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Durant la guerre, alors que les hommes sont appelés au front, nombreuses sont les femmes qui ont dû prendre leur place.
Ce n'est pas le récit des combats de la première guerre mondiale, mais celui de ces femmes qui ont remplacés les hommes avec courage et abnégation dans toutes les fonctions qu'ils occupaient. A travers elles apparaîssent les prémices de la transformation de notre société et leur entrée dans la vie sociale actuelle.
Découvrer, dans un roman historique documenté, le rôle des femmes durant la guerre et les prémices des mutations sociales qui suivront.
EXTRAIT
Sans en avoir l’air, Aurélie le détaillait : bien plus grand qu’elle, ses cheveux clairs et bouclés contrastaient avec le sérieux de ses yeux noirs. Une moustache naissante donnait à ses 17 ans un air conquérant et l’apparence d’un homme fait.
Elle ne le trouvait pas du tout désagréable. Il lui confia le plateau de croissants croustillants, elle le remercia d’un sourire et l’emporta vers la boulangerie.
Lili avait déjà rangé une partie du pain sur les étagères, ensemble, elles terminèrent le travail. L’heure de l’ouverture approchait. Lili lui fit les dernières recommandations.
— Pour ce matin, tu me feras seulement passer le pain et tu rempliras la corbeille quand elle sera vide. Lorsqu’un client demandera des brioches ou des croissants, tu les mettras dans ces petits sacs, placés là sous le comptoir. Moi je m’occuperai de la pesée et de la caisse. Observe bien, tâche de retenir les noms, c’est important dans le commerce... Bon tout est prêt... J’ouvre…
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Seitenzahl: 325
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Quau es que vendra
Doù founs de l’espère
Sus li draio jalade
E dins la niue soùverte ?
Jean-Calendau VIANNES
Qui viendra
du fond de l'attente
sur les sentiers gelés
Et dans la nuit effrayante ?
Jean-Calendau VIANNES
À quelques lieues d’Aix en Provence et tout pré de Salon de Crau, enroulé comme un limaçon autour de son clocher, le village de Pélissanne sommeillait. La chaleur perçait déjà malgré l’heure matinale. Par les volets entr’ouverts sur la petite rue Puits Laboou, Aurélie les yeux mi-clos, regardait le jour se lever. Aujourd’hui, samedi 1er juillet 1911, elle avait 14 ans.
Mademoiselle Olivier, l’institutrice avait tenté hier soir encore une ultime démarche auprès de sa mère.
— Louise, laisse ta fille continuer ses études, elle est intelligente et je l’aiderai.
Mais Louise avait répondu non.
Elle seule rapportait un peu d’argent à la maison avec ses lessives.
Alphonse, son mari enseveli pendant deux jours sous les décombres du tremblement de terre de 1909, était sorti considérablement diminué physiquement et moralement par l’épreuve. Il ne pouvait travailler que lorsque les cigales chantaient, et elles ne chantaient pas longtemps ! Par contre les visites du docteur et les médicaments coûtaient cher.
Caractère autoritaire, Louise faisait marcher le ménage et entendait en être la maîtresse. Dure avec elle même, elle ne faisait de concession à personne, lorsqu’elle prenait une décision il fallait s’y plier.
Aurélie avait l’âge d’être placée et la tante Lili qui tenait une boulangerie avec son mari César, proposait de la prendre pour l’aider.
Aurélie irait à Egalières....
D’un bond elle se leva. La fraîcheur des tomettes fut agréable à ses pieds nus. Sur la « toilette », un broc de faïence blanche rempli d’eau attendait. Elle se débarbouilla sommairement, brossa avec énergie la masse ondulée de ses cheveux couleur de châtaigne auréolant son petit visage pointu. Ses yeux marron et vifs accrochèrent un instant le miroir suspendu au mur. Retirant sa chemise de nuit, elle enfila très vite ses vêtements posés la veille sur la chaise paillée, recouvrit le tout du sarreau noir d’écolière qu’elle portait pour la dernière fois. Du tiroir de l’armoire à glace, elle sortit un ruban jaune, tira ses cheveux qu’elle noua en catogan, donnant toute son ampleur au petit front bombé et lisse. Le nez droit et fin, la bouche bien ourlée conféraient à son jeune visage une étrange sensualité.
Elle se regarda, poussa un soupir de satisfaction, attacha ses sandales, descendit en courant l’escalier étroit et raide et déboula dans la cuisine en claironnant.
— Bonjour maman !
— Chut, tu vas réveiller ton père, assieds-toi et déjeune.
Aurélie se glissa sur la chaise, sa mère posa sur la vieille toile cirée un bol de café au lait.
— Si tu veux m’accompagner au lavoir, dépêche-toi, je pars tout de suite.
Elle avala les dernières gorgées, rinça son bol à la pompe, le retourna sur la pile et tirant sans bruit la porte à mouches, rejoignit sa mère dans la remise.
En silence elles chargèrent sur l’arrière de la brouette la grande corbeille où s’entassait le linge sale, journée de travail de Louise. Le battoir coincé contre le montant de bois, elles posèrent la lessiveuse sur l’avant, Aurélie souleva le couvercle et glissa à l’intérieur la pièce de savon de Marseille. Louise saisit les bras de la brouette et d’un coup de rein la souleva pour lui faire franchir le seuil.
