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Les rescapés de la barbarie commencent souvent par se taire. Les enfants de survivants ont de nombreuses énigmes à résoudre avant de connaître l'histoire de leurs parents. Une petite fille grandit auprès d'un papa "héros des montagnes". Elle va découvrir aux détours de paysages alpins somptueux, les blessures vives de ce rescapé des camps de déportation. Adolescente, elle voyage en Allemagne pays aimé et tant haï. Plus tard, elle rassemble les témoignages paternels pour lutter contre l'oubli.
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Seitenzahl: 100
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Enigmes de l’enfance
Le héros silencieux
Les difficiles lectures
Les souffrances du soleil d’été
Tous savoyards !
Une étrange visite
Et si nous étions juifs ?
Dans les bras de la FNDIRP
Je n’en avais pas fini avec les camps allemands
Les Allemands envahissent la maison !
La Dordogne clef du mystère
Quand enfin la parole se libère
« J’écrirai tes souvenirs »
J’écrirai tes souvenirs
Recherche clandestinité et plus si affinités
L’entrée en Résistance
La gestapo de Clermont-Ferrand
La grande disparition
L’arrivée à Buchenwald
Tentative d’évasion
Le bunker de Dora
Le strafkommando
Evacuation allemande
Libération écossaise
Le retour
Jusqu’au dernier souffle
Le héros silencieux
Les difficiles lectures
Les souffrances du soleil d’été
Tous savoyards !
Une étrange visite
Et si nous étions juifs ?
Dans les bras de la FNDIRP
Je n’en avais pas fini avec les camps allemands
Les Allemands envahissent la maison !
La Dordogne clef du mystère
Quand enfin la parole se libère
Les silences de mon père ont bercé ma jeunesse.
L’omerta pesait comme une chape de plomb sur ses souvenirs, tout particulièrement ceux de déportation pendant la deuxième guerre mondiale. Par contagion, un silence assourdissant envahissait toute la vie de famille. Les silences paternels avaient vaincu ma mère d’une nature pourtant volubile. Les enfants aussi étaient atteints : chacun se repliait dans sa bulle. Les conversations étaient rares. Nous vivions sans parole comme des poissons dans un aquarium. Le silence avait envahi tous les secteurs de notre vie familiale.
Pour entendre et écouter je me mis à chercher la musique, mais elle se cachait. J’allais souvent visiter un petit meuble où dormaient de nombreux disques que personne n’écoutait. Pour la petite fille que j’étais c’était une énigme inquiétante. La musique et le bonheur avaient probablement existé avant mon arrivée dans cette famille. Bach, Grieg, Chopin mais aussi Line Renaud, Bourvil, des airs de flamenco et des chansons enfantines attendaient désespérément d’être implantés sur le tourne-disque de l’époque. J’ai écouté ces vinyles toute seule à dix ans, et oui vraiment la joie était bien là dans les sillons... Mais cette musique ne m’était pas destinée. Sans doute suis-je arrivée trop tard.
A la fin des années cinquante, je fus la cinquième enfant, « pas vraiment désirée » m’a expliqué ma mère. Juste tolérée. « Marie-Pierre » a été mon deuxième et dernier prénom. Je suis donc bien incontestablement la fille de Pierre et peut-être d’une certaine Marie de passage. Mais de toute évidence, je ne suis pas la fille de ma mère : c’est écrit. Elle m’expliqua assez tôt les médicaments pris en 1957 pour tenter d’éliminer l’œuf que j’étais « mais cela n’a pas marché » conclue-t-elle l’air déçu. Comme pour se consoler elle me raconta en détails l’avortement réussi dans de très bonnes conditions en Suisse deux ans après ma naissance, en 1959. Cette maman ne voulait pas cinq enfants, cela peut se comprendre. Elle ne me voulait pas, c’est une évidence, mais moi je suis quand même arrivée telle une survivante. A ma naissance sa seule satisfaction fut de découvrir que j’étais une fille. Après deux garçons ma féminité lui permit de m’accepter un peu, de me tolérer et de m’offrir parfois quelques gouttelettes d’affection. Voilà sans doute pourquoi depuis toujours j’ai l’impression d’être la fille exclusivement de mon père qui m’aurait conçue seul comme un hippocampe ancestral tandis que ma mère se serait efforcée de tolérer ma présence intempestive.
