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A l'aube de leurs trente-sept ans de mariage, Viviane quitte Georges.Et même s'il a changé, s'il est devenu acariâtre et aigri, pourquoi ne le faire que maintenant? C'est ce que Viviane nous explique au travers de sa vie familiale, de ses échecs et de ses victoires, laissant libre accès à ses émotions. Seul votre bonheur compte: ici, maintenant et sans modération...
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Veröffentlichungsjahr: 2020
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À toutes les femmes qui rêvent de refaire leur vie.
Il n’y a pas d’âge, seul votre bonheur compte.
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Épilogue
17 mai 2007
« I will survive »
(Gloria Gaynor – 1978)
Dans le rétroviseur, il n’aperçoit que son regard.
Il aurait pu penser qu’elle était coincée, hautaine, snob.
À son arrivée, c’est à peine s’il a eu le temps de lui demander s’il devait mettre les bagages dans le coffre. Elle a fermement hoché la tête en guise d’approbation en esquissant un vague sourire et en balayant les alentours d’un regard alerte. Puis elle s’est immédiatement engouffrée à l’arrière pour s’installer.
Il n’a pas prêté attention à elle. Il a juste aperçu sa tenue détendue, mais élégante, « chic » comme dirait sa femme. Son visage était fermé, caché par un carré court aux boucles souples et soyeuses, de celles que l’on voit dans la pub de ces célèbres coiffeurs ; il les connaît aussi grâce à sa femme. Elle n’a de cesse de vanter leurs mérites et rêve de leurs miracles sur sa triste coupe asymétrique. Il pense rapidement à son épouse et préférerait partager une soirée avec elle au lieu de faire ces courses pour combler leurs fins de mois.
Il va s’installer au volant et, lorsque ses yeux croisent ceux de Viviane dans le rétroviseur, il reste coi.
Il ne voit que ça : un regard vert émeraude. Magnifique, pur, naturel. Un regard comme il n’en a jamais vu. Sauf dans les films. Un regard vert et perdu.
Il se reprend, détourne ses yeux et fixe bêtement son compteur pour se donner une contenance quand elle lui indique sa destination d’une voix étranglée, juste avant de tourner la tête vers la fenêtre.
Il est 21 heures.
Il ne cherche pas à comprendre ou à faire la conversation. Elle n’a sans doute pas envie de se confier. Avec elle, il ne fera pas le psy. Pas cette fois. Pas pour cette course. Il se contentera de la mener à bon port.
Sans plus de mot, il se concentre sur la route et démarre direction Gare de Lyon. Il se permet d’allumer la radio. Elle ne relève pas l’interruption du silence. Il lui dit qu’il peut l’arrêter. Elle fait « non » de la tête, toujours avec cette esquisse de sourire. Il pense simplement qu’elle doit être jolie lorsqu’elle sourit vraiment. C’est dommage qu’une si belle femme puisse être si triste…
Au loin, un homme agite les bras et fait de grands signes. Il ne le voit pas.
*
D’un regard furtif dans le rétroviseur, Viviane observe l’immeuble s’éloigner. Le chauffeur lui a demandé si la musique la gênait, elle a fait « non » de la tête et en a ainsi profité pour regarder dans le petit miroir. Elle a aperçu Georges agiter les bras. Elle aimerait que le taxi avance encore plus vite, elle prie pour que Georges ne se mette pas à courir. Sait-on jamais ? Elle a eu si peur. Elle a froid, pourtant il fait bon dehors et elle porte un petit pull.
Le soleil a brillé depuis l’aube, offrant ainsi une belle journée de printemps et un climat doux, avec des températures au-dessus des normales. Quelques rayons sont restés jusque tard. On se serait cru dans un tableau de Monet.
Pourtant, elle tremble et frissonne. Son corps se crispe de temps à autre. Elle voudrait tant pleurer. Elle se contient. L’étau qui l’enserre empêche de faire sortir ses émotions. Ses muscles sont si tendus qu’elle ne les sent plus. Elle est fatiguée, mais ne s’endormira pas pour l’instant. Cela fait maintenant deux minutes que le taxi a démarré. Au bout de l’allée de la résidence, il tourne à droite. Elle scrute quelques secondes l’endroit d’un air nostalgique.
Cet endroit où elle est arrivée il y a une vingtaine d’années, ce chemin qu’elle a emprunté plusieurs fois par jour, tous les jours.
Cet endroit qui la ramenait chez elle.
Cet endroit où, elle le sait maintenant en le quittant, une pression la saisissait et montait en elle jusqu’à l’appartement.
Ce trottoir qui a vu se jouer la pire scène de sa vie il y a deux mois, avec ses enfants. Elle examine ce lieu et, le temps d’un battement de paupières, le taxi tourne, s’engage sur la route et s’éloigne.
Elle ne se retourne pas. Surtout pas. Elle ne veut pas regarder en arrière. Désormais c’est son passé. Qu’il reste où il est.
C’en est enfin fini. Elle ne le reverra plus.
Elle focalise quelques secondes sur la radio du taxi.
