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À l'île de la Réunion, où les navires négriers déversent régulièrement leurs cargaisons d'esclaves, la culture de la canne à sucre bat son plein. Abdou et Bincta, capturés au Sénégal, font partie de ces tristes lots et sont vendus à un riche planteur. Bincta met au monde leur fils, Anchaing, dans une case misérable. Celui-ci, insoumis, deviendra le légendaire Marron rebelle de l'île de la Réunion (le marronnage désigne la fuite d'un esclave hors du domaine de son maître). Marié à Héva, celui-ci réussira-t-il à lui offrir le plus précieux des cadeaux, la Liberté ?
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Seitenzahl: 195
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Pascale DELACOURT-STELMASINSKI
ANCHAING LE PAPANGUE
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected] www.morrigane-editions.fr
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À l’île de la Réunion, où les navires négriers dé- versent régulièrement leurs cargaisons d’esclaves, la culture de la canne à sucre bat son plein. Abdou et Bincta, capturés au Sénégal, font partie de ces tristes lots et sont vendus à un riche planteur. Bincta met au monde leur fils, Anchaing, dans une case misérable. Celui-ci, insoumis, deviendra le légendaire Marron rebelle de l’île de la Réunion (le mar- ronnage désigne la fuite d’un esclave hors du domaine de son maître). Marié à Héva, celui-ci réussira-t-il à lui offrir le plus précieux des cadeaux, la Liberté ?
Ce roman, d’une rédaction simple et authentique, est le deuxième de Pascale DELACOURT-STELMASINSKI édité chez MORRIGANE ÉDITIONS, après « MARIE dans la tourmente de l’Histoire », paru en 2016. Professeure de Communication et de Bureautique à la retraite, elle est pas- sionnée par l’écriture depuis l’enfance et a déjà obtenu de nombreuses récompenses.
NOTE DE L’AUTEUR
Il s’agit d’une œuvre de fiction inspirée par la ver- sion orale d’une légende réunionnaise.
Anchaing et Héva sont des esclaves marron légen- daires de l’île de la Réunion.
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PROLOGUE
L’île de La Réunion s’offrait dans toute sa splendeur. Les cimes et les cirques verdoyants qui s’étalaient à perte de vue donnaient le vertige.
Les flots bleutés réfléchissaient les teintes nuancées du ciel qui se miraient dans l’océan limpide. La bar- rière de corail s’affichait en perles d’écume et les alizés s’engouffraient dans les tamarins.
Cette île aux couleurs du paradis cachait pourtant dans sa mémoire un douloureux souvenir qui s’es- tompait avec le temps, mais qui demeurait tout de même à fleur de cœur, à fleur de l’âme brisée à tout jamais.
J’étais venue ici pour l’écouter me raconter son pas- sé. Allait-elle me faire confiance et me livrer la souf- france et le tourment de tout un peuple arraché à ses racines par un oppresseur convaincu de sa supério- rité ? Je me posais la question devant cette montagne sortie d’un puits sans fond, coloriée par les ombres et les rayons du soleil.
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Le « Piton d’Anchaing » avait reçu le nom d’un es- clave qui, selon la légende, s’était transformé en pa- pangue, rapace endémique de l’île, pour échapper à la cruauté des hommes. Je sentais qu’Anchaing m’atten- dait pour me confier la misère de son existence.
Soudain, j’entendis un sifflement, je levai les yeux et aperçus justement un papangue qui tournoyait au- dessus de ma tête. Il virevoltait autour du pic, plon- geait dans les vallées embrumées et s’élançait de nou- veau vers les cieux ensoleillés. Il était magnifique, ses belles couleurs chatoyaient dans le ciel.
Il décrivit de grands arcs de cercle et se posa sur un rocher tout près de moi. Ses prunelles jaunes au re- gard perçant lançaient des éclairs et me regardaient droit dans les yeux. Je retins mon souffle sans oser bouger. Il étendit ses grandes ailes et les replia. Puis, il ouvrit son bec et dit :
— Je suis Anchaing, je vais te raconter mon histoire.
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Les flamboyants fleurissaient. Leurs bouquets écar- lates tentaient d’illuminer le ciel maussade. La sai- son des pluies s’annonçait avec quelques semaines d’avance. Les hommes revenaient de la pêche et leurs pirogues remplies de poissons étaient lourdes à ma- nœuvrer.
Le séchage des espadons, marlins bleus, thons, bar- racudas, se faisait directement sur la plage de M’Bour, port de pêche sénégalais à huit kilomètres au sud de Saly, répandant une odeur forte et insupportable.
