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Dans un monde en pleine mutation, dans lequel sont prônés l'individualisme, la compétition et la surconsommation, comment est-ce que la jeunesse occidentale peut-elle se reconstruire et bâtir un monde meilleur ?
La déconstruction marque la fin des grandes idéologies et la naissance d'une génération face à l'apogée d'un capitalisme libéral insécurisant. Comment la jeunesse d'aujourd'hui peut-elle relever les défis majeurs du siècle ? De la déshumanisation d'un monde bientôt dirigé par les algorithmes à l'émergence inéluctable de la robotisation et de la réalité virtuelle, les auteurs, dans cet essai sans filtre, analysent les mutations de la jeunesse occidentale. Ils s'interrogent sur sa relation aux anciens, abordent les questions de la religion, du rapport à la croyance, la notino d'identité et la place réservée à la jeunesse dans une société où la compétition exacerbée amène à un individualisme effrené. Ils abordent le thème de la surconsommation, d'une certaine vacuité des relations humaines, ainsi que l'apparition de tensions sociales qui ne manqueront pas de surgir violemment dans notre pays. Les auteurs définissent trois étapes-clés de la vie de toute enfant de la déconstruction :
me faire, m'aimer, me battre, puis, devant une situation générale pour le moins anxiogène, prônent avec espoir trois remèdes pour reconstruire : la Terre, la Culture et les Sciences.
Les auteurs nous offrent un regard synthétique et critique sur plusieurs dimensions de notre société : religion, politique, consommation, habitudes de vie... Ils proposent aussi des solutions pour se réinventer et se définir un nouvel idéal d'humanité.
EXTRAIT
Traditionnellement, quand un jeune homme s’intéressait à une jeune personne, il la découvrait, comprenait ce qu’elle aime, l’abordait librement et rivalisait d’originalité ou de timidité pour la séduire. Dans le cadre d’une application, la rencontre se cantonne à un format où le physique va prendre toute la place de l’être. On ne peut croire au coup de foudre d’une photo Instagram ou tomber en admiration devant la logorrhée d’un tweet. Ce n’est plus le ton de la voix, la douceur du regard ni les vibrations de la peau qui permettront de s’aimer, mais un portail numérique, standardisé et identique contenant six photos de plain-pied. Un programme nous conseille de sourire, d’être avec des amis ou de ne pas mettre trop d’animaux.
À PROPOS DES AUTEURS
Paul Melun grandit à Bordeaux son père est agriculteur biologique et sa mère orthoptiste. Durant ses études secondaires, il découvrira l’engagement politique en prenant la tête de la contestation de la réforme des retraites de 2010 dans son lycée. Admis à Sciences Po Bordeaux, il concrétise ses désirs d’engagement en prenant la présidence de l’UNEF, syndicat étudiant. Durant ces années, il se rapproche de la politique en conseillant plusieurs élus. Diplômé de Sciences Po, Paul rejoint l’ESSEC afin d’y compléter sa formation et d’engager une carrière dans le secteur privé. Désormais Consultant en stratégie à KPMG, il est en parallèle membre du bureau du club D12 à Paris.
Jérémie Cornet grandit à Paris dans une éducation catholique. Il suivra une éducation secondaire à la campagne, en Charente (Angoulême) et sera interne au Lycée du Futuroscope. Après une classe préparatoire littéraire au Lycée Clémenceau de Nantes il rejoint Sciences Po Bordeaux pour se spécialiser en Affaires Publiques. Enfin, il termine ses études au programme Grande École de l’ESSEC avec une spécialisation en Big Data. Féru de technologie, il est employé chez IBM en Conseil en Stratégie Blockchain et Intelligence Artificielle il a aussi été membre et président de plusieurs associations et fondateur d’une entreprise sur le marché de l’art.
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Seitenzahl: 219
Veröffentlichungsjahr: 2019
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À vingt-quatre et vingt-cinq ans, nous sommes les enfants de la déconstruction. Moins de trente ans, c’est l’âge de cette génération qui est née à la toute fin du XXe siècle et qui fera la moitié du XXIe, l’observer c’est contempler l’avenir.