Bien que sensiblement plus jeune qu’elle, le chauffeur a choisi Radio Nostalgie pour les accompagner. Elle se sent plus à son aise et se laisse aller dans le fond du siège. Sa tête repose sur le dossier, elle tourne son regard du côté du trottoir et fait mine de contempler le paysage. La nuit est tombée. Les vitrines des magasins parisiens défilent devant ses yeux, mais elle ne les voit pas. Les rues sont illuminées, mais elle ne les voit pas. Elle ne voit pas, non plus, ces immeubles allumés par les logements de gens qui doivent, sans doute, regarder la télévision, bien sagement installés dans leur canapé, bras dessus, bras dessous, des gens seuls aussi, des gens en train de dîner entre amis, des gens qui prennent leur repas sans se parler, comme des étrangers.
Des gens comme Georges et elle. Des scènes comme elle en a vécu non seulement pendant les quatre derniers mois, mais depuis des dizaines d’années. Une situation qui devenait insupportable et qui l’a conduite ici, dans ce taxi, ce soir de mai 2007, plus violemment qu’elle ne l’aurait souhaité.
Elle se sent lasse et se laisse porter par la fatigue. Pour s’éviter les larmes, elle repense. La gorge nouée et les mâchoires contractées, les détails de la soirée défilent dans sa tête. Les yeux lui piquent, mais elle tient bon. Elle entoure son torse de ses bras, se serre aussi fort qu’elle peut pour se sentir exister, pour se dire qu’elle ne rêve pas. Elle se rejoue la scène pour être sûre que l’instant qu’elle vit est bien réel.
*
Il était 20 heures. Le repas mitonnait depuis au moins une heure et les arômes du bœuf bourguignon que j’avais préparé durant tout l’après-midi embaumaient l’appartement.
Assis dans son éternel fauteuil de cuir marron, Georges feuilletait son quotidien et tentait de résoudre des mots croisés, les mêmes depuis le début de la semaine. C’était sa principale occupation depuis sa retraite, au mois de février. Mis à part des sorties habituelles pour acheter pain et journal, il ne faisait plus rien. D’un naturel casanier, solitaire et obsédé par son travail, il vivait très mal cette inertie soudaine. Être actif jusqu’à soixante-cinq ans ne lui aurait pas fait peur. Seulement, son entreprise en avait décidé autrement. Ainsi, au vu de son caractère trop autoritaire, presque despotique, en décalage complet avec les nouvelles techniques de management et de communication, mais aussi pour des raisons économiques, il s’est vu être « forcé » de prendre sa retraite à soixante ans. À son grand dam… Et bientôt au mien !
Et, dès lors, son fauteuil club marron était devenu son meilleur ami. Son unique ami devrais-je dire. Je lui avais suggéré de trouver une activité pour se détendre, se changer les idées, mais il faisait comme s’il n’entendait pas. Au départ, j’ai pensé à la fameuse dépression qui suit la retraite.
Pourtant, dès qu’il voyait Antoine, notre deuxième fils, il retrouvait sa gaieté et presque son sourire ! Le simple fait de lui parler de lui le mettait en pleine forme. Malheureusement, ne pouvant me procurer de perroquet ou de mainate capable de le faire jubiler et garder sa bonne humeur constamment, son animosité refaisait surface sitôt le soufflé retombé.
Si, durant les premières semaines j’ai tenté de savoir ce qui clochait, je m’en suis rapidement abstenue. Je n’obtenais pour réponses que des « Qu’est-ce que ça peut te faire ? Ça ne te regarde pas ! ».
Durant tout notre mariage, je n’ai rien dit. J’ai laissé faire. À mes dépens, à ceux de mes enfants. Cependant, depuis le début de l’année, je me sentais de plus en plus mal au quotidien. Je trouvais mon compte au travers des loisirs que j’avais en dehors de la maison et qui me sortaient de ce purgatoire journalier. La situation devenait tellement insupportable que j’oubliais sciemment des provisions pour retourner au supermarché ou chez les commerçants.
Je savais que je devais partir. Je l’ai prévenu quelques semaines plus tôt.
Nous avions passé la soirée entre voisins. Georges s’était montré agréable, cordial et ouvert. Gentiment, je l’avais complimenté sur son comportement, cela me faisait plaisir de le voir à nouveau souriant.
Sa réponse fut agressive. Il s’était « emmerdé » toute la soirée, allant jusqu’à qualifier nos voisins d’« imbéciles ». Mon étonnement devant sa réaction ne fit que renchérir son amertume à mon égard. Son ton dédaigneux devint grossier et vulgaire. Je l’alertai en lui disant que ses réflexions pourraient se retourner contre lui. Il s’en moqua.
J’allais le quitter.
En trente-neuf ans, je n’ai jamais été aussi sûre de moi. Il n’y aurait pas de troisième fois, mais je devais m’organiser. Je ne voulais pas partir sans quelques idées sur ce qu’allait advenir notre « union », et surtout où loger.
Il ne m’aura pas fallu un mois pour prendre mes cliques et mes claques.
Ce soir, au moment de dîner, il laissa son journal et augmenta le son des informations tout en se dirigeant vers la table et s’installa nonchalamment, avec son air habituellement las.
Souriante et contente de moi, je déposai le faitout. Georges le regarda en soupirant. Je lui annonçais, en plaisantant, qu’il n’y avait rien d’autre pour le repas. Georges marmonna quelques mots dans sa barbe.
