En plein soleil - Léopold Courouble - E-Book

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Léopold Courouble

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A PROPOS DE L'AUTEURLéopold Courouble (Bruxelles 1861-1937) Âgé à peine de sept ans, Léopold a été mis en pension à Vanves. Pensionnaire quelque temps au Lycée Louis-le-Grand, il revient adolescent de Paris en 1877, pour achever ses humanités à l’Athénée de Bruxelles. S’il lui plaira, dans le cycle des Kaekebrœck [...] et quelques autres ouvrages, de peindre avec un réalisme tout imprégné de sympathie les Bruxellois bruxellisants du bas de la ville, il lui déplaisait que son entreprise amenât les esprits simplistes à voir en lui un bon Brusseleer.Inscrit à l’Université libre de Bruxelles, il en sort en 1884 avec le diplôme de docteur en droit. [...] Le métier d’avocat s’offre à lui. Il plaide quelque peu, mais il eut vite fait, dira George Garnir, de prendre en grippe la robe et le rabat du stagiaire. Il s’embarque alors comme simple matelot sur un navire qui part pour l’Amérique [...] Il s’oriente vers le journalisme [...] Voilà qu’on lui propose, en 1889, un poste de magistrat au Congo. Il l’accepte, et il apporte à ses fonctions un zèle méritoire. Mais des ennuis de santé interrompent sa carrière africaine.EXTRAIT C’est à la fin janvier, vers six heures du soir, que j’arrivai à Léopoldville par le chemin de fer.Le ciel était brouillé, soucieux ; un jour livide enveloppait le beach au milieu duquel une immense baleinière en montage arrondissait ses côtes de tôle encore incomplètes, tel un fossile monstrueux récemment extrait d’une couche primaire.Le crépuscule commençait ; la nuit allait tomber « comme un évanouissement ». C’est pourquoi je ne m’attardai pas à analyser l’impression que ce paysage nouveau produisait sur mon âme toujours inquiète et un peu dispersée. D’ailleurs, deux gentlemen venaient de s’approcher, qui me souhaitaient la bienvenue. C’étaient MM. Heggen et Pirard, le juge et le substitut du Procureur d’État. Ils donnèrent des ordres pour que mes bagages fussent transportés sans délai dans la maison des magistrats ; puis, m’ayant présenté quelques fonctionnaires et officiers de la Force publique, ils m’invitèrent à faire l’ascension du plateau.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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EN PLEIN SOLEIL

Dans la même collection

Chez le même éditeur

Jean Kristine,La Piste des Congo,roman, 2008

Marie-Louise Mumbu (Bibish),Samantha à Kinshasa, roman, 2008

Colette Braeckman, Vers la deuxième indépendance du Congo, histoire, 2009

Bestine Kazadi Ditabala,Infi(r)niment Femme,poésie, 2009

Isidore Ndaywel è Nziem,Nouvelle histoire du Congo,2009

Jocelyne Kajangu,Pas seuls sur terre,poésie, 2010

Isidore Ndaywel è Nziem,Histoire du Congo (version poche),2011

Vincent Lombume Kalimasi,La Légende du Roi Crapaud,2011

Léopold Courouble

En plein soleil

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be

ISBN 978-2-8710-6653-8

© Le Cri édition,

Avenue Léopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de laFédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

En couverture :Jérôme Bosch,Le Jardin des délices, Le Paradis terrestre.(Triptyque, volet gauche, détail)

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

LES MAISONS DU JUGE

À l’héroïque Déporté,

À mon cher Fernand Waleffe.

I Léopoldville

C’est à la fin janvier, vers six heures du soir, que j’arrivai à Léopoldville par le chemin de fer.

Le ciel était brouillé, soucieux ; un jour livide enveloppait lebeachau milieu duquel une immense baleinière en montage arrondissait ses côtes de tôle encore incomplètes, tel un fossile monstrueux récemment extrait d’une couche primaire.

