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Plongez-vous avec humour dans les chroniques de familles bruxelloisesVoici des « mœurs bruxelloises » mises en scène au travers des rapports entre les familles Kaekebroeck, Mosselman, Rampelbergh, Posenaer et autres habitants du « bas de la ville », héros pittoresques, croqués avec une grande dextérité. On ne peut s’empêcher de penser à Pagnol et à sa trilogie marseillaise. Des pages sobres et vraies, imprégnées d’une tendre bonhomie, vivantes et saines. Un récit attachant, de la couleur, une observation juste et pleine de bienveillance. Quant aux dialogues, dont l’auteur a compris l’importance, ils sont comme pris sur le vif tant ils sont naturels.Nul n’a mieux saisi que l’auteur de La Famille Kaekebroeck le jargon bruxellois émaillé de flandricismes, de belgicismes et de tropes hardis ou délicieux auxquels les lecteurs qui le peuvent ajoutent l’inimitable accent local. L’auteur parvient même à faire alterner, sans heurts et sans maladresses, l’atticisme de sa langue, fine et châtiée, avec le rude et burlesque baragouin de ses héros. C’est de ce contraste continuel que naît un charme irrésistible…Un classique de la littérature belge, au caractère comique et burlesqueA PROPOS DE L'AUTEURLéopold Courouble (Bruxelles 1861-1937) Âgé à peine de sept ans, Léopold a été mis en pension à Vanves. Pensionnaire quelque temps au Lycée Louis-le-Grand, il revient adolescent de Paris en 1877, pour achever ses humanités à l’Athénée de Bruxelles. S’il lui plaira, dans le cycle des Kaekebrœck [...] et quelques autres ouvrages, de peindre avec un réalisme tout imprégné de sympathie les Bruxellois bruxellisants du bas de la ville, il lui déplaisait que son entreprise amenât les esprits simplistes à voir en lui un bon Brusseleer.Inscrit à l’Université libre de Bruxelles, il en sort en 1884 avec le diplôme de docteur en droit. [...] Le métier d’avocat s’offre à lui. Il plaide quelque peu, mais il eut vite fait, dira George Garnir, de prendre en grippe la robe et le rabat du stagiaire. Il s’embarque alors comme simple matelot sur un navire qui part pour l’Amérique [...] Il s’oriente vers le journalisme [...] Voilà qu’on lui propose, en 1889, un poste de magistrat au Congo. Il l’accepte, et il apporte à ses fonctions un zèle méritoire. Mais des ennuis de santé interrompent sa carrière africaine.EXTRAITDepuis neuf heures, enfermée dans son cabinet de toilette, la belle mais grosse Mme Keuterings s’ébouriffait et se débouriffait devant sa glace triptyque, à la recherche exaspérée d’une coiffure suggestive et moderne, quand M. Keuterings cria dans l’escalier :— Eh bien, Clémence, est-ce que ça y est ? On va manquer le convoi !Clémence s’affola et, jetant le peigne :— Tant pis, dit-elle avec rage, je laisse mes cheveux comme ça !Et elle s’habilla, car elle était seulement en chemise. Dans sa hâte, elle perdait la tête et ne retrouvait rien. Elle mit son pantalon à l’envers.Enfin elle passait sa robe, quand elle s’aperçut que ses souliers molière n’étaient pas lacés. Aussitôt, elle posa le pied droit sur une chaise. Mais tout à coup, un ferret sauta et le ruban de soie refusa obstinément de s’engager dans l’œillet.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2015
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LA FAMILLE KAEKEBROECK
Léopold Courouble
La Famille Kaekebroeck
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
ISBN 978-2-8710-6668-2
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
En couverture : Gustave van de Woestijne,Gaston et sa sœur(1923).
© SABAM 2003
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
À Edmond Picard
À Vous, Cher et Illustre Maître,
Si tendrement attaché, comme vous me dites, « à tout ce qui originalise le curieux — et fort — petit pays charmant où je suis né »,
À Vous qui m’avez toujours si affectueusement encouragé dans la description de notre « bas de la ville »,
J’offre cetteFamille Kaekebroeck, pour votre grande Fête, comme un témoignage d’admiration et de respectueuse amitié.
