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Le Trésor du Peuple des Brumes a fait de la Lorelei le navire pirate le plus redouté, mais aussi le plus envié de tous les temps. Membre de son équipage, Annabelle a su se faire une place dans ce monde d'hommes. Mais lorsque son corbeau revient à bord avec une nouvelle mission, le capitaine O'Brian n'est plus sûr de rien. Il ne veut plus risquer la vie de son équipage pour les beaux yeux d'un emplumé. Il ne veut plus affronter un peuple oublié de tous. Pourtant, lui non plus ne résistera pas longtemps à l'appel de l'Éternité... Plongez ou replongez dans une histoire de fantasy pirate qui revisite la mythologie !
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née en Provence en 1987,
Steffi Wolf est professeur d'allemand le jour et dévoreuse de livres la nuit. Entre les deux à l'aube et au crépuscule, elle écrit. Après plusieurs concours de nouvelles et une publication dans un recueil, elle se lance dans l'écriture de son premier roman. Une histoire qui mêle Fantasy et mythologies germanique et nordique.
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Seitenzahl: 361
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Chasseurs d’Éternité
***
Steffi Wolf
« Seule la magie peut vaincre l’éternité »
Le dragon avance seul dans le brouillard givrant de la grotte. À chacun de ses pas, ses griffes acérées raclent le sol. Parfois, elles s’y plantent. Les tunnels, de plus en plus étroits à cet endroit du souterrain, l’obligent à rabattre ses ailes blanchâtres, striées de bleu et de noir. De ses naseaux s’échappe une fumée qui se confond avec la brume. Il renifle, renâcle, à la recherche de sa proie… cet humain étrange qui l’a élevé. Cet homme entre la vie et la mort qui ne peut sortir de ce lieu maudit. Ce guerrier d’un autre temps condamné à l’enfermement éternel…
« Brume ? C’est toi ? »
Au son de cette voix maintes fois entendue, le dragon s’arrête. Ses écailles frémissent sur l’ensemble de son corps, cherchant à savoir d’où elle vient exactement. Afin de ne pas se faire surprendre. Il est le plus grand prédateur au monde et n’a pas le droit de devenir une proie. Jamais. Le temps des Tueurs de Dragons est révolu. Il est le dernier d’entre eux et compte bien rester en vie jusqu’à être las de son immortalité.
« Brume, je sais que tu es là… »
Cette fois, c’est la fourrure immaculée de la bête qui se met à onduler. Comme si une brise frappait son encolure. Cependant, au lieu de suivre son instinct de jeune loup, il écoute sa raison. Il ne doit pas réagir avec précipitation. Au contraire, il doit se montrer plus malin que sa proie. Alors, à l’instar d’un félin, il rétracte ses griffes, courbe l’échine de façon à ce que seules ses pattes de velours touchent la galerie, et avance. Il sait maintenant d’où vient la voix et comment surprendre l’humain.
Le brouillard tout autour s’intensifie, s’infiltre dans le moindre tunnel, gagne les nombreuses sorties.
« Brume ? »
Cette fois, la voix de l’humain est incertaine. La nébulosité a pris le dessus. Et, instinctivement, il sait qu’il ne la doit pas uniquement à son dragon. Quelque chose d’autre est à l’œuvre. Quelque chose de beaucoup plus dangereux, de beaucoup plus pernicieux et malin. Quelque chose qu’il a combattu il y a bien des années de cela. Quelque chose qui a bien failli lui coûter la vie.
« Impossible… » murmure-t-il.
Mais c’est trop tard. Un vent puissant balaye tout sur son passage. L’humain a beau s’accrocher à la roche, il ne fait pas le poids face aux forces qui déferlent dans les galeries. Ses doigts glissent, la pierre casse quelques-uns de ses ongles et son corps est soudain emporté par le souffle nébuleux.
« Brume !!! »
Son cri se répercute en échos dans toute la grotte. Mais le dragon ne l’entend pas, hypnotisé par un pouvoir jamais éprouvé auparavant. Un pouvoir similaire au sien, et pourtant bien différent. Un pouvoir maléfique et envoûtant qui lui embrume l’esprit.
Rejoins-nous…
Les voix sont nombreuses, caverneuses. Elles semblent venir de partout et nulle part à la fois. Il a l’impression de les entendre dans sa tête.
Tu es à nous.
Tu nous appartiens.
Tu fais partie de nous.
Rejoins-nous.
Aide-nous…
Les voix se font pressantes. Elles compriment son crâne, semblent s’emparer de son cœur. Elles sont à la fois faibles et fortes. Elles ont besoin d’aide, de son aide. Et en même temps, elles sont si puissantes…
Tout à coup, le dragon ressort ses griffes. S’il est attiré par ces voix, quelque chose lui dit qu’il ne devrait pas les suivre. Qu’elles sont un piège. Sur ses gardes, il se remet à la recherche de son humain. Sauf que cette fois, ce n’est plus pour jouer au chat et à la souris, mais bien parce qu’il sent qu’un danger imminent est sur le point de s’abattre sur eux. Sur lui. Soudain, faire du bruit lui est égal. Tout ce qui importe, c’est retrouver l’humain, le protéger comme celui-ci l’a protégé. Hélas, lorsqu’il arrive près du petit corps inerte recouvert de glace, il sait qu’il est trop tard.
Couché au sol, face contre terre, l’humain enveloppé d’une couche de givre ne bouge pas. Il n’est certes pas mort puisque c’est un être qui n’est ni en vie, ni trépassé… Mais il ne peut se mouvoir, bloqué par un maléfice nébuleux. De sa gueule, le dragon tente tout de même de le secouer légèrement. En vain.