Le crépuscule commençait ; la nuit allait tomber « comme un évanouissement ». C’est pourquoi je ne m’attardai pas à analyser l’impression que ce paysage nouveau produisait sur mon âme toujours inquiète et un peu dispersée. D’ailleurs, deuxgentlemenvenaient de s’approcher, qui me souhaitaient la bienvenue. C’étaient MM. Heggen et Pirard, le juge et le substitut du Procureur d’État. Ils donnèrent des ordres pour que mes bagages fussent transportés sans délai dans la maison des magistrats ; puis, m’ayant présenté quelques fonctionnaires et officiers de la Force publique, ils m’invitèrent à faire l’ascension du plateau.

L’avenue était montueuse, profondément ravinée par les déluges de la dernière tornade. Il fallait à tout moment enjamber de véritables tranchées, exercice qui n’avait rien de rafraîchissant dans l’atmosphère humide et brûlante de cette fin de jour, mais que j’accomplissais néanmoins avec assez d’entrain après douze heures d’immobilité trépidante dans un wagon surchauffé. Quelques maisons de briques, espacées par des massifs de bambous et de manguiers, jalonnaient le chemin ; elles m’étonnèrent agréablement par leur architecture simple et leur aspect confortable.

Les deux magistrats, empressés et verbeux, orientaient mes premiers regards ; ils nommaient les bâtiments communaux, me donnaient force explications. Nous nous arrêtâmes un instant sur un large palier au centre duquel un arbre, peu élevé, mais trapu, déployait l’immense parasol de son épais feuillage. C’était une sorte de ficus dont les fruits pourrissants, éparpillés sur le sol, dégageaient une senteur écœurante. Encore aujourd’hui, il suffit qu’on prononce le nom de Léopoldville pour que, tout de suite, ce relent tiède et sucré me monte au cerveau et inquiète mon estomac d’une légère nausée. Au mépris de Linnée, j’appelai cet arbre le Mancenilier et il se peut bien que le nom lui soit resté.

À mesure que nous gravissions la côte, les maisons se faisaient plus nombreuses ; j’admirai les solides constructions de l’Intendance, de l’Entrepôt et du Commissariat ; puis nous arrivâmes enfin à la Grand’Place de Léopoldville qui étalait son square à notre gauche, juste en face d’un grand chalet suisse dont les fenêtres flamboyaient en ce moment de mille feux : le mess des fonctionnaires supérieurs.

Comme le jour était tout à fait tombé, je ne pus guère me rendre compte de l’aspect des lieux.

Il paraît que nous étions arrivés ; déjà, mes collègues hélaient leurs boys d’une voix de stentor. Aussitôt, deux jeunes noirs, porteurs de flambeaux, s’élancèrent d’une maison de bois posée sur pilotis et autour de laquelle courait une étroite véranda. Lestes, gracieux dans leur pagne voltigeant, ils vinrent au-devant de nous ; puis soudain, opérant une volte-face, ils nous précédèrent afin de nous éclairer.

Nous montâmes les degrés d’un escalier branlant et pénétrâmes dans une petite case meublée de deux chaises, d’une table encombrée de papiers et de registres. Chemin faisant, mes collègues ne m’avaient point dissimulé que la Maison des Juges n’était guère somptueuse ; quoique j’eusse largement interprété leurs réticences, je ne me fusse jamais attendu au spectacle d’une chambre aussi misérable.

À la lueur des flambeaux, il me suffit d’un coup d’œil pour voir que ce taudis fourmillait de bêtes. Cancrelats géants, araignées, colosses, moustiques fabuleux vivaient là en parfaite harmonie, à l’abri des brosses et des plumeaux meurtriers. Au milieu de ces monstres, je me sentais tout à coup devenir petit comme un indigène de Lilliput ; ma taille n’était pas à leur échelle ; ils exagéraient !

