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Le Trésor du Peuple des Brumes
Anabelle, guidée par une mystérieuse boussole magique, se dirige vers un trésor maudit...
Un matin Anabelle se réveille au beau milieu du Désert. Seule. Vraiment ? Que dire alors de ce corbeau qui ne veut pas la lâcher ? Et que faire de cette étrange boussole qui pend à son cou et semble vouloir l’étrangler au moindre faux pas ? Pour répondre à toutes ces questions, la jeune fille prend la décision qui s’impose : suivre la direction indiquée par le médaillon. L’objet magique guidera Annabelle vers un pirate à la retraite et, surtout, jusqu’au légendaire Trésor du Peuple des Brumes. Un trésor infini, mais surtout maudit. Un trésor qu’elle devra ramener à qui de droit. Un trésor qui mettra maintes fois sa vie en danger... À moins que... ?
Embarquez à bord du roman fantastique de Steffi Wolf et découvrez une aventure inédite et ensorcelante qui vous emmènera plus loin que vous ne le pensez !
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ERLAC : La découverte
À la découverte d'un monde inconnu...
Eusebès vit sur les îles des Oribes, arrachées au continent par le puissant Almonzaz de Vauvral, afin de les protéger des infâmes créatures magiques s'y trouvant.
Un jour pourtant Eusebès devient l'une d'elles. Il ne lui reste plus, alors, d'autre choix que la fuite vers ce continent inconnu qu'elle craint tant.
Plongez dans un univers fantasy fascinant avec ce premier tome de la saga Erläc !
À PROPOS DES AUTEURES
Née en Provence en 1987, Steffi Wolf est professeur d’allemand le jour et dévoreuse de livres la nuit. Entre les deux à l’aube et au crépuscule, elle écrit. Après plusieurs concours de nouvelles et une publication dans un recueil, elle se lance dans l’écriture de son premier roman. Une histoire qui mêle Fantasy et mythologies germanique et nordique.
Liz Vaubreuil est née le 3 juin 1995 à Toulouse. Passionnée de jeux de rôle, elle décide de créer son propre univers pour s'en servir comme base pour ses futures soirées de jeu. Celui-ci dériva rapidement vers le premier tome d'Erläc.
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Seitenzahl: 753
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les Duos Sudarenes
Le Trésor du
Peuple des Brumes
Steffi Wolf
« Les trésors ne sont pas faits pour les vivants,
pas plus qu’ils ne sont faits pour les morts. »
Prologue
Le guerrier avance seul dans la brume. Ses compagnons l’ont abandonné en entendant le souffle lointain du dragon. Cela ne fait rien, le guerrier n’a pas peur. Il n’a jamais eu peur. Sans doute est-ce là son plus grand défaut, mais peut-être aussi son plus grand atout. Toutefois, il n’est pas idiot. Il sait ce qui l’attend à l’intérieur de la grotte. Alors il tient fermement son épée des deux mains. Si fermement, que les jointures de ses doigts blanchissent.
La brume environnante est dense et l’empêche de voir à plus de deux pas. Il ne peut donc se fier à sa vue. Seuls comptent son ouïe et son instinct.
Soudain, il perçoit un léger chuintement suivi d’un râle rauque et peu engageant. Mais encore une fois, rien ne retient le guerrier. L’arme au poing, il ne craint rien. Pas même ce dragon plusieurs fois centenaire qui veille sur le plus inestimable des trésors. Le Trésor du Peuple des Brumes.
Sans faire de bruit, l’homme poursuit son chemin. La grotte se fait de plus en plus étroite et il en vient à se demander comment un dragon peut vivre en ces lieux. Un instant, il se met même à imaginer une bête aussi petite qu’un lézard. Mais le nouveau râle qui s’élève depuis le fond de la grotte efface cette idée stupide.
Enfin, le dernier coude. Le guerrier sait qu’une fois l’étroit passage franchi, il devra affronter le dragon. Il sait où frapper et quelle force mettre dans son coup mortel. Toute sa force, et celle de ses ancêtres. Car le guerrier est le descendant d’une longue lignée de Tueurs de Dragons. À chaque génération, l’un des fils hérite du don. Celui de connaître son ennemi mieux que quiconque. Le don de pouvoir tuer la plus féroce de toutes les bêtes en demeurant simple humain. Le pouvoir de puiser la force de ses ancêtres morts au combat.
Le guerrier sait qu’il est tout proche. Proche de son ennemi. Proche d’un affrontement à l’issue fatale. Plaqué contre la paroi rocheuse, il étire son cou et observe la bête qu’il devine, à présent que la brume s’est quelque peu dissipée.
Le dragon est immense. Plus grand que tous ceux dont lui a parlé son père. Ses écailles brunes semblent plus solides qu’un roc. Ses pupilles noires, puits longilignes et enténébrés, fendent ses yeux jaunes terrifiants comme deux interminables crevasses. Ses naseaux expirent une fumée blanchâtre qui se perd dans la brume environnante. Un brouillard bien moins opaque qu’à l’entrée de la grotte, mais un brouillard qui, sans aucun doute, rendra la tâche du guerrier plus difficile.
Couchée sur une montagne de pièces d’or, de pierres précieuses et d’objets rares, la bête se mordille une patte atrocement griffue.
Le guerrier observe la scène, fasciné. Puis il se reprend, resserre sa prise sur la garde de son épée et inspire un grand coup. Avant la fin de la journée, il aura occis ce monstre et aura remporté le plus grand trésor de tous les temps ! … Ou il aura trépassé.
Dans un hurlement furieux, le guerrier sort de sa cachette et fonce droit sur la bête.
Bien loin de l’effrayer, ce cri attise tout au plus la curiosité du dragon. En cet instant, il se demande quel peut être ce vermisseau qui court vers lui avec sa ridicule aiguille en piaillant comme un vulgaire moineau. Pour montrer son agacement, la bête donne un coup de patte en direction de l’impétueux et l’envoie valser contre la roche. Puis elle se recouche et regarde fixement l’humain.
Il semble différent de tous ceux que le dragon a vus jusqu’ici. Pourtant, il ne porte qu’une très légère armure faite de cotte de maille et tient une épée dérisoire. D’ailleurs, songe-t-il, l’humain ne doit pas être bien costaud puisqu’il est obligé de tenir son arme à deux mains.
Quand l’homme se relève, il défie la bête du regard. Leurs yeux se croisent. Alors le dragon comprend. Cet humain n’est vraiment pas comme les autres. En lui coule le feu des siens, l’esprit de ses ancêtres Tueurs de Dragons. Combien de ses frères et sœurs ce misérable ver de terre a-t-il assassinés ? Et lui, pourra-t-il lui résister ? Saura-t-il éviter le coup mortel d’une lame aiguisée de magie ?