Juste tolérée, oui c’est ça …si je me tenais « bien à carreau » je serais tolérée dans cette étrange famille. Seul mon père semblait avoir souhaité mon existence. Cela consolida mon Oedipe et m’encourageait à guetter sa compagnie rassurante. Mais souvent il se taisait... je décryptais donc chacune de ses attitudes et en recueillais souvent calme et bienveillance.
Dans cette curieuse embarcation familiale, ils étaient six à m’indiquer le monde. Mes parents ainsi que deux grandes sœurs et deux grands frères. Ma sœur aînée fut pour moi un modèle, un substitut de maman, je l’adorais. Elle devait s’occuper de moi, ce qui me réjouissait car je ressentais sa vraie gentillesse. Mon père fut un port d’attache solide mais par intermittence et en silence. Son attention pour moi se révélait notamment au cours de nos nombreuses balades en montagne.
Très tôt j’ai su qu’il fallait ne pas trop parler, être sage, se faire oublier pour exister dans cette famille insolite. Je le fis en nourrissant une rébellion souterraine et passais mon temps à observer, observer tout ...le global et le détail. Je pris goût à l’exercice. C’est ainsi, qu’assez tôt sous les apparences d’une petite fille timide, j’eus des idées très précises sur ce que je voulais faire et ne pas faire plus tard. Sans bruit, je choisissais les comportements à imiter et rejetais sans appel ce qui m’apparaissait comme de vulgaires méchancetés.
Assez vite je compris que les autres enfants de cette famille avaient priorité sur moi. « Les grands » stimulaient l’intérêt des parents et « la petite » devait rester silencieuse comme un objet mignon dénué de toute pensée. Dès que je sus lire, les livres vinrent meubler ma drôle de solitude dans cette famille nombreuse. Les mariages de mes deux sœurs ainées, lorsque j’avais dix et onze ans, remplirent tout l’espace. Ensuite mes deux grands frères occupèrent l’affiche par leurs exploits sportifs montagnards, leur scolarité, leurs bêtises. Donc en ne faisant pas trop de bruit, en me faisant oublier j’allais profiter d’une certaine liberté fragile. J’avais souvent mal au ventre sans raison apparente. Je stressais et somatisais mais ne le savais pas encore.
Ma mère était un rare refuge lorsque mon père était plongé dans son silence hermétique. Nous étions très dissemblables. Elle, beauté brune, oeil sombre peau mate, nez pointu, toute en angle et cascade de rires sonores. Moi timidement blonde, toute en courbes, regard inquiet, œil clair, peau à coups de soleil. Je n’ai pas le moindre souvenir d’un câlin avec cette maman-là. Mon père, ce silence ambulant, je l’aimais sans savoir. Il était mon repère, mon héros statufié, muet comme le marbre. Je devais bien lui ressembler un peu puisque j’étais si différente de ma mère. Mais ressembler à une énigme est assez étrange et peu structurant.
J’ai grandi malgré beaucoup d’incompréhension, de nombreuses confusions et de multiples interrogations sur le passé de mon père. Il m’apparaissait tel un Sphinx aphasique, je n’osais questionner. Il m’impressionnait, ses silences me faisaient peur parfois sans raison. Mon père ne parlait jamais de lui, de ce qu’il aimait, de ce qu’il ressentait. « Que pense-t-il ? m’a - t - il vue ? » Mais bien sûr je l’aimais. Sans doute était-il un héros mais je ne savais pas précisément de quoi. Sa parole rare était toujours didactique, elle décrivait expliquait, mais n’exprimait jamais d’impressions ou ressentis personnels. Son expression toujours claire précise efficace, transmettait le savoir. Il aimait l’école…j’aimais l’école…apprendre découvrir écouter observer furent les chemins incontournables de ma quête de l’amour paternel.
Malgré une certaine froideur apparente, ce père savait être patient gentil et bienveillant. L’hiver à la montagne c’est lui qui passait chaque soir dans la chambre s’assurer que la température était suffisante pour notre sommeil, à mon frère et moi. Comme un rituel quotidien du soir, il posait rapidement sa main sur le radiateur pour en vérifier la bonne chaleur puis doucement caressait quelques secondes notre front. J’aimais ce geste bref et tendre à la fois. A sa manière, il veillait sur nous, il veillait sur moi.
