Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Carpates, 1870
Ana se fait mordre par un loup aux yeux rouges. Son quotidien est alors bouleversé… et quelques-unes de ses nuits sont des plus sanglantes !
Qui est-elle ? Qu’est-elle devenue ? Et que lui cache son époux ? Seule son ancienne amante semble disposée à l’aider dans cette quête identitaire. Toutefois, cela n’est pas sans danger car les monstres tapis dans l’ombre ne sont pas toujours ceux que l’on croit…
Ana est-elle maudite ? Ou bien habitée par un démon ?
Dans un monde où la magie a été abolie au profit de la science, les réponses pourraient bien être pires que les questions !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née en Provence en 1987, Steffi Wolf est professeur d’allemand le jour et dévoreuse de livres la nuit. Entre les deux à l’aube et au crépuscule, elle écrit. Après plusieurs concours de nouvelles et une publication dans un recueil, elle se lance dans l’écriture de son premier roman. Une histoire qui mêle Fantasy et mythologies germanique et nordique.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 260
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
AnA
Steffi Wolf
PROLOGUE
Carpates, hiver 1870.
En cette veille de pleine lune, l’astre nocturne éclairait comme en plein jour le Banat recouvert de son manteau neigeux hivernal. Chaudement vêtue de son manteau thermique, l’insomniaque sortit dans la cour du château sans l’éclairer. Ce n’était ni l’absence de son époux, ni le vent, la neige ou cette lueur presque diurne qui empêchait la jeune épousée de trouver le sommeil. Son esprit vagabondait vers le passé et cet amour perdu. Pour penser à autre chose, elle avait besoin de calme, de sérénité. Voilà pourquoi, tout naturellement, elle se dirigeait vers les écuries. Ayant grandi dans un ranch, la présence des chevaux avait toujours su l’apaiser.
Sous ses pas, la neige crissait et s’accrochait à ses chausses ferrées.
Dès qu’elle arriva près des stalles, elle perçut l’anxiété des équidés. Les fiers destriers de son mari étaient agités. Les oreilles en arrière, ils renâclaient et hennissaient pour montrer leur affolement. Une indicible crainte semblait les avoir gagnés et, malgré la rigueur de l’hiver, une sueur glacée coula le long de l’échine de la jeune femme. De quoi ces intrépides créatures pouvaient-elles bien avoir peur ?
Un grognement.
La jeune femme se retourna vivement et se pétrifia. Face à elle, à quelques mètres à peine, se trouvait un loup. Son pelage était aussi blanc que la neige qui recouvrait la cour, et ses yeux aussi rouges que le sang qui suinte d’une blessure fraîchement ouverte. Ses babines retroussées laissaient voir des crocs acérés d’où s’écoulaient quelques filets de bave.
Affamée par cet hiver rigoureux, la bête avait surmonté sa peur des hommes et s’était infiltrée dans l’une de leurs habitations. À présent, elle devait choisir entre une humaine sans défense et des chevaux hargneux.
Sans hésiter, le loup se précipita sur l’humaine et lui sauta à la gorge. Instinctivement, la jeune femme leva le bras droit pour se protéger et la gueule de la bête se referma dessus. L’insomniaque hurla alors de douleur et de peur, réveillant par la même les domestiques du château.
Nullement effrayé par ce cri, le loup secoua sa prise de gauche à droite. Puis il la lâcha pour tenter d’atteindre le cou de sa proie. Mais encore une fois, les réflexes de la jeune femme la sauvèrent et les crocs de la bête se refermèrent à nouveau sur son bras, perçant le manteau pourtant épais. Cela arracha un second hurlement de douleur à la jeune épousée.
Alertés par les cris de leur maîtresse, les domestiques sortirent dans la cour et découvrirent le sanglant spectacle. Le jardinier et homme à tout faire du domaine fut le premier à réagir. Il courut vers la jeune femme en vociférant après la bête. L’instant d’après, les deux autres l’imitaient. Alors seulement, le loup lâcha sa proie et leva vers eux un regard purpurin. De sa gueule dégoulinait le sang frais de sa victime, s’égouttant sur la neige immaculée.
