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Sur la route des sables blancs, une BMW roulant à tombeau ouvert file en direction de Concarneau. À son bord, une bande de copains enivrés chante à tue-tête La jument de Michao. Neuf ans plus tard… Gabriel Mancini, un notable nantais dont l’arrogance n’a d’égale que la suffisance, ne semble pas s’émouvoir du départ soudain de son épouse. Alertée par de sombres visions et frappée par les invraisemblances de cette disparition inquiétante, Cassidy Higgins, amie d’enfance de Camille, va remuer ciel et terre pour la retrouver. Alors qu’un mystérieux mal frappe la brigade de Carquefou, la belle écossaise ne reculera devant rien pour convaincre les gendarmes d’enquêter. L’adjudant-chef Hadrien Velganni, dubitatif et distant dans un premier temps, se révélera être pour elle un véritable soutien, jusqu’à la troubler…
À PROPOS DE L'AUTEURE
Aline Duret enseigne la littérature dans un lycée de la couronne nantaise. Passionnée de dramaturgie et d’enquêtes criminelles, elle plonge le lecteur dans une atmosphère glaçante et l’entraîne dans une histoire machiavélique aux multiples rebondissements. L’ingéniosité de l’intrigue tissée à la manière d’un puzzle macabre reste longtemps gravée dans l’esprit du lecteur. Atteinte d’une maladie génétique orpheline dégénérative qui affecte sa vue, la romancière milite pour l’accessibilité aux livres grands caractères.
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Seitenzahl: 303
Veröffentlichungsjahr: 2022
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« PROLOGUE »
Trois mecs et deux nanas plus ou moins éméchés roulent à fond la caisse dans une BMW, et hurlant à pleins poumons :
C’est dans dix ans, je m’en irai,
J’entends le loup et le renard chanter…
L’hiver viendra les gars, l’hiver viendra…
La jument de Michao elle s’en repentira…
« PREMIER CHAPITRE »
Et premiers mots : « Neuf ans plus tard »
Là, tu te doutes que toute l’histoire qui va suivre a pour alpha et pour oméga la fin heureuse ou tragique de cette virée en bagnole. Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever ne serait-ce que le coin du voile sur les surprises qui émaillent les pages d’un polar prenant, rythmé par des personnages aussi attachants et différents que Cassidy Higgins et Gabriel Mancini, jusqu’à la conclusion fatale pour l’un des protagonistes, dernière phrase du thriller : « Elle s’en repentira… »
Et puisque je m’oblige à ne parler ni de l’énigme, ni donc de ses rebondissements, ma préface devient inutile. À moins que, à moins que…
À moins que je ne profite sournoisement de l’occasion qui m’est offerte pour éplucher la chanson du prologue : La Jument de Michao.
Tout d’abord, un détail qui a son importance. Il ne s’agit pas d’une, mais de deux chansons, l’une et l’autre traditionnelles. Et c’est l’alternance des deux qui rompt la monotonie et contribue à en faire le tube inoxydable d’un sacré paquet de bals de mariage !
Premier thème :
C’est dans dix ans, je m’en irai,
J’entends le loup et le renard chanter.
J’entends le loup, le renard et la belette,
J’entends le loup et le renard chanter.
On le retrouve un peu partout de la Bretagne au Béarn, avec parfois des nuances, le lièvre remplaçant la belette, par exemple.
Second thème :
C’est dans neuf ans, je m’en irai,
La jument de Michao a passé dans le pré,
La jument de Michao et son petit poulain
A passé dans le pré et mangé tout le foin.
L’hiver viendra les gars, l’hiver viendra,
La jument de Michao elle s’en repentira.
L’histoire est plus rare ; alternative à La Cigale et la Fourmi, elle ne se rencontre qu’en Bretagne. Plus intéressante aussi, c’est en elle-même un petit roman policier, la jument et son petit poulain (donc mineur) paraissant être les seuls coupables du vol de foin dans le pré alors qu’en réalité l’auteur fait à Michaud (pseudo : Michao) et à juste titre le reproche de pousser ses bêtes à aller se nourrir gratos dans le champ du voisin.
Et si l’hiver fera tomber la sentence sur la jument et son enfant, le gros bonnet de cette histoire, Michaud, s’en tirera à bon compte, tout juste condamné à une chanson satirique pour mauvais voisinage, pourtant aggravé par le larcin. J’espère t’avoir convaincu/e de l’injustice du verdict, conséquence d’une enquête bâclée.
Pour en revenir plus sérieusement à l’œuvre d’Aline Duret, enseignante en littérature et écrivaine atteinte d’une maladie génétique orpheline dégénérative qui affecte sa vue, je tiens à souligner ici son militantisme actif pour l’édition de livres en grands caractères, à commencer par ses romans, disponibles en deux tailles de police, chez le même éditeur. Je soutiens bien sûr sa démarche et espère avoir l’occasion de le faire concrètement.
Jean-Louis JossicTRI YANN
À mes filles, Alice et ÉmilieÀ Didier
La vie nous rattrape toujours, rien à faire,on ne s’échappe pas, jamais.
Pierre Lemaitre.
