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Un village qui meurt, c'est tout un passé qui disparaît. Emile Honnoré le sait bien, lui qui est à la fois maire, instituteur et propriétaire de Cabrières des Monts, petit hameau perdu dans les montagnes de Haute-Provence. Propriétaire, parce qu'à chaque départ il a racheté les maisons abandonnées par leurs occupants, espérant contre toute attente des jours meilleurs. Maire parce qu'instituteur de la petite école, où il ne reste que trois élèves et que l'Administration menace de fermer. C'est ce que lui a signifié aujourd'hui l'Inspecteur d'Académie de Digne. Désespéré, car la fermeture de l'école sonne le glas du village, il cherche en vain le moyen de le sauver du naufrage. La solution viendra des petites annonces d'un journal. Avec l'accord des derniers habitants, il fera passer une offre : une maison pour chaque famille de quatre enfants ou plus qui viendra s'installer à Cabrières des Monts. L'Inspecteur d'Académie sera le premier à réagir, mécontent de cette publicité, mais les candidats ne tarderont pas à arriver. Un médecin de Montpellier avec trois enfants, le quatrième bien prêt de naître, un boulanger d'Aubagne, qui remplira à lui tout seul la classe de sa progéniture, et restaurera le four. Un routier de Marseille, dont la fille aînée apprécie bien peu le déménagement... Chacun avec ses problèmes, ses illusions, ses secrets. Attirés par le battage fait autour de cette aventure, d'autres résidents, ainsi que des commerçants viendront bientôt s'installer, et le curé lui-même participera à la résurrection du village. Mais l'arrivée d'une jeune femme, Céline Escourrier, venant de Bordeaux avec ses deux enfants presque adolescents, va jeter la perturbation dans la vie d'Emile Honnoré. Emile s'éprendra de Céline, déclenchant une série d'événements qui ne cessera de faire monter la tension jusqu'à ce qu'éclate le drame. Tiré d'un fait divers authentique, l'histoire de Cabrières des Monts et de ses personnages est cependant purement imaginaire.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née à Marseille,
Netty vit actuellement dans la ville de Nostradamus à Salon de Provence. Elle y consacre sa retraite à l’écriture et s’investit dans différentes associations culturelles de sa région. Elle a ainsi déjà publié quatre romans historiques pour adulte dont l’Épopée de la famille Craponne, gentilshommes provençaux. Désormais, elle se concentre sur la littérature pour enfant. C’est tout son savoir sur l’histoire et la mémoire locale qui l’ont amenée à écrire des livres pour enfant et ainsi transmettre la culture provençale. Son premier livre a tout naturellement était consacré à Nostradamus, célèbre médecin de la cité Salonaise. Elle est actuellement en pleine écriture d’une série de contes Provençaux mettant en scène un petit garçon de Marseille dans l’ancien quartier des quatre chemins. Des histoires extraordinaires sortant de l’ordinaire !
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Seitenzahl: 220
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Elle a taillé ses sept colonnes.
Elle crie sur les hauteurs de la ville
« Abandonnez la stupidité dans laquelle vous vivez,
dirigez-vous dans les voies de l’intelligence,
car par moi vos jours se multiplieront,
et les années de votre vie s’augmenteront. »
Psaumes 8 — 9 (extrait)
Le car s’arrêta une nouvelle fois depuis son départ de Digne. Le chauffeur annonça « Revest du Bion » !
Émile Honnoré sortit de sa méditation morose.
Après Le Revest, prochain arrêt Sault et, enfin Les Ferrassières. Il descendait là, mais son voyage ne serait pas fini pour autant ; il lui faudrait marcher encore environ 5 kilomètres pour rejoindre son village, Cabrières des Monts.
Il soupira. Autrefois le car montait jusqu’au village.
Il se souvenait de ses débuts. Mentalement, il compta.
— Voyons... combien... 32 ans ! Décidément, le temps n’arrangeait pas les choses.
