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Une soirée qui vire au cauchemar pour Mathilde... Retrouvée presque morte, elle découvre qu'elle est devenue la proie d'un jeu mortel du chat et de la souris ! Après une journée de travail ordinaire, Mathilde décide de se détendre à l’Onyx, un pub local, avec sa sœur et sa meilleure amie. Mais la soirée bascule lorsqu’elle rentre seule : agressée et laissée pour morte dans une ruelle sombre, elle est découverte au petit matin. Alors que la police recherche des témoins, nombreux sont ceux qui ont entendu ses appels au secours, mais aucun n’a réagi, même pour appeler les secours. Mathilde, elle, tente de se reconstruire physiquement et psychologiquement, mais son agresseur n’a pas dit son dernier mot. Il commence à jouer avec ses nerfs, la traquant dans l'ombre. La chasse ne fait que commencer, et Mathilde sait qu'elle n’en sortira pas indemne. Découvrez le premier thriller haletant d'Anne Lejeune et Clora Fontaine, un roman à quatre mains qui vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière page. Attention : préparez-vous à être bouleversé ! À PROPOS DES AUTEURES : Anne Lejeune est une auteure passionnée, née le 10 juin 1983, qui a grandi avec un amour profond pour la lecture, transmis par sa mère. Elle a su jongler entre sa vie d’écrivaine et celle de maman de quatre enfants. Clora Fontaine, née le 22 mai 1977 dans la banlieue lyonnaise, a découvert sa passion pour la littérature à travers Molière et Pagnol. L’écriture est devenue son refuge dès l’adolescence, et elle a depuis publié plusieurs recueils de textes et son premier roman en 2018. Cette collaboration avec Anne Lejeune est l’aboutissement d’un défi et d’un rêve partagé.
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Seitenzahl: 334
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Emynona
Clora Fontaine et Anne Lejeune
Thriller
Editions « Arts En Mots »Illustration graphique : © Graph’L
Prologue.
7 juin 2019. 15 h 26
Ce qu’il m’a injecté me rend vraiment vaseuse... Mon crâne me lance terriblement et j'ai des difficultés à garder la tête droite. Cette sensation de balancement me donne la nausée, à moins que ce ne soit le contenu de la seringue lui-même…
Les images devant mes yeux sont floues. J’ai l'impression qu'il se déplace bien trop rapidement pour que je ne réussisse à intégrer chacun de ses mouvements !
Le voilà face à moi, glissant ses doigts répugnants sur ma joue !
— Ah Mathilde…
Il se met à ma hauteur, son front frôlant le mien. Son haleine chargée d'alcool, m'agresse et ne laisse aucun doute sur ce qu'il est, me prouvant avec certitude que c'est lui ! Je le déteste ! J'aimerais pouvoir lui faire la peau !
— Si tu n'avais pas fait la difficile, nous aurions pu être heureux tous les deux...
En cet instant précis, mon seul et unique souhait est de le repousser, mais être ligotée sur le dossier de cette chaise m'en empêche.
Comment cet homme a-t-il pu me faire autant de mal ? Comment a-t-il pu trahir la confiance que j'avais en lui ?
— S'il te plaît…
Les mots qui sortent de ma bouche me paraissent inaudibles, pourtant je dois essayer !
— Laisse-moi partir… je ne te dénoncerais pas… ta… ta réputation restera intacte…
Le mince espoir qu'il me libère sans me blesser s'envole lorsqu'il secoue la tête de droite à gauche en soufflant, avant d'exploser de rage. Mon angoisse monte crescendo quand il me bascule en arrière, ne me retenant que par le col de mon pull. Mes pieds ne touchent plus le sol, je tremble autant de peur que ce soir-là !
— C'est ça ! Pour que tu puisses t'afficher avec ce connard sous mes yeux ! Comme si je n'existais pas !
Mon cœur bat vite et fort dans ma poitrine au moment où il me redresse brusquement, avant de s'éloigner et de faire les cent pas en se tournant plusieurs fois dans ma direction, le regard fou ! Il faut que je tente encore de le convaincre de me libérer.
— Laisse-moi partir, je t'en prie…
Une larme roule lentement le long de ma joue, suivie d'une autre. J'abaisse mes paupières afin de pas voir ce qui va suivre.
Je commençais enfin à reprendre goût à la vie, même si j'étais toujours sur mes gardes, même si tout m'effrayait, y compris le simple geste d’ouvrir mon courrier. J'étais là ! J'étais vivante ! J'étais une survivante ! C'était tout ce qui comptait jusqu'à aujourd'hui !
— Rassure-toi ma puce…
Sa présence toute proche de moi et son souffle chaud près de mon oreille me font sursauter. Je suis si terrifiée que je ne peux retenir le sanglot qui monte dans ma gorge.
— Chut… plus tu vas pleurer, plus tu vas te débattre, plus ce sera douloureux. C'est pour ça que je t'ai donné un calmant…
— Pitié… laisse-moi…
Ce sont les dernières paroles que je prononce avant qu'un coup sur la tête ne me fasse perdre connaissance…
Mathilde.