Concarneau, route des Sables-Blancs, 4 h 30
« Chauffeur… si t’es champion… »
Affalé entre deux jeunes femmes, sur la banquette arrière du cabriolet, Maxime Desplanches chantait à tue-tête, les cheveux fouettés par le vent. Une bouteille de Whisky à la main dressée comme un flambeau, il semblait défier le ciel.
« … Appuie, appuie… chauffeur, si t’es champion… »
Encouragé par les paroles enivrées du jeune homme et les rires des passagères, le conducteur reprit le refrain à s’en casser la voix, martelant le volant de la paume de ses mains en suivant le tempo.
« … Appuie sur l’champignon ! »
Grisé par l’alcool qui coulait dans ses veines, il pressa la pédale de l’accélérateur et klaxonna en cadence.
Marc se tenait cramponné au siège passager, les yeux rivés au compteur qui affichait 110 km/h sur cette route côtière particulièrement sinueuse. Il regrettait amèrement d’avoir confié les clefs de sa bagnole à cet abruti, de s’être laissé embarquer dans ce rodéo nocturne avec cette bande de branquignoles.
Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il avait voulu leur en mettre plein la vue avec sa BMW flambant neuve qui paraissait tout droit sortie d’un film de James Bond… À présent, il s’en mordait les doigts. Quel diable l’avait poussé en sortant de la discothèque à les laisser conduire à tour de rôle ! La vanité ? L’orgueil ? Sans doute un peu des deux.
À vingt-sept ans, il pouvait se targuer d’avoir amassé une petite fortune sans avoir demandé un centime à qui que ce soit. Tout ce qu’il avait, il ne le devait qu’à lui-même, contrairement à la plupart de ses camarades dont la réussite sociale était tracée depuis leur naissance. Issu d’une famille ouvrière, il avait sué sang et eau pour s’offrir ce bolide.
— Lève le pied ! On est pas sur un circuit !
— Fais pas ta fiote, Marco, je gère ! J’ai appris à conduire sur les routes de Bonifacio… Alors c’est pas ces p’tits lacets de Bretagne qui vont m’effrayer !
Le chant à l’arrière du véhicule s’était tu.
Le conducteur jeta un œil dans le rétroviseur central. Son sang ne fit qu’un tour. Tête renversée en arrière, Maxime déversait le fond de la bouteille dans sa gorge.
Un sourire narquois au coin des lèvres, le pilote effleura la pédale de frein. Les pneus crissèrent. Les blagues cessèrent. Tous les passagers basculèrent en avant en poussant des cris d’effroi, croyant leur dernière heure arrivée.
À la vue de leur face décomposée, un rire glaçant jaillit de sa gorge.
— Hey, Max ! Tu ne comptes tout de même pas t’enfiler le flacon à toi tout seul ?
Maxime croisa son regard noir dans le rétroviseur. Il se redressa sur la banquette, l’air contrit. Les jeunes femmes assises à ses côtés se remettaient de leurs émotions, le souffle court.
— File-moi le sky ! ordonna le conducteur d’un ton péremptoire.
À contrecœur, Maxime glissa la bouteille de whisky entre les sièges avant. D’un geste vif, Marc l’intercepta au vol ; la main du conducteur resta suspendue dans le vide.
— T’as assez bu comme ça ! décréta Marc, les lèvres crispées. Concentre-toi sur la route, putain ! J’ai pas envie de finir contre le parapet.
Les doigts tremblants, il cala la bouteille au sol entre ses pieds. À l’arrière, plus personne ne chantait.
Le pilote accusa le coup. Il mit le pied au plancher. Les 420 chevaux de la M3 rugirent dans le silence de la nuit.
— Cramponne-toi, Marco : on va voir ce que ton bolide a sous le capot, lança-t-il d’un air de défi.
Le visage de Marc blêmit. La tension monta d’un cran. Des perles de sueur envahirent son front.
— Fais pas l’con, cria-t-il, cramponné aux accoudoirs. J’ai pas encore fini de rembourser le crédit.
— C’est mon enterrement de vie de garçon ! Fais pas chier !
À ces mots, le chœur reprit de plus belle à l’arrière de la voiture.
« C’est dans dix ans je m’en irai… »
Les pupilles dilatées, les doigts agrippés au volant en cuir, le conducteur savourait cet instant de gloire. Un cocktail de dopamine et de sérotonine afflua dans ses veines.
« J’entends le loup et le renard chanter… »
À l’approche de l’hôtel des Sables Blancs, la BMW fit une embardée sur le bas-côté de la route. Les cris des deux passagères assises à l’arrière du véhicule se mêlèrent à ceux de Marc.
— Bordel, t’es complètement malade ! Arrête la bagnole !
Dans la tiédeur de l’habitacle, sourd aux supplications de son camarade, le conducteur paraissait possédé par le démon de la nuit. Le bolide fendait l’asphalte à pleine balle. Les phares des véhicules qui croisaient sa route disparaissaient comme des étoiles filantes happées par l’obscurité profonde.
D’un geste désespéré, Marc agrippa son bras.
Une grimace d’effroi déformait les traits de sa face livide. Ses lèvres tremblaient avec fureur.
