Entre mes bras - Thierry Robberecht - E-Book

Entre mes bras E-Book

Thierry Robberecht

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Beschreibung

Une chaise roulante peut-elle tomber amoureuse de son occupant ?

En vérité, ce serait même sa vocation. Mieux qu’une épouse, un enfant ou une mère, elle tient son patient dans ses bras, le réconforte en silence et le protège des atteintes de la vie. Et quand l’auteur pousse la chaise hors de l’hôpital, c’est pour découvrir dans Charleroi des SDF ou des « jeunes issus de l’immigration. » 

De cette quête symbolique à la fois drôle et terriblement cruelle, Thierry Robberecht fait une fable sur la dignité, seule réponse possible face à la précarité de la condition humaine.

Un roman qui offre un nouveau regard sur le handicap, formidable ode à la tolérance.

A PROPOS DE L'AUTEUR 

Si  Thierry Robberecht est surtout connu pour écrire les textes de la série de bande-dessinée "La Smala", il est également l'auteur de plusieurs romans pour la littérature jeunesse. Il fut d'ailleurs lauréat du Prix de la Fureur de lire en 1993.

EXTRAIT 

Ne prends aucune initiative… je suis là pour t’aider… Je suis la seule sur qui tu peux compter, en qui tu peux avoir confiance. La seule, tu m’entends ? Les infirmières, les médecins sont tous incompétents, ta famille et tes amis t’abandonneront dès qu’ils auront compris que tu ne seras plus jamais l’homme que tu étais. Cet homme-là n’existe plus. Il est l’heure de suivre son cercueil jusqu’à la fosse récemment creusée et, quand le cercueil aura disparu sous les pelletées de terre, détourne-toi de cet homme et efface-le de ta mémoire pour toujours. Moi, contrairement à ta femme, tes gosses, ta sœur et tes amis, je t’aime depuis le premier jour de ton infirmité. C’est ce jour-là qu’a commencé notre histoire. Ta femme aimerait être à ma place, mais elle n’en est pas capable. Elle ne peut pas te porter, seulement te supporter. L’homme que tu as été, j’en ai rien à foutre, je ne l’ai pas connu et je ne veux même pas le connaître, il ne m’intéresse pas. C’est toi que j’aime, avec la moitié de ton corps qui ne répond plus, n’oublie jamais que ce que je te dis là, c’est pour ton bien. Tout ce que tu tenteras sans moi sera voué à l’échec.

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Seitenzahl: 96

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Du même auteur

En fuite, roman, Syros, 2012.

Terminale Terminus, roman, Syros, 2010.

 

 

 

À ma femme, mes enfants, ma sœur, mes frères et mes amis qui m’ont maintenu deboutalors que mes jambes ne me portaient plus.

Chapitre 1

Ne prends aucune initiative… je suis là pour t’aider… Je suis la seule sur qui tu peux compter, en qui tu peux avoir confiance. La seule, tu m’entends ? Les infirmières, les médecins sont tous incompétents, ta famille et tes amis t’abandonneront dès qu’ils auront compris que tu ne seras plus jamais l’homme que tu étais. Cet homme-là n’existe plus. Il est l’heure de suivre son cercueil jusqu’à la fosse récemment creusée et, quand le cercueil aura disparu sous les pelletées de terre, détourne-toi de cet homme et efface-le de ta mémoire pour toujours. Moi, contrairement à ta femme, tes gosses, ta sœur et tes amis, je t’aime depuis le premier jour de ton infirmité. C’est ce jour-là qu’a commencé notre histoire. Ta femme aimerait être à ma place, mais elle n’en est pas capable. Elle ne peut pas te porter, seulement te supporter. L’homme que tu as été, j’en ai rien à foutre, je ne l’ai pas connu et je ne veux même pas le connaître, il ne m’intéresse pas. C’est toi que j’aime, avec la moitié de ton corps qui ne répond plus, n’oublie jamais que ce que je te dis là, c’est pour ton bien. Tout ce que tu tenteras sans moi sera voué à l’échec.

Toutes les nuits, je chuchote ces mots à l’oreille de mon amant. On dit que le sens des mots qu’on chuchote pendant le sommeil est mieux compris par le cerveau. La nuit, je lui répète sa leçon. Au réveil, mon amant se souvient de tout ce que je lui ai chuchoté. Je lui parle toutes les nuits, je lui répète combien je l’aime et que je serai toujours là, près de lui. Toutes les nuits de toute sa vie, je serai à ses côtés pour le protéger et pour prendre soin de lui. Je lui parle et continuerai à lui parler. Parfois, dans son sommeil, en se retournant ou en plein rêve, son bras cherche le mien comme s’il ne voulait jamais perde le contact. Erwin a tellement besoin de moi.

