Le Dernier Roman - Yves Ferriol - E-Book

Le Dernier Roman E-Book

Yves Ferriol

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Beschreibung

Depuis le changement d'heure du mois dernier, la nuit semblait avoir rattrapé la vie pour de bon. Nul espoir de revenir en arrière, nulle échappatoire, aucun faux prétexte, il fallait patienter à nouveau, comme chaque année, sans savoir si cet hiver serait le dernier.

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Seitenzahl: 118

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Remerciements

Ma sœur pour ses précieuses relectures.

Sommaire

Avant-propos ?

Chapitre premier

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Épilogue

Avant-propos ?

Faire ou ne pas faire d'avant-propos, c'est une question qu'on se pose forcément lorsqu'on envisage d'apposer son nom près d'un titre. Personnellement je ne les lis que très rarement, et encore pas en entier, ou alors faut-il qu'ils soient très courts, et puis jamais avant la lecture. Je n'y trouve que peu d'intérêt, soit ils dévoilent les intrigues de manière abusive, soit ils polluent mon esprit d'une matière critique dont je n'ai que faire. D'ailleurs je m'y perds un peu entre les hordes d'avant-propos, d'avertissements, de prologues, de préfaces ou de préambules … sans doute y goûterais-je mieux des préliminaires ?

Mais lorsque maintenant c'est mon nom que j'envisage accolé, lorsque maintenant les refus d'éditeurs se font légion, alors oui je me pose la question de sa nécessité, de leurs nécessités. Un avant-propos pour être compris, un avant-propos pour l'immortalité ! Même si le mot lui même brille par sa stupidité, car avant le propos c'est déjà un propos.

Un avant-propos pour le lecteur ? Le stupide alors, celui qui ne sait pas lire entre les lignes ; l'ignorant, celui qui n'a jamais lu d'autres livres ou qui ne s'en souvient pas ; le balourd, à qui il faut tout dire deux fois et de trois manières différentes pour que se dégagent les prémices d'un début de compréhension ; l'intellectuel, qui va peser chaque mot et les presser jusqu'à la causticité, jusqu'au néant ; le bellâtre, qui va s'extasier devant des propos si élégants et une réflexion si aboutie ; l'élève, qui n'y cherchera seulement que des réponses à son travail rébarbatif ; l'éditeur, génie bienfaiteur qui y cherchera les traits distinctifs d'une pensée de son temps, ou les caractéristiques injonctives de l'offre et de la demande ; la famille et les amis, qui chercheront à m'y reconnaître entre chaque ligne, à s'y deviner entre chaque mot.

Bref un avant-propos pour tout le monde, c'est-à-dire un avant-propos frivole. Mais si le propos d'avant n'est rien, alors comment celui qui suit pourrait-il ne pas être insignifiant ?

Trop tard, celui se dessine et je n'ai plus d'autre choix que de l'achever, de présenter ce livre, qu'au final j'aime de moins en moins, que je n'ose plus lire même, de peur d'y déceler à chaque coin de phrase un nouvel indice d'une médiocrité supérieure. Le Dernier Roman, titre tordant d'un premier roman ! D'un roman qui est plus une nouvelle et d'une nouvelle qui serait plus un conte. Mais un dernier roman certainement ! Le mien, peut-être sans aucun doute ? Dans l'intrigue, à vous de voir ! Mais pour cela encore faut-il lire ce fichu bouquin, se lancer, se moquer des prémices orgueilleux d'un auteur paniqué par l'idée de ne pas plaire ou pire, de plaire, terrifié d'être un mortel comme les hommes, effrayé à l'idée d'être un homme, seulement.

Bonne lecture, aux lecteurs détestés d'avance, de ce Dernier Roman, premier roman qui n'en est pas un.

« Les progressistes d'hier sont les réactionnaires demain. »

D.R.

