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Un récit qui se lit et se vit à la première personne, au cœur de l’action.
Les gens ordinaires n’ont rien à raconter, n’est-ce pas ? Eh bien, Miguel ne le croit pas, pas une seconde. Journaliste rennais, il obtient de réaliser un reportage sur les gens de mer, non pour en relater le folklore, mais pour en partager le quotidien, les écouter. Peut-être parviendra-t-il à comprendre ce qui fait le sel d’une vie où la mer a toujours le premier rôle.
De port en port, il rencontre une foule de personnages hauts en couleur, parfois rudes, toujours vrais, dont il dresse le portrait sans filtre, sans jugement. Parmi eux, une figure se dégage… Elsa, fille de la mer, étudiante féministe, férue de courses au large, qui brûle de participer à la célèbre course à la voile Sydney-Hobart avec un équipage exclusivement féminin. Un article et une photo plus tard, et ce sont leurs vies qui seront à jamais changées !
Découvrez les aventures de Miguel et Elsa dans cet incroyable roman de Jacques Moscato !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Moscato, musicien et conteur, donne la voix à ceux qui n’en ont pas dans une France contemporaine qui glisse d’une crise à l’autre, du mouvement chaotique des gilets jaunes à la sidération collective de la Covid-19. Sur cette sombre toile de fond, il parvient à tisser les fils d’une histoire d’amour passionnée entre deux cœurs vaillants.
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Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Sur l’avers de sa petite médaille élimée, une ancre de marine et une inscription en italien sur le pourtour, « Dio ti protegga[1] » que Bjorn a répétée à voix basse, dubitatif. Il l’a remise avec sa fine chaîne en or à l’infirmière, avant le scanner de son abdomen. Pour la première fois depuis l’adolescence il a dû s’en séparer. Aussitôt après, son cou lui a semblé fragilisé, quasi déformé. Une façon de ne plus exister autant. Gisèle, la dernière à en avoir joué sur ses lèvres, sur son front et pour finir dans sa bouche, est une commerçante des quartiers bas de Granville, « la Monaco du nord » comme elle se plaît à le dire à la moindre occasion. C’était il y a deux semaines dans son arrière-boutique, lors du passage de Bjorn dans cette élégante ville portuaire du bord de Manche. Une région maritime qu’il prospecte comme d’autres, de Dunkerque à Rochefort, au rythme d’une visite mensuelle depuis près de 20 ans. Curieux périple pour ce « marin d’eau douce » qui ne se déplace qu’en voiture pour rejoindre les villes côtières de l’ouest et du sud. À la sortie de son école de commerce – après avoir déserté Sciences Po où il excellait – il avait signé un avantageux contrat de prospection, dans le domaine des équipements de marine pour la plaisance, du simple cordage au sextant de luxe le plus sophistiqué, à plus de 700 euros l’unité. Lors de ses visites, il arbore pour tout bagage une vieille sacoche en peau pour son ordinateur portable et quelques rares effets. La plupart de ses clients le surnomment le Normand. Pour Jeanne, la mélomane du côté de Toulon, il est le Hollandais planant.
Bjorn, un gaillard à la barbe frisottante aux reflets roux, est né en Bretagne d’une mère française et d’un père aux origines danoises, capitaine de marine marchande qui pilote de monstrueux tankers gorgés de pétrole brut sur toutes les mers du globe. Peu avant son divorce, le père de Bjorn lui avait offert la chaînette en or avec sa médaille protectrice. Il la tenait de sa grand-mère maternelle qui avait exercé le métier de sage-femme en France pendant la seconde guerre mondiale ; et pour finir, en Italie. Lors de la séparation des parents, les arrêts de la Cour avaient pointé les défaillances répétées du marin au long cours, aux moments critiques de l’adolescence de Bjorn, ce fils unique par trop négligé. Un divorce assez bien accueilli par leurs proches ; et sans état d’âme apparent pour le jeune homme. Sa mère avait fini par rejoindre un militaire de carrière en le suivant de ville en ville, au gré des mutations.