Léopold Courouble
Depuis neuf heures, enfermée dans son cabinet de toilette, la belle mais grosse MmeKeuterings s’ébouriffait et se débouriffait devant sa glace triptyque, à la recherche exaspérée d’une coiffure suggestive et moderne, quand M. Keuterings cria dans l’escalier :
— Eh bien, Clémence, est-ce que ça y est ? On va manquer le convoi !
Clémence s’affola et, jetant le peigne :
— Tant pis, dit-elle avec rage, je laisse mes cheveux comme ça !
Et elle s’habilla, car elle était seulement en chemise. Dans sa hâte, elle perdait la tête et ne retrouvait rien. Elle mit son pantalon à l’envers.
Enfin elle passait sa robe, quand elle s’aperçut que ses souliers molière n’étaient pas lacés. Aussitôt, elle posa le pied droit sur une chaise. Mais tout à coup, un ferret sauta et le ruban de soie refusa obstinément de s’engager dans l’œillet.
Penchée, ruisselante de sueur, MmeKeuterings s’acharnait à cette besogne impossible — car un lacet sans ferret est plus indomptable que tous les zèbres et il ne passera pas, en dépit des plus féroces tortillements, là où il a décidé de ne pas passer — quand elle s’écria avec exaltation :
— Et mon corset ! Jésus Maria ! J’allais oublier mon corset !
Vite, elle abandonna ses souliers maudits, rejeta sa robe par-dessus la tête et, saisissant sa cuirasse, elle l’appliqua sur son torse robuste.
Alors, les pattes dans chaque main, elle imprima au corset des glissements de gauche à droite et de droite à gauche, afin d’agrafer le busc.
Elle dépensait dans cet ajustage une force excessive, se rentrait tant qu’elle pouvait, travaillait à diminuer son volume — car il est parfois bien plus difficile de se faire moins grosse que le bœuf — quand la voix de M. Keuterings résonna de nouveau :
— Voyons, Clémence, est-ce que c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Ça est toujours la même histoire avec vous !
Cette fois, elle courut sur le palier et lança ces mots — éternel mensonge du retard :
— J’arrive, j’arrive !
Il n’y avait plus de temps à perdre. Le dos contre le mur, elle fit un effort puissant, désespéré. D’une secousse énergique, elle rapprocha les baleines initiales et fixa le busc.
— Ouf ! gémit-elle en poussant un soupir énorme.
Vite, elle voulut passer sa robe ; mais elle ne pouvait plus lever les bras ! Pour gagner du temps, elle retourna à ses bottines ; mais il lui était devenu impossible de se baisser !
Le busc était toujours là ! Il la tenait sous son bec implacable.
Dans cette extrémité, Clémence cria furieusement :
— Auguste, mais venez donc m’aider !
Aussitôt, M. Keuterings entra très agité :
— Mais, ma bonne, pour sûr on va manquer le convoi !
— Agrafez ma robe, et lacez mes souliers ! commanda sa femme.
Auguste obéit. Cinq minutes après MmeKeuterings luisait dans sa robe de soie noire.
— Maintenant mon chapeau !
Et sur sa grosse tête épanouie, elle se fit appliquer un soupçon de chapeau, un de ces petits chapeaux à la mode qui sont une simple couronne de tulle noir, étoilée de marguerites au milieu de quoi apparaît le chignon — un chapeau percé !
Le temps de renverser quelques flacons d’odeurs sur ses mouchoirs, un dernier regard dans la glace :
— Voilà, je suis prête, dit-elle en mettant ses gants.
Cependant, Auguste examinait sa femme avec inquiétude. Jamais elle ne lui avait semblé si mince et bien prise.
Enfin, il se hasarda :
— Clémence, est-ce que vous n’êtes pas un peu serrée ?