Son premier poste. L’angoisse au cœur, dans le vieux car poussif dont le moteur semblait vouloir rendre l’âme à chaque tournant. Il se demandait, la gorge sèche, ce qu’il trouverait au bout de la route.
Il avait trouvé un village entier réuni sur la placette, hommes, femmes, enfants, venus accueillir leur instituteur... Il n’en était jamais reparti.
Après tout ce temps, il ressentait intacte l’émotion qui l’avait étreint à cet instant. Aujourd’hui, que restait-il de ces temps heureux ? Quelques années encore, ce serait la retraite. L’Inspecteur d’Académie ne lui avait-il pas fait comprendre à demi-mot, si par hasard, il préférait la prendre prématurément, qu’il serait prêt à lui faciliter les démarches et aplanir les difficultés.
Sault !... Il sursauta. Autour de lui les passagers rassemblaient leurs bagages à main. L’esprit ailleurs, il les regardait descendre. Le car repartit aux trois quarts vides.
— La retraite... Quelle autre solution puisque l’Académie avait décidé de fermer l’école dès la prochaine rentrée.
Il entendait encore la voix quasi paternelle de l’inspecteur.
— Monsieur Honnoré, vous le comprenez aussi bien que moi. Je ne peux pas maintenir une classe ouverte pour trois élèves, malgré toute ma bonne volonté.
— Mais, Monsieur l’Inspecteur, fermer l’école c’est condamner à mort le village ! Et ça aussi, vous le comprenez aussi bien que moi.
L’inspecteur se fit plus conciliant encore.
— Mais non, mais non... Vous êtes également maire de Cabrières, n’est-ce pas ?
— Oui, mais je ne vois pas…
— Et bien, vous débloquerez des crédits pour une navette qui amènera les enfants à Sault. De notre côté, nous ferons le nécessaire pour vous faire allouer une subvention.
— Débloquer des crédits, comme vous y allez ! Où les prendrai-je ces crédits ? Et au bout du compte, la dépense équivaudrait au maintien du poste.
L’inspecteur poussa un imperceptible soupir excédé.
— Monsieur Honnoré, si je laisse une classe ouverte à Cabriès pour trois élèves, je crée un précédent ! Je recevrai aussitôt des dizaines de demandes de petits villages comme le vôtre, criant à l’injustice. Allons, allons, tous ces hameaux sont en voie de disparition et je ne fais que hâter un processus irréversible, convenez-en !
Émile Honnoré hocha la tête, réprobateur.
— Un processus irréversible, cela est un peu rapidement jugé et vite dit ! Il faudrait…
L’inspecteur l’interrompit cette fois avec impatience.
— Soyons sérieux, il faudrait un miracle !
Les Ferrassières !...Le chauffeur stoppa sans arrêter le moteur. Il savait qu’un seul de ses passagers descendait.
Émile se leva sans hâte, suivant le cours de ses réflexions.
— Au revoir, Monsieur le Maire !
Il se retourna, surpris.
— Vous ne me remettez pas ?
— …
— Le fils Vergne... Louis Vergne…
Le visage d’Émile s’éclaira.
— Bien sûr ! Je te reconnais maintenant, tu étais dans la division des grands en... voyons…
— La division des grands, je m’en souviens pas bien, mais je suis parti de Cabrières l’année où la mémé Vergne est morte. Ça fera 15 ans en juillet.
— Toi aussi tu as fui le village !
— Je n’avais aucun avenir à Cabrières, Monsieur le Maire.
— Dis donc, tu ne pourrais pas arrêter ce satané moteur qui m’oblige à crier comme un sourd et qui pue par-dessus le marché !
— Voilà. Conciliant, le jeune homme tourna la clef de contact.
— Qu’es-tu devenu depuis ton départ ?
— Je me suis marié avec une jeune fille de Forcalquier. Maintenant, j’ai deux enfants, une fille et un garçon. Il ajouta avec une fierté non déguisée « les souhaits du roi », quoi.
— Tu conduis les cars ?
— Comme vous voyez.
— Tu es heureux ?
— Ça va, y’a pas trop à se plaindre… Et là-haut ?