Laisse-le.
Rejoins-nous.
Aide-nous.
Cette fois, à chaque phrase prononcée, une silhouette de brume apparaît devant la bête.
Viens avec nous.
Nous avons besoin de toi.
Après, tu pourras revenir ici.
Il sera toujours là.
Il t’attendra.
Le dragon observe ces étranges créatures faites de brouillard. Il ne les a jamais vues, mais il sait qui elles sont. En son for intérieur, il sait ce qu’elles veulent. Et, surtout, il sait qu’il ne pourra faire autrement que de les suivre… Alors, après un dernier coup d’œil à celui qui, jusqu’ici avait veillé sur lui, il rejoint le Peuple des Brumes.
ABYSSES
Où suis-je ? Qui suis-je ?
Je ne sais pas. Je ne sais rien… Mais j’ai comme une impression de déjà-vu… Sauf que, dans mon souvenir – tiens, j’ai des souvenirs ? – ça ne tanguait pas comme ça. Dans mon souvenir, j’étais allongée sur le sable blanc du Désert. Dans mon souvenir, j’étais une femme. Je suppose que ça n’a pas changé. Je me souviens du médaillon qui pendait autour de mon cou, de ce corbeau qui parlait avec une voix de femme… la voix de ma mère.
Je me souviens de tout ce qui s’est passé avant. De ma rencontre avec Rick, ou plutôt le capitaine Richard O’Brian. De ma requête, de notre quête. De Bran. Du Trésor. Du Peuple des Brumes.
Voilà, je sais qui je suis et d’où je viens… ou presque. Cependant, je ne sais toujours pas où je suis. Sous mon dos, le sol est plus dur que le sable. Je le tâte et mes doigts glissent sur un plancher de bois. Délicatement, j’ouvre les yeux. J’ai peur que la lumière ne m’éblouisse. Mais ce sont les ténèbres qui m’accueillent. L’obscurité presque totale d’un lieu clos. Je tourne la tête d’un côté, puis de l’autre. Une envie de vomir me prend tandis que je reconnais les lieux. Je suis dans la cabine de la Lorelei, le navire pirate du capitaine Rick. En fait, je suis dans sa cabine. Quant à savoir ce que j’y fais… ça reste un mystère.
Lentement, je pousse sur mes mains. Je n’ai plus trop de force dans les bras mais je parviens tout de même à me mettre en position assise. Ça tangue encore plus. Dans mon estomac, ça remue autant qu’une mer agitée. La houle est si forte que la bile me monte à la gorge. Ma tête douloureuse tourne sans bouger. Étrange sensation.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvre avec fracas et un faisceau de lumière illumine la pièce. Tenant la lampe à huile devant lui, le capitaine m’observe. Son visage balafré est toujours aussi inexpressif qu’au premier jour. Du moins, c’est l’allure qu’il se donne car, avec le temps, j’ai appris à décrypter le moindre de ses sourcillements. Là par exemple, il est amusé de me voir dans cet état… Mais dans quel état au juste ?
— Quoi ?
Il hausse les épaules, ce qui fait bouger le bas de sa cicatrice, dans son cou. Il ne me répondra pas. Pas tout de suite en tout cas.
Pour ma part, la bouche pâteuse qui vient d’articuler ce mot me donner une des clés de l’énigme.
J’ai la gueule de bois.
Pourtant, je sais que je ne bois pas autant que les hommes de Rick. D’une part, parce que je ne sais pas avaler des chopes de rhum comme d’autres engloutissent des litrons de bières. D’autre part parce que je crains trop de ne pas pouvoir contrôler ma magie si je suis saoule. Certes, je la maîtrise de mieux en mieux, mais je fais surtout tout ce que je peux pour éviter d’avoir à m’en servir. Une femme à bord d’un bateau, ça porte malheur… alors une sorcière ?!
Bien sûr, avec le temps, nous avons vaincu les superstitions. Toujours est-il que moins l’équipage me voit utiliser la magie, mieux il se porte. Les gars me tolèrent et même me traitent comme leur égale, c’est déjà pas mal. Il ne faudrait en demander trop.
— J’imagine qu’on a fêté un abordage réussi… ?
Je tente d’en savoir plus sur la raison de mon état et ma présence sur ce plancher dont je n’ai toujours pas décollé. Mais Rick reste placide. Égal à lui-même. Je pense d’ailleurs qu’il ne va rien dire du tout et s’en aller. Pourtant, il me prouve que je ne le connais pas encore assez bien et finit par ouvrir la bouche.
— Tout le monde a décuvé… sauf toi visiblement. Il faudra bien pourtant car on lève l’ancre dans moins d’une heure. Va voir Rob, il te donnera ce qu’il faut.
Sans un mot de plus, O’Brian me tourne le dos et sort comme il est entré. Je suis à nouveau dans le noir, si ce n’est la lueur de l’aube qui se lève et commence à éclairer la cabine au travers des fenêtres.
Rob est le médecin de la Lorelei. Dans la fleur de l’âge, cet homme au physique dur et à la patte folle ne compte plus les victimes qu’il a dû réparer, encore moins celles qu’il n’a pas su aider. Pourtant, j’ai l’impression que l’équipage est resté le même depuis que je suis montée à bord. Les pirates ont été esquintés par les batailles, mais ils sont toujours là, fidèles au poste. Pour la plupart en tout cas, car affronter le Peuple des Brumes n’a pas été des plus faciles.