— Moi, serrée ! Vous êtes fou ! Mais je nage, je flotte dans mon corset ! C’est comme si je n’en avais pas ! Partons.
M. et MmeKeuterings s’en allaient à Rixensart, pour les noces du fils cadet de M. Van Poppel, le petit Théodore, qui épousait MlleAdèle Spineux. Car MmeKeuterings, née Van Poppel, était laproprecousine du futur.
À la gare du Luxembourg, ils retrouvèrent les « connaissances » invitées comme eux au repas de fête.
C’était le jeune Ferdinand Mosselman, surnuméraire au ministère des finances, pianiste et grand diseur de chansonnettes ; M. et MmeRampelbergh, anciens droguistes ; M. et MmeTimmermans, poêliers-serruriers.
Il y avait encore M. et MmeKaekebroeck, ex-marchands de drap depuis longtemps retirés des affaires. Ceux-ci, âgés déjà, étaient fort cossus : leurs habits plus simples et mieux ajustés dénonçaient un rang bourgeois respectable. Mais ils n’en étaient pas plus fiers pour cela et montraient à tous une cordialité sincère.
Leur fils Joseph les accompagnait. C’était un grand garçon de vingt-neuf ans qu’ils avaient eu sur le tard et qui formait avec eux un étrange contraste. Long et mince, très élégant, il était d’une froideur, d’une taciturnité dont rien ne le pouvait sortir. On assurait qu’il vivait plongé dans les livres et on l’appelait le « savant ». À son air las et distingué, on eût dit d’un jeune et grave attaché d’ambassade fourvoyé dans une bande de Bruxellois en goguette.
Son ami Mosselman, gai, rose, souriant, était sa vivante antithèse.
Toutes les dames, fors la vieille MmeKaekebroeck et l’opulente MmeKeuterings, ruisselaient de chaînes, de croix, de boucles d’oreilles, et se drapaient dans de longs châles des Indes. Et leur tête supportait des chapeaux à fleurs, quelque chose comme tout le massif de rhododendrons de l’avenue Louise !
Quant aux hommes, ils étaient coiffés d’un haut de forme et revêtus d’une redingote de drap noir, hormis Ferdinand Mosselman et Joseph Kaekebroeck, qui avaient endossé le frac et portaient un chapeau Gibus.
Après mille cérémonies, les invités envahirent un compartiment de seconde classe.
MmeKeuterings rayonnait, car elle se sentait la plus belle. Sûre de sa royauté, elle s’agitait, s’étourdissait, s’épanchait en trésors d’affabilité coquette envers tout le monde, quand on vit accourir, sauter sur la voie libre, la pimpante MmePosenaer, suivie de son mari qui balançait comme une cloche un énorme bouquet blanc et criait tout essoufflé :
— Charlotte ! attention, attention !
C’étaient les derniers invités.
Aussitôt, le jeune Ferdinand se jeta à la portière ouverte :
— Vite, par ici, madame, il y a encore une place !
Il tendit la main à la jeune femme qui s’élança légèrement dans la voiture, tandis que M. Posenaer escaladait un wagon voisin.
La locomotive siffla et le train partit.
— Il était temps, s’écria MmePosenaer haletante. Et elle salua gaîment tous ses compagnons.
Elle était charmante, MmePosenaer, pleine de printempsdans sa jolie robe de foulard crême très ouverte, ceinturée de rose. Et sur sa tête vive, elle avait posé un immense, mais léger chapeau de paille où se pressaient un tas de petites roses mortes d’un ton délicieux.
À cette vue, MmeKeuterings se renfrogna. Mais son dépit s’accrut davantage encore quand MmePosenaer, sous prétexte que des petits charbons volaient dans ses yeux, abaissa sa voilette sur laquelle se trouvaient appliquées deuxmignonnes mouches noires.
Décidément, elle était à la dernière mode. MmeKeuterings se sentait dépassée !