Ces petites remarques acérées devenaient monnaie courante. Deux à trois fois par semaine, il se permettait de ronchonner sur ma cuisine. Ce soir, c’en était trop. C’était la goutte d’eau qui faisait déborder ma patience et ma naïveté.
Je lâchai la cuillère de service, m’affalai sur ma chaise et le regardai, blême, vexée et épuisée, en lui lançant :
— Écoute, si cela ne te convient pas, tu peux toujours aller dîner au restaurant !
— Ne sois pas insolente.
— Je suis insolente ?
— Tu as très bien compris. Et ne me parle pas sur ce ton, veux-tu.
— Je te parle comme je le souhaite. Je ne suis plus une enfant.
— Tu es ma femme et tu me dois le respect !
— Toi aussi !
— Je te respecte.
— Non Georges.
— Pardon ?
— Non Georges, tu ne me respectes pas !
— Comment oses-tu ?
— Comment j’ose ? Mais je vais te le dire comment j’ose ! Cela fait des années que tu me diminues, que tu me critiques. Tu es devenu désagréable, renfermé, autoritaire. Et aujourd’hui, alors que je me décarcasse à te faire un repas pendant que tu restes cloîtré dans l’appartement à longueur de journée, tu oses dire que je dois te respecter ! Tu es invivable Georges !
— Je te rappelle que c’est moi qui t’ai fait vivre ! C’est grâce à mon travail, mon argent que tu as pu avoir un toit où loger ! J’ai donc le droit de me reposer.
— Tout à fait. Laisse-moi également te rappeler que tu n’as jamais voulu que je travaille, donc ne te plains pas.
— Si ça ne te convient pas ma grande, tu n’as qu’à partir !
La perche était tellement belle que je l’attrapai.
— C’est bien ce je compte faire !
Georges me dévisagea, un temps interloqué, puis sourit, narquois. Devant son arrogance, je repris de plus belle :
— Ne souris pas ainsi. Je pars.
— Tu ne peux pas.
— Non seulement je le peux, mais je le fais.
— Comment vas-tu vivre ?
— Cela ne te regarde pas.
— Je te préviens, je bloque les comptes si tu pars. Tu n’auras pas un sou !
— Tu peux toujours le faire. Si tu penses que je n’aurai pas de quoi subsister, tu te trompes !
— Fais-moi rigoler.
— Rigole si tu le souhaites : je pars !
— Tu n’as rien. Pas un sou ! a-t-il répondu, dans un sourire moqueur et insistant.
— Détrompe-toi.
— Comment ça ?
— Je travaille. Depuis 1982…
La phrase est sortie toute seule. Avec le recul, ce n’était sans doute pas le moment pour l’avouer. Cependant, cet instant de béatitude, ces deux secondes où un ange passe, le temps que l’information parvienne au cerveau et l’analyse ; cet aparté me permit de reprendre l’assurance nécessaire afin de l’affronter.
Je le vis se déconfire devant moi. Ça, pour sûr, c’était une sacrée surprise pour lui. Je lui avais caché pendant vingt-cinq ans que je travaillais.
Je venais tout bonnement de castrer mon mari. Celui-là même qui pensait être le chef de la famille, le grand manitou, mener tout et tout le monde à la baguette, et régner en maître.
Je venais de le mettre à terre en lui dévoilant que je lui avais occulté volontairement une partie de ma vie pendant plus de la moitié de la durée de notre mariage ; partie de ma vie qui, de surcroît, me rendait autonome financièrement !
Il était muet. J’avoue que, pendant quelques secondes, j’ai pris un malin plaisir à le détailler. Le voir se décomposer petit à petit me fit jubiler.
Mon extase fut de courte durée.
— Je t’avais…
— Interdit, oui, je sais.
— Comment as-tu pu ?
— Je me suis risquée.
— Sale garce !
— Pardon ?
— Espèce de sale garce !
Il releva la tête, le regard noir, et quitta sa chaise, furieux. En un bond, il m’administra une gifle cinglante. Je n’eus pas le temps de la voir venir et donc de me dégager.
Sa main, bien que fine, s’étala sur ma joue comme le givre d’un matin d’hiver. Je fus saisie d’un pique cuisant qui se transforma en une douleur brûlante. La force avec laquelle il m’avait frappée fit sonner mon oreille pendant quelques secondes, juste le temps que je porte ma main à ma joue meurtrie.
Je le mitraillai, médusée, en tentant d’apaiser la douleur.
En même temps, il comprit son erreur.
Aussitôt, je me retournai et courus à notre chambre. Une fois à l’intérieur, je verrouillai la porte, priant pour que la serrure tienne bon s’il venait à vouloir ouvrir.
Le jour commençait à décroître. Au loin, des nuages rosés embrasaient l’horizon.
La main toujours collée au visage, je regardais par la fenêtre afin de faire le vide et reprendre mes esprits. Quelques larmes d’humiliation pointèrent au bord de mes yeux. De la paume, je les écrasai. Je n’avais pas le temps de me laisser submerger par mes émotions, de m’appesantir en me demandant comment la dispute avait ainsi dégénéré. Je devais agir vite. Très vite.
