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À l’heure des crises sociales et environnementales, trois questions fondamentales se posent : qu’est-ce qu’une vie bonne, qu’est-ce qu’une société bonne et qu’est-ce qu’une action bonne ? L’éthique, qui est au cœur de ces questions, peut y apporter des réponses de fond. Elle peut également proposer des outils pour que chacun puisse agir à son niveau, en résonance avec ses valeurs. Mais le questionnement d’éthique ne pourrait être complet sans une réflexion sur le mal et sa nature. Si Hannah Arendt a mis en lumière la banalisation du mal dans la société industrielle par la perte de responsabilité, la légende maçonnique nous rappelle que le mal est bien présent en chacun de nous. L’initiation maçonnique, par les outils et l’éclairage qu’elle offre au récipiendaire, permet alors à chaque Frère ou Sœur d’agir en toute connaissance de cause et ainsi d’orienter son action en toute liberté et responsabilité.
Destiné aux Francs-maçons comme aux profanes intéressés par la pensée maçonnique, cet ouvrage se propose, dans un langage clair, de lever le voile sur l’éthique de la Franc-maçonnerie ainsi que sa construction non seulement à partir de ses mythes fondateurs mais aussi des apports de différentes pensées. Il déconstruit les idées fausses sur l’éthique en redonnant aux mots et valeurs leurs sens précis. Il met également la lumière sur le mal inhérent à chacun d’entre nous, qui peut nous pousser à choisir le pire. Mais il propose aussi, pour le meilleur, un viatique maçonnique pour aider chacun, profane ou Initié, à agir avec éthique, discernement et fraternité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Josselin Morand est fonctionnaire territorial, et spécialiste d’éthique. Il est également pratiquant expérimenté d’arts martiaux. Entré en Franc-maçonnerie en 2010 à la Grande Loge de France. Très impliqué dans la vie maçonnique, il est membre de la Loge de Recherche Jean Scot Érigène et membre fondateur de l’université populaire.
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Seitenzahl: 155
Veröffentlichungsjahr: 2020
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JOSSELIN MORAND
ÉTHIQUE ETFRANC-MAÇONNERIE
COMMENT PORTER NOS VALEURS HORS DU TEMPLE ?
NUMÉRILIVRE - Éditions des Bords de Seine
Dans le monde profane, la Franc-maçonnerie est essentiellement connue pour ses affaires : affaires des HLM de Paris et des HLM des Hauts-de-Seine dans les années quatre-vingt, affaire du Tribunal de Nice. Certains journalistes accusent les organisations maçonniques d’être un État dans l’État1, ou tendent à confondre les comportements délictueux de francs-maçons avec la Franc-maçonnerie, comme pour l’affaire du Carlton de Lille. On peut noter qu’un trait commun des accusations portées contre la Franc-maçonnerie est la suspicion de connivence entre personnes puissantes, protégées par le prétendu « secret maçonnique ».
On observe aussi une résurgence de l’anti-maçonnisme d’État en Suisse et en Italie, ce qui peut s’expliquer par l’histoire récente, notamment celle de la Loge P2.
Ces comportements sont fort heureusement très minoritaires, même si une affaire peut jeter l’opprobre et le discrédit sur l’ensemble des Frères.
La presse en mal de lecteurs, les dirigeants religieux, les extrémistes de tout bord aiment à dénoncer le fameux « complot judéo-maçonnique » en raison de ces affaires. Ces clichés donnent des Francs-maçons l’image d’affairistes, préoccupés de leur enrichissement, de leurs intérêts de classe ou encore de leurs prérogatives. La réalité est bien plus riche et donc plus complexe.
Le bien et le mal sont deux notions très importantes dans la pensée humaine, mais leur définition reste sujette à caution et interprétation. Pour les civilisations antiques telle que l’Empire Romain, la Grèce antique ou l’Égypte ancienne, le mal était généralement associé au Chaos. Le bien devait aller dans le sens de l’ordre et du Cosmos et consistait à ne pas sortir de sa place2.
Pour les chrétiens, le mal consiste à se détourner de Dieu (et les commandements de ses prêtres) et se laisser aller à des passions biens humaines, ce qu’on appelle les sept péchés capitaux : paresse, orgueil, gourmandise, luxure, avarice, colère et envie. Une autre forme de mal est l’alliance avec le Démon, forme antithétique de Dieu, censée donner plus de pouvoir et plus de puissance au prix de son âme. Dans un souci de simplification, on définira le mal comme étant l’écart d’un acte ou d’un ensemble d’actes par rapport à la norme morale en vigueur. À l’échelle de l’individu, il en existe une autre définition, plus clinique, qui s’inscrit au-delà des questions morales : le mal, c’est infliger une souffrance indue à autrui.
