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Comment s'écrit l'Histoire ? Grâce aux archives les parcours individuels peuvent être mis à jour et apporter un nouvel éclairage aux récits des survivants. L'Histoire avec un grand H est parfois malmenée, déformée oubliée . Les archives ont ce pouvoir revigorant de remettre chaque individu, avec ses forces et ses faiblesses, au coeur de l'Histoire. Espérons que ces "chemins de vie" dans des circonstances difficiles aident à une réflexion vivifiante pour l'avenir.
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Seitenzahl: 85
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Avant-propos
L’ENQUETE
Le héros silencieux
Les difficiles lectures
Les souffrances du soleil d’été
Tous savoyards !
La Dordogne clef du mystère
Une étrange visite
Et si nous étions juifs ?
Dans les bras de la FNDIRP
Je n’en avais pas fini avec les camps allemands
Quand enfin la parole se libère
Transcription des récits de Pierre Jacquin
Recherche clandestinité et plus si affinités
L’entrée en résistance
La gestapo de Clermont-Ferrand
La grande disparition
L’arrivée à Buchenwald
Tentative d’évasion
Le bunker de Dora
Le strafkommando de Dora
L’évacuation allemande
La libération écossaise
Le retour
Jusqu’au dernier souffle
Pour les survivants des camps de déportation la difficulté a été double : dompter les souvenirs des horreurs passées et parfois se sentir coupable d’avoir survécu. Beaucoup de ces rescapés ont choisi de se taire pendant des décennies. Durant mon enfance, il m’a fallu mener une véritable enquête pour découvrir ce que mon père avait réellement vécu pendant la guerre. C’est cette enquête que je décris en première partie. En seconde partie j’écris ce qu’il m’a raconté, beaucoup plus tard, sur les trois années 1943 1944 1945. Ces récits ont pris une force supplémentaire lorsque j’ai pu les inscrire dans des travaux d’historiens et les croiser avec les archives françaises et allemandes. Cette étude « au microscope » d’un parcours individuel permet la mise en évidence de faits que « l’histoire officielle » peut parfois éluder.
Deux réalités ont retenu plus particulièrement mon attention :
Le rôle permanent, des miliciens français dans les arrestations, les tortures et les assassinats de résistants.La présence de déportés de tout le continent européen dans les camps de déportation et notamment la présence en grand nombre de déportés allemands.L’étude du parcours singulier d’un résistant montre un individu banal pris dans la tourmente et qui fait avec détermination des choix courageux. Il n’y a pas de héros. Le mythe du héros-résistant est une invention du « roman national » créé par le gouvernement d’après-guerre. En 1945 la société française est divisée, atomisée, et le gouvernement de l’époque tente ainsi maladroitement de reconstruire une identité nationale.
Ce mythe du héros est pernicieux car il laisserait supposer qu’il y a les héros et les autres… Cette vision binaire de l’histoire est bien éloignée des réalités de la période.
Les récits et archives qui se mêlent nous montrent la simple réalité d’un individu fragilisé qui cherche des solutions et fait des choix avec détermination et courage pour refuser l’inacceptable.
1960 : Pierre Jacquin avec son épouse Jacqueline et leurs cinq enfants Elisabeth Christine Yves-Marie Philippe Catherine
Le héros silencieux
Les difficiles lectures
Les souffrances du soleil d’été
Tous savoyards !
La Dordogne clef du mystère
Une étrange visite
Et si nous étions juifs ?
Dans les bras de la FNDIRP
Je n’en avais pas fini avec les camps allemands
Quand enfin la parole se libère
Née en 1957 à Albertville en Savoie, j’étais la dernière enfant d’une fratrie de cinq. Mon père fut un port d’attache solide mais par intermittence et en silence. Il y avait quelque chose d’énigmatique chez ce Papa proche et lointain à la fois. Son attention pour moi se révélait au cours de nos nombreuses balades en montagne. Sa présence me rassurait et m’intriguait à la fois, très tôt j’ai ressenti du mystère et du secret chez ce papa sans que je puisse en identifier la cause.