Contrairement à ce que l’on croit, les pirates sont des hommes d’honneur. Une fois lancés dans une quête, ils n’en démordent pas, quitte à y laisser la vie. Leur honneur, leur arme, leur confiance, ils les donnent à leur capitaine. Si celui-ci décide qu’un abordage vaut mieux qu’un autre, ou que se jeter dans une mission impossible en vaut la chandelle, alors ils le suivent. Ils savent qu’à la fin, ils auront leur partie du butin. Et, au final, c’est tout ce qui compte pour eux. Ça, et la franche camaraderie qui les lie malgré la jalousie et la convoitise qui parfois refont surface.
Lorsque je descends sous le pont pour rejoindre la partie dortoir de la Lorelei où je sais que je trouverai Rob, je croise l’un des hommes de Rick. Sur l’instant, avec ma tête qui tourne et mon esprit qui tangue, je ne trouve plus son nom. Lui en revanche me reconnaît. En même temps, difficile d’oublier la seule femme du vaisseau !
— Alors Anna, on se réveille enfin ?
Si j’avais eu dix ans de moins, je lui aurais volontiers tiré la langue. Mais je ne suis plus une fillette. Je suis une femme. Encore ivre de la veille, certes, mais une femme tout de même. Et une pirate. Alors je ne m’abaisserai pas à lui répondre de la sorte – même si j’en crève d’envie ! Au lieu de cela, je prends l’attitude je-m’en-foutiste du capitaine et hausse nonchalamment les épaules. Le pirate se marre en voyant que ce simple mouvement m’a fait vaciller. Sous mon crâne, ça cogne dur.
— Rob est encore avec Joffrey, là-bas.
D’un geste, il pointe un recoin du dortoir. Le médecin est effectivement en train de s’occuper d’un des hommes de Rick.
— Il est un peu jeune, mais je suis sûr qu’il supportera le rhum avant toi !
Une fois encore, ce maudit pirate se moque de moi. Alors, de nouveau et malgré la douleur, je hausse les épaules et le dépasse.
Lorsque j’arrive à hauteur des deux hommes, je comprends que le médecin est en train de traiter la gueule de bois d’un autre que moi. Comme quoi, O’Brian avait tort : je ne suis pas la seule à avoir des restes d’alcool dans le sang.
— Reste allongé encore quelques heures, déclare Rob au jeune marin. Je vais m’arranger pour que le capitaine t’accorde un léger répit. Après tout, mieux vaut que tu sois en forme pour un abordage ! Sortir du port, on peut le faire sans toi…
Joffrey, une jeune recrue arrivée à bord juste avant le dernier pillage mais déjà rompue à l’art de la piraterie – si l’on omet la partie beuverie – remercie le médecin et prend place dans le hamac. Le torse dénudé et les bras sous la tête, il laisse saillir ses muscles entraînés au combat. D’après ce que je sais, ce gaillard-là a dû défendre maintes fois sa vie après que son père l’a jeté dehors pour avoir volé quelques malheureux écus. Il a alors survécu dans les rues de Port de Plomb avant de croiser la route de Rick. Aussitôt, le capitaine l’a mis à l’épreuve et embauché, si l’on peut dire.
— À nous maintenant, déclare Rob en venant vers moi.
Je ne l’avais même pas vu se déplacer tant j’étais perdue dans mes souvenirs…
— Je suppose que tu souffres du même mal que ce pauvre Joffrey ? me demande-t-il en soulevant mon menton de son index.
Il plonge son regard vert dans le mien, scrute mes réactions. Je n’ai pas besoin de lui répondre, il doit voir à quel point mes yeux sont rougis par les restes de rhum et non par la fatigue.
— C’est bien ce qu’il me semblait… Vous, les femmes, vous croyez que vous avez la même capacité que nous à tenir l’alcool, mais c’est faux. Vous n’êtes pas faites pour boire, vous…
Il n’a pas le temps de finir que je plante mon poing droit dans son épaule gauche. Il vacille à peine, amusé.
— Je vois que ce n’est pas si grave si tu sais encore réagir à mes blagues…
— Elles sont pourries tes blagues, je réponds péniblement, ce qui a pour effet d’élargir son sourire.
— Bon, je vais te donner la même chose qu’à Joffrey. Mets-toi là, je reviens. Le jeune a tout bu.
Rob s’en va de son pas boiteux. De mon côté, je peine à m’asseoir sur le hamac qu’il m’a désigné. En effet, la Lorelei vient de se mettre en mouvement et le sol, que je sentais bouger, tangue à présent réellement.
Le bateau semble s’ébrouer. D’habitude, j’entends toujours lorsque l’on remonte l’ancre et que l’on décroche les attaches. Cela me permet de me préparer à la mise en route. Mais cette fois, il faut croire que mon état ne m’a pas permis d’anticiper. Alors je titube encore plus que tout à l’heure. Toutefois, je finis par m’asseoir sur ce maudit hamac qui ne veut pas rester en place et attends le retour du médecin. Rob ne tarde d’ailleurs pas à revenir, une bouteille au sombre contenu à la main.
D’après ce que je sais, il range ses potions et ses outils de chirurgie dans l’un des placards de la cuisine de Hazel, mais je ne sais pas lequel. En réalité, je le soupçonne de changer l’emplacement assez souvent pour qu’aucun membre de l’équipage ne trouve ses remèdes. Il faut dire qu’on devient vite accro à certains d’entre eux. Toutefois, je doute que ce soit le cas avec la mixture qu’il me tend. Ça sent le café froid associé à des herbes plus ou moins médicinales… À tous les coups, il a pioché dans les réserves de l’Écureuil pour concocter ce répugnant breuvage !