Aussitôt, j’appelai un taxi. On me donna un délai de dix minutes. Il ne me fallait pas plus de temps pour me préparer.
Je m’emparai de la plus grande valise au-dessus de l’armoire et me mis en quête de vêtements pour la remplir.
Dans le salon, après quelques instants chimériques, Georges se dirigea vers la chambre. J’entendais ses pas arriver.
Il tenta une approche plus calme, toqua à la porte et essaya de l’ouvrir. Il osa même quelques paroles mielleuses pour se faire pardonner, insinuant que j’étais la fautive, car je lui avais appris la nouvelle de manière trop brusque.
Je ne répondais pas. Je n’écoutais pas, je n’entendais pas. Je faisais tout pour ne pas entendre. Je m’affairais, je rangeais. Seul mon désir de partir me guidait. Mes oreilles avaient basculé en mode OFF. Je baissais peu à peu le rideau de mes sentiments.
Georges toquait de plus belle, en vain. Au bout de cinq minutes, il retourna au salon.
Après qu’il se fut éloigné, je guettais nerveusement l’arrivée du taxi. Je tournais en rond dans la pièce. Je regardais ma montre toutes les trente secondes. La trotteuse avait-elle ralenti ? Le temps devenait interminable.
Je vérifiais à nouveau mes bagages. J’avais pu remplir deux valises, en intégrant mon ordinateur. Si les vêtements me faisaient défaut, j’en rachèterais. J’avais largement de quoi m’habiller pendant deux à trois semaines.
Je m’accoudais à la fenêtre lorsque je le vis arriver au loin et remonter l’allée de la résidence. Enfin : mon taxi, mon sauveur.
Maintenant, il fallait que je fasse vite. Je savais que le plus dur était à venir : traverser l’appartement, croiser son regard ; sans doute m’empêcherait-il de passer, auquel cas, je pourrais toujours hurler ; et enfin franchir la porte et partir. Il fallait surtout que j’évite de le toucher, de le taper avec mon parapluie ou une de mes valises.
Je pris un bagage dans chaque main, soufflai un grand coup et, comme si j’avais répété cette scène des milliers et milliers de fois : j’ouvris le loquet de la porte de notre chambre, fonçai à travers le salon sans détourner mon regard, arrivai dans le vestibule, jetai mes pantoufles pour mettre mes mocassins, le tout sans poser mes valises. C’est au moment de franchir la porte d’entrée que l’obstacle se dressa.
Entendant la porte de la chambre se déverrouiller, Georges s’était levé de son fauteuil. En me voyant débouler comme une bombe dans le salon, il avait tenté de me retenir, mais sans succès. Il s’était posté devant la porte d’entrée pour m’empêcher de sortir.
— Où vas-tu ?
— Ôte-toi de mon passage ! répondis-je, le regard vide.
— Quand reviendras-tu ?
— Je ne reviendrai pas !
— Comment vais-je faire ?
— Tu te débrouilleras sans moi. Tu es bien assez malin pour savoir comment vivre !
— Mais qui va s’occuper de la maison ?
— Georges : je pars, je ne veux plus te voir ! Et ce qui te préoccupe c’est l’intendance ! Eh bien, je ne sais pas : prends une femme de ménage ! Moi je m’en vais. Maintenant, laisse-moi passer !
— Non, tu restes !
Je lui lançai un regard plein de haine et de rage. J’étais à deux doigts d’exploser. Je ne me suis pas vue, mais je crois que jamais je n’ai eu ce regard si noir. Jamais je n’ai ressenti ce que j’ai ressenti à cet instant-là. Mon cœur battait la chamade et voulait sortir de mon corps, mes oreilles bourdonnaient et mon torse se gonflait, une chaleur m’envahissait, une pression montait en moi, si forte qu’au moindre mot de sa part, j’aurais pu lui envoyer une de mes valises en plein visage. Je doute avoir eu ce regard un jour, car Georges resta de marbre et me céda le passage.
En hâte, je descendis les escaliers et quittai l’immeuble.
Je vis à peine vu le chauffeur, ne prêtai pas attention à ses paroles. Lorsqu’il me demanda s’il devait mettre les bagages dans le coffre, je hochai la tête en guise d’approbation et souris subrepticement.
Puis, rapidement, je me glissai à l’intérieur, sur le siège arrière, avec la sensation d’être protégée, et attendis nerveusement qu’il démarre.
Il monta, m’interrogea sur la destination. Je répondis laconiquement « Gare de Lyon », il acquiesça et baissa le frein à main.
Enfin, il appuya sur l’accélérateur.
*
Je regarde par la fenêtre. La gare de Lyon se rapproche. Je me dis qu’il s’agit sans doute de la dernière fois que je prends ce chemin.
Je sais où je vais. Je sais comment j’y vais. Mais je ne sais pas ce qu’il adviendra.
Ce dont je suis certaine, c’est de retrouver ma liberté.
Au même moment, la radio diffuse Richard Anthony : « À présent, tu peux t’en aller. »
C’est ma décision, en effet…
*
Le taxi se gare dans l’emplacement des dépose-minute.