Les enfants de la déconstruction ne sont pas la totalité d’une génération, ils sont une tendance, un mouvement, une influence sur la jeunesse occidentale.
Les parents des enfants de la déconstruction sont eux-mêmes l’achèvement d’un processus de déconstruction. N’ayant pas connu la guerre, ils sont nés après 1945 et ont tous, à différentes échelles, participé à faire de l’Occident ce qu’il est aujourd’hui. Ils ont voulu la liberté. Ils se sont affranchis de certaines normes, règles, traditions, qui pour plusieurs étaient immuables depuis des siècles. Pour gagner la liberté, il leur a fallu déconstruire les préjugés, les rigidités du passé, en mai 1968, puis un peu plus chaque décennie ils ont refermé les portes du passé. Principalement issus des milieux aisés, urbains et culturels, ils ont apporté à la France de nouveaux codes. D’abord marginaux, militants, ils sont devenus admis socialement pour n’être plus que la nouvelle norme d’aujourd’hui. Si certains n’ont pas été les fers de lance de ce mouvement, car trop ruraux, peu favorisés ou conservateurs, ils ont fini par s’y intégrer de façon assumée ou à leur insu.
Le mouvement de déconstruction a été théorisé, par ses détracteurs comme par ses défenseurs. La notion de déconstruction connaît une acception très large. Elle apparaît avec les premiers traducteurs et exégètes heideggériens, mais est véritablement conceptualisée par Derrida dans la grammatologie comme un phénomène d’analyse critique du discours et du sens des mots. Le fondateur du concept le définit comme suit : « Une opération portant sur la structure ou l’architecture traditionnelle des concepts fondateurs de l’ontologie ou de la métaphysique occidentale. » S’opère ainsi une rupture philosophique avec les grands piliers de la pensée occidentale. Ce n’est pas une destruction pure et simple de certains principes sempiternels, mais un travail de remise en cause concurrentielle des fondements de notre société. Le phénomène de déconstruction s’est particulièrement développé avec l’essor de la philosophie post-moderne aux États-Unis et a irradié l’ensemble des universités et écoles de pensée européennes du XXe siècle. Si elle émane généralement de quelques individus, cette pensée impacte toutes les couches sociales.
Ce sont les descendants de cette mécanique philosophique complexe et composite qui vivent aujourd’hui dans l’Occident du XXIe siècle. Dans cet ouvrage, nous faisons le choix de placer la focale sur cette génération. Là où leurs parents furent acteurs de la déconstruction, eux naissent dépossédés du corps sémantique et intellectuel du concept. Ils sont les dépositaires d’un héritage qui les dépassent. C’est pour cela que nous les nommons « enfants de la déconstruction ». Ils ne sont pas, bien sûr, un groupe parfaitement homogène, leur hétérogénéité est même constitutive de leur définition.
Chaque enfant de ce siècle hérite du phénomène de déconstruction. Plus qu’une catégorie sociale, culturelle ou géographique, l’idée « d’enfants de la déconstruction » est un concept. C’est la mise en lumière de l’influence d’une école de pensée qui s’exerce à différents niveaux, mais sur l’ensemble d’une génération. Tous les enfants du XXIe siècle sont, à divers degrés, les enfants de la déconstruction.
Parmi eux, certains s’imprègnent et s’incarnent pleinement comme continuateur du phénomène par leurs pratiques passives et actives. En un mot, ils l’avalisent. Ils constituent l’épicentre du phénomène de déconstruction. Souvent urbains, connectés à la mondialisation et tertiarisés, ils occupent une place clé dans l’espace social occidental et français. Ils sont la figure de proue du navire amiral de la déconstruction qui draine avec lui bien d’autres jeunes Occidentaux. Entre quinze et trente ans, tous sont les sujets de la déconstruction, maïeuticiens ou victimes, qu’elle enchante ou désole, elle n’épargne aucun de ses enfants.
