière que Vital soit lettré. Sa signature apparaissait
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souvent sur les actes d’état civil de Fontaine, la plupart du temps pour déclarer sa nombreuse progéniture, mais aussi en tant que témoin pour des naissances, des mariages et des décès dans le village.
Le lendemain, elle se rendit à l’école et demanda à voir le directeur.
— Bonjour Monsieur, je suis Hyacinthe.
— Bonjour Madame, je vous connais de vue et je sais de quelle manière exemplaire votre mari et vous élevez vos enfants. — Merci Monsieur. Justement, je voudrais qu’ils apprennent la lecture, l’écriture et le calcul. Le travail dans les champs ne nourrit plus les familles, il faut trouver un emploi en ville, c’est
cela l’avenir pour nos jeunes.— Madame, je suis d’accord avec vous. Je serai prêt à les
accueillir dès qu’ils en auront l’âge. Vous savez, ici, comme dans beaucoup de villages, les enfants aident leurs parents à cultiver la terre. C’est pourquoi je suis admiratif envers votre démarche.
— Je vous remercie de tout cœur, si vous saviez comme je suis contente de savoir que mes chers petits vont apprendre sur les bancs de l’école communale de Fontaine.
Hyacinthe avait quitté son emploi. Vital se démenait au tra- vail, ne sachant comment faire pour gagner plus d’argent. Son père était mort l’an passé, mais la maison ne lui appartenait pas et il laissait de maigres économies.
Ils occupaient toujours le même logement et dormaient tous dans la seule chambre, Vincent avec Joseph et Auguste avec Arthur.
L’hiver 1872 passa difficilement. Heureusement, le potager fournissait les légumes pour la soupe, le poulailler donnait les œufs et la viande.
Juliette décida de venir en aide à ses enfants. Elle proposa de garder les quatre garçons. Ainsi, Hyacinthe put reprendre son
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travail de dévideuse de façon à mettre un peu de beurre dans les épinards.
Vital rechercha de nouveau une maison un peu plus grande et enfin la chance lui sourit. Un exploitant agricole venait de remettre en état une maisonnette qui se trouvait aux abords de son domaine. Il connaissait Vital depuis longtemps et accepta de la lui louer pour un loyer modique.
Cette maison comportait une cuisine, une grande pièce et surtout deux chambres. Un petit potager s’étalait juste après la cour.
Hyacinthe battit des mains en apprenant la nouvelle et com- mença immédiatement à rassembler ses affaires pour le démé- nagement.
Le cheval et la charrette de Laurent firent plusieurs voyages. La famille possédait peu de choses. Aussi, furent-ils installés en quelques heures.
Vital monta les petits lits dans la chambre mansardée. Enfin, les enfants allaient pouvoir profiter de leur pièce et le couple bénéficier d’un peu d’intimité.
De cette intimité retrouvée naquit Marie, le 9 juillet 1874. Juliette et Laurent, consternés, ne faisaient pas de remarques, mais s’inquiétaient face à ces naissances à répétition.
Vital installa un troisième lit dans la chambre pour la seule petite fille de la famille. La vie continua ainsi.
Louis s’annonça le 18 octobre 1875. Le 9 décembre 1876, Eugène arriva en plein hiver.
Mais Hyacinthe et Vital ne s’arrêtèrent pas là. Le 3 juin 1878, Jeanne vint au monde et le quitta aussi vite le 26 juillet 1878, à 1 mois et 23 jours.
En plus de son métier, Vital trouva un emploi de manou- vrier. C’est un ouvrier qui travaille de ses mains à la journée.
Chaque matin, il frappait à toutes les portes des fermes, des
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exploitations agricoles, à Fontaine et dans les villages environ- nants afin de proposer ses services. Les tâches ne se rappor- taient pas forcément à la culture. Il réparait des toitures, des portes de granges, des roues de charrettes, cela permettait de gagner un peu plus d’argent afin d’élever les enfants décem- ment, surtout l’hiver lorsque la terre se reposait.
