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Je m’appelle Zoé. Je gagne ma vie en proposant de petits travaux de plomberie, d’électricité et de maçonnerie. Aurore, c’est ma meilleure amie. Le seul problème ? Je ne suis pas insensible à son charme. Et pourquoi est-ce un problème ? Parce qu’Aurore a un mari, Stéphane, et semble parfaitement heureuse avec lui.
Mais un jour, tout bascule. Un accident, une enquête et des révélations viennent bouleverser notre quotidien. Les événements se précipitent et s’entremêlent, plongeant mon esprit dans des scénarios aussi sombres qu’inattendus.
Aurore serait-elle coupable ? Comment réagir quand la personne en qui l’on a le plus confiance devient soudainement suspecte ?
Un roman captivant et troublant qui explore les limites de l’amitié, du désir et de la vérité.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Sous le pseudonyme Dy Vagh, l’auteure trouve un plaisir inégalé à raconter des histoires où les mots se croisent et s’entrechoquent dans un labyrinthe littéraire. Avec un style unique et des inspirations théâtrales, Dy Vagh explore les profondeurs des relations humaines, jouant avec les conventions et les émotions. Chaque roman est une invitation à se perdre dans un monde où tout peut arriver.
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Seitenzahl: 314
Veröffentlichungsjahr: 2022
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EST-CE
elle ?
Dy Vagh
Romance
Images : Adobe stock
Illustration graphique : © Graph’L
Éditions « Arts En Mots »
À M… et à M… dont j’ai emprunté en les exagérant certains traits de caractère et de physique, certaines anecdotes de la vie tumultueuse.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est donc pas fortuite. Pas d’angoisse. Les noms, prénoms et lieux ont été modifiés.
Première partie
Le printemps
— Stéphane est parti.
La porte s’est ouverte sur une Aurore au regard sombre. Les prunelles si douces d’habitude ont une dureté inconnue jusqu’alors. Une dureté qui me déstabilise. Je me sens perdue, malheureuse. Aurais-je commis une faute que j’ignore ? Aurore aurait-elle découvert la vérité ?
Ma vérité ?
L’affolement m’empêche de saisir instantanément le sens de ces premières paroles qui remplacent le « bonjour » et la bise habituelle.
Je suis stupide. Faut me raisonner. Ce sentiment de culpabilité est ridicule ! Je suis trop prudente pour me permettre une erreur et si par inadvertance elle se produisait, jamais Aurore ne réagirait avec une telle froideur.
Stéphane est parti… courir ? À la salle de sport ? Boire un coup avec ses copains ? Jouer du saxophone ?
Brusquement tout s’éclaire. Je me risque à un sourire contrit. Elle insiste :
— Il a foutu le camp pour rejoindre une pétasse. Qu’ils aillent au diable tous les deux ! Entre…
Je débarque en plein drame. La sensation de m’être fourvoyée en pleine zone interdite me paralyse.
— Entre ! Qu’est-ce que tu attends, ma Zoé ?
Oui, je suis sa Zoé et sa Zoé n’attend rien. Elle est simplement désemparée.
Je finis par la suivre en direction de la cuisine. Aurore m’offre le spectacle de son jean en piteux état, particulièrement sous les fesses, et de son pull troué sous l’aisselle droite. Son élégance pourtant si naturelle en prend un coup. Elle semble avoir assorti son habillement à ses états d’âme. Cela n’enlève cependant rien à son charme. Comme à chaque fois que nous nous rencontrons, l’enchantement est là. Aurore exerce une telle fascination sur moi que j’oublie tout pendant quelques secondes. Depuis le premier jour je suis sensible à sa beauté et question vêtements désastreux, ma salopette de travail toute tachée que je n’ai pas pris le temps de retirer après son appel n’a rien à envier à sa tenue usagée.
— Me voilà enfin débarrassée de ce connard ! lance-t-elle sèchement en se retournant.
Elle cherche mon regard. Souhaite-t-elle mon assentiment ? Prudente, je préfère conserver une tristesse de circonstance.
Et moi qui croyais ce couple uni !
Pour être honnête, je n’ai pas eu cette impression lors de notre première rencontre. Le duo ne semblait pas jouer la même partition. Sur le devant de la scène, lui, très exubérant, parfois à la limite de la vulgarité. Elle, volontairement en retrait, beaucoup plus réservée et raffinée. Impression vite oubliée, car les propos un tantinet graveleux que Stéphane s’amusait à tenir et qu’Aurore ne démentait pas vraiment semblaient indiquer une harmonie physique certaine entre eux. J’ai fini par le considérer comme un étalon dont les performances ne justifiaient pas les écarts de langage, mais les expliquaient.
J’étais surtout sensible au sourire d’Aurore et je n’ai pas cherché à fuir leur amitié.
Pas que le sourire d’ailleurs. J’évite de trop me perdre dans la douceur de ses yeux, de trop m’abandonner à la caresse de sa voix.
Difficile pour l’instant de parler de douceur et de caresse !