Furieux de s’être bêtement laissé tromper par la petitesse du redoutable guerrier, le dragon se relève. Inspire. Largement. Mais rapidement. Et, l’instant suivant, il projette vers son assaillant un jet de flammes meurtrières. L’air s’embrase. Hélas, son feu n’atteint pas le guerrier qui bondit sur le côté avant de courir de nouveau vers lui en hurlant, arme au poing.
Le dragon s’élève alors un peu plus, déploie ses ailes. La grotte qui l’abrite s’effrite contre ses écailles rocailleuses. Second jet de flammes. Mais celui-là ne vient pas seul, car la bête retombe lourdement sur le sol. Tremblement de terre.
Un instant, le guerrier est déstabilisé. Il sent son épée lui glisser des mains et son funeste destin le rattraper. Sa fin serait-elle déjà venue ? Impossible ! Il a consulté cartes, voyantes et autres visionnaires. Son arme rencontrera le cœur du dragon et il le terrassera. Mais comment faire alors que, déjà, il ne sent plus dans sa paume la garde de son épée ?
Face à lui, le dragon rugit. Il se sait sur le point de gagner. L’humain empeste le doute. La peur commence à s’échapper de ses pores. Or, un guerrier qui doute et qui a peur est un guerrier mort. Peu importe la magie qu’il porte en lui. Alors la bête se relève, prête à faire de nouveau trembler la terre. Inspire encore. Plus largement. Puis retombe en soufflant son feu mortel.
Trop tard.
Soutenu par les esprits de ses ancêtres, le Tueur s’est relevé lui aussi. Dans un même mouvement, il a récupéré son arme avant de s’élancer dans les airs. À la rencontre de son ennemi. À la rencontre de son destin. Et une fois encore, la magie des Tueurs de Dragons a fait son œuvre. Son épée a atteint le cœur de la bête.
Les pieds sur la cuirasse du monstre, le guerrier plante son arme par en dessous. Il ne craint pas la chute mortelle de son assaillant. Il n’y pense pas. Il ne pense qu’à une chose : transpercer le cœur de la bête. Alors il plonge toujours plus profondément son épée. Il sent les chairs du monstre se déchirer sous la magie de ses ancêtres. Il sent la pointe de son arme atteindre le cœur du dragon et le percer. Et ce n’est que lorsqu’il l’a complètement embroché qu’il retire son épée sanglante et saute à terre juste avant que le dragon ne s’affale sur son trésor… et disparaisse à jamais.
Car c’est ainsi que meurent les dragons. Leurs carcasses ne restent pas à la vue de tous, affirmant leur mort possible. Non. Un dragon mort est un dragon qui n’existe plus… du tout. Alors, tout s’évapore.
Le guerrier sort un à un les coffres qu’il a remplis de son précieux butin. Le Trésor du Peuple des Brumes est infini. Et maudit. Car dans la brume qui s’évapore de la grotte, une étrange fumée rôde. Sinueuse, elle caresse la roche, effleure le sol boueux. Lorsqu’elle atteint les coffres du guerrier, elle s’y disperse sans que l’homme ne puisse rien voir de ce qui se trame dans son trésor.
Mais un jour, bientôt, les Hommes regretteront de s’être attribué le Trésor des Nébuleux…
ACTE I
LE MÉDAILLON
1
Où suis-je ? Qui suis-je ?
Je ne sais pas. Je ne sais rien. Ouvrir les yeux me permettrait sans doute de répondre à l’une de ces deux questions. Alors je les ouvre. Mais aussitôt, je les referme. La lumière est aveuglante et je ne peux la supporter. Pourtant, il me faut ouvrir les yeux, regarder ce qui m’entoure pour comprendre où je suis et, peut-être, qui je suis. Je place alors ma main en visière au-dessus de mes yeux et tente à nouveau de les ouvrir. Cette fois, j’y vais en douceur.
Tout est flou. Je ne vois qu’une étendue presque blanche. C’est à peine si je discerne cette ombre qui tournoie au-dessus de moi, dessinant de grands cercles dans ce que je devine être le ciel. Je papillonne des yeux pour tenter d’aiguiser mon regard. Mais rien n’y fait. Alors je me lève. Lentement.
D’abord, je m’assieds. Puis j’attends que ma tête cesse de tourner et que les étoiles qui l’entourent disparaissent. Enfin, je me lève.
Un coup d’œil à mon corps me permet de prendre conscience de ce que je suis. À défaut de savoir qui je suis… Je suis une femme. Plutôt jeune, il me semble. Mais c’est bien là tout ce que je peux dire de moi.
Pour ce qui est de mes vêtements, je porte un pantalon de cuir marron foncé, troué, qui se perd dans des bottes de cuir à peine plus claires que mon pantalon. Un chemisier vert foncé complète ma tenue. Ah ! Et des couteaux aussi. À mes hanches, dans mes bottes, jusque dans mes bracelets de cuir. Des grands, des petits. Mais tous aussi aiguisés les uns que les autres. Qui suis-je donc pour être ainsi armée ?
Et qu’est-ce que je fais en plein milieu du Désert ? Car où que porte mon regard, je ne vois que du sable et des dunes.
De nouveau, je lève la tête vers le ciel, ma main droite toujours en visière au-dessus de mes yeux. J’y vois mieux maintenant que je me suis habituée à la luminosité environnante. J’aperçois alors cette ombre qui tournoie toujours au-dessus de moi. Elle décrit des cercles de plus en plus étroits et de plus en plus près du sol… et de moi. Enfin, je comprends ce qu’est cette ombre. Il s’agit d’un corbeau. D’un énorme corbeau.
L’oiseau se pose sur le sable à quelques pas de moi. Il me fixe de ses yeux de jais. Son plumage est comme un puits noir sans fond au milieu de l’éclatante lumière désertique. Quand il ouvre le bec et pousse un cri, je me fige. Et je me souviens.
Dans le Désert, voir un seul Grand Corbeau de bon matin porte malheur. On est le matin. Je le sais, je le sens. À cette légère fraîcheur chassée par l’écrasante chaleur d’une longue journée qui commence. À ce soleil que je discerne enfin pleinement et qui se lève encore. À ce quelque chose qui, au fond de moi, commence à se réveiller. La question est : cet oiseau me portera-t-il vraiment malheur ?
Un pas après l’autre, le corbeau se rapproche de moi. Je ne bouge pas, toujours figée. Pas même quand il ouvre ses ailes et prend son envol là, juste devant moi.
Ce n’est que lorsqu’il me percute le torse que je réagis. Je hurle, me débats, et tombe. Puis je me relève et commence à courir. Derrière moi, j’entends le battement d’ailes de l’horrible oiseau qui me poursuit. Il croasse, et moi je crie.