Le maître des lieux arrivait à son tour dans la cour, suivi de près par son machiniste. Aussitôt, il attira l’attention du loup à l’aide d’un grand bâton qui semblait sorti de nulle part.
La bête grogna encore à l’attention des humains mais finit par déguerpir, songeant qu’elle aurait mieux fait d’opter pour les chevaux.
Le maître du château et ses domestiques purent alors s’approcher de la jeune femme. Elle avait perdu connaissance et son bras droit saignait abondamment, colorant de rouge son manteau thermique qui serait maintenant inutilisable.
Sans un mot de plus, l’homme se retira dans la plus haute pièce du château, connue de lui seul.
En son absence, les domestiques exécutèrent ses ordres et son épousée fut amenée à leur chambre. Là, on lui ôta ses vêtements déchiquetés sur l’avant-bras, on la nettoya, puis on la mit au lit. En dernier lieu, la vieille cuisinière posa un cataplasme sur son bras en charpie.
Les deux domestiques sursautèrent avant de répondre de concert :
Baissant la tête en signe de soumission, la mère et la fille s’éclipsèrent.
Doucement, le jeune homme s’approcha du lit et s’assit auprès de sa femme. Le mouvement du matelas sortit la jeune épousée de sa semi-conscience.
Son mari lui caressa délicatement le visage, ôtant les quelques mèches blondes qu’une sueur fiévreuse collait à ses joues.
1
CORrespondance
Ana finissait de frotter ses draps dans la grande baignoire de la salle de bains. Si le dur labeur n’effaçait pas les horribles souvenirs de son réveil, au moins cela l’obligeait-elle à penser à autre chose… Trop honteuse d’avoir souillé les linges du lit conjugal sans même savoir pourquoi ni comment, elle s’était refusée à faire appel aux domestiques. Elle n’était l’épouse de Sorin Vraji que depuis quelques semaines, mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour cerner Ionela, la femme de chambre que son mari lui avait attribuée. D’une curiosité presque impertinente, la jeune fille aurait sans doute posé de trop nombreuses questions auxquelles Ana n’avait pas la moindre réponse. Elle avait donc préféré se charger elle-même de cette basse besogne. Et puis, la tâche ne lui était pas complètement inconnue puisque, contrairement à son époux, elle avait grandi dans un foyer modeste qui ne disposait que d’une seule domestique… et d’aucune laverie automatisée.
La jeune femme avait donc transformé le grand bac émaillé en lavoir de fortune. Puis, faisant appel aux connaissances qu’elle avait glanées, dans son ancienne vie, sur l’art du lavage et du rinçage, elle s’était appliquée à faire partir la moindre tache de souillure. Hélas, Ana ne disposait pas de la dextérité de sa mère et encore moins de son ancienne domestique. Sans compter que son bras blessé la faisait encore horriblement souffrir ! Il lui fallut donc beaucoup de temps et d’énergie pour ôter les immondices qui maculaient le tissu.
Lorsque son dur labeur fut enfin terminé et que les draps eurent retrouvé un peu de leur blancheur originelle, la jeune femme fit de nouveau couler l’eau dans la baignoire. Mais, cette fois, c’est son propre corps, tout aussi poisseux que ses linges de lit, qu’elle fit pénétrer dans l’onde claire. Un instant, elle se délecta du bonheur que lui offrait le train de vie de son époux, de cette eau chaude, presque brûlante, qu’elle n’avait pas eu besoin de faire chauffer sur une cuisinière à charbon. Enfin, bien qu’il ne lui restât que peu d’énergie, elle se frotta à son tour pour se décrotter.
Au passage, elle dut ôter son cataplasme et remarqua que malgré, la douleur qui persistait, la blessure à son bras droit avait presque entièrement cicatrisé…
Après avoir pris pas moins de deux bains, le premier pour se laver le corps et le second pour apaiser son esprit, Ana sortit de la baignoire et la vida. Uniquement vêtue d’un peignoir, elle rejoignit ensuite son boudoir privé.
Sur proposition de son époux, elle avait fait aménager cette petite pièce dès son arrivée au château. L’entrée officielle se trouvait dans le couloir, mais une autre porte avait été installée, s’ouvrant depuis la salle d’eau. Seuls Sorin et elle connaissaient l’existence de ce passage dissimulé. Elle utilisa donc cette entrée secrète afin que personne ne la vît sortir en tenue de bain.
