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« L’homme ne se connaît pas » était une devise d’Étienne De Greeff. Comme psychiatre, criminologue et romancier, il nous a légué une œuvre originale et visionnaire. Ce livre donne une réponse à deux questions : qui était Étienne De Greeff et quelle est la signification de son œuvre pour la psychiatrie, la criminologie et la littérature actuelle?
La première partie du livre est entièrement consacrée à l’histoire fascinante et quelquefois dramatique de sa vie. Il s’agit d’une reconstruction minutieuse basée sur des interviews, l’étude de plusieurs archives, de ses propres publications ainsi que de celles le concernant et de nombreuses visites d’endroits qui étaient importants pour lui. Étienne De Greeff est progressivement rendu vivant comme humaniste personnaliste passionné, comme une personne particulièrement intelligente et aimable, qui ne mâchait pas ses mots en exprimant ses idées. La signification actuelle de son œuvre impressionnante, originale et visionnaire est élucidée dans la seconde partie du livre. Son plaidoyer pour l’humain en l’homme est hautement d’actualité dans un monde psychiatrique dominé par les neurosciences et une pratique criminologique qui navigue au compas de l’approche evidence based. Il a développé une approche de l’homme d’inspiration phénoménologique et psychodynamique en gardant une base biologique solide. Comme criminologue il est devenu mondialement connu pour l’examen interdisciplinaire de la personne et la description de processus criminogènes.
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Seitenzahl: 747
Veröffentlichungsjahr: 2015
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© Groupe Larcier s.a., 2015Éditions LarcierRue des Minimes, 39 • B-1000 Bruxelles
EAN : 978-2-8044-7983-1
Cette version numérique de l’ouvrage a été réalisée par Nord Compo pour le Groupe Larcier. Nous vous remercions de respecter la propriété littéraire et artistique. Le « photoco-pillage » menace l’avenir du livre.
Le mot latin crimen désigne l’inculpation, le chef d’accusation et, par extension, la faute ou le crime.
La collection Crimen propose, dans une perspective scientifique, critique et émancipatrice, des ouvrages relevant du champ criminologique : normes, délinquances et déviances, justice pénale et réactions sociales.
Sous la direction de :
Dan KAMINSKI, professeur à l’École de criminologie de l’Université catholique de Louvain.
Parus dans la même collection :
C. DEBUYST, F. DIGNEFFE, J.-M. LABADIE, A.P. PIRES, Histoire des savoirs sur le crime et la peine, 1. Des savoirs diffus à la notion de criminel-né, 2008 (édition 1995 repaginée).
C. DEBUYST, F. DIGNEFFE, A.P. PIRES, Histoire des savoirs sur le crime et la peine, 2. La rationalité pénale et la naissance de la criminologie, 2008 (édition 1998 repaginée).
C. DEBUYST, F. DIGNEFFE, A.P. PIRES, Histoire des savoirs sur le crime et la peine, 3. Expliquer et comprendre la délinquance (1920-1960), 2008 .
J.F. CAUCHIE, Peines de travail. Justice pénale et innovation, 2008.
Ph. LANDENNE, Peines en prison : l’addition cachée, 2008.
H. BOUTELLIER, L’utopie de la sécurité. Ambivalences contemporaines sur le crime et la peine, 2008.
C. DEBUYST, Essais de criminologie clinique. Entre psychologie et justice pénale, 2009.
F. FERNANDEZ, Emprises. Drogues, errance, prison : figures d’une expérience totale, 2010.
Ph. GAILLY, La justice restauratrice, 2011.
Ch. ADAM, Délinquants sexuels et pratiques psychosociales. Rester clinicien en milieu carcéral, 2011.
V. DE GREEF et J. PIRET, Le casier judiciaire. Approches critiques et perspectives comparées, 2011.
S. SNACKEN, Prisons en Europe. Pour une pénologie critique et humaniste, 2011.
I. MEREU, La mort comme peine, Traduction et adaptation par M. Rossi, 2012.
G. CLIQUENNOIS, Le management des prisons. Vers une gestion des risques et une responsabilisation des détenus ?, 2013.
A. JONCKHEERE, (Dés)équilibres. L’informatisation du travail social en justice, 2013.
Ch. DEBUYST, Criminologie clinique. Un passage par Wittgenstein, 2013.
J.-L. VIAUX, L’amour infanticide, 2014.
À Sofie, Thomas, Pieter, Hannah et Marie,mes cinq fantastiques et adorables petits-enfants,en leur souhaitant de pouvoir, chacun à sa façon,continuer à chercher leur voie dans la vie en s’affirmantet en s’ouvrant aux autres sous le signe de l’amour.
SOMMAIRE
REMERCIEMENTS
PRÉFACEDE CHRISTIAN DEBUYST
INTRODUCTIONGÉNÉRALE
PREMIÈREPARTIE - QUIÉTAIT ÉTIENNE DE GREEFF ?
Introduction
Chapitre I.Maulde : le fils de fermier devient psychiatre (1898-1924)
Chapitre II.Geel : premier poste et premières publications (1924-1926)
Chapitre III.Lovenjoul : succès et déboires (1926-1946)
Chapitre IV.Kortenberg : les plus belles années (1946-1961)
Chapitre V.Décès brutal et période posthume
Chapitre VI.Étienne De Greeff : une personnalité complexe et fascinante
SECONDEPARTIE - L’ŒUVRED’ÉTIENNE DE GREEFF
Introduction. Une œuvre impressionnante, originale et visionnaire
Chapitre VII.Une œuvre fondée sur une conception de l’être humain
Chapitre VIII.Étienne De Greeff, psychiatre
Chapitre IX.Étienne De Greeff, criminologue
Chapitre X.Étienne De Greeff, homme de lettres
Chapitre XI.La portée actuelle de l’œuvre d’Étienne De Greeff
CONCLUSIONGÉNÉRALE
ANNEXES
RÉFÉRENCES
RÉSUMÉ
SUMMARY
SAMENVATTING
Ce livre est comparable à une mosaïque : le résultat final est le produit de l’assemblage méticuleux d’une multitude d’éléments informatifs. Nombreux sont ceux – personnes et institutions – qui ont apporté leur pierre à cet édifice. Ceux à qui je tiens à exprimer ma reconnaissance sont présentés ci-dessous par ordre alphabétique. Pour toute information complémentaire à leur sujet, voir l’annexe 1 s’il s’agit de personnes et l’annexe 2 s’il s’agit d’institutions ou d’autres organisations.