Mais alors que je n’ai que deux jambes, l’animal est un dieu du ciel et me rattrape rapidement, puis me dépasse. Il fait ensuite demi-tour et fonce à nouveau sur ma poitrine. Je n’ai pas le temps de réagir que, déjà, il est sur moi. Je hurle. Il croasse. J’ai beau battre des bras, tenter d’attraper l’un de ces couteaux que je porte ici et là, je n’arrive à rien. Et j’ai comme l’impression que le corbeau est dans la même situation que moi. Car aussi absurde que cela puisse paraître, j’ai l’impression que lui aussi se débat.
Soudain, je cesse de gesticuler. De toute façon, j’ai bien vu que cela ne servait à rien. Le corbeau m’imite et cesse de battre des plumes. Quand je m’assois sur le sol, il se pose juste devant moi. Nous nous toisons du regard. Puis, je vois ses yeux de jais descendre sur ma poitrine, et même un peu plus bas. Je l’imite.
C’est alors que je le découvre. Je n’y avais pas prêté attention tout à l’heure dans l’examen sommaire de ma personne, mais je vois maintenant que je porte un médaillon étrange. Au moment où je m’en saisis, le corbeau piaffe de contentement. Enfin je crois…
J’examine l’objet. Il est d’un bleu sombre et ressemble à une boussole. À ceci près qu’il n’indique pas le nord. Je le sais grâce à la position du soleil. Mais alors, s’il n’indique pas le nord, qu’indique-t-il ? De nouveau, je regarde le corbeau, comme s’il pouvait m’apporter une réponse. Et, tandis que mes yeux se perdent dans les ténèbres de son regard, je l’entends… parler.
Je ferme les yeux et secoue la tête, incrédule. Un corbeau qui parle ? Avec une voix qui ressemble à celle d’une femme ? Et qui connaît mon nom alors que, moi-même, je l’ignorais il n’y a pas deux minutes ?
Il faut que j’arrête. Je délire sûrement à cause d’une insolation… Voilà que je discute avec un oiseau ! Perplexe, je secoue de nouveau la tête comme pour la libérer de mes drôles de pensées. Puis je saisis l’objet qui pend à mon cou grâce à une lanière de cuir. Cette même lanière qui m’enserre douloureusement le cou quand je cherche à l’ôter.
Le corbeau a parlé, encore. Et le pire, c’est que ce qu’il dit résonne dans mon esprit et y prend du sens. Comme si j’avais déjà entendu ces paroles. Pourtant, je ne suis toujours pas convaincue. Car je me souviens maintenant complètement de qui je suis.
Je m’appelle Annabelle et j’ai seize ans. Bien que je sois orpheline, j’ai été élevée par une famille qui descendait des Tueurs de Dragons. J’ignore encore aujourd’hui s’ils étaient réellement dotés de la magie ancestrale, mais ils vivaient comme des traditionalistes. C’est eux qui m’ont appris à manier les couteaux. À treize ans, comme le voulait la tradition, je me suis embarquée sur un bateau pour mon initiation. Je me suis déguisée en garçon et ai revêtu des habits de mousse. Depuis, je n’ai jamais quitté la mer ni les ports. Je n’ai jamais suivi d’autres ordres que ceux d’un capitaine. Pourquoi donc suivrais-je ceux d’un corbeau ?
Plus important encore : comment me suis-je retrouvée en plein milieu du Désert ? Car j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne vois toujours pas ce qui m’a menée jusqu’ici…
Plongée dans mes réflexions, j’observe le médaillon qui pend à mon cou. J’examine la direction qu’il indique. Puis je prends ma décision : j’irai de l’autre côté !
Mais je n’ai pas fait trois pas que le collier de cuir commence à me serrer de plus en plus fort. Je passe alors mes doigts entre la lanière et ma peau pour essayer de l’enlever. Mais je n’y arrive pas. Derrière moi, le croassement du corbeau ressemble à un rire moqueur. Alors je me retourne et je lâche un « OK » fataliste. Ravi, l’oiseau prend son envol et me montre la même direction que le médaillon.
Mais le volatile ne répond pas. Et de toute façon, au fond de moi, je connais la réponse. Si le collier de cuir n’avait pas cherché à m’étrangler, jamais je n’aurais suivi un corbeau dans le Désert !
2
Devant moi, le corbeau continue de voler sans même se retourner. On dirait qu’il me snobe. Je hausse les épaules.
Je sais que ce n’est pas très recherché, ni même très saillant pour un animal qui a une voix de femme, mais en même temps, puisqu’il sait parler, il n’avait qu’à me donner son nom. Et s’il n’avait pas de nom jusqu’ici parce que, après tout, c’est un oiseau et non un humain, eh bien il devrait s’estimer heureux d’en avoir un à présent.
Pour toute réponse, le volatile lâche un croassement sonore que je traduis naturellement par un « tu commences à me gonfler avec tes questions ». Alors, comme mon compagnon semble décidé à ne plus me parler, je regarde le médaillon. Nous suivons toujours la direction qu’il indique. Ça, je m’en serais doutée… En le retournant, je découvre un dessin que je n’avais pas vu jusque là. J’aurais pourtant dû puisque, quand je passe mon doigt dessus, je m’aperçois qu’il est en relief.
Le dessin représente une ancienne rune que je ne devrais pas être en mesure de comprendre, mais que je peux pourtant aisément traduire. Brume. Tout en caressant la rune, je réfléchis.
Brume. Trésor… Brume. Trésor…
Beaucor croasse et son cri ressemble à s’y méprendre à un « quoi ? ».
L’oiseau ne répond pas. Mais contrairement à tout à l’heure, il ne me snobe pas complètement non plus. Au contraire, il vire de bord et revient vers moi. Puis, après un vol stationnaire autour de ma tête, il vient se poser sur mon épaule gauche et pousse un nouveau croassement – qui me détruit le tympan.
Nouveau croassement. Je crois que ça veut dire oui. Tout comme je crois qu’il me fait confiance. À la fois pour suivre la direction indiquée par le médaillon – ce que je fais – et pour ne pas le chasser de mon épaule.
Le Trésor des Nébuleux est une légende dont j’ai beaucoup entendu parler à force de voyager sur les bateaux. Les marins, et surtout les pirates, en parlent comme du Trésor des trésors. Celui qui mettra la main dessus sera le plus puissant de tous. Le seul problème, d’après ce que j’ai compris, c’est que ce trésor n’existe que dans les fables et les légendes. Il n’est rien d’autre qu’un conte pour enfants, narré par des parents qui veulent que leur progéniture tende vers l’impossible.
Moi, je n’ai pas vraiment eu de parents. Et ma famille d’accueil n’avait pas besoin de ce genre de fables pour nous pousser à nous dépasser. Mais j’ai ce médaillon. Ce collier de cuir qui cherche à m’étrangler dès que je fais un pas de travers. Il y a ce corbeau parlant perché sur mon épaule. Mon réveil au milieu du Désert – que je ne m’explique toujours pas – et mon amnésie passagère. Alors le Trésor des Nébuleux, finalement, j’y crois. Ou en tout cas j’y croirai jusqu’à ce que le nœud coulant qui m’enserre le cou se défasse… Ou bien jusqu’à ce que l’astre solaire ait raison de moi.