05/04/2019
Une fois de plus, j'appuie sur la touche de l'écran de mon téléphone afin de couper le réveil et de me rallonger en mode « étoile de mer ». S'il y a bien une chose qui me rebute, c'est de me lever de bonne heure, et pour moi, 8 h c'est bien trop tôt ! Rien que les weekends et jours fériés, je n’ouvre pas l’œil avant midi au minimum. Ce sont les joies du célibat, et du fait de ne pas avoir d’enfant. Ce n'est pas que je ne les aime pas, je les adore au contraire, c'est surtout que je ne suis pas prête.
Bon, aujourd'hui, il faut que je me bouge. Nous sommes vendredi, et qui dit vendredi, dit sortie avec ma petite sœur Séverine et ma meilleure amie Chloé. Cette dernière a mon âge, et nous nous connaissons depuis le jardin d'enfants. Je l'adore. Avec Chloé nous avons fait les 400 coups, dragué des garçons ensemble, partagé tous nos fous-rires, nos peines de cœur, et nous sommes réconfortées mutuellement. Nous avons également suivi le même cursus, et obtenu notre BTS banque-conseiller de clientèle en même temps. Enfin bref, c'est la meilleure.
Quant à Séverine, elle a vingt-deux ans, et si durant mon adolescence, j'ai eu beaucoup de mal à supporter sa présence parce qu'elle me suivait partout, copiait mes moindres faits et gestes, me chipait mes fringues ou mon maquillage, aujourd'hui nous sommes liées comme les deux doigts d'une main.
Après avoir pris une bonne douche, lissé mes cheveux châtains qui ne se sont toujours pas décidés entre être bouclés ou raides, avoir revêtu une tenue adéquate, jean, tee-shirt à manches longues – car la température est assez douce en ce mois d'avril - je m'installe dans mon canapé, les pieds repliés sous mon fessier, une bonne tasse de café bien chaud à la main.
Je savoure la première gorgée, puis envoie un texto aux filles afin de savoir si c'est toujours bon pour ce soir et où nous nous retrouvons.
Je connais déjà la réponse de ma frangine : « Yes, c'est toujours ok, alors comme d'hab' au pub, et pour une fois par pitié soit à l'heure ! »
Je pouffe en recevant son message qui est tel que je l'avais imaginé. Ce n'était pas trop difficile, chaque semaine je reçois le même. Elle pourrait innover parfois ! Ça me changerait…
Chloé répond dans la foulée qu'elle m’enverra sa confirmation définitive dans la journée.
Je regarde l'heure sur mon portable et me rends compte que si je ne me presse pas, ma chef risque de me faire un nouveau sermon sur le temps perdu par tout le monde, à cause d'une seule personne…
N'habitant qu'à quelques rues de mon boulot, j'enfourche mon vélo sans perdre une seconde.
Sept minutes ? C'est jouable !
Je traverse les rues les unes derrière les autres, sans m'arrêter de pédaler. Il m'arrive souvent d'être inconsciente des dangers qui m'entourent. Pourquoi ferais-je autrement ? Dans la commune de La Garnache, il ne se passe jamais rien. Les seuls ragots qui courent et occupent les vieilles aigries ou les pipelettes de bas étages sont les infidélités de certains maris, ou quand ils sont cocufiés par leurs femmes. Chaque personne observe et commente davantage chez son voisin que dans sa propre demeure…
Le jour où ces gens-là auront quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent, ça va jaser durant des années !
J'attache enfin mon vélo au support prévu et pénètre sur mon lieu de travail avec trente secondes d'avance.
Yes ! J'ai échappé de peu au sermon !
À la poste, je suis souvent au front, recevoir les clients venant récupérer des recommandés, ou des colis, en envoyer, les mécontents, c’est presque toujours pour ma pomme. Chloé, elle, a eu la chance de trouver un job de conseillère clientèle dans la seule banque disponible. J'aurais pu sortir de la ville, aller plus loin, mais je n'ai pas mon permis. Me retrouver devant un volant, avec la responsabilité des autres usagers, des piétons et des animaux est trop effrayant. Alors je prends mon mal en patience et espère qu'en voyant que mon boulot est efficace et consciencieux, ils me transfèreront à un poste plus important.
Emynona.
La voilà enfin qui arrive, toujours aussi magnifique et souriante. Elle ne se rend pas compte de son pouvoir de séduction…
Non… Elle ne s’en rend pas compte !
Souris tant que tu le peux encore, bientôt tu seras à moi !
Mathilde.
Le lourd rideau métallique s'ouvre et la première cliente entre.
Comme à son habitude, c'est madame Germain. Avec son mari, ils sont certainement les personnes les plus âgées de la commune, ce qui ne les empêche pas d'être plus en forme que certains ados totalement apathiques. Elle s'approche, toujours souriante, et me tend un pli identique aux semaines précédentes.
— Bonjour Mme Germain. Comment allez-vous aujourd'hui ?
— Très bien ma p'tite.
— Toujours pour Lucie ?
Elle hoche doucement la tête. Sa petite fille vit à Lille et les Germain n'ont que peu d'occasions de la voir. Comme ils n'utilisent pas internet, qu'ils sont « allergiques » aux ordinateurs, ils communiquent par courrier.
Elle discute ensuite pendant une dizaine de minutes, et comme il n'y a encore personne derrière elle, je la laisse faire et l'écoute me parler de sa jeunesse. Souvent, elle raconte comment elle a rencontré son mari, et la manière dont elle a su qu'il était le bon. Roger devait prendre le train direction Paris, mais en voyant Martha sur le quai de gare, il a compris qu'ils étaient faits pour être ensembles. Il l'a alors courtisée sans relâche, jusqu'à ce qu'elle finisse par céder et lui avouer qu'elle aussi était tombée amoureuse de lui.