Aurélie marchait près de sa mère. Dans le village encore endormi, le grincement de la roue, pareil au stridulèrent d’un grillon montait vers le ciel, au-dessus des toits, les cris des hirondelles qui se croisaient, semblaient répondre à l’appel de la brouette. Elle aimait le calme de ces matins d’été, la tiédeur de l’air laissait présager une lourde journée de chaleur. Les senteurs des collines voisines apportées par la nuit parfumaient les rues encore désertes. Sur la place de l’église, un chien s’étira longuement à leur passage, elles traversèrent le chemin des Passadouires, l’horloge sonnait six heures quand elles débouchèrent sur les lavoirs.
Le petit matin semblait puiser sa limpidité dans l’eau fraîche des bassins qui s’étaient remplis d’eau claire pendant la nuit. Déjà le claquement des battoirs sur le linge mouillé résonnait sous la voûte. Devant la caisse garnie de foin frais, Louise attacha son grand tablier noir. Aidée par sa fille, le linge posé à portée de main, elle installa la lessiveuse sur le trépied pour « mettre à bouillir » plus tard dans la matinée. Les bugadières se succédaient maintenant dans un grand bruit de roues grinçantes, de rires et d’interpellations. Le chant des battoirs devint étourdissant.
Courbée sur la pierre lisse, les bras plongés dans l’eau Louise ne vit pas sa fille qui s’en allait à travers le pré, où sécheraient bientôt les lessives de la journée. Les fils de fer, vides pour le moment, avec leurs épingles abandonnées la veille, ressemblaient à d’immenses portées de musique piquées de notes folles.
Aurélie poussa la porte du petit jardin qui longeait la ruelle à côté de la maison. Elle regarda un moment son père, les mains appuyées sur le manche de la bêche, la tête levée vers un pêcher qui croulait sous les fruits.
— J’étais sure de te trouver ici, dit-elle doucement.
— Prends un panier pitchoune , je vais en mettre quelques-unes au frais pour ce soir.
Elle lui tendit le panier qui attendait sur le mur.
— Il faut que j’étaye, les branches vont craquer... Viens donc m’aider, seul je n’y arriverai pas.
— Papa ce n’est pas possible, je dois aller à l’école, c’est le dernier jour, tu sais !
— Vraiment ?
Aurélie choisit d’ignorer l’insistance de son père et lui fit un signe d’adieu.
— Tant pis... à ce soir alors.
Dans la rue maintenant inondée de soleil, Aurélie se hâtait. Son sac d’écolière était lourd, elle rendait ses livres compagnons de travail d’une année. Petite, mince, elle donnait une impression de fragilité, mais son visage volontaire, coloré comme un abricot par l’effort et la chaleur rayonnait d’énergie.
Lorsqu’elle pénétra dans l’école, le bruit et le mouvement de la cour l’étourdirent un moment. Des yeux, elle chercha le groupe des grandes, sous le préau, dédaignant les bousculades, elles formaient une petite coterie.
Marthe Meissonnier lui fit signe.
Toutes deux s’installèrent sur un banc qui courrait le long du mur. Du même âge qu’Aurélie, Marthe grande, brune, paraissait plus âgée. Sa douceur tempérait souvent l’enthousiasme de sa compagne, mais c’était Aurélie qui décidait toujours. Une complicité parfaite les unissait, leur amitié datait de leur petite enfance, depuis cette époque elles partageaient leurs joies, leurs chagrins, leurs secrets. Elle lui tendit un petit paquet
— Tiens, bon anniversaire !
Aurélie le défit fébrilement, elle découvrit une petite boîte blanche et dorée
— De la poudre de riz ! Elle embrassa fougueusement sa compagne. Comment as-tu deviné ?
Marthe se mit à rire.
— Oh c’est bien simple, chaque fois que nous nous arrêtions devant la vitrine de Félicie Bérru, tu ne regardais que çà !
Elle se pencha un peu plus.
— Alors tu vas travailler chez ta tante Lili ?
Le visage d’Aurélie se durcit subitement.
— Oui, je pars après demain. Monsieur Magnan se rend à Orgon pour ses affaires, il me déposera en passant à Egalières.
— Tu vas me manquer, comment ferons-nous pour nous revoir ?
Aurélie, penchée sur la petite boite qui semblait retenir toute son attention, murmura.
— J’y ai pensé. Tu pourrais venir pour la Saint-Laurent... Je m’arrangerai avec ma tante, elle m’aime bien...
La cloche interrompit leur conciliabule. Elles se levèrent pour rejoindre leurs camarades déjà en rang devant la porte de la classe.
L’odeur de l’encre, du chiffon humide sur le tableau noir, se mêlait à l’air léger du matin qui pénétrait par les grandes fenêtres ouvertes. De l’estrade fraîchement balayée montait une légère poussière dorée qui s’envolait dans les rayons du soleil.
Mademoiselle Olivier debout derrière son bureau, attendit que chacune ait pris sa place.
— Asseyez-vous, posez vos livres sur le bureau, nous les placerons par catégorie dans l’armoire.
Le rangement se fit dans un bruissement de conversations chuchotées et de rires contenus.
Les élèves surprises par cette liberté inhabituelle oubliaient les contraintes de l’année et leur audace avait déjà un air de vacances.
Toute la journée l’école se prépara à son long silence d’été. Lorsque sonna enfin l’heure de la sortie, la joie explosa.