Au-dessus de ma tête, le soleil darde ses rayons et j’ai l’impression que c’est autant de lances qui me transpercent le crâne. J’ai un horrible mal de tête et je sais que je ne pourrai m’en défaire qu’en passant à l’ombre et en buvant quelque chose. Car oui, en plus de cette chaleur pesante, la soif me donne mal au crâne. Tout comme la faim. Hélas, quelque chose me dit que je ne vais pas trouver une fontaine tout de suite, pas plus qu’un bon repas. Quant à dégoter de l’ombre en plein Désert, c’est encore plus hasardeux que de croire aux anciennes légendes !
De plus en plus, mes jambes ont du mal à me porter. J’ai l’impression qu’elles sont en coton. Et, tout à coup, elles ne tiennent plus et je m’affaisse sur le sable.
Mécontent de ce soudain changement d’étage, Beaucor s’envole et croasse. Puis, s’apercevant sans doute que râler ne sert à rien, il revient vers moi et se pose à mes pieds. Il cherche mon regard, mais ne le trouve pas. J’ai déjà du mal à garder les yeux ouverts, alors le regarder ?
Après un nouveau croassement, Beaucor reprend son envol. J’entends le battement de ses ailes qui s’éloigne de moi.
Mais, déjà, je ne l’entends plus.
Dans un ultime effort, je pousse sur mes mains et mes genoux, et me relève. Je reprends la marche, fais trois pas, et m’étale à nouveau sur le sable. Je ne peux vraiment plus avancer. Je n’ai plus de force.
C’est étrange comme cette fatigue m’est tombée dessus d’un seul coup. Comme si quelque chose – ou quelqu’un – ne voulait pas que je continue.
Mes yeux se brouillent. J’ai du mal à les tenir ouverts. À l’horizon, j’ai l’impression de voir des formes qui se meuvent et s’avancent vers moi. Plus elles se rapprochent, plus leurs silhouettes se précisent. Ce sont des hommes et des femmes. Ils tendent leurs mains vers moi, comme s’ils voulaient m’aider… ou m’enfoncer. J’avoue que le sourire sur leurs lèvres bleutées ressemble plus à un mauvais rictus qu’à un encouragement.
Soudain, les silhouettes se distordent. Beaucor vient de passer au travers comme s’il ne s’était agi que de nuages éthérés… Mais tout le monde sait bien qu’il n’y a pas de nuages dans le Désert. Encore moins des nuages qui marchent et sourient !
Je remarque que le corbeau ne vole pas comme d’habitude. De plus, il semble avoir une forme différente. Et pour cause ! Il tient dans son bec un long morceau d’étoffe qu’il lâche à mes pieds en passant au-dessus de moi. Avec des gestes lents, je m’en saisis.
Il s’agit d’un long ruban rouge brodé d’arabesques jaunes ; un turban que je m’empresse de placer sur ma tête. Peu à peu, le mal de crâne reflue. Mes jambes répondent de nouveau. Certes, j’ai toujours faim et soif, mais au moins, je devrais pouvoir faire quelques pas de plus.
Quand je me relève, je m’aperçois que le soleil a fait une sacrée course dans le ciel. Serais-je restée longtemps inconsciente ? Aurais-je donc rêvé ces silhouettes fantomatiques ? Je n’en sais rien… et j’avoue que je préfère ne pas savoir. Tout ce qui m’importe, dans l’instant présent, c’est ce soudain regain d’énergie qui me permet d’avancer à nouveau. Alors j’avance.
Le temps s’étire, le soleil rejoint l’horizon. Enfin, j’aperçois autre chose que du sable. Des contours flous se détachent du ciel orange. Et plus j’avance, plus je vois naître cette cité. Au premier regard, je dirais que je ne la connais pas.
3
Lorsque je passe les portes de la petite ville, la nuit vient de tomber. Ici et là, des lampes à huile éclairent les rues que je ne connais pas. Et derrière ces volets qui se ferment, je discerne la lueur des bougies allumées.
Je hausse les épaules. Par expérience, je sais que c’est le genre de questions auxquelles il vaut mieux ne pas répondre. Parce que si vous n’avez rien, on peut vous embaucher de force pour des métiers peu enviables – surtout si vous êtes une jeune fille ! – et si vous avez quelques pièces, on vous saute à la gorge pour vous en décharger. Pour ces deux raisons, et parce que deux précautions valent mieux qu’une, je pose la main sur la garde de l’un de mes couteaux. Que ce poivrot m’approche d’un peu trop près et il sera servi !
Je jette un coup d’œil à Beaucor qui n’a pas bougé de mon épaule. Puis je remercie l’homme que j’avais jugé trop vite, lui demande de m’indiquer le chemin de la fameuse taverne et m’y rends. Avant d’entrer, je tourne la tête vers mon compagnon de route.
L’oiseau me jette un regard mauvais, comme s’il était vexé de se voir abandonné à l’entrée de la taverne. Mais finalement, non sans avoir croassé son mécontentement, il s’envole et va se poser sur l’enseigne.
La Taverne de la Vieille Branche ressemble à toutes les tavernes que j’ai vues jusqu’ici. La faible luminosité qui provient de vieilles lampes à huile décrépies est plus un choix qu’autre chose. Ainsi, on ne perçoit ni les mines désœuvrées des clients, ni la saleté qui imprègne les lieux.
Comme j’embrasse la salle du regard en connaisseuse, les clients ne font pas attention à moi plus d’une minute. Au bar, en revanche, une grosse bonne femme fait signe à sa serveuse la plus proche de venir me voir.
La serveuse se retourne vers sa patronne. D’un signe de la main, cette dernière m’invite à la rejoindre au bar. Quant à la serveuse, elle retourne à sa tâche sans plus me prêter la moindre attention.
Je fouille dans les poches de mon pantalon. À droite, cinq petites pièces et à gauche, une grosse et deux petites. Je sors les deux petites en faisant bien attention de ne pas les faire cliqueter contre la plus grosse.
La grosse bonne femme observe les piécettes, me jette un regard mi-peiné, mi-méfiant, regarde de nouveau les pièces puis s’en saisit.
La tenancière me fait un sourire qui ressemble plus à une grimace puis s’en retourne à son boulot. Quant à moi, je vais m’installer à la table qu’elle m’a indiquée. Quelques minutes plus tard, la serveuse me sert un bol de soupe accompagné d’une belle tranche de pain au fromage. L’ensemble est simple, mais bon. Mon estomac affamé l’accueille comme un repas de fête. Depuis combien de temps n’ai-je pas mangé ?