— Là-haut, du train où vont les choses, il n’y aura bientôt plus personne.
Louis Vergne hocha la tête.
— Ça devait arriver. C’est un trou perdu, ce Cabrières des Monts. Il resta pensif un instant.
— Allez, il faut que je continue. J’ai un horaire à respecter. À une autre fois et le bonjour à ceux qui restent encore.
Il remit son moteur en marche. Pendant qu’il démarrait, Émile agita sa main.
— À bientôt petit !
— À bientôt…
Il attendit immobile que le car disparaisse au détour de la route. Le silence un moment éclaté reprenait possession du paysage. Il perçut le léger sifflement du vent qui glissait entre les aiguilles des épicéas. Sur l’asphalte jouaient des taches d’ombre et de lumière. Cette année, le mois de Mai se donnait des airs d’été précoce. Il ôta tranquillement sa veste et attaqua la montée.
La cinquantaine passée, Émile Honoré donnait de prime abord une impression de force. Aucun fil argenté ne venait altérer ses cheveux bruns, plantés drus et taillés de près. D’épais sourcils, toujours en broussailles, abritaient une timidité bien cachée derrière un regard vif et perçant. Seule concession à la coquetterie, une superbe moustache barrait son visage hâlé où le soleil et les ans avaient dessiné un fin réseau de rides plus claires. Des dents très blanches, rangées à la diable, donnaient à son sourire un aspect sauvage que démentait un air de grande bonté. De taille moyenne, sec comme un sarment, il avançait de ce pas mesuré qui atteste d’une longue habitude de marche. Enfant de l’Assistance, l’essentiel et le meilleur de sa vie s’étaient déroulés à Cabrières des Monts.
Arrivé frais émoulu de l’École Normale, il s’était passionné pour son métier au point d’en oublier sa propre vie. À quelqu’un qui le lui avait fait remarquer, il avait répliqué avec un large sourire :
— Me marier ? Peut-être. Mais pour les enfants, j’ai ceux de Cabrières…
Il montait de son pas régulier. Le soleil déclinant teintait de pourpre la colline. Les buis et les genévriers succédaient aux pins d’Alep et aux chênes verts. Quelques sapins marquaient d’un vert plus sombre la limite des terres défrichées annonçant le village.
Il apparut au détour de la route, bien planté à mi-hauteur sur l’Adret de la colline. Ses maisons alignées luisaient doucement aux rayons du couchant. Bientôt, le cône d’ombre du Ventoux qui s’étendait lentement les rattraperait, préparant le village à la nuit.
En contrebas, dans une combe abritée, des oliviers en friche côtoyaient des champs d’amandiers qui dressaient leurs branches noires dans le frisson de leurs feuilles argentées, autour d’eux s’étendaient de grands espaces vides, vestiges de champs autrefois cultivés, retournés aujourd’hui à l’état sauvage. Belle, prodigue, la nature protégeait ici ce que partout ailleurs la civilisation s’acharnait à détruire.
Émile Honnoré s’arrêta, scruta attentivement les maisons aux volets clos. Aucun bruit ne s’élevait du village. Aucune fumée n’annonçait la préparation du repas du soir. Une petite chauve-souris le frôla de ses ailes de soie. Il s’engagea dans la rue principale qui débouchait sur une placette en belvédère. Un énorme platane y abritait une fontaine d’où jaillissait une eau en cascade. Un chien s’y désaltérait à grandes lampées. Il s’interrompit à la vue d’Émile et s’approcha de lui en se dandinant. C’était un gros chien jaune de race incertaine. Son maître caressa la tête mafflue qui se levait vers lui.
— Salut pataud !
La queue s’agita avec frénésie. L’instituteur répondit tristement à cet assaut de tendresse.
— Heureusement tu es là, mon gros ! J’ai l’impression d’entrer dans le village de la Belle au bois dormant.
Il soupira.
— Que ne suis-je Prince pour le réveiller !
Pataud sur ses talons, il se dirigea vers sa maison qui s’ouvrait sur la petite place.