L’espace culturel, médiatique et numérique mondialisé est au cœur de cette influence de la pensée de la déconstruction. Nous-mêmes, certainement intégrés par notre âge et notre statut à ce mouvement de déconstruction, avons tenté, certainement moins que nous ne le voudrions, de trouver un prisme objectif à nos recherches afin de livrer une vision de la jeunesse occidentale au XXIe siècle.
Un malaise traverse notre génération qui, en dépit de tous ses relais de communication, demeure divisée aux plans géographiques, culturels et sociaux. Ce ne sont plus les moyens qui font défaut à la rencontre, mais des cloisons qui se dressent entre les uns et les autres se cantonnant au chemin tracé de leur existence.
Ce malaise, nous souhaitons le mettre aux nues dans ce livre, non pour jeter l’opprobre sur nos contemporains, mais pour mieux le dépasser. Comprendre le malaise de cette génération revient à le décomposer selon trois temps qui régissent son existence, c’est ainsi que nous progresserons dans cet ouvrage ; « me faire, m’aimer, me battre ».
Cette jeunesse se construit dans son rapport aux autres et à l’existence. Elle s’aime artificiellement pour pallier une construction trop fragile, trop anxiogène. Inachevée, elle se divise et s’affronte.
Ce livre ne se veut pas un travail de recherche, mais un essai pour comprendre notre temps et partager nos espérances. Nous œuvrerons ici à dresser un portrait de la jeunesse française, avec ses doutes, ses craintes et ses nouvelles passions.
Jeunes et inconnus, donc libres d’assumer nos idées que la bienséance dilue souvent, nous décidons de partager avec nos lecteurs une vision parfois sombre de notre génération à laquelle nous formulons nos vœux d’espoir.
« Maudissant la foule qui me vole
L’homme qu’elle m’avait donné
Et que je n’ai jamais retrouvé »
Édith Piaf
Des bouches de métro se répandent des flots de travailleurs, de touristes, d’étudiants tous pressés par l’intérêt commun de satisfaire aux attentes de leurs pairs et de leur temps. L’homme n’est plus rare. Il est un commun que l’on trouve à chaque étage, dans chaque rue, derrière chaque porte. Un jeune qui passe dans un village de quelques habitants est une chance, un trésor pour une autre jeune personne qui s’ennuie en jouant avec ses rêves. Aldo Orsenna, isolé sur le rivage des Syrtes, voit en Vanessa la promesse d’exister réellement1. À Paris, Bordeaux, Lille, c’est une banalité, presque une tare d’exister. L’individu est une plaie, un enfer concurrentiel plus qu’une possibilité de découvrir, de penser. Comment ne vouloir, alors, défendre son pré carré physique et refuser la rencontre fortuite de l’autre qui, sinon commun, peut-être, comme le disent les journaux du soir, un pervers, un marginal ou tout simplement un pauvre, un exclu ? La passante de Charles Baudelaire, rendue superbe par son aspect éphémère, est aujourd’hui à deux clics sur une application de rencontres dont les algorithmes permettent de retrouver des individus que l’on vient de croiser.
Inquiète, méfiante, incomplète, notre jeunesse n’est confortable que dans l’intimité du foyer. Les lieux publics sont source de tension et d’inquiétude dans l’effervescence de la ville. Pétries d’un besoin naturel de confort dans une urbanité où les individus sont entassés, les jeunes générations se fuient. Ce malaise social ponctue chaque pas des enfants de la déconstruction quand les limites de sa propriété sont franchies. La rencontre devient complexe. Les barrières de classe, de genre et d’origine s’intensifient. La génération urbanisée si éduquée, si rapide, si cosmopolite vit chaque rencontre impromptue comme un risque. L’étape charnière de l’existence par soi dans le groupe est bouleversée par de nouvelles mutations sociétales.