— Ça pue ton truc !
— C’est toujours plus efficace si ça pue, s’amuse le médecin.
Tu parles ! Je suis sûre qu’il s’arrange pour ne jamais tomber malade afin de ne pas avoir à goûter aux horribles potions qu’il nous prépare…
— Allez, bois. Ça va te faire du bien.
Je porte le goulot de la bouteille à mes lèvres. Rien que l’odeur qui vient de se rapprocher de mon nez me donne envie de vomir. Déjà que j’avais des remontées de bile post-ivresse…
— Allez ! m’encourage-t-il.
Je ferme les yeux, oublie de me pincer le nez et avale une première gorgée. C’est dégueulasse ! Pire que ce que je pensais. J’écarte la bouteille de mon visage, me penche et recrache ce que je viens d’avaler. Un jet gluant, mélange de son horrible breuvage, de bile et de mon dernier repas s’écrase sur le plancher.
— C’est bien, fait Rob en me tapotant l’épaule, sourire aux lèvres.
Je ne comprendrai jamais ce médecin. À quel moment est-ce bien de vomir le remède qu’on vient d’avaler ?
— Je t’avais dit qu’il était efficace ! Allez, continue.
— Je peux pas…
— Mais si tu peux, allez !
Cette fois, je me bouche le nez avant d’avaler. C’est toujours aussi mauvais, mais, au moins, je ne sens pas l’odeur avec autre chose que mes papilles… si tant est que ce soit possible. Après tout, qu’est-ce que j’en sais moi, je ne suis pas médecin ! Ce dernier semble d’ailleurs bien s’amuser de mes réactions car il m’invite à continuer de boire.
— Tu dois passer au moins la moitié de la bouteille pour aller mieux.
Je regarde ladite bouteille, mon ennemie du moment. C’est à peine si j’ai bu un quart de ce qu’il me demande d’avaler… Je sens que je ne vais pas y arriver.
Derrière moi, la voix pâteuse de Joffrey s’élève :
— Vas-y cul sec, tu verras, c’est plus facile.
Je me tourne vers lui, dubitative. Est-ce qu’il se moque de moi ou est-ce qu’il me donne véritablement un conseil ? Je ne le saurai pas tout de suite car la jeune recrue vient de refermer les yeux, comme si de rien n’était. Bon sang ! Que faire ?
De son côté, Rob m’invite à suivre la recommandation de son patient précédent. Mais là encore, je n’arrive pas à savoir s’il est sincère où s’il fait ça pour se moquer de moi. Dans le doute, j’avale une nouvelle petite gorgée. Ce n’est vraiment pas bon. Alors, finalement, je prends une grande inspiration, me bouche le nez en pinçant si fort que j’en ai mal, et avale cul sec plus de la moitié de la bouteille. Lorsque le goulot quitte mes lèvres, j’ai plus que jamais envie de vomir. Mais je me retiens, de peur que le médecin me demande de boire le reste de sa mixture de malheur !
— Eh ben voilà ! Tu vois que ce n’était pas si difficile !
— Tu parles, je parviens à articuler sans laisser sortir autre chose que ma voix disloquée.
— Allez, allonge-toi maintenant. J’imagine que le capitaine te veut en forme toi aussi.
Sans un mot de plus, Rob me laisse là. Un instant, mes yeux fixent le plancher au-dessus de moi. Là-haut, j’entends les hommes qui s’affairent. Le bateau est en branle et la houle commence à se faire sentir.
On quitte le port.
Comme tous les matins, Faris se lève avant ses parents. Depuis tout petit, il aime profiter de ces instants, seul, à lire ou dessiner. Le calme qui règne dans la maisonnée est propice à la lecture ou au développement de son imagination au bout d’un fusain.
Ce matin, Faris a envie de dessiner un dragon. Il en a déjà vu. Sa mère est une Guerrière-Dragon et il l’a déjà vue en croupe sur son immense destrier. Il sait cependant que leur île, leur cité, est la seule à vouloir préserver la vie de cet animal ancestral. Partout ailleurs, les Tueurs de Dragons font rage, prenant la vie de ces créatures mythiques en même temps que les trésors qu’elles gardent. Mais pas ici. Dans cette partie reculée du monde, au cœur des océans, les dragons veillent sur la Cité et sur le secret qu’elle renferme. Un secret plus convoité que n’importe quel trésor. Le secret de l’Éternité.
Ici, les hommes vivent plus longtemps qu’ailleurs. Éternellement. C’est à eux seuls que revient la décision de mourir. Quand ils en ont assez vu. Quand la vie les a comblés. Quand ils estiment avoir assez vécu. Quand ils pensent que rien de nouveau ne les attend.
C’est ce secret que les dragons de l’île gardent précieusement. Les dragons, et les guerriers.
Faris est assis à la table de la salle à manger. Face à lui, une feuille vierge en attente de recueillir un nouveau dessin. Dans sa main droite, un fusain tout neuf.
Le garçon prend un instant pour regarder sa feuille et son crayon. Bientôt, il fera entrer les deux en collision, tracera des lignes, des courbes, dessinera des écailles, des ailes, des pics et des crocs. Et, alors qu’il approche le fusain de la feuille qu’il a choisie un peu plus tôt, il entend un bruit de vibration.