Je réussis à sourire au chauffeur d’un air détendu lorsqu’il me rend mes bagages en me souhaitant bon voyage d’un ton ferme et définitif, comme s’il savait.
En guise de « fête de départ », je lui laisse un généreux pourboire et lui dis d’inviter son amie ou sa femme au restaurant.
Le billet vert dans les mains, il n’en croit pas ses yeux. Je me retourne et lui sers mon plus franc, mon plus beau sourire. Apparemment, elle saura en profiter. Tant mieux.
Dans le hall, le tableau d’affichage des trains indique le mien au départ d’ici un quart d’heure.
J’ai juste le temps de prendre un billet, d’appeler ma sœur pour lui communiquer mon heure d’arrivée et de m’acheter quelques magazines et de quoi grignoter.
Je suis enfin installée à ma place, la douce voix de miss SNCF s’élève dans le wagon :
« Chers voyageurs, le train n° 15689 en direction de Lyon Part-Dieu va partir… »
Le moteur vrombit, les roues grincent, nous sommes secoués par la mise en marche de la machine, les bâtiments se déplacent.
Au fur et à mesure que nous nous éloignons du quai, je reprends une respiration normale. Je sens mes muscles se détendre, mes épaules se baisser, un poids me quitter. Mes mâchoires se relâchent et mes dents se desserrent…
Je regarde encore un peu les entreprises et immeubles parisiens devenir tout petits et la fourmilière s’éloigner dans la nuit. Je ferme les yeux.
Je replonge dans mes souvenirs.
Dans ce qu’a été ma vie pendant trente-neuf ans.
Dans un tourbillon qui, à cinquante-sept ans, m’a conduit à mettre le feu à une union qui aurait dû voir célébrer ses noces de papier dans un mois.
« Première surprise partie »
(Sheila – 1974)
Samedi 6 juillet 1968. Du fait des mouvements populaires qui viennent de secouer non seulement notre pays, mais le monde entier, les mentalités commencent à changer.
J’ai dix-huit ans et je trouve que cela me concerne directement : parce que je suis une femme, mais surtout parce que je suis une femme qui veut étudier et travailler ! Je viens d’obtenir mon baccalauréat. À la rentrée prochaine, je serai en faculté de lettres. Je suis fière de moi et je crois fort en mon avenir.
Je souhaite devenir journaliste de presse féminine. Cette ambition me pousse à emprunter les magazines de ma mère et de ma sœur dès qu’elles ont le dos tourné. J’imagine mon nom au bas de l’une des pages de ces papiers sacrés de la femme des années 1960. Je prête attention aux conversations qui m’entourent : chez le coiffeur, au supermarché, chez l’épicier. Souvent, mes aînées discutent des articles et fictions de Marie Claire, Marie France ou encore Nous deux. Je ne peux m’empêcher d’écouter, repérer et détailler chaque opinion. J’ai l’intime conviction qu’un jour, ces réflexions me seront utiles. Pour ne pas les oublier, je commence à les répertorier dans un petit carnet délicatement caché dont l’existence n’est confiée qu’à mon âme.
Je suis en train de griffonner dans le jardin la dernière conversation entre ma mère et Sylviane lorsque mon frère, Jean-Luc, hurle mon nom depuis le salon.
Je suis censée avoir terminé le décor de la piste de danse, mais je n’en ai fait que la moitié.
Jean-Luc nous a réquisitionnées, ma sœur et moi, pour l’aider à préparer la fête qui signera la fin de ses études de journalisme et le début de sa vie active pour l’hebdomadaire BUT.
Il n’a pas eu à se faire prier : je suis toujours partante pour aider dans la préparation de festivités. Pour Sylviane, la mission a été plus délicate. Enceinte de quelques mois, elle veille au bon déroulement de sa grossesse et prend soin d’elle. Elle a accepté une fois qu’il a eu promis de la ménager.
En échange, nous n’avons demandé qu’une faveur : être de la partie. Jean-Luc a tordu le nez, pour la forme, mais s’est vite ravisé en comprenant que nous ne plaisantions pas et que, sans nous, il pourrait se débrouiller tout seul.
Il est toujours en train de hurler lorsque j’entre dans le salon :
— Tu as fini de préparer la piste ?
— Pas tout à fait…
— Comment ça « pas tout à fait » ? Tu as vu l’heure ! Active-toi Viviane. Dans moins de trois heures les invités vont commencer à arriver et je dois mettre le buffet en place !
Jean-Luc, d’habitude détaché, indifférent, presque négligé et négligent est aujourd’hui anxieux, nerveux, prêt à bondir si quelque chose ne lui convient pas. C’est la première fois que je le vois ainsi.
Je lui réponds d’un ton calme et rassurant, lui certifiant que mes amies me prêteraient main-forte si j’étais prise par le temps.
Mes amies de lycée sont Jocelyne et Hélène. Cette soirée est une grande première pour moi : rencontrer, discuter et fréquenter des gens plus âgés et, de surcroît inconnus, ne m’est jamais arrivé. Grand seigneur, mon frère a accepté que j’invite deux camarades. Il a simplement demandé que ce soit Jocelyne et Hélène. Il n’a pas eu besoin de m’expliquer pourquoi.