Vive les vacances
À bas les pénitences
Les cahiers au feu
Les maîtresses au milieu !
Au revoir... Au revoir... Bonnes vacances !
Bien sûr, certaines se reverraient bientôt. Pendant ces longues journées estivales, elles iraient courir les champs et les garrigues, jouer sous l’ombre fraîche des platanes, ou se baigner dans le canal. Mais pour Aurélie ce n’était pas seulement l’année scolaire qui se terminait, instinctivement elle pressentait qu’aujourd’hui finissait l’insouciance de l’enfance.
Comme tous les autres soirs elle raccompagna Marthe, les Meissonnier exploitaient un mas sur la route de La Barben le temps ne leur paraissait jamais long ensemble, elles avaient tellement de choses à se raconter... Petits événements de la vie quotidienne, importants aujourd’hui, oubliés le lendemain.
Aurélie rentra chez elle au soleil couchant, presque en même temps son père franchit le seuil de la porte.
— Il fait noir comme dans un four ici !
— Attends, j’allume tout de suite.
Elle approcha de la mèche la flamme d’une allumette, remit le verre, et aussitôt la lueur ambrée de la lampe à pétrole illumina la cuisine.
Sa mère s’activait déjà au repas du soir
— Je t’aide ?
— Non, tout est prêt, à table.
Le repas se passa en silence. Louise épuisée par sa journée de travail appréciait ce moment de calme et chacun respectait sa tranquillité.
Pourtant, ce soir elle se leva la dernière bouchée avalée avec un sourire mystérieux.
Aurélie dévorée de curiosité ne tenait plus en place.
— Bon anniversaire ! Tiens, c’est pour toi.
Le chapeau de paille fleuri de seringa, si longtemps désiré était devant elle.
La fillette se haussa sur la pointe des pieds, mit les bras autour du cou de sa mère et un baiser sur chaque joue.
— Merci maman.
Son père lui tendait un petit miroir ciselé
— Voilà, comme ça, tu pourras t’admirer.
— Papa...
Heureuse elle l’embrassa.
La vaisselle lavée elle plaça méticuleusement ses cadeaux. Le miroir dans son sac, le chapeau sur l’étagère dans l’armoire et la petite boîte de poudre dans le tiroir près du morceau de tapisserie rouge qui déteignait et dont elle avivait ses joues en secret.
Elle rejoignit enfin ses parents qui « prenaient le frais » avec les voisins sur le seuil de la porte
La journée avait été fertile en émotions. Assise sur la pierre encore chaude de l’escalier, bercée par le murmure des conversations, la tête appuyée sur l’épaule de son père, elle s’endormit rêvant au lendemain.
— Aurélie, tu vas être en retard à la Messe !
— J’arrive, je suis prête…
Robe blanche ceinturée de velours grenat, le visage légèrement poudré sous le chapeau fleuri, Alphonse la regardait avec tendresse
— Qué sies poulide com'aco ma chatoune... Anan, despèche té .
Elle se retint de descendre en courant la rue en pente et pénétra dans l’église avec les retardataires alors que sonnait « le troisième ».
Rapide, dans l’allée principale, elle dépassa les femmes qui égrenaient leur chapelet et rejoignit « Les Enfants de Marie » groupées autour de l’harmonium.
De l’autre côté du chœur, sur les bancs du catéchisme, les futurs communiants essayaient d’avoir l’air recueillis. Derrière eux, séparés de leurs compagnes, les hommes endimanchés, les mains embarrassées par leur chapeau ou leur casquette, commentaient à voix basse les nouvelles de la semaine. Dans le transept, sans doute pour qu’on les reconnaissent là haut, les notables élevaient leur âme devant des prie-Dieu gravés à leur nom.
Suivant la coutume, la jeunesse se rencontrait pendant la grand-messe pour préparer les escapades du dimanche après-midi. Malgré les coups d’œil sévères du curé Tarascon, les chuchotements étaient plus nombreux que les prières.
Robes rouges surplis blancs, les enfants de chœur exclus des complots le temps de l’office tendaient l’oreille entre deux génuflexions pour essayer de savoir ce qui se tramait.
Sur la place Pisavis ensoleillée, les conciliabules allaient bon train et se poursuivaient maintenant à haute voix.
— Alors c’est entendu, nous nous retrouvons toutes au canal, derrière le moulin de Pessu ! Marthe, tu viendras me chercher pour les Vêpres, nous irons nous baigner ensuite.
Le programme établi, Aurélie la tête bien droite pour ne pas perdre un pouce de sa petite taille, pouvait aller montrer son chapeau neuf dans le village. Bras dessus bras dessous, les deux amies se dirigèrent vers les cafés, lieu de rencontre des Pélissannais à l’heure de l’absinthe.
Elle chassa d’un haussement d’épaules un ironique « L’as paga lou capéou ! » gouaillé en passant par les garçons. Les filles qui les croisaient s’appliquaient, elles, à ne rien voir.
— Tu as vu, elles sont jalouses…
— Marthe, voyons....
Mais à l’ombre de ses cils, les prunelles d’Aurélie brillaient de satisfaction.
— Elles vont en faire une jaunisse !
Elles se promenèrent encore un moment sur les allées, puis se séparèrent enfin, en se rappelant le rendez-vous de l’après-midi.
Les Vêpres expédiées, la petite troupe s’envola gaiement.
— Dépêchons-nous, les garçons y sont déjà !