J’adresse mes plus vifs remerciements à : Christophe Adam, Yannik Alexandre, Gisèle André, Stan Ansoms, Clément Baveye (†), Jacques Baveye, Guillaume Beijers, Wim Beijers (†), Bert Boeckx, Gerard Buyse, Mark Cardoen, Mark Casselman, Michèle Cassiers, Gerda Ceulenaere, Jean-Christophe Coffin, Paul Crommelinck, Paul Dauwe, Steven De Batselier (†), Anne-Catherine Debauche, Andreas De Block, Mark Debrock, Christian Debuyst, Raoul Declerq, Lutgarde De Greeff, Marie-Christine De Greeff, Marie-José De Greeff, Jacques De Lentdecker, Wim Depreeuw, Anouk Depuydt, Agnès Desmazières, Paulette De Splenter, Alida Devroey, Jean-Philippe Dewulf, Paul Drossens, Jean Dutrieux, Cyrille Fijnaut, Dorothée Fontaine, Pierre Fontaine, Frère Dominiek Champagne, Jac Geyens, Jan Godderis, Marie-Jeanne Guillaume, Catherine Haumont, Dominique Haumont, Winfried Huber, Dan Kaminski, Jean Kinable, Jules Knapen, Guido Kongs, Walter Leirman, Nadine Lejeune, Jean-Étienne Lesire, Paul Lievens, Laurette Locatelli, Paul Victor Maes, Monique Maillard-Luypaert, Stéphanie Michaux, Françoise Mirguet, Vic Nachtergaele, Achiel Neys, Helena Outtier-De Wals, François Pelgrims, Tony Peters (†), Roland Pierloot, Bernard Pihet, Rector Gust, Jan Roegiers (†), Josée Rottiers, Maurice Servais, Sœur Edwarda, Sœur Hubertine, Sœur Hyacinta, Sœur Rafaël (†), Sœur Stefana, Filip Strubbe, Denis Szabo, Carrol Tange, Monique Uyttenhove, Werner Vanhout, Bert Vanhulle, Henri Vannoppen, Geert Vanpaemel, Anne Verbrugge, Guido Verschueren, Jean Vyvey (†), Lode Walgrave, Kaat Wils, Anne Wyvekens.
Je tiens aussi à remercier les institutions suivantes, pour leur précieuse contribution : les Archives générales de l’État à Bruxelles, les Archives de l’Armée belge, les Frères Alexiens, la Erfgoedhuis de Kortenberg, la commune de Bierbeek (registre de la population de Lovenjoul), la K.U. Leuven, l’Openbaar Psychiatrisch Zorgcentrum à Geel, la ville de Tournai, l’U.C.L., les Sœurs de la Charité à Gand, HistarUZ à Louvain, les Archives de l’État à Beveren, les bibliothèques de la K.U. Leuven (bibliothèque centrale, bibliothèque de la faculté de droit, de la faculté des sciences psychologiques et pédagogiques, de l’Institut supérieur de philosophie, de la faculté de théologie, des sciences sociales), les bibliothèques de la Sint Jozefskliniek à Kortenberg, de l’UPC Sint Kamillus à Bierbeek, de l’U.C.L., de la Vlaamse Vereniging voor Geestelijke Gezondheid (VVGG), du SPF Justice à Bruxelles, du KADOC, la Bibliothèque Royale de Belgique, la bibliothèque de Kind en Gezin, et enfin : Ave Regina à Lovenjoul, Beschut Wonen Eyckenveld à Kortenberg, la prison centrale de Louvain, le Centre Dr. Étienne De Greeff à Bruxelles, la prison auxiliaire de Louvain, l’Openbaar Psychiatrisch Zorgcentrum à Geel, les Sanctuaires de Beauraing et le Centre psychiatrique universitaire (Universitair Psychiatrisch Centrum) de la K.U. Leuven, campus Kortenberg.
L’ouvrage du professeur Casselman traduit sans doute une grande admiration pour son collègue le Professeur Étienne De Greeff dont la vie et l’œuvre constituent l’objet de son livre. La question, pour nous, est de savoir dans quelle mesure cette admiration est le prolongement de sa propre orientation clinique et le caractère particulier d’investigation que celle-ci présente. Dans le cadre d’une préface, il nous paraît intéressant de commencer par en dire quelques mots et voir de quelle manière De Greeff, tel qu’il le décrit d’ailleurs très objectivement, se situe derrière cette orientation.
Dit autrement, en lisant cet ouvrage, on peut se demander comment le Professeur Casselman a pu s’investir d’une manière aussi complète dans cette vie : c’est-à-dire, à la fois, aller voir les lieux où De Greeff a passé les différents moments de sa vie, interroger les personnes susceptibles d’avoir eu des contacts avec lui, reconstituer, au-delà de ce qui paraît être des détails liés aux circonstances, les événements qu’il a pu vivre et, en même temps, voir et discuter aussi remarquablement qu’il ne l’a fait, les grandes lignes de son œuvre, la manière dont elle s’intègre dans cette vie courante et, dans la suite, celle dont elle fut reçue après sa mort et jusqu’à l’heure actuelle.
Un tel ensemble de questions nous a posé problème, et pour nous simplifier la tâche et voir ce qui pourrait nous l’expliquer, nous avons relu quelques articles du professeur Casselman (consacrés plus particulièrement aux problèmes liés à l’usage d’alcool et d’autres drogues et leur prise en charge par les instances de la psychiatrie et du droit). Nous avons retenu plus particulièrement un terme à travers lequel s’exprime sa méthode (du moins à ce qu’il nous semble), c’est celui que nous trouvons dans un article important paru en 2004.
Selon cet article, lorsqu’on aborde un « cas », il importe de le « penser d’une manière intégrale »1. Il semble que l’on puisse appliquer cette proposition dans le cadre d’une clinique criminologique qui comprend, comme on le dit, des « études de cas », tout autant que dans l’étude d’une vie et d’une œuvre entre lesquelles existe une relation nécessaire. Pour reprendre cette affirmation du Dr Casselman telle que nous l’avons trouvée, elle intègre dans sa compréhension à la fois les facteurs somatiques, psychologiques et sociaux ; en plus, elle tient également compte du fait qu’entre ces facteurs existent des « influences » (ou des répercussions) qui les lient les uns aux autres et leur donnent une forme de dynamisme particulier qu’il importe de pouvoir établir et comprendre. Il en résulte que nous n’avons pas simplement un rapport « cause-effet » entre tel événement et tel comportement qui pourrait faire l’objet d’un constat, mais bien ce qu’il appelle un « processus circulaire » susceptible de comprendre (ou d’inclure) une multiplicité de facteurs possibles intervenant, dans le temps, à des moments variables.