C'est une histoire que je ne me lasse jamais d'entendre, et qui me laisse rêveuse.
Les trois quarts de la journée se passent sans accrocs. Tris, envois, réceptions, rien de bien particulier. Pendant ma pause de midi, je rentre manger chez moi et Chloé m’appelle pour me confirmer qu'elle sera bien des nôtres ce soir.
Retour au boulot à 15 h 27, soit trois minutes d'avance, je m'améliore !
Mais aux alentours de 17 h 30, soit une demi-heure avant la fermeture, je fais face au client qui me rebute le plus : monsieur Lagarde. C'est, à mon avis, le pire de tous. Ça fait plus d'un an que je bosse ici, et chaque fois qu'il vient, il ne rate pas une occasion de me faire du rentre-dedans. Il a bien la soixantaine si ce n'est plus, il lui manque autant de dents qu'un peigne passé au rouleau compresseur, et en plus il est marié.
Ça pourrait être mignon s'il n'était pas aussi insistant, lourd et pervers. Un jour, il voulait envoyer une carte postale, il a attendu que je sois disponible pour venir à mon guichet. Ce que j'avais malheureusement pris pour une carte, tout ce qu'il y a de banale, était en fait une photo de son pénis, avec au dos une inscription « il est à vous si vous dites oui ». Trop choquée par l'acte en lui-même, je n'avais pu que bafouiller un « non merci » et lui rendre rapidement son bien, ou son mal, selon les habitudes et les goûts de chacun…
Ma chef en avait ri pendant au moins trois longs mois, et continue parfois de me chambrer avec cette anecdote. Heureusement pour moi, elle est partie depuis environ 1 h, au moins j'aurais un instant de répit.
Je le salue poliment en gardant mes distances, récupère son enveloppe, l'affranchis, encaisse l'argent et le salue à nouveau, le tout sans le regarder dans les yeux.
Lorsqu'il tourne les talons, j'exhale un soupir de soulagement.
Un rapide coup d'œil à la pendule m'indique que je peux ranger mes affaires et rentrer me préparer en prévision de la soirée.
Julien.
Cet enfoiré est en train de nous faire courir depuis un bon moment ! Tout ça à cause d’un vol à l'étalage ! Roméo, mon coéquipier a coupé par une ruelle afin de le prendre à revers.
Quand ce petit jeune de moins de vingt ans le voit débouler au loin, il s'arrête net et nous observe comme s'il était une proie prise au piège dans les phares d'une voiture. La panique se lit sur son visage, il sait que c'est fini.
— Allez, la cavale est terminée, lève tes mains en l'air ! lui ordonne mon coéquipier pendant que je m'approche doucement.
Je le menotte sans qu'il ne proteste où ne se débatte. Le jeune accepte sa défaite. Roméo lui dicte ses droits avant que nous ne retournions à notre véhicule.
Il sera interrogé et passera sa journée en garde à vue. Tout ça parce qu’il a volé une bouteille d'alcool et quelques paquets de cigarettes. Certainement de quoi faire la fête avec des potes… Ensuite son cas sera remis au procureur qui le recevra dans quelques semaines, voire quelques mois. S'il en est à sa première infraction, il ne devrait pas réellement avoir de problèmes. Au pire, il écopera de travaux d’intérêt général.
Au poste, nous remplissons le compte-rendu des faits et de l'arrestation. La paperasse ! C’est ma bête noire ! Il est vraiment nécessaire que j'apprenne à taper sur un clavier avec mes deux mains et surtout sans regarder. Car là, je perds un temps phénoménal à chaque fois. Du moins c'est ce que je me dis toujours, tout en sachant que je ne le ferais jamais. Parce que ça met un peu de piquant ? Non, juste parce que ce n'est pas une priorité…
Je lance enfin l'impression, satisfait.
Au moment où je redresse la tête après avoir terminé, Roméo en fait de même en basculant son fauteuil en position « à la cool ».
— Ça te dit de sortir ce soir ?
Ça ne fait pas partie de mes projets mais pourquoi pas ?
— Ok… On fait quoi ? La boîte ou le pub ?
Le Diamant se trouve à Challans, soit à sept kilomètres à peine de La Garnache. C'est une discothèque où se produisent de nombreux DJ mixant de la bonne musique en général, alors que le pub est tout près de la gendarmerie.
— Ça dépend si on drague ou pas, car au pub elles connaissent déjà toutes tes beaux yeux verts, non ?
Devant mes sourcils froncés, il se reprend.
— On drague pas ce soir ? T’es sûr ? m’interroge-t-il sceptique.
— Non je viens de me rappeler que nous sommes les premiers sur la liste, on devrait rester dans le coin, au cas où on nous contacte… si jamais y a une nouvelle affaire…
Mon coéquipier soupir de dépit. Néanmoins il ne tente pas de me faire changer d'avis, mon boulot passe avant mes loisirs et il en fait autant, même si dans cette ville, les plus gros crimes remontent à plus de trente ans.