Le boudoir de la jeune femme était simple et coquet, bien qu’un peu étriqué. Un petit bureau marqueté, une chaise assortie et deux fauteuils moelleux étaient tout ce qu’il contenait. Le tout dans des tons beiges. Et cela suffisait amplement à la jeune épousée.
Sans plus attendre, Ana s’installa à son bureau et sortit son matériel de correspondance du petit tiroir de droite. Voilà bien longtemps qu’elle ne l’avait pas ouvert ! Trop longtemps sans doute…
Un instant, elle hésita d’ailleurs à s’en servir. N’y avait-il vraiment aucune autre solution ? Ne pouvait-elle vraiment parler de tout cela à quelqu’un d’autre ? Non, hélas. Ana ne voyait pas d’autre issue que celle-ci. Elle devait le faire. Elle devait lui écrire. Elle avait besoin d’une entrevue avec son ancien amour… quoi que cela lui en coûtât.
D’une main frêle, la jeune femme saisit donc son porte-plume et trempa l’extrémité dans l’encrier avant de commencer sa missive. Son écriture était fine et tremblante, ce qui n’était pas uniquement dû à son bras encore douloureux…
***
Six Janvier Mille-Huit-Cent-Soixante-Dix, Castel Vraji
Chère Victoria,
Je sais le risque que je nous fais courir à toutes les deux en t’écrivant ces quelques lignes, mais il me fallait le prendre.
Il m’arrive des choses que je ne suis pas en mesure de comprendre. Je ne peux pas non plus en parler avec qui que ce soit d’autre que toi. Tu es la seule à qui je puisse confier mes inexplicables mésaventures de la nuit dernière et de ce matin.
Cependant, je ne puis le faire par écrit. Déjà, ma main tremble en rédigeant ces quelques lignes. Aussi, je t’en prie, viens me retrouver au château.
Je sais à quel point ma requête est exigeante et qu’il est fort probable que tu sois bien en peine d’y accéder… Mais je t’en prie, rends-moi visite au plus vite ! Car si je ne parle à personne de ces événements, si je laisse le doute grandir en moi, me dévorer, alors je deviendrai folle, à n’en pas douter. J’espère d’ailleurs ne pas avoir sombré dans la folie lorsque tu viendras me visiter…
Bien à toi,
AnA
***
Ana relut la missive. Un instant, elle se demanda comment elle pouvait oser s’adresser ainsi à son amie et la sommer de venir la retrouver alors que cela faisait bien longtemps qu’elles n’avaient plus de nouvelles l’une de l’autre. La jeune femme pensa donc rajouter quelques phrases pour demander à Victoria comment elle se portait, ce qu’elle devenait, ou encore si son mariage n’était pas trop difficile à supporter. Mais elle se ravisa en se disant que, de toute manière, elle n’aurait jamais dû écrire cette lettre et que la seule chose à faire était de la jeter dans le broyeur à ordures afin que personne ne pût jamais la lire !
Pourtant, elle ne le fit pas. Pas plus qu’elle n’ajouta le moindre mot à sa missive. Au lieu de cela, elle sortit une enveloppe pour l’y glisser. Toutefois, au moment d’écrire l’adresse de son amie, Ana se demanda si cela était bien prudent. Après tout, Fane reconnaîtrait peut-être son écriture et éprouverait alors une juste jalousie à savoir son épouse en contact avec celle que l’on soupçonnait – à juste titre – d’avoir été son amante.
La jeune femme prit donc son matériel de correspondance et l’emporta dans sa chambre, qu’elle rejoignit en passant à nouveau par la salle d’eau. Là, elle posa le tout sur sa coiffeuse puis alla tirer la corde de soie qui pendait près de la porte d’entrée. Le cordon activa un ancien mécanisme qui fit tinter une clochette quelque part à l’entresol, dans le quartier des domestiques.