En relisant l’ouvrage écrit sur De Greeff, c’est bien une telle impression que nous éprouvons. On y voit, chez De Greeff, des relations parfois difficiles avec les institutions, comme ce fut le cas avec l’Institut psychiatrique de Lovenjoel où il fut l’adjoint du médecin-directeur ; ce fut le cas également à propos de son attitude dans l’affaire de Beauraing à laquelle il est fait longuement allusion et qui eut à l’époque des répercussions sérieuses sur sa situation même à l’université de Louvain, etc. À côté et à travers ces diverses situations décrites d’une manière précise, nous avons, dans une deuxième partie de l’ouvrage du professeur Casselman, une analyse de l’œuvre et de ce que fut l’homme De Greeff. Nous ne pouvons faire que renvoyer à ce texte particulièrement éclairant. Ce qu’il nous importe néanmoins de souligner est une qualité rare : c’est que dans le « récit » des événements et même de son œuvre, nous avons des analyses contextuelles qui sont développées pour elles-mêmes, ainsi que des références aux auteurs qui ont côtoyé De Greeff, en donnant à leur propos des indications biographiques qui constituent de petits ensembles venant s’additionner au récit principal. Il en est de même lorsqu’on consulte la bibliographie de De Greeff telle qu’elle a été dressée : on y distingue clairement les différentes périodes et les thèmes particuliers qui suscitent une envie de les approfondir en lisant ce qui s’y rapporte. Il en résulte une lecture agréable et stimulante, à la fois pour celui qui connaît l’œuvre d’Étienne De Greeff et celui qui la connaît moins bien. Comme chaque chapitre constitue un petit « tout », chaque lecteur peut le lire à sa manière : ne pas nécessairement suivre l’ordre et passer de l’un à l’autre de ces petits « tout » qui se complètent très bien.
Ce qui dans cette ligne nous a également étonné est que, au-delà des faits, les questions proprement scientifiques comprennent également une série de détails utiles qui nous font entrer dans l’« histoire » du moment en rappelant une courte biographie des divers participants. Se trouvent ainsi précisés le cadre d’expérience du Dr De Greeff et les orientations intellectuelles qu’il rencontrait dans les institutions : l’institut psychiatrique de Lovenjoel, la prison centrale de Louvain dont il était médecin anthropologue (une vieille dénomination qui rappelle Lombroso), l’Université catholique de Louvain elle-même avec ses impératifs propres, le groupe des Études Carmélitaines qui traitait des problèmes liés à la mystique dont on voit, dans les références qui vont de 1933 à 1934, le nombre d’articles qu’il écrivit à l’époque et qui suscitèrent encore des réactions en 1991 et 1992. Il faudrait évidemment en rappeler d’autres : l’institution psychiatrique de Kortenberg dont il était médecin-chef, etc.
Lorsqu’on voit l’ensemble des données que cherche à rassembler et à commenter le professeur Casselman, on comprend bien ce qu’il voulait dire en parlant dans un de ses articles d’un « processus circulaire » : il note, dans le cadre d’une évolution de la pensée, les allers/retours liés aux réactions à l’égard de chacun de ces sous-groupes. On pourrait dire qu’au-delà de De Greeff, cet ouvrage constitue une excellente initiation à ce qu’était la psychiatrie et plus largement le monde universitaire de l’époque. Il fait penser à une « somme » (comme on dit la somme de saint Thomas), bien ordonnée, parce qu’elle ne laisse rien de côté et qu’elle est par le fait même très utile. L’auteur poursuit même, au-delà de De Greeff, l’évolution qu’a suivie la criminologie clinique et la manière dont, dans son cadre, la question du diagnostic tend à être posée. Face à cette évolution, on est tenté d’en éprouver une certaine forme de nostalgie.
Christian Debuyst
1. J. CASSELMAN, « Alcoholproblemen. Denk integraal, handel gericht », in S. ANSOMS, J. CASSELMANet al., Hulpverlening bij problematisch alcoholgebruik, Antwerpen, Apeldoorn, Garant, 2004, 29-31.
Cette introduction générale comporte deux volets. Le premier reproduit l’intégralité de l’introduction générale de la première édition, parue en néerlandais en 2010. Quatre années s’étant écoulées depuis, la traduction française de l’ouvrage offre l’occasion d’actualiser la perspective, ce qui fera l’objet du second volet.
Notre ouvrage s’articule autour de deux grandes questions : qui est Étienne De Greeff et quelle est la portée actuelle de son œuvre ? Avant de nous atteler à la rédaction de cette biographie, nous avions demandé à plusieurs personnes de différents milieux si elles connaissaient Étienne De Greeff. Très souvent elles nous avaient répondu par une autre question : s’agissait-il de l’auteur du roman La Nuit est ma lumière ? Elles avaient été étonnées d’apprendre qu’il avait écrit deux autres romans ainsi que plusieurs articles littéraires. Un nombre assez important d’initiés savaient bien sûr qu’Étienne De Greeff, criminologue belge, s’était forgé une réputation nationale et internationale, tandis que quelques psychiatres et psychologues connaissaient également ses idées originales en matière de psychiatrie.
Étienne De Greeff est décédé brutalement en 1961 alors qu’il avait à peine soixante-deux ans et était encore en pleine activité professionnelle. Il a laissé un héritage intellectuel impressionnant. Sa bibliographie complète (classée par ordre chronologique) compte 170 publications, dont treize ouvrages (parmi lesquels trois romans) et 157 autres publications. Ses publications scientifiques abordent un large éventail de sujets psychologiques, pédagogiques, psychiatriques et criminologiques. Étant d’expression française, il écrivait naturellement dans la langue de Molière, à l’exception de quelques rares articles rédigés en néerlandais. Certains de ses livres ont été traduits, non seulement en néerlandais, mais aussi en allemand, en anglais, en italien, en espagnol, en portugais, en grec, en polonais et en japonais.
Comment ai-je été amené à écrire un ouvrage sur la vie et l’œuvre d’Étienne De Greeff ? On m’a souvent posé cette question, d’autant plus lorsqu’on savait que je ne l’avais jamais rencontré. Il était en effet mort depuis trois ans lorsque j’ai commencé mes études de psychiatrie. Son excellent ami, feu le professeur André Dewulf, me parlait souvent de lui avec émotion.
Cinq raisons expliquent mon projet. La première est la profonde admiration que j’ai toujours eue pour Étienne De Greeff au cours de ma carrière de psychiatre et de criminologue. Je connaissais une partie de son œuvre et conseillais à mes étudiants en criminologie de lire au moins une de ses publications. J’avais personnellement toujours caressé l’espoir d’arriver un jour à me pencher de façon plus détaillée et plus systématique sur sa vie et son œuvre, aussi complexes que passionnantes. Dès la mise en chantier de cet ambitieux projet, je me suis retrouvé dans des lieux qui ont joué un rôle dans ma propre vie professionnelle – la prison centrale et la prison auxiliaire de Louvain, le département de criminologie de la K.U. Leuven –, et j’ai pu suivre de près la difficile évolution de la psychiatrie belge vers des soins de santé mentale plus modernes.
Ensuite, j’ai été conforté dans mon projet par le hasard d’une rencontre avec des membres de la famille d’Étienne De Greeff. Les contacts se sont multipliés et les souvenirs évoqués par ces personnes, ainsi que les photos et les divers objets qu’elles avaient soigneusement conservés – diplômes, publications, documents, manuscrits –, ont donné une orientation plus personnelle à mon projet.