Alors, tous ces gens joyeux et bavards lui parurent odieux et communs. Sa fièvre heureuse la quitta. Elle devînt morne et regarda jalousement la petite MmePosenaer qui riait de toutes ses dents blanches, un peu séparées, en écoutant les histoires deMarseillaisque contait Ferdinand, un garçon « farce » toujours si amusant en société…
Soudain, pendant l’arrêt à Boitsfort, M. Keuterings interpella sa femme de l’autre côté du wagon.
— Clémence, qu’est-ce que vous avez donc que vous êtes si pâle ?
— Mais je ne suis pas pâle ! s’écria Clémence en rougissant de fureur.
— Moi, j’ai peur que vous êtes un peu serrée, savez-vous !
— Tenez, vous êtes stupide ! dit MmeKeuterings en suffoquant de rage.
Mais, comme elle se redressait, sa poitrine comprimée à outrance fit entendre de longues plaintes.
Ainsi les soirs d’été, dans les soyeux roseaux, se lamentent les vertes grenouilles énamourées…
— Vous voyez bien ! fit son mari convaincu.
Par bonheur, le train repartait.
Déjà Clémence, effarée, simulait une quinte de toux déchirante, mais qui ne trompa personne.
Aussi, l’excellent M. Kaekebroeck, voyant la confusion de sa voisine, s’empressa de lui demander des nouvelles de toute la famille Van Poppel. Alors, elle s’anima, parla à tort et à travers, se mit à rire aux éclats tout le temps, car elle ne prévoyait que trop l’injurieux retour des voix intérieures et voulait en couvrir la fanfare odieuse et ridicule.
Au fond, elle appelait de tous ses vœux un épouvantable déraillement qui les eût massacrés, elle et ses écouteurs.
On devine comme, dans cette affreuse situation, les arrêts à Groenendael et à La Hulpe lui parurent des siècles de supplices ! Jamais on n’arriverait…
— Rixensart !
Enfin, ô mon Dieu !
Toute la noce, revenue de l’église, bruyait déjà dans la maison de M. Spineux, l’hôtelier, quand on signala les parents de Bruxelles.
Ce furent de grands cris. Pendant un quart d’heure, on s’embrassa à s’étouffer.
Il y avait quarante-sept convives.
— A table ! s’écria le jovial M. Spineux, quand il trouva qu’on avait fait assez de compliments. Et, d’une voix comique :
— M. et MmeThéodore Van Poppel sont servis !
Aussitôt, une porte s’ouvrit et, dans la grande salle de l’hôtel, on aperçut trois longues tables pleines de fleurs, de verres, de serviettes pliées en mitre.
Il y eut quelques amusantes bousculades avant que tout le monde fût placé.
À la table d’honneur, étaient assis les mariés, le petit Théodore Van Poppel, timide et rougissant sous ses cheveux hérissés, et Adèle Spineux, une grande fille maigre, aux yeux candides, presque blanche à force d’être blonde — ce qui n’empêchait pas les époux de se regarder avec l’extase des amants célèbres et chromolithographiés. Puis venaient M. et MmeVan Poppel, M. et MmeSpineux et les parents très rapprochés.
Aux deux autres tables, se rangeaient les cousins éloignés, tous ceux qui étaient un peu « famil avec » et les connaissances.
Pour Ferdinand Mosselman, il avait trouvé le moyen de s’asseoir entre MmeKeuterings et MmePosenaer, tandis que le pauvre Joseph Kaekebroeck s’était laissé conduire très loin de son ami, à côté de deux grosses dames de Wavre à qui il ne disait pas un mot.
Pendant le potage, presque tout le monde fut silencieux ; seul, le loquace M. Spineux élevait la voix pour conter ses impressions de la matinée.
— Oui, disait-il, quand j’ai vu cette petite se « prostituer » au pied des autels, ma foi, ça m’a fait quelque chose ! Une fille unique, on a beau dire !
À ces mots, la douce MmeSpineux ruissela dans sa serviette.
— Allo, allo, maman, dit le bon M. Van Poppel, en lui tapant familièrement dans le dos, vous pleurerez encore, hein, quand vous aurez de beaux petits-enfants ! Dans « not’ famil » on connaît pas ça, les enfants uniques !
