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En attendant qu’une carrière de scénariste s’ouvre à lui, Vincent sillonne la banlieue parisienne pour placer des produits d’entretien en duo avec Joseph, le commercial le plus graveleux qui soit. Pétri de complexes, Vincent a préféré se présenter à la séduisante et cérébrale Noémie sous les traits d’un critique d’art free-lance. Une cascade de quiproquos au cours d’un vernissage d’art contemporain va obliger Vincent à pousser le mensonge un peu plus loin. Et si c’était l’occasion rêvée de faire aboutir enfin son projet de scénario ?
En haut de l’affiche est une satire facétieuse des milieux du cinéma et de l’art contemporain. À travers une galerie de personnages caméléons, Fabrice Châtelain a composé une comédie désopilante et enlevée qui égratigne furieusement la société et le conformisme.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Délicieuse satire du milieu cinématographique… Le traitement original du sujet et l’inclémence du propos, amplifiés par un style au couperet, transforment ce coup d’essai en un très agréable moment de lecture. »
Nathalie Gendreau, Prestaplume
« une caricature salutaire. »
Daniel Fattore
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fabrice Châtelain est avocat au barreau de Paris.
En haut de l’affiche est son premier roman.
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Seitenzahl: 257
Veröffentlichungsjahr: 2020
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À Myriam
Vincent avait failli se mettre à pleurer devant le client au moment précis où Paillard lui avait tendu les gants roses et la serpillère.
Son collègue lui tapait sur les nerfs depuis le début de la matinée, mais au cours de la journée Vincent était passé d’une exaspération intense à un abattement teinté d’une profonde mélancolie.
Après avoir héroïquement supporté Paillard tandis qu’il vantait par le menu le rapport qualité-prix des différents détergents, détachants, sèche-mains, éponges et autres produits ménagers proposés à la vente par la société James Clean, devoir se mettre à genoux pour frotter le carrelage du restaurant avec le nettoyant Jardin d’Eden lui parut insurmontable.
Le pire, c’est que Paillard ne se bornait pas à présenter les produits en bon professionnel, mais qu’il se posait également en fin esthète. Le commercial chevronné de la société James Clean était intarissable sur la gamme des coloris et des motifs de l’essuie-tout de marque Renova, tout en avouant, à titre personnel, un net penchant pour la sobriété du modèle blanc à liséré rouge granulé double épaisseur.
« C’est comme Mozart, ça se démodera jamais. »
Ecœuré par l’odeur persistante de graisse froide, il assistait depuis près d’une heure au zèle enjoué de Paillard dont le numéro bien rodé emportait l’adhésion complète de Monsieur Da Costa, patron du restaurant Le Chalana à Champigny-sur-Marne qui, la mine grave, semblait en proie à une réflexion intense et manifestait son intérêt pour les explications techniques du vendeur par des hochements de tête réguliers.
Vincent éprouvait un sentiment d’irréalité, comme s’il était sur une planète lointaine en face de deux extraterrestres. La décoration discutable de l’établissement, qui se limitait à des écharpes du Benfica Lisbonne accrochées un peu partout et à un poster jauni représentant apparemment l’équipe de football locale – de gros types en short et maillot vert qui brandissaient rageusement une coupe –, ne lui facilitait pas la tâche et contribuait aussi à affecter son système nerveux déjà fragilisé.
Accroupi devant le seau au-dessus duquel sa cravate se balançait dans un mouvement de pendule et dont l’extrémité risquait à tout moment de tremper dans le liquide trouble aux relents de jasmin synthétique, il ne parvenait pas à commencer la démonstration.
Percevant le flottement de Vincent, Paillard lui demanda s’il préférait utiliser le balai Rubbermaid pliable double face à vaporisateur intégré.
Afin d’éviter d’éclater en sanglots devant eux, Vincent avait dû prétexter un besoin urgent.
L’introspection à laquelle il s’était livré sur la cuvette des toilettes n’avait rien arrangé.
Parce qu’il avait lu Soljenitsyne, il ne pouvait s’empêcher de comparer sa journée à celle d’Ivan Denissovitch. Bien sûr, il savait que sa condition n’était en rien comparable à celle d’un détenu du Goulag sous Staline et que le climat du Val-de-Marne était beaucoup plus clément que celui d’Asie centrale, surtout en hiver.