En troisième lieu, comme il se doit lorsqu’on étudie la vie de personnes devenues célèbres, il s’agissait de découvrir l’homme qui se cache derrière la figure publique. L’étude du parcours de vie d’Étienne De Greeff, complétée par des entretiens avec des personnes qui l’avaient connu personnellement, a été passionnante et a représenté une véritable révélation. Étienne De Greeff reprenait littéralement vie sous mes yeux et chaque nouvel aspect de sa personnalité jetait un éclairage différent sur son œuvre. Lui-même avait d’ailleurs souligné à plus d’une reprise que l’homme ne se connaît qu’en partie et qu’il ne se dévoile jamais entièrement devant les autres.
La quatrième raison se situe au niveau de l’étonnante actualité de certains aspects de son œuvre, comme j’ai régulièrement eu l’occasion de le constater au cours de mes recherches. On peut rarement dire que le récit de la vie et de l’œuvre d’un psychiatre ou d’un criminologue, cinquante ans après sa mort, revêt davantage qu’un simple intérêt historique. C’est pourtant le cas en ce qui concerne Étienne De Greeff.
Enfin, en cinquième et dernier lieu, le département de criminologie de l’université de Louvain (l’ancienne École des Sciences criminelles) fête en 2009 ses 80 ans. Ce livre est une façon de rendre hommage à celui qui en fut l’un des illustres initiateurs. Et cela d’autant plus que l’on commémorera en 2011 le cinquantième anniversaire de la mort de notre éminent collègue.
Ce livre s’articule autour des deux questions fondamentales posées plus haut. Pour répondre à la première, « Qui est Étienne De Greeff ? », j’ai minutieusement retracé son parcours de vie. Rédiger la biographie d’une personnalité aussi riche que celle d’Étienne De Greeff est fascinant, mais va de pair avec un travail de « détective » qui demande un investissement considérable en temps et en énergie. Sans compter que chaque anecdote, chaque témoignage d’amis ou de membres de la famille venait éclairer une facette inédite de sa personnalité et relançait la recherche. La seconde question fondamentale est celle de la portée de son œuvre : à son époque, mais plus encore pour la psychiatrie, la criminologie et la littérature de ce début du 21e siècle. Mon propos n’est donc pas de réaliser la synthèse de son œuvre, mais bien de proposer une biographie et une bibliographie complètes et d’analyser de façon sélective la portée de cette œuvre.
Au fil de cette recherche, qui a duré plus de cinq ans, j’ai parcouru plusieurs chemins parallèles.
Le premier, indiscutablement le plus passionnant, a consisté à interviewer des personnes qui ont bien connu Étienne De Greeff : membres de sa famille, anciens collaborateurs, anciens étudiants. On en trouvera la liste dans l’annexe 1.
En second lieu, et ce fut très instructif, je me suis rendu dans tous les endroits où il a vécu et travaillé. J’ai ainsi visité Maulde, son village natal, le collège de Kain, l’OPZ (centre public de soins psychiatriques) à Geel, les vestiges de l’hôpital psychiatrique Salve Mater à Lovenjoul, l’hôpital psychiatrique Saint-Joseph à Kortenberg, les maisons où il a vécu en famille, à Geel, Lovenjoul et Kortenberg, l’Institut Spoelberch et autres bâtiments de l’université de Louvain, le site de pèlerinage de Beauraing, la prison centrale et la prison auxiliaire de Louvain, le palais de justice de Louvain et, enfin, la tombe d’Étienne De Greeff au cimetière de Kortenberg. J’ai également exploré l’internet et effectué des recherches dans les archives des nombreuses institutions où il a travaillé. Cet ensemble fait l’objet de l’annexe 2.
En troisième lieu, j’ai complété, et le cas échéant corrigé, les bibliographies publiées d’Étienne De Greeff, afin de proposer une bibliographie chronologique exhaustive (voir la liste de références, série A). Visite de bibliothèques, de centres de documentation, consultation d’archives, parfois par voie électronique, l’entreprise, souvent stimulante fut parfois aussi quelque peu décevante.
Ma quatrième démarche a consisté à lire et à relire ses treize ouvrages et la plupart de ses articles, en m’attachant plus particulièrement aux aspects qui restent d’actualité. L’annexe 3 fournit un aperçu synoptique des divers endroits où j’ai trouvé les publications d’Étienne De Greeff.
En cinquième lieu enfin, j’ai pris connaissance d’un maximum de contributions consacrées à la vie et à l’œuvre d’Étienne De Greeff. Cette approche m’a permis d’établir une seconde bibliographie (voir la liste de références, série B), qui s’ajoute à la bibliographie chronologique complète des publications d’Étienne De Greeff. Une troisième série de références, la série C, reprend toutes les autres références citées dans le présent ouvrage. Un numéro de classement a été attribué à chacune des références figurant dans l’une des listes.
Ce livre comporte deux parties. La première s’efforce de répondre à la première question, à savoir qui était Étienne De Greeff. Il attachait lui-même beaucoup d’importance à reconstruire la vie de la personne qu’il souhaitait mieux connaître et comprendre. J’ai divisé son parcours de vie en quatre périodes : Maulde, Geel, Lovenjoul, Kortenberg, auxquelles j’ai ajouté une période posthume (voir chapitres I à V). Le chapitre VI, qui clôt la première partie, se penche plus en détails sur la personnalité d’Étienne De Greeff. Étant donné qu’il a consacré une grande partie de sa vie à écrire, je présente ses publications dans cette première partie, par ordre chronologique et thématique, sans entrer dans plus de détails. J’y reviens plus longuement dans la seconde partie, pour évaluer leur portée dans une perspective historique et dans une perspective contemporaine.
La deuxième partie s’articule autour de la seconde question, celle de la portée de l’œuvre de De Greeff. Dans le chapitre VII, je tente de cerner sa conception de l’être humain, base des multiples aspects de sa pratique. Il m’a semblé judicieux, au risque d’un certain chevauchement, d’approcher la portée de son œuvre sous trois angles : le psychiatre, le criminologue et l’homme de lettres. Ils feront l’objet respectivement des chapitres VIII, IX et X, principalement dans le contexte de son époque. Je me penche ensuite, au chapitre XI, sur la portée actuelle de l’œuvre du psychiatre, du criminologue et de l’homme de lettres. Enfin, une conclusion générale reprend les points essentiels de la vie et de l’œuvre d’Étienne De Greeff.
Sept annexes complètent l’ouvrage : la liste des personnes contactées et interviewées (annexe 1), des institutions et des autres sites visités (annexe 2), des bibliothèques où j’ai trouvé ses livres (annexe 3), le curriculum vitae succinct d’Étienne De Greeff (annexe 4), son arbre généalogique (annexe 5), les biographies sommaires de figures ayant influencé sa carrière professionnelle, avec la mention de leurs liens avec lui (annexe 6) et la liste des présidents et responsables des départements de criminologie de l’Université catholique de Louvain à Leuven et à Louvain-la-Neuve (annexe 7).