Quant à mes beaux-yeux verts comme il dit si bien, ils sont rarement remarqués derrière mes lunettes…
Après avoir convenu de l'horaire, je quitte mon uniforme et rentre chez moi. Je n'ai pas le temps de passer la porte que Beretta, ma petite boule de poils, vient ronronner entre mes jambes. On pourrait penser qu'il est ravi de me voir, et c'est le cas, seulement c'est juste parce que je suis le seul à le nourrir.
Il se laisse faire lorsque je le serre dans mes bras, et sa petite tête vient caresser mon menton.
Je l'emmène dans la cuisine pour remplir ses gamelles d'eau et de croquettes, au poisson, son péché mignon, parce que Monsieur a des goûts particuliers. Si ce n'est pas sa marque habituelle, il préférerait crever de faim !
Tout le long de l'opération, il se frotte contre mes mollets. Il est, à mon avis, le chat le plus heureux de la commune.
Une portée avait été trouvée seule en extérieur, les petits devaient à peine avoir quelques heures, tous les autres avaient été récupérés sauf celui-ci, c'était le dernier et je n'ai pas eu le cœur de le laisser.
Je file dans ma chambre prendre des vêtements pour me changer, puis rejoins la salle de bain. L'eau bien chaude coulant sur mes épaules chasse la tension d'être resté longtemps courbé pour établir le compte-rendu.
Après être sorti et séché, j'enfile un jean sombre, et une chemise noire que je ferme au-dessus de mes pectoraux.
Une noisette de gel permet à mes cheveux de se maintenir légèrement en arrière, tandis que mes lunettes, à monture fine, retrouvent leur place sur mon nez.
J'ouvre ensuite mon frigo à la recherche d'un quelque chose à grignoter, visiblement pour rien. Si Beretta a tout ce qu'il lui faut, ce n'est pas mon cas. Il est temps que j'aille faire des courses. Ça attendra demain. Pour ce soir, un sandwich à la boulangerie du quartier fera l’affaire…
2
Mathilde.
05/04/2019 20 h 42
Devant l’Onyx.
Comme tous les vendredis, Chloé et Séverine sont déjà sur place, en train de faire les cent pas.
Quand elle m’aperçoit, Séverine regarde sa montre et tapote dessus.
— Bien !!! Douze minutes de retard ! Tu progresses, on passe en dessous du quart d’heure !
— Bonsoir à toi aussi !
Je l’embrasse bruyamment, les yeux au ciel.
Chloé sourit, elle sait déjà que la soirée sera animée. Mais elle s’en moque, tout ce qu’elle souhaite, c’est passer du bon temps avec nous, rigoler, et se confier. Avant tout, elle veut un agréable moment entre filles.
— Tu es jolie. Ça fait plaisir de te voir en jupe.
— Merci. Oui, je ne sais pas pourquoi, j’avais envie d’être un peu plus féminine pour une fois…
Il est tôt et pourtant le pub est déjà comble. Nous réussissons à nous faufiler jusqu’à une table dans un coin discret et à l’abri des enceintes qui braillent de la musique country.
À peine installées, Séverine, pleine de tact ouvre le débat.
— Alors ça y est, t’as trouvé un mec ?
Avec Chloé, nous lui lançons notre regard « chocotonné » - mi-choqué, mi-étonné -, sans avoir besoin de faire la moindre réflexion.
— Oh ! Ne fais pas ta sainte nitouche… La petite jupe, ce n’est pas que pour faire joli…
— Détrompe-toi, il n’y a personne ! Tu es aussi diplomate avec tes garnements de quatre ans et leurs parents ?
— Non, je ne peux pas… C’est bien pour ça que lorsque je me retrouve avec des gens de mon âge, je me lâche !
— Sinon, ça va ton boulot ?
Nous sommes interrompues dans notre conversation par la serveuse, future bachelière au sourire discret et au look bien trop sexy pour son âge, qui vient prendre nos commandes.
Dès qu’elle repart, ma sœur nous livre toutes les anecdotes liées à son travail. Entre les remarques naturelles des enfants et les réflexions – voire les conseils – déplacés des parents, ses journées sont bien remplies. Parfois, je comprends pourquoi les enseignants ont autant de vacances : ce n’est pas pour récupérer de la difficile tâche d’enseigner, non, mais plutôt pour se remettre de l’ingratitude jetée à la figure par leurs ascendants ! Pour la millième fois, je la regarde, dépitée.
— Franchement, je ne sais pas comment tu fais !
— Et toi alors ? Avec tes clients, ce n’est pas simple non plus !
— C’est vrai, mais moi, je m’en débarrasse dès qu’ils ont passé la porte. Je n’en ai pas pour la journée !
— Les enfants sont mignons. Au contraire, c’est ma bouffée d’oxygène !
— Même lorsqu’ils jettent tout et vocifèrent ? lui demande Chloé
— Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! On dirait David ! Il faut savoir leur parler et leur expliquer…
Mon amie continue, sur son ton railleur.
— Bien entendu !!! Alors attention Joachim, là, tu vois, tu n’as pas le droit de taper sur ton petit camarade et de le barbouiller de peinture. Ce n’est pas bien. Et... attends, attends, Sophie, ne force pas Anaïs à manger des fruits en plastique….
— Tu exagères, mais tu emploies le bon ton, tu devrais essayer !