C’est alors que M. Heggen, le distingué magistrat que je venais remplacer à Léo, me dit avec son grand flegme de Suédois :

— Juge, c’est ici que vous logerez provisoirement cette nuit. On reculera la table contre le mur et mon boy vous dressera une couchette au milieu de la pièce.

M. le substitut Pirard, ne voulant pas être en reste d’obligeance, ajouta avec empressement :

— Il est entendu, cher Monsieur, que je mets un lit de camp à votre disposition…

Je me confondis en remerciements.

En ce moment, une première sonnerie de clairon retentit qui avertissait les fonctionnaires de s’habiller pour le repas. Vite, je réclamai mes malles afin d’en extraire du linge frais et un costumefashionable, car le Gouverneur général, au retour de Stanley-Falls, se trouvait précisément à Léopoldville et devait rehausser le banquet de sa présence. Mais, contretemps déplorable, mon bagage n’était pas arrivé ! Des ordres mal formulés ou mal compris, je ne sais, avaient dirigé mes malles vers un chimbèque inconnu ; les boys partis à leur recherche n’étaient pas encore de retour. D’ailleurs, il était déjà trop tard. Or, je ne portais sur moi qu’un habit de toile bleue, fortement défraîchi et tout au plus digne d’un plombier-zingueur ; il ne me manquait que la casquette et le sac d’outils en tapisserie. Décemment, je ne pouvais paraître en ce costume à la table du Boula Matari.

Encore une fois, mes collègues faisant assaut d’amabilité m’offrirent un de leurs complets blancs. Mais le Juge était un de ces Vikings de cinq pieds six pouces et, pour le substitut, sa taille ne dépassait guère celle d’un grand pygmée. Je dus me résoudre à garder mon costume de tâcheron, préférant le rôle d’arbitre des inélégances à celui de grotesque. Au moins, je voulais me débarbouiller ; aussitôt, M. Heggen me fit passer dans une pièce contiguë qu’il appelait sa chambre à coucher.

Certes, elle me parut un peu plus meublée que le bureau, mais aussi combien plus abondante en bêtes de toute sorte ! Je remarquai une araignée formidable, et velue donc !, posée sur la moustiquaire dont elle semblait fermer les rideaux de mousseline comme une broche artistique.

En sus des cancrelats, il y avait ici des hordes de lézards jaunes qui jouaient à se poursuivre, à se combattre sur les murs. Une caverne de nécromant, à cela près que les animaux ne consentaient pas à y vivre… empaillés. Je m’étonnais vraiment de ne pas apercevoir sur la méchante commode des matras et des cornues qui eussent complété la ressemblance avec l’antre d’un sorcier.

Le juge dormait là-dedans ! Cette idée m’affolait et me rassurait à la fois… En somme, M. Heggen n’avait pas encore été dévoré tout entier… Mais peut-être charmait-il les bêtes avec sonm’biti, comme Orpheus porteur de Lyre !

Soudain, le clairon sonna pour la seconde fois. Je me rafraîchis en toute hâte, ratissai ma chevelure d’un peigne frémissant puis, aussi « convenable » que les circonstances m’accordaient de l’être, je me dirigeai vers le mess entre mes collègues resplendissants.

J’étais placé juste en face du Boula Matari qui présidait avec un heureux mélange de solennité, de bonne humeur et d’un je-ne-sais-quoi, qui ressemblait à de la coquetterie ou peut-être à de la grâce.

Grand, beau, le visage coloré et remuant, il avait l’art d’intéresser la galerie. Parfois, M. Félix Fuchs, car c’était lui, dardait sur moi ses yeux aquilins où je surprenais l’ironie cordiale et comme attendrie de son amitié déjà ancienne. Mais je n’avais garde de broncher. Pas de familiarité dans cette réunion officielle. Hé ! je le savais bien : mon attitude et mes paroles se contenaient dans une réserve parfaite. D’ailleurs, je n’étais guère enclin à parler ni à gesticuler dans mon costume de Coupeau.