Mais, dès que les bouteilles furent débouchées, les conversations s’engagèrent de toutes parts.
Cependant, le jeune Ferdinand se lançait dans une causerie éperdue avec ses deux voisines. Car il avait remarqué que, si MmePosenaer offrait toutes les grâces de la beauté mignarde et coquette, par contre, MmeKeuterings montrait un corsage d’une abondance sincère et dont le galbe un peu lourd avait bien son excuse.
Émoustillé, pris d’une fièvre joyeuse, il s’agitait, pétulait, riait de tout son cœur et partageait si bien son amabilité que les deux femmes croyaient l’avoir conquise toute entière.
MmeKeuterings, un peu troublée encore par son aventure du matin, renaissait à la douce espérance.
Elle oubliait même d’être jalouse, quand elle vit MmePosenaer verser ses pâles gants de Suède à six boutons dans sa flûte à vin de Champagne.
— Comme dans le grand monde ! hasarda Mosselman qui dînait parfois chez son chef de bureau.
— Mais oui, pourquoi pas ? repartit la folle petite femme avec un rire de chevrette.
Alors, MmeKeuterings sentit se réveiller son dépit. Elle n’avait que des gants de peau noirs à quatre boutons. Hélas, ça ferait comme de l’encre dans son verre.
Mais déjà, Ferdinand se penchait vers elle :
— Vous verrez, dit-il, avec un sourire narquois, vous verrez qu’on finira par mettre ses bas dans son verre !
— Oh ! sale garçon ! fit MmeKeuterings. Vous, vous mettez déjà les pieds sur la nappe…
— Très joli, très joli ! s’écria Mosselman.
Vivement, il se retourna vers MmePosenaer, qu’une servante prétendait embarrasser d’une foule de plats et de saucières.
— Oh ! laissez-moi vous servir, dit-il d’une petite voix suppliante.
— Faites donc. Oh ! mais c’est trop, c’est trop !
— Bah, nous partagerons !
Aussitôt il s’inclina du côté de MmeKeuterings.
— Et vous, madame, permettez que je vous serve aussi…
— Oh ! très peu, très peu. Mais vous remplissez mon assiette !
— Bah ! nous partagerons !
La servante s’éloignait, quand les deux femmes présentèrent en même temps leur assiette au jeune homme.
— Partagez, monsieur Ferdinand, dirent-elles, en se lançant un regard agressif.
— Sapristi, pensa le sémillant Mosselman, voilà le conflit !
Il ne savait à laquelle des deux il obéirait d’abord, craignant de montrer la préférence de son cœur. Brusquement, il eut une inspiration :
— Eh bien, servez-moi !
Aussitôt, d’une fourchette impétueuse, les deux femmes firent couler les portions dans son assiette. Mais elles avaient compté sans le jus qui, tout à coup, jaillit, éclaboussa la nappe et l’idéal plastron de Ferdinand.
— Oeïe, Oeïe ! s’écrièrent-elles consternées.
— Ce n’est rien, ce n’est rien ! grinça le jeune homme qui retint un juron de fureur.
Mais, déjà, ses voisines tamponnaient avec leur serviette la chemise éprouvée.
— Hé, vous me chatouillez ! dit Ferdinand en se renversant, et, soudain, il les prit à la taille toutes deux.
Elles poussèrent un petit cri.
— Qu’est-ce qu’il y a là-bas ! lancèrent les dîneurs et dîneuses, sortant une seconde de leurs conversations particulières.
Les deux dames étaient très rouges.
Tout à coup, M. Keuterings, qui était au bout de la table et dont le vin de bourgogne commençait à cardinaliser la face, s’écria :
— Clémence ? Comment est-ce que ça va avec votre corset ?
— Oh ! éclata MmeKeuterings, Dieu, que cet homme est insupportable !
MmePosenaer se penchait sur son assiette en étouffant de rire et Ferdinand vidait son verre pour contenance, quand le jeune homme fut lui-même interpellé par M. Keuterings.