Il se fige. D’ordinaire, il n’entend rien. Seul le silence accompagne ses matinées solitaires. Mais aujourd’hui, il perçoit un bruissement dans la chambre parentale. Il tend l’oreille. Habitué au calme, il sait reconnaître le moindre son traducteur du réveil de ses parents. Il entend la main qui fait taire l’appareil de communication, le lit qui s’affaisse un peu avant de reprendre sa forme originelle. D’un côté seulement car, au bruit discret des pas sur le sol, Faris devine que seule sa mère s’est levée. Il l’entend fouiller dans sa commode dans des gestes qu’elle pense sans doute discrets. Il l’imagine sans mal se saisir de ses habits puis les passer. Il perçoit ses déplacements jusqu’à la salle de bains où elle fait quelques ablutions. Elle apparaît enfin dans la pièce principale.
— Déjà debout ?
Tous deux ont parlé en même temps. Puis la mère reprend :
— Évidemment que tu es déjà levé… Tu dessines ce matin ?
— J’allais le faire, oui.
— Quoi donc ?
— Un dragon.
La mère acquiesce. Elle sait que ces créatures fascinent son fils. Elle sait qu’il voudrait exercer le même métier qu’elle. Pas celui de son père. Être marchand, ce n’est pas pour lui. Mais, à dix ans, il est encore jeune pour comprendre tout ce qu’implique le statut de Guerrier-Dragon. Car au-delà du danger immuable au vol et à la fréquentation de ces dangereux animaux, il y a les risques du combat. Pour le moment, Faris admire les guerriers parce qu’ils sont beaux dans leur armure, parce qu’ils sont fiers avec leurs armes, et parce qu’ils défendent la Cité contre ceux qui tenteraient de l’envahir pour s’approprier le secret de l’Éternité. Mais ces armures sont là pour les protéger des mortels projectiles ennemis. Ces armes ne sont pas de simples attributs, mais bien des objets destinés à tuer. Et défendre la Cité a mis à terre bon nombre de guerriers, qu’ils chevauchent ou non une créature mythique.
— Tu devrais ranger tes affaires, on va déjeuner.
Faris regarde sa mère, étonné. Il sait que, lorsqu’elle déjeune avec lui à cette heure-ci, c’est parce que c’est elle qui doit l’amener à l’académie. C’est rare, mais ça arrive. Notamment lorsqu’Asha a une mission, ce qu’elle a sûrement aujourd’hui.
— Vous allez faire quoi ? demande le garçon.
— On doit se réunir. J’ai été contactée par le Haut-Guerrier.
— Un conseil de guerre ? s’enquiert Faris alors qu’un sourire fasciné étire ses lèvres.
— Il n’y a pas de quoi s’en réjouir. Et puis, ce n’est peut-être rien…
Asha en doute. Jusqu’à présent, tous les conseils de guerre auxquels elle a assisté se sont soldés par des batailles et la mort ou le retrait de troupes ennemies. Le décès, également, de trop nombreux guerriers de la Cité qu’elle protège.
— Range, je te dis.
Faris s’exécute. Il replace sa feuille vierge et son fusain dans ses affaires à dessin puis revient dans la salle à manger. Sa mère a déjà disposé un bol de gruau et un verre d’eau à la place de son fils et entame celui qu’elle a posé devant elle.
— Mange, je ne veux pas être en retard.
À nouveau, Faris obéit. Il sait l’importance du travail de sa mère. Et, contrairement à ce qu’elle prétend, il est sûr que quelque chose se prépare. On ne convoque pas un conseil de guerre pour rien. Encore moins lorsque celui-ci est dirigé par le Haut-Guerrier.
Le petit déjeuner se fait en silence. Pourtant, la mère et le fils ont des pensées similaires. Tous deux se questionnent sur la raison de ce conseil. Qui va encore tenter d’attaquer l’île ? Sont-ils loin ou bien déjà aux portes de la Cité ? Sont-ils nombreux ou bien simplement quelques fous venus tenter leur chance ? Ont-ils déjà essayé de percer les défenses de la ville, ou bien sont-ils des novices ? Vont-ils arriver par la mer ou par les airs ? Y aura-t-il beaucoup de morts ? De leur côté ? Combien de guerriers trépasseront, laissant derrière eux familles et amis ? Asha s’en sortira-t-elle ? Ou bien fera-t-elle partie des victimes ?
Jusqu’ici, la Guerrière-Dragon est restée invaincue, que ce soit à l’exercice ou bien sur le terrain lors d’une bataille. Elle est l’une des meilleures guerrières de la Cité. Mais, si elle est éternelle, elle n’est pas immortelle. Car le secret de l’Éternité ne protège pas d’un coup d’épée ou du trait d’une flèche. Il n’empêche pas les hommes et les femmes de saigner lorsqu’ils sont blessés. C’est pourquoi ils peuvent décider de leur mort… ou pourquoi on peut les tuer. Ils ne sont jamais malades, vieillissent très lentement, mais leur peau est similaire à celle de tout être vivant : pénétrable. Comme Asha aurait aimé posséder un derme aussi dur que le cuir des dragons ! Mais il n’en est rien. Elle reste humaine, vulnérable aux armes.
Perdus dans leurs pensées, Asha et Faris ne se rendent pas compte qu’ils récurent leurs bols depuis plusieurs minutes sans plus rien mettre à la bouche. La première, la mère finit par s’en apercevoir. Elle lâche alors sa cuillère, boit son verre d’eau et intime à son fils de faire de même. Puis elle enfile son armure de cuir et de fer blanc par-dessus ses vêtements pendant que Faris met sa veste d’écolier du Primaire. Il saisit ensuite son sac et le place sur son dos tandis que sa mère vérifie une dernière fois les attaches de son plastron. Enfin, tous deux prennent le chemin de l’Académie, laissant le soin au père de ranger lorsqu’il se lèvera et constatera l’absence de sa famille. Cela n’arrive que rarement alors ça ne le gêne pas. Ce qui le gênerait davantage, c’est que son épouse dénonce le trafic qu’il fait en parallèle de son métier… ou, pire encore, qu’elle ne revienne pas et qu’il se retrouve seul pour élever Faris.