Ma mère était un rare refuge lorsque mon père était plongé dans son silence hermétique. Nous étions très dissemblables : elle, beauté brune, œil sombre peau mate, nez pointu, toute en angle et cascade de rires sonores, moi timidement blonde, toute en courbes, regard inquiet, œil clair, peau à coups de soleil. Je devais bien ressembler un peu à mon père puisque j’étais si différente de ma mère, mais ressembler à une énigme est assez étrange et peu structurant. Ce père me rassurait par son calme et sa gentillesse et m’intriguait par ses silences. J’ai grandi avec beaucoup d’incompréhension, de nombreuses confusions et de multiples interrogations sur le passé de mon père. Il m’apparaissait tel un Sphinx aphasique, je n’osais questionner. Il m’impressionnait, ses silences me faisaient peur parfois sans raison. Il ne parlait jamais de lui, de ce qu’il ressentait. Sans doute était-il un héros mais je ne savais pas précisément de quoi, petite fille je l’ai souvent imaginé héros des montagnes … gentil yéti ou bouquetin royal …
Malgré une certaine froideur apparente, ce père savait être patient et bienveillant, il s’occupait de « sa petite dernière » avec gentillesse. L’été, lorsque « tous les autres » étaient partis randonner en montagne juste avant l’aube, lui me réveillait plus tard, au petit matin, et m’emmenait marcher à mon rythme de petite fille. Il m’apprit alors à observer, ne pas trop parler, et trouver mon rythme de marche en écoutant mes pulsations cardiaques. Marcher en écoutant mon cœur...j’avais du mal à comprendre. Il m’expliqua que lorsque j’aurai trouvé ce rythme de marche alors je pourrai aller au bout du monde. En silence je m’appliquais à rechercher ce rythme du bout du monde. Cela occupait nos longues promenades matinales. La pente était rude alors je cherchais et cherchais encore ce rythme où l’on n’est plus essoufflé, au bout du monde. Très vite je compris l’importance de l’orientation du versant que nous montions. L’ombre matinale et sa fraîcheur bienveillante furent mes alliées pour la conquête du bout du monde. Les paysages somptueux, les odeurs délicieuses nous accompagnaient dans ces balades alpines. Un papa-héros-silencieux me guidait me protégeait. Le bout du monde n’était plus très loin, la pente du sentier était toujours aussi raide, mes pulsations cardiaques tambourinaient dans ma tête, mes tempes transpiraient. Telle une petite mule je posais une à une mes grosses chaussures de marche sur le chemin caillouteux. Un papa-héros-silencieux me guidait me protégeait.
L’hiver, nos promenades à skis étaient tout aussi belles et silencieuses. A chaque sortie nous faisions ensemble une évaluation systématique de la neige, toujours au même endroit . Au début des années 60 l’équipement était rudimentaire : des skis trop grands récupérés de mes frères et d’improbables chaussures molles, mais qu’importe ! une fois de plus mon « papa héros de je ne sais trop quoi » allait me guider et me protéger. Si mes skis décelaient une neige trop glacée ou au contraire trop « soupe » je ronchonnais et mon père s’adaptait au rythme de mes craintes de petite fille. Mais lorsque nous convenions après les premiers contacts avec le sol que la neige était suffisamment ferme et mœlleuse à la fois, nous nous élancions l’un derrière l’autre dans la pente. Même morphologie, même style. Nous dansions de larges boucles puis la vitesse s’accélérait. Face à la pente nous plongions avec délice dans les vallons. Toujours plus vite, le vent glisse sur les joues, les yeux larmoient un peu, les cuisses et les genoux avalent les bosses, les épaules vont chercher le vide face à la pente penchées en avant toujours et encore, les bras équilibrent l’ensemble, la joie augmente aussi rapidement que la vitesse, tout est lâché je n’ai aucune appréhension et ne risque rien puisqu’ un papa-héros-silencieux me guide et me protège …
A cette époque je pensais que toutes les petites filles avaient un papa-héros-silencieux. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris, quelques temps plus tard, chez mes copines, des papas-poules, loquaces, blagueurs, tendres, bavards. Mes neurones crurent d’abord à un court-circuit, puis j’ouvris les yeux lentement. Mon cœur se serrait ; du fond de ma solitude je découvris, chez mes amies, la silhouette stupéfiante de papas causeurs qui bavardaient longuement et exprimaient leurs opinions leurs émotions. Je commençais à entrevoir les failles du premier homme de ma vie.
Ces silences paternels n’étaient donc pas universels.
Plusieurs décennies me seront nécessaires pour détricoter ce mythe du « papa-héros-silencieux » et accéder à la connaissance de la simple réalité paternelle. Les souffrances subies pendant la seconde guerre mondiale, et plus particulièrement la déportation, ont constitué un traumatisme qui n’a pas été pris en charge, n’a pas été accompagné psychologiquement après la guerre. Les survivants des camps à leur retour ont commencé par se taire, car personne ne les écoutait, l’heure était à la reconstruction du pays. Pour mon père, sa jeune épouse a joué un rôle déterminant à ce moment-là : c’est elle qui a calmé ses hurlements et cauchemars nocturnes qui l’ont poursuivi pendant de très nombreuses années. C’est elle qui lui a apporté un cadre rassurant, des enfants et une raison de vivre.
1949 Jacqueline épouse de Pierre et leurs deux premiers enfants. Photo prise par Pierre.
Juste après la guerre, dans la sphère publique, il n’y avait personne pour écouter ces survivants, et de toute façon qui les auraient crus ? Et puis l’urgence était là : Dans une Europe dévastée il fallait trouver un travail, se loger, et élever des enfants qui arrivaient sans prévenir ; l’urgence était d’agir. Le traumatisme passé a été englouti pour plusieurs décennies dans un silence tenace.
Tous les enfants de rescapés des camps de déportation peuvent témoigner de ces silences énigmatiques qui ont accompagné leur enfance. Les enfants l’ignorent mais leurs parents torturés tentent sans doute d’oublier les douleurs du passé, la culpabilité d’avoir survécu, la crainte de ne pas être cru. Ces parents meurtris ont aussi probablement le souci de préserver leurs proches des récits d’horreur. Les enfants de survivants sont captifs de cette histoire que personne ne leur raconte mais qu’ils devinent dans une brume floue.
Tel un puzzle épuisant, il m’a fallu de longues années pour reconstituer cette histoire, son histoire douloureuse de la résistance et de la déportation. Ma recherche enfantine et inorganisée commença dans les livres.