Le capitalisme ne pouvant se cantonner ni à l’endogamie ni à la solitude, les campus américains vont se faire promoteurs d’applications et sites sociaux dès le début des années 20002. Le palliatif de l’outil algorithmique va repenser les armures de l’intimité. Ce n’est plus le hasard, mais la machine qui va choisir et inspecter ses futurs interlocuteurs. Notre jeunesse ne pouvant plus se satisfaire des rencontres classiques de la rue, du bal, du travail, trouve la technologie confortable dans son rôle d’entremetteur rationnel. Un nouveau contrat va s’ériger entre individus dont les huissiers sont des signatures électroniques, et les juges des algorithmes.
Le temps des poèmes, des lettres parfumées et de l’aval des parents est dépassé. Pour l’enfant de la déconstruction, la plénitude s’appelle Badoo, Tinder, Wyylde3. La rencontre est prémâchée. La machine fait pour nous une présélection déshumanisée sur critères sociaux, physiques, monétaires et utilitaires. Pour pouvoir s’approcher, l’inconnu passe par un ensemble d’étapes allant du renseignement de ses informations personnelles, à l’analyse des valeurs morales dignes des douaniers les plus zélés de JFK4.
Traditionnellement, quand un jeune homme s’intéressait à une jeune personne, il la découvrait, comprenait ce qu’elle aime, l’abordait librement et rivalisait d’originalité ou de timidité pour la séduire. Dans le cadre d’une application, la rencontre se cantonne à un format où le physique va prendre toute la place de l’être. On ne peut croire au coup de foudre d’une photo Instagram ou tomber en admiration devant la logorrhée d’un tweet. Ce n’est plus le ton de la voix, la douceur du regard ni les vibrations de la peau qui permettront de s’aimer, mais un portail numérique, standardisé et identique contenant six photos de plain-pied. Un programme nous conseille de sourire, d’être avec des amis ou de ne pas mettre trop d’animaux5. Les relations sont un portefeuille de profils dans lesquels sont sélectionnés les plus plastiques puis les plus drôles dans leurs messages. Rimbaud ou Proust sur Tinder n’ont que peu de chances face aux muscles hypertrophiés d’un ambitieux en école de commerce.
Dans la société de la vérification, ce n’est plus la spontanéité qui fait l’attirance, le charme, la sympathie dans les rapports humains. Ce monde désenchanté marche au pas de la raison, de la sécurité et de la mesure. On vérifie l’individu au travers de son profil avant de s’intéresser à lui, on scanne l’utilisateur au lieu de sonder son cœur. L’humanité, ce supplément d’âme propre à chacun qu’une machine ne saurait traduire, ne passe qu’après. La note sociale, présente et consultable, fait office de loi. Chaque souffle de notre jeunesse est sous le joug d’une poignée d’étoiles sur Google.
En technicisant les rapports, l’homme et la femme s’éloignent un peu plus de leurs derniers attributs naturels. Contrairement au chat, à l’ours, au poisson, l’homme parachève de rationaliser ses rencontres et ses amours futurs. L’apogée de cette déconstruction de l’état de nature décrite par Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes est consommé. Par ces algorithmes, le jeune pourra dresser une liste de critères quantifiables et juger de son attractivité ou de sa mise au rebut6.
En 2016, un algorithme Microsoft de machine learning7 est testé sur Twitter. Le but est de voir comment un robot, « Tay », vierge de toute idée, ne possédant que la connaissance des mots, va s’enrichir du savoir universel que l’homme échange continuellement. Ce robot apprend à mesure que les utilisateurs publient du contenu. En deux heures, l’intelligence artificielle tenait des propos nazis, racistes et sexistes si bien que Twitter a dû supprimer Tay et ses tweets. Cette dystopie questionne l’abandon de nos capacités cognitives au profit de décisions simplifiées par l’algorithme. Quitter les derniers reliquats de l’état de nature, est-ce si bon ? Certes les décisions sont plus rapides. On nous promet d’éviter les profils des moches, « des ploucs », « des beaufs » ou des pauvres. On nous évite de « perdre du temps ». Mais à quel prix ? L’enfant du siècle accepte de se voir confisquer son droit au premier regard. L’algorithme peut varier, utiliser nos données, considérer un comportement comme marginal et l’exclure au point d’annihiler tout retour possible, mais qu’importe tant qu’il rassure.