D’un tacite accord, ils avaient abandonné aux filles la partie maçonnée du canal de Craponne, juste derrière le moulin à huile. Les cannes qui poussaient en abondance à cet endroit, leur permettaient de se déshabiller à l’abri des regards. Eux, avaient choisi un emplacement un peu en amont, plus large où une grosse branche tombée en travers leur permettait de plonger.
Vêtements jetés pêle-mêle, ce fut à celle qui entrerait la première dans l’eau.
Aurélie, bousculant les hésitantes, se lança dans le courant.
— Ho lala qu’elle est bonne !... Venez vite !
Encouragées, les autres sautèrent à leur tour faisant jaillir de grandes gerbes d’eau. Elles se laissaient porter par le courant sur une centaine de mètres, jusqu’à la grosse grille qui protégeait l’entrée de l’eau sous le moulin. Remontant alors sur les bords de pierres elles couraient se jeter à nouveau et recommençaient infatigables, le même manège.
Elles battaient l’eau des mains et des pieds, ruisselants et ravis. Pantalon et chemise plaquée sur le corps laissaient deviner les poitrines naissantes et les petites fesses rondes.
Bien sûr, les garçons essayaient de venir les voir, cela faisait partie du jeu et des plaisirs de la baignade. Elles les chassaient en les aspergeant, avec des cris effarouchés.
— Allez-vous-en ! Allez-vous en mouffatans ! Ici c’est défendu !
Au milieu des rires ils repartaient vers leur domaine, revenaient un peu plus tard pour être chassés à nouveau.
Avec le déclin du soleil, les jeux devinrent moins bruyants, à regret, par petits groupes, les enfants quittèrent les lieux de leurs prouesses.
Aurélie rentra à la nuit tombée, ivre de fatigue et de soleil. Blottie sur les genoux de son père, elle réalisa soudain, qu’elle partait le lendemain. Elle se serra plus fort contre lui.
Alphonse sentit son désarroi, il lui caressa les cheveux.
— Je crois que tu es trop fatiguée pour monter les escaliers, ce soir je te porte dans ton lit.
Passant ses bras autour du cou de son père, retenant ses sanglots, elle se laissa emporter et coucher sans un mot.
Au pied de son lit, sa mère avait préparé les affaires qu’elle emportait à Eygalières dans un sac de toile. Elle ferma les yeux pour ne pas voir son père refermer doucement la porte.
À présent la rage l’emportait sur le chagrin, elle en voulait au monde entier, à son père trop faible, à sa mère inflexible, elle tournait et retournait dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil.
Elle aurait voulu mourir pour les punir !
Jamais elle n’accepterait l’avenir qu’on lui préparait, cette vie grisâtre dans laquelle s’engluait sa mère. Ailleurs existaient aussi l’espoir, le bonheur, la beauté, le plaisir, elle en voulait sa part !
Alphonse avait toujours été de santé fragile, et aujourd’hui plus encore. La gaîté, la vivacité d’Aurélie, les petites attentions dont elle l’entourait, allégeait son existence.
Il supportait avec passivité le caractère exigeant de Louise, soulagé, sans se l’avouer, qu’elle prît les décisions à sa place. Le départ de sa petite lui donna pourtant le courage de l’affronter.
— Pourquoi places-tu déjà Aurélie, elle est si jeune, tu aurais pu attendre encore un peu et trouver une autre solution.
— Une autre solution ! Et laquelle ? Tu sais aussi bien que moi que ce que je gagne suffit à peine à nous faire vivre !
Toute sa vie elle avait suivi les principes qu’on lui avait inculqués dès sa petite enfance. La docilité envers ceux qui la commandaient, la patience, l’oubli de soi...
Elle n’avait jamais eu le temps de se poser de question ni d’apprendre à sourire. Mariée très jeune à un homme malade et bien plus âgé, en butte avec la famille qui lui reprochait son ventre plat... Mais pour faire un enfant, il faut être deux !...
Depuis quatorze ans elle s’efforçait de transmettre à sa fille unique les mêmes règles de vie. Mais Aurélie, la plupart du temps n’en faisait qu’à sa tête, soutenue par l’indulgence notoire de son père. Elle emplissait la maison de ses galopades, de ses éclats de rire ou de ses colères
Oui, il était vraiment difficile d’élever une fille pareille... avec Alphonse qui refusait d’assumer le moindre fardeau !
Elle poussa un profond soupir et jeta un regard noir à son mari.
— Évidemment, si j’étais un peu plus aidée ! Mais, bien sûr il n’en est pas question ?
Alphonse comprit que la discussion était vaine, conscient de sa faiblesse, il se tut, triste de ne pas pouvoir défendre sa fille. Il n’avait pas droit au chapitre....
Le jour pointait à peine lorsque la carriole de Jules Magnan s’arrêta au bout de la ruelle.
— Hou Louise ! Ta fille est prête ?
— Mais oui, entre, tu prendras bien le temps d’un café
— Ce n’est pas de refus, mais je ne veux pas m’attarder, la route est longue jusqu’à Orgon, et aujourd’hui il ne va pas faire froid et puis Germaine tient à ce que je rentre ce soir.
Louise lui versa le café et reposa la cafetière qui restait au chaud en permanence sur la cuisinière.
— Tu as une commission à faire à ta sœur Lili ?
— Non... Nous nous sommes entendues sur tout, la dernière fois.