Chapitre 2

Un fauteuil roulant doit avoir plus de cœur que le commun des mortels, un cœur gros comme ça, une empathie et une humanité qui font bien trop souvent défaut aux humains eux-mêmes. Dieu nous a donné deux bras pour compenser l’absence d’empathie des hommes et deux poignées pour racheter leur manque d’humanité.

Des hommes, j’en ai connu, une liste aussi longue qu’un couloir d’hôpital. Ceux qui se sont abandonnés pour toujours en mourant dans mes bras et les autres, les dégoûtants qui se sont oubliés sur mon siège en faux cuir.

Chapitre 3

La première fois que j’ai vu mon Erwin, il avait l’air aussi mort que le lit à roulettes sur lequel il reposait. J’ignorais de quoi il souffrait et je m’en fichais. Une vraie professionnelle reste concentrée sur son travail : aider le patient, le protéger, rester à son service jour et nuit. Je n’ai pas pu voir son visage quand les infirmières l’ont installé dans la chambre, mais j’ai su instantanément que je l’aimais. Un psychanalyste qui a entretenu une longue relation avec moi et avec la sclérose en plaques affirmait que l’amour est la rencontre de deux névroses. J’ignore si c’est vrai, mais ce jour-là, Erwin avait besoin de moi autant que moi de lui. Je n’avais plus porté personne depuis si longtemps. Une chaise seule reste immobile dans un coin à pleurer sur son sort tandis qu’une chaise amoureuse retrouve le goût de vivre et d’avancer. Quand j’ai rencontré mon Erwin, je me sentais vide et abandonnée, sans but dans la vie, inutile, angoissée, et lui, avec la moitié de son corps inerte, handicapé. Nous étions faits l’un pour l’autre comme deux pièces d’un puzzle de huit milliards de pièces (la population terrestre plus les chaises roulantes sur terre, en comptant vite), nous étions faits pour nous emboîter. À cette époque, je commençais à ressentir l’angoisse de la chaise vide, et je sais d’expérience qu’il faut qu’un homme se blottisse dans mes bras pour retrouver l’envie d’avancer. J’ignore de quoi il souffrait, mais mon expérience me soufflait que la mort n’était pas passée bien loin. Elle avait laissé des traces sur le visage de sa femme, de ses gosses et de ses amis qui lui parlaient comme si Erwin appartenait à un autre monde. Mon Erwin ressemblait à un personnage de BD avec les perfusions comme des bulles sans texte au-dessus de la tête. D’ailleurs, il ne prononçait pas un mot.

Je suis l’amour qui porte et qui protège, celui qui est présent quand on ferme les yeux et qui est encore là quand on les rouvre.

Chapitre 4

Au début de notre relation, j’ai bien senti qu’il se méfiait de moi. Il pensait que je l’avais rétrogradé d’amant à enfant alors que, pas du tout. En réalité, comme les infirmières et comme sa femme, je l’avais élevé au stade de l’enfant, l’enfant roi que les mères serrent contre leur ventre, le jeune visage tourné contre la robe ou le tablier, la main maternelle sur la nuque pour protéger son imaginaire de la nuit qui l’observe avec son cortège d’ombres sombres et de monstres grimaçants.

Erwin, je suis l’amour qui prend dans les bras et qui console, qui pardonne tout et qui reste fidèle. En comparaison avec moi, la meilleure des mères, même la plus maternante, est un être cruel sans cœur et sans pitié.

Chapitre 5

Reste au chaud dans mes bras, profite des instants de paix que je t’offre. Partout ailleurs, le monde est un danger pour un homme tel que toi. Désormais, ta vie est ici, avec moi. Nos destins sont liés à jamais et toujours je veillerai sur toi. Je te serai plus fidèle que ta femme, ton chien, tes gosses et même ta mère. Quand tu te blottiras dans mes bras, tu ne me verras plus, mais nos corps s’emboîteront si naturellement que tu croiras m’avoir toujours connue. Avec le temps, je deviendrai le prolongement de toutes tes envies et de chacun de tes gestes. Et tu ne t’en rendras même pas compte !