Peu de temps après, on frappa à la porte et la voix de Ionela, sa camériste, se fit entendre :
Madame… La jeune femme ne s’en accommodait toujours pas. Comment quelqu’un d’à peine vingt ans pouvait-il se faire appeler madame ? Quelques images à la fois ternes et princières lui donnèrent une réponse. Ce titre, elle le devait à son époux bien sûr. Tout comme le tutoiement dont elle devait user pour s’adresser à ses domestiques.
De fait, Ana se demandait comment elle pourrait étouffer la curiosité de sa femme de chambre tout en lui demandant de garder le secret sur sa requête future…
Lorsque la jeune fille entra et vit sa maîtresse en peignoir, elle supposa qu’on l’avait mandée pour l’habiller. Mais apercevant ensuite le lit complètement défait de ses employeurs, elle se dit qu’elle était sans doute aussi là pour s’occuper des draps. Toujours est-il qu’elle pensa que, contrairement à ce qu’il se disait au château, monsieur et madame consommaient leur mariage.
Voyant où portait le regard de sa camériste, Ana éluda :
Toutefois, la jeune fille ne posa aucune question et cela rassura sa maîtresse. Elle invita donc sa domestique à la suivre jusqu’à sa coiffeuse et lui intima d’y prendre place. Puis elle lui tendit l’enveloppe et lui fit signe de se saisir de la plume avant de dicter l’adresse de son amie à sa servante. Cette dernière s’exécuta sans un mot, mais on pouvait encore lire sur son visage toute la curiosité qu’éveillait en elle cette mystérieuse tâche. Et puis, comme tout un chacun, elle était au fait de la relation imputée à Ana et Victoria… Enfin, sur ordre de sa maîtresse, la camériste scella l’enveloppe d’un cachet impersonnel.
De fait, comme la jeune femme ne paraissait pas souffrir outre mesure, Ionela avait presque oublié la fâcheuse mésaventure qui était advenue deux jours plus tôt. Et lorsqu’elle en parla à Ana, cette dernière se souvint de deux choses. Elle avait ôté elle-même son cataplasme et découvert une blessure quasiment cicatrisée. Cependant, elle n’eut pas le temps de retirer son bras que, déjà, sa domestique relevait la manche de son peignoir.
Ionela n’était pas dupe. Certes, elle savait l’efficacité des remèdes de sa matriarche, mais elle doutait qu’ils fussent seuls à l’œuvre dans cette guérison miracle. Toutefois, elle ne voulait pas inquiéter davantage sa maîtresse, aussi plaqua-t-elle sur son visage un sourire contrit.
Dès que la femme de chambre eut fini d’examiner la blessure d’Ana, celle-ci lui demanda d’aller poster la lettre séance tenante. Comme la servante hésitait, elle s’impatienta :
Ana réfléchit un instant. Certes, ordonner à sa servante de la laisser ainsi dans sa chambre ne manquerait pas d’attiser davantage la curiosité de celle-ci. Mais le courrier qu’elle venait de rédiger était d’une importance capitale. De fait, elle avait grand besoin de parler de ce qui lui arrivait. Ces derniers jours, ou plus précisément ces deux dernières nuits, avaient été des moments éprouvants qui auraient vite raison d’elle si elle n’en parlait pas rapidement. Elle demanda donc à sa camériste de porter cette missive à Vasile, leur jardinier et homme à tout faire, avec ordre de tout abandonner pour aller la poster depuis le bourg voisin.
Avisant les braises à peine rougeoyantes dans l’âtre de confort, la jeune fille ajouta qu’elle monterait également de quoi ranimer le feu afin de rendre l’atmosphère un peu plus chaleureuse. Puis elle s’éclipsa.
Pendant la courte absence de sa femme de chambre, Ana réfléchit à ce qu’elle allait porter dans la journée afin de s’éviter de songer à cette missive qui, bientôt, quitterait le château.
Malgré la chaufferie que les domestiques du château devaient aviver, il faisait froid, aussi bien entre les murs qu’au-dehors. Cependant la jeune maîtresse n’avait pas l’intention de quitter sa chambre. De plus, lorsque Ionela se serait chargée de ranimer le foyer, la fraîcheur nocturne qu’elle ressentait disparaîtrait sans doute. Ainsi, quand la jeune fille revint, Ana lui demanda de la vêtir d’une robe simple, dénuée corset afin de ne pas se sentir engoncée. Sans poser de question – elle ne l’avait déjà que trop fait –, la camériste s’exécuta et aida sa maîtresse à s’habiller d’une robe de velours bleu roi. Le vêtement était peut-être un peu lourd, mais sa coupe permettait à celle qui le portait de ne pas mettre, en plus, un corsage serré.