Chapitre premier

De l’autre côté de la fenêtre fermée, des gouttes d’eau s’échouaient puis s’étiraient fébrilement dans une sorte de délire stroboscopique, pendant qu’une misérable mouche anonyme s’évertuait à s’y télescoper dans un désagréable grésillement d’ailes. Depuis le changement d’heure du mois dernier, la nuit semblait avoir rattrapé la vie pour de bon. Nul espoir de revenir en arrière, nulle échappatoire, aucun faux prétexte, il fallait patienter à nouveau, comme chaque année, sans savoir si cet hiver serait le dernier.

À l’abri des regards indiscrets, avec une avalanche de précautions et un plaisir qui se lisait sur son sourire tendu, son pouce et son majeur caressaient, en les faisant délicatement crisser, des feuillets offset en vélin recyclé. Ses yeux n'avaient pas encore commencé leurs va-et-vient mécanisés, lorsque tout à coup un bourdonnement du dehors faillit lui faire lâcher son exemplaire. Il jeta un regard par la fenêtre et ne vit rien à l’extérieur, si ce n’est le reflet effrayé de ce presque jeune homme à l’instinct stupide qui s’empressa de faire basculer l’interrupteur sur la position off.

Dick avait plongé l’appartement dans l’obscurité et on pouvait maintenant déceler le bruissement d’ailes si particulier d’un drone d’État. Il s’en voulait d’avoir été si naïf. Bien sûr que cela avait été trop facile, le mail anonyme, le rendez-vous de nuit et le retour sans encombre. Quel idiot ! C’était sans doute un piège, un leurre. Peut-être le surveillait-on depuis plusieurs semaines ? C’eût été étonnant, il était extrêmement prudent sur ce qu’il disait, écrivait ou accomplissait. Pourtant, un geste, un regard nous trahit si vite, si vite qu’alors même que la conscience de l’avoir esquissé nous effleure, l’autre en face nous a déjà démasqué.

Dick en était venu à tenir une sorte de double comptabilité sur Internet : une manière d’effacer ses traces couplée à une méthode pour dissimuler sa véritable identité. Grâce à cette technique, il avait réussi à avoir et à garder plus d'un emploi car, depuis que la vente des profils utilisateurs par les fournisseurs d’accès était plus ou moins tolérée, un bon CV et une excellente présentation ne suffisaient plus. Cela faisait maintenant quatre ans que Dick avait pressenti tout cela et ne circulaient plus sur lui que des infos maîtrisées, même celles qui paraissaient le rendre vulnérable ; en tout cas, c’est ce qu’il croyait.

Le sifflement sourd du drone s’était éloigné. Dick resta encore assis quelques minutes dans le noir, le précieux livre entre ses mains. Ce n’était sans doute qu’une fausse alerte, mais la prudence restait de mise, il fallait redoubler d’éveil. Quelques semaines déjà qu’il n’avait pas effectué d’achats d’appareils, d'applis ou d’accessoires électroniques. Suspect ? Infidélité à la société de consommation et d’information ?

En longeant les murs il cherchait des mains l’ancienne bibliothèque, meuble dont l’époque avait oublié la vocation première, qui ne servait aujourd'hui qu’à exposer quelques vieux téléphones mobiles vintage, une caméra GoPro et même un authentique magnétoscope Philips qui aurait bien fait l’affaire d’un jeune antiquaire. Ses doigts sentirent les aspérités et un clic sec libéra un tiroir secret dans lequel il rangea précieusement le manuscrit. Il le lirait plus tard, là, ce n'était pas prudent. Dick ralluma la lumière et prit son blouson pour sortir. Il était temps d’acheter quelque chose pour les endormir.

Dehors, l’air frais mais sec balançait doucement les illuminations de Noël, une douce musique subtile, mélange langoureux de cuivres éclatants et d’une voix rauque, apaisait presque miraculeusement les cerveaux les plus résistants. En longeant le trottoir, chaque fenêtre éclairée rejouait pour le passant noctambule des scènes éculées de l’empire cinématographique américain : l’enfant sur les épaules de son père accrochant l’étoile au sommet du sapin, le mari se frottant tendrement à sa femme pendant qu’elle préparait le dîner et qu’elle semblait lui dire, avec la même tendresse, de patienter, que le moment n'était pas opportun, le chiot qu’on amenait devant les yeux émerveillés des enfants… sans fin. Dick arriva à temps, avant de dégobiller sur la chaussée toute cette béatitude bon marché.