« L’hiver viendra, les gars, l’hiver viendra…
Le conducteur dégagea son bras en le repoussant violemment. Ses yeux lancèrent des éclairs. À la surprise générale, il leva le pied et stoppa la sportive une centaine de mètres plus loin sur l’accotement. Il coupa le moteur, descendit de voiture et claqua la portière derrière lui. Marc serra les dents en l’observant contourner le capot, les poings fermés.
« La jument de Michao, elle s’en repentira »
*
Quelques minutes plus tard, la sportive redémarra dans la poussière ; un silence de plomb s’était abattu sur l’habitacle.
La plus jeune des passagères déclipsa sa ceinture de sécurité et s’agrippa à l’appuie-tête du siège avant droit.
— Putain les mecs ! s’écria Marina, les cheveux au vent. Vous n’allez pas vous faire la gueule toute la nuit ! On est là pour s’amuser, pas pour tirer des tronches d’enterrement.
Comme personne ne réagissait, elle se mit à secouer le siège passager comme un prunier.
— Allez, Marco, pousse le son ! Fais péter tes enceintes !
Bien que le cœur ne fût plus à la fête, Marc s’exécuta ; il tourna le bouton du volume aux trois quarts. Une musique endiablée jaillit des haut-parleurs et se propagea à bord telle une onde. Les basses étaient si puissantes que les passagers éprouvèrent une sensation d’oppression dans leur poitrine, comme si leur corps s’était transformé en une caisse de résonance.
La BMW amorça un virage serré. Les visages se figèrent, les yeux s’écarquillèrent, subjugués par les phares de la voiture qui roulait droit sur eux.
Un violent coup de volant déséquilibra le véhicule. Il quitta sa trajectoire. Emporté dans son élan, le cabriolet se déporta sur la droite. Les freins hurlèrent, les pneus crissèrent. Il s’immobilisa à l’envers dans un fracas assourdissant de tôle froissée et de verre brisé. On n’entendit plus que le grondement des vagues qui se fendaient contre le parapet de la route.
Neuf ans plus tard, jeudi 19 juin
Cassidy Higgins referma la porte vitrée de l’agence « SKYE Recouvrement ». Elle traversa d’un pas décidé le parking attenant au bâtiment qui scintillait tel un joyau sous le soleil.
Elle ouvrit la portière de sa Fiat 500, déposa la cage sur le siège passager avant. Une vague de chaleur cuisante enveloppa son visage et ses bras nus, s’immisça jusque dans ses narines.
— Quelle fournaise là-dedans ! grommela-t-elle en ajustant la ceinture de sécurité autour des barreaux.
Elle referma la portière, contourna le véhicule, et se glissa derrière le volant. La morsure du cuir brûlant sur ses cuisses lui arracha un cri. Elle s’empressa de mettre la clim en marche.
Se sentant observée, elle jeta un œil en direction de la cage. Le volatile au plumage flamboyant la fixait avec intensité. Ses pupilles noires dilatées contrastaient avec le milieu de leur cercle oculaire rosé.
— Ce n’est pas la peine de me regarder comme ça ! Si t’as chaud, tu n’as qu’à t’en prendre qu’à toi-même !
Le perroquet inclina la tête sur le côté et ouvrit son bec.
— Bibi pas contente… Bibi pas contente, répéta l’oiseau de sa voix perçante.
— Comment ça, t’es pas contente ? Si tu ne faisais pas ta folle à l’appart, je ne serais pas obligée de te traîner avec moi au bureau. Les voisins en ont ras le bol de t’entendre crier comme une dératée à longueur de journée !
Le perroquet aplatit sa huppe implantée au sommet de sa tête et fourra son bec cornu sous son aile repliée.
— C’est ça, cache-toi !
Cassidy tourna le bouton de la clim à fond et se pencha en avant pour recevoir sur son visage l’air frais qui soufflait au travers des grilles de ventilation. Elle dénoua le ruban en satin de la robe qui enserrait sa taille et éventa le tissu plaqué sur ses cuisses moites.
Elle attacha sa ceinture et consulta le cadran du tableau de bord : 17 h 30.
Elle fit un rapide calcul ; le mari de son amie ne rentrait généralement pas du travail avant 18 h 30. Elle disposait donc de près d’une heure pour se rendre chez Camille et se réconcilier avec elle.
— Prions pour que l’Autre soit pris dans les bouchons du périph ! pensa-t-elle tout haut.
L’autre en question était Gabriel Mancini ; elle évitait autant que possible de prononcer le prénom de celui qui partageait la vie de son amie depuis dix ans. Dix ans… Rien que d’y penser, elle en avait des aigreurs à l’estomac. Comment Camille avait-elle pu supporter toutes ces années ce menteur de première catégorie, manipulateur à souhait, et pour couronner le tout, égoïste invétéré ? Bref, à ses yeux, Gabriel était l’archétype du pervers.
La Fiat 500 quitta le parking sur les chapeaux de roue.
À peine dix kilomètres séparaient la commune de Saint-Joseph de Porterie de celle de Carquefou. À l’heure de la débauche, des convois de véhicules et de cars scolaires pleins à craquer serpentaient le long du boulevard des Européens en direction du bourg.