Mais, pour le moment, Mohinder dort encore sans se douter de rien.
Je suis ballotée dans tous les sens. J’ai déjà dormi dans un hamac avec les gars, même si je préfère éviter. Je sais que ça tangue. Mais cette fois, c’est différent. Soit il y a une forte houle, soit…
Un bruit assourdissant retentit au-dehors. Aussitôt, mon camarade de chambre, si on peut l’appeler comme ça, se redresse dans son hamac.
— Tu as entendu ça ?
— Difficile de ne pas l’entendre…
— C’était quoi à ton avis ?
Joffrey est encore plus novice que moi sur ce navire. Sans compter que, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu en mer, cachée au fond d’une cale ou grimée en garçon. Alors les remous, ça me connaît. Les bruits de coque ou de gréements qui claquent au vent également.
Lorsqu’une seconde explosion se fait entendre, je saute hors de mon hamac. Ça, ce n’est pas la houle ! Je vérifie mon attirail de couteaux et m’empresse de rejoindre le pont. Au passage, j’en profite pour informer le nouveau que nous sommes sans doute attaqués et qu’à tous les coups, Rick aura besoin de nous tous. Joffrey ne tique pas quand j’appelle le capitaine par son diminutif. Comme tout le monde à bord, il a vite compris que quelque chose nous liait, lui et moi, sans trop savoir quoi. Moi, je pense surtout que c’est parce que je l’ai connu alors qu’il n’était plus capitaine. C’était un prisonnier, un homme qui aspirait à la tranquillité, voire à une sorte de retraite. Mais je l’ai sorti de là pour partir à la recherche du Trésor du Peuple des Brumes. Il a été le premier à connaître le moindre de mes secrets concernant cette quête. Et il m’a aidée à les cacher au fond de sa cabine. Quant au reste de ce qui fait notre lien… je préfère ne pas y penser en pareil moment.
Tandis que je rejoins le pont assailli par un autre vaisseau pirate, j’entends Joffrey qui me suit. Brave garçon. Et puis, pour l’avoir vu à l’œuvre, je sais qu’il sera utile lors de cette attaque. Donnez-lui un fusil et il fait mouche à chaque fois !
— Anna ! Derrière toi !
Je n’ai pas le temps de me retourner que le coup part. Dans mon dos, un pirate ennemi tombe, une balle vissée dans la nuque. Le sang commence à s’en écouler, mais je ne m’attarde pas dessus. Je remercie Joffrey d’un hochement de tête et pars aider mes compagnons.
J’ignore comment ils ont fait, mais des pirates ont envahi la Lorelei pendant que je me remettais de la veille grâce à l’horrible mixture de Rob. Ce dernier est d’ailleurs absent des combats. Mieux vaut éviter de perdre le médecin du bateau ! D’autant plus qu’on a rarement vu un boiteux s’en sortir lors d’une bataille… Tous les autres sont là en revanche. Heimata tient fermement la barre, protégé par le capitaine O’Brian lui-même ! Le maître d’équipage, Joe La Trique, donne des ordres en même temps qu’il pourfend quelques ennemis à l’aide de ses deux sabres courbes. Il a récupéré ces armes sur le cadavre du capitaine du dernier navire que nous avons abordé et les a aussitôt adoptés, laissant son bâton pendre à sa hanche. De son côté, Willy Le Canon, maître canonnier de la Lorelei, organise la contre-attaque du navire qui nous assaille. Il veille à ce que chaque coup de canon atteigne sa cible, s’arrange pour que ses canonniers ne soient pas dérangés dans leur travail, quitte à combattre lui-même l’un de nos ennemis.
Face à un tel tableau, j’ai l’impression qu’ils n’ont pas besoin de moi. Même l’Écureuil a quitté ses fourneaux pour venir prêter main-forte aux autres. Des couteaux de cuisine à la ceinture, il fait virevolter une longue épée pour fendre dans la chair comme il peut.
Soudain, je perçois un sifflement que je connais bien. C’est celui que produit une lame lorsqu’elle est lancée. Comme au ralenti, je l’entends s’approcher de moi. Je me saisis alors de l’un de mes couteaux, me retourne et envoie valser celui qui m’était destiné. Sur le pont du navire ennemi, je vois tout de suite lequel d’entre eux a tenté de m’atteindre. À mon tour, je lance mon couteau. Si cet homme m’a vu faire, il n’a pas mes atouts, ni mon entraînement. Nul ralenti pour lui et il n’a que le temps de voir mon arme se ficher dans son torse, juste sous son sternum. Puis il s’effondre, la main sur le manche dans le vain espoir de retirer ma lame.
— Anna ! Ne perds pas ton temps avec eux et concentre-toi sur ceux qui sont à bord de la Lorelei !
Je ne sais pas comment fait Rick pour se faire entendre malgré le tumulte et les coups de canon. Sans doute est-ce un don inné chez les capitaines. Après tout, ils doivent pouvoir se faire entendre à tout instant. Je hoche alors la tête à son intention et m’attaque à nos assaillants, arme au poing.
