La drollesse - Dy Vagh - E-Book

La drollesse E-Book

Dy Vagh

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Beschreibung

Pauvre Christelle !

Abandonnée par David, son prétendu amoureux, Christelle voit sa vie s’effondrer. Ce flic véreux préfère les millions d’euros qu’il a détournés à sa compagnie ! Accusée à tort de complicité, elle est suspendue de son travail et se réfugie dans l’appartement de ses parents, en bordure du Bassin d’Arcachon — un endroit qu’elle déteste, tout comme la mer. Cloîtrée dans son canapé, elle soigne son vague à l’âme en visionnant de vieux films insipides, avec pour seule compagnie Tagada, son ours en peluche fidèle depuis l’enfance, tapi dans les méandres de son autisme Asperger.

Mais un jour, l’espoir renaît sous les traits d’Agathe, une jeune détective privée qui vient à son secours. Entre les deux femmes, une relation tendre et sincère se développe rapidement. Pourtant, Agathe découvre bientôt que Christelle ne dit pas toute la vérité : la police ne la soupçonne pas, David n’est ni flic ni voleur, et le maître-chanteur ? Il n’existe que dans son imagination…


Un roman captivant sur la frontière entre réalité et illusion, où l’amour et l’amitié se mêlent aux secrets les plus enfouis.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Sous le pseudonyme Dy Vagh, l’auteur aime raconter des histoires qui se déploient dans le labyrinthe des mots. Son univers littéraire est un jeu constant avec la langue, chaque roman une nouvelle exploration des émotions et des mensonges qui peuplent nos vies.

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Seitenzahl: 389

Veröffentlichungsjahr: 2022

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La drollesse

DY VAGH

Le feu détruit la pinède mais il ne pourra jamais consumer les souvenirs.

(Lao-Tseu après avoir causé un incendie en rentrant bourré chez lui1)

Romance

Images : Adobe Stock

Illustration graphique : Graph’L

Art en Mots éditions

LE RÉCIT DE CHRISTE

I

Sur l’échelle de Christelle, quelle graduation est-on capable d’atteindre quand on est amoureuse ? Un niveau élevé, je suppose, celui qui correspond aux cataclysmes. Ai-je moi-même battu un record ? Possible…

L’échelle de Christelle ? L’échelle de la stupidité…

Incroyables, ces aberrations de l’amour ! Les deux plus évidentes et certainement les deux plus dangereuses : on est sûr de soi et de son choix, on se croit invincible. La plus incompréhensible : personne n’est jamais pris au dépourvu, personne n’ignore les conséquences.

On récite sur le bout des doigts tous ces lieux communs qu’il véhicule. Une émotion divine. Un miracle. Un don du ciel.

Un cadeau empoisonné, oui ! Comme la flèche enduite d’un venin qui traverse le cœur et laisse exsangue. Un cadeau empoisonné comme celui que je me suis offert pour le dernier Noël…

On a moins lu les études des penseurs de tout poil. Pourtant j’adore me plonger dans les bouquins. Avec une préférence, j’avoue, pour les policiers et le dictionnaire.

Forcément. Ils sont si nombreux, ces prétendus théoriciens, à avoir réfléchi sur l’art d’aimer. Les connaîtrions tous, cela modifierait-il notre façon de partir à la découverte de l’autre ?

Et moi, qu’ai-je à voir dans tout ce désordre amoureux ?

J’ai réussi à décrocher le pompon, à me fourrer dans une de ces galères, même si les errements de mes sentiments ne sont pas l’unique cause.

Et à y demeurer ! Ah ! Si j’avais eu une petite idée des catastrophes qui m’attendaient…

Le pire. Je crois que j’aurais agi de la même façon.

Je crois ? J’en suis sûre ! Car au cœur du déluge d’amertume et de détresse est apparu un merveilleux rayon de soleil.

Si merveilleux que je ne retrancherais pas un iota à cette histoire.

Et des iotas, ils ne manquent pas. Par où commencer ?

Pourquoi pas par l’antiquité que je regardais sur mon ordinateur ? Un film de presque vingt ans d’âge. À l’époque de sa sortie dans les salles, je balbutiais encore mon adolescence.

II

— C’est une bonne situation, ça, scribe ?

L’une de mes séquences préférées ! Claude Rich qui joue le rôle de Panoramix dans Astérix, Mission Cléopâtre2, interroge Otis.

— Mais, vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres, des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une destinée…

Combien de fois ai-je déjà regardé cette scène, celle où Édouard Baer qui interprète le scribe se lance dans une tirade qui me ravit. Je ne sais plus…

Si, je le sais. J’en suis à ma huit cent quarante-troisième écoute. Dire que je la connais par cœur serait un euphémisme. D’ailleurs je coupe le son pour remplacer Édouard. Je suis parfaitement synchrone avec le mouvement de ses lèvres. Je n’aurais pas été mauvaise comme comédienne de doublage. Pourquoi pas comédiennes une tout court ? Mission impossible !

— Parce que quand on a le goût de la chose, quand on a le goût de la chose bien faite, le beau geste, parfois on ne trouve pas l’interlocuteur en face, je dirais, le miroir qui vous aide à avancer. Alors ce n’est pas mon cas, comme je le disais là, puisque moi au contraire, j’ai pu ; et je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie… Je ne suis qu’amour !

Ah ! L’amour ! Qu’est-ce que cette faridondaine ? J’ai oublié.

Moi, oublier ? Amusant !

Heureusement Édouard Baer est là pour combler mon vague à l’âme. Je prends Tagada dans mes bras, je le sers fort contre moi et je poursuis :

— Et finalement, quand beaucoup de gens aujourd’hui me disent : « Mais comment fais-tu pour avoir cette humanité ? », eh ben je leur réponds très simplement, je leur dis que c’est ce goût de l’amour…

Je m’arrête brusquement. Non, l’amour ne me crée pas de trou de mémoire. J’en suis incapable ! J’aimerais pourtant parfois que la grisaille de mes souvenirs se confonde avec l’ombre de l’absence…

La cause de l’interruption de la tirade d’Otis, interprétée par mes soins, se situe à quelques mètres de moi. Le carillon de la porte d’entrée s’est brusquement manifesté.

Qui a l’outrecuidance d’interrompre ce délicieux spectacle sans passer par l’étape de l’interphone situé dans le hall du rez-de-chaussée ? Malheureusement en cette saison, l’entrée de l’immeuble est souvent en accès libre et les visiteurs se permettent quelques privautés. Le judas fêlé que je n’ai pas encore eu le courage de changer — non, pas du courage, plutôt ni l’envie ni la nécessité — ne me facilite pas la tâche pour visionner l’intrus.