N’empêche que pour Vincent, entendre Paillard pérorer depuis le matin dans la promiscuité de la camionnette s’apparentait à des travaux forcés. Il en venait à envier le sort des zeks qui eux, au moins, trouvaient un exutoire physique à leurs tourments intérieurs en accomplissant leur labeur dans les champs.
Il tentait de se rassurer en se disant que c’était son premier jour dans la boîte et que, le lendemain, il n’aurait peut-être pas à subir une seconde fois la narration pénible et détaillée du recrutement de son collègue par la société James Clean à la fin des années quatre-vingts.
À l’époque, Paillard sévissait déjà pour une société spécialisée dans les produits d’entretien à destination des professionnels et, à l’entendre, sa réputation dans le Val-de-Marne était telle que les sociétés concurrentes étaient prêtes à tout pour s’arracher ses services.
« Y a même une boîte qui, après un dîner d’affaires, m’a proposé une pute ! Moche en plus. Pour être franc c’est ça qui m’a énervé. Je vaux pas mieux que votre laideron ? Que je leur ai dit. Je les ai envoyés chier. Remballez votre barbaque avariée. J’ai décidé finalement de rejoindre James Clean. Ils me proposaient de doubler mon salaire et de gonfler mes primes. Et je le regrette pas. Même si depuis quelques années, ils ont tendance à embaucher des enculés. Je parle pas pour toi, hein ».
Paillard lui avait également fait part de sa stratégie toute personnelle de prospection commerciale, qui constituait une des clefs de son succès :
« Ne jamais aller voir les Larbis le matin, ça sert à rien, ils se lèvent pas avant 10 heures. Les Asiates, tu peux aller les voir à n’importe quelle heure, même le dimanche si tu passes par hasard devant un de leurs restos. Pour les Portos et les Francaouis, je conseille la fin d’après-midi, enfin à une heure où ils ont commencé à picoler, comme moi d’ailleurs… Comme ça tout le monde est détendu et c’est meilleur pour le business ».
Si Paillard avait bien compris que Vincent n’était pas de son monde, il ne pouvait pas imaginer à quel point ses propos heurtaient les convictions de son jeune collègue et le mettaient au supplice. Pour ne rien arranger, Vincent se sentait coupable de ne pas manifester son indignation et de ne pas remettre son collègue à sa place. Mais comment faire ? Il pouvait toujours essayer de se convaincre qu’il était en période d’essai et que sa situation financière ne lui permettait pas de faire le malin avec un type qui, après trente ans de boîte, avait eu tout loisir de devenir l’intime du patron.
La vérité, c’est qu’indépendamment de ces considérations, il savait qu’il n’aurait jamais le courage de s’opposer frontalement à cette grande gueule de Paillard doté, qui plus est, d’un physique imposant, dont l’autorité naturelle l’intimidait.
Le pire, c’est qu’avant de quitter les WC, il n’avait pu s’empêcher de tâter le papier hygiénique pour constater qu’il était décidément beaucoup trop rêche et d’une qualité très largement inférieure à celui proposé par James Clean.
Sur ce point au moins, Paillard était dans le vrai.
En cette fin de journée printanière, la lumière du jour éclairait encore le loft aménagé de façon délicieusement bohème près de la station République. Les tableaux de street art côtoyaient les statues de « femmes africaines porteuses d’eau » et des affiches de film – La Chinoise de Jean-Luc Godard et La Maman et la putain de Jean Eustache notamment – ainsi qu’une peinture acrylique intitulée Vieil homme au bonnet représentant Pierre Rabhi, enfin c’est ce que Vincent avait interprété sans oser le demander à Noémie.
« C’est bien, République, parce qu’on est au centre de tout. Pour les manifs, c’est vachement pratique », avait l’habitude de dire Noémie.