Nous dérivons sur nos journées respectives. Alors que je pensais avoir habilement évité le sujet, Chloé reprend de plus belle…
— Au fait, tout à l’heure on a peu noyé le poisson… C’est vrai, tu n’as toujours personne ?
Je soupire.
— Non.
Mes acolytes me fixent tristement.
— Ça fait six mois maintenant… Ce serait bien de passer à autre chose, tu ne crois pas ?
— Je sais… mais je n’y arrive pas.
Chloé me prend la main.
— Mathilde, Grégory est parti. Il t’a laissé tomber comme une vieille chaussette. Il t’a plaqué de la manière la plus abjecte que je n’ai jamais vue, et je sais de quoi je parle…
J’acquiesce à sa remarque, un sourire en biais. Dans notre jeunesse, pas si éloignée, Chloé avait découvert une nouvelle série de collections : les mecs ! Elle prenait et elle jetait, elle prenait et elle jetait… Sans pour autant jouer les « Marie couche-toi là », elle cherchait de la tendresse et voulait sans doute combler l’absence d’un père qui avait préféré quitter le navire familial dès ses six ans, la laissant en plan avec sa mère et ses trois frères et sœurs. Sa vengeance avait pris fin avec la rencontre de Fred et le début d’une thérapie.
— Et tu es encore là, à te morfondre, alors que lui doit s’éclater à Tombouctou ou je ne sais où avec sa pétasse ? finit-elle, désemparée.
— Je pense que justement, parce qu’il m’a larguée avec une simple lettre, comme si je n’étais rien d’autre qu’une vulgaire marionnette, je n’ai pas envie de partir à la chasse aux caleçons !
Séverine compatit mais reste curieuse.
— Mais quand même, ça ne te manque pas ?
— Quoi ?
— Eh bien… je ne vais pas te faire un dessin ! Pas comme ton client préféré… Mais au moins, il a été direct ! Pas de préliminaires, pas de romantisme, tout dans l’action !
Vexée qu’elle ose ramener cette maudite photo sur le tapis, je lui lance, cinglante.
— Voilà ! Si ça me manquait, j’irais demander à Monsieur Langarde ! Non, je m’en fous, je fais sans ! J’ai progressé, j’ai mis une jupe ! Et puis, vous êtes agaçantes ! Ce n’est pas parce que vous êtes en couple, avec des mecs géniaux que je dois en faire autant !
— Mais si ! On a tellement envie que tu partages le même bonheur que nous… David et moi, nous sommes sur la même longueur d’onde. Il est prévenant, attentif, il m’apporte des fleurs par surprise, sans raison, il cuisine quand il bosse de nuit et prépare le petit-déjeuner en rentrant le matin ! C’est top franchement… En plus, il est adorable avec Titi.
Je la nargue.
— Oui, c’est surtout parce qu’il est infirmier et que vous ne vous voyez pas souvent que tout va bien ! Et votre enfant, c’est Titi.
— Tu es bête !
Ma sœur tente de sortir Chloé de son silence et chercher un appui à son avis.
— Dis-lui toi que c’est bien quand on est en couple !
— Hum hum…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va plus avec Fred ?
— Si si…
Je ne supporte pas de voir mon amie soucieuse.
— Que se passe-t-il ? Il t’a fait du mal ?
— Non, c’est que… Il est distant en ce moment… Je ne sais pas ce qu’il a….
Avec Séverine, nous tentons de la rassurer.
— C’est peut-être le temps… Ça fait combien d’années que vous êtes ensemble ?
— Trois ans…
— C’est peut-être ça… ça va s’arranger, dans quelques mois et tu en riras…
Avec ma sœur, nous lui donnons les exemples de nos connaissances ayant traversé une situation similaire, et qui sont encore ensemble aujourd’hui.
— Vous le pensez vraiment ?
Séverine se branche en mode psy, la scrutant, une main sous son menton.
— Mais qu’est-ce qui ne va pas exactement ? Les petites attentions qu’il n’a plus ? La routine trop présente ? Les potes qui comptent plus que toi ? Le sexe ?
— Un petit peu tout. Il ne m’aide pas à la maison, ne me fait pas de surprise. Par contre, il est toujours prêt à voir ses potes pour un match de foot, comme ce soir.
— Et le sexe ? insiste Séverine. C’est important tu sais !
— Ben non ! Là, on n’a pas de problème !!!
Ma sœur lève les bras au ciel en s’écriant :
— Ah ! Alors ce n’est pas grave ! Ça va passer. Si le sexe va, tout va !!!
De mon côté, je reste muette, et secrète, devant les révélations de mon amie. Nous sourions de concert, juste après que Chloé clôture le débat par :
— Toi, tu es incorrigible ! Si je ne te connaissais pas, je n’admettrais pas que mes enfants soient sous ta responsabilité dans une salle de classe.
Séverine est comblée.
— C’est le plus beau compliment que tu ne m’aies jamais fait !
— Au fait, c’est qui Titi ?
J’éclate de rire.
— Leur chat ! Ma sœur a fait un chat avec son mec !!!
La soirée se poursuit sur la piste de danse, la country ayant laissé place au disco et au funk.