— Ah ça, pourquoi vous n’êtes pas venu à la maison, jeudi soir ? On s’est si fort amusé !
— Bé, j’ai beaucoup regretté, déclara Mosselman, mais j’avais attrapé, une sacrée bronchite !
— Brronchite ! brronchite ! s’exclama M. Keuterings avec une ironie joyeuse. De mon temps, ça on connaissait encore pas. Brronchite, brronchite ! Allo do ! un rrhume oui !
Et flûtant sa voix :
— Brronchite… stouffer ! ! !
Alors, toute la table s’égaya.
— Mais ça est pourtant vrai ! dit MmeKaekebroeck à MmeRampelbergh.
— Oui, répondit celle-ci, le jour d’aujourd’hui on est tout pour le fransquillon. Les maladies ont des beaux noms et les médecins comptent plus cher…
Ferdinand, un peu interdit, riait péniblement, quand les premiers bouchons de vin de Champagne sautèrent au plafond.
Alors, les voix s’apaisèrent un peu dans l’attente respectueuse des toasts et l’on n’entendait plus à la première table que M. Van Poppel, lancé dans la politique, qui discutait avec MM. Spineux et Kaekebroeck vote plural et représentation proportionnelle.
*
Cependant, MmePosenaer poussait, à chaque instant, le coude du jeune Mosselman.
— Allons, levez-vous, prenez la parole, disait-elle en faisant une jolie moue railleuse.
— Merci bien, pour que vous vous moquiez de moi, n’est-ce pas ?
— Oh ! vous avez peur ! Voyons, levez-vous, levez-vous, insistait l’agaçante petite femme.
Mais, à ce moment, un verre tinta à la deuxième table. Chut ! Chut ! Un grand silence tomba dans la salle.
M. Rampelbergh se leva et, d’un geste solennel, frotta ses moustaches avec sa serviette.
Il n’avait encore rien dit que déjà MmesSpineux, Van Poppel, Timmermans et Kaekebroeck fondaient en larmes.
Et les mariés, se prenant les mains pour mieux supporter le coup d’émotion, se tenaient un peu éperdus, la tête dans les épaules, comme lorsqu’on va tirer un coup de fusil au théâtre.
M. Rampelbergh commença son toast d’une voix frémissante, mais forte :
— Mesdames et messieurs, dit-il avec modestie, je vous préviens que je ne sais pas bien parler comme un avocat : je ne suis qu’un ancien droguiste…
Tandis qu’il parlait, diffus et prolixe, empêtré dans une incohérente histoire de la famille Van Poppel, Ferdinand, que MmePosenaer ne cessait de pincer dans le bras, faisait des efforts surhumains pour ne pas éclater de rire. La serviette appuyée en tampon sur le nez et la bouche, il défaillait véritablement quand il s’avisa de regarder MmeKeuterings pour se donner un peu de relâche. Mais, quelle ne fut sa stupeur en voyant son opulente voisine immobile, les yeux fixes, la face décomposée, et pâle comme une morte. Mon Dieu, qu’est-ce donc qu’elle avait ?
Hélas, MmeKeuterings, après la sotte interpellation de son mari, avait voulu prouver d’une manière indiscutable qu’elle nageait dans son corset. Elle s’était laissé servir par Ferdinand une grosse portion de tête de veau en tortue, qu’elle avait ingérée lentement, avec beaucoup d’héroïsme.
Tout de même, c’était vrai qu’elle était trop serrée. Elle se l’avouait à présent. À cette heure solennelle, elle sentait que cette tête de veau ne serait pas comme les timbaliers de la ballade, qu’elle ne passerait pas avant longtemps et même qu’elle ne passerait jamais !
Imbue de ce préjugé bourgeois et populaire que les liquides peuvent tout entraîner, des cailloux, des maisons et même des villages entiers dans leurs flots tumultueux, elle avait tari coup sur coup quelques flûtes pétillantes, mais n’avait réussi qu’à introduire un élément anarchique de plus au milieu de l’émeute. Et maintenant dans son estomac s’élevaient des barricades !