L’homme est artificiellement plus fort, mais individuellement plus faible. Cette nouvelle rationalité numérique n’est pas un eugénisme, c’est une moyennisation. Aucune main invisible ne vient essayer de construire des individus plus performants. Loin de rendre l’individu scanné plus raisonné ou plus intéressant par sa sélection, il tend vers une profonde grégarité.
Si, pour plaire, il suffit d’effectuer une matrice de corrélation statistique ou une régression linéaire8 et voir quels comportements plaisent à quelle audience, pourquoi s’en priver ? Loin d’une transition vers la maturité, le confort numérique plonge les enfants de la déconstruction dans un besoin d’assistanat perpétuel. Ne créant plus, ne sachant plus, il singe. Les enfants de la déconstruction se regardent et se miment pour ne finir qu’en catalogue de jambes bronzées au soleil et de chatons maladroits. Ce panurgisme voulu et inconscient va permettre de nettoyer cette nouvelle Babylone digitale de toutes ses aspérités. Contrairement aux mendiants et marginaux que nos villes aimeraient tant dissimuler, il est aisé de supprimer des textes dérangeants et des comportements divergents sur Internet. De cette nouvelle cité artificielle, où règnent le bon sens et la codification, sont exclus ceux qui pourraient la déranger.
Menace perpétuelle pour les utilisateurs d’applications sociales, cette technologie est traversée de fraude, d’usurpation et de perversion. Pléthore sont les ouvrages de prévention, les messages et les images incitant à la méfiance ou à la protection. Les applications et sites Internet vont mettre en place une batterie d’identifications et de soi-disant garanties pour satisfaire le désir de sécurité des utilisateurs. Cette automatisation profite des failles relationnelles des enfants de la déconstruction pour servir ses bas instincts financiers. Cette tendance se nourrit du climat d’insécurité lié à l’inconnu, et des phénomènes déviants qui défrayent chaque semaine la chronique9. Tout cela n’est qu’une armada factice destinée à rassurer. Un faux compte se fait en moins de 5 minutes et le darknet ou un simple proxy permettent d’anonymiser toute connexion. Ces processus constituent une usurpation psychologique, mais le consommateur est en confiance. Il se sent dans l’entre-soi des gens normaux, protégés.
Cet ensemble de boucliers n’est pas seulement placebo, il est lucratif. En renseignant le genre, l’âge, le lieu de vie ou les goûts, l’utilisateur enrichit bénévolement la plateforme numérique. Toutes les données diffusées sont utilisables, monétisables. La gratuité de Facebook, Tinder, Twitter ne relève en rien de la philanthropie, mais de l’intelligence statistique et économique. Quand c’est gratuit, nous sommes le produit.
Avec son trajet GPS, ses matchs10 Tinder et ses envies de musique sur Deezer, l’utilisateur devient une tendance chiffrable et agglomérée pour prédire les comportements de consommation futurs. Ces données sont utilisées en interne pour les performances de l’entreprise et peuvent être échangées ou vendues. Une vue, un clic, un « j’aime » sur Facebook peut valoir de 10 centimes à 5 euros en fonction de la granularité recherchée.11 La fin principale de cette utilisation des données, appelée de manière abusive « Big Data », est de toucher et vendre un produit grâce à un marketing segmentant au plus près le consommateur. Il s’agit de vendre le produit à la bonne cible. La force de l’application sociale est de persuader jeunes et moins jeunes que s’identifier, c’est se protéger. Ce questionnaire perpétuel remplit parfaitement les attentes d’un marché vorace.