Noémie, qui se définissait comme une citoyenne engagée et responsable, manquait rarement les occasions de défiler pour faire « bouger les choses ». Elle aimait l’ambiance des manifs, les slogans chantés à gorge déployée et l’odeur des merguez-frites. Surtout elle aimait la communion avec ces gens réunis par une même cause et faisait feu de tout bois : mariage pour tous, marches républicaines, réformes du Code du travail, des retraites, marches contre l’oppression du peuple palestinien, mais aussi celles contre l’antisémitisme, sans oublier les violences faites aux femmes, aux animaux et aux Tibétains.
Elle avait vécu Nuit Debout dans une fièvre ininterrompue les trois premiers jours avant de s’en désintéresser progressivement après sa rencontre avec Oleg, un percussionniste de rue à « l’énergie de ouf » qui n’avait pas son pareil pour taper sur tout ce qui lui tombait sous la main – pots de peinture, seaux, casseroles, poêles Tefal, punks à chien – et qui éblouissait les passants en reprenant à sa façon les morceaux les plus célèbres des chœurs de l’armée rouge.
Derrière son physique imposant – Oleg pesait dans les cent quinze kilos – se cachait un grand sensible, une boule de tendresse capable d’éclater en sanglots dans les bras de Noémie après avoir disparu pendant une semaine sans donner de nouvelles.
En faisant sa connaissance, Noémie, nourrie de littérature russe, avait espéré percer enfin les mystères de « l’âme slave ». Malheureusement, Oleg était affligé de certaines manies qui le rendaient difficile à vivre au quotidien. Artiste dans l’âme, le saltimbanque russe ne pouvait cesser de pratiquer son art une fois rentré à la maison, surtout quand il était sous l’empire de la vodka, ce qui lui arrivait quotidiennement.
Après trois semaines de vie commune, toute la vaisselle de Noémie y était passée et les amants avaient dû se résigner à boire leurs cafés et autres smoothies dans des gobelets en plastique. Considérant qu’elle ne pouvait pas passer sa vie avec un personnage de Dostoïevski, Noémie avait fini par rompre avec Oleg. Nuit Debout était loin maintenant.
C’est à la faveur d’un rendez-vous Tinder qu’elle avait fait la connaissance de Vincent.
« Il est comment Booba en vrai ?
— Sympa… Enfin, faut le connaître. Il peut paraître assez froid au premier abord… Il se méfie… Ça lui vient de sa jeunesse dans le ghetto… où tu peux te fier à personne.
— Il vient d’où ?
— Euh… Boulogne-Billancourt. »
Vincent regrettait déjà d’avoir inventé cette histoire avec Booba, mais il ne pouvait plus revenir en arrière. Il était tellement fier de cet article qu’il en parlait pratiquement à chaque fois qu’il tentait de séduire une fille lors d’un premier rendez-vous Tinder. L’emballement de Noémie était tel qu’il en avait rajouté et avait prétendu être à tu et à toi avec le « Duc de Boulogne ».
Plus tard, il avait montré à Noémie le fameux article, paru à l’époque dans la Nouvelle Revue Française, qu’il avait écrit sur le rappeur ainsi que la photographie prise en sa compagnie plusieurs années après lors de son passage dans une émission de télé.
Vincent était fier de cette photo, même s’il avait longtemps regretté de porter ce jour-là sa veste en velours marron et son col roulé orange, qui ne cadraient décidément pas avec sa pose de bad boy réglementaire (air arrogant, menton levé, majeur et index en forme de V à l’horizontale).
C’était son ami Jean-Philippe Troussier, critique de cinéma, admirateur des films de la Nouvelle Vague et accessoirement fan de rap français, qui l’avait présenté à la star en lui précisant que Vincent était l’auteur de l’article « Polychromie intertextuelle dans l’œuvre de Booba ».
À sa grande déception, aucun échange véritable n’avait eu lieu avec l’artiste qui, fidèle à sa réputation, était resté ombrageux et s’était contenté de lui proposer de faire l’acquisition, à bon prix, d’un sweat de la marque qu’il venait de lancer. Plus exactement, le rappeur lui avait promis de lui faire dix pour cent s’il en prenait une demi-douzaine et Vincent s’était senti obligé d’accepter.
Cette histoire lui avait coûté plus de six cents euros.
« Tu pourras me le présenter un de ces jours ?