L’intruse.

Une femme, semble-t-il, patiente derrière les dix centimètres d’épaisseur de bois ne se doutant pas que je commence à pleurer à force de coller mon œil contre le cul d’un chien. Mon père a eu la délicate idée de placer l’autocollant de l’arrière-train d’un affreux toutou à l’endroit stratégique. Un cadeau d’un copain, paraît-il. Un cadeau de très mauvais goût reconnaît mon père gêné. Mais un copain demeure un copain… Je pense que ma mère ne tardera pas à le glisser discrètement dans la poubelle. Pas mon père. Ni son copain. L’autocollant !

Qui est-ce ? Certainement pas une amie venue me remonter le moral. La seule qui compte s’est placée entre parenthèses. Des parenthèses qui s’étirent à longueur de mois et qui ressemblent de plus en plus à des murailles… Je ne suis pas du genre non plus à étaler sur les réseaux sociaux mes états d’âme ni à signaler les endroits où je pose mes fesses. Je ne supporterais pas de recevoir des satisfecit parce que, par exemple, j’ai décidé de passer mes vacances à Knokke-Le-Zoute. Je hais les likes !

Personne donc n’est au courant que je squatte l’appartement de mes parents pendant leur voyage à l’autre bout de l’Europe. Le temps libre ne me manque pas, aussi me suis-je proposée pour venir garder le petit chat et pour éviter par la même occasion de gaspiller les aliments périssables dans le réfrigérateur. En réalité je ne me prélasse pas dans la station balnéaire de Knokke-Le-Zoute en Belgique, mais dans une autre, légèrement plus au sud en France.

Il n’est pas question de la recevoir. Malgré l’heure tardive — l’après-midi est commencée depuis belle lurette — je me balade toujours en chemise de nuit. Plutôt, je me vautre sur le canapé, uniquement vêtue d’un horrible et long t-shirt au tissu si fatigué qu’il a rendu l’âme et qu’il offre des trous béants au niveau des aisselles. Cette relique, je la porte pour dormir quand je suis seule. Et la journée quand je déprime devant l’écran. Toujours aussi seule.

En réalité, je ne le suis jamais, seule. Tagada me tient compagnie.

Le carillon insiste. Le tintement de trop. Celui qui bouleverse mon destin.

Un imprévisible sursaut de curiosité finit par l’emporter sur la morosité. Je m’entends crier :

— Une seconde !

Je regrette mon impulsion, mais il est trop tard pour jouer le grand numéro de l’appartement vide. Il est impensable pourtant de lui ouvrir dans un tel accoutrement. Je me précipite dans la salle de bains en ôtant ma gueille, comme dit ma mère quand mon père ose se balader avec un vêtement usagé. Je m’asperge de déodorant tout en attrapant un short bleu que j’enfile à même la peau. J’empoigne dans le placard un débardeur blanc et constate avec horreur dans la glace que la pointe de mes seins saille effrontément. Qu’est-ce qui leur prend ? Ai-je le temps d’enfiler un soutien-gorge ? J’opte pour le plus rapide : une liquette brodée beaucoup trop évasée que je regrette d’avoir achetée sur un site chinois et que je boutonne en râlant. Retour devant le miroir. Le plus pénible à présent : dompter ma tignasse. Je n’ai évidemment pas les heures nécessaires pour réussir un tel exploit et je tourne la poignée de la porte, pieds nus et sans le moindre maquillage.

— Madame Yane ?

— Oui.

— Bonjour. Agathe Amourous.

Je lui réponds par un sourire qui manque malheureusement de naturel avant d’ajouter :

— Je suppose que vous désirez parler à ma mère. Désolée, elle est absente en ce moment.

La jeune femme marque un infime temps d’arrêt. Ma réflexion, pourtant logique, ne semble pas correspondre à son attente.

— Je vous ai appelée hier. Je souhaitais vous rencontrer, vous, Christelle Yane. Pas votre mère. Nous avions convenu d’un rendez-vous… Cette après-midi… Le moment serait-il mal choisi ?

Ma tête des mauvais jours, ou plutôt des mauvaises semaines, lui offre-t-elle un spectacle particulièrement repoussant ? Certainement ! Quand je croise par hasard mon reflet, je ne me reconnais plus, perdue au milieu de tous ces cernes et de ce visage fané. Adieu, mon pouvoir de séduction. De toute façon, l’idée de plaire est tellement éloignée de mes préoccupations. Quelles préoccupations ? En ai-je encore ? Oui, continuer de déprimer tranquillement.

Depuis quelque temps, j’ai tendance à me fondre dans le néant de mon existence. Les excuses ne me manquent pas.

Je n’ai donc guère envie de me fendre d’un nouveau sourire pour répondre à celui, certes avenant, que m’offre cette Agathe Amourous. Je n’ai aucune intention non plus de me montrer désagréable même si ses raisons pour me rencontrer m’échappent totalement. Serait-ce une démarcheuse qui cherche à me vendre une cagade quelconque ? L’isolation de l’appartement ? La rénovation de la salle de bain ? Trop tard ! Cette pièce vient de retrouver une nouvelle jeunesse et mes parents sont certainement déjà passés à la caisse. Je soupire :

— Malgré les apparences, vous ne me dérangez pas. J’avoue que notre conversation téléphonique a légèrement pris un chemin de traverse dans mon esprit. Pourtant ce n’est pas dans mes habitudes d’égarer mes pensées.

Et sans lui réclamer le moindre éclaircissement complémentaire sur sa venue mystérieuse, une nouvelle impulsion irraisonnée me pousse à m’effacer pour lui céder le passage. J’ajoute même :

— Soyez la bienvenue.

Où la recevoir ? Dans cet appartement particulièrement en désordre depuis mon arrivée et l’inviter à s’asseoir sur le canapé que j’occupe à longueur de temps en contemplant Astérix et Cléopâtre ou un magnifique navet particulièrement insipide ?

Lui offrir ainsi le désarroi de mon intimité. Pas question ! Direction le balcon. Je ne m’y rends jamais et son aspect relativement propret sied mieux à ma convive. Mes parents, à la retraite, ont vendu leur vieille maison arcachonnaise, boulevard Deganne, pour acheter à crédit un petit appartement sur le front de mer. Appartement qu’ils désertent quand l’afflux des touristes est trop important. Ils apprécient le Bassin, beaucoup plus que moi, à condition de l’avoir pour eux tout seuls !