Deux poules rousses s’ébrouaient, creusant leur nid dans la terre battue. La poussière, projetée en myriades de particules, palpitait dans la lumière rasante du soir.
L’ordre régnait dans la cuisine qu’il avait rangée avant de rejoindre, ce mercredi matin, l’Inspection Académique de Digne où son supérieur s’impatientait dangereusement après les trop nombreux reports de rendez-vous imposés par Émile. Il monta dans sa chambre, ôta son costume qu’il ne sortait que pour de rares occasions. Il enfila un pantalon de velours côtelé et un vieux sweat-shirt. Soupira d’aise, chaussa des espadrilles éculées puis redescendit dans la cuisine.
Il n’avait pas faim. Il sortit, s’assit sur le banc près de la fenêtre, le dos au mur. L’heure était indécise, entre chien et loup. Le vieux Ventoux, géant chauve et tranquille, dressait sa puissante masse solitaire dans le ciel provençal. Il se remémora la conversation de l’après-midi et maugréa.
— Bien sûr, je suis le maire de Cabrières ! Maire d’un désert, oui ! ... et son propriétaire de surcroît.
Cela avait commencé au début des années soixante-dix, avec Paul Arnaud. En partant, il lui avait proposé sa maison pour presque rien. Ils s’étaient vite mis d’accord. Émile préférait la racheter plutôt que la voir tomber en ruines. Une partie de ses économies y était passée. L’instituteur avait employé son temps libre à l’entretenir, espérant contre toute attente qu’un jour viendrait où il pourrait la louer. Avec André Allemand la transaction s’était avérée plus difficile. Ses ressources, hélas, n’étaient pas inépuisables. André n’avait pas été trop exigeant, il s’était débrouillé. L’habitude était prise. À chaque départ, le propriétaire venait le trouver. Chaque fois, ils avaient convenu d’un arrangement. Pendant toutes ces années, Émile avait bricolé, réparé, repeint, consolidé toutes ces maisons abandonnées qu’il avait prises en charge. Toujours avec l’espoir tenace et inavoué de les voir revivre un jour. Aujourd’hui, l’inspecteur avait, d’une phrase, anéanti son rêve. Il entendait encore résonner sa voix.
— Tous ces hameaux en voie de disparition... Je ne fais qu’accélérer un processus irréversible... Il faudrait un miracle…
Il bougonna.
— Un miracle, un miracle... Le temps des miracles est bel et bien révolu. Ah bah, ce genre de pensées ne mène à rien.
Il dormit mal. Toute la nuit, il se retourna. Par la fenêtre ouverte, le ciel semblait plus sombre que la masse tutélaire du Ventoux. Puis les nuées s’étaient déchirées. La lune apparut, laiteuse. Elle défilait dans le ciel, tantôt voilée par la fuite des nuages, tantôt ourlée d’un large halo. Il reconnut le hululement de la petite chouette qui hantait le bois du dessous. Sa présence familière et rassurante sembla éloigner toute menace et l’aida à trouver enfin le sommeil.
Au matin, le ciel était dégagé. Des passereaux se disputaient dans le platane. La combe étincelait de rosée. Émile but son café sur le pas de la porte dans la tiédeur du soleil levant. Il était bien, la nature lui accordait un répit qu’il savourait sachant qu’il ne durerait pas.
En attendant l’heure de la rentrée, les trois enfants jouaient assis sur les marches de l’école jouxtant la mairie. Les deux plus grands, âgés respectivement de 10 et 8 ans, manipulaient des osselets avec dextérité, sous le regard admiratif et envieux de la plus jeune. Ils se levèrent à l’arrivée de leur instituteur, clamant avec un bel ensemble.
— B’jour M’sieur !
— Bonjour, les enfants.
Émile Honnoré ouvrit la porte de la classe. Pendant que ses élèves s’installaient, il traça au tableau noir de sa belle écriture ronde, jeudi 4 mai.
Chaque enfant occupait la première place au début des trois rangées. Il distribua à chacun d’eux un exercice qui correspondait à sa capacité. Il leur donna quelques explications sommaires, puis s’assit à son bureau l’humeur sombre.