— Oui, oui, bien sûr, le problème c’est que maintenant il vit à Miami. Par contre, je peux te présenter Jean-Philippe Troussier. Je le vois demain. Son flow aussi est impressionnant.
— Très drôle. Tu crois que je lui plairais ?
— À Jean-Philippe ?
— Arrête de me parler de Troussier. Il est gros, il est moche et en plus je suis jamais d’accord avec ses critiques de films. Et pour le coup, je suis sûre que je lui plairais. Non, en vrai, tu crois que je pourrais plaire à Booba ?
— Je suis pas sûr qu’il soit branché étudiantes. T’es pas assez bling bling et t’as aucune street credibility. Tu peux plaire qu’à un vieux journaliste comme moi ou comme Troussier…
— Ah oui ! Alors là, je vois que tu me connais pas. Sous mes dehors de petite bourgeoise, je suis une véritable tasspé… Je suis une Renoi en vrai. »
Noémie, qui avait d’abord planté ses seins, puis ses fesses sous le nez de Vincent, s’était mise à se cambrer exagérément, à remuer son bassin à un rythme saccadé avant de se coller contre la porte de la chambre et d’y donner de violents coups de fesses en tentant d’imiter Shakira et Rihanna dans leur clip Can’t remember to forget you (neuf cent trente millions de vues sur Youtube à ce jour). Au moment où Vincent, fou de désir, avait bondi sur elle, Noémie l’avait arrêté net :
« Pas maintenant, on avait dit mercredi c’est Tarkovski ! »
*
Vincent était ressorti exsangue de la projection. Neuf heures de Paillard et trois heures d’Andreï Roublev avaient eu raison de ses forces. À sa décharge, il était difficile de sortir indemne d’une telle expérience. Les états d’âme du moine Roublev, le célèbre peintre d’icônes ayant décidé de faire fi de son don et de se taire à tout jamais, avaient de quoi décourager les cinéphiles les plus persévérants, même si Vincent admettait que le film restituait merveilleusement la sensibilité des représentants de l’Église orthodoxe dans la Russie du XVe siècle. Il regrettait déjà d’avoir proposé à Noémie le cycle Tarkovski à la cinémathèque. Et dire qu’il restait encore quatre mercredis !
Ils longèrent le Parc de Bercy dans lequel se tenait un festival de mangas et croisèrent des jeunes dont les perruques démesurées, colorées en mauve, turquoise ou orange focalisaient l’attention des passants. Pour la plupart, les garçons portaient des tignasses de cheveux synthétiques dressés en porc-épic tandis que les filles avaient opté en majorité pour des couettes énormes tombant au niveau des mollets. Leurs déguisements évoquaient des cosmonautes d’opérette, des samouraïs flashy ou des majorettes kitch adeptes du sadomasochisme. De loin, l’ensemble pouvait évoquer un assortiment de bonbons chimiques, de marshmallows et de barbes à papa qui auraient été renversés dans l’herbe.
Saisissant l’occasion de retrouver un peu de légèreté après la projection du chef d’œuvre austère de Tarkovski, Vincent risqua une remarque sarcastique :
« Quand on pense qu’à la fin des années soixante, les jeunes se regroupaient pour changer le monde et qu’aujourd’hui ils se réunissent pour se déguiser en Sangoku ou en fraise tagada… »
Noémie parut agacée par cette considération qu’elle prit au premier degré, alors que Vincent tentait seulement de la faire sourire. Se définissant comme une « farouche partisane » du « chacun sa culture », elle ne voyait pas en quoi une inclination pour les mangas pouvait constituer un motif de moquerie. Par ailleurs, elle avait le sentiment qu’en termes d’engagement, sa génération n’avait rien à envier aux précédentes.
Pour mettre fin à la petite tension qui s’était instaurée entre eux, Noémie préféra diriger la conversation sur le film.
« C’était une vraie expérience, non ?
— Oui, oui.
— Je veux dire. Les images sont fortes. C’est un cinéaste des émotions. On ressent beaucoup même si on comprend pas tout.
— C’est clair…
— Ce que j’aime, c’est qu’il ne prend pas le spectateur par la main… Il ne lui fait pas parcourir un chemin balisé… Ce que j’aime, voilà… c’est que le spectateur n’a pas de repères… Comme dans Empire State Building d’Andy Warhol. Tu l’as vu ?