La société des trois ordres n’existe plus depuis 1789, la noblesse, le clergé et le tiers état ne seraient plus qu’un lointain souvenir. Sur la planète réseaux sociaux et applications, tous seraient égaux, libres et fraternels. Mais le couperet de la guillotine qui s’est abattu sur la société d’ordres bute sur les algorithmes de la révolution numérique.
Le pouvoir politique appuyé par les grands acteurs de la société (médias, entreprises technologiques, associations…) affiche sa profonde volonté d’ériger la lutte contre les discriminations en nouveau totem national. Mais on comprend mieux les maux d’une société en regardant ses actions qu’en se fiant aux discours qu’elle tient. La défiance quant à la différence ou au non connu, qui se veut inacceptable dans la société française, exulte pourtant dans certaines pratiques en ligne. Il y a dans cette société déconstruite qui se réclame affranchie de toutes contraintes sociales, de nouvelles barrières, de nouvelles normes, qui font autorité. Nombre d’entre elles se dressent aujourd’hui dans la société technique.
À rebours des apôtres de la déconstruction, un exemple troublant illustre cette idée. Dans un marché hautement concurrentiel et diversifié comme celui de la location en région parisienne, l’offreur est roi au détriment d’un client qui doit rivaliser de preuves de bonne conduite pour espérer un logement décent. Fort de cette situation déséquilibrée, le réseau GensDeConfiance est né. La mission de ce réseau est de s’assurer que les personnes cherchant à avoir des informations sur un produit ou à entrer en contact avec les propriétaires sont des citoyens bien sous tous rapports. Qu’est-ce un citoyen qui ne serait pas de confiance ? Un arabe, un juif, un homosexuel, un pauvre ? La nuance est plus fine, dissimulée. Pour le savoir, les membres doivent être cooptés par trois personnes de cette bonne société pour pouvoir déposer une candidature. Ce n’est plus un homme qui s’adresse à un autre homme pour échanger un bien contre une rémunération, c’est une société de gens propres sur eux, convenables, introduits, fiables tels que définis par les membres antérieurs. Sont clivés ceux qui sont dignes de confiance et ceux qui n’ont pas cette chance.
Cet exemple répond à la société d’ordres décrite par Norbert Elias, dans La Dynamique de l’Occident où il décrit les procédés mis en place par la noblesse pour éviter que des parvenus de « sang impur » ne les inondent. Cette classe bourgeoise aux moyens économiques étendus se voit refuser honneurs, style de vie12, mariages, car dénuée du bon goût d’être suffisamment bien née. La pureté et la distinction doivent être préservées. Ne peuvent pas porter les mêmes souliers Madame de Rubempré et Madame Chardon13.
Ce n’est plus la naissance, mais l’appartenance sociale et la maîtrise de codes qui créent aujourd’hui une nouvelle société à deux vitesses. Ces cloisons sont d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas imposées, mais voulues. On retrouve cette logique d’entre-soi sur le plan sentimental avec des outils comme Badoo ou AdopteUnMec14 permettant de choisir le type de peau, de physique, l’âge, le type de CSP15, les goûts de sa prochaine rencontre. Ce n’est qu’une fois ce repli sur soi pleinement consommé que la rencontre peut avoir lieu. L’homme a montré patte blanche. Il s’est normalisé.
Le premier regard, le plaisir de rencontrer ou la spontanéité font partie du passé, l’avenir est à l’optimisation du temps. Désormais, chacun planifie à l’aune de son bon vouloir artificiel. Google vous prévient qu’un rendez-vous a lieu, des notifications que le moment est venu de consommer car il reste une place au restaurant, des GPS qu’il est temps de partir pour éviter les bouchons. À tout instant, l’individu urbain va contractualiser chacun des rapports qui jalonnent sa vie par des outils d’organisation qui annihilent sa faculté d’être humain libre et indépendant. Ces outils sont rendus indispensables dans le carcan utilitariste, car ils sont seuls capables de répondre à l’exigence de gestion de ces flots humains.