Ses traits sont tirés. Son visage si rayonnant d’ordinaire a une étrange roideur. Aurore accuse le coup. Moi également. Je suis bouleversée de la découvrir dans cet état ! Bouleversée et incapable de réagir correctement pour lui apporter un réconfort. Ma bouche reste close. Je suis vraiment nulle. Je n’ai songé qu’à ma petite personne et à mes prétendues fautes au lieu d’essayer de la comprendre et de la réconforter. Moi, sa grande copine, je ne sais pas trouver les mots adéquats. Alors je me lance et je tente sans grand espoir :
— Il t’aime. Il reviendra.
Aurais-je balancé une énorme bêtise ? Sa réponse me pétrifie :
— Tu crois ça ? Quelle plaisanterie ! Ce gros porc n’aime que lui. Il a juste besoin de s’envoyer en l’air. Et comme j’ai cessé de jouer les acrobates…
Qu’elle se sent mal pour me parler avec ce ton glacial, pour oublier notre tendre complicité !
Une tendre complicité toute relative, car certains pans de sa vie sont demeurés dans l’ombre. Aucun mot sur l’intimité de son couple n’a effleuré avant aujourd’hui ses lèvres. Une première qui contredit les allusions plutôt lubriques de son mari.
— Ne jamais le revoir, voilà ce que j’espère ! De toute façon, l’avoir continuellement sur le dos, je ne le supporte plus. Depuis trop longtemps, ce con m’emmerde !
Ses yeux plongent brusquement dans les miens. Je rêve ou je lis des reproches ?
— Assieds-toi, ma Zoé. Ne reste pas plantée ! Tu comptes prendre racine ? Quel dommage !
Tellement habituée à sa voix câline, à son regard complice, j’étais demeurée interdite, égarée dans une nuit de sensations contradictoires.
Je me hisse enfin sur un haut tabouret, finition cuivre rosé, et m’accoude à la planche en bois précieux (ronce de benjoin d’après les dires de Stéphane, ou quelque chose d’approchant) qui tient lieu de bar et qui sépare la cuisine de la salle.
— Tu veux une bière ?
— Non merci.
— Moi si.
Pas son genre pourtant, cette boisson. Plutôt l’eau pétillante avec une rondelle de citron. Elle attrape une bouteille dans le réfrigérateur à double porte et s’installe à côté de moi. Je n’ai pas droit au confortable fauteuil en cuir blanc du salon. L’urbanité n’est pas de mise aujourd’hui. Que de bouleversements ! Elle décapsule et boit au goulot une gorgée maladroitement. Maladroitement, car elle s’étrangle et me gratifie d’une grimace qui dans d’autres circonstances serait amusante et déclencherait mon hilarité. Notre hilarité. Je ne m’y risque pas. Elle constate :
— J’en ai trop. On partage ?
Je me résigne :
— Pourquoi pas ?
Répondre par l’affirmative ou par la négative ne changerait rien. Aurore est trop perturbée pour m’entendre. Pour l’heure, elle recherche l’oreille complice d’une amie pour se confier et je suis l’heureuse élue.
Elle m’a envoyé un SMS. Elle désirait me voir dès que possible. J’ai deviné qu’un événement inattendu s’était produit et je me suis exécutée sans prendre le temps de repasser chez moi. Aurore m’appelait au secours et je me suis précipitée pour la sauver.
Malheureusement comme secouriste, je suis pour le moins incompétente…
— Oui ! C’était chiant de baiser avec lui ! explose-t-elle en s’emparant de deux verres dans l’élément en chêne massif derrière elle. Chiant ! Chiant ! Chiant ! Tellement chiant que j’ai fini par dire stop. Il se prend pour un coup formidable parce qu’il est capable d’assurer, comme il dit, pendant des heures… Chiant, je t’assure… Chiant à un point ! Tu n’imagines pas…
— Je ne préfère pas.
Elle ignore ma remarque et continue :
— Les câlins, la tendresse, il t’exécute ça à toute vitesse. Tout ce qui compte pour lui ? Enfoncer ce qui lui sert de prétendue virilité dans un orifice et le retirer le plus tard possible… Et vas-y que je te secoue dans tous les sens !
Quel langage ! Où se cache mon Aurore ?
Je ne tiens pas trop à en entendre davantage. Ai-je vraiment le choix ? Aurore a besoin d’extirper toute la rancœur qui lui colle à la peau.
— Je suis en partie responsable. Au début, je jouais le jeu. Il s’est même imaginé que j’avais des orgasmes à répétitions. Tu te rends compte ! Alors que j’arrivais péniblement au bout du premier… À la fin, j’en ai eu marre. J’ai abandonné les « ohhh ! », les « ahhh ! ». Et moins je réagissais. Plus il s’activait. Le calvaire…
Si un trou de souris s’ouvrait devant moi, je me faufilerais à l’intérieur. Difficile de me sentir plus mal à l’aise. Je ne m’attendais pas à ces confidences et comme nous n’avons jamais évoqué un tel sujet j’ai l’impression que ces propos ne me sont pas adressés. Pourtant à qui parle-t-elle ? À sa meilleure copine. Et que lui sortirait cette meilleure copine pour la réconforter ? Mon silence risque d’être assimilé à de l’indifférence ou pire à de la pudibonderie. Il serait judicieux de manifester un discret intérêt même si à cet instant Aurore n’est pas en état d’apprécier mes remarques.
— Vous n’avez pas tenté d’en discuter ?