Abdou se félicitait de sa journée. Il rapportait du poisson à la maison et sa femme Bincta allait cuisiner un bon repas pour le soir. Mariés depuis deux ans, ils s’étaient installés pendant quelques mois chez les parents de Bincta puis Abdou avait offert un foyer à son épouse pour abriter leur amour.
Les jours s’écoulaient paisiblement, toujours pareils. Mais Bincta tremblait lorsque son mari partait en mer. Lors des grosses tempêtes, l’océan se déchaînait,
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avalant les esquifs dans ses rouleaux dévastateurs.
Un soir, ils décidèrent de rendre visite à la mère d’Abdou. Son mari était mort l’année passée. Bincta emporta un poisson qu’elle venait de cuire ainsi qu’un bol de to. L’après-midi, elle avait pilé le mil. La farine obtenue jetée dans l’eau bouillante donnait une sorte de pâte, le to. Au retour, la nuit commençait à tom- ber. Ils habitaient un petit village près de M’Bour. Le soleil se couchait et la boule de feu s’enlisait douce- ment dans l’antre noir de l’océan.
Soudain, Abdou s’arrêta et lâcha la main de Bincta.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, inquiète.
— Chut!
Ils écoutèrent tous les deux, puis Abdou se remit en marche.
— J’ai cru entendre un bruit dans les broussailles. Peut-être un animal ?
— J’ai peur, dit Bincta.
— Ne crains rien, nous sommes presque arrivés.
Quelques minutes plus tard, Abdou s’immobilisa de nouveau. Cette fois, le bruissement paraissait plus près, plus fort, comme des pas dans la nuit.
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Abdou chuchota :
— Viens, nous allons courir jusqu’à la maison. Tu es prête ?
— Oui.
Ils s’élancèrent, mais furent stoppés net par six ou sept hommes qui sortirent des taillis comme des fous et se jetèrent sur eux.
Abdou cria :
— Bincta, sauve-toi, vite.
Mais Bincta ne pouvait plus bouger. Deux hommes la tenaient solidement tandis qu’un autre lui liait les mains et la bâillonnait. Elle se débattit de toutes ses forces, donnant des coups de pied dans les jambes de ses agresseurs.
Pendant ce temps, Abdou essayait d’échapper à ceux qui s’agrippaient à lui. Il réussit à en mettre un à terre, mais les autres revinrent à la charge et il se retrouva ligoté comme sa femme. Ils furent traînés puis portés sur des kilomètres. Lorsque leurs yeux se croisaient, ils échangeaient des regards affolés, déses- pérés. Ils arrivèrent près d’un rivage où une barque les attendait. On les poussa et ils tombèrent au fond de l’embarcation. Il faisait nuit, mais ils purent distin- guer de nombreuses personnes gisant déjà près d’eux.
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Ils naviguèrent quelque temps et accostèrent sur une terre inconnue.
Des hommes les firent descendre du bateau et les placèrent en file indienne. Ils furent reliés deux à deux par des fourches en bois rivées autour de leur cou. De lourdes chaînes ceignaient leurs mains. Les kidnappeurs étaient noirs. Abdou n’en revenait pas. Comment des Noirs pouvaient-ils s’attaquer à d’autres Noirs ?
Ils restèrent ainsi toute la nuit. Enchaînés, ils ne pouvaient ni bouger, ni parler. Au petit matin, les gardiens leur adressèrent la parole.
— Nous allons enlever vos bâillons, si vous criez, nous vous tuerons immédiatement.
Abdou et Bincta n’étaient jamais sortis de leur vil- lage. Ils ne connaissaient pas l’endroit où ils se trou- vaient. Ils venaient de débarquer sur l’île de Gorée. À ce moment-là, un individu s’approcha des Africains qui avaient amené les captifs et leur remit de gros sacs. Ils s’empressèrent de les ouvrir et admirèrent les objets précieux qu’ils contenaient. En effet, le règlement des achats d’esclaves s’effectuait par le troc. Ils recevaient des tissus, des armes, des outils, du cuivre, de l’étain, du tabac. Tout ce qui était introuvable en Afrique.
Les détenus essayèrent de communiquer avec ceux qui patientaient là depuis plusieurs jours.
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— Que faisons-nous ici ? demanda Abdou.
— Nous avons été capturés pour devenir esclaves aux Amériques ou ailleurs.