J’ai compris qu’il était pour moi parce qu’une infirmière m’a poussée discrètement dans le dos en direction de son lit. Les autres chaises roulantes sont restées derrière, sa famille, ses amis aussi. Personne n’a remarqué son geste, mais j’étais là, plus proche de lui que le plus proche de ses amis, bien avant sa femme et ses gosses. Chez nous, les fauteuils roulants, la règle est la même que pour les taxis : celui qui est en tête de file s’occupe du client. Erwin a souri à tout le monde sauf à moi, ce qui ne m’a pas vexée parce qu’au final je savais bien que c’est moi qui passerais la nuit avec lui. J’ai ouvert grands les bras, mais il n’a pas semblé remarquer ma présence. Je connais ce phénomène : le cerveau des patients refuse la plupart du temps d’admettre l’évidence, Erwin n’osait pas regarder la vérité en face. La vérité, c’étaient les larmes de sa femme, de ses enfants et de ses amis en plus de moi, la chaise roulante, entre les bras de laquelle il allait se blottir pour longtemps. Au moment où l’infirmière me positionnait à côté du lit d’Erwin, un homme, un technicien a fendu la foule des amis, de sa sœur, sa femme et ses gosses :

— Pardon, excusez-moi !

L’inconnu, un jeune homme, beau comme un dieu, s’est approché de moi et a vérifié si j’étais bien fonctionnelle. Il a manœuvré mes bras, mon siège et mes roues avant de m’offrir à mon amant.

J’avais l’impression d’être une mariée qu’on préparait pour la cérémonie et la nuit de noces.

— C’est en ordre, a déclaré le jeune technicien en se relevant.

Quelques jours plus tard, une semaine après ma rencontre avec Erwin, sa mère est arrivée. Tout de suite, je me suis sentie mal à l’aise. En amour, les mères et les chaises roulantes font souvent double emploi, mais, heureusement, cette femme-là n’était pas du genre à ouvrir les bras et sa voix haut perchée crachait trop d’amertume à l’encontre des autres, de la ville, là-bas, au loin, trop de rancœurs contre le monde entier, alors qu’Erwin aurait tellement voulu qu’on le console. Quand je suis passée devant elle pour me rapprocher de son fils, elle n’a rien tenté pour m’en empêcher. Du coup, c’est elle qui s’est trouvée mal à l’aise derrière mon siège, si bien qu’après cinq minutes de conseils inutiles et de regrets amers (plutôt sur sa vie à elle, que sur son état à lui), elle s’en est allée sans l’avoir embrassé ni serré dans ses bras. Quelques secondes plus tard, son fils se réfugiait dans les miens grands ouverts.

Son premier voisin de chambre était un vieillard maigre et discret, un vieil homme aimable qui traversait la vie avec un gentil sourire comme s’il voulait l’apprivoiser. Quand il passait devant Erwin pour se rendre à la salle de bains, il arrivait qu’ils soient nus tous les deux, ce qui mettait mon pudique Erwin mal à l’aise. Il tentait maladroitement et le plus rapidement possible de dissimuler son intimité sous les draps. Le vieillard lui souriait alors, son pain de savon dans une main, la serviette dans l’autre, et lui disait avec un accent carolo prononcé :

— Un homme, c’est un homme, hein ! On n’a rien à cacher.

Et il poursuivait son chemin jusqu’à la salle de bains.

Chapitre 6

Parmi les visiteurs, je me souviens de cette fille qui s’est assise au bord de son lit pour pleurer sur sa vie à elle et de cet homme qui n’arrêtait pas de répéter : « Mais tu es très bien ici ! » en matant le cul des infirmières et en lorgnant vers le plateaurepas, deux monstres sacrés de l’hôpital auxquels mon fidèle Erwin ne touchait jamais.

Nous étions trop nombreux, il était tard, les infirmières ont fini par mettre tout le monde dehors sauf moi, la seule qui ait pu rester à son chevet. Avant que les infirmières mettent tout le monde à la porte, j’avais déjà repoussé imperceptiblement vers la sortie sa femme et ses gosses qui jouaient les pleureurs autour du lit. Mon Erwin n’avait d’yeux que pour eux et, même s’il prononçait des mots pour rassurer sa famille terrorisée, je savais que moins d’une heure plus tard, ce joli monde disparaîtrait en un clignement de paupières. D’ailleurs, épuisé, il a fermé les yeux quelques secondes et, quand il les a rouverts, tout le monde avait disparu sauf moi.

Dès le moment où il s’est rendu compte que sa famille et ses amis étaient partis, il a tenté de se lever, l’imbécile. Il désirait les rejoindre, rentrer en ville avec eux, vivre comme s’il ne s’était rien passé, poursuivre cette existence qu’il avait décriée si souvent, mais à laquelle il tenait malgré tout. J’ai bien tenté de l’en empêcher, mais cet idiot n’a rien voulu entendre.

Je lui ai encore répété : « … marcher, tu en es incapable, tu vas te casser quelque chose, réfugie-toi dans mes bras, avec moi, tu es en sécurité. L’univers n’est pas fait pour des malades dans ton état. Sans mon amour, tu n’es rien ! »