Après l’habillage vint le brossage. Cette fois-ci, ce fut donc au tour d’Ana de s’installer à la coiffeuse. Derrière elle, Ionela s’activa afin de tresser les cheveux blonds de sa maîtresse qui préférait cela aux coiffures compliquées et à la mode qui poussaient les jeunes femmes à torturer leur chevelure.
Puis la domestique alla s’occuper du feu, arguant que sa chaleur ne serait pas de trop puisque la chaudière subissait quelques soucis techniques dus au grand froid de l’hiver. D’ailleurs, dès qu’elle aurait fini de s’occuper des linges de lits de ses employeurs, la jeune fille reviendrait avec davantage de bûches.
Lorsqu’elle eut terminé, elle demanda :
Ana se mordit les lèvres et se sentit rougir. Sa femme de chambre s’empresserait sûrement de lui poser moult questions si elle lui donnait les draps encore trempés et pas tout à fait propres qui gisaient dans un coin de sa salle d’eau.
Comme sa maîtresse ne semblait pas d’humeur à vouloir répondre à ses questions, Ionela hocha la tête et se dirigea vers la salle d’eau. Elle en ressortit l’instant d’après, les bras chargés des linges détrempés.
Bien qu’intriguée par ce mystère supplémentaire, la jeune fille prit sur elle pour ne poser aucune question. Elle descendit donc à l’entresol pour déposer sa charge dans un coin à l’abri des regards avant de remonter avec des draps propres pour la couche de ses employeurs.
Ana regarda en direction de la cheminée. Le feu avait bien repris et il lui restait assez de bois pour passer au moins la matinée sans être importunée.
La servante s’inclina et sortit de la chambre pour prendre la direction de la laverie. Elle n’avait peut-être pas eu le droit de poser des questions, mais elle ne renoncerait pas de sitôt à percer le mystère de sa maîtresse. Surtout pas si, comme elle le présumait, ces draps détenaient la preuve qu’elle et son mari avaient enfin consommé leur mariage ! Elle pourrait ainsi en informer les autres domestiques et les rassurer quant à cette union que d’aucuns disaient sans amour. Et puis, tout bien réfléchi, c’était sans doute pour parler de cela que sa maîtresse avait écrit à son ancienne amante.
Enfin seule et certaine que l’on ne viendrait plus la déranger, Ana s’affala sur son lit. Mais, très vite, elle fut assaillie par de sombres pensées et se recroquevilla sur elle-même en sanglotant. Malgré tout, elle parvint à s’endormir, terrassée par une intense fatigue. De fait, elle était éreintée comme si elle n’avait pas dormi de la nuit. Cette nuit dont elle ne parvenait pas à se souvenir. Cette nuit qui, pourtant, hantait déjà ses cauchemars…
2
AnA & Victoria
Les jours qui suivirent, Ana se fit porter pâle et refusa de quitter la chambre. Son époux, discret et attentionné, avait donc décidé de faire chambre à part de sorte que la jeune femme pût se retrouver seule avec elle-même. Bien sûr, cela n’empêchait pas Sorin de prendre des nouvelles de son épouse grâce à Ionela. De fait, la camériste voyait la jeune épousée à raison de trois fois par jour, lorsqu’elle lui portait ses repas et venait raviver le foyer. Hélas, la mélancolie qu’éprouvait Ana était telle qu’elle touchait à peine aux mets délicieux que lui préparait Anca, la cuisinière. De même, la douce chaleur apportée par la cheminée ne semblait avoir aucun effet sur son humeur.