En fait, Nietzsche, a démontré la relativité du bien et du mal, ou plus précisément de la morale. La morale n’est, selon lui, ni absolue ni intemporelle et n’est qu’un artifice de civilisation destiné à maintenir en place la classe dominante et faire agir les autres classes dans l’intérêt des dominants, comme il l’explique dans la Généalogie de la Morale.
Freud a proposé une hypothèse de construction du fondement de la civilisation : la conscience de culpabilité et le retour du refoulé qui ont amené au tabou du meurtre, de l’inceste et du cannibalisme. Freud a également mis en lumière l’existence de la pulsion de mort, qui peut amener au désir de destruction de l’Autre. Dans la lignée des travaux de Freud, l’anthropologue René Girard a construit une hypothèse de la génération du mal, le « désir mimétique ». René Girard voit aussi dans la violence une tentative inconsciente de s’approprier les ressources disponibles. Ceci peut se voir dans notre quotidien, avec le ressentiment ressenti devant la personne qui tente de passer devant nous à un guichet ou dans les transports, ou devant le client qui nous précède au marché, cet autre qui nous vole de notre temps, de nos ressources ou de l’attention dont nous aimerions disposer. Mais le concept du mal contemporain le plus intéressant est celui de « banalité du mal » développé par Hannah Arendt en 1961.
Pour Hannah Arendt, le mal est simplement banal. Elle choisit pour illustrer son concept le cas du nazi Eichmann, dont la caractéristique la plus surprenante est, outre la superficialité, l’inaptitude à penser, dont elle tire le concept de « banalité du mal ». Elle considère que faire le mal relève non de la malveillance mais bien de l’absence de pensée. Elle s’interroge ensuite sur le lien entre activité de penser (analyse, examen, réflexion) et conditionnement éthique (dans le sens « ne pas faire le mal »).
On peut s’interroger sur la nature de la pensée, inhérente à l’homme, être pensant. En fait, l’homme a besoin d’utiliser ses aptitudes intellectuelles3. L’humoriste et auteur Jacques Rouxel l’avait très bien compris, qui faisait dire à ses Shadoks : « mieux vaut mobiliser son intelligence sur des conneries que sa connerie sur des choses intelligentes »…
Kant a dans son système séparé la connaissance de la pensée. Il faut noter que l’inaptitude à penser n’est pas la stupidité. Le problème du mal se situe plutôt dans le fait qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un cœur mauvais pour causer de grands maux. L’exercice de raison (philosophie) en tant que faculté de penser serait une vaccination contre le mal.
Le problème est le lien entre aptitude (ou inaptitude) à penser et le problème du mal. La faculté de penser est bien universelle. Elle ne peut être dirigiste ni absolutiste sur la définition du bien et du mal. La pensée est hors de l’ordre et ne peut aboutir à rien.
Se pose la question de l’aboutissement d’un objet utile à partir d’un exercice abstrait. À cette question, on peut opposer qu’il s’agit non de la pensée elle-même mais du fait de penser lui-même. L’expérience est plus importante que la doctrine. La doctrine ne doit pas s’ériger en organisation de la pensée, sous peine de devenir idéologie.
Hannah Arendt considère que le modèle du penseur est Socrate. Dans la mise en scène des dialogues socratiques, les arguments de Socrate reviennent toujours à leur point initial après une longue discussion. La démarche de Socrate met en mouvement la pensée. Il est possible selon elle d’interpréter la démarche de Socrate via trois images :
- le taon : Socrate va éveiller son interlocuteur à la pensée.
- la sage-femme : la discussion sera stérile car seule compte la démarche de penser.
- la raie : l’expérience de la discussion peut paralyser l’interlocuteur.
La pensée a un effet destructeur sur les idées préconçues (bien comme mal). Il n’existe pas de pensées dangereuses, seule la pensée est dangereuse, surtout pour les croyances établies. L’examen critique contribue à la remise en cause des idées préconçues. L’attitude inverse, la non-pensée empêche l’examen et donc la remise en cause. La population habituée à la non-pensée se retrouve dans l’incapacité de décider. On peut envisager la quête de la pensée comme quête d’amour (ou de sagesse) envers un objet aimable, ce qui exclut de facto le laid et le mal. Il ne faut pas oublier que pour Hannah Arendt, le fait de penser et de faire preuve de discernement est le premier acte de résistance au totalitarisme.