Il finissait son verre quand Aurélie parut au bas de l’escalier portant son bagage.
— Bonjour, monsieur Magnan.
— Bonjour petite ! Dis donc, ton sac est presque aussi grand que toi. Donne le moi que je le mette dans la voiture.
Ils sortirent tous les trois. Jules grimpa le premier avec le sac et le plaça sur ses affaires, tendant la main à Aurélie, il l’enleva comme une plume.
— Hop, assois-toi là près de moi.
Louise les suivait. Elle lui fit passer un panier recouvert d’un torchon.
— Je vous ai préparé la biasse , vous aurez sans doute faim et soif en route.
— Merci, on s’arrêtera après Eyguières dans les collines.
Elle s’approcha de sa fille et adoucit sa voix.
— Donne-nous de tes nouvelles, embrasse ton oncle et ta tante pour nous... Allez Adésias !
Aurélie agita la main. Levant les yeux, elle aperçut son père à la fenêtre.
Le fouet claqua, hue... la carriole s’ébranla. Elle n’avait pas prononcé un mot, elle ne se retourna pas. Elle quittait ses parents, ses amis, son village... Bien sûr son oncle et sa tante c’était encore sa famille, mais elle les connaissait si peu. Pour la première fois de sa jeune vie elle découvrait la solitude et le découragement. Une angoisse sourde lui crispait l’estomac, elle retenait à grand-peine les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Nous arrivons à Salon, je ne t’ai pas beaucoup entendue, toi si bavarde d’habitude, tu as perdu ta langue ?
Elle sursauta, absorbée par ses pensées elle n’avait pas prêté attention au chemin. Surprise elle regarda autour d’elle.
Aurélie connaissait la ville pour y être venue souvent au marché le mercredi matin. L’animation du Cours lui apporta la distraction dont elle avait besoin.
— Mon Dieu, il y a plus de monde ici de bon matin que chez nous à midi !
— Hé, hé, c’est que les estives ne travaillent pas toutes seules, notre huile d’olive est réputée, on l’envoi dans le monde entier !
La charrette s’engagea dans la rue d’Avignon, passa devant l’église St Laurent et prit la direction d’Eyguières. La route était fraîche et ombragée, pour étouffer son désarroi, elle s’intéressa à ce qui se passait autour d’elle.
Le remède était bon, peu à peu son malaise se dissipa, et même elle fit la conversation à son compagnon de voyage. Eyguières dépassée, le cheval attaqua la route qui serpente dans les collines. Le soleil était haut maintenant, le crépitement des cigales s’intensifiait sous le puissant soleil de juillet.
Jules se tourna vers la fillette.
— Je commence à avoir la favouille ! Et toi, tu n’as pas faim ?
— Je mangerais bien un morceau moi aussi.
— On va se trouver un coin pour casser la croûte.
Ils arrivaient dans un petit vallon herbu et sauvage. Jules Magnan arrêta la charrette, serra le frein et prit le panier. Aurélie avait déjà sauté et dégourdissait ses jambes en cherchant le meilleur endroit.
— Je crois que nous serons très bien ici.
— Alors on s’installe !
À l’ombre d’un grand pin, elle déplia le torchon, sortit le pain, le saucisson d’Arles, le vin pour Jules et pour elle une petite bouteille de coco.
Jules coupa deux larges tranches de pain, partagea le saucisson, en donna une part à Aurélie. Calant son dos contre le tronc rugueux, il commença le repas. Il taillait de larges bouchées de pain avec son couteau, y déposait un morceau de saucisson et mâchait gravement en silence. Lorsqu’il eut terminé, il but une bonne rasade et poussa un soupir de satisfaction. La chaleur de midi attisait les senteurs de résine, une brise légère apportait l’odeur du thym.
— Voilà le vent des dames qui se lève, on respire bien ici, dommage que je n’aie pas le temps de faire un pénéqué...
Reposés, ils repartirent. Enfin au détour de la route apparut la plaine, et là accroché à un éperon rocheux, blotti autour de sa vieille chapelle Saint-Cyste, Egalières, le village des sources.
Aurélie fut saisie par la beauté du paysage.
— C’est là que je vais vivre ? Mon Dieu que c’est beau !
Dans une ruelle, qui prenait sur la Grand-rue, à côté d’un jardin planté de micocouliers, se cachait la boulangerie Poucel.
Le bruit de l’attelage fit sortir tante Lili.
— Les voilà ! Bonjour, Jules, alors vous nous amenez notre petite Aurélie... Entrez donc, ne restez pas au cagnard, il fait trop chaud !
Plus jeune que sa sœur Louise, ronde, douce et gaie, Lili était appétissante comme les pains dorés qu’elle vendait.
— Allons, venez vous rafraîchir.
— Non merci, nous nous sommes arrêtés en route, on m’attend à Orgon et je dois être rentré à Pélissanne ce soir.
— Bon alors je n’insiste pas. Adésias, le bonjour à Louise et à Alphonse.
Encombrée par son sac, Aurélie suivit sa tante.
Dans la pénombre, la boutique nette et agréable ressemblait à sa patronne. Sur le marbre du comptoir en bois vernis trônait la balance, ses deux plateaux en cuivre brillaient doucement au soleil tamisé par les stores, de même les grandes étagères sur lesquelles restaient quelques pains invendus de la matinée. Dans une petite vitrine, deux bocaux, l’un rempli de bonbons en sucre bleu blanc rouge, l’autre de bâtons de réglisse.