— Non, c’est avec qui ?
— Avec personne. Ou plus exactement, avec tout le monde. C’est un plan fixe qui représente l’Empire State Building pendant huit heures. Une expérience ultime. Je t’avoue que j’ai craqué au bout de quatre heures… J’ai vu le reste en plusieurs fois. Mais quand on reste attentif devant ces images plusieurs heures d’affilée, ça devient quasiment mystique. Voilà pourquoi ça me fait penser à Tarkovski.
— Y a encore des métros à cette heure-là ?
— Andreï Roublev, je l’oublierai pas ! C’est un film inspirant et sensoriel. On est pris dans un maelström baroque d’images et de sons qui nous fait accéder à différents niveaux de conscience ! On sent un souffle épique et vénéneux nous traverser l’échine ! C’est dingue quand même. C’est à la fois mystique et païen. On ressent à la fois la culpabilité judéo-chrétienne, mais aussi la force de vie de l’Église orthodoxe. C’est profondément contemplatif d’un côté et complètement pornographique de l’autre… Tu veux pas qu’on se trouve un café ? J’ai encore tellement envie d’en parler.
— Non, faut que je rentre… Je dois me lever tôt demain.
— Depuis quand tu te lèves tôt ?
— Je dois… faire un reportage. »
Vincent avait l’impression de tanguer dans la voiture à cause de la conduite brusque de Paillard, qui ne pouvait pas rester cinq secondes sans changer de file sur la départementale. Pour ne rien arranger, les saucisses et les verres de rouge qu’il avait dû ingurgiter au petit déjeuner lui pesaient de plus en plus sur l’estomac.
Vincent avait bien tenté d’expliquer qu’il n’avait pas faim et qu’il n’avait pas l’habitude de boire du beaujolais à neuf heures du matin, mais il avait fini par se résigner quand, voyant Paillard froncer les sourcils, il s’était souvenu du sermon que ce dernier lui avait infligé la veille.
La règle d’or était de ne jamais rien refuser à un client, et surtout pas de déguster ses produits.
« Crime de lèse-majesté ! C’est comme si tu chiais sur ses pompes, lui avait expliqué son collègue. »
De mauvaise grâce, il avait donc ingurgité des saucisses et bu quelques verres de vin avec un sourire crispé avant d’assister au rendez-vous client. C’était son deuxième jour de travail, il n’était donc pas question qu’il mène la vente, ce qui lui convenait parfaitement car il était convaincu qu’il serait vite démasqué lorsqu’il devrait assurer lui-même la présentation des produits.
Non seulement il ne possédait aucune formation commerciale, mais il n’avait aucun goût pour la vente. Le problème aurait été le même s’il avait été en charge de vendre, non pas des produits d’entretien, mais un coffret DVD collector des films de Jean-Luc Godard.
Il commençait à regretter d’avoir falsifié tout son CV avant de le remettre sans trembler à la DRH de la société James Clean à qui il avait fait, à sa grande surprise, très bonne impression.
Au cours de l’entretien, il avait imaginé la tête qu’elle aurait faite si elle avait lu son vrai CV mentionnant un Master en Cinéma et Audiovisuel à la Sorbonne, qui – il en avait fait l’amère expérience –, ne lui était d’aucune utilité pour trouver le moindre travail, ainsi qu’un lamentable « NÉANT » à la rubrique « Expériences professionnelles ».
Vincent, qui avait longtemps rêvé d’être metteur en scène, scénariste ou, a minima, journaliste aux Cahiers du Cinéma, se disait qu’en rejoignant la société James Clean, il avait perdu son pucelage professionnel à trente-cinq ans de la pire des façons ; un peu comme une femme délicate et idéaliste qui aurait rêvé pendant des années au prince charmant et qui se retrouverait déflorée par un gros bourrin aux gestes patauds et à l’hygiène discutable.
Vincent en imputait la faute à son père qui, après avoir fait preuve d’une patience infinie en subvenant à tous ses besoins matériels pendant des années, avait fini par se lasser de son inertie et lui avait définitivement coupé les vivres.