Le scanner prescrit par son urologue n’avait rien révélé d’inquiétant ; idem pour les analyses annexes, toutes convenables. Un excès de tabac avait déclenché quelques alertes au niveau pulmonaire et même dans la vessie. Il avait dû parler de son addiction à la nicotine lors des rencontres anonymes organisées par son amie Annabelle à Marseille, l’une de ses ferventes alliées, pneumologue dans la cité phocéenne. Passionnée de voile et de vieux gréements, Annabelle l’avait rencontré chez l’un de ses fournisseurs ; il l’avait conseillée en visitant son voilier, un immense catamaran au confort dernier cri. Le jour même, Annabelle était tombée sous le charme de ce « marin d’eau douce » comme elle l’avait gentiment moqué, beau et fort comme un Jarl[2] normand. « … Un Viking, quoi ! » avait-elle précisé, hilare, en observant sa moue déconcertée.
Durant l’enfance, Bjorn n’a bénéficié d’aucune initiation aux activités ludiques extrascolaires. Sa mère, comptable dans un cabinet d’expertise, n’a jamais su insister.
Elle se contentait de proposer, selon l’avis des enfants de ses collègues. Peu de lectures chez lui, sinon quelques bandes dessinées glanées chez ses amis où il passait le plus clair de son temps libre. Parfois, pendant les congés d’hiver, il partait faire du ski avec les parents des copains les plus proches. Sa discrétion naturelle plaisait, sans intriguer. Au collège, sa stature imposante, un sourire débonnaire et des résultats satisfaisants suscitaient des élans de confiance. En classe de quatrième, Bjorn avait vaguement pratiqué le rugby dans l’équipe du collège, par sympathie pour son prof de gym, mais aussi pour contenter son père, un ancien pilier d’un club amateur rennais, avant qu’il prenne définitivement la mer. Au lycée, Bjorn a pris conscience de l’intérêt qu’il éveillait chez ses copines, dont certaines plus âgées se bousculaient pour l’inviter aux anniversaires. Cela avait fini par le distraire ; pour voir, pour comprendre les motivations, les attentes. Il l’avait confié à Luis, mon « petit-cadet-de-frère » comme il dit encore, son ami intime depuis l’école primaire qu’il n’a plus quitté jusqu’au lycée ; le seul à connaître son désarroi de n’avoir pas pu échanger plus souvent avec son père, ce marin considérable aux silences infinis. Lorsque Luis dormait chez Bjorn, tous deux passaient des heures à relater leurs rencontres en démêlant leurs émois. Lors d’une sortie-découverte, la petite Marie-Pierre, de deux ans la cadette de Bjorn – une brunette au regard fuyant, effarouchée par la moindre demande – avait piqué sa curiosité. Il avait estimé ses dérobades répétées, ses yeux clairs en amande aux reflets grisés, ses jupes courtes et sobres, sa silhouette fragile. Pendant cette sortie, il l’avait suivie d’assez près sans l’interpeller. Leurs regards avaient dû se croiser. Elle avait fini par esquisser un semblant de sourire sans qu’il pût en être assuré. En interrogeant quelques proches, il avait appris qu’elle était la fille unique d’un couple de chercheurs anthropologues et qu’elle résidait à une douzaine de kilomètres de Rennes. Peu de chance de la revoir en dehors du lycée. Pour la première fois, Bjorn avait manifesté un réel intérêt pour une inconnue. Vers la fin de l’année scolaire, il l’avait retrouvée lors d’une soirée chez la sœur d’un camarade. Il l’avait invitée à danser sans le moindre échange ; tous deux étaient restés enlacés indéfiniment. Un mutisme lénifiant selon Bjorn, assuré d’avoir éprouvé leurs bonnes vibrations.