— Fais-toi un peu voir ! Moun Diou tu as poussé comme une asperge de Châteaurenard ! Par contre il va falloir te remplumer moun oucéou !
Aurélie un peu étourdie écoutait les bavardages de sa tante.
— Viens, je vais te montrer ta chambre.
D’autorité elle saisit le sac l’entraînant dans les escaliers
— Je t’ai installée au-dessus de la gloriette, prés de nous, tu seras bien. Ne fais pas de bruit, César dort encore. Il travaille la nuit à cause du pain, alors il se repose le jour....Voilà ça te plaît ?
D’un coup d’œil Aurélie fit le tour de la pièce accueillante et confortable. Au sol de grands carreaux noir et blanc, près du lit recouvert d’une courte pointe blanche au crochet, la table de nuit et son bougeoir, une chaise cannée, sur une table de toilette en marbre, une jolie cuvette et son broc, et sur la commode cirée un gros bouquet de fleurs.
Ce dernier détail eut raison de sa force de caractère. Éclatant en sanglots, elle se précipita sur la poitrine de sa tante libérant enfin son chagrin.
Lili la laissa pleurer, la tenant serrée, contre elle. Lorsqu’elle se calma, elle posa un baiser sur sa joue.
— Tu es bête plaisanta-t-elle. Tu seras très bien ici, tu vas te faire des amis et le travail n’est pas dur. Et puis, je sais que tu aimes lire, j’ai vu l’instituteur, il te prêtera tous les livres que tu voudras.
Aurélie hocha la tête et sourit à travers ses larmes
— Vous avez pensé à tout et moi je pleure comme une grande sotte. Merci, tante pour le bouquet... et aussi pour tout le reste.
— Bon, rafraîchis-toi et lorsque tu seras reposée tu me rejoins dans la cuisine.
Aurélie prit possession de son nouveau domaine, maintenant elle se sentait mieux. Elle plaça ses affaires, passa un peu d’eau sur son visage, poudra son nez encore rouge (Marthe avait eu une bonne idée) allons, il fallait être raisonnable !... Elle descendit retrouver sa tante.
Lorsque son oncle entra dans la cuisine, Aurélie eut brusquement l’impression que celle-ci rapetissait. Il faut dire que César était bel homme. La quarantaine, brun de cheveux, des yeux étonnés d’être aussi bleus, le visage barré par une épaisse moustache aurait pu être fade sans le nez busqué rappelant le nom prestigieux qu’il portait non sans une certaine noblesse. Grand, mince, il impressionnait par sa carrure dont chaque mouvement faisait rouler les muscles. Une taillole bleue soulignait encore sa prestance. En fait, César était le coq du village. Lili le savait bien, mais amoureuse, elle pardonnait toujours les escapades de son beau boulanger.
— Embrasse ton oncle, n’est pas peur, il ne te mangera pas !
Elle s’approcha, un peu intimidée.
— Mais c’est un petit poulet de grain que ta sœur Louise nous envoie. Tu vas tourner la tête de tous les gars d’Eygalières, ma belle !
Elle rougit, peu habituée à ce franc-parler. À la maison certains sujets n’étaient jamais abordés même en plaisantant. L’ambiance chaleureuse et détendue qu’elle trouvait ici lui était inconnue. Tard dans la soirée, lorsqu’elle regagna sa chambre, et fut étonnée de ne pas ressentir plus de chagrin d’avoir quitté ses parents.
Une pétarade la réveilla en sursaut. Elle mit quelques secondes à réaliser où elle se trouvait. Les détonations qui recommençaient la sortirent du lit. Elle descendit précipitamment dans la cuisine. César était là.
— Mon Dieu, que se passe-t-il !?
— Ah, tu as oublié que c’était le 14 juillet ! Les pétards commencent tôt cette année !
— Le 14 juillet... Mais oui... Ils peuvent se vanter de m’avoir fait peur…
Lili arrivait, pimpante, déjà prête pour la journée.
— Tu es réveillée... Ce sont les pétards pardi ! Je voulais te laisser dormir pour le premier jour, mais puisque te voilà, tu vas me donner un coup de main... Tu déjeunes ou tu t’habilles ?
Aurélie réalisa qu’elle était en chemise de nuit. César la regardait, une lueur amusée dans les yeux. Confuse elle balbutia.
— Je vais m’habiller et je reviens...
Elle prit un soin tout particulier à sa toilette. Elle voulait donner une bonne impression aux gens d’Egalières. Elle fut récompensée par le regard approbateur de Lili.
— C’est bien, mais je te ferai faire une blouse blanche, la farine, ça s’insinue partout.
Aurélie allait répondre quand, tirant une banaste de pains tout chauds, un jeune homme surgit du fournil.
— Madame Poucel, voilà le début de la fournée.
Interdit, il s’arrêta devant elle, le regard interrogateur.
— Aurélie, voici Régis Estienne, notre mitron, il aide ton oncle. Le dimanche et les jours de fête nous faisons des croissants et des brioches.
Elle se tourna vers Régis.
— Ma nièce Aurélie est arrivée hier de Pélissanne, elle va vivre avec nous et m’aider au magasin.
Pour se donner une contenance, il se remit à tirer la corbeille.