Cassidy pesta derrière le volant ; elle aurait eu plus vite fait de terminer la route à pied. Sans cette chape de plomb et ses talons de cinq centimètres, elle n’aurait pas hésité une seconde.
Le trajet lui parut interminable ; elle en profita pour réfléchir à la meilleure stratégie à adopter pour renouer le dialogue et se faire pardonner. En vingt ans d’amitié, les deux jeunes femmes n’en étaient pas à leur première dispute. Mais cette fois, Cassidy avait conscience d’avoir dépassé les bornes.
D’un tempérament franc et direct – qui frisait parfois avec l’insolence – elle avait cette fâcheuse tendance à dire tout ce qui lui passait par la tête. C’était plus fort qu’elle ; elle ne pouvait s’en empêcher.
Avec la dextérité des plus grands orateurs, elle soupesa chacun de ses mots, organisa sa pensée.
Pour commencer, des excuses appuyées s’imposeraient. Sur ce point, il lui faudrait faire illusion. Car dans les faits, Cassidy ne regrettait aucunement de s’être immiscée dans l’intimité du couple en s’improvisant détective privé. Avec du recul, elle se félicitait même d’avoir eu l’audace d’espionner Gabriel. Armée de son vieux Nikon équipé d’un téléobjectif, elle avait percé à jour la duplicité de cet homme dont l’arrogance n’avait d’égale que sa suffisance. Les photos qu’elle avait prises de lui et de sa maîtresse étaient sans équivoque. Gabriel trompait une fois de plus sa femme.
À la suite de cette découverte, Cassidy avait donné rendez-vous à Camille sur la terrasse du Carquefood, une halle à manger conviviale, prisée des Carquefoliens. Elle avait extrait d’une enveloppe kraft quelques photographies couleur. Elle les avait étalées sur la table une à une, comme un joueur qui abat ses cartes, convaincu d’avoir suffisamment d’atouts en main. Sur certaines, on y voyait Gabriel enveloppant de son bras l’épaule d’une blonde platine tirée à quatre épingles. Sur d’autres, il l’embrassait à pleine bouche, les mains glissées sous sa jupe. Ces instants volés étaient des preuves accablantes de son infidélité avec une bimbo de quinze ans sa benjamine.
Contre toute attente, Camille avait pris la défense de son mari. Depuis la naissance de leur fille, elle avait délaissé son rôle de femme au profit de celui de mère. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que Gabriel soit allé voir ailleurs. N’importe quel homme en de pareilles circonstances en aurait fait autant, avait-elle rétorqué. Ils étaient mariés pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur restait à venir… Elle en discuterait avec lui et les choses rentreraient dans l’ordre, avait-elle assuré, le menton levé.
Cassidy avait objecté que ce n’était pas la première fois que Gabriel donnait des coups de canif à leur contrat de mariage.
Les yeux luisants, Camille était montée aux créneaux :
— Ma relation avec Gabriel ne regarde que moi. Qu’est-ce que t’y connais, en mariage ? Toi qui n’es pas fichue de rester avec le même homme plus de trois semaines d’affilée ! Trouve-toi un mec et laisse-moi gérer mon couple comme je l’entends !
— Pour être trompée ? Ah ça… non merci !
Les joues enflammées, Camille s’était levée de table. Elle avait balayé tous les clichés du revers de la main. Sidérée, Cassidy les avait regardées se disperser dans l’air en tourbillonnant comme des feuilles mortes soulevées par le vent. Camille avait quitté la terrasse du restaurant sans un mot.
Depuis, Cassidy était sans nouvelles. Cela faisait une semaine jour pour jour. Affectée par ce silence inhabituel, elle avait tenté de joindre Camille à plusieurs reprises ; en vain.
Cassidy ne se serait pas inquiétée outre mesure s’il n’y avait pas eu ces visions. Au début, il s’agissait d’impressions fugaces, d’effets de lumière miroitante. Au fil des nuits, les images avaient gagné en précision. Elles s’étaient assemblées pour composer une sorte de tableau impressionniste au centre duquel elle percevait une tache claire en forme d’étoile. Elle s’était efforcée de donner un sens à ces visions, croquant sur un carnet ce qu’elle entrevoyait durant son sommeil. Tous les dessins, sans exception, représentaient le corps nu d’une femme. La silhouette longiligne à la peau de nacre flottait au-dessus d’une masse sombre, bras et jambes écartés. Elle avait acquis la certitude qu’il s’agissait de Camille.
Ce n’était pas la première fois qu’elle était sujette à ces étranges manifestations. Depuis l’explosion accidentelle qui avait dévasté son appartement, cinq ans plus tôt, elle avait développé une forme de prescience, une aptitude à prévoir certains événements. Sur les conseils de son amie et malgré ses réticences, Cassidy avait consulté une énergéticienne. Cette dernière lui avait expliqué que ce don était inné ; le choc traumatique lié à la déflagration avait joué le rôle de catalyseur. Outre les rêves prémonitoires, Cassidy avait développé une grande sensibilité aux énergies, qu’elles soient positives ou négatives. Plusieurs séances avaient été nécessaires pour apprendre à vivre avec cette « anomalie ». C’est ainsi qu’elle qualifiait ce sixième sens qui bouleversait son existence. Cassidy évitait soigneusement les contacts physiques, la plupart d’entre eux lui procurant des sensations désagréables.