— Esclaves? Mais ce n’est pas possible! Nous sommes des pêcheurs! Nous avons un travail au Sé- négal ! répondit Abdou.
— Tout le monde s’en fiche. Les Blancs ont besoin de main-d’œuvre gratuite. Nous sommes cette main- d’œuvre. Tu vois la porte là-bas? C’est la porte du voyage sans retour. Soit nous sommes embarqués, soit ils nous jettent à la mer pour servir de repas aux requins.
— Non, ce n’est pas possible ! répéta Abdou.
— Si !
Les cerbères s’approchèrent :
— Nous allons séparer les hommes des femmes. Certaines sont-elles enceintes ?
Bincta s’avança :— Oui, moi.Abdou la regarda avec stupeur : — Tu vas avoir un enfant ?
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— Oui, j’attendais d’en être sûre et je devais te l’an- noncer hier soir, en rentrant à la maison.
Abdou voulut se tordre les mains de désespoir, mais les chaînes l’en empêchèrent.
— Oh Bincta ! Tu n’aurais jamais dû le dire.
— Mais si! Je pense qu’ils vont libérer les femmes enceintes. Comme ça je pourrai aller chercher de l’aide et te sauver.
Les hommes crièrent :
— Regroupez-vous.
Dix jeunes Noires, dont Bincta, s’avancèrent, pous- sées sans ménagement vers le centre de la cour.
Abdou s’adressa à un autre prisonnier :
— Pourquoi demandent-ils si des femmes attendent un bébé ?
— Parce qu’elles valent plus cher que les autres. — Mais elles ne vont pas être vendues ?— Si ! Nous allons tous devenir des esclaves.
On leur ordonna de se mettre en rang. Un chirur- gien s’approcha d’eux et les examina individuelle- ment. Il avait reçu l’ordre de les trier en fonction de
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critères très précis.
— Toi, viens ici. C’est bon, à droite.
— Toi, ouvre la bouche, il te manque quatre dents, à gauche.
Vint le tour d’Abdou :
— Redresse-toi un peu ! Tu es grand et fort. À droite.
Les femmes furent appelées. Plusieurs d’entre elles serraient un bébé contre leurs seins qui, pour cer- taines, pendaient, mous et flasques.
— Toi, à gauche.
— Toi, à droite.
Bincta se retrouva à droite et put se rapprocher de son mari.
Tous ceux qui avaient été placés sur la gauche furent emmenés vers la porte du voyage sans retour. Des hommes s’approchèrent et à l’aide de grands bâtons les précipitèrent dans l’océan qui grondait rageuse- ment. Des clapotis et des soubresauts interminables attirèrent les requins toujours aux aguets. Des taches rouges flottèrent quelques minutes au-dessus des flots tandis que les goélands se disputaient les restes du repas. Les autres prisonniers avaient été tenus à l’écart de cette scène de carnage afin d’éviter les rébellions.
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Le lendemain, les Noirs sélectionnés furent nourris et emmenés près du rivage. Là, un énorme bateau se balançait doucement, caressé par les vagues. Le navire négrier attendait depuis plusieurs jours sa cargaison d’esclaves.
Environ deux cents Noirs montèrent sur le pont, ne sachant quel sort allait leur être réservé. À cet en- droit était installée une forge qu’un homme remuait sans cesse, provoquant de grandes flammes rouges et orange. Abdou reconnut le chirurgien qui l’avait sélectionné sur l’île de Gorée. Il manipulait une tige en acier munie d’une petite plaque à l’extrémité. Il vit le médecin la tremper dans le feu et l’appliquer sur le bras d’un Noir pendant que deux gardes le mainte- naient solidement.
Un hurlement de douleur et une odeur de chair brûlée se répandirent sur le bateau, tandis que les captifs, affolés, essayaient de s’échapper en tirant sur leurs chaînes. Abdou pleura en pensant à Bincta. Comment allait-elle pouvoir supporter une telle souffrance? Quand vint son tour, il serra les dents. Il fallait tenir pour aider Bincta. Il se tourna vers elle et cria :
— Bincta ! je t’aime ! je t’aime ! Bincta !
Un matelot s’approcha et lui donna une gifle magis- trale en pleine figure :
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— Tais-toi ! Tais-toi !
Le bras en feu, il fallut avancer.
— Déshabille-toi ! Vite !
Abdou était vêtu d’un pagne. Il se retrouva nu tan- dis qu’un marin lui rasait la tête.
— Au suivant.