Il pouvait quand même continuer à occuper, sans bourse délier, un studio de vingt-cinq mètres carrés proche de la rue des Martyrs appartenant à ses parents.
« À ton avis, j’en suis à combien ?
— Je… je sais pas.
— Dis un chiffre !
— Je sais pas. Vraiment.
— Trois cent cinquante-huit ! En trente ans de boîte. Tu verras, c’est un métier qui permet de faire des rencontres. J’en serais à beaucoup plus si j’en avais pas baisé certaines plusieurs fois. Je te dis pas des conneries. Trois cent cinquante-huit nanas ! Je les ai toutes notées dans mon carnet avec leur prénom et leurs mensurations. Mon record c’est un cent-vingt G. C’était un pari avec des collègues dans un bar à Perpignan après un séminaire. Des montgolfières elle avait, sauf que les montgolfières vont vers le ciel. Les siennes, elles avaient plutôt tendance à piquer du nez. Foutue loi de l’apesanteur. Au début, elle faisait sa mijaurée, se tortillait les cheveux avec des pudeurs de gazelle. Quand on est passé aux choses sérieuses dans ma chambre d’hôtel… Une furie… possédée qu’elle était… À un moment donné, dans le feu de l’action, elle m’a donné un coup de sein… Tu me crois si tu veux, j’ai failli perdre connaissance… Elle était à deux doigts d’appeler le SAMU… mais elle a su comment me réveiller. À peine fini, elle en redemandait et me suppliait, à coup de caresses audacieuses et de cajoleries buccales. Bref, euh, n’importe comment, j’étais trop bourré pour remettre le couvert. Mesdames, excusez l’artiste, il a beaucoup donné et doit se reposer… j’ai mis la viande dans le torchon direct. Bref, trois cent cinquante-huit gonzesses en tout ! Et tu sais combien elles m’ont coûté ?
— Euh…
— Cinquante-deux mille trois cent quatre-vingt-seize euros quatre-vingt-huit centimes ! C’est le total… absolument incontestable… certifié conforme. J’ai la somme exacte pour chaque nana dans mon carnet. Certaines m’ont coûté que dalle et m’ont même un peu entretenu, elles me préparaient des petits plats, tu vois, me repassaient mes chemises. Par contre, d’autres m’ont coûté les yeux de la tête en resto, hôtel, lingerie. Et attention, je compte pas les putes. Et bah, je vais te dire. Je regrette rien. Tu connais la citation de Georges Best ? C’était un footballeur rosbif. « J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé ». Et ben moi c’est pareil. Sauf pour les voitures de sport. J’en ai rien à branler. J’ai toujours été fidèle à Peugeot… Bon, t’auras remarqué, c’est pas le cas avec ma femme… Mais faut pas croire. Je respecte beaucoup Corinne. C’est une fille bien qui m’a toujours soutenu. J’ai fait en sorte de la préserver. Même si ça n’a pas toujours été possible. On rencontre des tarées, des nanas qui s’accrochent, qui veulent se marier, qui te harcèlent. Faudrait lancer un mouvement « Balance ta truie » parce que des cochonnes cinglées, y en a de sacrés paquets. Au départ, c’est valorisant. On se prend pour un cador… Un type tout à fait irrésistible. Mais quand elles commencent à appeler à la maison et que ça fout la merde dans ton couple, ça rend dingue… Ça c’était surtout à l’époque du fixe. T’as connu ça, toi ? Et les téléphones avec des fils, tu as connu ? C’était bien la vie sans portable. Parce que t’étais pas joignable par ta femme. Le portable a vraiment foutu la merde dans les couples. »
Paillard avait la faculté de parler pendant des heures sans soupçonner une seule seconde que son interlocuteur pouvait ne pas être intéressé par ses propos, ce qui était précisément le cas de Vincent, dont l’accablement était à son paroxysme.
Pour tenir le coup, Vincent pensait à Noémie. Il était amoureux, mais se demandait si Noémie partageait ses sentiments, et pas seulement parce qu’elle se refusait toujours à lui après quatre rendez-vous. Elle le fascinait, mais il avait le sentiment que cette fascination n’était pas réciproque malgré la différence d’âge – il était de dix ans son aîné – ce qui lui avait fait croire, lors de leur premier rendez-vous, qu’il aurait l’ascendant.
