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Nous sommes à Paris, le 22 septembre 1765. A une heure du début de la représentation Molière est enfermé dans sa loge avec son chien Alceste et refuse de sortir.
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Seitenzahl: 36
Veröffentlichungsjahr: 2023
Pour Indy, le meilleur chien, le meilleur Homme !
Jean, dit Molière,
Alceste, chien de Molière,
Cyprien Ragueneau, comédien,
Irina, servante,
Charles dit La Grange, comédien,
Armande, épouse de Jean,
Madeleine, mère d’Armande.
Nous sommes à Paris le 22 septembre 1765, après l’interdiction de Tartuffe et le succès de Dom Juan, Molière écrit L’Amour médecin. Son fils Louis est mort un an plus tôt et sa fille Esprit-Madeleine vient juste de naître. Nous sommes à une heure de la représentation au théâtre du Palais-Royal, Molière est enfermé dans sa loge avec son chien nommé Alceste.
ACTE UN
Scène première : JEAN, ALCESTE
Scène II : JEAN, ALCESTE, RAGUENEAU
Scène III : JEAN, ALCESTE, IRINA
Scène IV : JEAN, ALCESTE, ARMANDE
Scène V : JEAN, ALCESTE, CHARLES
Scène VI : JEAN, ALCESTE, MADELEINE
Épilogue
JEAN. — Avant, c’était mieux ! (Silence)
VOIX OFF. — Une heure … avant le début de la représentation.
JEAN. — Tous ! Ils ont tous changé ! Ils ne se cachent même plus en coulisse pour s’en réjouir. Les dégonflés, les flasques, les désossés, les tremblants, les mous du bocal, bang, ils se raidissent d’un coup ! Tu m’étonnes ! Des spectateurs posés, une parole mesurée, fini. Hier soir le public était médiocre, quelques bavardages au fond de la salle, des applaudissements bien scandés, ni trop peu ni pas assez. Les faux-semblants, l’hypocrisie. C’est tout ce qui leur fallait. Mais pas moi ! Ah non, pas moi ! Moi j’y ai jamais trouvé mon compte ; les spectateurs modèles, ça ne m’a jamais intéressé ; j’aime bien quand ça bouge au théâtre, quand ça conteste, quand ça se bat, ça crie, ça réfléchit ; la vie, c’est chaotique ou ce n’est pas ! (Silence) Louis me manque. (Silence) Esprit-Madeleine est magnifique bien sûr, toujours collée au sein de sa mère, belle comme le jour, belle comme sa mère, comme sa grand-mère, mais ce ne sera plus jamais pareil. Je ne sais pas comment ils font les autres pour ne pas s’attacher. S’ils ont des techniques, j’aimerais bien aussi les connaître. Armande n’a pas l’air si triste, elle sourit tout le temps lorsqu’elle la berce, je l’entends parfois rire même. Et moi, j’ai envie de crier. (Silence) Louis me manque tellement.
ALCESTE. — Moi, on m’a arraché à mes parents et mes dix frères et sœurs, j’avais tout juste deux mois. Je ne m’en souviens pas mais je suppose que je dois être traumatisé. Mes parents aussi. Mes frères et sœurs aussi. Est-ce qu’on peut vraiment être traumatisé si on s’en souvient pas ? À quoi ça sert de ne pas se souvenir si c’est pour être traumatisé quand même ?
JEAN. — Je continue à vivre pourtant, comme avant, ou presque, je parle de moins en moins, je m’implique de moins en moins avec les autres. Je me méfie. De quoi ? Je ne sais pas. Je suis rentré courbaturé, j’avais plus de voix. J’avoue que j’ai de plus en plus de mal à trouver la ferveur nécessaire dans mon jeu pour aller chercher des spectateurs en pleine digestion et qui se foutent royalement de ce qu’on leur met sous les yeux : ventre repus n’a plus d’oreille … être vu plutôt que de voir … saloperie oui ! Ai-je été moins bon que d’habitude ? Peut-être. C’est sûr même. Mon costume d’auteur comique me lasse. Je rêve parfois d’avoir le courage d’être ce dramaturge qui égratigne plus, qui bouscule plus, qui maltraite plus, qu’on déteste dès la première réplique, cet auteur dont les sifflets du public se plaignent ; mais cet auteur qu’une fois à la fin de la pièce, on respecte parce qu’il a osé respecter ses spectateurs en les maltraitant un peu. Ma cervelle essaie encore de s’activer, mais à quoi bon ! Tout le monde méprise la pensée libre. Et c’est ça qui me rend fou, ça et l’impossibilité de prévoir. Cette impression qui ne me lâche pas que mon avenir se borne à quelques jours, comme la vie d’un de ces maudits papillons éphémères. Et cette satanée cervelle qui n’en finit pas de penser et de repenser, d’essayer de trouver une logique, vite, en urgence, pour aller mieux, pour comprendre. (Regardant Alceste avec insistance