Or, voilà qu’à l’entrée du second service, le Gouverneur m’interpelle brusquement :

— Vous venez à peine d’arriver, M. le Juge, et sans doute vous n’êtes pas encore installé. Mais, dites-moi, à première vue, la maison des Juges vous plaît-elle ?

— Infiniment, Excellence ! répondis-je avec respect. J’adore les insectes !

— Bah ! je ne vous savais pas entomologiste !

— Oh ! ici, nul doute que je le devienne autant que Fabre, avec un champ d’observation combien plus varié !

— À votre aise, Monsieur le Juge ! Mais prenez garde, ces petites bêtes sont peut-être les vraies anthropophages dans ce pays merveilleux !

— Que M. le Gouverneur se rassure, c’est moi qui les mangerai, comme un autre Lalande…

Au fait, un bon plat d’araignées entourées de lézards jaunes et verts, tel un Palissy, ne pouvait m’inspirer plus de répugnance que ce brouet de bouc châtré, lequel de beaux éphèbes noirs, vêtus de lin, apportaient avec apparat sur leurs bras tendus, comme dans un banquet de Véronèse. Il ne manquait que la fanfare du Prince pour annoncer ce mets triomphant.

C’est ce soir-là, du reste, que je pris contact pour la première fois avec les nauséabondes galettes de manioc, diteschicwanques, l’écœurante patate douce, l’âpre safou et l’effroyable pili-pili, cette jolie gousse écarlate qui picratise presque instantanément l’eau pure dans laquelle on l’infuse et la transforme en véritable élixir d’aquafortiste.

Je mangeais de tout, mais avec méfiance,dente superbo, comme le rat d’Horace. La fatigue, la chaleur surtout, énervait d’ailleurs mon appétit. Pensez que la sueur me sourdait du dos des mains, ruisselait dans les assiettes, où elle allongeait le jus, et sur la nappe, où elle formait des mares salées !

Oh ! comme tout cela soulève le plus ferme cœur ! Est-il vrai que moi, l’éternel dégoûté, j’ai vu, j’ai ingéré de telles choses ?

Je n’ose décrire l’horreur de mon affreuse nuit, tant je frissonne encore à ce souvenir.

J’étais à peine allongé sur mon lit de camp que les bêtes invisibles sortirent de leurs repaires et m’assaillirent avec une furie sans pareille. Leurs bataillons serrés couraient sur mon suaire, poussant l’audace jusqu’à explorer ma figure. C’était sur moi et autour de moi un grouillement de pattes, un grignotement, un rongement de mandibules, des miaulements de moustiques, des ronflements d’élytres, des cris de lézards, des lourdes chutes d’araignées sur le plancher et, brochant sur le tout, le terrifiant concert d’un nid de vampires installé dans le chaume du plafond !

Je pensais devenir fou d’angoisse et ne me rappelle pas avoir vécu au vif un plus épouvantable cauchemar.

D’abord, j’avais bien essayé de me défendre : je secouais mon drap, je claquais ma figure ; je me multipliais en gestes prestes, réflexes, des bras et des jambes. Je tressautais, je soubresautais à tout instant dans l’espoir que mes ennemis se tiendraient à l’écart d’une zone aussi agitée. Je ne les connaissais point : rien ne les intimidait ; ils revenaient à la charge toujours plus nombreux, plus forcenés, s’amusant à se faire berner sur mon linceul.

Bientôt, épuisé de fatigue, trempé de sueur, je dus cesser le jeu. Immobile comme un cadavre, je n’étais plus qu’un paquet d’amphithéâtres qui s’abandonnait aux scalpels de ces insectes carabins. Ah ! si j’avais pu m’évanouir ! Mais c’eut été trop de chance.

Oh ! que cette nuit me parut interminable ! J’aurais voulu monter à cheval sur les heures et les cravacher pour qu’elles prissent le galop. Sept heures d’un pareil martyre, sept siècles !