Imagination1nous entraîne dans des rythmes hypnotiques quand un homme, la trentaine consommée, s’approche de moi. Il me sourit. Son plan drague prend forme devant mes yeux. Je lui rends poliment son sourire. Les filles voient là l'opportunité pour moi de mettre en pratique les conseils dispensés une heure plus tôt. Elles commencent à se défiler et à me laisser seule. Je les retiens par le bras avec un regard apeuré et la tête qui, comme la poupée, « fait non, non, non, non 2! ».
La chanson se termine, je vais regagner ma chaise quand « Anthony, mais tu peux m’appeler Tony ! », m’invite pour un slow. Je n’ai pas répondu qu’il me prend déjà la main pour me mener au milieu de cinq couples, amoureux comme au premier jour, têtes posées sur les épaules, baisers langoureux… Je ne suis pas à mon aise, mais je fais avec. Ce ne sera pas pire qu’avec monsieur Langarde !
Il me raconte sa vie, son boulot de chauffeur de bus, le groupe de musique dans lequel il est bassiste. En moins de trois minutes quarante-deux, temps du slow, je connais toutes ses habitudes. Il manque à peine le nom de ses parents, de son frère, car sa sœur s’appelle Charlotte, et de son dernier chien. Il est sympathique, mais pas mon genre. Je le remercie et rejoins ma table. Je commence à tout expliquer jusqu’à ce que Chloé mime un « non » de la tête, les yeux ronds comme des billes : Tony vient s’installer avec nous !
Gentiment, nous lui faisons comprendre que nous préférons rester seules. Il insiste, un peu lourdement. Nous restons campées sur nos positions. Il me caresse le visage, je me repousse. Les filles haussent le ton. Du bar, Daniel, le patron voit la scène, et comme il ne veut pas d’esclandre, il vient à notre table et demande à Tony de nous laisser en paix. Le client, bien éméché, essaie de le regarder de haut, malgré ses quinze centimètres et quarante kilos de moins. Avec fermeté, Daniel met son bras autour de son cou et l’invite à regagner la rue après avoir payé ses whiskys.
De notre côté, étant donné l’heure tardive, nous décidons de mettre un terme à notre soirée, pensant avoir fait le plein d’émotions.
Julien.
J’arrive devant l’Onyx vers 21 h 30.
Je trouve Roméo en grande conversation avec deux jeunes brunes, à la majorité non établie.
À sa hauteur, j’ouvre la porte du pub alors qu’il me présente Johana et Violette.
Quand il passe le seuil, j’en profite pour lui murmurer :
— Je croyais que l’on ne draguait pas ce soir ?
— Tu ne dragues pas ! Moi, je ne m’interdis rien !
— Sauf un détournement de mineure !
— Tss, tss…
— Ne déconne pas Roméo !
Johana se retourne, des cœurs dans les yeux.
— Tu t’appelles Roméo !!! Comme c’est trop chou !
Je la fixe, stupéfait.
— Si tu connais l’histoire, ne t’approche pas trop de lui, ça pourrait mal finir !
Mon collègue fulmine en me lançant un regard noir.
— Rabat-joie !
— Non, gendarme, pas proxénète !
Ce soir, j’ai envie de me détendre. Au vu du nombre de clients, je prends la direction de la salle du fond, propice au calme et aux parties de billard. Dans mon sillage, j’entends mon ami râler.
— Oh non ! Pas encore…
— Quoi, tu as peur de perdre ?
— Pfff, tu fais chier ! À chaque fois, je perds !
— Ce n’est pas de ma faute si tu ne sais pas viser ! Ou bien, c’est qu’elle est trop longue pour toi et tu ne sais pas t’en servir correctement…
— T’es vraiment con quand tu t’y mets !
— Merci ! Je préfère ça au « rabat-joie » ! Si tu veux, ce soir, je t’apprends.
Malgré son manque de conviction, je réussis à l’attirer dans mes filets et lui enseigne l’art de ce sport transmis de génération en génération dans ma famille, et que je pratique depuis mes quinze ans.
Nous passons une soirée comme je les aime. Agréable, sans besoin de jouer à « devine qui je suis » avec les filles. Je suis détendu, parvenant, une fois n’est pas coutume, à oublier les arrestations du jour.
— Tu en es où avec la serveuse de la pizzeria ?
Je pouffe, excédé.
— Tu ne peux pas penser à autre chose qu’aux nanas, même pour une soirée ?
— Hey ! Ne t’énerve pas, je te demande simplement comment vont les affaires de cœur ?
— Ça n’a pas matché ?
— Non.
Roméo prend son allure de grand devin et soupire, tapant du poing dans l’air.
— Ah… j’en étais sûr ! Elle t’a largué !
— Disons que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre…
— Donc, elle t’a largué ! Mais comment tu fais pour que ça se finisse toujours comme ça !
— Comment ça ?
— Quand tu sens que la fille en a marre, vire-la ! Te laisse pas faire… À force tu n’auras plus confiance en toi ! Crois-en ma grande expérience !
— Merci Hitch3! Expérience de quoi ? Ça fait cinq ans que tu sors avec Jess et c’est « je t’aime moi non plus » ...
— C’est pas pareil... On n’a pas envie de s’ancrer dans la routine, tu comprends…
— Oui, je comprends... C’est bizarre car à chaque fois, c’est toi qui retournes la voir tout de même…
— Le cœur a ses raisons…
— Mais oui ! Chante mon canard ! En tout cas, t’en fais pas pour moi, je sais très bien me débrouiller tout seul. Quand je veux, comme je veux, et surtout, si je veux !