— Discuter cul avec un mec dont l’intelligence se trouve coincée tout au bout de sa queue ? Tu rigoles !
Son rire se colore d’amertume. Que l’Aurore au langage châtié, à la timidité maladive, vogue loin de cette pièce !
La première fois que j’ai été invitée chez eux, je n’ai pas échappé à la visite de la maison. Un beau mas du dix-neuvième siècle, chemin de la Pierre plate. Façades d’époque en partie dissimulées sous la verdure et vaste intérieur moderne et cossu. Bref, une baraque pour gens friqués. Aurore était presque rougissante quand il s’est empressé de me montrer leur chambre. Des murs de glaces permettent de se contempler sous toutes les coutures et, en plein milieu, un grand lit ovale qui m’a rendue songeuse. Comment tenaient les draps ? Explication de Stéphane, non sur mon interrogation muette, mais sur l’intérêt d’un tel lieu :
— Quand on a une poulette comme Aurore entre les mains, on aimerait avoir des yeux partout.
— Je t’en prie Stéphane, épargne-nous ce genre de commentaire. Ne mets pas notre invitée mal à l’aise, et moi par la même occasion, a-t-elle répondu, gênée.
Ses prunelles se sont alors posées sur moi. Notre premier véritable échange de regards. Le sien m’a tellement émue que je suis instantanément tombée amoureuse d’elle. Pour être plus sincère et précise dans mes sentiments, je parlerais plutôt d’une confirmation, car lors des présentations par Stéphane quelques minutes auparavant, il s’était passé quelque chose entre nous quand nos yeux s’étaient rencontrés, avant de s’échapper, surpris et éblouis par ce qu’ils avaient découvert.
Entre nous ? Enfin en moi surtout. Le reste est en partie dû au vertige de mon imagination. Combien de fois dans mes rêveries l’ai-je vue quitter Stéphane pour se réfugier dans mes bras ! Et que n’ai-je inventé pour offrir la liberté à Aurore ! J’ai même osé enterrer Stéphane…
Le dernier des soucis de ma copine pour l’heure, ce genre de commentaire. Il est vrai que nous nous connaissons depuis deux ans. Et sans évoquer les dérèglements de mes rêveries amoureuses, une forte et tendre amitié nous unit. Nous sommes devenues intimes. Très intimes même. Pas suffisamment pourtant pour discuter avant aujourd’hui de sa vie sexuelle. Est-ce la véritable Aurore qui m’apparaît ? Celle qui n’a plus besoin de forcer le trait dans son interprétation vaudevillesque du quotidien et qui dévoile sa véritable nature dans le drame ?
Je raconte n’importe quoi… Brusquement une idée pour abandonner ce sujet pénible me traverse la tête. Je lui demande :
— Pourquoi le crois-tu parti avec une autre femme ?
— Il m’a envoyé un SMS.
Elle attrape son téléphone et consulte ses messages.
— Écoute ça : Adieu Aurore. Il est temps de nous quitter avant de mourir de lassitude. Crever pour crever, je préfère crever de passion que de crever d’ennui !
J’essaie de minimiser :
— Cela ne prouve rien.
— Cela prouve qu’il n’a pas résisté au plaisir de glisser une citation à la con dans une situation pour le moins inopportune.
— Pardon ?
— Crever pour crever, je préfère crever de passion que de crever d’ennui ! Cette phrase n’est pas de lui, mais d’Émile Zola. Tu connais sa passion pour cet écrivain. Il ne peut s’empêcher de le fourrer partout.
Je reste sans voix. Elle réalise mon embarras. Son regard s’adoucit enfin, redevient complice. Elle ajoute avec ce ton tendre qui caractérise ordinairement nos échanges verbaux :
— Je crois qu’elle est tirée d’Au bonheur des dames. Je te passerai le bouquin. Il te plaira.
La fille particulièrement inculte, vous la connaissez ? Elle s’appelle Zoé ! J’ai quitté l’école à seize ans sans diplôme. Depuis je me suis efforcée non pas de combler mes lacunes, simplement de me pencher sur certaines matières qui m’avaient complètement échappé à l’époque. J’ai découvert le plaisir de la lecture… des romans policiers. Avouerai-je que j’ose même en écrire un en ce moment dont je ne risque pas de montrer les ébauches, quoique mon orthographe ne soit pas trop catastrophique ? La honte me submerge. Surtout après avoir dévoré Le facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Ce livre a été un véritable déclic et m’a donné envie de tenter ma chance à mon tour. Pourquoi pas moi malgré mon manque criant de culture ? Tant que mes exploits écrits restent dans l’ombre…
Les grands auteurs, je n’ai pas eu le courage de les ouvrir, seule. Je ne me sentais pas digne de m’aventurer dans leurs pages. Aurore à qui je me suis confiée a commencé par m’enguirlander gentiment à cause de mon complexe d’infériorité puis, en bonne prof de français, elle s’est chargée et se charge toujours de mon éducation littéraire. Aurais-je subi un cursus scolaire aussi catastrophique si je l’avais connue pendant mes études ? La différence d’âge entre nous aurait été trop minime pour l’imaginer être ma prof. Une copine de classe ? Il aurait fallu qu’elle redouble pas mal d’années. Exactement l’inverse ! Elle est si brillante et moi si nulle… De toute façon, des copines de classe, je n’en ai jamais eu. J’étais tellement infecte…
J’insiste :
— Cette citation ne prouve rien.