Et, pendant trois nuits consécutives, il fallut endurer les mêmes tortures ! Je ne commençai à me reposer qu’après le départ de M. Heggen, lorsque j’héritai d’un lit et d’une moustiquaire derrière laquelle j’osai défier, timidement, mes ennemis. D’ailleurs, sur des ordres venus de haut et de loin, mon bureau et ma chambre à coucher furent nettoyés, mastiqués et repeints de fond en comble par d’admirables Bangalas spécialistes lesquels, leur tâche finie, je chargeai de présents, comme dans l’Odyssée.

Dès lors, je travaillai avec la plus belle ardeur.Labor calum obducit dolori…

Je demeurai quatre mois dans cette cahute. Vraiment, j’y étais fort mal à l’aise pour remplir les multiples fonctions que je cumulais. Songez donc : j’étais juge territorial, officier de l’État civil, curateur de successions, tuteur des noirs et même notaire !

Oui, notaire ! N’est-ce pas que ce mot évoque d’habitude quelque chose de gros, de gras, de « calé » que je ne pouvais être ? Notaire, moi ! Ah ! quelle dérision quand j’étais si mince et si pauvre !

Donc, je disparaissais au milieu des paperasses de toute sorte. Je dressais des actes, je domptais des registres, j’écrasais des « copies de lettres ». Oh ! combien souvent j’ai pris une joie sauvage à manœuvrer le levier de ma presse avec l’illusion de réduire en bouillie, entre ses deux plateaux de fonte, toutes les sales bêtes de l’Afrique !

Dans le même chimbèque, le long de l’aile gauche si je puis dire, le substitut du Procureur d’État occupait également deux pièces aussi exiguës que celles de l’aile droite. Le bureau de M. Pirard était contigu au mien, ce qui ne laissa pas que de me gêner tout d’abord ; car ce magistrat, très expéditif, ne cessait d’enquêter, d’instruire, d’indaguer tout le jour. C’étaient des interrogatoires et des palabres sans fin dans cette langue d’hippopotame que je ne comprenais pas encore et qui retentissait affreusement à mes oreilles comme un dialecte yahou.

Dieu, que je souffrais de ces vociférations continuelles ! Peu à peu, je m’habituai pourtant à ce va-et-vient depolicemenet de témoins ainsi qu’à cet horrible bruit de chaînes des pauvres bougres prisonniers. Aussi bien, je rendais la pareille : je devenais moi-même assez bruyant certains jours où, ceignant mon écharpe de soie frangée d’or, je mariais les Noirs à la douzaine.

Et qu’on ne pense pas que j’accomplissais ces fonctions d’un cœur léger ! Oh ! non, j’étais un officier de l’État civil toujours ému devant ces beaux couples noirs dont j’admirais la gravité, l’étrange noblesse d’attitude. Mes vœux de bonheur étaient sincères ; je veillais à ce que mon interprète traduisît monspeechnuptial avec une minutieuse exactitude. Le bon sourire des nouveaux époux, surtout celui des femmes aux belles dents, payait suffisamment la largemukande, étampée de mon seing, que je déposais moi-même dans leurs mains comme un riche cadeau.

Au bout d’un mois, la maison des juges me parut plus habitable. Et puis, mon substitut était le meilleur enfant du monde. Un Liégeois d’ailleurs, antinostalgique, gai, verbeux, content de tout — des autres encore plus que de lui —, et doué de mille petits talents. Maître queux, pâtissier, bricoleur, etc., il était tout cela à ses minutes de loisir, et bien autre chose encore. Peut-être clouait-il un peu trop : c’était le substitut du… « Procloueur » d’État !

Tout de suite, il s’était pris pour moi d’une vive affection ; voyant ma tristesse, il s’ingéniait à me distraire, à me rendre une foule de soins délicats. Élevé à la campagne dans une de ces vieilles et opulentes demeures de province, entourées d’herbages, de vergers et de cultures, le garçon n’était pas, à proprement parler, un esprit affranchi, ni un intellectuel, bien qu’il eût une petite bibliothèque d’auteurs belges. Mais il avait du bon sens, de la belle humeur et savait mettre la main à tout, non sans adresse.