Si du point de vue concret, le mal consiste à faire souffrir autrui de manière indue, celui-ci, d’un point de vue abstrait, consiste en une absence, en une chose qui n’est pas. Le paradigme platonicien est que personne ne peut faire le mal volontairement. On peut en faire découler la proposition d’universalité du bien. Il est fondamental de noter que le mal est souvent commis par des personnes n’ayant jamais pris la décision d’être bons ou mauvais. C’est ce que Hannah Arendt qualifie de « banalité du mal ». Cette banalité du mal se développe sur une banalisation du mal, engendrée par la glorification de comportements contraires à l’éthique, telles que la virilité, ou l’abandon du courage au profit de la peur de la précarisation4. Elle peut aussi être encouragée par la technicité toujours plus grande des règles administratives, en réduisant l’humain à des indices statistiques, dont il est difficile de deviner les effets ou les implications. Enfin, n’oublions pas que du point de vue du tortionnaire, c’est toujours le tortionnaire ou le bourreau qui est en position de victime et la victime sur le banc des accusés en tant que bourreau. Les régimes totalitaires ou dictatoriaux ont ce moment thucydidéen5 d’inversion des rôles, qui justifie leurs exactions à leurs yeux, exactions elles-mêmes confortées par l’idéologie qui évite la responsabilité.
Il semble que la quête de sagesse par la pensée permette de se prémunir contre le mal.
Socrate pensait qu’il valait mieux être traité injustement que commettre un tort. Il pensait aussi qu’il était préférable d’être jugé dans l’erreur que de perdre l’harmonie avec lui-même. Cette maxime socratique permet d’introduire la notion de consciousness (que l’on ne doit pas traduire par conscience, qui est une notion différente, bien que voisine). La consciousness désigne l’aptitude à penser, terme pour lequel il n’existe pas à proprement parler de traduction. Il est nécessaire d’entretenir de bons rapports avec cette consciousness.
La conscience est une pensée d’après-coup, dont le mécanisme est similaire au surmoi freudien. Elle permet de signaler la contradiction avec soi-même, alors que ce mécanisme est impossible chez les personnes incapables de penser. Le mal est présent surtout chez les personnes ordinaires, ni méchantes, ni motivées.
La manifestation des effets de la pensée n’est certainement pas la connaissance mais bien l’aptitude à discerner le bien du mal. Cette capacité de discernement peut bien contribuer à la prévention des mauvaises actions.
Il est intéressant de noter que peu après les travaux de Hannah Arendt sur le cas Eichmann et la banalité du mal, le psychanalyste Erich Fromm avait posé l’hypothèse qu’une grande spiritualité constituait un rempart contre les effets de la pulsion de mort.
Par ailleurs, Hannah Arendt explique que le sujet idéal du régime totalitaire est celui pour lequel le vrai et le faux n’ont plus aucune valeur, tandis que le régime impose sa vérité par le biais de l’idéologie. Ce sujet idéal est donc incapable de discernement.
Pour le chercheur Henri Atlan, le « moment thucydidéen6 » est le moment pendant lequel les mots prennent le sens contraire de leur signification. Le meilleur exemple est l’emploi de syntagmes tels que « plan social » ou « plan de sauvegarde de l’emploi » pour désigner une vague de licenciements.
La société de l’information a mené à la société de la post-vérité, des fake news ou de la communication d’entreprises (qui sont autant de moments thucydidéens). Notre attention, notre disponibilité et notre concentration sont devenues un enjeu pour les marchands d’informations qui ont mis en place un ensemble de mécanismes d’addiction pour mieux contrôler leurs cibles. Le but de ces marchands n’est certainement pas de diffuser une information mais de générer du trafic sur leurs plates-formes dans le but de créer des recettes publicitaires, au mépris de toute éthique journalistique ou de toute éthique de responsabilité, le tout dans une forme d’urgence7. Cette urgence de consulter ses applications à la moindre sollicitation nous fait perdre de vue ce qui est important, notamment le temps de l’analyse. Si on sait à quoi penser, il n’est pas sûr que nous ne sachions désormais que penser. Il faut garder à l’esprit que pour Hannah Arendt, le mal naît de l’absence de pensée.