Tandis que je savoure mon repas le plus lentement possible pour éviter d’être trop vite calée et d’avoir de nouveau faim dans quelques heures, je me remets à observer la salle. Ma table est un peu à l’écart. Seuls deux hommes, des soldats à en juger par leur habit, sont assez proches pour que j’entende ce qu’ils se disent. Les autres clients sont plus au centre de la salle et leurs voix se répercutent sur les murs mal isolés. Tout ce que je peux dire, c’est qu’ils semblent apprécier le vin du coin… à moins que ce soit de la bière, je ne saurais le dire. De fait, le liquide dans leurs chopes est assez sombre, mais il est aussi mousseux. Du moins il en a l’air.
Pour ce qui est de la salle chichement éclairée, elle ne dispose pas d’autres décorations que ces tableaux de marins poussiéreux. Ici, un trois-mâts, là, des pêcheurs qui remontent leurs filets.
Soudain, la conversation des deux hommes à côté de moi m’interpelle.
L’autre hausse les épaules, peu convaincu par l’argumentation de son collègue. Quant à moi, je plonge le nez dans mon bol. Une idée vient de naître dans mon esprit. Car qui dit pirate, dit trésor. Et n’en ai-je pas un à trouver ? Et puis, Beaucor ne m’a-t-il pas dit que le médaillon me mènerait à quelqu’un capable de m’aider dans cette mission ?
J’attends patiemment que les deux soldats s’en aillent en sauçant bien mon bol. Comme ils ne bougent toujours pas, je grignote ensuite les miettes de pain qu’il reste sur ma table. Puis je suçote ma cuillère. Et quand enfin les deux hommes se lèvent, j’attends qu’ils soient sortis de la salle pour faire de même. Évidemment, je ne les suis pas vraiment puisque ma place à moi est à la grange. D’ailleurs, en arrivant, je vois que je ne serai pas la seule à y dormir. Quelques clients ronflent déjà ici et là à même la paille. Si je passe la nuit ici, il va falloir que je garde une main sur mes couteaux…
Priant pour que les ronflements soient sincères et non factices, je m’approche des chevaux à la faible lueur de la lune. J’observe aussi bien les montures que les selles et repère rapidement celles qui appartiennent à mes deux soldats. J’ai été bien inspirée de rejoindre la grange plutôt que de les suivre dans leur chambre – bon, en même temps, c’est pas comme si j’avais eu le choix… Il me suffit de les attendre pas trop loin de leurs montures. Avec un peu de chance, je sortirai indemne d’une nuit passée au milieu de tous ces clients sans le sou. Avec encore plus de chance, je serai réveillée avant le retour des soldats demain matin. Je pourrai alors les suivre et m’assurer que ce capitaine O’Brian m’aide à trouver et ramener le Trésor du Peuple des Brumes.
Toute pleine d’espoir, je m’installe donc sur un coin de paille, non loin des chevaux de l’armée. Et j’essaie de dormir.
Ce que je parviens finalement à faire sans trop de mal.
4
Contrairement à ce que je craignais, je passe une nuit sans encombre. À mon réveil, je dispose toujours de mes cinq petites pièces dans ma poche de droite et de la plus grosse à gauche. Tous mes couteaux sont en place et on ne s’en est pas pris non plus à mon corps de demoiselle. Quant aux hommes qui ont profité, comme moi, de la générosité de la patronne, ils sont toujours là à dormir sur la paille.
Un coup d’œil me permet de vérifier que les chevaux des soldats sont toujours là eux aussi. Parfait.
Je me lève sans faire de bruit et sors de la grange. Comme ce serait sans doute abuser de la grosse bonne femme que de lui quémander un petit déjeuner, je décide de m’en passer et préfère aller m’asseoir en face de la Taverne de la Vieille Branche.
J’ai à peine pris place que Beaucor me rejoint. Dans un croassement qui m’est maintenant familier, il se pose sur mon épaule gauche.
Puis je me concentre sur l’entrée – et la sortie – de la grange.
Le temps passe. Rien ne se passe. Je commence à me dire que mon plan n’est pas si bon que ça. Et si les soldats ne sortaient pas ? Ou pas par là ? Après tout, je n’ai pas vérifié s’il y avait une autre entrée…
Mais, comme pour m’empêcher de me flageller, les deux soldats finissent par sortir, tenant leurs chevaux à la longe. Ils sont accompagnés d’un troisième homme, qu’ils tiennent également en longe ; le capitaine O’Brian, je présume.
Le capitaine pirate est un homme dans la force de l’âge. Je dirais trente-cinq ans, quarante maximum. Autrement dit, pas vraiment l’âge de la retraite ! Il suit les soldats avec flegme, comme si tout cela lui passait bien au-dessus du tricorne.
Le capitaine ne répond rien. Il ne hausse même pas les épaules. C’est tout juste s’il jette un regard au soldat qui vient de s’adresser à lui. Puis, de nouveau, il regarde droit devant lui, comme s’il fixait un point sur la ligne d’horizon. Sans plus s’occuper de leur prisonnier, les deux soldats se mettent en selle et talonnent leurs montures.
Quand ils passent devant moi, je fais mine de m’occuper de tout autre chose, mais la présence de Beaucor sur mon épaule ne m’aide pas à passer inaperçue. Je sens sur moi le regard des deux types et je les entends parler à voix basse. Quant au capitaine pirate, c’est tout juste s’il baisse les yeux vers moi.
J’attends que les trois hommes soient loin pour me lever à mon tour et me mettre en route derrière eux. Je passe ensuite ma matinée à les suivre, me faisant le plus discrète possible. Au début, dans la cité, c’est assez facile : il me suffit de raser les murs ou de contourner quelques maisons. En revanche, dès qu’ils quittent la petite ville et avancent dans le Désert que j’ai laissé la veille, j’ai beaucoup plus de mal à me cacher. Eux comme moi, nous sommes des points noirs au milieu d’une étendue d’un blanc éclatant.
À tout hasard, je demande donc à mon compagnon :
L’oiseau croasse. Alors je précise :
Nouveau croassement. Puis le volatile déploie les ailes, plie ses pattes et s’élance à la suite du trio. De mon côté, je ralentis le pas et en profite pour jeter un œil à mon médaillon.
L’aiguille tourne sans arrêt, n’indiquant aucune direction particulière. Je n’ai pas la moindre idée de ce que cela signifie. Mais enfin, tant que le cuir ne tente plus de m’étrangler, moi, ça me va ! Au pire, je pourrai toujours demander à Beaucor lorsqu’il reviendra. Enfin, s’il accepte de parler de nouveau, ce qui n’est pas gagné étant donné son affabilité au cours de ces dernières heures…
Lorsqu’il revient vers moi la première fois pour confirmer ma trajectoire – en même temps, il n’y a qu’une route là où nous sommes… alors à moins que les soldats décident de s’en éloigner, ils n’ont pas trop le choix –, je lui montre l’aiguille du médaillon et demande :
Pour toute réponse, l’oiseau croasse avant de repartir vers l’avant. Évidemment !