— Ok ! Cela dit, Serge me doit 20 €.
— Alvarez, le p’tit nouveau ? Vous pariez sur mes relations amoureuses ?
— Quoi ? Il n’y a rien de mal à ça…
— Mais si, c’est dégueulasse !
— Moi, c’est à ce jeu-là que je gagne tout le temps !
Vexé, je ne lève pas les yeux de la table verte et vise le bord gauche pour ricocher juste en face, formant une ligne parfaite pour mener les trois restantes dans le trou opposé… Roméo est béat.
— Strike ! s’exclame-t-il.
J’éclate de rire.
— Et après tu ne sais pas pourquoi tu perds !
— Quoi ?
— On joue au billard, pas au bowling mon vieux…
Nous finissons la soirée, autour de bières, à regarder les autres joueurs et joueuses, et à refaire une partie du monde. Roméo est un ami bien plus qu’un collègue. Il connaît tout de ma vie depuis que nous faisons équipe. Cela fera sept ans dans deux mois. Il était présent au pire moment, celui avec Angeline. Je sais que je peux compter sur lui à tout instant dans le boulot, en intervention, en interrogatoire. Il sait aussi que je serai toujours là pour lui. Quoiqu’il nous arrive, quoi que nous fassions. Nos vies dépendent l’un de l’autre, elles sont liées.
Vers 1 h 10, nous levons le camp. Demain, une dure journée nous attend…
Emynona.
Les voilà qui sortent enfin de ce taudis.
À nous deux ma jolie… Cette nuit est la nôtre. Comme je suis pressé de te rencontrer enfin…
J’ai hâte de te posséder, de te marquer, te faire mienne...
3
Mathilde.
06/04/2019 1 h 10 du matin.
— Vous êtes sûres que vous ne voulez pas que je vous dépose ?
D’une même voix, nous répondons à Chloé.
— Non, nous sommes ensemble, nous vivons à 500 mètres à peine l’une de l’autre. Ça va aller, nous sommes des grandes filles.
Séverine en profite pour lui rappeler :
— Dépêche-toi, ton Fred est sûrement en train de t’attendre.
— Détrompe-toi, il vient de m’envoyer un texto disant qu’il en avait encore pour une heure parce qu’ils finissaient la partie de poker commencée pendant les prolongations du match !
Je compatis.
— Tu veux dormir à la maison ?
— Non, ça va aller.
— Tu es sûre ? Tu ne seras pas seule.
— Non, je t’assure. S’il doit se passer quelque chose, ça se passera… C’est la vie.
Nous la réconfortons une ultime fois, avant de la voir monter dans sa voiture, les yeux embrumés.
Nous prenons la direction de notre quartier, tranquillement.
— Je ne pensais pas dire ça un jour, mais elle me fait de la peine… me lance Séverine sans détour.
— Hum…
J’avance, mon regard fixant le sol. Je l’écoute sans l’écouter, je suis perdue dans mes pensées.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
Je ne sais pas si j’ai envie d’en parler. Est-ce que cela la regarde ? Je ne veux pas qu’elle tire de jugement hâtif. Séverine est déjà un peu jalouse de mon amitié avec Chloé...
— C’est en rapport avec Fred ?
— De quoi parles-tu ?
— De ta tête lorsque Chloé nous a dit que Fred était moins aux petits soins pour elle.
Mon silence me trahit. Ma sœur me connaît trop bien.
— Vas-y… Crache !
J’hésite.
Séverine insiste, et en définitive, je débite :
— Il y a une dizaine de jours, je dînais chez eux. Nous avons discuté toute la soirée. Tout se passait bien. Mais, sur la fin, l’alcool aidant, Fred m’a fait du rentre-dedans.
— Quoi ?
— Il m’a vaguement dragué.
Séverine s’arrête brutalement.
— Sérieusement ! Pourquoi tu n’as rien dit à Chloé.
— C’est mon amie ! Je lui dis comment ? Ah, tiens au fait, ton mec a des vues sur moi... Et sinon, ça va c’est quoi les taux des prêts immo en ce moment ?
— Sans être aussi extrémiste… Mais tu devrais le lui dire…
— Tu voudrais être au courant toi ?
— Je crois... Je ne sais pas… Mais de toute façon, ça n’arrivera jamais !
— Je sais, David est ton âme sœur, vous êtes faits l’un pour l’autre, bla-bla-bla…
— Eh oui, que veux-tu, c’est ça le vrai amour… Bon, je suis arrivée... Tu n’oublies pas le repas avec papa et maman demain.
— Oui, à quatorze heures, c’est bien ça ?
— Tu es infernale !
Ma sœur lève les yeux au ciel en regagnant son immeuble. Au seuil de l’entrée, elle me crie :
— Midi ! C’est à midi ! Pas midi trente, ni midi quinze ! Midi tout rond !!!
Je souris et poursuis mon chemin.
Je m’apprête à bifurquer dans une petite rue, mais me ravise. Bien que je connaisse parfaitement le village et que tout soit calme, je préfère choisir la rue l’itinéraire le plus éclairé. Je suis seule et pas dotée d’une carrure à faire pâlir Schwarzenegger...
Il fait frais, je rabats mon gilet sur moi et croise les bras.