Il contemplait la salle vide. Les trois enfants lui apparaissaient comme naufragés au milieu d’un océan de pupitres.
Ah, il les connaissait bien ses petits ! Mais ce matin, il les voyait d’un œil différent, avec un sentiment de perte irrémédiable.
Laurent, le plus âgé, curieux de tout, remuant, inventif, entrerait l’année prochaine en sixième. Son père, Ludovic Maurin, exploitait avec sa femme Constance une ferme à la lisière du bois de l’Homme Mort, juste au-dessus du village. Ils possédaient un important troupeau de chèvres et une collection de ruches bien exposées à la limite de la commune. Une fois par semaine, ils descendaient à Digne avec la camionnette. Pendant que Constance proposait ses produits au marché, lui faisait la tournée des commerçants et des restaurants qui se disputaient ses fromages. Au printemps, la vente de quelques cabris venait arrondir leur pécule. Ils mettraient certainement Laurent pensionnaire au collège de Digne et ne changeraient presque rien à leur vie.
La situation était différente pour les petites filles.
Lisette Besson, la plus âgée, délurée, mais studieuse, vivait avec sa grand-mère. Ses parents, fonctionnaires, la lui avaient confiée à leur départ pour l’Afrique. La santé délicate de la fillette n’aurait pas supporté ce climat éprouvant. Elles logeaient toutes les deux juste derrière l’église dans une maison que la vieille madame Besson entretenait avec soin et fleurissait tout au long de l’année. Certainement pour éviter à sa petite fille la fatigue que ne manquerait pas d’entraîner le va-et-vient quotidien, elle préférerait aller habiter une ville voisine, Séderon ou peut-être Forcalquier ? Dans tous les cas, il en était sûr, elles ne resteraient pas à Cabrières.
Quant à la petite Marie Chauvet, son père, employé des Postes, faisait déjà le trajet chaque jour entre le village et Sault. Dans ces conditions, le ménage n’hésiterait plus à s’y installer.
Le bilan était vite fait. Il ne resterait alors en tout et pour tout que deux couples d’agriculteurs, les Imbert et les Giraud, décidés à finir leur vie dans ce village où elle avait commencé. Et encore ! À condition que leurs enfants, émigrés dans la vallée, ne les persuadent pas de venir les rejoindre.
La matinée se passa en réflexions moroses sur l’avenir pour le moins incertain du village.
Le vendredi, après une nouvelle nuit blanche, ses pensées par contre devenaient de plus en plus sombres. La classe terminée, Émile siffla Pataud pour une grande marche. Si elle ne lui éclaircissait pas les idées, elle aurait du moins le mérite de lui apporter le sommeil avec la fatigue.
Malgré le ciel couvert, il résolut d’entreprendre la difficile escalade du Négron. S’élevant en pentes abruptes sur la droite de Cabrières, la colline semblait avoir été tranchée dans toute son épaisseur par un formidable coup de hache. Rabotée, déchiquetée, sculptée par l’érosion, une végétation primitive de lavandes frustes au parfum camphré, romarins rustiques, hysopes sauvages, fougères dentelées s’y accrochaient désespérément. Mais au détour d’un sentier se révélaient de fraîches cuvettes plantées de chênes blancs. L’aplomb d’impressionnants escarpements cachaient de petites combes où, parmi les mélèzes, se détachait parfois l’ombre bleue d’un cèdre du Liban.
L’orage s’abattit sur lui dès le début de l’ascension. Il se replia en courant sur la ferme des Maurin. Une bourrasque le poussa à l’intérieur sans ménagement.
— Holà, Monsieur le Maire, quel bon vent vous amène ? Vous êtes trempé comme une soupe !
Émile s’ébrouait.
— Ah ça, vous pouvez le dire, quel orage !
— Notre Ventoux nous fait une grosse colère. Mais vous le connaissez, aussi vite apparue, aussi vite apaisée.
— Vous avez raison. C’est un « chabané » !