Cette Agathe Amourous aurait quelques années de moins que moi que cela ne m’étonnerait pas. Et une élégance naturelle dont j’ai toujours rêvé. Que je dois paraître pataude à côté d’elle ! Sa courte robe tunique en soie légère, couleur pêche, imprimée de fleurs, à la coupe parfaite, semble avoir été cousue à même sa longue et mince silhouette presque androgyne. Je serais ridicule si je portais ça. Tout le contraire d’elle, si délicieusement fraîche malgré la canicule et… Je préfère ne pas poursuivre la description tellement j’ai honte de mes vêtements achetés à la friperie ou en Chine ! Juste un mot sur sa courte chevelure sage, agrémentée d’une frange si voyageuse et facétieuse qu’elle accompagne chaque mouvement de la tête d’une vague brune adorable. Elle encadre une agréable frimousse, au léger maquillage, qui accroche le regard.

Du charme inné, de la discrétion dans le raffinement. Je ne regrette pas ma décision. Pourquoi ne pas perdre quelques agréables instants en sa compagnie même si je commence à culpabiliser ? Le raffinement, j’avoue, je ne connais pas trop en ce moment…

— Nous avons donc fixé un rendez-vous… En effet, maintenant que vous me le dites…

En réalité je suis d’une totale mauvaise foi. Les intonations de la voix de cette fille ne me sont pas inconnues. Je les ai entendues une fraction de seconde hier quand mon téléphone a vibré. Malheureusement j’étais déjà plongée dans Astérix et, trop pressée de me gaver d’images d’Otis, je n’ai plus prêté la moindre attention à ce que mon interlocutrice racontait. Je l’ai expédiée en lui balançant n’importe quoi…

Pas exactement n’importe quoi. Au bout d’un moment j’ai repris mon smartphone que j’avais posé pendant qu’elle parlait et j’ai conclu l’appel par ses mots :

— Très bien. Au revoir, Madame.

Et je suis retournée à mes occupations palpitantes.

Heureusement le résultat de ma désinvolture est loin d’être catastrophique. Cette Agathe Amourous ne se doute de rien, je ne sais cependant qu’ajouter pour me dédouaner de mon attitude et je lui sors :

— Je n’ai malheureusement ici à ma disposition que mon cabinet d’aisances qui porte mal son nom, car il serait malaisé de nous y installer toutes les deux.

Le feu s’empare de mes joues. Comment est-il possible de balancer une telle énormité ? Mon Dieu, que j’ai honte ! Quel langage trivial en présence d’une inconnue ! Comment pourrait-elle comprendre mon prétendu trait d’esprit ? J’ai associé le rendez-vous à une visite chez le médecin qui reçoit dans son cabinet de consultation.

Pourquoi avoir pensé à un médecin ?

Je n’arrive pas parfois à contrôler mon vocabulaire. Un de mes symptômes… Je tente maladroitement de m’excuser :

— Pardonnez-moi pour cet humour douteux. Je crois que certains jours il serait plus sage de m’abstenir de toute plaisanterie.

Elle ne semble pas choquée et se contente d’un sourire.

Quel sourire ! Il illumine tout son visage. Cette fille commence à me plaire. Voyons ce qu’elle espère me vendre :

— Et pourquoi désirez-vous me parler ?

— Je suis enquêteuse privée.

Une enquêteuse privée ? Décharge d’adrénaline. N’aurais-je pas agi trop inconsidérément en l’accueillant ? Sa venue aurait-elle un rapport avec…

— Une enquêteuse privée ? Mon Dieu ! Ai-je commis un nouveau crime que j’ignore ? Que cela ne m’empêche pas de vous proposer un rafraîchissement, à moins que vous ne préfériez un thé, un café ?

Je la prie de s’asseoir dans un fauteuil en rotin en réalisant trop tard qu’il est particulièrement inconfortable si on a les cuisses nues. Ce qui est son cas.

— J’accepterais volontiers une tasse de café, merci. Ah ! La queue de la baleine a encore changé de couleur cette année.

Je n’ai pas remarqué, trop obnubilée par mes vieilleries cinématographiques. Si j’excepte l’intrusion sympathique de cette jeune femme, je ne suis pas très sensible à la beauté en ce moment. La sculpture de la queue en résine polyester de la baleine qui mouille entre les deux jetées est le cadet de mes soucis. De toute façon, je préfère la montagne !

— La vue est magnifique sur le Bassin. Vous avez beaucoup de chance, surtout par cette chaleur.

Beaucoup de chance ? Elle ne me sourit pas spécialement ces derniers mois, la chance…

Je me sens obligée de rétablir la vérité. Je ne tiens pas à passer pour la snobinarde bourrée de fric alors que toutes mes fins de mois sont difficiles.

— En réalité je n’habite pas ici. Je m’occupe de l’appartement de mes parents pendant leur absence.

Non, pas beaucoup de chance. Pourtant, papoter avec une personne réelle n’est pas désagréable. Depuis combien de temps cela ne m’est plus arrivé ? Si on m’avait soutenu, un quart d’heure auparavant, que je sortirais ce genre de banalités, je ne l’aurais pas cru. J’ai beau être sauvage, la solitude, même en compagnie de Tagada, commence certainement à me peser.

Nouvelle rapide escale dans la salle de bains, rénovée récemment donc, avant de préparer le café. Dès que je m’aperçois devant la glace, j’abandonne immédiatement l’idée de toute amélioration. Des heures et des heures de boulot pour reprendre l’apparence humaine. Cette enquêteuse privée me prendra comme je suis. Une enquêteuse privée… Je suppose qu’elle ne s’est pas pointée ici pour bavasser sur la canicule… Que me veut cette Agathe Amourous ? Et comment s’est-elle débrouillée pour me dénicher ?

— J’enquête sur le vol d’une pierre précieuse, m’explique-t-elle dès mon retour sur le balcon avec les tasses et deux coussins pour atténuer les désagréments de nos fauteuils. Une affaire assez machiavélique qui me prend la tête.

Je souffle. La douleur sourde qui s’était insinuée dans mon ventre à l’annonce de sa profession s’efface. Cette fille n’a aucun rapport avec mes embrouilles.

Sa voix est calme, douce, légèrement grave, agréable à écouter, mais elle m’intrigue. L’impression étrange que cette Agathe lit dans mes pensées. Je lui balance une petite grimace pour accompagner ma réponse :

— Je n’ai pas la tête en ce moment à dérober ce genre de babioles. Encore moins les moyens d’en acheter. Je suis désolée.