Alors, lorsqu’en début d’après-midi, on frappa à sa porte, Ana en fut surprise. Il était bien trop tôt pour la visite du soir de sa femme de chambre et les bûches que celle-ci lui avait montées à midi étaient encore en nombre suffisant. Du fond de son lit, où elle avait trouvé refuge après avoir tout juste goûté aux sarmales, ces feuilles de vigne farcies qu’Anca réussissait toujours avec brio, elle demanda :
Aussitôt, la jeune femme sauta hors de son lit. Cette voix, elle ne la connaissait que trop bien pour l’avoir entendue maintes et maintes fois par le passé. Victoria ! Voilà plus d’une semaine qu’elle lui avait fait envoyer une lettre, et, ne recevant aucune réponse, elle désespérait que son amie pût venir lui rendre visite. Mais enfin, elle était là ! Ana courut donc jusqu’à la porte qu’elle ouvrit, le cœur battant. Elle laissa ensuite juste le temps à son amie d’entrer, regarda derrière elle pour vérifier qu’il n’y avait personne dans le couloir, puis referma. Elle se retourna alors et les regards des deux jeunes femmes se happèrent. La joie de se retrouver se lisait dans leurs yeux. La joie, et le désir. Toutefois, chacune prit le temps d’observer l’autre afin de se gorger de cette image qu’on leur refusait.
Victoria Vacaresco se tenait face à Ana. Ses cheveux bruns, laissés libres, se dispersaient sur sa poitrine et dans son dos. Sur le tissu de sa robe d’hiver bleu, on voyait à quel point l’ombre et la lumière se disputaient le territoire. De même, les yeux sombres de la jeune femme contrastaient avec son sourire lumineux.
Elle était toujours aussi magnifique, toujours aussi forte.
Sa Victoria…
Sans attendre davantage, ni même parler, les deux femmes firent le pas qui les séparait pour se réfugier dans les bras l’une de l’autre. L’étreinte s’éternisa, chacune savourant ce contact depuis trop longtemps oublié. Enfin, elles pouvaient se sentir, se toucher. Puis elles s’écartèrent légèrement, se regardèrent un instant et se rapprochèrent pour s’embrasser passionnément. La pulpe des lèvres d’Ana goûta avec ravissement celle de Victoria. Puis leurs langues dardèrent l’une vers l’autre pour se mêler dans un ballet sensuel et effréné. Si bien qu’elles durent se séparer, non sans une pointe de regret, lorsque le souffle vint à leur manquer.
Un agréable silence suivit cette affirmation tandis que leurs pupilles se vrillaient de nouveau les unes aux autres. Délicatement, Victoria caressa la joue de son amie avant d’attirer à elle son visage et de l’embrasser à nouveau. Ce second baiser fut différent du premier ; plus doux, moins empreint par la passion que par l’amour qui les liait depuis si longtemps. Dans les bras l’une de l’autre, elles retrouvaient cette chaleur qui n’appartenait qu’à elles.
Toutefois, avant que leurs mains ne se perdent et que leurs esprits ne s’égarent du fait de cette proximité, Victoria se détacha une nouvelle fois de sa compagne. Elle n’était pas venue pour retrouver son amante, mais bien pour venir en aide à sa plus grande amie. Elle prit alors en coupe le visage de son aimée et lui demanda d’une douce voix :
Voilà, le moment était venu. La jeune femme l’avait attendu tout autant qu’elle l’avait redouté. Elle avait grand besoin de parler de ses mésaventures, mais elle était également persuadée que, si elle mettait des mots sur ces horreurs, alors elles deviendraient plus réelles encore qu’elles ne l’étaient déjà.
Ana inspira donc profondément avant de se lancer, évoquant tout d’abord l’attaque du loup blanc aux yeux de braise. Et, tandis qu’elle parlait, c’était comme si elle revivait avec horreur cette nuit-là. La peur se lisait dans ses iris bleus.
La jeune femme acquiesça avant de préciser :
Ce disant, elle releva la manche de son négligé et montra son bras droit à son amie. Cette dernière constata alors qu’il était à peine parcouru de quelques cicatrices qui, bientôt, n’y paraitraient sans doute plus.
Devant ce qui, pour elle, relevait du miracle, la jeune femme fronça les sourcils. Puis elle releva les yeux vers son amie et lui demanda si la vieille femme n’avait pas quelques dons de magie.