Je passe ainsi toute ma matinée à suivre une piste en plein milieu du Désert. Vers la mi-journée, lorsque le soleil est au plus haut dans le ciel, les soldats s’arrêtent pour manger. Je reste donc à l’écart et attends patiemment qu’ils reprennent leur route. Mon estomac gargouille, j’ai horriblement faim. En face de moi, Beaucor me regarde. Puis il tourne la tête en direction des soldats et du capitaine. Puis il me regarde à nouveau. Sans prévenir, il prend son envol dans un croassement et s’en va vers le campement improvisé des trois hommes et de leurs deux montures. De là où je suis, je peux le voir tourner autour avant de piquer vers eux puis de partir au loin, toujours en croassant, mais sous les jurons des soldats. Quelques minutes plus tard, mon compagnon revient, tenant dans ses griffes un étrange paquet. Quand il le lâche devant moi, je découvre son larcin. Beaucor leur a volé quelques biscuits.
Je saisis le paquet et mange aussi lentement que possible. Les biscuits sont secs et me donnent soif, mais au moins, ils apaisent mon ventre affamé. Comme Beaucor me regarde d’un air intéressé, je lui tends un biscuit. Mais il n’en veut pas. Il tourne de nouveau la tête vers les hommes que nous suivons et, les voyant se lever, il prend son envol. J’imite donc mon compagnon et me remets en marche. Nous ne faisons pas de nouvelle halte avant que le soleil ne touche l’horizon. Là enfin, les soldats daignent s’arrêter pour la nuit.
Nous sommes au milieu de nulle part et cela me rappelle ce que j’ai vécu, pas plus tard qu’hier. La seule différence, c’est que nous sommes au bord d’une route et que je suis un but précis, un but que je me suis donné, moi, puisque l’espèce de boussole sur mon médaillon est toujours aussi folle.
Au loin, j’entends les voix des soldats. Ils parlent et rient de plus en plus fort, ce qui me laisse supposer qu’ils sont en train de boire. Parfait. Je n’ai plus qu’à attendre qu’ils tombent dans un sommeil d’ivresse pour aller libérer le capitaine pirate afin qu’il me vienne en aide. Alors j’attends. Une heure, peut-être deux.
Lorsqu’enfin, je n’entends plus le moindre éclat de voix ou de rire, je m’approche discrètement du campement. Sur mon épaule, Beaucor est aussi silencieux que moi.
Tout comme les deux soldats qui sont censés le surveiller, le capitaine pirate s’est endormi. À ceci près que lui ne ronfle pas comme un poivrot ! Sans faire de bruit, je le secoue légèrement pour le réveiller. Il râle en même temps qu’il ouvre un œil. Pour éviter que les soldats ne nous surprennent, je plaque ma main sur la bouche du pirate, lui intimant de se taire. Le capitaine ouvre alors un peu plus les yeux et nos regards se croisent.
La pâle lumière de la lune se reflète dans ses magnifiques yeux bleus. Il fronce les sourcils et c’est alors seulement que je me rends compte qu’une fine cicatrice lui barre l’œil gauche et descend jusque dans son cou. Sûr que si je n’avais pas été si hypnotisée par ses yeux bleus, je l’aurais remarquée avant !
Aussitôt, je me retourne vers les soldats pour vérifier qu’il ne vient pas de les réveiller. Heureusement, ils dorment encore profondément… loué soit l’alcool ! Mais j’ai un autre problème. Je ne pensais pas que ce capitaine pirate refuserait que je lui vienne en aide. J’insiste donc :
Puis il ferme les yeux et fait mine de se rendormir. Mais je n’y crois pas. C’est tout bonnement impossible ! Sans plus réfléchir, je me saisis de l’un de mes couteaux et coupe la longe avec laquelle les deux soldats le tiraient depuis ce début de journée. Puis je me lève et tire à mon tour sur la corde. Mais le capitaine ne se laisse pas faire et me repousse. Je m’apprête donc à rétorquer qu’il pourrait montrer un peu plus de reconnaissance lorsqu’il se lève à son tour en déclarant :
Puis il époussette légèrement sa tenue. D’abord sa chemise gris-bleu, puis son pantalon de cuir marron. Comme il semble gêné par les menottes qu’il porte encore aux poignets, je lui propose de les lui ôter. Mais là encore, il me repousse, arguant qu’il n’a nul besoin de mon aide. Pour bien me le montrer, il va vers l’un des deux soldats, le retourne sans le ménager et saisit son trousseau de clés. Rapide et habile, il a vite fait de se débarrasser des bracelets de fer qui tombent sur le sable.
Je n’ai pas le temps de répondre – que je n’ai jamais essayé – qu’il me lance la bride d’une des deux bêtes.
J’applique ses conseils à la lettre. Effectivement, monter sur un cheval n’est pas difficile… mais qu’en sera-t-il de monter « à » cheval ?
Le soldat que le capitaine a malmené pour récupérer les clés de ses menottes vient de se réveiller et nous regarde, ébahi. Puis il se reprend et crie :
Mais c’est trop tard. Déjà, le capitaine talonne sa monture et le trot se transforme rapidement en galop. Comme je n’ai pas son habileté, je l’imite avec grande peine et manque plusieurs fois de finir à terre. Alors je me cramponne comme je peux à la selle, priant je ne sais quelle divinité pour que l’on me vienne en aide.
5
Finalement, je n’ai besoin d’aucun dieu. Le capitaine pirate a fait ralentir sa monture, ce qui a mis la mienne au pas. Je peux donc reprendre mon souffle et me rasseoir à peu près correctement sur ma selle. Beaucor en profite pour reprendre lui aussi sa place, sur mon épaule.
De nouveau, le silence s’installe entre nous. Le capitaine regarde droit devant lui, et moi, c’est lui que je regarde. Bien que la lune ait bientôt parcouru la totalité du ciel, elle n’a pas encore cédé sa place au soleil ni même laissé entrer ses premiers rayons. Je dois donc me contenter de l’astre nocturne pour observer mon nouveau compagnon de route. Il affiche un air froid et peu avenant. Mais alors que je crains de devoir passer de nombreuses heures à ses côtés sans l’entendre dire le moindre mot, il souffle, sans me regarder :
Le capitaine ne répond rien. Il esquisse simplement une moue de ses lèvres pincées. Je prends cela pour une invitation à continuer.
Je ne sais pas trop comment aborder le sujet. Tout simplement parce que le sujet ne m’est pas totalement connu. Beaucor a parlé d’un trésor, mon médaillon indique une direction, mais que dire de plus ? Comme pour trouver de l’inspiration, je sors l’étrange boussole de mon corsage et l’observe. Cette fois, l’aiguille ne tourne plus sans discontinuer. Au contraire, elle indique un point très précis. Elle pointe le capitaine juste à côté de moi. Je me souviens alors des paroles de Beaucor : « Suis-le, et il te conduira à quelqu’un qui pourra t’aider. » Du bout des doigts, j’effleure la rune au dos du médaillon. Brume. J’inspire profondément puis range de nouveau l’objet sous mes vêtements.