Arty était le vendeur agréé ès technologie en tout genre. Derrière sa vitrine poussiéreuse et en désordre se cachait l’antre paradisiaque de l’informaticien le plus ingénieux. Après avoir franchi la porte au son d’une ancienne mélodie publicitaire de poissons panés surgelés, on le découvrait à l’abri, à l’intérieur de colonnes de cartons qui l’encerclaient. On pouvait trouver tout ce qu’on était capable d’imaginer, et s’il ne l’avait pas, son génie faisait le reste. Dick, avant d’entrer, leva la tête vers l’enseigne aux lettres lumineuses dont l’« Y » disparaissait par intermittence.

— Salut Arty !

— Dick, ça alors, quelle surprise ! Ça faisait longtemps que je t’avais pas vu. Te connaissant, tu viens chercher un peu de tranquillité ?

— Exactement, t’as tout compris. Il me faudrait un peu de répit, de quoi tenir au moins un mois.

— Ouh là là, monsieur a des exigences !

Arty pianota quelques instants sur le clavier de son ordinateur.

— Pour trois cents skys, ça te va ? T’as de la chance, j’allais fermer, je te fais le prix d’avant Noël !

— T’es vraiment un as.

En quelques instants son regard prit la couleur de l’écran, on pouvait apercevoir les lignes de codes faire scintiller ses yeux mi-clos.

— Et voilà, c’est arrivé chez toi, ni vu ni connu, un petit programme qui va te créer une cyberactivité pendant trente et un jours, avec des achats en ligne, des jeux, des visites de sites, etc. T’auras l’air du plus normal des hommes.

— Je te règle en … ?

— Pas la peine. Je me suis payé en passant : trois cents skys tout rond. Tu peux vérifier.

— Je te fais confiance, Arty, t’inquiète pas.

— Passe un joyeux Noël, les logiciels robots vont te lâcher la grappe un moment.

— Merci et joyeux Noël à toi aussi.

En s’éloignant de l’enseigne qui clignotait dans son dos, Dick sentit comme un haut-le-cœur. Arty lui ressemblait tellement – tous les deux passeraient les fêtes seuls – lorsqu’un relent d’estomac le fit vomir, de justesse, dans le caniveau.Recroquevillé en deux il faisait vraiment pitié, la veille de Noël, le visage arrimé au trottoir par un grotesque filet de bave. Un vieil homme qui passait l'esquiva du regard et s’éloigna à petits pas rapides. La nuit était noire, ne brillait d’aucune étoile réelle, seulement de guirlandes lumineuses… L’espace d’un instant il sentit le vide l’absorber et lui arracher le cœur. Sa respiration cessa quelques secondes et il crut toucher un moment d’éternité. Des années qu’il tentait d’échapper instinctivement à cette recherche toujours insatisfaite d’une technologie plus performante et plus minuscule. Il avait vu les applis, les logiciels et les machines remplacer doucement les hommes. Les applis des machines versus les facultés humaines. Si l’être humain utilisait désormais moins de capacités cérébrales, il pouvait néanmoins être redoutable lorsqu’il était suppléé par tout son régiment d’applis.