— Pas si j’ajoute le courriel que j’ai entraperçu… La semaine dernière… Stéphane était encore sous la douche quand son téléphone a vibré sur sa table de chevet. J’ai jeté un coup d’œil. Une certaine Ombelle en était l’expéditrice. Quelque chose comme : Vous avez reçu un nouveau message d’Ombelle SL. Dans ce genre-là… Pas eu le temps d’en découvrir plus, car Stéphane s’est pointé très rapidement. Trop rapidement pour être naturel…
— Une fan ou une musicienne.
— Une musicienne d’un genre particulier ! Tu as vu ce curieux acronyme ? SL… Est-ce elle qui se charge d’accorder son instrument ? Et ce prénom ? Ombelle ! Qui porte un truc pareil ? Une tailleuse de flûte ?
— Une fleuriste ? Tu as regardé sur Facebook ?
— Non. Par contre, le soir, je me suis débrouillée pour jeter à nouveau un coup d’œil sur ses messages. Celui du matin avait disparu.
Elle contemple dans son verre le liquide doré dont le niveau n’est pas descendu d’un millimètre et ajoute :
— Moi aussi j’aurais pu le tromper. Les occasions ne m’ont pas manqué…
Légère accélération cardiaque tandis que j’esquisse un sourire passe-partout. J’encaisse ses paroles comme si elle me concernait. Aurore évidemment ne songe pas à moi. Certains ont essayé. Son proviseur, par exemple, un vieux beau qui ne se gêne pas pour cocufier sa femme, prof dans le même établissement qu’Aurore, avec tout jupon mignon de passage.
Enfin, jupon… Aurore part le plus souvent travailler en jean mieux coupé que celui d’aujourd’hui.
Aurore n’avait pas apprécié. Elle s’en était ouverte à Stéphane qui avait été dire ce qu’il en pensait à ce Don Juan défraîchi.
J’adopte le ton le plus neutre possible pour constater :
— Je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans cet état-là puisque tu reconnais être soulagée de son départ.
— Je regrette de ne pas avoir foutu le camp la première. Je ne suis pas très courageuse. Je n’arrivais pas à tout laisser tomber. Lucie est très attachée à son père.
— Elle est grande ta fille. Elle aurait compris.
Lucie, à dix-huit ans, poursuit ses études à Arles pour devenir conceptrice-réalisatrice trois D et ne retourne pas assez souvent, au gré de sa mère, dans son Gard natal.
— Je t’en prie. Ne m’enfonce pas. Pas toi, Zoé ! Pas toi !
— Tu as raison. Cela ne me regarde pas.
Elle est brusquement au bord des larmes. Mon cœur se serre. Je ne supporte pas de la sentirdésespérée !
— Ça te plairait que je t’avoue la vérité ? me demande-t-elle dans une plainte déchirante. Que j’ai préféré continuer dans la médiocrité ? Une médiocrité qui m’assurait une forme de tranquillité, qui évitait de me remettre en cause. Je m’en veux.
Une vérité qui ne m’est pas inconnue. N’ai-je pas agi de la même façon en préférant fermer les yeux plutôt que de regarder la réalité en face ?
Que se passe-t-il ? Je ne contrôle plus mes gestes. Sans abandonner mon tabouret, mes bras s’ouvrent grand pour la consoler. Aurore, elle, abandonne précipitamment son siège, se glisse entre mes cuisses et se réfugie contre moi, le corps secoué de sanglots.
Mon Aurore tout contre moi. Une grande première ! Quelles douces et troublantes sensations que de voguer dans les bras l’une de l’autre ! Envoûtée par les fragrances que m’offre son corps, par la caresse involontaire et pourtant si naturelle de sa joue, par les vagues de sa chevelure qui s’unissent aux miennes, enfiévrée de sentir sa chaleur entre mes cuisses, contre ma poitrine, j’ose plonger dans le bonheur.
Un bonheur si intense qu’il n’arrive pas à se teinter de tristesse et l’enivrante euphorie silencieuse s’étire… jusqu’à ce que la sonnerie du téléphone me réveille et nous sépare.
Aurore n’a-t-elle pas du mal à se détacher de moi ? À moins que ce ne soit moi qui n’arrive pas à la libérer…
Comment ne pas sentir l’attraction de nos corps ?
Le mien surtout est attiré…
Combien de temps a réellement duré cet enchantement ? Je l’ignore. Une éternité pour moi. Quelques secondes, je suppose. Pas plus.
Il s’est donc brutalement interrompu et je culpabilise.
J’ai l’impression d’avoir flirté avec l’interdit. Je me suis montrée incapable de résister à ce fabuleux plaisir coupable de la sentir si proche alors que mon rôle ne consistait qu’à la consoler !
Je me sens perdue et dans ces cas-là j’ai tendance à fuir.
Histoire de m’égarer davantage.
J’abandonne mon tabouret. Aurore n’insiste pas trop. Avec sa mère à l’autre bout du fil, l’échange sera long. Elle me grimace un triste sourire en guise d’au revoir. Je referme doucement la porte.