— Approchez-vous donc de la cheminée, vous serez vite sec.
Ludovic Maurin se dirigea vers la porte du fond qui séparait la salle de la bergerie.
— Constance, viens servir la goutte à Monsieur le Maire !
Il se retourna vers Émile qui exposait son dos au feu.
— Elle est « extra » ! Après ça, vous aurez aussi chaud dedans que dehors, vous verrez.
Émile tendit la main vers le verre que lui présentait la fermière.
— Merci, Madame Maurin. Il but lentement. « Extra » ; c’est le mot.
Maurin sourit modestement et baissa le ton.
— En confidence, c’est moi qui la fabrique. Vous savez, la petite vigne près du Champ-loup, elle ne donne pas beaucoup, pas assez pour le vin… Alors, je distille, en douce naturellement…
— Félicitations, mais méfiez-vous, si cela venait à se savoir…
— Bof, personne ne monte plus jusqu’ici.
La réplique de Maurin replongea Émile dans la triste réalité.
— À ce propos…
La phrase fut interrompue par l’arrivée de Laurent qui venait de la bergerie.
— Voilà, papa, toutes les biquettes sont rentrées ; on peut commencer à traire, si tu veux. Avisant son instituteur, le gamin eut un sourire déluré. Eh bé ! Vous êtes aussi trempé que mes chèvres, on dirait !
— Comme elles, j’ai été surpris par l’orage.
Ludovic fit signe à son fils.
— Va aider ta mère, je vous rejoins dans un moment.
— D’ac papa ! Au revoir, Monsieur Honnoré.
— Vous aviez commencé à me dire quelque chose, je crois ?
Le visage entre les mains, Émile considérait le feu. Sans lever la tête, il annonça d’une voix cassée.
— Mercredi, je suis allée à Digne, l’Académie ferme l’école à la prochaine rentrée.
La salle résonnait encore, en sourdine, des coups de tonnerre de l’orage qui s’éloignait. Quelques bûches éclatèrent en étincelles, aussitôt absorbées par la grande hotte ; Le silence dura si longtemps qu’Émile se demanda si son interlocuteur l’avait entendu.
La réponse lui parvint enfin.
— Ça devait arriver. Je suppose que vous avez épuisé toutes les possibilités, n’est-ce pas ?
L’instituteur hocha la tête, accablé.
Ludovic reprit.
— Pour nous, ça ne changera pas grand-chose. Le petit devait entrer au collège à Digne. Notre vie, notre travail sont ici. On sera un peu plus solitaire, voilà…
— Bon sang de bon sang ! Depuis mercredi je cherche en vain une solution, j’ai beau me casser la tête... rien, je ne trouve rien. Mais peut-être vous-même… ?
La question était porteuse d’espoir, mais Ludovic leva les bras en signe d’impuissance.
Émile se dirige vers la fenêtre. Au-dehors, les nuages s’effilochaient laissant apparaître le ciel.
— L’orage est terminé. Je vais rentrer. Merci de votre hospitalité, Maurin, à bientôt.
Le fermier raccompagna son hôte jusqu’au seuil. Précédé de son chien, il regarda disparaître la silhouette un peu courbée de l’instituteur derrière un bosquet de mélèzes. Pensivement, il referma la porte.
Il n’était pas encore cinq heures quand la camionnette qui emmenait Ludovic Maurin au marché de Digne s’arrêta sur la placette. Le mistral levé dans la nuit soufflait avec une violence extrême. Il avait balayé les restes de l’orage laissant un ciel pur de tout nuage. À l’est, une lueur teintée de rose annonçait l’aube, tandis qu’au-dessus du Ventoux scintillaient encore quelques étoiles attardées.
— Hé, Monsieur Honnoré ! Hé, hé ! …
Émile réveillé en sursaut se précipita vers la fenêtre toujours ouverte.
Ludovic prononça une phrase emportée par la rafale. Il s’efforçait de serrer sa grande blouse dans laquelle, le vent donnait des allures de montgolfière.
Il répéta, criant pour dominer la bourrasque.