Dick faisait partie de ce que les grandes firmes avaient surnommé au début des années 2020, les « archéos », les résistants aux nouvelles technologies, à l’opposé de ceux qui apprivoisaient celles-là docilement et sans crainte : les « technos ». Aujourd’hui l’illettré c’était celui qui était incapable d’ouvrir un compte bancaire sur Internet, de rendre une wiki-dissert’ pour le cours suivant avec des insertions de champs et de liens électroniques. Dick l’avait compris et maîtrisait comme il se devait les nouvelles technologies mais il n’en avait pas le goût. Souvent il rêvait à ces mythiques années 80 qu'il n'avait pas connues, les dernières années avant l’arrivée d’Internet. Aujourd’hui personne ou presque ne réussissait à réfléchir, penser ou même se souvenir sans la machine qui désormais faisait partie intégrante de l’homme. Plus la peine de mémoriser ou de retenir une information. Tout était stocké dans une base de données qu’il suffisait d’interroger. L’information résidait maintenant hors de notre cerveau et l’une et l’autre ne s’alliaient plus dans la réflexion. Notre cerveau avait bien compris l’avantage des machines : une fois l’info apparue, elle était automatiquement oubliée, pas besoin de la mémoriser, il y avait une appli pour cela. Il y avait une appli pour tout : pour réussir à l’école, pour éduquer ses enfants, son chat, son hamster, pour draguer dans la rue ou en boîte de nuit, pour apprendre à conduire, pour accoucher, pour faire une demande en mariage, une pour mourir à l’hôpital et une – pirate – pour mourir chez soi. Chaque appli était une aide à la vie d’une société où la conception du bien et du mal était issue de moyennes statistiques. Dick n’aimait pas les statistiques ni les relations de cause à effet.

Il ouvrit les yeux sur le spectacle de ses vomissures, écarta d’un geste de la paume son filet de bave qui commençait à se denteler et reprit le chemin de chez lui en faisant un crochet par la pizzeria Giorgio. Il était 19h, bien entendu il avait déjà fermé sa devanture. Dépité il effleura alors son Skyphone et déjà, chez lui, le congélateur commençait la décongélation d’une de ces pizzas industrielles au goût sans surprise mais labellisées par des enquêteurs certifiés. Ce goût si particulier, paradoxe des temps modernes, qui a le pouvoir de nous rendre addict à l’insipide.

Sous l’œil d’une webcam peut-être en route, installé dans son canapé, Dick attendait patiemment que l’horloge franchisse minuit. Sans doute il pouvait penser avoir quelques moments de répit et il pourrait amorcer véritablement la lecture du premier chapitre … 5 … 4 … 3 … 2 … 1 … Minuit ! Joyeux Noël ! Bonne année ! Pour fêter les deux, une seule date, aujourd'hui, c'était bien suffisant. De toute façon plus personne ne croyait vraiment en un Dieu qui serait né dans une étable, c'était un peu trop kitsch. Dans les rues et les maisons enfermées, les scènes de liesse commençaient, les embrassades pleuvaient, les baisers s’échelonnaient dans son indifférence totale. Dick, dans un bond de félin, avait déjà atteint la bibliothèque, déclenché le mécanisme et, assis sous la fenêtre, lisait. Il n’eut pas le temps de lire les premières lignes que le signal de la porte d’entrée résonna comme un glas timide. Le regard fixé sur la porte il restait figé. Le signal insista une deuxième fois, puis une troisième. Dick glissa subrepticement le livre sous le canapé et s’empressa d’aller ouvrir, non sans avoir vérifié préalablement l’identité du visiteur par son empreinte sur le boîtier numérique de l’entrée.

— Monsieur Dick Richard ?

— Oui, que puis-je pour vous lieutenant Eleison ?

— Vous étiez bien à la boutique d’Arty ce soir, entre 18 h 15 et 18 h 35 ?

— Oui, j’y suis allé pour faire quelques achats. Pourquoi ?

— Parce qu’à 18 h 55, il est décédé.

Dick dut s’asseoir en urgence dans son fauteuil avant que ses jambes ne le lâchent et ne trahissent une trop grande émotion.

— Arty ? De quoi est-il mort ?

Le lieutenant Eleison s’avança lentement vers lui en scrutant la pièce :

— Il a été retrouvé le crâne fracassé dans sa boutique. Étrange, non ?

— Euh, oui…

Dick ne savait pas quoi répondre. Était-il suspect ?

— De nos jours il est rare de voir autant de violence dans un homicide. Je vois que vous aimez collectionner les vieux objets.

Dick s’en excusa presque :