Son malaise s’aggrava. Sa détresse devint extrême. Au coin de ses lèvres décolorées se formaient deux plis amers. Alors, elle se tint dans une rigidité de statue.
Ferdinand l’observait et il allait s’écrier : « Madame, qu’avez-vous ? » quand il se rappela les paroles du poète qui a dit que, lorsque la coupe est trop pleine, il suffit du ras du vol d’un insecte pour la faire déborder !
Et, stupéfait mais prudent, il garda le silence. Heureusement, M. Rampelbergh terminait son long toast. Toute la noce partit en exclamations enthousiastes. Bravo ! bravo ! Et l’on choquait les flûtes harmonieuses.
Puis, tous les invités se précipitèrent vers la première table pour cogner le verre des époux.
Alors, la folle petite MmePosenaer, dont les yeux brillaient comme du feu, prit le bras de Mosselman et, renversant sa tête blonde et rose, elle dit :
— Oh, que j’ai chaud ! Menez-moi dans le jardin, vous voulez ?
Et, comme le jeune homme restait là contraint et souriant :
— Oh si, venez…
Et sa voix avait une inflexion de tendresse excessive et ses paupières s’abaissaient lentement sur des yeux de langueur.
Et Ferdinand, éperdu, murmura :
— Allons-y…
Il était six heures et demie.
Le jardin resplendissait defleurs sous le doux soleil de mai finissant. Dans l’air parfumé, toutes les choses s’ambraient et se doraient.
Les oiseaux s’endormaient dans les arbres, les bruits s’apaisaient, devenaient très doux. Les trains, passant au loin, roulaient tout bas ; le sifflet des locomotives fondait dans l’harmonieux silence.
Ferdinand et la jeune femme s’assirent sous une gloriette.
Ils se prirent les mains, et se regardèrent longuement dans les yeux, au milieu des effluves citronnés des seringas.
— Och ! dit MmePosenaer avec poésie, on voudrait mourir dans ce crépuscule !
Et sa tête s’inclina lentement sur l’épaule du jeune homme.
Mosselman saisit la jeune femme dans ses bras et la pressa sur son cœur.
— Charlotte !
— Ferdinand !
Ils goûtèrent un moment délicieux…
Soudain, ils tressaillirent : des plaintes sinistres s’élevaient dans une charmille voisine.
La jeune femme s’affola :
— Je rentre, je rentre ! Ah ! vous m’avez compromise !
Elle s’enfuit vers la maison.
D’abord, Ferdinand demeura là, étonné et stupide ; puis il s’élança vers le bosquet d’où venaient les plaintes ; il vit MmeKeuterings étendue de tout son long sur un banc. Vraiment, elle avait l’air de se mourir. Son corset déployé, déchiré, gisait près d’elle. Sans doute, elle l’avait arraché dans un effort suprême.
Mais, ô surprise, à la vue du jeune homme elle se redressa. Elle n’était plus pâle, ses couleurs étaient revenues. Avec une intensité de violence et de haine, elle s’écria :
— Allez, j’ai tout entendu. Je vais tout dire !
— Ah ! madame, vous ne ferez pas cela !
— Vous allez voir !
Déjà elle était debout.
Mais, brusquement, le jeune homme s’empara du corset oublié et, le brandissant d’un grand geste :
— Un pas de plus, dit-il avec véhémence, et toute la noce va connaître combien vous étouffiez dans ce corset !
— Arrêtez ! fit MmeKeuterings, qui retomba sur le banc, anéantie.
Et des pleurs ruisselaient sur ses joues.
— Ah ! Ferdinand, gémit-elle, pardonnez-moi, je suis si jalouse ! Je vous aime !
Alors, Mosselman très ému s’assit auprès de cette tendre femme et soupira :
— Ah ! Clémence, c’est vous seule que j’adore, et vous n’avez pas su le comprendre !