Emynona.
Enfin, j’ai cru qu’elle ne te lâcherait jamais ! Quelle enquiquineuse avec ses leçons de morale. Tes défauts sont aussi tes qualités ma belle. Moi, je sais les apprécier à leur juste valeur. Comme tu es jolie dans cette jupe… Tu as bien fait de t’habiller aussi délicatement. J’apprécie l’attention...
Mathilde.
Tout à coup, une sensation étrange m’envahit. Je me retourne. Personne.
Je continue à avancer. Une cinquantaine de mètres plus loin, il me semble percevoir des pas. À nouveau, je me retourne… Toujours rien.
Emynona.
Je dois être vigilant. Elle se doute. Je ne veux pas lui gâcher la surprise…
Mathilde.
Il faut vraiment que j’arrête de regarder les séries policières…
Je tourne dans la rue qui mène au lotissement de mon immeuble et là, je ne rêve pas, j’ai entendu un bruit, comme un craquement de branche.
À nouveau, je me retourne pour rebrousser chemin sur une dizaine de mètres.
Emynona.
Encore ! Mais tu as l’ouïe fine ma toute belle… J’aurais dû mettre d’autres chaussures… Vraiment, celles-ci vont finir par me trahir. Elle se rapproche, un arbuste, vite, je me cache. Tu veux jouer ma jolie. Quels agréables préliminaires. C’est original, on continue ?
Mathilde.
— Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît, s’il y a quelqu’un répondez-moi ! Ce n’est pas un jeu, ça ne me fait pas rire…
Rien, mis à part un voisin qui ouvre la fenêtre pour demander de baisser le son !
Emynona.
Tu veux que je te réponde ? Ce serait moins amusant… Tu saurais à quoi t'attendre... D'autant que si tu continues, tu risques d'ameuter tous le monde... Ce n'est pas ce que tu souhaites quand même...
Mathilde.
Ma confiance s’amenuisant au fur et à mesure que j’approche de mon immeuble, j’accélère le pas, mon sac collé à moi, la tête fixant le sol et les bras toujours croisés fermement sur mon thorax.
Les quelques lampadaires sont allumés et guident ma route. Je distingue Lucie, ma voisine, qui passe l’entrée avec une nouvelle conquête à son bras. J’ai envie de l’appeler mais je me retiens, elle n’a sûrement pas envie d’être dérangée.
Emynona.
Pourquoi accélères-tu ? Tu es pressée de rentrer ? Non, il ne faut pas. Sois patiente encore un tout petit peu.
Qui est-ce ? Une voisine. Elle ne va pas gâcher ma surprise, elle est bien trop occupée…
Mathilde.
Soixante mètres.
Les battements de mon cœur s’accentuent, j’ai la chair de poule. La fraîcheur de la nuit est à présent glaciale. Une boule vient s’immiscer dans ma gorge ; ma respiration est saccadée. Je ne regarde que le sol, le scrute jusqu’à ce qu’il m’hypnotise.
Les fenêtres des voisins sont fermées. De la lumière chez madame Jonassin… La pauvre, elle doit encore s’être endormie sur la bouteille…
Emynona.
Pourquoi baisses-tu la tête ? Sois heureuse, nous allons être enfin unis...
Mathilde.
Trente mètres.
Mes jambes tremblent. Tout mon corps frissonne. Je ne pense qu’à franchir la porte de mon appartement et être au chaud, sous les draps, après une douche brûlante.
J’entends une musique assourdissante chez les Giraud. Leur fils doit sans doute faire la fête avec ses copains.
Emynona.
Tu as l’air frigorifié, j’allonge le pas, je te rejoins… Je viens te réchauffer… Avec plaisir…
Mathilde.
Encore une vingtaine de mètres.
Je claque des dents. Je transpire mais suis glacée. Quelle idée d’avoir mis cette jupe ! Et ce joli petit haut ! On ne m’y reprendra pas de sitôt ! Et surtout, je ne comprends pas pourquoi j’ai si peur. Il n’y a aucune raison...
Je libère mon sac pour chercher mes clés. J’entends le bébé du deuxième qui pleure.
Emynona.
Ne cours pas… J’arrive... J’arrive.
Mathilde.
Plus que dix mètres, moins un, moins un, moins....
Je me sens d’un coup attirée par l’arrière, comme si j’allais tomber. Je pousse un hurlement de terreur au moment où un bras s’enroule autour de mon cou. Je tends les bras en avant, comme si je voulais me rattraper, mais la force me tire en arrière, je perds l’équilibre. J’ai la sensation de signer mon arrêt de mort.
Je suis à terre et je sens le goudron du trottoir envahir mes narines, et sa rugosité marquer mes joues et mon front. Il appuie sur le bas de mon dos pour me maintenir au sol pendant qu’il attache mes mains. Il serre fort. Je tape des pieds, et tente de me débattre. Je commence à pleurer. Ventre à terre, je ne peux pas bouger ni crier. J’ai le souffle coupé. Je n’arrive pas à respirer.
Au loin, je vois une femme. Me voit-elle ? Que fait-elle ? Pourquoi fait-elle demi-tour ? Pourvu qu’elle revienne, qu’elle aille chercher de l’aide, qu’elle ne me laisse pas avec lui ! N’importe-quoi pour me porter secours !