Elle a la courtoisie de m’offrir à nouveau son adorable sourire malgré ma mauvaise plaisanterie moins catastrophique cependant que la précédente. J’insiste :

— Êtes-vous sûre de vous adresser à la bonne personne ?

— Sûre. Votre don m’intéresse.

— Mon don ? Vous me connaissez un don ?

— Même si vous avez prétendu avoir oublié notre rendez-vous, vous êtes réputée pour avoir une mémoire prodigieuse et cette faculté m’intéresse beaucoup.

— Réputée ?... Comment êtes-vous au courant ?

— Je suis enquêteuse.

— Et qu’espérez-vous ?

Échange de regards. Le sien, d’un gris envoûtant, distille une douceur surprenante comme si la colère ne l’avait jamais effleuré. Je comprends brusquement sa signification et je ne suis pas surprise quand elle reprend :

— Votre collaboration.

Que lui répondre ? Elle ajoute :

— Je n’ignore pas vos déboires actuels.

— Même si j’ai une mémoire prodigieuse comme vous le prétendez, je n’ai aucune compétence particulière. Il est possible qu’un jour je devienne inspectrice… Mais des impôts. Uniquement des impôts ! Pour l’instant je me contente du métier de contrôleuse. J’épluche la comptabilité des particuliers et des entreprises. Alors les vols de bijoux… D’autre part je vis une période difficile. Je connais, disons, quelques déboires. Je suis suspendue de mes fonctions. Je n’ai plus le droit de travailler.

— Je vous demande juste un petit coup de main. Rien ne m’interdit de bénéficier de vos talents. Ils me seraient très précieux. Associés aux miens dont vous avez commencé à remarquer la spécificité, notre collaboration serait particulièrement fructueuse.

Surprise par sa réflexion, je répète ce :

— Fructueuse ?

Et j’éclate de rire. Moi, éclater de rire ? J’en suis donc encore capable… Un doute m’effleure :

— La police et la justice apprécieront-elles...

— Pourquoi pas ? Si tout se passe dans les règles. Vous aurez le statut de consultante ponctuelle.

— Consultante ponctuelle ?

— Oui, une personne compétente que l’on utilise le temps nécessaire pour glaner des informations spécifiques.

— Comme à la télé quand on appelle un spécialiste à la rescousse pour déblatérer sur n’importe quoi ?

— Vous, vous m’aideriez.

À glaner des informations spécifiques ? Je préfère me taire. Agathe attend ma réaction et, devant ma moue dubitative, assène l’argument de masse :

— Généralement la rémunération d’un consultant est toujours intéressante et rares sont celles ou ceux qui ne sautent pas sur cette opportunité pour agrémenter leur quotidien.

S’ils ont des finances aussi pitoyables que les miennes, je ne vois là rien de très surprenant. Je poursuis cette fois ma pensée à voix haute :

— Ne devrais-je pas envisager le métier d’enquêteuse privée moi aussi ? Payer grassement ce genre de collaborateur ne semble vous causer aucun problème.

J’ai droit pour toute réponse à un léger sourire toujours aussi gracieux et, me semble-t-il, un tantinet mystérieux.

— Et en quoi consisterait véritablement mon travail ? À vous prêter main-forte pour retrouver des bijoux ? Vous n’avez peur de rien !

III

— J’espère qu’un jour une délicieuse souffrance réchauffera ton cœur sans vie, commenceTagada.

À qui s’adresse-t-il ? À moi, évidemment ! Il adore me raconter des nounourseries. C’est-à-dire qu’il me tient compagnie. Il me console quand je suis triste, me dit des vers ou en invente quand j’ai l’âme poétique, sort le plus souvent de nombreuses stupidités pour m’entendre râler.

— Dans tous les cas, tu pourras toujours compter sur ma patte sans peluche pour soutenir ta main sans le moindre poil disgracieux.

Ses propos sont en effet parfois surprenants.

Après le départ de cette enquêteuse privée, je ne suis pas retournée me prélasser devant la suite des exploits cinématographiques d’Édouard Baer. Je n’ai pas eu le temps. Tagada est tout de suite intervenu…

Oui ! Accrochez-vous, il me parle. Si… si… Enfin pas véritablement puisque mon ours en peluche que j’ai depuis ma naissance n’est pas de nature bavarde. Aussi suis-je obligée de l’aider. Il s’adresse à moi au travers de mes lèvres. Comme à un médium. Sauf que je ne le suis pas. Je m’amuse simplement à donner une voix, que je tente de rendre grave, à mon nounours en imaginant des scénarios loufoques à partir de mots, de phrases, de vers que j’ai lus et entendus.

Agathe a raison, ma faculté de mémorisation est prodigieuse. Possible que je sois un tantinet Asperger sur les bords… et en profondeur ! Bref il me suffit d’entendre une fois des paroles pour les retenir et les ressortir quand ça me chante. Ainsi les propos tenus par Tagada sont un délire à partir d’un poème tiré d’Alfred de Musset que j’ai découvert quand j’étais au lycée.

Et pourquoi avoir choisi Tagada pour m’accompagner dans cette galère ?

Adolescente, j’ai été amoureuse d’un copain de classe qui ressemblait à un gros nounours. Enfin d’après mes parents.

— Oh ! Putain ! La drollesse, elle s’est entichée de Tagada !

Cette exclamation de mon père est restée gravée en moi. Ce terme de drollesse, je l’avais souvent entendu dans sa bouche. Je l’acceptais sans vraiment le comprendre. Ce jour-là, j’avais été bouleversée. Il osait me traiter de drôlesse parce que j’aimais un garçon qui avait une allure de nounours. Ma colère avait explosé ! Heureusement vite calmée par les explications maternelles. La drollesse du Sud-Ouest n’a rien de comparable avec la drôlesse de la langue française. Une drollesse, ainsi appelle-t-on une gamine. Un drolle, un gamin. Une déformation, paraît-il, du néerlandais troll, lutin. N’étais-je pas moi-même un être féérique, merveilleux ? Avant d’être à la retraite, ma mère était prof de lettres au lycée Grand Air à Arcachon. Mon père aussi enseignait le français, quelques kilomètres plus loin, à Gujan-Mestras, au Lycée de la mer.

Je ne suis pas restée longtemps avec Tagada, je veux dire avec mon amoureux de l’époque. Par contre avec mon nounours si.

Au fil des mois et des années, la drollesse a réservé au véritable Tagada en peluche d’autres rôles que celui de confident. Il est devenu son copain, son conseiller, son amoureux même quand elle n’a plus personne à se mettre sous la dent. Et comme elle est assez bavarde quand elle est en confiance, elle le saoule et se saoule par la même occasion.