Cependant la nuit venait et, dans le ciel pâle, commençaient de fleurir les constellations.
Et le jeune homme et la jeune femme s’enlaçaient avec ivresse, quand le sombre jardin retentit de cris joyeux :
— Monsieur Ferdinand ! monsieur Ferdinand !
C’était MmePosenaer et les invités qui cherchaient Mosselman, afin qu’il chantât des chansonnettes comiques.
— Fuyez, dit Clémence d’une voix basse mais énergique, tandis que Ferdinand, très agité, véritable toupie,klachdopd’une absurde fatalité, tournait sur place et ne savait à quoi se résoudre…
Maintenant, dans la salle de noce, les tables avaient disparu. Et les dames entouraient MmeSpineux tout en larmes, l’étourdissaient de leurs consolations vaines, car les jeunes époux venaient de partir pour Bruxelles.
Les hommes, la face enflammée, fumaient de noirs cigares et crevaient de rire autour de M. Rampelbergh qui contait des histoires énormes. Seul, dans un coin de la salle, Joseph Kaekebroeck, délivré de ses voisines de Wavre, demeurait silencieux, accoudé à la fenêtre ouverte. Sa pensée était ailleurs ; il contemplait rêveusement la lune montant dans le ciel plein d’étoiles.
L’entrée de Ferdinand souleva des clameurs : Le voilà ! Eh bien, où est-ce qu’il restait donc ?
Soudain, MmePosenaer rentra dans la salle.
— Il est introuvable ! déclara-t-elle.
Mais aussitôt, apercevant le jeune homme, elle s’élança vers lui :
— Mon Dieu ! dit-elle en s’arrêtant brusquement, mais qu’est-ce que vous avez sous le bras !
Alors, Mosselman, abaissant ses regards, pâlit effroyablement.
Il tenait sous son bras gauche le corset de Clémence !
— Mais c’est le corset noir de ma femme ! s’écria M. Keuterings en lui arrachant cette cuirasse roulée. Quand je disais qu’elle était trop serrée !
Et il éclata de rire.
Mais cette gaîté candide ne trouva nul écho. Car tout le monde avait deviné le malheur du pauvre homme.
À ce moment, MmeKeuterings apparut à la porte de la salle. Elle avait jeté une mantille sur ses épaules pour dissimuler son corsage imboutonnable.
— Il fait un peu frais ce soir, dit-elle d’un ton assez naturel.
Mais pas une dame, pas un homme ne bougea. Tous restaient figés, immobiles, composant le tableau vivant de la stupeur stupide.
Surprise, MmeKeuterings se porta vers son mari. Alors, brusquement, celui-ci, très farce, ouvrit ses bras et déroula d’une secousse le corset fatal.
À cette vue, MmeKeuterings blêmit, puis elle devint verte, tout à fait comme Sarah Bernhardt dans leSphinx.
Et, lentement d’abord, roide, elle partit en arrière et puis, tout à coup, elle tomba d’un bloc sur le parquet d’où monta une bouillonnante poussière.
Elle mourut deux mois après, d’une lésion intercostale et de honte.
Ainsi périssent toutes les absurdes femmes, qui, dédaigneuses des formes divines, se serrent au petit cabestan de toilette et rêvent la bague pour ceinture !
Joseph Kaekebroeck était un long jeune homme, très élégant et très simple, mais qui marchait un peu courbé, comme sous le poids de son nom excessivement commun.
De bonne heure, il avait compris quel serait un jour son état d’infériorité dans le monde, en face d’un monsieur qui s’appellerait par exemple Gilbert de Beauséant ou Guy de Fessensac, et la vision nette des redoutables épreuves auxquelles devait le soumettre une origine maléfique, avait tout de suite assombri sa vie.
Cette difformité patronymique lui était insupportable ; elle le désignait d’avance aux faciles quolibets des sots.
Par contre, elle lui avait donné cette timidité charmante qui mettait une grâce infiniment douce, spleenique, dans ses gestes sobres et ses paroles d’une attique pureté de langue et d’accent.