Les cris stridents du cacatoès la tirèrent brutalement de ses pensées.
17 h 50 et elle n’avait pas encore fait la moitié du chemin. Les probabilités de croiser Gabriel Mancini augmentaient de minute en minute. Cette perspective la fit grincer des dents.
Cassidy tapota nerveusement le volant. À ses côtés, l’oiseau montrait lui aussi des signes d’impatience. Il dandinait de la tête en battant l’air chaud de ses ailes à demi-déployées, faute d’espace.
Elle mit l’autoradio en marche. La voix nasillarde du journaliste déversa un flot continu de faits divers tout aussi déprimants les uns que les autres ; en fin de matinée, des policiers avaient découvert dans un appartement de la banlieue nantaise le corps sans vie d’un sexagénaire. L’homme reposait dans son lit, une main posée sur sa poitrine. Selon les premières constatations du légiste, son décès remontait à plusieurs années…
— Quelle tristesse ! s’exclama Cassidy en songeant au malheureux qui avait rendu son dernier souffle dans l’indifférence totale. Personne ne s’était inquiété de son silence, pas même le bailleur. La découverte macabre s’était faite de manière fortuite. Des pigeons s’étaient introduits dans l’appartement du défunt par une fenêtre brisée à la suite d’un violent orage de grêle. Importunés par le ballet incessant des oiseaux qui allaient et venaient dans leur nouveau domicile, les voisins s’étaient plaints auprès du syndic. Un cordiste avait été mandaté pour réparer la fenêtre. De l’homme, il ne restait plus qu’un squelette flottant dans une robe de chambre maculée de déjections animales.
— À croire que seules les nouvelles macabres génèrent de l’audimat, souffla-t-elle.
Pleinement consciente qu’elle sombrait dans l’acrasie en prolongeant son écoute, Cassidy se contorsionna pour attraper son sac à main posé sur la banquette arrière. Elle s’empara de son téléphone portable. En deux clics, elle bascula sa playlist sur l’autoradio. Les premières notes de musique cubaine résonnèrent dans l’habitacle.
La huppe blanche du perroquet se dressa avec panache. Le volatile, dont les pupilles avaient rétréci instantanément en un minuscule point noir, se balança de gauche à droite en suivant la mélodie.
La jeune femme ne put s’empêcher de sourire. Même si ces dernières semaines, Barbie lui en avait fait voir de toutes les couleurs, au sens propre comme au sens figuré, elle était très attachée à cet animal. Se fiant au diagnostic du vétérinaire, elle prenait son mal en patience : Barbie traversait l’équivalent d’une crise d’adolescence. C’était assez courant chez les jeunes cacatoès rosalbins. Cela n’allait pas durer, avait-il assuré, un sourire malicieux en coin.
Camille le lui avait offert pour ses trente ans. Cassidy était tombée des nues en découvrant la petite boule de plumes rose pelotonnée au fond d’une boîte à chaussures. Un perroquet, quelle drôle d’idée !
— Tu verras, avec elle, plus jamais tu ne te sentiras seule, avait affirmé Camille.
Cette prédiction s’était très vite confirmée. L’entretien d’un perroquet requérait bien plus de soins que Cassidy se l’était figuré. Barbie était en demande constante d’attention. Sans le savoir, elle en avait pris pour une cinquantaine d’années, au minimum !
Le clocher de l’église de Carquefou dressa sa flèche à l’horizon, perçant un ciel bleu exempt de tout nuage.
À l’approche du cimetière, les ralentissements se dissipèrent enfin. Malgré la présence du panneau de limitation de vitesse à 30 km/h, Cassidy pressa la pédale de l’accélérateur. La Fiat 500 dévala la route de Châteaubriant, laissant dans son sillage des notes de salsa.
Le gyrophare d’une Laguna bleue apparut dans le rétroviseur central.
— Il ne manquait plus que ça ! maugréa la jeune conductrice en levant le pied.
La sirène deux tons du véhicule de la gendarmerie se mêla aux accords endiablés de la musique qui jaillissaient de ses haut-parleurs. À son plus grand soulagement, la Laguna la dépassa à vive allure, poursuivant sa course en direction de la quatre-voies.
À l’angle du cimetière, la Fiat vira à droite et remonta la rue des Gauteries. La maison des Mancini fut bientôt en vue ; Cassidy ralentit en passant devant le grand portail en fer forgé. Le véhicule de Camille était stationné devant le garage, comme à l’accoutumée. Elle fit demi-tour au rond-point suivant et vint se garer sur le trottoir à l’ombre d’un tilleul.
L’estomac noué, la jeune femme coupa le moteur et jeta un regard inquiet en direction de la maison de Camille.
Dans le quartier du Bois Saint-Lys, la demeure du couple Mancini se démarquait tant par le style que par ses dimensions exubérantes. Camille et Gabriel y avaient investi une bonne partie de leurs économies. D’architecture ultra moderne, elle suscitait autant l’admiration que la convoitise du voisinage. Par crainte des cambriolages, Gabriel avait récemment fait installer un système de vidéosurveillance à la pointe de la technologie, transformant sa propriété en une véritable forteresse.