Abdou ne réussit pas à se retourner pour soutenir sa femme. L’humiliation de Bincta aux mains de ces bandits lui arracha des larmes de rage et d’impuis- sance. Puis, les Africains furent poussés dans l’entre- pont du bateau, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Abdou ne quittait pas Bincta des yeux. Il se disait que s’il pouvait la voir à chaque instant, rien ne lui arriverait.
On les obligea à se coucher « à la cuillère », de ma- nière à gagner de la place. Abdou s’allongea, collé contre un autre homme. Il pensa qu’on allait ôter leurs chaînes. En effet, ils ne pouvaient plus s’enfuir, le bateau avait commencé les manœuvres pour s’éloi- gner de la côte. Mais personne ne vint les délivrer et ils durent essayer de dormir, ainsi entravés.
Le lendemain matin, des hommes les lavèrent à l’eau de mer et vérifièrent leurs liens. Abdou se débattit. Il ne supportait pas qu’on puisse le traiter comme un
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objet. Il reçut de l’eau salée dans les yeux. Il tomba à genoux et prit des coups de pied dans les côtes. Au loin, Bincta assistait à la scène. Elle essaya de se rapprocher de lui, mais rien n’échappait aux geôliers chargés de les surveiller.
— Recule, recule, dépêche-toi.
La traversée dura plusieurs semaines. Les prison- niers étaient nourris de bananes, de riz et parfois d’un peu de viande. Afin de maintenir l’hydratation de leur peau, on enduisait leur corps d’huile de palme. Lorsque la mer était calme, ils devaient monter sur le pont et danser afin de se dégourdir les jambes.
L’un des marins s’approcha d’Abdou :
— Allez danse, danse. Les Africains savent danser! Non?
Abdou le regarda sans répondre. Il l’empoigna par les bras :
— Tu vas danser !
Abdou se rebella et lui cracha à la figure.
— Sale nègre! Tu vas voir qui est le chef ici. Capi- taine ! Venez !
Le patron s’approcha et donna un coup de poing sur le nez d’Abdou. Il s’écroula, le visage ensanglanté.
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— Tu mérites la mort! Heureusement que nous avons besoin de toi pour gagner de l’argent.
La semaine suivante, la tempête fit rage, empêchant les détenus de monter sur le pont. Ils restèrent cou- chés sur le sol de l’entrepont. Ils réussissaient juste à s’asseoir de temps en temps, mais ils ne pouvaient pas se lever, le plafond était beaucoup trop bas.
Le bateau tanguait dans le vent, les énormes vagues le ballottaient comme une pauvre petite barque en bois. L’horizon se zébrait d’éclairs, la foudre grondait et le ciel ténébreux plongeait dans l’océan. Le capi- taine ne quittait pas son poste. Il tenait le gouvernail à deux mains, tant la houle était forte. Le typhon se déchaîna pendant huit jours sans discontinuer. Im- possible de laver les prisonniers, ni de nettoyer le sol où se mélangeaient leurs excréments et le vomi de ceux qui avaient le mal de mer. Une infection s’ins- talla sur le bateau. Les marins leur apportaient de la nourriture en se bouchant le nez. Certains esclaves attrapèrent la dysenterie. Dix d’entre eux moururent et furent jetés par-dessus bord. Le capitaine appela le chirurgien.
— Faites attention, nous perdons des hommes. Je vous rappelle que c’est moi qui négocie la vente et que ma rémunération dépend du nombre d’esclaves débarqués en bonne santé.
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— Je sais, mon capitaine, mais je n’ai rien pour les soigner.
Bincta, de son côté, vivait une angoisse permanente. Elle attendait un bébé et les nausées dues à son état s’ajoutaient à celles provoquées par le balancement du bateau. Elle pensait à ses parents et à sa belle-mère qui ne devaient pas comprendre pourquoi Abdou et elle ne leur rendaient plus visite. Qu’allaient-ils deve- nir? Ils étaient âgés et les enfants devaient subvenir à leurs besoins. Elle n’arrivait pas à imaginer qu’elle ne les reverrait plus jamais. Elle apercevait son mari, de temps en temps, lors des montées sur le pont. Ils pouvaient juste se regarder de loin.
Quelques semaines plus tard, le bâtiment accosta sur l’île de La Réunion. Il fut aussitôt mis en qua- rantaine. Personne n’eut le droit de descendre ou de monter à bord, le temps de vérifier qu’aucune épidé- mie ne sévissait parmi l’équipage et les captifs rame- nés d’Afrique. Vers la fin de cette période, le chirur- gien commença à s’occuper du « blanchissement » des esclaves. Il fallait les rendre présentables.