Imaginez le spectacle ! Non, n’imaginez pas… Surtout que Tagada au fil des années a perdu de sa superbe. De gros nounours joufflus, il s’est transformé en ascète. Il a perdu tous ses poils, un œil, sa forme et sa couleur.

Je ne suis pas folle, même si, comme ça à première vue… Je suis parfaitement consciente de mes actes et de leur ridicule. Je réserve ces conversations très particulières avec Tagada dans mes moments de solitude. Particulièrement nombreux depuis quelque temps. J’imagine ma mère surprendre un de ces dialogues, je suis bonne pour toutes les batteries de tests médicaux existants.

— Au secours docteur ! Voici ma fille, Christelle. Elle a dépassé les trente ans et parle encore avec son ours en peluche…

Un nounours doué en plus d’une virilité certes inventée, mais à rendre jaloux tous les machos de la terre. En fait, je préfère sa grosse langue râpeuse…

Heureusement ma mère n’a jamais rien su et ne saura jamais rien. Personne n’a jamais rien su. À l’exception de quelques rares personnes. Comment réagiraient les contribuables dont j’épingle les prétendues erreurs involontaires de calcul s’ils apprennent mes… bizarreries ? Et les entreprises quand j’épluche leurs pièces comptables falsifiées…

Le plus ennuyeux chez Tagada ? Sa mémoire infaillible. Il nous suffit de voir une fois un film pour qu’il enregistre les répliques des acteurs qu’il réinterprète à sa façon et à ma demande. Ainsi, à cet instant, quand il m’ordonne :

— Allonge-toi !

Je sais qu’il me ressort la vieillerie cinématographique que j’ai regardée l’autre soir à la télé.

Évidemment je joue le jeu. Je lui demande :

— Pourquoi ?

— J’ai apporté à boire et de l’huile pour te masser. Allonge-toi.

Bref instant d’hésitation.

Je ne connais rien de plus propice à la méditation que les caresses relaxantes, même si elles sont purement imaginaires. Et puis comment ne pas désirer s’abandonner aux pattes d’un nounours au charme si envoûtant ? Tagada envoûtant ? Ridicule et pitoyable, oui. Envoûtant…

Soyons honnête. J’ai du mal ces derniers mois avec les nounours mâles. Je n’accepte plus aucun contact physique. La gent masculine a tendance à me sortir par les yeux. Le fiasco de ma dernière aventure amoureuse n’est pas étranger à ce rejet… Seul Tagada parvient encore à me toucher. Et uniquement parce qu’il appartient à mon fantasme.

— Enlève ton chemisier, m’ordonne-t-il.

Je me suis dévêtue. Je me suis même offert, en m’étendant sur mon lit, un soupir de contentement à l’idée de cette séance de relaxation. Vite suivi malheureusement d’une réaction beaucoup plus bruyante au contact de sa patte trop froide sur ma peau.

— Cesse de beugler ! me gronde-t-il. On va croire que nous avons une vache.

Dans le synopsis original, ce n’est pas Tagada qui joue le rôle du masseur, mais Cary Grant, ni Christelle Yane qui hurle, mais Ann Sheridan. Le tout sous le regard non pas des fantômes de mon imagination, mais de Howard Hawks3.

Tagada en Cary Grant…

Cependant les caresses invisibles commencent à détendre mon corps et mon esprit. Tagada est expert pour dénouer toutes les tensions qui se cachent sous ma peau. Parfois, souvent même la séance se prolonge, dérive et la jouissance m’emporte. Rien n’est plus efficace qu’un bon orgasme pour réfléchir tranquillement.

Agathe Amourous partie, je me suis précipitée dans ma chambre. J’ai plongé dans mon lit, épuisée par une fatigue totalement fictive. Moi qui passe mon temps avachi sur le canapé ! Et Tagada m’a rejoint.

Prendre du plaisir avec un être imaginaire, pourquoi pas ? Mais perdre ma jeunesse à discuter avec lui a de quoi surprendre. Surtout quand on prétend ne pas être folle. Pourtant est-ce plus ridicule que de causer à son chien ou à son chat ? Et certainement moins décevant que de bousiller sa vie avec un homme en chair et en os !

Il n’est pas très sain de trop s’égarer dans le pays des songes et rien ne remplace la réalité, me soutiendrez-vous ? Je vous répondrai au contraire que mon Tagada est parfait à tout point de vue… Jamais aucune défection de sa part… Toujours prêts à satisfaire le moindre de mes caprices… Même si mes désirs pour l’heure partent à la dérive…

Viens-je d’évoquer un homme en chair et en os ? Parlons-en ! À cause de lui, à cause d’eux, je me morfonds dans l’appartement de mes parents. Deux hommes. Deux hommes que j’ai profondément aimés et qui m’ont trahie. Ras-le-bol des jules ! Vous me direz : un mâle sans défaut est-ce vivable ? N’est-ce pas pour ses imperfections qu’on l’aime ?

De toute façon, est-ce possible d’aimer vraiment ce genre d’oiseau ?

Oui, j’ai le moral en berne et je reconnais que la venue d’Agathe Amourous m’a été bénéfique.

Une jeune femme sympathique, jolie. Trop mystérieuse cependant pour mon goût. Serais-je capable de travailler avec elle ?

Nous n’en sommes pas encore à ce stade. Et logiquement nous n’y serons jamais.

Cette détective est partie après m’avoir demandé de réfléchir à sa proposition.

Je vous obéis, Madame Amourous. Ça ratiocine dans ma petite tête. N’ayez cependant pas trop d’illusion. Je ne pense pas que mes cogitations brumeuses inverseront ma décision qui pour l’instant ne vous est pas favorable.

D’abord, essayons de saisir les incohérences apparentes de son discours. Incohérences apparentes, car cette fille est loin d’être une idiote et donc tout ce qui me semble incompréhensible a une explication logique qui ne m’effleure guère pour l’instant.

— Tagada chéri, que penses-tu d’une enquêtrice privée qui chercherait à m’embaucher ? Est-ce une attitude vraiment professionnelle ?

— Si les fesses de Lionel sont propres. Aucune idée. Tu n’as qu’à vérifier toi-même. Qui est-ce déjà, ce Lionel ?

— Arrête ton cinéma ! Tu ne m’impressionnes pas avec tes jeux de mots foireux et scabreux.

— Tant mieux. J’adore impressionner les femmes, surtout celles que je n’impressionne pas. Et si je ne me contentais pas…

Il s’est approché de moi. J’ai emprisonné ses pattes pour couper court à ses velléités.