L’été, lorsque « tous les autres » étaient partis randonner en montagne juste avant l’aube, lui me réveillait plus tard, au petit matin, et m’emmenait marcher à mon rythme de petite fille. Il m’apprit alors à observer, ne pas trop parler, et trouver mon rythme de marche en écoutant mes pulsations cardiaques. Marcher en écoutant mon cœur...j’avais du mal à comprendre. Il m’expliqua que lorsque j’aurai trouvé ce rythme de marche alors je pourrai aller au bout du monde. En silence je m’appliquais à rechercher ce rythme du bout du monde. Cela occupait nos longues promenades matinales. La pente était rude alors je cherchais et cherchais encore ce rythme où l’on n’est plus essoufflé, au bout du monde. Très vite je compris l’importance de l’orientation du versant que nous montions. L’ombre matinale et sa fraîcheur bienveillante furent mes alliées pour la conquête du bout du monde. Les paysages somptueux, les odeurs délicieuses nous accompagnaient dans ces balades alpines. Un papa-héros-silencieux me guidait me protégeait. Le bout du monde n’était plus très loin, la pente du sentier était toujours aussi raide, mes pulsations cardiaques tambourinaient dans ma tête, mes tempes transpiraient. Telle une petite mule je posais une à une mes grosses chaussures de marche sur le chemin caillouteux. Un papa-héros-silencieux me guidait me protégeait.
L’hiver, nos promenades à skis étaient tout aussi belles et silencieuses. A chaque sortie nous faisions ensemble une évaluation systématique de la neige, toujours au même endroit sur un long dévers qui reliait deux versants. Si mes skis décelaient une neige trop glacée ou au contraire trop « soupe » je ronchonnais et mon père s’adaptait au rythme de mes craintes de petite fille. Au début des années soixante, l’équipement était sommaire, chaussures et skis trop grands récupérés de mes frères. Mais qu’importe. Lorsqu’ensemble, mon père et moi, nous convenions après les premiers contacts avec le sol que la neige était suffisamment ferme et moelleuse à la fois, nous nous élancions l’un derrière l’autre dans la pente. Même morphologie, même style. Nous dansions de larges boucles puis la vitesse s’accélérait. Face à la pente nous plongions avec délice dans les vallons. Toujours plus vite, le vent glisse sur les joues, les yeux larmoient un peu, les cuisses et les genoux avalent les bosses, les épaules vont chercher le vide face à la pente penchées en avant toujours et encore, les bras équilibrent l’ensemble, la joie augmente aussi rapidement que la vitesse. Tout est lâché je n’ai aucune appréhension et ne risque rien puisqu’ un papa-héros-silencieux me guide et me protège …
A cette époque je pensais que toutes les petites filles avaient un papa-héros-silencieux. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris, quelques temps plus tard, chez mes copines, des papas-poules, loquaces, blagueurs, tendres, bavards. Mes neurones crurent d’abord à un court-circuit. Puis j’ouvris les yeux lentement. Mon cœur se serrait ; du fond de ma solitude je découvris, chez mes amies, la silhouette stupéfiante de papas causeurs qui bavardaient longuement et exprimaient leurs opinions leurs émotions. Je commençais à entrevoir les failles du premier homme de ma vie.
Ces silences paternels n’étaient donc pas universels.
Plusieurs décennies me seront nécessaires pour détricoter ce mythe du « papa-héros-silencieux » et accéder à la connaissance de la simple réalité paternelle. Les nombreuses phases de mutismes répétées de mon père tentaient sans doute d’éloigner à tout jamais les abominations qu’il avait endurées.
Ses souffrances, les horreurs subies pendant la déportation ont constitué un traumatisme qui n’a pas été pris en charge, n’a pas été accompagné psychologiquement après la guerre. Les survivants des camps à leur retour ont commencé par se taire. Il n’y avait personne pour les écouter. Et de toute façon qui les auraient crus ? Ce silence des survivants a duré plus de quarante ans. Tous les enfants de rescapés des camps de déportation peuvent témoigner de ce repli, ces silences énigmatiques qui ont accompagné leur enfance. Les enfants l’ignorent mais leurs parents torturés tentent sans doute d’oublier les douleurs du passé, la culpabilité d’avoir survécu, la crainte de ne pas être cru. Ces parents meurtris ont aussi probablement le souci de préserver leurs proches des récits d’horreur. Les enfants de survivants sont captifs de cette histoire que personne ne leur raconte mais qu’ils devinent dans une brume floue.