Le premier, je le prends par-derrière alors qu’il se bat contre Hazel. L’Écureuil m’a vu arriver, mais il n’a rien laissé paraître. Il est conscient d’être en difficulté. De fait, savoir se battre n’est pas donné à tout le monde. Lui, son truc, c’est plutôt la cuisine. Alors il ne voit aucun inconvénient à ce que j’égorge son assaillant, rougissant ainsi une nouvelle lame.
— Merci Anna.
Je lui souris puis nous repartons tous deux à l’attaque.
Peu à peu, nos ennemis se font moins nombreux. Le bruit des canons s’est tu. Certains se jettent à la mer, espérant échapper à leur sort. Mais, pour éviter la mort qui les attend, encore faudrait-il qu’ils atteignent les barques et les détachent avant que leur vaisseau ne coule. Car William et ses canonniers sont parvenus à trouer suffisamment la coque du navire ennemi de façon à ce qu’aucun calfat ne puisse la réparer avant qu’il ne sombre.
— Rejoignez vos canots avant qu’il ne soit trop tard ! propose Rick à nos ennemis.
Mais dès qu’ils ont le dos tourné, les pirates les embrochent ou les fusillent. Pas de quartier, pas de survivant. Car, s’il reste ne serait-ce qu’une seule personne en vie, rien ne dit qu’elle ne voudra pas prendre sa revanche sur la Lorelei. Le capitaine O’Brian ne veut pas courir le risque. Et puis, peut-on vraiment reprocher à un pirate d’en tuer un autre en traître quand ce dernier a voulu le trucider l’instant d’avant ? Bien sûr que non, c’est la dure loi de la piraterie ici ! L’honneur ne va qu’à son équipage. La seule chose que je ne comprends pas, c’est pourquoi nous ne sommes pas montés à bord du navire ennemi afin de le piller…
— Ses cales étaient vides, me signifie le capitaine lorsque je lui pose la question. Ça se voit quand elles sont vides.
Les combats terminés, Rick, Joe, William et moi nous retrouvons dans la cabine d’O’Brian. Les trois hommes savourent la victoire avec un verre de rhum. Pour ma part, je préfère éviter.
— Des pertes ? demande le capitaine à son maître d’équipage.
— Deux matelots, Charlie et Isaac, et un artilleur, Gary.
Willy Le Canon confirme les dires de Joe. Gary s’est pris une balle en plein front alors qu’il allumait une mèche. Les deux coups se sont croisés et, au final, aucun des deux n’a survécu. De mon côté, je me dis qu’on est vraiment chanceux de n’essuyer que trois pertes après pareille bataille ! D’autres diraient doués…
— Des blessés ? Continue de s’informer le capitaine.
— Pas mal, oui, répond La Trique. Rob s’occupe d’eux à l’entrepont.
— Il nous reste assez d’hommes pour naviguer aisément ?
— Ça devrait aller, oui.
Soudain, quelqu’un frappe énergiquement à la porte.
— Capitaine ! C’est Gurn !
— Entre !
Le charpentier du navire, qui fait également office de voilier depuis la mort de son jumeau lors d’un abordage particulièrement périlleux, pénètre dans la cabine du capitaine. Il ne prend pas le temps de refermer la porte derrière lui et déclare que les dégâts sur la coque et les voiles sont nombreux.
— Et je n’ai pas ce qu’il faut à bord pour tout réparer…
— OK. On va faire escale dans le port le plus proche alors. Anna, va chercher Heimata. Joe, tu prendras la barre pendant qu’on fait le point sur la route. Tu pourras gérer l’équipage en même temps ?
La Trique hoche la tête.
— Gurn, répare ce que tu peux. Prends des blessés si besoin mais la Lorelei doit rester à flots !
— Évidemment !
— William, tâche de te rendre utile.
— Toujours mon capitaine !
Nous nous levons tous, excepté Rick, pour accomplir les missions qu’il vient de nous donner. Mais à peine suis-je sortie de la cabine qu’un éclair noir fonce droit sur moi et s’attaque à ma chevelure châtaine déjà bien mise à mal pendant les combats. Je me débats un instant contre cet ennemi à plumes jusqu’à ce que je le reconnaisse. Beaucor.
Je ne pensais jamais revoir cet oiseau ! Ce corbeau à la voix de femme qui, en plus de mon médaillon, me faisait passer pour une sorcière aux yeux de ceux qui l’entendaient. Mais il n’était alors que le messager de ma mère et avait pour mission de me guider dans ma quête concernant le Trésor du Peuple des Brumes. Avoir un collier étrangleur qu’on ne peut pas enlever aurait pu suffire, mais Beaucor avait aussi fait son boulot en m’aidant à maintes reprises.
Je me demande ce qu’il me veut aujourd’hui. Ça fait bien longtemps que je ne l’avais pas vu. Et, après m’avoir volé dans les plumes, Monsieur s’est posé sur le bastingage. À présent, il m’observe en inclinant la tête d’un côté, puis de l’autre. Parfois, il a un regard pour le capitaine qui s’est placé à côté de moi après avoir décidé de la route à suivre avec le timonier, mais c’est essentiellement moi qu’il dévisage de ses billes enténébrées.
— Tu es sûre que c’est lui ? me demande Rick.
Je hoche la tête. Impossible de confondre le corbeau qui nous a accompagnés avec un autre oiseau.
— Mais il ne parle pas…
Je me suis fait la même remarque, un peu plus tôt. Cependant, il me semble que ma Nébuleuse de mère m’avait dit avoir repris sa voix.
— Qu’est-ce qu’il fait là ?