Les références se présentent sous la forme de trois listes numérotées, les séries A, B et C, évoquées ci-dessus.
Cet ouvrage s’adresse en premier lieu à quiconque désire mieux connaître Étienne De Greeff en sa qualité d’éminent psychiatre, de criminologue et de romancier belge au rayonnement international. Le récit de sa vie est tout à la fois passionnant et émouvant. Son œuvre est précieuse, elle a quelque chose de visionnaire. L’ouvrage situe Étienne De Greeff dans le contexte de l’évolution de la psychiatrie, de la criminologie et de la littérature de la première moitié du vingtième siècle. Il s’attache explicitement, en outre, à montrer la portée de son œuvre pour la psychiatrie, la criminologie et la littérature romanesque actuelles. Le lecteur qui souhaite découvrir un aspect particulier de son œuvre n’aura pas à se lancer dans une longue recherche puisqu’il disposera d’un aperçu de toutes ses publications ainsi que de celles d’auteurs ayant écrit sur sa personne et son œuvre. Étienne De Greeff était quelqu’un de tellement vivant et engagé que quiconque est amené à découvrir son œuvre se voit confronté au récit de sa propre vie. C’est en tout cas ce qui m’est arrivé.
La version originale de ce livre a paru en néerlandais, non seulement parce que c’est ma langue maternelle, mais aussi parce que les néerlandophones sont moins familiarisés que les francophones avec l’œuvre d’Étienne De Greeff. Le lecteur trouvera en fin d’ouvrage un résumé en français et en anglais.
Heverlee et Ostende, janvier 2010
Dès la parution en 2010 de la version originale, néerlandaise, du présent ouvrage, j’ai souhaité faire traduire le livre en français. Les motifs de cet ambitieux projet étaient assez évidents : Étienne De Greeff était d’expression française, il travaillait et enseignait en français et correspondait avec d’autres illustres psychiatres et criminologues un peu partout dans le monde francophone. C’est également en version française qu’il prenait connaissance des œuvres des grands auteurs étrangers qui furent ses sources d’inspiration. Étienne De Greeff était donc très connu en Belgique, en France, en Suisse et au Canada et, aujourd’hui encore, il existe dans ces pays un intérêt pour un ouvrage scientifique traitant de tous les aspects de sa vie et de sa carrière professionnelle. La famille et les proches d’Étienne De Greeff, eux aussi essentiellement d’expression française, se réjouissaient également à l’idée de posséder l’ouvrage en français.
La version française est aujourd’hui disponible, grâce à l’effort considérable réalisé par les Éditions Larcier à l’initative de la collection « Crimen », sous la direction de Dan Kaminski, avec le suivi attentif de son éditrice Stéphanie Michaux et ensuite grâce au travail de traduction très apprécié de Yannik Alexandre et Anne Wyvekens. Mais quatre longues années se sont écoulées depuis la parution de l’ouvrage original. Ce délai n’est pas sans importance : la version néerlandaise a paru à la veille du cinquantième anniversaire de la mort d’Étienne De Greeff (décédé en 1961) qui aujourd’hui repose depuis plus de 52 ans. Certaines parties du texte ont donc été légèrement remaniées pour tenir compte de la nouvelle perspective historique. La liste de références A contient une publication supplémentaire d’Étienne De Greeff (A139). Les listes de références B et C, qui avaient été closes au début de 2010 dans la publication néerlandaise, se sont enrichies d’une sélection de références ultérieures, jusqu’au début de 2013.
Attirons également l’attention du lecteur sur le fait que l’ouvrage s’inscrit dans un contexte typiquement belge, pour tout ce qui a trait notamment au système pénitentiaire et à l’affaire de Beauraing, et dans un cadre plus spécifiquement flamand pour tout ce qui concerne les endroits où Étienne De Greeff a vécu, étudié et travaillé. Car, à l’exception de Maulde, son village natal, de Tournai, où il est allé au collège et de Bruxelles, où se trouvait son Centre, toutes les autres villes ou communes évoquées se situent en Flandre : Louvain, Geel, Lovenjoul et enfin Kortenberg, où il est décédé et enterré. À l’époque, en Flandre, la plupart des intellectuels parlaient français, en particulier dans les milieux académiques. Dans les villes et villages flamands, les noms de rues étaient soit bilingues soit unilingues français. À l’époque où Étienne De Greeff a fait ses études universitaires à Louvain (1919-1924) et contrairement à l’université de Gand, néerlandisée une première fois sous l’occupation en 1916, puis entièrement et définitivement en 1930, l’université catholique de Louvain enseignait encore exclusivement en français. Il y eut ensuite une période de transition où les cours furent dispensés en français et en néerlandais, mais la scission totale de l’université n’eut lieu qu’après le décès d’Étienne De Greeff, en 1968. C’est pourquoi il sera toujours question de l’Université catholique de Louvain lorsque les événements relatés se rapportent à la période d’avant 1968, c’est-à-dire pour tout ce qui concerne l’époque où Étienne De Greeff était encore en vie. La dénomination Université catholique de Louvain-la-Neuve (U.C.L. en abrégé) est le nom de l’université francophone établie à Louvain-la-Neuve sur le territoire de la commune d’Ottignies (Brabant wallon). La dénomination Katholieke Universiteit Leuven (KUL en abrégé) est utilisée pour désigner l’ensemble des facultés universitaires originales devenues exclusivement néerlandophones à partir de 1968 et situées, aujourd’hui encore, à Leuven (Louvain, en Brabant flamand).
Heverlee et Ostende, janvier 2014
INTRODUCTION
CHAPITRE I. MAULDE : LEFILSDEFERMIERDEVIENTPSYCHIATRE (1898-1924)
CHAPITRE II. GEEL : PREMIERPOSTEETPREMIÈRESPUBLICATIONS (1924-1926)
CHAPITRE III. LOVENJOUL : SUCCÈSETDÉBOIRES (1926-1946)
CHAPITRE IV. KORTENBERG : LESPLUSBELLESANNÉES (1946-1961)
CHAPITRE V. DÉCÈSBRUTALETPÉRIODEPOSTHUME
CHAPITRE VI. ÉTIENNE DE GREEFF : UNEPERSONNALITÉCOMPLEXEETFASCINANTE
« L’homme ne se connaît pas »
Étienne De Greeff1
Étienne De Greeff (1898-1961)
Comment Étienne De Greeff s’y prenait-il pour connaître et comprendre quelqu’un ? Il commençait par écouter attentivement son histoire et observer soigneusement son comportement. Ensuite, il se concentrait sur son vécu, d’une part « ici et maintenant » (approche synchronique), d’autre part dans le contexte plus large de son évolution globale (approche diachronique). Nous avons choisi d’aborder la vie et la personnalité d’Étienne De Greeff en suivant autant que possible cette méthode, qui n’est évidemment applicable ici que dans certaines limites. Il va de soi que l’écoute et l’observation ne pouvaient être qu’indirectes. En plus de son parcours de vie objectif, nous avons cherché à découvrir la façon dont lui-même voyait sa vie, en lisant les interviews qu’il avait accordées et en interviewant à notre tour des personnes qui l’avaient bien connu. Nous avons visité les lieux où il a vécu et travaillé. Nous nous sommes naturellement basé sur le précieux ouvrage bio-bibliographique de Jean Pinatel1, ainsi que sur les travaux de nombreux autres auteurs2 qui ont éclairé des aspects ponctuels de sa vie et de son œuvre. Enfin, ses propres publications, ainsi que celles des nombreux auteurs ayant écrit à son sujet, sont elles aussi révélatrices de sa personne. En reconstituant l’histoire de sa vie, nous avions pour but de répondre à la première question fondamentale que pose cet ouvrage : qui était Étienne De Greeff ?