Depuis nos premiers échanges, j’ai été sensible comme mon frère Luis au charisme attentif de Bjorn, à son aimable simplicité. Aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas ce qui me séduit le plus chez lui. Au fil du temps, je me suis imprégné de ses silences, de sa bonhomie, de ses épreuves singulières dont la plus extraordinaire avait fait l’objet de bien des péripéties. À l’époque, pour en rendre compte, mon rédacteur en chef m’avait donné carte blanche pour un premier sujet d’intérêt local, aussitôt repris par divers médias. Ce jour-là, en sortant d’un cours de fac, Bjorn avait sauvé de la tempête trois touristes allemands, en difficulté sur une frêle embarcation. Bjorn avait fui les caméras et les badauds en se réfugiant dans l’hôtel des touristes sauvés de la noyade. Prévenu, j’avais pu l’escorter parce que j’étais son ami et le frère de son meilleur pote. La semaine suivante, il avait refusé l’invitation de la presse allemande pour rendre compte de son exploit dans leur pays. Pour lui, l’état de santé des trois touristes avait prévalu ; il fallait les sauver. Une fois rassuré, il s’était dérobé par l’arrière de l’hôtel. Inge, la jeune fille du couple miraculé, lui avait écrit. Leurs échanges avaient peu duré. En dehors des contingences subies, tous deux n’avaient pas grand-chose à partager ; et la barrière linguistique n’avait rien arrangé. Les parents de la jeune fille l’avaient invité à visiter la Bavière en leur compagnie. Le jeune homme courtois avait refusé simplement, sans autre motif.
L’épreuve redoutée du scanner l’avait inquiété, malgré le soutien immédiat et les fermes recommandations de son amie Annabelle ; et en dépit des tentations, il n’a jamais dérogé à sa promesse. « Le tabac c’est fini pour moi ! » Il se surprend encore à le répéter devant le miroir des armoires vieillottes de certains hôtels, lors de ses tournées mensuelles, comme il me l’a confié en souriant. En déplacement, Bjorn a choisi de vivre à l’hôtel. Il dispose de l’appartement familial rennais légué par ses parents après leur divorce, dont il jouit en période de vacances. Lorsqu’il avait appris que Luis partait en coopération en Terre Adélie[3], pour finaliser la thèse doctorale de sa formation vétérinaire, Bjorn s’était rapproché de moi. Je ne lui ai jamais caché mon intérêt pour sa personne. Il a tout de suite su et admis que j’écrivais à son sujet sans but défini. Juste pour relater les petits riens d’une existence simple quasi anonyme. Elle m’inspire toujours autant ; et parfois elle m’émeut. Il n’a jamais demandé à lire mes écrits ; tout juste une réflexion amusée, au détour d’un échange prosaïque. « Tu n’auras pas grand-chose à raconter et encore moins à révéler. »
Gisèle, la veuve de Granville, l’une de ses ardentes clientes, ne sait pas grand-chose de son parcours amoureux. Bjorn n’a rien d’un coureur de jupons. Ses conquêtes appartiennent au monde de la plaisance. Pour autant, pas de triomphalisme en la matière. Gisèle, toujours avide de sensations, n’a jamais insisté au-delà d’une curiosité convenue. Elle se garde même d’évoquer leurs retrouvailles, fût-ce avec ses amies intimes. « Pour être heureux, vivons cachés » répète-t-elle parfois pour s’en convaincre, avant de le quitter. Gisèle connaît par le détail les itinéraires empruntés par Bjorn, les lieux de ses visites professionnelles, jusqu’à son retour à Granville, cette ville-étape parmi d’autres où il est attendu. Elle ignore tout de la nature de ses rapports avec les autres prospects. Bjorn s’en tient au rapport des contingences courantes, en pointant des retards de livraison, l’abandon de certains équipements ou encore, l’intérêt pour la qualité des dernières trouvailles électroniques en matière de navigation. Entre eux, point de confidences sur l’oreiller où ils ne s’éternisent guère. Gisèle le reçoit dans son arrière-boutique, aménagée en mini studio équipé du strict nécessaire.