Au surplus, son sac était bourré de recettes de bonne femme, dont je profitais largement. Il avait des baumes et des emplâtres souverains.

Grâce à lui, ma chambre à coucher devint peu à peu confortable, presque coquette ; il y installa un tas de petits objets de sa fabrication, tels que : tabouret, escabeau, console et autres meubles de Boule. Comme il cousait à ravir, il avait confectionné pour mes fenêtres des rideaux-mystère qui assemblaient, devant mon chimbèque, les charmantes Kentos de Léopoldville. En vérité, il avait le génie d’une femme de chambre.

Mais c’était peut-être en cuisinant qu’il m’inspirait le plus d’admiration et de gratitude. Personne ne fit le chocolat mieux que lui, ni les œufs Meyerbeer. Et ses crêpes donc ! Fines, parfumées, succulentes. Et, quelle couleur ! Fauves, rousses, ocellées comme une peau de léopard !

Et remarquez, je vous prie, que pour tout fourneau, il n’avait qu’un petit réchaud à esprit de vin, acheté au bazar Saint-Lambert, au prix de quatorze francs nonante-cinq, comme il disait.

On voit que nous nous entendions à merveille. Un jour pourtant, un nuage faillit assombrir notre bonne camaraderie : lorsque mon substitut s’avisa d’héberger un perroquet.

Je détestais les perroquets apprivoisés ; leur grotesque bavardage, leurs sifflements aigus, sans compter d’autres défauts, m’étaient insupportables. Il y en avait beaucoup dans les maisons voisines ; aussi, à certaines heures de la journée, c’était une cacophonie effroyable, qui m’enrageait au-dessus de ma besogne. Or, si les perroquets d’alentour m’indisposaient déjà à ce point, que penser d’un perroquet qui vivrait sous mon toit ! Non, ce serait intolérable.

Donc, lorsque mon ami s’amena, un matin, avec l’animal sur le poing, je ne pus m’empêcher de lui dire combien l’arrivée de cet oiseau me semblait fâcheuse et grosse de futurs attentats contre notre repos. Cela n’était pas pour le déconcerter :

— Tranquillisez-vous, me dit-il d’une voix rieuse, c’est une petite perroquette sauvage, à peine adulte, qu’un ami m’envoie du fond du Sankourou. Je lui apprendrai à être grave et silencieuse, comme vous !

En ce moment, le maudit oiseau poussa un sifflement si strident que mes oreilles en bourdonnent encore !

Mon substitut l’installa derrière le chimbèque, de façon à ce qu’il m’incommodât le moins possible. Mais la petite bête faisait rage sur son perchoir et bouleversait toute la maison. Ah ! s’il y avait eu du persil en Afrique !

Pourtant, au bout de quelques semaines, l’oiseau parut se calmer ; je dus convenir, à la grande joie de son maître, qu’il avait un excellent naturel.

Parfois, simple curiosité ou désœuvrement de ma part, j’approchais de sa cage. Aussitôt, Jacotte descendait de son perchoir volant — car mon substitut lui avait fabriqué une escarpolette digne de Fragonard —, et acceptait gentiment les arachides que je lui offrais. Elle ne mordait pas : mon index pouvait impunément gratter sa nuque soyeuse, tandis qu’elle s’endormait au bien-être de la caresse. Peu à peu, mes préventions avaient fait place à quelque sympathie et, quand Jacotte fut devenue assez familière pour qu’on lui ôtât sa chaînette, je ne me formalisais pas trop de la rencontrer en promenade sur la véranda. Jamais d’ailleurs, elle ne s’avisait de franchir le seuil de mon bureau ; on eût dit que cet endroit lui était sacré.