Victoria garda pour elle le fond de sa pensée. Certes, Sorin Vraji était connu pour ses affaires florissantes et les technologies qu’il déployait pour les rendre toujours plus prospères… Mais à sa connaissance, seule la sorcière Ruxandra aurait été capable d’un tel prodige ! Cependant, elle ne souhaitait pas alarmer davantage Ana, que cette attaque avait déjà bien ébranlée. Sans compter que si la rebouteuse de leur village d’enfance était tolérée dans ce monde dominé par la technique et la science, c’était uniquement grâce à l’aide qu’elle apportait aux habitants du bourg. Ses potions et amulettes avaient toujours été le dernier recours des malades. Même les agents de la maréchaussée venaient quérir son aide lorsque la médecine moderne ne pouvait plus rien. Certaines rumeurs allaient jusqu’à dire que certains d’entre eux usaient également de ses talents pour éveiller leur corps… Voilà pourquoi aucun homme d’Église n’était encore venu arrêter la vieille femme ; sans les forces de l’ordre pour les soutenir, ils étaient pieds et poings liés.
La jeune femme se contenta donc de hausser les épaules et, plaquant sur ses lèvres un sourire de circonstance, elle finit par déclarer :
Ana fit la moue. Elle savait bien que lorsque son amie disait cela, elle pensait exactement le contraire. Mais elle ne l’avait pas fait venir pour débattre du personnel de son époux. Elle avait encore tant à lui raconter… Car si l’attaque du loup affamé avait été horrible, son réveil deux jours plus tard, l’avait été bien plus encore !
Déjà, l’épisode sanglant qui s’était déroulé quelques jours plus tôt défilait derrière ses rétines…
***
La lumière crue du soleil réveille Ana. Elle sent la chaleur de l’astre diurne effleurer sa peau et le rideau de ses paupières. Un instant, elle savoure la douceur de cette étreinte solaire.
Mais cela ne dure pas.
Peu à peu, elle prend conscience qu’une substance gluante recouvre son corps. Son vêtement de nuit lui colle à la peau, de même que les draps de son lit. Papillonnant légèrement, la jeune femme finit par ouvrir les yeux.
Soudain, l’horreur s’impose à elle. L’image du sang et des fluides qui maculent sa couche se grave instantanément sur ses rétines. Le cœur d’Ana s’emballe et elle se retourne pour vérifier l’absence de son époux. Heureusement, ce dernier ne dort plus à ses côtés depuis l’attaque du loup blanc, la nuit passée.
Mais tandis qu’elle songe à son mari, d’autres images lui viennent à l’esprit. Et si c’était lui le responsable de son état ? Et s’il en avait eu assez d’attendre qu’elle s’offre enfin à lui et honore ainsi leur union ?
Impossible, se raisonne-t-elle tout de suite. Sorin a toujours été bon avec elle. Il l’a toujours respectée. Il se soucie d’elle. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait chambre commune avec elle sans pour autant la toucher ; il veut éviter les commérages dans et hors du château.
Mais alors qui ? Quoi ? Comme si cette histoire de loup aux yeux purpurins n’était pas assez !
Hélas, Ana n’a pas le moindre souvenir de la nuit qui vient de s’écouler. Pas même un infime indice sur ce qui a pu se passer durant son sommeil.
Terrifiée, elle tente de faire retrouver à son souffle ainsi qu’à son cœur une cadence acceptable. De longues minutes lui sont alors nécessaires pour reprendre ses esprits et se ressaisir.
Au bout de ce laps de temps qui lui parait s’étirer éternellement, Ana revient à elle et parvient tant bien que mal à s’extirper des draps tachés d’immondices. Un instant encore, elle observe sa couche, interdite. Ses draps sont rougis par endroits, noircis en d’autres. Une étrange croûte cramoisie finit de sécher sur les tissus. Quant à sa tenue, elle n’a pas l’air en meilleur état… En aucun cas cela ne peut être dû à sa blessure encore fraîche.
S’arrachant à sa contemplation, la jeune femme défait son lit et porte tous les linges à la salle d’eau attenante à la chambre. Là, elle les dépose dans la baignoire d’émail blanc et fait couler de l’eau bouillante.