Les nouveaux modes de déplacement incarnent ces bouleversements utilitaristes. Attendre qu’une voiture veuille bien nous prendre pour aller à un endroit ne fait plus sens. Celui qui tend son pouce vers le ciel en espérant la bonté des hommes est un nouveau Diogène16. Il remet son destin entre les bonnes grâces de son prochain, il a foi en cette humanité qui lui ressemble un peu. Il peut attendre, il en a le droit. La force de Diogène, quand il échoue à récolter quelques oboles auprès des statues, c’est sa dignité.
La succession de voitures continuant sans s’arrêter leur course sont autant de blessures symboliques infligées à l’auto-stoppeur qui voudrait les rejoindre. N’est-il pas assez bien pour monter ? Fort, il continue à croire, à espérer, jusqu’à la libération. Aujourd’hui plus qu’hier, avec cette déferlante d’images chez les plus jeunes, l’homme craint pour son image, sa stature sociale. Le stop aléatoire devenu humiliant, il cède la place au contrat de covoiturage. Est-ce simplement la recherche du confort de celui qui paye, le droit d’être exigeant, celui de menacer par une note négative tout écart ? Moyennant une somme établie, l’individu est moins suspecté, il trouve lui aussi son intérêt. Cette marchandisation le rend plus compréhensible, plus normal, mais moins humain. Quelle que soit son explication, le voyageur remet sa décision entre les mains d’un algorithme établissant un trajet à l’aune de critères de confort et de prix17. De nos jours, la route n’appartient plus à Françoise Sagan sillonnant les départementales au volant d’un cabriolet lancé à pleine vitesse entre les platanes. Elle est la propriété des autos aseptisées et de leurs équipages aux yeux braqués sur le GPS ou le Smartphone connecté à la 4G. Il faut vite arriver à destination, et ne pas perdre trop de temps au péage.
Au don s’est substitué le rapport marchand. Ce nouveau moyen de voyager se résume dans la monétisation du déplacement entre inconnus. Là où la bienveillance d’un individu le poussait à prendre gratuitement un semblable moins aisé, le covoiturage se monnaie, se calcule au centime près. L’économie d’échelle règne au détriment du simple « montez, c’est sur ma route ». Le don s’est contractualisé, il est devenu service marchand. Tout est fixé. Du nombre de places au tarif, en passant par les écarts possibles chiffrés à la minute ; tout est régi par la machine et ne peut être contourné. Sans accepter les règles ni le pourcentage pris par l’application, pas de covoiturage. Pas de négociation possible sur le prix. Pas d’invitation possible au restaurant pour régler ça sympathiquement : de l’argent et un commentaire pour toute transaction. Ne plus jamais se revoir comme destinée sociale.
La machine n’est pas un outil qui permet d’optimiser sa raison, elle devient la raison elle-même. Le libre arbitre ne guide plus la découverte. La machine seule, en présélectionnant, ôte les premiers filtres. L’algorithme identifiera ceux qui pourront se rencontrer. L’individu délègue le soin à la technique de lui présenter des profils, des offres et ainsi d’être lui-même introduit auprès de ses congénères. Il abandonne sa liberté du premier geste. Le destin de ses prochaines « connexions » sociales est suspendu au bon vouloir de lignes de code partagées par l’ensemble de cette humanité haut débit. Sur Facebook, le rapport entre le nombre de publicités et le nombre d’articles s’adapte en fonction des heures et des personnes. Les propositions d’amis, le contenu affiché, l’exposition à certains messages correspondent aux volontés d’un algorithme tenu secret par la société mère et qui arbitre librement de ce qui passera devant les yeux du lecteur. Ce processus unilatéral est accepté socialement au prix d’un vivre-ensemble informatique où Internet devient l’État, avec ses codes et ses castes.