Vincent s’était présenté comme un journaliste free-lance travaillant pour divers périodiques culturels et côtoyant le tout-Paris artistico-mondain. Il était alors convaincu qu’il n’allait faire qu’une bouchée de cette étudiante en licence Arts du spectacle, ce qui, il en convenait aujourd’hui, était loin d’être le cas.
Noémie avait, sans aucun doute, vécu beaucoup plus que lui.
Du haut de ses vingt-quatre ans, elle avait déjà parcouru le monde – en tout cas certains pays d’Afrique et d’Asie, notamment dans le cadre de missions humanitaires. Elle rencontrait à Paris beaucoup des gens venant de milieux différents du sien, tandis que les relations de Vincent, qui était resté dans son cocon universitaire pendant des années, étaient réduites à un petit cercle d’amis – tous profs, journalistes ou écrivains.
De toute façon, depuis quelques mois, il ne voyait quasiment plus personne. Après s’être interrogé longuement sur les raisons de cette solitude, il s’était rendu compte qu’il avait de plus en plus de mal à assumer son absence de statut social. Ses amis avaient trouvé leur voie et chacun d’entre eux jouissait d’un certain prestige professionnel. Pour ne rien arranger, beaucoup étaient en couple depuis longtemps et certains avaient même eu l’idée saugrenue d’avoir des enfants.
Quant à lui, sa vie était constituée de longues plages mornes jalonnées de crises d’angoisse aiguës causées par l’absence totale de perspective d’avenir.
Vincent n’avait aucune envie de s’épancher auprès de ses amis sur ses états d’âme et ne disposait pas non plus des ressources morales pour donner le change. Au moins, celui qu’il voyait le plus régulièrement, Troussier, semblait toujours prendre plaisir à le fréquenter. Vincent n’était pas dupe pour autant et savait que cette amitié était fondée sur de mauvaises bases. Affligé d’un physique repoussant (son facies et sa corpulence évoquaient un crapaud-buffle anormalement ventru) qui avait rendu son enfance et sa jeunesse difficile, Troussier avait enfin pris une revanche sur la vie.
Sa critique ciné « Le film aux trousses » paraissait chaque semaine dans un quotidien, mais il intervenait surtout régulièrement sur une radio publique dans le cadre de sa chronique « Le billet de Jean-Phi », ainsi que sur des chaînes de la TNT.
En toute logique, Troussier aurait dû jouir pleinement de son statut, mais le complexe qu’il nourrissait vis-à-vis du monde du cinéma l’empêchait de se satisfaire d’une renommée limitée à une poignée de quadragénaires abonnés à Télérama et auditeurs de France Inter.
Indépendamment de leur train de vie et de leur notoriété qu’il enviait avec aigreur, il avait bien conscience du fait qu’en sa qualité de critique, il ne faisait après tout que donner son avis, tandis que les réalisateurs, les acteurs et même les producteurs faisaient acte de création. Pourtant, lui aussi se sentait capable de réaliser des films ! C’était dans ce seul but que, quittant Blois une fois son bac en poche, il était parti à l’assaut de la capitale pour entamer des études de cinéma à la Sorbonne au cours desquelles il avait fait la connaissance de Vincent.
Cette vocation contrariée était sans doute à l’origine de sa réputation de critique à la dent dure, connu pour ses formules cinglantes et assassines envers les cinéastes dénués de talent, mais aussi envers ceux dont les œuvres ne cadraient pas avec ses goûts personnels.
À l’aune de la situation désastreuse de Vincent, Troussier pouvait mesurer sa chance et, au cours de leurs entrevues régulières, il ne manquait pas de faire étalage des différentes mondanités auxquelles il avait participé. Partant du principe plein de bon sens selon lequel ni la notoriété ni le talent n’étaient contagieux, Vincent ne manquait jamais de s’étonner de la vanité que son ami tirait de cette fréquentation pas même assidue du fleuron du cinéma français. À l’inverse, Vincent espérait que, d’une manière ou d’une autre, Troussier pourrait lui venir en aide professionnellement.