Le portail de l’entrée était ouvert ; ce n’était pas dans les habitudes du couple. Cassidy leva les yeux en direction de l’étage. Elle constata avec étonnement que les stores étaient baissés, y compris celui de la chambre de sa filleule. Or, Clara avait peur du noir et la pièce gardait toujours un filet de lumière.
Cassidy abaissa le miroir de courtoisie et remit un peu d’ordre dans l’épaisse chevelure cuivrée qui encadrait son visage rond. Elle ouvrit la boîte à gants et s’empara d’un déodorant qu’elle appliqua sous ses aisselles.
— Bien, on fait comme on a dit ! annonça-t-elle d’une voix qui se voulait rassurante.
L’oiseau sauta de son perchoir et éventa l’air de ses ailes en babillant.
— Toi, tu restes ici, rectifia-t-elle ; et tu te tiens à carreau !
Alors qu’elle refermait la portière de sa voiture, un reflet lumineux attira son attention à sa droite. Elle pivota sur ses talons et scruta la façade de la maison située de l’autre côté de la rue. Une silhouette sombre se tenait immobile derrière le voilage de l’une des fenêtres du rez-de-chaussée. Elle réajusta les pans de sa robe et détourna la tête.
— Sale voyeur ! grommela-t-elle entre ses dents.
Camille lui avait parlé à plusieurs reprises de ce nouveau voisin qui passait son temps à espionner les habitants du quartier. Depuis son emménagement en mars dernier, personne ne l’avait jamais côtoyé. Il se faisait livrer ses courses à domicile et sortait exclusivement la nuit pour promener son molosse, un rottweiler à la mâchoire redoutable.
« Tel chien, tel maître ! » maugréa-t-elle en ouvrant la porte de son coffre.
Elle attrapa un paquet cadeau aux couleurs acidulées et le glissa dans son sac à main. Malgré les protestations de Camille, Cassidy ne pouvait s’empêcher de gâter sa filleule à chacune de ses visites.
À trente-deux ans, elle se désespérait d’être mère à son tour. Toutes ses relations amoureuses s’étaient soldées par des échecs cuisants. Son apparente assurance et son caractère indépendant effrayaient la gent masculine. Elle s’était rendue à l’évidence : la vie à deux n’était pas faite pour elle. La perspective de finir comme ces vieilles filles aigries ne l’enchantait guère, mais elle se consolait en se répétant que mieux valait vivre seule que mal accompagnée. Le célibat présentait des avantages indéniables comme celui de ne pas se sentir obligée de préparer des repas élaborés, ou d’être toujours apprêtée. Adepte des plateaux-repas pris sur le pouce devant la télévision, elle avait vu sa silhouette s’arrondir au fil des années… Elle s’en souciait peu.
Cassidy gravit les marches du perron et pressa le bouton de la sonnette.
La porte demeura fermée. Elle renouvela ses appels.
— Je sais que tu es là, Camille ! Ouvre ! Il faut que je te parle.
Elle colla son oreille contre la paroi. Aucun signe de vie ne lui parvint de l’intérieur.
Déterminée, elle descendit les marches et contourna la bâtisse par la droite, espérant accéder au jardin ; le portillon était verrouillé. Le volet de sécurité de la piscine demeurait ouvert. Une gerbe d’eau projetée par le robot nettoyeur sur le dallage en marbre de la terrasse la fit sursauter. Camille ne devait pas être bien loin.
Elle revint tambouriner à la porte d’entrée, plus déterminée que jamais.
— Camille ! appela-t-elle d’une voix forte. Je ne partirai pas d’ici avant de t’avoir parlé !
Elle jeta un œil à son portable. L’Autre n’allait pas tarder à rentrer ; mieux valait ne pas rester dans les parages !
Alors qu’elle s’apprêtait à regagner son véhicule, le bruit d’un tour de clef dans la serrure se fit entendre.
La porte d’entrée s’ouvrit. Cassidy resta bouche bée face à l’imposante carrure de Gabriel Mancini.
— Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? interrogea l’homme d’un ton hostile.
— Je ne savais pas que tu étais là, bredouilla Cassidy, les lèvres pincées.
Gabriel Mancini croisa les bras sur son torse et écarta ses jambes arquées à la manière d’un cow-boy. À quarante ans passés, malgré une calvitie naissante et un embonpoint précoce, il se prenait toujours pour un bellâtre.
— C’est ce que je vois, persifla-t-il, un rictus mauvais au coin des lèvres. Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? insista-t-il.
La jeune femme leva le menton et soutint le regard gris de l’homme qui la jaugeait derrière ses lunettes teintées.
— Toujours aussi accueillant ! lança-t-elle du tac au tac.
La réaction de Mancini fut immédiate.
— Comment oses-tu mettre les pieds chez moi après le bordel que t’as foutu ?
— Le bordel que j’ai foutu ? répéta-t-elle, incrédule. Que je sache, ce n’est pas moi qui ai trahi la confiance de Camille.