— Contiens-toi et contente-toi de répondre à mes questions. Rien d’autre ne m’intéresse pour l’instant.

— Personnellement, je la trouve délicieuse, cette Agathe. Et vous allez si bien ensemble. Quel couple adorable ! Agathe et Christe. Elle cherchait son double et t’a trouvée. À vous deux, vous résoudrez tous les mystères réels ou imaginaires. Enfoncée, Agatha Christie !

— Merci, Tagada, pour tes brillantes déductions. Je n’en attendais pas moins de toi.

Que m’inventera-t-il comme élucubration pour ce qui me turlupine encore ?

— Je réclame une nouvelle fois tes lumières, Tagada.

— Je mets, gente dame, à cette seconde même mon bras au service de ta noble cause.

— Ton cerveau me suffit. Comment expliquer que cette Agathe ait découvert ma trace, ici, à Arcachon, alors que mon boulot est, enfin était, en région tourangelle ?

— Difficilement crédible en effet. Oh là ! Que c’est compliqué tout ça ! Dieu, que c’est compliqué... Que c’est compliqué... Que c’est... Non, c’est très simple ! Je ne vois que deux possibilités : soit elle a le béguin pour toi et t’espionne depuis longtemps, cherchant l’occasion de te rencontrer… Soit, et cela me paraît tellement plus plausible et même délicieusement risible. Ha ! Ha ! Elle a une autre idée derrière la tête, la coquinette. Et tu vas te retrouver empêtrée dans un piège diabolique.

— Un piège ?

— Oh ! Christelle ! Non, mais ce n’est pas possible comme les femmes sont distraites ! Ce n’est pas… Ouvre les yeux ! Comment peux-tu avoir oublié ? David ! David, le grand dadais ! Ton cher et tendre ? Celui avec qui tu échangeais des papouilles ! Cet amoureux si parfait qui s’est enfui avec les millions d’euros qu’il venait de récupérer… Ha ! Ha ! Ha ! Quelle drôlerie ! Alors, comment empêcher certaines personnes, mal intentionnées évidemment, parce que les autres non, d’imaginer que tu sois son acolyte, attendant patiemment que l’affaire se calme pour le rejoindre ? J’ai dit son acolyte, pas alcoolique ! Ce n’est pas exactement pareil…

— Comment veux-tu que j’oublie ? Je connais les joies du chômage et je risque de découvrir celles de la prison à cause de ce triste individu. La police m’a déjà longuement interrogée.

— Oui, mais pas les escrocs de tout poil qui aimeraient participer au festin. Avec ou sans alcool, ça je ne sais pas. Enfin, si… Ne crois-tu pas qu’ils aimeraient te passer sur le gril ? Ils sont persuadés que tu es en possession d’informations intéressantes. Mmm… avec un petit rosé…

— Pourquoi pas ? Cela signifierait donc qu’Agathe Amourous est une criminelle. Or cela ne colle pas avec l’image que je me suis créée d’elle. Tu me diras que je me suis tellement plantée sur celle de David que rien n’est impossible avec moi… Supposons que je connaisse la cachette de ce flic pourri, que je sois sa complice, je serais d’une prudence extrême. Je me défierais de tout le monde et Agathe Amourous n’envisagerait pas une seconde de me présenter un plan aussi aberrant !

— Voyons, Christelle, Agathe est une femme comme toi. Je ne vais pas vous apprendre votre façon de réfléchir ! Allons… Soyons sérieux ! Vous êtes deux Mata Hari ! Vous êtes belles, intelligentes, méfiantes.

— Méfiantes ?

— N’est-ce pas parce qu’elle se doute de tes doutes qu’elle ne doute pas sur ton absence de doute. C’est pourtant clair, comme la Christelle ! Comme la Christelle… Pardon ! Comme le cristal ! Puisque tu la juges incapable de commettre une telle erreur, elle prend le risque. Elle prend le risque… De toute façon avec l’alcool, il y a toujours des risques. Sacrées Mata Hari !

Vous ne vous perdez pas trop dans le raisonnement de Tagada ? Plutôt tordu, n’est-ce pas ? Je me demande parfois où il déniche tout ce charabia.

IV

Je tiens vraiment à être sûre :

— Ça ne pose donc aucun problème si je donne un coup de main à une copine ?

— Aucun.

La voix au bout du fil paraît lasse.

— Tu es certain ?

— Puisque je te le répète ! Par contre tu ne lui dévoiles aucune information sur notre travail, aucune information en notre possession.

— Évidemment. Je ne suis pas idiote.

— Non, juste fatiguée.

— Connard !

Ce connard ? Mon patron. Ange Baroni. Un grand blond aux yeux bleus. Le genre beau gosse. Pourquoi le traiter de connard ? Parce qu’il s’agit d’un splendide spécimen ! Ne lui devrais-je pas tout de même une once de respect ? Même pas ! Je le connais trop. Nous nous connaissons trop. Nous avons été intimes, très intimes. D’abord collègues, puis collègues et amants jusqu’au jour où il a séduit Marie, ma meilleure copine et la fille de notre supérieur hiérarchique que curieusement il a fini par remplacer. Je ne rentrerai pas plus dans les détails sordides, car ce serait offrir trop d’honneur à ce merdeux. Aussi quand j’affirme que ce connard est un connard, j’ai des preuves, une infinité de preuves. Un connard prétentieux, arriviste, hypocrite, et j’en passe.

Cela ne m’a pas empêchée de l’apprécier à un moment donné ? Exact et ce n’est pas sans raison si j’ai commencé ce récit en citant l’échelle de Christelle. Voici donc Ange Baroni, mon premier traître. Pour le deuxième, les présentations attendront.

Je suis capable cependant de contrôler mes pulsions, enfin souvent, et ce connard n’est sorti de mes lèvres qu’après avoir raccroché le téléphone. Fermons donc la parenthèse Ange Baroni, maintenant que j’ai obtenu son autorisation pour travailler, et attardons-nous sur le cas Agathe Amourous. Avant de prendre une décision au sujet de sa proposition loufoque, je tiens à me rencarder sur cette enquêtrice.

Quel intérêt puisque je compte décliner son offre ?

Hier, mais aujourd’hui tout est remis en cause… La nuit porte conseil et à nouveau les interrogations sans réponse se bousculent. Notre entretien de la veille a beau s’être passé agréablement, j’avoue même qu’une complicité s’est installée immédiatement entre nous, son choix sur ma petite personne me laisse toujours perplexe.