Vincent, qui n’avait pas fait le deuil d’une carrière dans le cinéma, était l’auteur d’un scénario, fruit d’une longue année de travail, qu’il avait transmis à Troussier sans grande illusion, un peu comme s’il avait jeté une bouteille à la mer.
Dans cette vie qu’il jugeait lui-même terne et insipide, l’apparition de Noémie constituait une chance inespérée.
Lui qui, auparavant, pouvait passer des journées entières sans parler à personne, dans un état de quasi-prostration, se retrouvait soudain en présence d’une force de vie que rien ne semblait pouvoir arrêter. Il éprouvait les pires difficultés à dissimuler sa fascination quand elle lui racontait, avec beaucoup de verve et de d’humour, ses voyages lointains, ses engagements ou ses rencontres.
Même le récit de sa relation tumultueuse avec le percussionniste russe quinquagénaire cracheur de feu occasionnel l’avait impressionné. Pleine d’admiration, Noémie lui avait montré une photo d’Oleg en train de cracher du feu entouré d’un cercle de badauds avant de lui narrer les plus hauts faits du saltimbanque russe.
Oleg avait connu la prison de Kopeïsk dans l’Oural, une des plus dures de Russie, il avait survécu aux conditions de détention inhumaines de son quartier de haute sécurité et surtout à un coup de couteau qui lui avait perforé l’estomac à l’issue d’une agression sauvage commise par des codétenus au cours d’une promenade.
Oleg avait également réussi à échapper à la mafia russe qui l’accusait à juste titre d’avoir tabassé un de ses membres, un soir de beuverie dans une boîte de nuit de Moscou.
Pourtant, lorsqu’il avait entendu la jeune fille décrire l’état pitoyable et désespéré dans lequel se trouvait Oleg après leur rupture, Vincent s’était dit que l’ogre russe n’avait peut-être pas survécu à Noémie.
Vincent, qui avait déjà du mal à survivre à la promiscuité d’un Paillard, lequel poursuivait imperturbablement son monologue, se demandait dans quel état lui-même allait finir s’il continuait à fréquenter Noémie. Plus nauséeux que jamais et souffrant de reflux gastrique, il repensa à la soirée de la veille à la cinémathèque.
Son esprit embrumé par le vin se mit à vagabonder et Vincent imagina Oleg sous les traits d’un des Tatares pilleurs et violeurs du film de Tarkovski qui font irruption dans l’église, celui qui s’en prend à Durochka, laquelle est finalement sauvée par le moine Roublev.
À son tour, Durochka, la sourde muette, prit le visage mutin de Noémie au moment où elle tentait d’échapper à l’emprise d’Oleg en se débattant avec l’énergie du désespoir, sa masse de cheveux blonds secouée théâtralement dans tous les sens. Il essaya alors de s’imaginer, lui Vincent, à la place du moine qui prenait l’épée pour tuer l’agresseur.
Contre toute attente, ce fut Paillard, vêtu du vêtement monastique à capuchon, qu’il vit surgir pour sauver la jeune femme.
Le pire, c’est que le moine Paillard finissait par embrasser si fougueusement la belle Durochka-Noémie qu’elle tombait en pâmoison, inanimée, sur le sol marbré d’une église gothique majestueuse dont les larges baies de vitraux faisaient chanter une lumière rougeoyante et donnaient le spectacle de l’épanouissement d’une rosace magnifiant l’éternité.
Philippe Lavil, qui entamait « Elle préfère l’amour en mer » sur Rire et chansons, le fit sortir brutalement de sa torpeur. L’impression de tanguer devint encore plus nette et son cœur se souleva.
Après un énième dépassement brusque effectué par la camionnette et alors même qu’il avait toujours en tête l’insupportable vision d’un Paillard médiéval sans peur et sans reproche, Vincent, qui n’avait pas eu le temps d’ouvrir sa fenêtre, commit l’irréparable. Son pantalon était taché et l’odeur de vomi allait imprégner l’habitacle pendant plusieurs jours.
La rue de Seine était gaie et bruyante. Comme toujours en fin de semaine, bon nombre de galeries avaient organisé des vernissages et des grappes d’invités étaient agglutinées devant chacune pour profiter de la tiédeur printanière, un verre à la main.