Jean-Luc est d’une bonté et d’une générosité inégalables. Son seul défaut est, sans être misogyne, de porter une attention toute particulière aux jeunes filles qui l’entourent. Cela contraste avec son aversion pour l’injustice et le manque de respect – qui font que je me demande toujours pour quelle raison il a préféré le journalisme sportif au reportage –, mais c’est sa personnalité…
Il s’éloigne, hochant la tête en signe de mécontentement, pour aller chercher les victuailles avec papa et je retourne, un brin penaude, à ma besogne.
Nous habitons dans un pavillon que mes parents ont fait construire. Ils ont préféré vivre dans une petite ville, en banlieue parisienne, afin de profiter du calme en ayant les principaux commerces et axes de circulation à proximité. Mon père est médecin généraliste et ma mère infirmière. Ils travaillent tous deux en hôpital. Je peux dire que nous sommes une famille assez aisée. Nous n’avons jamais manqué de rien ma sœur, mon frère et moi, et cette demeure est le fruit des réussites professionnelles et personnelles de nos parents.
C’est un beau pavillon de 130 m2, sur deux niveaux. L’architecture est moderne, plutôt carrée, sauf la baie vitrée du salon que ma mère a souhaité arrondie pour « casser la rigidité ». Le rez-de-chaussée abrite une grande entrée, la cuisine, la buanderie et le salon-salle à manger. L’étage regroupe les chambres et le bureau de mon père. Le salon donne accès à un jardin d’une centaine de mètres carrés où ma mère peut s’adonner à son plaisir du jardinage et nous à celui du farniente ! C’est dans ce paradis de verdure que se déroulera la fête de ce soir.
Albert, le mari de Sylviane, a monté la piste de danse. Il finit l’estrade qui recevra l’orchestre. J’ai habillé cette même piste de guirlandes multicolores. Les lampions, pour diffuser une lumière tamisée et romantique, sont suspendus à égale distance.
Sylviane est chargée de dresser une partie du buffet et préparer les cocktails sans alcool.
Deux heures plus tard, Jean-Luc nous rejoint. Sylviane à sa gauche et moi à sa droite, il nous entoure de ses épaules et nous embrasse chaleureusement en nous remerciant : sans nous, il n’y serait jamais parvenu. Un seul après-midi nous a suffi pour transformer le jardin en une véritable discothèque de plein air.
Les félicitations tournent court, car mes amies arrivent.
Nous montons aussitôt dans ma chambre en sautillant comme des enfants, heureuses de passer cette soirée ensemble.
La porte de la pièce est restée ouverte et nous assistons, impuissantes, au sermon que mes parents servent à Jean-Luc avant de partir. Jocelyne et Hélène sont arrivées honorables et doivent repartir tout aussi honorables : il appartient à Jean-Luc de veiller au grain.
Mon frère n’a pas l’air très fier de lui. Nous rions en tapinois, mais filons comme des oiseaux lorsque, une fois mes parents sortis, il monte d’un pas décidé.
Il arrive devant ma chambre.
Nous sommes toutes trois assises sur mon lit et le fixons, les yeux ronds comme des billes, muettes et d’un air tellement naïf que nous en serions presque insolentes.
Jean-Luc nous scrute et, fermement, nous donne les consignes. Il prend sa mission très à cœur. Si jamais un gars nous importune, nous devons illico aller le lui dire !
Ce côté protecteur nous surprend. Nous acquiesçons studieusement.
Jean-Luc ferme la porte et nous nous préparons.
À chaque fois que nous nous retrouvons toutes les trois, je sors mon tourne-disque et les vinyles de mes parents.
Nous avons pris l’habitude de danser, sauter, nous déchaîner, sur les chansons des artistes actuels.
Nous rêvons avec Claude François, aimerions être à la place de Sylvie Vartan ou Michèle Torr. Dalida et Danyel Gérard nous font rire et nous entraînent. Nous twistons sur « Da doo ronron » et « Itsi bitsi petit bikini », divaguons sur « Tous les garçons et les filles » et « L’idole des jeunes » ou encore « T’en vas pas comme ça » et « Capri c’est fini ».
Ces moments sont, pour moi, les seules surprises-parties auxquelles j’assiste.
Aujourd’hui, Michel Delpech nous accompagne pour nos mises en beauté. « Inventaire 66 » est la chanson idéale.
Chacune déballe sa tenue sur mon lit.
Jocelyne, la plus coquette – future esthéticienne –, portera sa robe vert pastel évasée aux manches trois quarts. Cette robe, qu’elle appelle son « porte-bonheur », lui a permis de rencontrer ses petits copains. Comme à son habitude, elle mettra les ballerines et le bandeau coordonnés. Pour la coiffure, elle a opté pour une simple queue de cheval avec un gros nœud noir façon BB, afin de faire ressortir sa blondeur naturelle.
Hélène, la conformiste, portera une tenue en totale adéquation avec ses futures études de droit. Elle a choisi une robe évasée à carreaux Vichy noirs et jaunes et des ballerines noires. Pour la coupe, elle montera ses cheveux bruns en un chignon banane.