Google. Le Big Brother ! Quoi que vous entrepreniez, vous êtes fliqué. On vous demande votre avis sur tout et n’importe quoi. Notez de 1 à 5 l’endroit où vous avez pissé, la propreté du lieu, la couleur des murs, du papier, l’ambiance sonore et olfactive… Le pire, il me propose ensuite d’autres endroits pour satisfaire mes envies au cas où j’aurais des fuites urinaires…

Les soucis ne me manquent pas. Heureusement, de ce côté-là, pour l’instant, tout fonctionne.

Je hais Google. Grâce à lui pourtant j’apprends qu’Agathe jouit d’une bonne réputation et je ne saisis toujours pas, mais alors pas du tout, son intérêt de m’embaucher. Qu’attend-elle réellement de moi ? Une aide pour retrouver une pierre précieuse. Pourquoi pas plutôt des renseignements sur de riches contribuables ? Elle se doute forcément que je ne lui révélerai rien. Alors, que penser ? À part ma mémoire, je n’ai aucune autre compétence exceptionnelle. Est-ce en rapport, comme l’a suggéré Tagada, avec mon ex-copain ? Possible…

Autre problème : le bureau de son agence se situe sur le cours de l’Intendance à Bordeaux et je me vois mal prendre le train tous les jours pour m’y rendre. Je m’occupe de la petite chatte de mes parents. Voilà mon boulot ! D’accord, cet animal est assez indépendant et n’a pas besoin de ma présence vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Et mes chefs-d’œuvre cinématographiques ? Qui les regardera à ma place si je passe mes journées à Bordeaux ?

De l’autre côté de la balance, les regrets. Ils seront immenses si je n’assouvis pas ma curiosité ! Aussi me titille-t-elle suffisamment pour que, après un total ravalement de façade j’accepte d’abandonner mon canapé, de dénicher une tenue estivale correcte, en empruntant au passage des boucles d’oreilles et un collier dans un des tiroirs de ma mère, et de me rendre à pied jusqu’à la gare d’Arcachon. Le prochain départ pour Bordeaux est dans trente minutes. J’hésite encore…

Qu’est-ce que je risque d’essayer ?

— Seulement quelques semaines. Mes parents reviennent et l’appartement est trop petit pour nous supporter tous les trois.

— J’ai de quoi vous loger. Vous venez quand vous le souhaitez, me répond Agathe en m’accueillant dans son bureau.

Sympa, l’endroit. Sans prétention. Des murs blancs décorés de photos de la région. Une plante verte qui ressemble à un Sika, près de la fenêtre, à gauche d’un canapé. Une table avec quelques livres juridiques. D’autres sur une étagère. Je lui explique en m’asseyant dans le fauteuil qu’elle me désigne que pour l’instant j’ai la charge d’un animal domestique et que sans moi il est perdu. Et j’ajoute :

— Alors en quoi puis-je vous être utile ? Toujours ce vol de bijoux ?

— Certainement le plus beau des bijoux. Et un vol qui ne ressemble à aucun autre.

— Vous m’intriguez.

Agathe ouvre un tiroir et me tend une feuille de papier. Une lettre manuscrite.

— Voilà ce qu’un jour j’ai reçu par courrier…

Je découvre une écriture toute en rondeur, assez féminine, me semble-t-il. Comme je ne suis pas une spécialiste, je me contente d’une lecture à haute voix en évitant ce premier commentaire gratuit.

— Madame,

« Je n’ai nullement l’intention d’abuser de votre temps. Aussi, toutes les heures que vous daignerez me consacrer vous seront payées. Je sollicite simplement votre esprit de déduction pour résoudre une énigme. Une énigme particulière dans la mesure où elle est entièrement fictive.

« Suis-je un écrivain qui cherche à vérifier le sérieux de son synopsis, un criminel tenant à s’assurer de l’efficacité de son plan ou simplement un joueur en difficulté ? Je vous laisse le choix. Et si la vérité était ailleurs…

— Ce bonhomme ou cette bonne femme m’a l’air particulièrement farfelu.

Agathe reste silencieuse. Ma remarque n’a évidemment aucun intérêt. J’ai tendance à trop parler. Je replonge dans ma lecture.

— Je formule donc l’espoir que vous lirez le texte qui accompagne cette missive et que vous accepterez les trente billets de cent euros joints.

« Si cependant vous refusiez ma proposition, je vous conseille de donner cette somme à une œuvre caritative. Ce que vous finiriez par regretter…

« D’ici quelques jours, vous recevrez à nouveau trois mille euros, accompagnés d’un indice vous permettant de progresser dans vos investigations, car, malgré vos réelles capacités, je crains que votre enquête balbutie…

« Voici cependant l’adresse pour envoyer les conclusions de vos investigations. Conclusions qui ne seront que des hypothèses.

« [email protected]

« Je vous prie d’agréer, Madame, mes respectueux hommages.

Cette fois je m’exclame, incrédule :

— Je ne comprends rien à ce charabia ! Quelle lettre sibylline !

J’ai d’abord droit à une moue dédaigneuse d’Agathe avant :

— Guère surprenante cependant. Si vous saviez tout le courrier que je reçois de gens bizarres…

— Et vous avez accepté ?

— Non. J’ai distribué l’argent à des sans-abri. Un chèque je l’aurais conservé précieusement, mais des billets glissés dans une enveloppe n’ont aucune valeur juridique… et j’ai enfermé ce torchon dans un tiroir sans même lire cette prétendue énigme. J’ai même fini par ne plus y penser jusqu’à ce que…

— Vous receviez quelques jours plus tard une deuxième lettre !

— Exact. Postée du même endroit que la première. La poste d’Arcachon.

Évidemment je suis surprise.

— De la poste d’Arcachon ? Pourquoi de la poste d’Arcachon ? Suggéreriez-vous que j’ai un rapport avec cet olibrius ?

— Attendez la suite. Notre mystérieux expéditeur prenait acte de mon échec ou de mon refus de collaborer et me fournissait un indice. Et cet indice…

Le regard d’Agathe s’attarde sur moi. Un regard doux, tendre même qui me trouble. N’est-ce pas de la tristesse que j’y lis également ? De la tristesse, de l’inquiétude et plein d’autres sentiments qui m’échappent et qui pourtant m’éclairent.

— Serait-ce moi ?

— Vous en effet… Notre épistolier anonyme fournit votre nom, votre adresse et votre numéro de téléphone.

Je répète bêtement tellement je n’en crois pas mes oreilles :

— C’était moi… et qu’ai-je à voir avec un vol fictif de bijoux ?... Je ne comprends toujours rien à toute cette histoire…

— Moi non plus, je ne comprends pas grand-chose, avoue Agathe.