— Je vous rapporte quelque chose de Digne ?
Émile fit signe qu’il descendait. Il essaya de retenir la porte qui claqua contre le mur. Ludovic attendait, se débattant en jurant dans les plis de son vêtement.
— Qué vent ! Coquin de Dieu, qué vent ! … Vous voulez quelque chose de Digne ?
— Montez-moi deux pains, j’ai raté le boulanger mercredi, et aussi le journal.
— Lequel ?
— N’importe, ils racontent tous les mêmes choses.
— Entendu, à ce soir.
Il repartit en courant vers la camionnette où l’attendait Constance emmitouflée dans son châle.
La journée s’étira, remplie par les tâches quotidiennes, ponctuée par les mêmes gestes. Lorsque le fermier frappa de nouveau à sa porte, Émile eut un curieux sentiment d’immobilisme, comme si le temps était resté suspendu ; assiégé par cette sensation d’accablement qui ne l’avait plus quitté depuis son entretien avec l’Inspecteur d’Académie.
Il rangea le pain, jeta sans l’ouvrir sur la table de la cuisine « Le Courrier Régional », regarda autour de lui avec lassitude et chagrin. Lui, qu’aucune fatigue ne rebutait, sentait s’effriter la force qui l’avait porté jusqu’alors.
Il monta se coucher de bonne heure et s’endormit difficilement. Le Mistral menait sarabande et la maison qui lui tenait tête craquait de toutes ses jointures. Lorsqu’il ouvrit les yeux, la tempête s’était apaisée. Comme chaque matin, les passereaux s’égosillaient dans le platane. L’odeur qui montait de la terre envahissait la chambre. Une dernière rafale affaiblie apporta le tintement des clarines du troupeau de chèvres qui grimpaient vers le bois et le cri enroué d’un coq.
Dimanche, une nouvelle journée commençait. Émile se leva, prépara machinalement son café, posa son bol près du journal abandonné la veille sur la table. Tout en beurrant ses tartines, il en parcourait les pages d’un œil distrait. Son regard glissa sur les petites annonces, demandes d’emploi, offres d’emplois. Désabusé il grommela.
— Offres, demandes… Demandes, offres… Et bien moi, j’offre un village !
Sa phrase flotta dans le silence de la pièce. Il reprit d’une voix de plus en plus ferme.
— J’offre un village, j’offre un village, j’offre un village !
Il poussa un cri de triomphe.
— Mais la voilà l’idée ! La voilà ! J’offre le village !
Il se leva d’un bond. Il traversa la petite cuisine à grandes enjambées, se cogna aux meubles sans y prêter attention, continuant son monologue.
— Je vais faire paraître une annonce dans laquelle j’offrirai les maisons. Ce n’est pas plus difficile que ça ! Elles m’appartiennent, ces maisons. J’en fais ce que je veux… Si je veux les offrir, cela ne regarde personne. De plus, je suis le maire de Cabrières ! J’offre le village, voilà !
Au comble de l’excitation, il chercha fébrilement dans le tiroir de la vieille table du papier et un crayon. Il commença à rédiger le brouillon de l’annonce, s’y reprit à plusieurs fois, fignola le texte. Enfin, satisfait il lut le résultat à haute de voix, savourant chacun des mots :
— Le maire de Cabrières des Monts (04), offre à toute famille nombreuse de quatre enfants et plus, en âge d’être scolarisés, et désireuse de s’y installer, une maison dans le village en toute propriété, ainsi que la possibilité d’exercer éventuellement sa profession (libérale ou commerciale). Toute autre situation sera débattue et examinée avec attention. Ne pas écrire ni téléphoner, se présenter sur les lieux. Candidature admise jusqu’au 30 juin, dernier délai.
Il poussa un profond soupir de satisfaction.
— Maintenant, le numéro de téléphone de ce sacré journal !
Il le trouva au bas de la page. Illico, il se précipita à la mairie… Et se souvint que c’était dimanche. Il s’arrêta, indécis, puis, le premier mouvement de contrariété passé, il pensa que la communication pouvait attendre jusqu’au lendemain. L’essentiel était fait.