— Si elle vient travailler, elle peut aller chercher les croissants, le patron vient de sortir la plaque du four.
Aurélie saisit l’occasion au vol.
— J’y vais tout de suite !
— Attention de ne pas vous brûler ! Attendez-moi, je vais vous montrer comment les détacher sans les abîmer.
Il la suivit, s’affairant autour de la plaque, fière de sa compétence.
Sans en avoir l’air, Aurélie le détaillait : bien plus grand qu’elle, ses cheveux clairs et bouclés contrastaient avec le sérieux de ses yeux noirs. Une moustache naissante donnait à ses 17 ans un air conquérant et l’apparence d’un homme fait.
Elle ne le trouvait pas du tout désagréable. Il lui confia le plateau de croissants croustillants, elle le remercia d’un sourire et l’emporta vers la boulangerie.
Lili avait déjà rangé une partie du pain sur les étagères, ensemble, elles terminèrent le travail. L’heure de l’ouverture approchait. Lili lui fit les dernières recommandations.
— Pour ce matin, tu me feras seulement passer le pain et tu rempliras la corbeille quand elle sera vide. Lorsqu’un client demandera des brioches ou des croissants, tu les mettras dans ces petits sacs, placés là sous le comptoir. Moi je m’occuperai de la pesée et de la caisse. Observe bien, tâche de retenir les noms, c’est important dans le commerce... Bon tout est prêt... J’ouvre…
Le cœur battant Aurélie attendit les premiers clients. Ils arrivèrent d’abord l’un après l’autre, des femmes pour la plupart qui revenaient de la première Messe, mais au fur et à mesure que la matinée avançait, le rythme s’accéléra. Aurélie, le feu aux joues se dépêchait de servir sa tante. Elle fut le point de mire du magasin, cent fois au moins, lui sembla-t-il, la boulangère raconta son histoire. La chaleur aidant, rouge comme un coquelicot, Aurélie recevait compliments et plaisanteries. Stoïque, elle souriait, se demandant si cette matinée ne finirait jamais. Elle avait l’impression que tout le village défilait devant elle. Peu à peu pourtant les clients devinrent plus rares, le dernier pain fut enfin vendu !
— Ouf ! Tu vois, tout s’est bien passé. Je dois dire que tu t’en es pas mal, sortie.
Ce fut suffisant pour qu’Aurélie se remette de ses émotions. La porte fermée, les stores baissés, elles pouvaient prendre un repos bien gagné.
La maison était calme et fraîche, Régis était parti depuis longtemps, et César dormait du sommeil du juste.
Restaurées, Lili proposa une sieste qu’Aurélie se dépêcha d’accepter. Elle retrouva avec plaisir la solitude de sa chambre, se jeta sur le lit et s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla, le soleil déclinait, la maison semblait encore engourdie. Aurélie décida d’écrire à Marthe. Assise en tailleur sur le lit, elle lui raconta le voyage, l’arrivée à Eygalières, l’accueil affectueux, les émotions de la première matinée et même Régis... qui décidément lui plaisait beaucoup. À ce point de son récit, elle sombra dans une agréable rêverie. Elle en fut tirée par l’apparition de sa tante à la porte de la chambre.
— Tu t’es reposée, ça va ? L’apéritif concert va commencer, ça te dit ?
— Bien sûr que çà me dit !
Après il y a la retraite aux flambeaux avec toute la jeunesse, il faut en profiter, je t’attends en bas.
Aurélie fut vite prête, en compagnie de Lili et de César elle s’installa sur la place des Grands Jas où l’orchestre exécutait de joyeux morceaux pour le plus grand plaisir des villageois.
Nombreuses étaient les familles venues des mas voisins célébrer la Fête Nationale.
Le concert se terminait toujours par une marche pour laquelle chaque garçon choisissait sa cavalière.
Une main se posa sur le bras d’Aurélie, reconnaissant Régis elle se leva. Ils se joignirent aux jeunes gens qui sur deux rangs, main dans la main, suivis par les enfants se dirigeaient au son entraînant de la musique vers le vieux village. Aurélie accordait son pas à celui de son cavalier qui lui avait pris la taille en riant.
Lorsque le cortège arriva à la Porte de l’Auro, l’orchestre attaqua une farandole endiablée qui redescendit joyeusement vers la place. Mais dans le tourbillon la chaîne se rompit au milieu des cris et des rires. Ils se retrouvèrent devant l’église, la farandole s’éloignait, pour reprendre leur souffle ils s’assirent sur le petit parapet qui bordait la place. Autour d’eux les lampions sautillaient.
— Vous venez au bal ?
Aurélie secoua la tête, ses cheveux frôlant le visage du garçon penché vers elle.
— Je ne crois pas. Mon oncle commence à pétrir tôt ce soir
— Mais vous pourriez leur demander de rester.
— Oh non je ne peux pas leur demander çà, j’arrive à peine, et puis...
— Oui ?
— Et bien je ne sais pas danser... en fait je ne suis jamais allée au bal.
— Il faut un commencement à tout ! Si vous voulez, je vous apprendrai.
Aurélie respirait à petits coups.
— Oh oui, je veux bien... Ainsi je pourrais danser pour la Saint-Laurent.
— Alors, c’est d’accord.
Pour conclure le marché, Régis posa un baiser rapide sur la joue de sa compagne.
Aurélie sentit son cœur battre plus vite.
— Maintenant il faut que je retrouve mon oncle et ma tante.