Sans doute intéressé par cette étrange requête, le capitaine tourne la tête vers moi. S’il est étonné par ce que je viens de dire, il ne le montre pas. Son visage affiche une expression impassible.
Puis, après une courte pause, il rectifie :
De nouveau, le silence se fait. Mais je le brise en espérant ne pas me tromper :
Bon, d’accord, mon argument n’est pas vraiment convaincant. Surtout pas face à un pirate… ou même à un ancien pirate. Pourtant, je tente encore :
Cette fois, je crois que j’ai fait mouche. Son visage placide a cillé. Imperceptiblement, mais il a cillé. Je l’ai vu. Et il me confirme son intérêt en demandant :
L’espace d’un instant, il ne réagit pas. Puis il éclate de rire, renversant sa tête en arrière. Autant dire que ce n’est pas vraiment la réaction que j’espérais. Heureusement, son rire ne dure pas et il retrouve rapidement son air taciturne. Et silencieux. Je n’ose pas trop lui demander ce à quoi il pense, alors je me tais.
Au bout de ce long silence – qui a bien duré une heure ! – il me demande :
Pour le moment, je crois qu’il vaut mieux que j’en dise le moins possible. Après tout, d’une part, c’est un pirate – ou c’était, mais je suis de celles qui croient qu’on reste pirate à vie –, et d’autre part, il n’a pas encore accepté de m’aider. Alors, même si j’ai vu l’aiguille du médaillon pointer vers lui, je préfère rester sur mes gardes.
Le pirate me toise puis finit par lâcher :
De fait, s’il décide de ne pas m’aider, il peut très bien talonner sa monture et m’abandonner au milieu du Désert. Cela aurait un désagréable goût de déjà vu, le cheval en plus.
De son côté, le capitaine semble réfléchir. Du moins c’est ce qu’il laisse voir en affichant un regard préoccupé tourné vers l’horizon. Un horizon qui s’éclaire peu à peu.
Comme je suppose que cela ne m’était pas adressé, je ne réponds rien. Je le laisse réfléchir. Et je fais bien.
Il ne dit rien de plus. Je ne peux alors qu’émettre des hypothèses quant à sa véritable intention de me venir en aide. Soit-il le fait parce qu’après tout, trouver le trésor le plus recherché de tous les temps est une motivation suffisante ; soit parce qu’il s’ennuie de sa vie de pirate.
En entendant le nom dont je l’ai affublé, mon compagnon croasse.
6
Le capitaine Richard O’Brian et moi, sans oublier Beaucor et nos deux chevaux, suivons la piste dans le Désert pendant près d’une journée entière. Souvent, le capitaine se retourne, comme pour vérifier que personne ne nous suit. J’imagine que, finalement, il n’a pas très envie de redevenir prisonnier.
J’ai horriblement faim, horriblement soif, et horriblement mal aux fesses. Bien sûr, je ne m’en plains pas, mais le capitaine le sait parfaitement. Mon ventre ne cesse de gargouiller, je tente vainement d’humidifier mes lèvres toutes les cinq minutes, et je n’arrête pas de me tortiller sur ma selle.
Il descend de cheval et, surprise, vient m’aider à faire de même. Ce n’est pas vraiment dans mes habitudes de me laisser faire, mais j’avoue qu’aujourd’hui, je ne rechigne pas face à cette main tendue.
Une fois à terre, je fais quelques flexions, histoire de retrouver mes articulations et de vérifier que j’ai encore quelques muscles dans les jambes – et dans les fesses. De son côté, le capitaine O’Brian ne semble pas le moins du monde faire les frais de notre longue chevauchée. Après m’avoir aidée à descendre, il examine ma selle, puis ma monture. Il fait ensuite de même avec son cheval.
Dans une main, il tient une gourde. Dans l’autre, un paquet de biscuits, parfait sosie de celui qu’avait volé Beaucor pour moi.
Je tends la main vers la gourde. J’ai plus soif que faim.
Je saisis la gourde, l’ouvre et la porte à mes lèvres. L’eau est chaude, mais me fait un bien fou. Suivant les conseils d’O’Brian et mes propres recommandations intérieures, je bois lentement, et quelques gorgées seulement. Je lui rends ensuite la gourde qu’il m’échange contre quelques biscuits. Je les mange aussi lentement que j’ai bu, tout en faisant quelques pas pour me dégourdir les jambes. Le pirate fait de même.
Je profite alors que nous sommes loin l’un de l’autre pour lui tourner le dos, sortir mon médaillon et vérifier la direction indiquée. L’aiguille pointe toujours vers le capitaine. Je range donc mon médaillon et retourne auprès de lui et des chevaux.
O’Brian lève la tête, place sa main en visière au-dessus de ses yeux.
Je ne réponds rien.
Le capitaine hoche la tête. Quand il se tourne à nouveau vers l’horizon, je crois deviner un sourire. Mais c’est si fugace que je n’en suis pas bien sûre. Puis nous reprenons la route.
La nuit vient de tomber et nous n’avons pas encore atteint Socoroff. Toutefois, comme nous avons pu discerner les contours de la ville avant que le soleil ne disparaisse, nous continuons d’avancer.
Sans rien répondre, le capitaine O’Brian met le pied à l’étrier et monte en selle. Je l’imite. Maintenant, ce n’est plus aux fesses que j’ai mal, mais aux jambes. Il faut dire que nous n’avons cessé de marcher depuis notre pause de la mi-journée ! Alors évidemment, me retrouver assise sur une selle, même de moyenne qualité, est préférable à cette marche qui martyrise mes jambes.
Le pirate, lui, ne semble pas en avoir souffert. Jamais il ne s’est plaint, et jamais je n’ai entendu son ventre gargouiller, ni vu sa langue humidifier ses lèvres sèches. Il affiche sans cesse cet air neutre sur le visage. Cet air froid et distant, comme si rien ne lui importait vraiment, comme s’il était au-dessus de tout. J’avoue que cela me fascine, au moins autant que cela m’invite à la méfiance. Je ne suis pas bonne aux cartes, mais j’en ai vu plus d’un remporter une partie après avoir dissimulé ses sentiments tout au long du jeu.
Quelques minutes plus tard, O’Brian talonne sa monture et la fait monter au trot. Encore une fois, j’imite le pirate. Quant à Beaucor, dérangé par ces sauts intempestifs, il décide de quitter mon épaule pour voler au-dessus de nous.
Lorsque nous arrivons à la cité de Socoroff, nous ne descendons pas de cheval avant d’avoir atteint une taverne. Le Héron Borgne. Un nom qui ne me dit rien qui vaille. Pourtant, c’est devant cette enseigne que le pirate attache sa monture et la mienne. D’un regard à la ronde, j’examine le quartier. On ne peut pas dire qu’il soit chic, ou ne serait-ce que bien fréquenté. Non. C’est au contraire l’archétype du coupe-gorge. Ruelles sombres, lampes à huile brisées par des jets de pierres, manants qui déambulent. Instinctivement, je porte la main à l’un de mes nombreux couteaux. Le contact de la garde de cuir me rassure, mais je sens que la nuit va être longue.