Nos habitations respectives sont à peine séparées d’un kilomètre. Dois-je souligner que mon logis est beaucoup plus modeste malgré ma salle de bains qu’envie Stéphane ? Un petit pavillon dans un lotissement avec cependant un grand garage pour caser tout mon fourbi.
Un kilomètre qui me donne la possibilité de réfléchir. Trop d’éléments m’échappent.
Commençons par le plus perturbant. Je pensais connaître Aurore. Une autre se dévoile à moi. Elle a joué la comédie de l’épouse épanouie pendant si longtemps sans m’offrir la moindre faille. J’ai été bluffée.
Comment ne pas la comprendre ? Est-ce vraiment le genre de détail que l’on ose confier à une copine ou à un copain même proche ? Surtout qu’Aurore a un double handicap, même s’il est difficile d’utiliser un tel qualificatif dans le deuxième cas. Elle est particulièrement timide et… séduisante ! Comment se contenter de son amitié quand on la contemple ? Or en interprétant son rôle, elle se met à l’abri des dragueurs de tout poil. Même moi, la sachant malheureuse, n’aurais-je pas cherché, même involontairement, même si je ne me sens pas digne d’elle, même si je ne suis pas un homme, à lui montrer qu’elle ne me laissait pas indifférente ?
Et si ses talents de dissimulatrice ne s’arrêtaient pas là ? Sa réaction épidermique en apprenant le départ de son mari ne me choque pas. Elle me paraît pourtant en partie artificielle. Non pas disproportionnée, plutôt mal venue comme si le fait de parler de leur sexualité servait à occulter une autre fêlure.
De toute façon, cela ne me concerne pas. Qui suis-je pour m’immiscer dans leur intimité ?
Une amie du couple. Beaucoup plus proche certes d’Aurore que de Stéphane. Toutes les deux, nous sommes devenues si rapidement complices. Lui, je l’ai connu lors d’une partie de badminton. Il cherchait un adversaire et je m’étais proposée. Quelle raclée j’avais subie ! Deux sets rapidement expédiés pour une défaite écrasante qui aurait été presque humiliante si perdre ou gagner ne m’était pas complètement égal.
Était-ce dû à mon niveau de jeu particulièrement faiblard ? En tout cas, j’avais paru tout de suite sympathique à Stéphane et pour conclure cette passe d’armes déséquilibrée il avait tenu à me présenter à son épouse et m’avait invitée avec tant d’insistance à prendre l’apéritif chez eux que refuser avait été impossible.
Je ne le regrette pas. La première apparition d’Aurore. Mon premier éblouissement.
Le plus intéressant pour l’heure réside dans cette Ombelle SL. Je n’ai rien montré devant Aurore, mais cette personne m’intrigue et j’ai hâte de me plonger dans mon ordinateur.
Pas d’Ombelle SL sur Facebook. Rien d’étonnant. Quelques Ombelles traînent par-ci, par-là. Je n’insiste pas.
Ces Ombelle réelles ne m’intéressent pas. Celle que je recherche est virtuelle. Pourquoi ? Son acronyme est très évocateur.
Acronyme… Un mot dont j’ignorais le sens en me levant ce matin !
Après mon divorce, je n’ai pas insisté pour croiser d’autres hommes. J’aurais été déçue. Yannick, mon mari avait été une perle. Gentil, tendre, affectueux, à mon écoute. Je n’avais rien à lui reprocher. Enfin presque…
Où était le problème ?
Je n’étais pas amoureuse de lui. Je n’étais pas attirée par son corps. Nous échangions des caresses, mais pour arriver au plaisir je trichais. Je m’imaginais dans d’autres bras. Uniquement des fantasmes. Je ne l’ai jamais trompé. J’ai endossé pendant plusieurs années le rôle de l’épouse irréprochable.
Serais-je mauvaise actrice ? Ma tendresse, qui était réelle, était-elle insuffisante ? Il a fini par regarder à droite et à gauche si d’autres interprétaient mieux la comédie de l’amour que moi…
Ne serais-je pas entièrement responsable de ce fiasco ? Malheureusement si ! Être heureuse avec un garçon ? Mission impossible ! Je n’y peux rien. J’ai eu beau essayer…
Essayer d’être amoureuse… Quelle horreur !
Pourquoi avoir épousé Yannick ? Il était gentil. J’ai cru à la possibilité de construire une vie de famille comme les autres.
Bref le fiasco ! Pas d’autres choix que de m’accepter enfin telle que je suis. Une fille plus attirée par ses congénères que par la gent masculine. Il était temps d’arrêter de jouer les lesbiennes refoulées.
Est-ce à dire que j’ai attendu l’âge adulte pour prendre conscience de mes préférences ? Adolescente, mes pulsions sexuelles s’amalgamaient, se confondaient avec mon état d’esprit plutôt négatif. Comme j’étais le genre à tout refuser, il m’était difficile de concevoir une relation amoureuse ou tout simplement charnelle, que ce soit avec un garçon ou avec une fille. De toute façon, personne n’acceptait de m’approcher, j’avais trop mauvais caractère pour qu’on cherche à se lier d’amitié avec moi. Encore moins d’amour ! Ma libido se limitait donc à quelques caresses en solitaire, le soir au fond de mon lit. En pensant à qui, à quoi ? Je l’ignore. Je l’ai oublié. Pensais-je seulement à quelqu’un ou à quelque chose ? J’en doute. Rien ni personne n’avait de prise sur moi. Mes souvenirs se perdent dans une nébuleuse sans véritables contours. Tout est horriblement confus.