Il lui reprit la main et se frayant un passage dans la foule l’entraîna dans son sillage.
À l’angle de l’impasse et de la Grand Rue, César dominant par sa haute taille les aperçus et leur fit signe.
— C’est toi galavar qui l’avait enlevée ! Allons, il faut rentrer maintenant.
À regret elle lâcha la main de Régis.
— Alors bonsoir... À bientôt.
— Bonsoir Aurélie.
Lili intervint en souriant.
— Un peu de patience, dans un mois c’est la Saint-Laurent et nous irons tous danser !
La nouvelle vie d’Aurélie chez les Poucel s’organisa. Elle mettait tout son cœur à donner satisfaction à sa tante. Très vite elle prit l’habitude du commerce. Elle en aimait l’animation, le va-et-vient des clients, les histoires et les petits potins qui s’y racontaient.
Deux fois par semaine, elle partait livrer les mas lointains. La hotte sur le dos, sous le bras un livre prêté par l’instituteur, elle parcourait la campagne. Contournant le vieux moulin en ruine qui dominait le village, elle descendait par les pinèdes vers le mas de Brune, traversait le petit pont enjambant le canal, puis par les chemins bordés de genêts, entre les vignes, elle rejoignait la route de Molleges, continuait jusqu’au château et remontait enfin vers Eygalières.
Sa tournée terminée, elle revenait en lisant.
Parfois Régis l’accompagnait, c’était lui alors qui se chargeait de la hotte. Aurélie lui racontait ses lectures : la passion d’Emma Bovary ou les malheurs d’Eugénie Grandet.
Le samedi soir, fidèle à sa promesse, Régis organisait les leçons. Toutes les danses y passaient, jusqu’aux figures compliquées du quadrille.
Régis était un danseur consommé, Aurélie légère, suivait d’instinct la musique qu’il fredonnait, encouragée par César qui battait la mesure.
Ces soirs-là, la danse finie, installée dans un coin du fournil, elle regardait naître le pain.
Régis grimpait dans la gloriette et lançait à César les fagots de bois que celui-ci entassait dans le four. Une fois rempli, il allumait une longue tige de fer terminée par un coton imbibé d’alcool, la flamme bleue de la torche s’approchait du bois qui s’embrasait et jetait des gerbes d’étincelles. César baissait alors la lourde porte en fonte du four, au grand regret d’Aurélie.
— Zou ! Et maintenant allons y petit !
Régis lui passait les grands sacs de farine qu’il pesait et d’un coup d’épaule versait dans le pétrin. Un léger nuage blanc s’élevait dont il sortait tout poudré. Puis il mesurait l’eau et le sel et commençait à pétrir. Il étirait la pâte de ses bras puissants, la laissant retomber lourdement. Aurélie admirait son oncle qui brassait ainsi, infatigable. Enfin venait le moment délicat où il introduisait le levain prélevé dans la fournée précédente.
Pendant ce temps, Régis surveillait attentivement la température du four. Arrivée à ce point, la pâte devait reposer plusieurs heures afin de lever. Aurélie toute endormie souhaitait la bonne nuit et montait se coucher, tandis que César et Régis s’installaient pour somnoler dans le fournil.
La pause terminée, Régis contrôlait à nouveau la température, rangeait les braises, un dernier tour de pétrissage et c’était la pesée. Régis descendait alors les longues pelles de bois rangées au-dessus de leurs têtes, y posait les boules de pâte et soulevait la porte. César le geste précis, déposait d’un coup sec à l’intérieur la première fournée.
Lorsqu’il retirait les pains dorés à point, la bonne odeur du pain chaud se répandait dans la maison.
Lili et Aurélie savaient alors qu’il faudrait se lever bientôt.
À l’approche de la Saint-Laurent, l’effervescence grandit dans le village.
Lili avait consenti de grand cœur à la venue de Marthe. Aurélie comptait les jours qui la séparaient de son amie, toute à la joie de la revoir bientôt. Tant et si bien que Régis en prit ombrage.
— Oh la, la, on le saura qu’elle va venir cette Marthe !
— Quand vous la verrez, je suis sure qu’elle vous plaira et avec deux cavalières, vous ferez des envieux au bal.
Pour toute réponse il haussa les épaules.
Aurélie plaida sa cause.
— Elle est ma seule amie, je ne l’ai pas vue depuis plus d’un mois. Après les fêtes j’ignore quand nous serons à nouveau réunies.
— Bon, bon, vous avez raison, je ne dis plus rien puisque moi je ne compte pas…
Aurélie sentit qu’elle devait faire quelque chose pour lui rendre le sourire. Elle se rapprocha de lui.
— Si je me souviens bien, nous nous sommes rencontrés le jour même de mon arrivée ?
— Oui, pourquoi ?
— Depuis que nous nous connaissons, nous pourrions peut-être nous tutoyer. Ce serait plus.... intime... À moins que çà ne vous déplaise, ajouta-t-elle avec malice
— Mais non ! Au contraire ! J’y avais pensé, mais je n’osais pas vous... enfin te le proposer.
— Alors c’est d’accord, on se dit tu.
Régis avait repris sa bonne humeur, il était prêt à faire tout ce qu’Aurélie lui demanderait.
Dans l’après-midi du jeudi, un grand brouhaha anima soudain le village. Des troupes d’enfants passèrent en criant dans les rues