Sa vie a été marquée à la fois par une remarquable succession de bonheurs et de succès, et par des événements pénibles, voire dramatiques. Notre récit sera ponctué d’incursions dans le contexte historique plus large, tout comme Étienne De Greeff le faisait lui-même. Il vécut en effet à une époque fertile en événements : l’avant-guerre, la Première Guerre mondiale, l’entre-deux-guerres, la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. Sans compter que cette première moitié du vingtième siècle fut le cadre des laborieuses évolutions de la psychiatrie et de la criminologie.
Il nous a paru intéressant de présenter les différentes périodes de sa vie en les faisant concorder avec les quatre endroits où il a vécu et travaillé. Le premier chapitre se situe principalement chez ses parents, à Maulde, le village où ce fils de fermier a grandi et est devenu psychiatre. Il y revenait toujours avec grand plaisir, aussi bien depuis le pensionnat du collège de Kain (près de Tournai) que depuis sa résidence universitaire pendant ses études à Louvain, puis tout au long de sa vie. Le deuxième chapitre se situe à Geel, où son séjour fut bref mais important. C’est en effet là, à la Colonie de l’État, qu’il entama sa carrière de psychiatre et que parurent ses premières publications. Le troisième chapitre couvre une période plus longue, à Lovenjoul, où il connut des réussites et des déboires professionnels, ainsi que des joies et des peines sur le plan personnel. Le quatrième chapitre traite de la période passée à Kortenberg, qui fut incontestablement la plus fructueuse sur le plan professionnel. Pour chacune de ces périodes, les éléments biographiques les plus marquants sont abordés sous trois angles – professionnel, personnel et familial. Le cinquième chapitre est consacré à son décès brutal et à la période posthume. Enfin, le sixième chapitre, qui clôt la première partie de l’ouvrage, tente de résumer au mieux la personnalité d’Étienne De Greeff.
La vie et l’œuvre d’Étienne De Greeff sont indissociables l’une de l’autre. Nous avons donc intégré ses publications dans chacune des périodes de sa vie. Toutefois, vu leur nombre et la richesse de leur contenu, elles ne seront exposées que sommairement dans la première partie afin d’éviter de faire perdre le fil du parcours de vie. On les discutera en détail dans la seconde partie, dans la mesure où elles fournissent une réponse à la deuxième question fondamentale de l’ouvrage : celle de la portée de l’œuvre d’Étienne De Greeff.
Le lecteur souhaitant disposer d’emblée d’une chronologie succincte de sa vie, pour pouvoir situer tel ou tel fait dans le contexte de l’époque, la trouvera à l’annexe 4.
1. J. PINATEL, Étienne De Greeff (1898-1961), Bibliothèque Internationale de criminologie, Paris, éd. Cujas, 1967 (B75).
2. G. LIÉTAERT, Etienne De Greeff, écrivain, Université catholique de Louvain, Mémoire de licence en philologie romane, 1963 (B61) ; C. DEBUYST, « Criminologie et éthique. Quelques réflexions sur l’œuvre du Docteur Étienne De Greeff », Poitiers, Annales de l’Université, Nouvelle série, 1963-64, Nr. 4-5, 1-7 (B19) ; C. DEBUYST, É. DE GREEFF, « 1898-1961 », in C. FIJNAUT (red.), Gestalten uit het verleden, Leuven, Universitaire Pers Leuven, 1993, 221-235 (B23) ; C. DEBUYST, É. DE GREEFF, « Une analyse complexe du comportement délinquant. Ch. 15 », in L. MUCHIELLI (Dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan, 1994, 335-349 (B24) ; F. DIGNEFFE, C. ADAM, « Le développement de la criminologie clinique à l’École de Louvain. Une clinique interdisciplinaire de l’humain », Criminologie, 2004 (37), 1, 43-70 (B42) ; C. FIJNAUT, Over de individuele dader en zijn misdaad: het oeuvre van Étienne De Greeff (1898-1961), in T.I. OEI, M.S. GROENHUIJSEN, Forensische psychiatrie anno 2000, Actuele ontwikkelingen in breed perspectief, Deventer, Gouda Quint, 2000, 353-369 (B46) ; Beknopte biografie (Biographie sommaire). Étienne De Greeff (1898-1961), s.d. Archief Erfgoedhuis Kortenberg (B112) ; J. CASSELMAN, « Étienne De Greeff (1898-1961) and his contribution to current criminology », International Annals of Criminology, 2010 (48), 1/2, 109-130 (B8) ; J. CASSELMAN, É. DE GREEFF (1898-1961), « Cinquante ans après sa mort son œuvre est toujours d’actualité », Revue de Droit Pénal et de criminologie, 2011, novembre, 963-978 (B9) ; J. CASSELMAN, É. DE GREEFF (1898-1961), « Une œuvre toujours d’actualité », AMA Contact, 2011(69), 8-10 (B10) ; J. CASSELMAN, É. DE GREEFF, « Psychiater, criminoloog en romanschrijver », in Nationaal Biografisch Woordenboek, 2011(20), 392-399 (B11).
1. INTRODUCTION
2. LESPREMIÈRESANNÉES
3. ENSEIGNEMENTSECONDAIRE
4. INTERMÈDE : FERMETUREDEL’UNIVERSITÉDE LOUVAINPENDANTLA PREMIÈRE GUERREMONDIALE
5. ENSEIGNEMENTUNIVERSITAIRE
6. MARIAGE
« L’homme est condamné à porter toute sa vie le souvenir d’une enfance dont il était le premier à vouloir se débarrasser »
Étienne De Greeff2
Joseph De Greeff et Marie Brabant avec leurs enfants Étienne et Christine
Étienne De Greeff a passé son enfance et sa jeunesse à Maulde, un village situé environ à mi-chemin entre Tournai et Leuze, dans la province du Hainaut. C’est toutefois à Tournai qu’il vit le jour le 28 octobre 1898. Il y resta à peine plus d’un an, car fin 1899 ses parents achetèrent à Maulde3 une ferme qu’ils firent restaurer sommairement avant de s’y installer début 1900. Étienne De Greeff y habita jusqu’à son mariage en 1924.