J’ai choisi une robe droite bleu pastel à col Claudine, et des ballerines blanches qui refléteront mon esprit sage et rêveur. Pour la coiffure, Jocelyne a bien tenté de me séduire avec un chignon banane et une coque, cependant, je préfère la sobriété d’une queue de cheval et ma frange droite.
Une fois les tenues enfilées, Jocelyne nous pose un maquillage discret pendant que, Dutronc ayant remplacé Delpech, nous chantons en chœur « J’aime les filles ».
Il est 19 h 30 lorsque les premiers invités arrivent. Nous descendons timidement. Jean-Luc commence les présentations. Je me sens un peu empruntée et m’esquive en embarquant mes amies dans la cuisine, auprès de ma sœur et Albert.
Nous échangeons quelques mots. Sylviane est pâle et nauséeuse. Elle espère pouvoir tenir une ou deux heures afin de revoir quelques connaissances.
D’un air entendu, nous, les trois jeunes filles à peine sorties de l’adolescence, grimaçons devant l’état de Sylviane en souhaitant ne pas avoir à vivre cela avant quelques années.
Nous nous décidons à quitter notre tanière pour nous mêler à la foule grandissante. L’orchestre commence tranquillement à jouer des mélodies issues du dernier album de Caravelli. La chanson de Lara laisse la place à « Love me, please love me », puis à « Un homme et une femme ».
Des groupes se forment. Nous glissons furtivement jusqu’au buffet afin de nous servir un rafraîchissement. Nous avons toutes trois la gorge sèche.
Malgré la chaleur naissante de l’été, je tremble. Je ne contrôle plus les muscles de mes bras, je ris pour un rien. Même si je suis chez moi, dans la maison de mes parents, je me sens étrangère au milieu de cette foule de gens qui me sont tous plus inconnus les uns que les autres. Mon regard parcourt ce jardin décoré par mes soins sans le voir. J’ai l’impression de ne rien reconnaître.
Jocelyne et Hélène sont plus détendues. Elles me félicitent pour la décoration. Hélène relève mes frissons et me demande si je vais bien. Je la rassure sans grande conviction. Mes amies me connaissent, elles voient que je suis perdue. Nous nous retranchons dans un coin de la terrasse, plus isolé.
Elles sont aussi les benjamines de leur famille, mais ont déjà assisté à ce genre de fête. Elles me réconfortent, me disent que c’est normal et que, au fil de la soirée, je me détendrais.
Quelques minutes plus tard, nous rions ensemble.
Les chansons s’enchaînent. Nous discutons avec ferveur des évènements des mois passés et de nos futures études. Lorsque nos acolytes se sont levés en mai, une vague de solidarité nous a envahies et nous avons, de loin, combattu avec eux. Nous partagions leurs idées, débattions dans les cafés dès que l’occasion se présentait, même si nous n’y étions pas conviées. Nous avons assisté à cette remise en question de la femme et avons écouté l’intégralité des émissions radio et télé où apparaissaient les principaux acteurs de cette révolution. Notre condition était remise en cause et nous ne pouvions pas rester indifférentes. Nous nous faisions un devoir d’y participer.
Nous avons distribué des tracts et suivi des conférences en ayant fait le mur ! Nous avons fait preuve d’assiduité. Le baccalauréat ne devait pas non plus être relégué au second plan. Il ne pouvait pas être relégué au second plan. C’est grâce à lui et avec lui que notre vie professionnelle prendrait un tour différent.
Nous l’avons obtenu avec brio, toutes les trois.
Ce soir, nous discutons de notre avenir en général. Ce genre de soirée fait rêver toutes les jeunes filles de notre âge. Au fil de nos imaginations, je m’aperçois que je reste terre-à-terre, bien que je sois la plus romanesque de nous trois. Je pense tout d’abord à mes études et à ma carrière. Je ne me préoccupe pas spécialement des garçons, cependant, je me mêle avec humour à ce genre de distractions fantaisistes.
Nos rigolades nous amènent aux conclusions suivantes : Jocelyne souhaite un jour monter son propre institut de beauté, être mariée à un homme riche et respectable et avoir trois enfants. Hélène aspire à devenir avocate : elle laisse donc la vie de famille de côté pour l’instant et privilégie sa carrière. Quant à moi, j’aimerais être au moins à la hauteur de mon frère, et sans doute, un jour, être mariée et avoir des enfants. Pour l’heure, je suis surtout interrogative devant deux grands gaillards qui nous regardent fixement.
Verre à la main, cheveux gominés, costumes bien taillés, cravates fines, ils s’approchent en parfaits chasseurs. Leurs yeux, qui se veulent de braise, trahissent leurs pensées. Jocelyne prend son allure de petite minette mielleuse et ensorceleuse, Hélène reste telle qu’elle est : droite comme un i. Je les regarde, tour à tour, un peu paniquée. Elles ont l’air si sûres d’elles, de ce qu’elles font et de ce qu’il va se passer. Moi, pas du tout.