Comme tous les autres, Abdou et Bicta durent s’y soumettre. Ils furent lavés à grande eau, leurs gencives frottées avec du piment pour les rougir. La bouche en feu, ils se laissèrent enduire d’huile de palme afin de faire ressortir leurs muscles.
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Le port était en effervescence. L’arrivée d’un bateau négrier restait toujours un événement. La vente avait été annoncée et les planteurs se trouvaient au rendez- vous. La culture de la canne à sucre se développait sur l’île de La Réunion et nécessitait de plus en plus de main-d’œuvre, d’autant que celle-ci, fatiguée par le voyage, maltraitée et mal nourrie dans les planta- tions, ne vivait pas longtemps. Le capitaine, aidé par les marins, commença à faire descendre les Africains.
Il appela le chirurgien :
— Vous faites venir les pièces d’Inde en premier, les hommes et les femmes de quinze à vingt-cinq ans, sains et forts.
— Oui, mon capitaine.
Le premier esclave dont les liens avaient été ôtés s’avança sur une sorte de petite estrade où tous les planteurs purent le voir et le toucher. Un homme proposa une somme. Le capitaine se mit à rire :
— Vous plaisantez ! Ce jeune homme est très fort. Il vaut beaucoup plus que cela.
— Oui, mais regardez-le, il a l’air imbécile.
Ils défilèrent un à un. La plupart d’entre eux trou- vèrent preneur. Ils étaient en parfaite santé. Les pri- sonniers fragiles gisaient au fond de l’océan. Plusieurs
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groupes se formèrent, empêtrés dans des chaînes, prêts à partir avec leurs maîtres qui les toisaient du haut de leurs chevaux.
Puis vint le tour d’Abdou. On le poussa sur la petite scène. De nombreux planteurs s’approchèrent, très intéressés, car il était jeune, puissant avec une mâ- choire impeccable. Des mains se promenèrent sur son corps, pétrissant ses bras larges et robustes.
— Ouvre la bouche ! Fais voir tes dents ! Tourne-toi !
Abdou ne bougea pas. Il prit un coup de fouet sur le dos :
— Je t’ai dit de te retourner ! Obéis !
Abdou dut se laisser soupeser comme une marchan- dise.
— Je vous en donne mille, annonça un cultivateur.
— Jamais de la vie, répondit le capitaine. Cet homme est très solide, vous pourrez l’utiliser pendant plusieurs années.
— Mille deux cents, ce sera mon dernier prix.
— C’est d’accord !
À ce moment précis, on entendit un cri jaillir au- dessus de la foule, un cri guttural de désespoir et de souffrance. Tout le monde se retourna. Bincta hurlait
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sa douleur de voir son mari partir vers une destina- tion inconnue, consciente du fait qu’elle ne le rever- rait plus jamais.
Le planteur demanda :— Que se passe-t-il ? Qu’a donc cette femme ? Le capitaine s’adressa à Bincta :— Tais-toi, sinon tu vas recevoir le fouet.
Mais elle n’avait pas peur. Elle continua à crier en tendant les bras vers Abdou. Le planteur s’impatien- ta :
— Mais, mon capitaine! Vous avez ramené des esclaves à moitié folles !
— Non, Monsieur, c’est l’épouse de l’homme que vous venez de choisir et elle ne veut pas être séparée de lui.
— Mais les esclaves ont toujours été achetés par des planteurs différents. Nous ne sommes pas obligés de regrouper les familles, répondit l’acquéreur d’Abdou.
— Je sais, Monsieur, mais une femme pourrait vous être utile. Regardez-la, elle est en bonne santé, tenta le capitaine.
— J’ai besoin de plusieurs hommes, pas de femmes.
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Bincta pleurait et Abdou, de nouveau attaché, ne pouvait rien pour elle.
Le planteur se ravisa :
— Bon, attendez, mon capitaine, je vais l’examiner.
Il s’approcha de Bincta, lui ouvrit la bouche de force et regarda sa dentition. Puis il palpa ses muscles. Le chirurgien intervint :
— Monsieur, elle est enceinte. Cela vous fera un esclave de plus.
— Oui, mais d’ici là, elle ne sera pas bonne à grand- chose.
— C’est vrai, mais ensuite, vous aurez trois esclaves pour le prix de deux, enchaîna le chirurgien.
L’homme caressa sa moustache. Il ouvrit son porte- feuille et compta ses billets.