Dès lors qu’un pouvoir démocratique prend une décision unilatérale, les contre-pouvoirs s’organisent, l’affront suscite haines et passions, l’agora rougit et les dirigeants donnent le change. L’expression du droit de regard et de critique si chère à Voltaire resplendit. Cacher des secrets défense paraît presque scandaleux et lorsque la République tente de s’immiscer dans la vie privée en récoltant des informations s’ensuit l’opprobre social18. À l’inverse, quand des réseaux sociaux collectent et utilisent des informations sur la vie privée avec un accord tout relatif des utilisateurs, tout paraît normal. C’est ici la tentation de nos sociétés modernes ; un totalitarisme volontaire. Lorsqu’elle décrit le totalitarisme, Arendt insiste sur quatre éléments tous présents dans les réseaux sociaux : la récolte d’informations, leur contrôle, celui des individus, l’intouchabilité.
Les réseaux sociaux vivent de la trace que laisse l’utilisateur. Chaque clic, chaque durée sur un réseau, chaque recherche sont comptabilisés et permettent de lire dans l’esprit des consommateurs de bande passante. L’outil sait tout, voit tout, peut tout. Les réseaux, concentrant des masses de données personnelles comme Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube, sont submergés d’informations, les autorisant à arbitrer ce que l’utilisateur va voir. Basée sur les pratiques antérieures, cette main sur l’information va pouvoir permettre de diffuser certains messages et faire passer certaines tendances minoritaires pour des généralités. L’information est contrôlée, orientée, et permet à celui qui paye d’être lu par le plus grand nombre19. Cet outil, savamment manipulé peut se faire pourvoyeur de propagande à grande échelle et, car majoritaire, annihiler toute résistance possible.
Dès lors, les enfants de la déconstruction vont se voir guider par les applications auxquelles ils ont abandonné leur raison. Un GPS, une application de rencontres vont diriger chaque pas de l’utilisateur, il saura pour lui ce qui est bon, ce qui ne l’est pas. Quelle contestation pourra opposer un individu qui a lui-même « choisi » d’utiliser ce medium technologique ? Intouchable, ce nouveau totalitarisme l’est. Kaliayev20 peut faire sauter la voiture du grand-duc, des marins se soulever contre l’inhumain sur le Potemkine ou les Tuileries être prises d’assaut par le peuple de Paris, l’autoritarisme étatique est un ennemi connu, visible. Une entité numérique plébiscitée par une population est, elle, inaccessible. Seule une élite de quelques « hackers »21 peut se gargariser d’inquiéter des géants numériques. Qui est derrière l’algorithme de Google Search, que deviennent les données fournies, pourquoi un texte n’est pas relayé ? Ces questions n’auront comme réponse que le silence impersonnel d’une erreur 40422.
Les réseaux d’intercommunications sont un totalitarisme d’une nouvelle espèce. Ce ne sont plus le pouvoir, la domination, l’utopie qui font office de credo, mais l’économie. Nos sociétés marchandes ont trouvé un gouvernement que la jeunesse plébiscite chaque jour.
Un code informatique peut être écrit pour masquer automatiquement des tétons féminins comme il peut censurer des textes politiques. Il induit une application totale et sans négociation possible de la loi écrite par son créateur. Il est alors impossible sur nombre d’applications d’écrire à une personne sans en avoir le droit. Si vous n’avez plus d’argent pour payer, la machine ne fera pas crédit.
Quand Facebook a fait se rencontrer deux intelligences artificielles, l’humanité s’est tue. En peu de temps, les machines ont créé un nouveau langage, incompréhensible à un Homme dépassé. Le robot n’eut plus besoin de son créateur, non par volonté conspirationniste, mais par efficacité. Il faut bien mesurer ici à quel point la complexité tend à exclure et se complaire en elle-même. La machine n’est pas encore pensante. Elle n’est pas dotée d’une âme auto-génératrice malfaisante ou calculatrice. Nous ignorons si la robotique permettra un jour d’assurer la reproduction de l’espèce humaine, pour l’heure, l’allégeance à ces intelligences artificielles s’avère incertaine pour nos vies, pour nos êtres.