Les muscles faciaux de son interlocuteur se tendirent d’un coup sec et brutal. Il fit deux pas en avant sur le perron, espérant la faire reculer à l’extrémité des marches.
— Fous le camp d’ici ! ordonna-t-il d’un ton péremptoire en désignant de sa large main le portail ouvert sur la rue.
Elle tressaillit au son de sa voix mais ne bougea pas d’un iota. Il était si proche d’elle qu’elle pouvait sentir son haleine avinée balayer son visage.
Les poings serrés, il la considéra de haut en bas. Gabriel était le genre d’homme qui avait l’habitude qu’on se plie à ses volontés. Cassidy était bien décidée à ne pas se laisser impressionner par ce rustre personnage… Ou du moins, à n’en rien laisser transparaître.
— Pas avant d’avoir vu Camille ! eut-elle l’audace de décréter en le regardant droit dans les yeux.
Il retroussa les manches de sa chemise comme pour se donner plus de prestance.
— Je suis inquiète, ça fait une semaine que je n’ai plus aucune nouvelle d’elle…
— Qu’est-ce que j’en ai à branler ?
— Ce n’est pas dans ses habitudes de ne pas répondre à mes messages. Je veux juste savoir si elle va bien.
Gabriel n’était disposé à faire aucun effort pour apaiser la conversation. Il s’adossa contre le montant de la porte d’entrée et prit un air mystérieux.
— Camille n’est pas là, lâcha-t-il d’une voix blanche.
— Sa voiture est pourtant garée devant le garage.
L’homme parut hésiter.
— Je me sers de l’Audi pour aller au boulot. La mienne est en révision. J’ai eu un accrochage.
Bien qu’elle n’en crût pas un mot, Cassidy battit des cils en signe d’acquiescement.
— Je vois…
Elle marqua une courte pause.
— Puisque je suis là, je vais en profiter pour embrasser Clara. À moins que tu y voies une objection…
Sans attendre de réponse, elle plongea la main dans son sac.
— Je lui ai apporté un petit cadeau…
Il enfonça les mains dans ses poches, ostensiblement embarrassé.
— Ça ne va pas être possible…
Elle feignit de ne pas avoir entendu :
— Quand j’ai aperçu cet attrape-rêve dans la vitrine de l’Atelier Bazar, j’ai tout de suite pensé à celui que j’avais étant petite. Je suis certaine que Clara sera ravie d’en avoir un au-dessus de son lit.
— Clara n’est pas là non plus, l’interrompit-il sèchement.
Cassidy inclina la tête sur le côté.
— Écoute, Gabriel, je sais bien qu’on s’apprécie peu tous les deux, mais que cela te plaise ou non, je suis la marraine de ta fille ! J’ai le droit de la voir.
— Clara n’est pas à la maison, elle est chez mes parents à Quimper. Depuis une semaine, précisa-t-il.
Elle esquissa une moue dubitative.
— Je la récupère demain en fin de matinée. Si tu ne me crois pas, tu peux toujours monter, mais sa chambre est vide !
— Décidément, ironisa la jeune femme, je n’ai pas de chance aujourd’hui ! Très bien…
Elle allait repartir lorsqu’un bruit semblable à un écoulement d’eau se fit entendre à l’intérieur de la maison. Elle revint sur ses pas. Gabriel n’était pas seul. Encore un mensonge de plus…
— Tout bien réfléchi, je préfère attendre le retour de Camille. Elle ne doit pas être partie bien loin sans sa voiture… Puis-je entrer ?
Gabriel parut ennuyé, oscillant d’une jambe sur l’autre. Il avait perdu sa belle assurance.
— Je suis occupé, balbutia-t-il.
La jeune femme réprima un rire nerveux. Gabriel, occupé ? En dehors de son travail, il passait le plus clair de son temps libre affalé dans le canapé devant une série Netflix, la télécommande dans une main, une bière dans l’autre.
— Dans ce cas… je vais patienter dans ma voiture.
Le visage de Gabriel blêmit.
— Inutile… Camille ne rentrera pas…
— Comment ça « ne rentrera pas » ? répéta-t-elle, interloquée. Elle est où ?
— Je l’ignore…
— Tu plaisantes ?
Gabriel secoua la tête en signe de dénégation. Il déglutit avec peine.
— Je pensais que tu étais au courant…
— Au courant de quoi ? demanda-t-elle, le front plissé.
D’un signe de tête, Gabriel l’invita à entrer. Elle le suivit à l’intérieur tel un automate, les bras ballants.
Des effluves de tabac froid flottaient dans l’air. Elle examina le vaste salon au toit cathédrale. L’écran de la télévision était allumé en mode sourdine ; des canettes de bière et des cartons de pizza jonchaient le tapis en cachemire.
Assis à la table de la cuisine, la tête calée entre ses mains, Gabriel respirait bruyamment.
Cassidy ne pouvait se détacher du désordre qui régnait dans cette maison habituellement bien tenue. Dans l’évier, des assiettes et des casseroles sales formaient une pyramide éclectique. Un amas de verres, de bouteilles vides et d’emballages cartonnés traînaient sur le plan de travail ; un vrai capharnaüm !