Quelques images particulièrement grises remontent cependant à la surface. Ma première relation, par exemple. Elle date du jour où j’ai abandonné la maison familiale. Le soir même je me débarrassais également de mon encombrante virginité, aussi pénible à supporter que mes parents. Un couple s’est chargé de me déniaiser. J’approchais de mes dix-sept ans. Comment l’ai-je rencontré ? Aucune trace dans mon esprit. J’avais bu, énormément bu. Pour me donner du courage ou par stupidité certainement. La première fois que mes yeux croisaient réellement un homme en érection, que mes mains le touchaient. Sensations assez décevantes. Tout le cinéma qu’on s’imagine pour ce petit truc qui se redresse et qui travaillait tant les filles et les garçons de ma classe !
Beaucoup de premières fois d’ailleurs ! Pendant que sa copine m’initiait aux caresses saphiques, le type m’a déflorée. Bof… Par contre je me serais passée sans problème de la sodomie, le reste étant déjà assez compliqué pour moi. Je retiens surtout une sensation de nausée. Une forte envie de vomir qui a dû se concrétiser d’ailleurs… Pas un souvenir inoubliable donc. Gris. Sauf une image fortement colorée, restée longtemps ancrée dans mon esprit. Pas celle de l’homme qui manquait vraiment de douceur. J’ai eu mal. Par contre sa partenaire était plus douée que lui et a réussi à m’amener jusqu’aux portes de l’orgasme. Me suis-je alors posé des questions sur mes véritables désirs ? Pas vraiment. Je me suis contentée de l’inciter à poursuivre ses caresses pour goûter à de délicieuses sensations. J’ai considéré à l’époque cette expérience comme une nécessité pour grandir, pour devenir adulte. Quelle séance inaugurale ! N’avais-je pas expérimenté la fellation, le cunnilingus, la pénétration vaginale et anale ? Me voilà prête à affronter la vie ! J’ai par la suite rencontré des garçons, certains de mon âge, d’autres beaucoup plus mûrs. Pas énormément… L’ensemble se compte sur les doigts d’une main. Avec à chaque fois le même scénario. Leur façon machinale de me caresser me laissait de marbre. La pénétration qu’elle fût courte ou longue n’arrivait jamais à me satisfaire. J’étais obligée de prendre mon plaisir en main, en évitant de froisser la virilité de tous mes baisouilleurs. Curieusement, à ces moments-là, je songeais à cette femme qui m’avait amenée à la jouissance. Des questions ont commencé à effleurer mon esprit. Ma libido ne serait-elle pas dominée par des pulsions lesbiennes ? Un simple effleurement. Je n’ai pas cherché à approfondir. Je n’en comprenais pas l’intérêt.
Puis Yannick a croisé ma route…
Après notre séparation, la prise de conscience s’est opérée et j’ai définitivement laissé tomber les mecs. Ai-je pour autant cherché à rencontrer d’autres femmes ? Quelques amourettes discrètes sans lendemain m’ont confortée dans mes préférences. Serrer contre moi le corps d’une fille est beaucoup plus jouissif que celui d’un garçon. Encore faut-il rencontrer le bon… car j’avais et j’ai toujours malheureusement une conception assez ringarde de la sexualité. J’essaie de me raisonner pour éviter de tomber dans les stéréotypes. Je n’y arrive pas. Attention : cliché ! J’ai besoin, pour vraiment savourer mon plaisir, de me sentir amoureuse.
Aurore est apparue dans ma vie. Le coup de foudre. Enfin, en ce qui me concerne… Car elle, hétéro, à première vue heureuse avec son mari, n’avait aucune raison d’être subjuguée par une fille plutôt godiche. Une grande brune maigre aux yeux sombres, à la chevelure bouclée tout aussi sombre et particulièrement folasse. Nous sommes cependant devenues très intimes comme le sont deux copines particulièrement proches. Encore ai-je dû attendre aujourd’hui pour apprendre certains aspects de sa vie.
Aurore ne se doute de rien. Moi non plus, je ne me suis pas confiée. Comment lui annoncer sans la perdre que je suis très attirée par elle ? Je ne suis pas prête à renoncer de la voir…
Alors pour patienter en attendant je ne sais quel dénouement plus ou moins malheureux, je me suis baladée sur internet. Pas question de combler mon vide affectif en m’inscrivant sur un véritable site de rencontre. Par contre je suis tombée sur un univers virtuel qui proposait un ersatz de relations sexuelles, un ersatz de relations amoureuses. Le principe ? Créer un avatar de son choix et en approcher d’autres dans des lieux appropriés pour entamer une conversation. Et si le courant passe, les corps se rapprochent… J’avais ainsi, en imaginant un personnage fictif plus ou moins à mon image, en m’amusant à l’animer, en singeant les postures sexuelles, en écrivant des paroles censées exprimer l’extase, comblé ma libido pendant plusieurs mois.
Combler n’est pas d’ailleurs le terme qui convient.