Soudain, il eut faim. Avec la détente, l’appétit revenait, après tous ces jours d’anxiété.
Il se prépara un festin. Il imagina l’arrivée de ces familles. Le village de nouveau rempli par les bruits de la vie, les cris des enfants, les galopades dans les rues en pente, les voisins se saluant, et pourquoi pas… la terrasse du petit café réouverte.
Sitôt la dernière bouchée avalée, il décida de faire le tour du propriétaire. Il ferait beau voir que quelque chose cloche à présent !
Dans les maisons fermées depuis longtemps flottait une odeur de moisi. Il ouvrit les volets, s’en voulut de les avoir négligées, mais le retard serait bien vite rattrapé. Tout en haut de la rue Grande, la dernière maison possédait un jardinet. Il monta les trois marches qui en commandaient l’accès. Un énorme roncier y prospérait sans effort.
— Je dois le dégager toute de suite, ces branches sont plus meurtrières que du fil de fer barbelé ! Les gosses pourraient se blesser.
Il alla chercher cisailles et râteau et se mit au travail. À la fin de la journée, les mains en sang, les reins brisés, mais le cœur joyeux, il contempla son œuvre.
— C’est tout de même plus propre…
Le petit jardin se dessinait avec netteté entre ses murets de pierres sèches. Il rassembla les ronces en tas derrière le mur.
— Demain, je les brûlerai.
Il rentra sans se presser, goûtant pleinement le calme du soir. Quelques nuages paresseux dérivaient, les grillons commençaient leur mélopée vespérale. Il était heureux comme il ne l’avait plus été depuis longtemps.
À la fin de la matinée, au moment où les enfants se préparaient à quitter la classe, il distribua à chacun d’eux une lettre pliée en quatre.
— Remettez ceci à vos parents, et n’oubliez pas ! Présence IN-DIS-PEN-SA-BLE !!
— Oui M’sieur.
Au passage, il retint Laurent et lui tendit deux convocations supplémentaires.
— En remontant chez toi, tu passes bien par le Chemin des Fossés ?
Le garçon acquiesça de la tête.
— Bon, alors tu donneras celle-ci au père Imbert, en faisant un petit crochet, ce qui n’est pas pour te déplaire, celle-là aux Giraud, en main propre, entendu ?
Le gamin s’apprêtait à détaler, mais il le maintint un moment encore.
— Dis bien à ton père que j’aurai besoin de son appui.
— Oui, M’sieur, j’y dirai.
— Non, pas « J’y dirai », je le lui dirai !
Laurent répéta conciliant.
— Je le lui dirai.
Sur quoi il s’enfuit, terminant l’entretien.
Ludovic Maurin arriva quelques minutes avant l’heure fixée. En hâte, Émile le mit au courant de son projet
— Les autres seront là dans quelques instants, en deux mots, qu’en pensez-vous ?
— Je pense… Je pense qu’il va être difficile de leur faire avaler ça.
— Oui, mais vous ? Votre opinion ?
— Mon dieu… L’idée se défend.
— J’admire votre enthousiasme ! répliqua Émile, déçu.
— Écoutez, Monsieur Honnoré, vous m’assénez un drôle de coup avec votre idée de familles nombreuses.
Émile reconnut.
— D’accord, mais au moins, puis-je compter sur votre soutien ?
— C’est entendu, vous l’aurez.
À 18 heures 30, tous les habitants de Cabrières, inquiets et étonnés, se trouvaient réunis dans la salle des mariages. Le maire se plaça devant eux, respira profondément et d’une voix volontairement neutre annonça.
— Mercredi dernier, convoqué par l’Inspecteur d’Académie, monsieur Malavoix, je suis descendu à Digne pour apprendre que notre école serait définitivement fermée à la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire dans un mois et demi environ…
Un mouvement indécis se dessina dans l’assistance. Madame Besson interrogea la première.
— Mais alors, nos enfants, où vont-ils aller à l’école ?