J’ai échangé mon unique baiser cette dernière année de lycée avec Bertrand, un ami. Il s’agissait purement d’un essai pour lui et pour moi afin de savoir si oui ou non nous allions louper quelque chose en nous éloignant l’un de l’autre. Nous avions passé toute notre scolarité ensemble et nous nous entendions tellement bien que nous avons tenté cette expérience. Nous en sommes restés là. Je suis donc totalement ignare en matière de relation amoureuse. Jocelyne et Hélène sortent toutes deux d’une énième histoire de quelques mois. Ainsi, la vue de ces deux spécimens masculins ne les effraie pas le moins du monde, mais les ferait plutôt sourire.
Trente secondes plus tard, ils sont en train de parler tous les quatre. Face à eux, je me sens dans les nuages, un peu perdue, dans ma bulle. Je les vois rire, sourire, acquiescer, mais les sons ne me parviennent pas. Mes yeux vont de l’une à l’autre, de l’un à l’autre. Je les observe sans comprendre. Machinalement, je souris, sans rien entendre de ce qui se dit.
Puis les filles me marmonnent quelque chose. Je les regarde et réponds oui. C’est seulement une fois que je les vois s’éloigner bras dessus, bras dessous, chacune avec son chacun, que j’assimile ce qu’elles m’ont dit. Jocelyne se retourne vers moi, en me faisant un grand clin d’œil. Je le lui rends, niaisement, toujours aussi perdue, avec, en plus, l’impression d’avoir loupé un train !
Au loin, mon frère, bienveillant, les surveille attentivement. Il me regarde en me faisant signe de la tête : elles ne risquent rien.
À ses côtés, un jeune homme brun, aux cheveux gominés, portant un costume apparemment bon marché, mais bien taillé, me fixe. Il échange quelques mots avec Jean-Luc sans détourner son regard. Il prend un air étonné puis se dirige vers moi.
Je fais mine de ne rien voir. Je tourne la tête dans tous les sens, cherchant dans cette foule d’inconnus quelqu’un que, par miracle, je connaîtrais et qui serait à même de me sortir d’un mal-être naissant. Soudain, j’aperçois ma sœur. Je me sens libérée. Mais elle se dirige droit dans la maison, en courant, et Albert la suit de près. Le bébé doit faire des siennes.
Je me désespère d’autant qu’il se rapproche. Il me lorgne toujours. Je tente de détourner mon regard. Je voudrais fuir, mais je suis clouée au sol. C’est la série des slows et le chanteur a annoncé un quart d’heure. Je me sens vraiment mal. J’ai les mains moites, mon cœur s’emballe au point que je pourrais m’évanouir. Il cogne dans ma poitrine si fort qu’il pourrait en sortir. Je ne veux pas voir ce garçon s’approcher. Je ne sais pas si je suis blanche comme un linge ou rouge comme une écrevisse, mais je me sens vraiment mal. Je cherche Jean-Luc. Je suis sûre qu’il sait ce qu’il se passe et l’état dans lequel je suis. Comment a-t-il pu me faire ça ? Lorsque mes yeux le trouvent, il discute avec une jeune fille ; il me lance un regard fugace, mais il ne bouge pas et fait de mine de ne pas remarquer mon air terrifié. Et Jocelyne et Hélène, où sont-elles ? Ah ! là, je les vois ; elles sont toujours sur la piste de danse avec les grands gaillards de tout à l’heure et elles ne me voient pas crier au désespoir… Je me sens vraiment seule. Tout à coup, je déteste mon frère ; demain, il va m’entendre !
Son ami se rapproche.
Je me dandine d’un pied sur l’autre, je souffle un grand coup et finalement, je décide d’avoir l’air indifférent. Je me demande si je pourrai répondre lorsqu’il m’adressera la parole. Il n’est plus qu’à quelques pas de moi. Je respire, avale ma salive – de crainte de postillonner – et souris, bêtement sans aucun doute. Je vais essayer de ne pas me faire pipi dessus…
— Bonsoir, commence-t-il.
— Bonsoir.
Un grand soulagement m’envahit : j’ai réussi à parler sans être victime d’un effet secondaire fortuit. Je le regarde rapidement. Il semble gentil. Il est bien brun, le teint plutôt mat, rasé de près. Ses yeux marron, légèrement en amande, lui confèrent un air un peu mystérieux. Ses mains sont longues et lisses. Je me demande de qui il s’agit. Son visage me rappelle quelqu’un, sans pouvoir le nommer.
Il continue :
— Tu es Viviane ?
— Oui.
— Je suis Georges, enchaîne-t-il en me tendant la main.
« Georges », il me dit ça comme si c’était une évidence… Je lui serre la main tout en laissant défiler dans mes souvenirs les Georges de mon entourage. Il me faut moins de vingt secondes pour retrouver son identité ! Contente de moi, je reprends à voix haute, sans maîtriser le son un peu trop aigu qui sort de mon gosier :
— Georges ! Bien sûr ! L’ami de Jean-Luc depuis le lycée…
— Le collège même…
— Le collège, oui, pardon.
J’acquiesce nerveusement en faisant de grands oui de la tête.
— Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus ! reprend-il.
— En effet… au moins depuis que Jean-Luc a quitté le lycée.
— Oui, nous avons ensuite chacun suivi des études différentes.
— Ah… d’accord.
— Tu as bien changé depuis… poursuit-il d’un ton qui se veut mystérieux.
— J’ai quelques années de plus, dis-je fièrement.