La question du capitaine fait écho à la mienne. J’ignore pourquoi Beaucor est revenu, pourquoi il m’a retrouvée après tout ce temps. Il n’a plus de voix, et je n’ai pas de médaillon ensorcelé pour m’indiquer une quelconque direction. Je n’ai aucun moyen de comprendre le regard noir que me lance le volatile.
— Tu devrais le chasser, capitaine.
Joe se place de l’autre côté de Rick. Lorsque Beaucor m’a attaquée, il est resté un instant près de moi, essayant de me débarrasser de l’oiseau. Lorsque j’ai compris de quel corbeau il s’agissait, je lui ai dit de me laisser faire et il est monté remplacer Heimata à la barre. J’imagine que, depuis le gaillard d’arrière, il n’a eu aucun mal à sonder la réaction de l’équipage lorsqu’ils l’on vu. Presque tous se souviennent de Beaucor. Ils savent parfaitement qui il est, et ce dont il est capable. Ils se rappellent sans nul doute que c’est lui aussi qui nous a menés vers le Trésor puis jusqu’à l’Île aux Brumes. Et, étant donné les dangers auxquels nous avons dû faire face lors de cette mission, j’imagine sans mal leur méfiance quant à nos retrouvailles…
La Trique confirme mes soupçons. Alors, dans le vain espoir d’avoir une réponse, je demande à Beaucor ce qu’il fait là. Évidemment, il ne répond pas, se contentant de continuer à me fixer.
— Tu sais comme moi qu’on ne parviendra pas à le chasser, déclare soudain Rick à l’attention du maître d’équipage. À moins de le tuer…
Le regard que je jette aux deux hommes en dit long sur mon avis concernant la mise à mort du volatile.
— Je comprends ce que tu ressens, mais si l’équipage est nerveux en sa présence, je me dois de faire quelque chose. Je ne peux pas permettre qu’il mette en péril notre avancée.
Je comprends. Mais je n’accepterai jamais qu’on le tue. Même si, à cause de lui et de la mission dont il nous rabâchait les oreilles, nous avons failli mourir à de nombreuses reprises.
J’inspire profondément. Je me sens bien à bord de la Lorelei. C’est la première fois que j’ai l’impression d’avoir une famille, un but dans la vie. Mais quelque chose me dit que Beaucor ne doit pas mourir, qu’il a encore une fois un message à faire passer. Peut-être une nouvelle mission. Oui, sans doute. Et, au vu de la dernière, j’imagine que des vies sont en jeu. Je suis une pirate, certes, et j’ai déjà tué, mais je me dois de venir en aide à certaines personnes… Même si je ne les connais pas encore. Si ma mère envoie son corbeau – parce qu’il est sûrement en mission pour elle – alors c’est pour une bonne raison. Reste à savoir laquelle, et à quel point celle-ci sera dangereuse !
Je plonge mon regard dans celui de Beaucor. Un lien étrange s’est établi entre nous. Un lien que je pensais disparu mais qui a ressurgi en même temps que son retour sur la Lorelei. Un lien que je ne peux pas ignorer. J’inspire alors une seconde fois, encore plus profondément, avant de faire part au capitaine de mes intentions :
— S’il vous gêne, alors je débarquerai avec lui à la prochaine escale.
Sans un mot de plus, je me détourne des deux hommes et vais voir si je peux me rendre utile. Le calfat a sans doute besoin de bras et de petites mains pour pallier les plus importantes avaries.
Je n’ai pas fait un pas que j’entends l’oiseau s’envoler pour venir se poser sur mon épaule gauche. Comme avant. Ses serres traversent mon chemisier et viennent se ficher dans ma chair. Ça fait longtemps que je n’ai pas ressenti cette piqûre. Et, si au début cela m’était douloureux, aujourd’hui, je suis presque rassurée de le sentir là.
— Annabelle, attends.
Je me retourne vers le capitaine qui vient de m’interpeler. Après un regard à son maître d’équipage qui fait souvent office de second, il déclare :
— Attendons de voir comment ça se passe…
Je hoche la tête. Mais j’ai déjà ma petite idée lorsque je surprends les regards des matelots sur moi, et plus précisément sur Beaucor. Tous craignent ce qu’il représente…
Faris et Asha arrivent à l’Académie plus d’une heure avant le début des cours.
— J’espère que tu ne m’en veux pas trop de t’avoir mené si tôt à l’école ? demande la mère à son fils.
Faris secoue la tête, fouettant ainsi son visage de ses dreadlocks couleur cacao.
— Pour une fois que je suis dans les premiers, affirme-t-il comme pour donner plus de poids à son geste.
Asha hoche la tête, embrasse son fils sur la joue et s’en va en direction de la Caserne. Une énorme boule d’anxiété a creusé son ventre tout au long du trajet jusqu’à l’Académie, et elle s’amplifie davantage à chaque pas qu’elle fait et qui l’éloigne de son fils. Car si elle est une guerrière et que sa fonction l’oblige à prendre des risques, ils sont toujours plus élevés en cas d’attaque de la Cité. Or, elle est persuadée que c’est cela qui l’attend aujourd’hui. Quant à dire où ? Quand ? Contre quel ennemi ? Et surtout, combien ils seront ? Elle n’en a pas la moindre idée… Elle aurait bien voulu épargner à son fils l’anxiété qu’elle-même éprouve, mais elle sait qu’il en a épongé une partie, sans rien dire. Toutefois, elle ne peut pas faire autrement. Elle aime son métier tout autant que sa famille. Et elle sait pourquoi elle fait ce travail : pour protéger Mohinder et Faris justement. Alors elle tente d’étouffer cette boule d’angoisse, s’éloignant toujours plus vite de l’Académie.