Lors de son passage à Rennes, comme souvent en fin de tournée, nous nous retrouvons dans un estaminet fameux de la vieille ville. Un soir, après avoir pris des nouvelles de mon « petit-cadet-de-frère » et de l’installation de son cabinet vétérinaire à Rochefort, Bjorn a évoqué à ma demande ses derniers déplacements dont une visite à Granville, en mentionnant son amie Gisèle, son seul contact dans cette cité. Une fois encore, j’ai noté la sobriété du propos, la grâce de certains silences ; et jusqu’à l’intonation monocorde, tout chez lui semble procéder du non-événement. Son sourire discret quasi permanent en dit long sur sa nature indulgente, parfois optimiste ; aucun écart dans son expression mais la distance modérée des esprits libres qui aiment la vie plus que tout. Autre certitude, Bjorn est un homme sans grande illusion sur les autres. Il observe. Il nous observe et poursuit son chemin fort d’une nouvelle ambition. Peu de systèmes lui résistent, conscient de leurs limites, celles projetées par des humains auxquels il voue une attention patiente. Sa lucidité, sa sincérité m’interpellent. Il n’est membre d’aucun parti et ne prône pas d’idéologies. Aucune certitude au sujet de sa religion héritée du hasard comme il dit, mais une tolérance à toute épreuve, loin des querelles doctrinales de notre temps. Non, je n’ai pas à me convaincre du caractère de ses pratiques et malgré le truisme de certaines réserves en matière familiale, la pensée libre de Bjorn respire le bon sens. « Ce n’est pas l’Homme qui est important mais les hommes. » J’ai gardé en mémoire cette ultime phrase de nos discussions d’un soir à son retour de tournée. La diversité des citoyens qu’il évoque, c’est son univers ; une constellation d’individus dont il n’émerge nullement. Il se meut au milieu d’eux, avec le sentiment de côtoyer des différences. Sans jouer les anonymes exaltés, Bjorn accueille sereinement mes attentions.
Récemment, peu de temps avant mes congés annuels, je lui ai fait part d’un projet caressé de longue date. Je souhaitais l’accompagner dans sa tournée pour côtoyer les gens de son métier, au rythme de ses rencontres professionnelles. En ma qualité de journaliste, j’étais censé rendre compte des métiers des gens de mer. J’en avais parlé en ces termes à mon supérieur qui subodorait une mission plus personnelle, depuis l’affaire du sauvetage des allemands ; un fait divers heureux, mais pour lui « … un scoop précieux ! » Je ne fus pas surpris par la réponse enjouée de mon ami.
Quelques semaines après, nous prenions la route en direction de Brest pour rendre visite aux Le Tallec, bien implantés sur le port de plaisance du Moulin Blanc. Un site remarquable avec une vue dégagée sur la presqu’île de Plougastel et sur la rade. Bjorn était attendu au club nautique par son ami Joël, le fils aîné des Le Tallec, grand amateur de courses au large en solitaire. En cours de route, Bjorn m’a informé des tourments divers de cette famille, dont le patriarche Yvon, un ancien marin-pêcheur, est originaire de Pont-l’Abbé, au cœur du pays Bigouden. Pendant ses dernières années d’activité, il a été confronté aux transformations de son univers professionnel impacté par la révolution numérique. Il ne l’a jamais acceptée.
— Elle a terrassé l’ancien monde ! maugréait-il dépité, lorsque Bjorn lui vantait les avancées technologiques en matière de navigation « … pour tous les marins du globe ! » Il s’était bien gardé d’évoquer les causes de ces changements et notamment les lois insensibles du marché à l’échelle mondiale. Avec juste raison, Yvon faisait le constat que l’activité traditionnelle des entreprises se projetait hors de leurs frontières.
— Les travailleurs et même les fournisseurs s’en vont. Il n’y a plus de solidarité comme dans le temps !
Joël avait confié à Bjorn que son père, un syndicaliste aguerri, avait lorgné un temps du côté de l’extrême droite, au grand dam de sa famille. Il se sentait déconnecté du reste du monde.
Et Bjorn d’ajouter,
« Un peu comme dans les années trente pour nos concitoyens, par crainte de l’exclusion sociale et du rapport aux autres. Quant à la "révolte jaune" de l’automne 2018, manœuvrée depuis les réseaux sociaux – les médias banalisés des classes populaires dites moyennes – elle s’inscrit dans les renoncements successifs de nos politiques. Des communautés brisées, notamment par l’abandon du tissu industriel dans nos territoires durant des décennies, mais aussi par les avancées inouïes de l’intelligence artificielle… Une révolution qui va creuser les inégalités ! compléta mon clairvoyant ami durant notre trajet. »
Ainsi, j’avais le sentiment que Bjorn voulait repenser l’Humanité. Oui, seul dans son coin. En fac, il avait mené de front des études économiques et d’histoire des civilisations, après un passage infructueux à Sciences Po. Mais tout ce qui pouvait le rattacher aux métiers de la mer avait fini par l’emporter, pour la plus grande joie de son marin de père.