Calmer plutôt.
Ce site s’appelle SL. Deux initiales pour un titre évocateur : Second Life. Une seconde vie qui a connu son heure de gloire au début du siècle… Il existe d’autres métavers1, comme ils disent sur le Net, plus récents, plus torrides, paraît-il. Second Life me suffit. J’ai appris à le maîtriser et il a un gros avantage, il existe une version française dans l’ensemble correcte même si quelques termes anglais traînent encore. Je me suis familiarisée avec les usernames et les passwords.
Je n’ai aucun doute. Aurore a parcouru trop rapidement le courriel. Elle n’a retenu que quelques mots clés et les a associés d’une manière erronée. Je ne pense pas que cette Ombelle SL en soit réellement l’expéditrice. Plutôt Second Life qui informait Stéphane d’un message provenant d’une certaine Ombelle…
Une Ombelle qui n’existe donc pas réellement. Qui se cache sous ce pseudonyme ? N’importe qui. Une femme, un homme. Une adolescente, un vieillard. Une timide, un vicieux.
Une amoureuse transie. Comme moi.
Avec de la patience et pas mal de chance, j’arriverais à en apprendre plus sur cette Ombelle. Surtout par curiosité. L’utilité d’une telle recherche est presque nulle car si Stéphane donne des rendez-vous virtuels à une fille de pacotille parle-t-on alors tromperie ? Il emprunte obligatoirement lui-même un avatar. Ils ne se touchent pas. Ils ne se voient pas réellement. Ils se contentent de s’exciter en fantasmant sur une image qui bouge.
Pas de quoi créer un drame surtout quand Madame n’est plus intéressée par la chose… J’ajouterai qu’il s’agit d’un moindre mal.
Pour eux. Pas pour moi. Je n’userais pas de cette expression en ce qui me concerne. Je ne vois que du bien. J’avoue qu’apprendre le départ de Stéphane ne m’a pas spécialement contrariée…
Commençons par le plus simple : télécharger le logiciel que je n’ai plus depuis que j’ai changé d’ordinateur. Ensuite le plus compliqué : récupérer les coordonnées de mon personnage.
Où ça ? Dans ma mémoire…
Aucune difficulté pour me souvenir du nom de mon avatar. J’ai tout bêtement utilisé mon prénom. Un prénom qui ne me plaisait pas beaucoup. Je n’ai jamais compris la raison du choix de mes parents. Zoé est si proche du zoo. J’étais prisonnière comme tous ces animaux sauvages.
N’étais-je pas moi-même une bête féroce ?
La faute à qui ? À mes parents ? Je l’ai cru pendant de nombreuses années. Nos rapports sont plus que distants. Inexistants même. Depuis longtemps déjà. Depuis que je me suis éjectée du cocon familial à seize ans. J’ai profité de paroles malheureuses pour prendre la poudre d’escampette : « Tu n’as rien voulu foutre à l’école ? Démerde-toi, maintenant ! »
Ou des paroles approchantes. Car les véritables, je les ai également oubliées.
Des parents qui ont tout tenté pour me retenir. Trop tard. Leur parole avait scellé mon destin. Ils ont fini par abandonner. Ils ont accepté de rendre les armes. Comment ne pas approuver leur geste ? J’étais une catastrophe ! Très mauvaise élève, dissipée, instable, méchante. Je n’écoutais personne. Je ne comprenais rien. L’ado butée dans toute sa stupidité. Comment aurais-je agi à leur place ? Je me le suis souvent demandé. Heureusement, je n’ai pas d’enfant. Même si ça commence à me travailler…
Aurore m’a réconciliée avec mon prénom. Un jour elle m’a donné à lire la Gradiva de Wilhem Jensen. J’ai adoré cette nouvelle. L’histoire d’un gros bêta qui prend sa voisine pour une femme ayant vécu dans l’antiquité. Cette voisine qui a les pieds sur terre et les charmes d’une déesse s’appelle Zoé. Je me suis tout de suite identifiée à elle.
Le mot de passe pose problème…
Rien n’est plus pénible que ces mots de passe. Soit on en utilise un seul pour tous les sites visités avec le risque d’être piraté, soit on change continuellement en se persuadant qu’on s’en souviendra et on se perd dans le brouillard de ses souvenirs. J’ai tenté une combinaison des deux. J’ai recours à la date de mon mariage avec une inversion des chiffres pour marquer son échec et je l’associe à des lettres, des consonnes généralement que je modifie à chaque fois.
Lesquelles déjà ? J’ai utilisé des procédés mnémotechniques pour les conserver dans ma mémoire… Mais quels procédés ?
Après de multiples tentatives et de bâillements, l’abandon me guette. J’ai évidemment la possibilité de créer un nouveau personnage. Création longue et compliquée qui coûte des sous pour se payer un corps convenable et attrayant, pour lui fournir tous les attributs dont une femme fatale a besoin…
La fatigue m’emporte. Mes idées s’embrouillent. Qu’ai-je après tout à me soucier de cette Ombelle ? Demain, je bosse et la nuit s’avance… Dès potron-minet, une aventure exaltante m’attend : changer des robinets aussi vieux que Mathusalem dans une cuisine tout aussi vétuste…
Oui je connais vaguement Mathusalem. Aurore m’a appris qu’il aurait vécu neuf cent soixante-neuf ans… Elle m’a aussi raconté l’étymologie de potron-minet. Dès que l’on voit le derrière du chat…
Comme je n’avais aucun diplôme en sortant de l’école je n’ai pas eu d’autre choix que de donner un coup de main, parfois pour presque rien, à un maçon, puis à un électricien, à un plombier que j’ai épousé. Après mon divorce, j’ai fondé ma propre entreprise dont je suis toujours l’unique membre. Une modeste entreprise de bricolage, mais le travail ne manque pas.