Elle s’installa en face de Gabriel et l’observa sans desserrer les lèvres. Après l’accueil glacial qu’il lui avait réservé, son visage apparaissait transfiguré, il semblait préoccupé au plus haut point. Ce brusque changement d’attitude lui rappela qu’elle avait à faire à un manipulateur hors pair… Néanmoins, jamais elle ne l’avait vu aussi abattu.
— Camille… commença-t-il.
Cassidy se pencha en avant tant la voix de son interlocuteur était faible.
— Camille m’a quitté, avoua-t-il dans un souffle, les paupières mi-closes.
Incrédule, elle battit des cils. Avait-elle bien entendu ? Ou était-ce le fruit de son imagination ?
— Elle est partie… Dix ans de vie commune partis en fumée…
Sa voix tremblait comme si elle fût chargée d’émotion, mais son expression était vide.
Cassidy recula contre le dossier de la chaise. Elle fit des efforts pour ne rien laisser entrevoir des sentiments qui l’animaient.
Car, intérieurement, elle jubilait. Camille avait enfin ouvert les yeux ! Elle avait enfin mis un terme à cette relation toxique !
Cassidy se félicitait d’avoir été sans aucun doute le catalyseur de cette rupture. À n’en pas douter, les photos qu’elle avait prises de Gabriel et de sa maîtresse avaient joué le rôle d’un détonateur.
— Tu as une idée de l’endroit où elle aurait pu aller ? demanda-t-elle d’une voix aussi neutre que possible.
Gabriel haussa les épaules et fit craquer les jointures de ses phalanges.
— Je ne sais pas… Je pensais justement que toi, tu pourrais me le dire. Camille et toi, vous n’avez aucun secret l’une pour l’autre, n’est-ce pas ? Elle te raconte tout… y compris ce qui ne te regarde pas. Elle n’a jamais su tenir sa langue…
Cassidy s’abstint de tout commentaire. Sur ce point, elle ne pouvait que lui donner raison. L’intimité du couple Mancini n’avait aucun secret pour elle. Camille ne lui avait épargné aucun détail quant aux penchants de son époux. Des images s’imposèrent à son esprit. Ses muscles zygomatiques s’étirèrent malgré elle en un large sourire.
— Ne fais pas la maligne, ça marche dans les deux sens, déclara-t-il.
Cette allusion à sa propre vie sentimentale – qui était un véritable fiasco – la désarçonna. Ses joues se tintèrent de rose en songeant aux confidences intimes qu’elle avait faites à son amie. Camille avait-elle révélé à son mari que Cassidy n’avait jamais éprouvé de sentiment d’abandon dans les bras d’un homme ? Une femme frigide, c’est l’image qu’il devait avoir d’elle.
Gabriel reluqua le décolleté généreux de son interlocutrice, arborant un regard concupiscent.
Cassidy resta de marbre.
— J’ignorais qu’elle t’avait quitté, se défendit-elle.
Il eut l’air d’en douter ; elle ajouta :
— Tu crois sincèrement que je serais là, à perdre mon temps avec toi, si je savais où la trouver ?
Elle avait haussé la voix, exaspérée par son attitude.
— Ça ne t’inquiète pas, toi, de ne pas savoir où elle est… si elle va bien…
— Comme je te l’ai dit, ça ne me concerne plus.
Cassidy sentit une boule se nouer au fond de sa gorge.
— Écoute, Gabriel, je n’avais pas l’intention de t’en parler, car je sais que tu ne crois pas à ce genre de choses, mais j’ai fait des rêves étranges, enfin, je veux dire que j’ai eu des visions, commença-t-elle.
Gabriel l’interrompit d’une main levée.
— Arrête avec tes prémonitions ou tes visions à la con. Enfin, appelle ça comme tu veux. Pour moi, c’est du pareil au même ; ce n’est rien que du vent. J’ai autre chose à faire que d’écouter tes élucubrations.
— Et pour Clara ?
Il fit l’étonné.
— Comment allez-vous vous répartir la garde de la petite ?
Il eut un mouvement d’épaules.
— Quelle question ! Elle reste ici, avec moi ! trancha-t-il.
— Cette décision ne t’appartient pas, Gabriel ! Camille fera valoir ses droits !
Le sang de Gabriel ne fit qu’un tour dans ses veines. Il se pencha en arrière sur sa chaise et tendit son bras en arrière. Il saisit une canette de bière sur le plan de travail, la fit tournoyer entre ses doigts avant de la froisser comme s’il se fût agi d’une feuille de papier.
— En nous quittant, elle a perdu tous ses droits. C’est sa décision, pas la mienne. Point final !
— Tu connais la loi aussi bien que moi, ça ne marche pas comme ça ! Si tu ne l’avais pas trompée, elle ne serait jamais partie !
Gabriel abaissa son poing sur la table.
— Comment oses-tu m’accuser sous mon propre toit ? La seule responsable, ici, c’est toi ! Rentre-toi bien ça dans le crâne, vociféra-t-il en pointant son index dans sa direction. Je n’ai rien à me reprocher.
— J’ai pourtant des photos qui prouvent le contraire…
Gabriel se leva d’un bond. Sa chaise se renversa sur le carrelage dans un grand fracas.
— De quelles photos parles-tu ?