Joël avait repris avec ses deux frères le commerce tenu par leur mère. Au fil des ans, Bjorn avait aidé la fratrie à moderniser leur affaire d’avitaillement pour la plaisance, l’une des plus prospères de la région. Joël, le plus aventureux, disposait ainsi de bien des libertés pour organiser ses courses au large. À l’heure du déjeuner, nous avons rallié la maison familiale où nous étions attendus par une dizaine de convives ; les parents de Joël, son épouse et leurs deux enfants dont le petit dernier, Gaël, un enfant trisomique âgé de 7 ans, s’est précipité dans les bras de Bjorn qui l’attendait accroupi, les bras grands ouverts ; un geste salué par l’assemblée. Les deux frères de Joël et leurs épouses partagèrent un apéritif avec nous. Le petit Gaël et son frère Sylvain, un « ado-mère-poule-pour-son-cadet » selon leur mamie, raffolaient des parlementins – une pâtisserie rennaise à base de cidre – que Bjorn leur apportait à chaque visite. Depuis quelques temps, il complétait ses délices sucrées par des livres ou par des bandes dessinées, non sans redire qu’il n’avait pas assez lu dans sa jeunesse et qu’il le regrettait. Cette fois-ci, il avait apporté une bande dessinée de Tintin pour Gaël et une autre pour son aîné sur la vie tourmentée de Robespierre. Sylvain qui étudiait la Révolution française en fut d’autant plus satisfait. Lors des présentations, ma fonction de journaliste n’a pas semblé enthousiasmer « le Papy Yvon » ainsi nommé par son fils Joël.
« Il a couvert les préparatifs de la dernière route du Rhum » glissa Bjorn sans insister. Le jeune navigateur a aussitôt saisi l’allusion. Les questions ont fusé de toutes parts, lorsque j’ai relaté ma participation aux derniers essais en mer du dernier trimaran avec l’un des skippers favoris, entre les îles des Glénan et La Rochelle. Mon rédacteur en chef avait obtenu une exclusivité sur ce reportage risqué, à la vitesse de croisière impressionnante de 35 nœuds avec des pointes à 44 nœuds[4]. Un énorme « volatile » de 30 mètres de long, fendant les flots presque sans bruit, grâce à sa grand-voile et à son génois le plus large ; un ensemble de 650 mètres carrés de toile, qui a laissé chacun sans voix. Papy Yvon n’a pas desserré les dents. Non qu’il n’ait pas prêté attention à la moindre information.
« Tout cela n’est pas de son temps. Trop technique. Trop cher. Trop, quoi ! » souffla Joël à Bjorn en me souriant aimablement.
Pendant le déjeuner, les deux enfants de Joël ont voulu s’asseoir tout près de Bjorn. Les échanges entre adultes ne les laissaient pas indifférents, notamment lorsque leur père évoquait ses difficultés pour parvenir à boucler un budget en vue des prochaines courses.
« Pas de bureau d’études, pas de sponsors à l’échelle nationale, pas d’activités administratives efficaces. » De fait, la transat mythique de Saint-Malo à Pointe-à-Pitre restait toujours à l’état de projet. L’un des amis d’enfance fortuné de Joël mettait à sa disposition un splendide monocoque de 18 mètres dont la famille ne voulait plus à la suite de la perte en mer de l’un de ses enfants. Bjorn a largement contribué à renflouer les équipements essentiels de ce magnifique voilier, sans jamais décourager son skipper. Il savait que c’était une affaire de passion. Une passion onéreuse et par trop chronophage pour régater avec les meilleurs.