Vous avez un problème de maçonnerie ?
De plomberie ?
D’électricité ?
Zoé est là pour vous faciliter la vie !
Les gens sont d’abord surpris de tomber sur une femme. Pourtant je n’ai jamais eu aucun refus. Généralement les hommes commencent par m’abreuver de conseils. Leur sentiment de supériorité, je suppose. Un mec bricole forcément mieux qu’une nana. Ils finissent cependant par me laisser bosser tranquillement. Même si je ne roule pas sur l’or, même si je prends moins cher qu’un véritable artisan, mes fins de mois ne me posent plus de problème. Par contre le temps file à toute vitesse quand on le perd et dans une poignée d’heures je bosse. Cette Ombelle n’est pas encore prête à me révéler son mystère.
Ma mémoire s’est éclaircie au matin en cherchant mes joints toriques dans ma trousse à outils.
Elle s’est embrumée en buvant le café infâme de Madame Cécile qui pensait m’apporter du réconfort après m’avoir vue merdouiller pendant une heure pour supprimer ses robinets hors d’âge. Jamais rencontré une horreur si vieille !
Elle s’est à nouveau manifestée en avalant mon sandwich au jambon à midi sur un banc à Pougnadoresse. Pas une âme qui vive dans le village. Parfait. J’adore la tranquillité.
Elle s’est encore échappée à dix-sept heures en recevant le coup de fil d’Aurore. Toujours une petite accélération cardiaque chaque fois qu’elle m’appelle. Elle me propose de nous retrouver après le boulot autour d’un verre en ville. Pas question de refuser. Aurore passe avant tout.
Évidemment même en bâclant mon travail, je suis à la bourre. Je me précipite chez moi. Ni le temps de me doucher ni de me maquiller. Je me contente de mon déo, d’un soupçon de parfum, de boucles d’oreille créoles et, à la place de ma salopette, d’une tenue plus seyante : un débardeur à dentelle gris et un pantalon de toile noir. Un dernier regard dans le miroir. Je prends la brosse à cheveux et renonce immédiatement. Mission impossible.
— Tu as l’air contrariée, constate Aurore quand je la rejoins à la terrasse du Nouveau Café sur les boulevards.
Le printemps est là. Dans l’azur du ciel traversé par un vol d’oiseaux et dans la multitude de papillons multicolores qui égayent sa chemise d’un gris doux. Ils semblent émerger de son jean bleu. L’évidente connotation sexuelle jaillit si violemment dans mon esprit qu’elle m’émeut. Je commence à reconnaître mon Aurore.
— Je ne suis jamais contrariée quand je te rencontre.
— T’as intérêt !
Sa main attrape subrepticement la mienne sous la table, la serre quelques secondes, s’attarde même, me semble-t-il, avant de la lâcher.
Je me risque à chantonner pour calmer mon trouble :
— J’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien…
Ma culture musicale est aussi en grande partie l’œuvre d’Aurore.
Elle me sourit. Je l’aime, ce sourire. Il n’est que pour moi. Quand il s’adresse à d’autres, il m’a toujours paru différent, plus distant. Il n’a pas cette tendresse si particulière qui me touche à chaque fois. Mon imagination certainement.
Incontrôlable, mon imagination ! Elle déborde de mon esprit depuis toujours. Je me construis des films à longueur de vie, à longueur de sourire…
Son premier signe de sérénité depuis hier, ce sourire. Aurore paraît plus détendue. D’ailleurs elle commande une eau gazeuse.
Cette constatation évidemment ne me déplaît pas. Le départ de Stéphane l’a plus contrariée que désespérée… Pas de chagrin d’amour à l’horizon. Une blessure qui cicatrise rarement en quelques heures. Enfin me semble-t-il, d’après mes rares expériences.
Ai-je déjà eu une véritable expérience avant de connaître Aurore ?
Son visage retrouve une certaine gravité quand elle m’annonce :
— Je voulais m’excuser pour hier…
— T’excuser ? De quoi ?
Elle plonge dans mon regard et ajoute :
— J’étais en colère contre Stéphane. J’ai tenu des propos stupides, vulgaires, grotesques…
— Parce que tu es sincère et que tu avoues la vérité au lieu de tricher ? Quelle stupidité en effet ! Moi qui ai pris cela pour une marque de confiance… Quelle déception !
Elle hésite :
— Je ne parle pas de ça… À toi, je n’ai aucune raison de mentir… J’étais hors de moi… Anormalement, stupidement agressive… Même avec toi, tu te rends compte, je me suis montrée désagréable. Impensable ! Tu es ma Zoé…
Je la sens embarrassée et décide de lui porter secours :