— Pourtant vous changez d’avis puisque vous décidez de jouer aux devinettes. Pourquoi ?

— J’ai eu envie de vous connaître.

— Délicate attention de votre part… À moins que cet obscur personnage n’ait brossé de moi un portrait particulièrement abject et que la curiosité ne vous ait titillée.

— Pas abject, non…

Ma poitrine explose, se déchire, libérant une brusque douleur qui se répand sur tout mon corps. Une violence incompréhensible qui me surprend et me laisse pantelante, épuisée, perdue. Heureusement j’ai eu le réflexe de baisser les yeux et Agathe Amourous n’a pas la possibilité de lire ma détresse.

Je ne m’attendais pas à sa réponse. Son intonation surtout qui me plonge dans un univers angoissant. Il s’y cache un mystère pesant que je crains, mais que j’ai hâte de percer. Le calme remonte à la surface. Je fixe le regard inquiet d’Agathe et je finis par lui demander :

— Je pourrais voir ce portrait ?

— Vous ne vous sentez pas bien ?

— Je pourrais voir ce portrait ?

— En réalité il n’a pas fourni que votre nom et votre adresse, il a ajouté une clé USB.

— Qu’y a-t-il sur cette clé USB ?

— Des images…

Je redoute brusquement le pire en ne sachant pas véritablement ce que ce superlatif cache.

— J’aimerais les voir.

— Je ne crois pas que ce soit le bon moment…

Mon univers n’est plus seulement angoissant, il vire au glauque et devient nauséabond. Quelle puanteur ! Je n’arrive plus à respirer ! j’étouffe ! J’entends à peine Agathe qui s’alarme :

— Christelle…

La paranoïa me gagne, m’engloutit. Une pourriture repoussante s’agglutine sous ma peau. La nausée monte en moi. Avec une envie intense de me laver. Nettoyer mon corps. Le récurer à l’extérieur et surtout à l’intérieur. Purger mon esprit. Ôter ce je ne sais quoi qui circule dans mes neurones, qui profane mon esprit.

— Vous êtes vraiment pâle, s’inquiète Agathe tout en s’approchant de moi.

Sa main se pose sur mon front.

— Venez vous allonger.

Je réussis juste à secouer la tête en articulant faiblement :

— Pourquoi n’est-ce pas le bon moment ?

Elle insiste :

— Allongez-vous sur le canapé. Vous serez beaucoup mieux.

— Plus la peine. Vos doigts sont en train de me guérir.

Je ne plaisante pas. D’ailleurs je n’ai pas le cœur à ça. Sa peau contre la mienne a un effet anesthésiant. J’insiste :

— Pourquoi n’est-ce pas le bon moment ?

— Votre réaction m’inquiète. Il est plus prudent d’attendre.

— Quel intérêt ? Je crois pourtant avoir déjà imaginé le pire !

Les larmes surgissent, me submergent. Tant mieux. Je ne connais pas de baume plus efficace pour calmer les tourments. Je les laisse noyer ma vue en silence. Le déluge ! Je m’en moque. Je ne distingue même plus Agathe quand elle m’annonce :

— Cette personne vous a dérobé quelques instants de votre intimité.

Dérober mon intimité ? Je ne comprends pas. Mon esprit bloque sur les sons sans leur donner un sens. Qu’est-ce qu’on m’a volé ? Je déchiffre enfin les mots. Violer, oui ! Horrible ! Pourtant moi qui ai parfois des tendances exhibitionnistes, je n’accepte pas ce regard inconnu. Il me pénètre de toute sa laideur. Suis-je en train de crier ou de sangloter quand je répète ?

— Dérober mon intimité ?

— Il a placé une caméra dans votre chambre, je suppose, dans celle d’Arcachon, et vous a filmée.

— Montrez-moi !

— Pas encore…

— Comment ça, pas encore ? Je suis souillée, dégradée ! Une vidéo de moi se balade, si ça se trouve sur internet ! Je suppose qu’on a la chance de m’admirer sur toutes les coutures avec en prime quelques gestes que l’on se permet dans la solitude. Et vous me proposez d’attendre ?

— Christelle… Puis-je vous appeler ainsi ?

J’arrive à lui offrir un pauvre sourire en guise d’acquiescement.

— Je vous rassure, Christelle, cette vidéo n’est pas en ligne. Supposons qu’un jour elle le soit, on a toujours les moyens d’obtenir sa suppression.

— Je sais. Je connais la loi. Toute personne portant atteinte à la vie privée d’autrui encourt un an d’emprisonnement et quarante-cinq mille euros d’amende.

— Exactement. Cela n’empêche pas ce fléau de se répandre à grande vitesse. Sans cesse des parents désemparés réclament mon aide pour activer la suppression d’images montrant leurs enfants.

— Oui et malheureusement quand le mal s’est insinué, pour l’éradiquer définitivement… et vous oubliez le dark web !

— Exact. Mais cette personne qui cherche à vous nuire n’est pas encore passée à l’acte. Elle n’en est qu’à l’étape initiale : le chantage. La deuxième lettre explique que si je ne résous pas son énigme, elle menace d’envoyer ce film dans un premier temps à tous vos collègues.

— Ils vont se régaler !

— Alors, soyons plus malines que ce tordu. Ne laissons pas le désespoir tout détruire. Vous êtes intelligente, je suis intelligente. Résolvons ces petites devinettes et démasquons cette pourriture. Associons-nous. À nous deux, nous l’écraserons.

Curieusement, je la crois. Pourtant, que peuvent deux filles face à l’adversité ?

Elle me tend une feuille. La fameuse énigme que je parcours d’une voix sombre :

— Imaginons une contrôleuse des impôts. Une jeune contrôleuse des impôts. Qu’elle soit une jeune femme et contrôleuse des impôts a-t-il de l’importance ? À vous de voir. Appelons-la Christelle. Cette Christelle a une relation amoureuse avec un policier, David, après en avoir eu une avec un de ses collègues, Ange, avant qu’il ne devienne son supérieur hiérarchique. Christelle a un don : une mémoire phénoménale.

« Imaginons à présent la trame. La police enquête sur l’attaque d’un fourgon blindé et sur le vol de plusieurs centaines de millions d’euros. L’attaque est violente, car les trois convoyeurs et un des malfaiteurs sont tués. Le second s’enfuit avec l’argent, car les dispositifs de sécurité permettant, en cas de problème, de le rendre inutilisable n’ont pas fonctionné.