Après le repas, les enfants ont voulu feuilleter les bandes dessinées reçues en cadeau. J’ai été impressionné par les réponses bon enfant apportées par Bjorn à Sylvain au sujet du rôle joué par Robespierre,
« … ce libéral de la première heure, dont le projet initial s’insérait dans le cadre monarchique, en limitant les pouvoirs donnés au Roi au profit d’une plus grande liberté pour les individus. Bientôt, la liberté exclut la royauté. Mais que mettre à sa place pour combler ce vide suprême ? Impossible de répondre. Le couperet de l’histoire a fait son œuvre, comme avec toutes sortes d’insoumissions, fortes de la suffisance de leurs utopies. »
Le petit frère de Sylvain, hilare, a amusé l’assistance en proposant de couper la tête à tous ceux qui ne seraient pas de son avis. Là encore, avec des mots à lui pour le jeune Gaël, et sans évoquer le nécessaire pluralisme démocratique, capable d’admettre des points de vue différents, Bjorn a parlé de l’écoute, de la réflexion nécessaire, de la tolérance enfin, pour assumer les raisons d’une dispute ; et à l’adresse du frère aîné, il a conclu ses commentaires en s’inspirant des derniers textes de la bande dessinée.
« On peut sans doute détester Robespierre, mais sans ignorer l’héritage de la Révolution qu’il incarne. » Le patriarche Yvon a admis que Bjorn avait su adapter ses interventions et qu’il ne manquerait pas de feuilleter à son tour la bande dessinée offerte à Sylvain. Un effort de conciliation apprécié par Joël, par un malicieux clin d’œil à son ami Bjorn.
La fin d’après-midi a été consacrée à la visite d’un chantier de restauration pour des voiliers d’un autre temps. Une visite photographique opportune pour mon journal, commentée par Joël, en sollicitant des exaltés de la mer portés par la même passion.
Bjorn n’a pas failli à sa réputation d’homme à la confiance tranquille ; avec des mots justes pour désigner telle procédure pour accéder à tel élément fragilisé, à tel cordage abouté, dans le respect des matériaux de leur temps. À aucun moment je n’ai senti de lassitude en lui, malgré les redites, les conseils mal suivis ou ignorés, n’hésitant pas à déplacer une poulie, un hauban mal fixé, un nœud devenu inopérant. Notre soirée s’est poursuivie chez le patriarche Yvon autour d’une flambée à l’âtre, après un souper des plus sommaires. Peu de mots échangés. Des regards apaisés. Des histoires de marins gambergées, entrevues peut-être. Et des sourires d’enfants heureux aux pieds de leurs parents, tout près de leur mamie, courbée sur son tricot aux tons chamarrés.
Le lendemain matin nous prenions la route de Morlaix.
La destination de Morlaix n’avait pas d’objet commercial stricto sensu. Bjorn ne m’en dit pas davantage en s’installant au volant. Je regardais discrètement ses gestes, à la fois précis, un rien nerveux, dans un mutisme inhabituel. Peu avant notre départ j’avais observé son attitude. À l’écart des adultes venus nous saluer, Bjorn s’était accroupi devant Gaël en lui parlant à voix basse. Le garçonnet au regard penché, hochait la tête en jetant parfois ses bras au tour du cou de Bjorn.
« Des instants critiques lors de nos séparations. » me confia mon ami en rejoignant sa voiture. Il ne m’avait fallu que peu de temps pour ne plus voir le handicap du garçonnet. Pour tous et pour moi qui le découvrais, je l’appréciais comme son grand frère. J’avais maintes fois noté ses réactions aux sollicitations ainsi qu’une aptitude certaine à formuler des avis à bon escient.
« Tonton Bjorn, je t’aime ! » avait-t-il lancé avant de se précipiter dans sa maison, aussitôt suivi par sa mère. Dans bien des situations, mon valeureux compagnon avait aidé cette famille brestoise, comme d’autres prospects rencontrés, devenus des proches, des compagnons de la mer, tous épris de grand large et de vent, « Ce moteur dévastateur parfois, mais une force complice par-delà des horizons sans cesse dépassés. »
Le patriarche Le Tallec avait ainsi conclu notre ultime soirée au coin de l’âtre, sous le regard admiratif des plus jeunes.