Face à cette déferlante de désinformations et à l’incapacité croissante de discerner le vrai du faux, on est en droit de s’inquiéter pour l’avenir et de continuer de se poser la question du mal.
La démarche maçonnique, sous réserve que le Frère remplisse son devoir d’assiduité permet justement de travailler cette capacité de discernement. Elle permet de réapprendre à prendre le temps de se questionner et de penser. Or, s’interroger, réfléchir et douter sont des activités très dangereuses pour un régime totalitaire. Dès lors, on peut comprendre pourquoi les sociétés de pensée, et plus particulièrement la Franc-maçonnerie sont surveillées, proscrites voire éliminées dans un régime totalitaire.
Il faut rappeler que la Franc-maçonnerie n’est pas à proprement parler une université ni une école de pensée et encore moins une formation politique. Il existe néanmoins une chose qui s’enseigne en Franc-maçonnerie : le symbolisme. Étudier, interpréter un symbole permet de mettre en action la pensée, abstraite ou non. Le contact avec un symbole amène à réfléchir et à pratiquer l’exercice de pensée cher à Hannah Arendt. L’exercice devient plus facile en présence des autres membres de la loge. En fait, pouvoir « faire appel aux lumières de ses Frères » ou encore développer une attitude au questionnement permet de s’approcher de la capacité de penser, la consciousness évoquée par Hannah Arendt. Les valeurs de la Franc-maçonnerie, la progression initiatique, la pratique de la Fraternité, l’expérience de la rencontre avec l’Autre doivent permettre au Franc-maçon de se prémunir contre le mal banal. Néanmoins, personne n’est à l’abri de son propre mal endogène, ses propres Mauvais Compagnons. Quel que soit le Rite pratiqué, quelle que soit l’orientation de la loge, l’éthique du Franc-maçon doit lui permettre de lutter contre ce mal. Du point de vue du symbole, le Franc-maçon doit chercher la lumière, qui permet de repousser les ténèbres. Le terme de lumière, qui se rapporte au symbole de la Lumière peut désigner les lumières de la raison, relatives aux philosophes des Lumières. Si l’on en revient à la définition de Kant, l’idée des Lumières est de préférer la connaissance, l’expérience ou le raisonnement à la croyance, aux principes ou au dogmatisme. Les « lumières de la Raison » doivent en principe prémunir du mal. Toutefois, l’histoire du XXe siècle a montré que l’appel à la raison n’était pas suffisant. Pour les Francs-maçons, le mal reste toujours tapi dans l’ombre. Les rituels d’initiation amènent à regarder derrière soi, où est judicieusement placé un miroir. Parmi les interprétations de ce moment, une est importante : le mal est souvent tapi derrière soi, voire en soi. Nous sommes tous porteurs de ce mal intrinsèque que nous nommons Mauvais compagnons.
La démarche initiatique implique un questionnement certain et permet de lier la raison à des pensées moins rationnelles, telles que le sentiment de fraternité, ou encore l’acceptation de l’intuition, de l’imagination ou de la poésie, qui donnent plus de profondeur à la pensée, et permettent de contribuer à lutter contre le mal tel que défini par Hannah Arendt.
La déontologie est-elle l’éthique ? Ou réciproquement, l’éthique est-elle une déontologie ? Très vaste question.
La déontologie est l’ensemble des règles qui régissent une profession ou un ensemble de professions. Si les règles de déontologie sont toujours orientées vers la morale ou l’éthique, leur application peut parfois contrevenir aux règles de la morale.
Cette tension n’est pas forcément facile à décrire, mais on peut la comprendre par le biais de la fiction. En effet, ce type de tension est souvent source d’inspiration pour le cinéma, la fiction télévisée ou la littérature : que choisir entre mon devoir professionnel ou mon devoir envers l’humanité ?
Pour appuyer l’explication, on peut citer le film français Corporate, sorti sur les écrans en 2017, qui met en scène le personnage d’Émilie Tesson-Hansen, directrice des ressources humaines d’une grande société de l’agro-alimentaire. Émilie Tesson-Hansen a mis au point un plan de ressources humaines visant à augmenter le chiffre d’affaires de l’entreprise par la réduction du coût du travail.
La stratégie consiste donc à mettre un employé de l’entreprise (de l’agent de base au cadre) face à une injonction paradoxale : accepter une détérioration de ses conditions de travail ou quitter l’entreprise.