À l’époque de la naissance d’Étienne De Greeff, Maulde était une petite commune rurale autonome. Elle fut réunie à Tournai lors de la fusion des communes belges, dans les années 1970. On confond parfois Maulde en Belgique avec un village français du même nom, situé dans le Nord-Pas-de-Calais, à l’endroit où l’Escaut pénètre en Belgique. Le village d’enfance d’Étienne De Greeff a conservé tout son charme et son caractère rural.
Nous avons visité Maulde à plusieurs reprises. Étienne De Greeff est resté toute sa vie très attaché à sa région natale et à ses habitants. L’agréable demeure parentale, encore en bon état, se situe aujourd’hui au 52, rue Val de Maulde, anciennement 129, chemin de La Fontaine. La rue empruntait son nom d’origine à la ferme-brasserie La Fontaine, qui faisait également office de café-bar pour la fanfare du village. Chaque fois que nous avons visité son ancienne demeure, nous avons été chaleureusement accueilli par ses occupants, Clément Baveye et son épouse Paulette De Splenter. Clément Baveye, fils cadet de la sœur d’Étienne De Greeff, Christine, s’est avéré extrêmement bien documenté sur la famille De Greeff. Étienne De Greeff avait été ravi d’apprendre, quelques mois avant son décès en 1961, que la demeure familiale de Maulde serait à nouveau occupée par un membre de la famille. Le couple Baveye nous a fait visiter la maison et ses abords. Le grenier contenait, outre une série d’objets hétéroclites, une impressionnante collection d’outils artisanaux et de lampes à huile. Nous avons également visité le centre du village, l’église où Étienne De Greeff avait été enfant de chœur et s’était marié, la maison de Louis Créteur, l’instituteur qui a joué un rôle important pour la suite de ses études, et enfin le cimetière où, derrière le chœur de l’église, se dresse le monument funéraire de ses parents, Joseph De Greeff et Marie Brabant, flanqué de celui de sa belle-mère, Marie Senelle, et du père de cette dernière, Camille Senelle.
Étienne (Jean-Baptiste)5 De Greeff vit le jour le 28 octobre 1898 à la clinique Sainte-Anne à Tournai6. Il était le premier enfant de Pierre-Joseph De Greeff (dit Joseph) et de Marie-Antoinette Brabant (dite Marie), qui avaient alors respectivement 36 et 31 ans.
L’année 1898 fut également celle de la naissance de René Magritte, de Henry Moore et de Golda Meir et celle du décès d’Otto von Bismarck, qui œuvra à l’unification de l’Allemagne. Devenue une superpuissance, l’Allemagne allait exercer une influence tragique sur la première moitié du vingtième siècle en déclenchant deux conflits mondiaux. En 1898, la France était en émoi à la suite d’un nouvel épisode de l’affaire Dreyfus : la publication dans le quotidien parisien L’Aurore de la fameuse lettre ouverte « J’accuse », adressée par Émile Zola à Félix Faure, président de la République, dans laquelle il accuse le chef d’état-major de l’armée de s’être rendu coupable d’antisémitisme lors de la condamnation d’Alfred Dreyfus. Enfin, toujours en 1898, l’impératrice Élisabeth d’Autriche (la célèbre Sissi) fut assassinée sur les rives du lac Léman.
Au moment de la naissance d’Étienne, les De Greeff habitaient rue du Viaduc à Tournai. Comme bon nombre de Flamands à l’époque, Joseph De Greeff avait émigré. Il avait quitté Perk (Brabant flamand) lorsque, conformément à la tradition, l’exploitation de la ferme familiale avait été confiée à son frère aîné. Grand connaisseur de chevaux, le père d’Étienne était parti s’installer à Tournai avec sa femme Marie et le couple y avait été engagé par la famille Lecompte, lui comme maître d’écurie et elle comme gouvernante.
Né le 4 juin 1862 à Perk, Joseph De Greeff était le troisième des huit enfants d’un couple d’agriculteurs. Perk est aujourd’hui une commune fusionnée avec Steenokkerzeel. À propos de son grand-père paternel, Marie-José (Mimie) Haumont-De Greeff écrit : « C’était un bel homme, il ne l’ignorait pas, intelligent, sympathique, agréable causeur (comme le disait papa, il possédait un don réel de conteur), travailleur et courageux, il aimait aussi diriger »7.
Marie Brabant, la mère d’Étienne De Greeff, était née le 24 février 1867 à Arc-Ainières (Hainaut), commune aujourd’hui rattachée à Frasnes-les-Anvaing. Elle était l’aînée de six enfants. À propos de sa grand-mère, Mimie De Greeff dit : « C’était une femme remarquablement intelligente bien que n’ayant pas eu la chance de pouvoir faire des études. C’est d’elle que papa a dû hériter sa grande sensibilité et finesse d’esprit, toute la richesse de son caractère et son âme éternellement anxieuse »8. Elle poursuit : « Vive, courageuse, sa maman avait très vite décelé toutes les richesses de son fils, et si elle fut toujours fière de lui, ce fut secrètement, car elle possédait comme lui cette pudeur d’extérioriser ses sentiments, cette timidité craintive de ne pas être entièrement comprise dans ses élans et aussi cette réserve de ne pas s’imposer aux autres »9.
Les grands-parents paternels d’Étienne De Greeff10, Jean-Baptiste De Greeff (1831-1910) et Marie-Élisabeth Brems (1832-1884), étaient agriculteurs. Ils vivaient à Perk dans une très belle ferme, la Laathof, célèbre dans la région parce que Pierre Lambert Goossens, futur archevêque de Malines, y était né en 1827. Elle se situe actuellement le long d’un circuit touristique, la Route Teniers, parcours pédestre qui doit son nom au peintre David Teniers le Jeune (1610-1690), qui avait passé les trente dernières années de sa vie à Perk, dans la ferme-château Dry Torens. Perk a conservé son caractère rural malgré la proximité de l’aéroport de Zaventem, de l’aérodrome militaire de Melsbroek et de quelques grandes entreprises11.
Enfant, Étienne De Greeff se rendait régulièrement en visite chez ses grands-parents paternels. D’après Clément Baveye, Joseph De Greeff séjournait parfois chez eux une semaine entière, au moment où les juments poulinaient (« pour pouliner les chevaux »), et Étienne insistait pour l’accompagner12. À partir de 1911, après le décès du grand-père, la ferme Laathof fut exploitée par Jan-Ferdinand De Greeff (1868-1923)13, frère cadet de Joseph De Greeff et oncle d’Étienne. Mais Jan-Ferdinand décéda brutalement le 30 août 1923, alors que le cadet de ses huit enfants n’avait que six mois. Joseph De Greeff devint leur tuteur ainsi que celui de sa belle-sœur, Maria Leontina Verbeeck (1880-1948), qui continua à exploiter l’entreprise agricole jusqu’en 194214.