— Bien sûr, mais rien ne me dit que ce sera un gar- çon ! riposta-t-il.
— Les femmes travaillent autant et parfois même plus que certains hommes.
— Bon ! Allez ! Je vous en donne huit cents.
— Impossible, je viens de vous dire qu’elle attend un bébé.
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— Mille, pas un sou de plus.
— C’est d’accord, vous pouvez les emmener tous les deux.
Ils étaient enchaînés, mais ils réussirent à se toucher la main.
— Tu es très courageuse, Bincta, je t’aime, parvint à lui dire son mari.
— Je t’aime aussi, répondit-elle.
Bincta et Abdou partirent côte à côte, réunis dans la misère et la souffrance qui les attendaient.
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Ils parcoururent plusieurs kilomètres avec d’autres Africains achetés par le planteur. Celui-ci les accom- pagnait à cheval, aidé par son commandeur.
Ils arrivèrent dans une clairière au fond de laquelle se pavanait la maison du maître. Elle était composée de huit pièces au rez-de-chaussée, dont une grande salle utilisée pour les dîners et les bals. Un salon éclairé par une large verrière accueillait les hommes et leurs cigares, les soirs de réception. À l’étage, plu- sieurs chambres étaient meublées de confortables lits à baldaquin.
Une varangue décorée de lambrequins en bois dé- coupé et de balustres offrait un espace de repos à l’abri des brises et des alizés. Elle donnait sur une pelouse fraîchement tondue, entourée d’un jardin créole dans lequel s’épanouissaient les arbres-corail, les azalées des Indes et les bougainvillées.
Tout au bout de ce parc, une serre conservait jalou- sement ses trésors, les orchidées, les anthuriums et
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les poinsettias. Un bâtiment annexe abritait la grande cuisine des maîtres dans laquelle s’activaient de nom- breux esclaves.
Dans ce havre de paix, les cardinaux aux trilles cris- tallins et les tec-tec aux notes courtes rivalisaient de talent pour chanter leurs mélodies.
Le maître fit stopper la cinquantaine d’Africains qu’il venait d’acquérir au marché. Il appela sa femme qui sortit devant la varangue. Il monta les marches et se plaça près d’elle. Puis d’une voix forte, il s’adressa aux prisonniers.
— Vous êtes parvenus à destination, dans une plan- tation de cannes à sucre dont nous sommes proprié- taires. Je suis Monsieur Axel de La Tournepierre et voici la maîtresse, mon épouse Thérèse.
Bincta ne quittait pas des yeux la patronne. Elle n’avait jamais vu de femme blanche et encore moins de longs cheveux blonds et des yeux bleus comme un ciel d’été. Elle était vêtue d’une robe en percale rose décorée de bouquets de fleurs dorées sur le cor- sage. Elle avait jeté nonchalamment sur ses épaules un châle en gaze de coton blanche.
Axel de la Tournepierre tendit le doigt vers Bincta et se tourna vers Thérèse :
— Cette esclave est enceinte. Elle aidera à la cuisine
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jusqu’à la naissance de l’enfant, qui je l’espère, sera un garçon. Ensuite, elle rejoindra les autres dans les champs, car elle paraît très vigoureuse.
Thérèse hocha la tête sans dire un mot.
— Maintenant, le commandeur va vous montrer vos cases. Vous pourrez vous installer. Ce soir, nous vous réunirons pour vous expliquer les règles de la maison et dès demain, vous commencerez à travailler.
Les habitations des esclaves se trouvaient à l’extré- mité de la propriété, là où s’étalaient les cultures. Les cahutes recouvertes de feuilles de cannes étaient construites en bois. Abdou et Bincta entrèrent dans l’une d’elles. Le sol, en terre battue, diffusait une sensation d’humidité. Des planches recouvertes de feuilles de bananiers posées sur des pierres servaient de lits. D’autres petites lattes adossées à deux roches faisaient office de chaises. Une table branlante se trouvait au milieu de la pièce et quelques pierres ser- vaient pour le feu.
Bincta se laissa tomber sur un siège et se releva aus- sitôt, stupéfaite. En effet, elle pensait vivre dans cette cabane avec son mari, mais d’autres hommes y péné- trèrent à leur tour. Ils se retrouvèrent à sept dans la masure.
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Le soir, le commandeur et ses aides vinrent les cher- cher comme le maître l’avait demandé afin de leur exposer le fonctionnement de la plantation.
Axel de La Tournepierre prit la parole :