Or, voilà que vint le temps de Pâques, et que mon substitut, excellent catholique, s’en fut à la mission de Kimouenza pour y faire retraite et accomplir ses devoirs religieux.

Vraiment, je ne me serais pas attendu à ce que son absence, qui dura près de huit jours, fit un si grand vide dans mon existence. La maison était devenue tout à coup silencieuse : plus d’enquêtes, plus de vociférations dans la chambre voisine, plus de coups de marteau ni de crissement de scie ou de varlope. Jusqu’à notre perroquette qui se taisait, enfoncée tristement dans ses plumes.

Je ne sais pour quelle cause, mais cette douce paix que j’avais tant souhaitée ne me causait à présent aucune satisfaction. Au contraire, elle aggravait ma mélancolie.

Le jour de Pâques, ce fut bien pis. À cette époque de saison sèche, le soleil se dérobe souvent sous une couche uniforme de nuages. La végétation perd son lustre, se fane et se rabougrit ; la terre poudroie, toute la nature prend un aspect morne et désolé, dont la tristesse se projette profondément sur notre Âme.

Or, ce jour de Pâques là, il faisait plus sombre que de coutume. Le ciel bas, d’un gris sale, vaguement teinté de soufre, répandait sur le square de la Grand’Place une couleur étrange et comme maléfique. Nulle brise n’éventait l’atmosphère brûlante qui dardait sous cette calotte de plomb fondu.

Après le repas de midi, la station s’était vidée comme par enchantement. Tout le monde était parti qui à la chasse, qui à la pêche. Quant à moi, renonçant à la promenade que j’avais décidé de faire jusqu’aux Chutes, j’étais rentré dans ma maison pour répondre à un gros courrier d’Europe. Nul doute que dans cette enivrante solitude, ma plume inspirée allait voler sur le papier et entasser les pages d’un volume !

Mais à peine fus-je installé devant ma table de travail que la morne lumière du jour et le silence solennel qui régnaient autour de moi m’impressionnèrent à tel point que je tombai dans une tristesse inexprimable. Tout ce roidissement, que j’opposais au chagrin, céda en un instant. Personne ne se souciait donc de moi ? Hélas, j’étais oublié, abandonné de tous ! Même ce grand lézard vert qui, chaque jour, à deux heures précises, s’arrêtait sur le pas de la porte et, redressé sur ses pattes de devant, me saluait avec sympathie d’un coup de sa fine langue fourchue, s’abstenait de paraître aujourd’hui. Pourquoi ? Il chômait ce jour de fête et se trouvait probablement en balade avec sa famille…

Pour le coup, c’était trop d’isolement : toutes les fibres invisibles qui me reliaient au sol natal étaient tendues à se briser. La plume s’était échappée de mes doigts et, le front entre mes poings, je sentais chavirer tout mon courage, quand je crus entendre comme un grattement au-dessous de mon siège. Je sursautai, pensant à quelque reptile. Mais quelle fut mon émotion, en apercevant tout à coup notre jolie perroquette qui, à force de bec et d’ongles, faisait l’ascension de ma chaise pour venir se percher bientôt sur mon épaule…

« Que savons-nous ? Qui donc connaît le fond des choses ? »

L’oiseau familier avait deviné ma peine et venait doucement m’apporter la caresse de sa présence.

Maintenant, j’étais réconforté ; il me semblait que je parlais à une amie, et je pressais la charmante petite bête contre ma joue avec une vraie tendresse, lui demandant pardon de l’avoir méconnue.

À partir de ce jour, on pense si Jacotte fut comblée de friandises ! Elle devint mon enfant gâtée. Je lui appris à prononcer des noms que j’aimais ; elle parlait à ravir, avec une voix de gamine parisienne…

Pourquoi ne pas l’avouer ? Lorsqu’une affligeante promotion m’obligea de descendre à Boma, j’éprouvai un gros chagrin à me séparer du cher oiseau.