Je hoche la tête. Je crois que je ne vais pas le quitter d’une semelle !
Nous pénétrons dans le Héron Borgne. L’établissement ressemble à la Taverne de la Vieille Branche, en plus sombre et en moins bien fréquenté. Je n’aurais jamais cru cela possible. Aucun des clients ne semble net. Tous sont armés et ne s’en cachent même pas. Quant au patron, il veille sur sa salle tel un oiseau de proie, fusil à portée de main. Il me fait soudain penser à Beaucor. Le volatile est resté dehors et j’espère qu’il ne lui arrivera rien…
Le pirate me fait signe de le suivre. Tu penses bien que je vais te suivre ! J’ai pas envie qu’on me tombe dessus ! Car même si je sais fort bien me défendre, je ne pense pas faire le poids face à la clientèle du Héron Borgne.
Nous nous installons à une table en plein milieu de la salle. Visiblement, le capitaine O’Brian n’a pas l’intention de passer inaperçu. D’ailleurs, depuis que nous sommes entrés, et plus encore depuis que le tenancier nous a adressé la parole, je sens – et vois – peser sur nous de trop nombreux regards.
Cela ne fait pas deux minutes que nous sommes assis qu’on nous apporte deux énormes chopes. Jamais je n’aurais pensé qu’on puisse servir du rhum dans des chopes de bière ! Vraiment, cet endroit ne m’inspire rien de bon… Entre les brigands et les poivrots, je vais devoir rester sur mes gardes, et O’Brian aussi !
Mais à peine ai-je pensé cela que je le vois qui se saisir de la première chope et y boire goulûment, comme s’il s’était agi d’eau ou de bière. À croire qu’il ne sent pas la brûlure de l’alcool.
Je me racle la gorge et chuchote :
Refroidie, je me tasse sur mon siège et fixe ma propre chope de rhum. Je n’ose pas y toucher. Mais au moment où je vois O’Brian s’en saisir, je me dis que j’aurais au moins dû y tremper mes lèvres, histoire de lui faire comprendre qu’on ne lui avait pas servi deux chopes à lui !
Le capitaine lui répond par un grognement. Quant à moi, je me tasse encore un peu plus dans mon siège. Si je pouvais, je crois que je voudrais bien disparaître sur le champ ! Surtout quand le serveur m’adresse un clin d’œil de connivence ! Je ne commence donc à manger que lorsqu’il quitte notre table, ramenant la première chope vide.
Dans mon assiette, une saucisse grasse et à moitié cramée baigne dans l’huile au milieu d’une bouillie verdâtre. Quand j’y goûte, je crois déceler un goût de lentilles, mais je n’en suis pas bien sûre. Quoi qu’il en soit, quel que soit l’aspect de ce repas, mon estomac me remercie. Vraiment, y a pas de quoi…
En face de moi, O’Brian continue de boire. Il en est à sa troisième chope. Cette fois, il est passé à la bière. De temps en temps, il pique dans son assiette, mais je vois bien que l’alcool l’intéresse davantage que la nourriture. Je suppose qu’il préférerait revenir au rhum, mais, allez savoir pourquoi, il l’a troqué pour un autre breuvage.
Lorsqu’il a fini sa première bière, il appelle le serveur pour qu’il lui en remette une. Et lorsque celui-ci vient le servir, le capitaine demande :
Le serveur me regarde, puis regarde de nouveau le pirate avant de demander à son tour :
Sitôt le serveur parti, O’Brian s’assure que cela ne me dérange pas de dormir dans la même pièce que lui. Étant donné que nous venons de passer une nuit et une journée entières à cheminer pour arriver jusqu’ici, j’avoue n’avoir pas grand-chose à faire de la bien séance. Surtout pas dans un endroit pareil, et surtout pas avec cette fatigue qui m’assaille.
Le serveur, qui connaît bien son job, revient avec une nouvelle chope de bière remplie à ras bord.
Le serveur hoche la tête et me donne une vieille clé rouillée. Il m’indique ensuite le numéro de chambre et où la trouver. À tout hasard, je demande s’il y a des commodités et suis presque surprise d’apprendre que chaque étage dispose d’une salle d’eau avec toilettes. Je salue donc le capitaine et le serveur et vais me coucher. Avant de monter, je glisse toutefois à l’oreille du pirate :
Sur ce, je n’écoute pas le pirate râler et m’en vais vers notre chambre. Une fois à l’intérieur, je vérifie qu’il n’y a personne. Ni derrière la porte, ni sous les lits. Les vieilles habitudes ont la vie dure. Puis je me dirige vers la fenêtre, l’ouvre, et appelle discrètement mon oiseau préféré. Quelques battements d’ailes plus tard, le voici sur le rebord de la fenêtre.
Pour toute réponse, Beaucor croasse et son cri se répercute dans la nuit. Un instant, j’ai peur que nous nous fassions surprendre. Mais je repense ensuite au quartier dans lequel nous sommes et suppose qu’ici, les charognards ne doivent pas manquer. Humain ou animal.
Quand je referme la fenêtre, j’ai la certitude que mon compagnon ailé veillera sur mon compagnon humain. Soulagée, je m’affale sur le premier lit et m’endors rapidement.
Soudain, un grand fracas me réveille. Je sursaute et me lève aussitôt, dague au poing. Grâce à la lumière des rayons de lune, je scrute la chambre. Dans ma poitrine, mon cœur bat une chamade effrénée. Toutefois, la petite pièce me semble vide.
Quand un nouveau fracas se fait entendre, je comprends de quoi il s’agit. Je tourne alors la tête vers la fenêtre et comme mon intuition est confirmée, je m’y dirige et l’ouvre. Aussitôt, Beaucor pénètre dans la chambre à grand renfort de battement d’ailes qui lui font perdre des plumes.
Dans le regard de l’oiseau, je lis un affolement que je n’aurais jamais cru voir. Je m’approche donc de lui tout doucement, avec des gestes lents. Cela ne l’apaise pas, pourtant, il se calme, se pose sur une chaise et ouvre un large bec.
Je n’ai pas le temps de me dire qu’il parle de nouveau avec sa voix de femme, que j’entends un vacarme pas possible au rez-de-chaussée. Il me semble que l’on renverse tables et chaises, ça court dans tous les sens. Ça crie et… oh ! Un coup de feu !
Sans perdre une minute, je vérifie que tous mes couteaux sont à leur place tout en descendant vers le restaurant du Héron Borgne. Dans les escaliers, je ne prends pas la peine de me faire discrète ; de toute façon, avec un bruit pareil, on ne m’entend pas !