Les grands-parents maternels d’Étienne De Greeff15, François-Joseph Brabant (1831-1909) et Hortence François (1834-1911), vivaient eux aussi dans une ferme, à Arc-Ainières (Hainaut). Durant son enfance, Étienne De Greeff y fit également de nombreux séjours.
Les De Greeff quittèrent Tournai au début de l’année 1900. Ils s’installèrent dans la ferme qu’ils venaient d’acheter à Maulde, et entreprirent son exploitation. Étienne avait environ quinze mois.
Ses parents étaient de fervents catholiques. La langue véhiculaire du couple mixte flamand-wallon était le français. Clément Baveye souligne l’honnêteté et l’humanité de cette famille d’agriculteurs (« un milieu social impeccable »), en particulier leur profond respect envers le personnel de maison. Contrairement aux coutumes en vigueur à l’époque dans de nombreuses fermes, où le personnel était logé dans une mansarde ou un coin de grange, le domestique Jean-Baptiste et la servante Eugénie occupaient chacun une jolie chambre (« une chambre plafonnée »), deux pièces indépendantes du corps de logis et disposant d’un accès séparé.
Lors d’une interview accordée à Jacques Villaret, Étienne De Greeff dit à propos de son enfance à la ferme de Maulde : « J’ai été élevé dans un modeste milieu rural, j’allais dire terrien. De mon enfance, je n’ai retenu, en somme, que des souvenirs heureux. Elle fut unie, sans histoire, mais dut être assez austère »16.
Citons à ce propos sa fille Mimie De Greeff : « …il nous parlait toujours avec tant d’amour de ses parents, de ses amis d’enfance, de son village et de tous ceux qu’il y connut »17.
Étienne avait deux ans et demi à la naissance de sa sœur Christine, le 23 mars 1901. Mimie De Greeff évoque sa tante en ces termes : « Christine… avait aussi hérité de cette finesse des sentiments, de cette bonté, “de cette intelligence du cœur”, comme disait Papa. Elle eut toujours beaucoup d’admiration pour son frère. Ils s’aimaient tendrement et chaque fois que je les vis ensemble, ce fut tellement heureux de se retrouver et de pouvoir se rappeler les souvenirs de leur jeunesse »18.
Les histoires que les De Greeff se racontaient en famille font partie des bons souvenirs d’Étienne. Voici ce qu’il en dit : « Nous habitions à la campagne. Mon père possédait un don réel de conteur, mais surtout un ami de la famille nous faisait revivre les aventures des adultes extraordinaires qu’il avait connus. Et puis les histoires de braconniers ! On écoutait avec ravissement… »19
Les De Greeff pratiquaient volontiers l’humour. Un calendrier à effeuiller était accroché à un mur de la salle de séjour, et Joseph leur lisait la blague du jour quasi tous les matins.
Étienne De Greeff aurait été un enfant assez anxieux. Sa mère, sa fille Mimie et lui-même y auraient fait allusion à plusieurs reprises. Des anecdotes évoquent sa peur de l’obscurité. Pinatel écrit : « Certes, à cette époque on s’éclaire grâce à une lampe à pétrole qui diffuse une maigre clarté. Mais l’angoisse le saisit lorsque, blotti dans son lit, dans l’obscurité totale, il n’ose se laisser aller au sommeil. Dans la journée il n’est plus anxieux, mais fait preuve de ce qu’il croit être de la prudence : si d’aventure sa maman le laisse seul, il ouvre largement les portes, pensant que si un voleur entrait pour l’enlever, il pourrait s’enfuir de l’autre côté »20.
Une autre anecdote, confirmée par plusieurs personnes, a trait au Déluge. « On nous avait raconté le Déluge. C’était la kermesse au village, il pleuvait à seaux, tous les hommes étaient ivres. Oui, c’était bien l’orgie d’avant le Déluge. Je regardais l’eau monter, monter. Et je me disais avec angoisse : eux ne voient rien, eux ne voient rien ! »21
Après la maternelle chez les bonnes sœurs à Maulde, Étienne De Greeff fit ses études primaires à l’école communale22 où il obtint d’excellents résultats. Comme c’était souvent le cas à l’époque dans les petits villages, il n’y avait qu’un instituteur pour les six classes. Dans l’interview accordée à Jacques Villaret en 1957, Étienne De Greeff dit à propos de Louis Créteur, homme intelligent et ouvert : « …j’ai eu la chance d’avoir un instituteur qui nous ouvrait des horizons immenses. C’était à sa façon, un semeur d’idées »23.
Plusieurs sources nous apprennent aussi qu’à peine capable de lire, le petit Étienne dévorait des livres. Il n’avait que sept ans lorsqu’il lut pour la première fois La vie et les aventures de Robinson Crusoé de Daniel Defoe. C’était le seul livre que possédaient les De Greeff mais il le passionnait au point qu’il ne lui fallut pas longtemps pour le connaître quasiment par cœur. Il l’aurait d’ailleurs soigneusement conservé et remis en état de ses propres mains en 1958. Étienne De Greeff fut en tout cas toujours un lecteur assidu et il écrivit lui-même treize livres.
Vers la même époque, comme le relate sa fille Mimie, il échappe de justesse à la mort : « Il jouait sur la rue lorsque soudain surgit un attelage de chevaux au grand trot. Le conducteur assis sur le siège de la charrette devait être soit à moitié endormi, soit, comme le croyait plutôt Papa, un peu saoul, car il n’eut aucune réaction. Pendant un instant Papa se vit perdu, écrasé par les pattes des chevaux, mais par une chance inouïe et aussi grâce à l’agilité qu’on a à cet âge, il parvint à se glisser entre les deux chevaux, à grimper sur le timon et de là sur le chariot pour se retrouver aux côtés du conducteur. Il avait eu la nette conscience d’avoir échappé à la mort »24.
Dans son entretien avec Villaret en 1957, Étienne De Greeff raconte une autre anecdote significative : « J’avais dix ans. C’était à la récréation de trois heures. Un jeune homme entra dans la cour et, s’adressant à l’instituteur, lui dit : “Je viens chercher mon petit frère Arthur, sa tante est malade”. Le soir, nous apprenions que cette tante était morte : le jeune homme l’avait assassinée ! Moi qui, depuis ma tendre enfance, me figurais des assassins, des bandits avec un couteau entre les dents et les imaginais reconnaissables à coup sûr, je dus réformer mon jugement. J’avais côtoyé un authentique assassin et rien ne le distinguait des autres hommes. Ma vocation de criminologiste a sans doute pris naissance, cet après-midi-là, dans cette cour d’École communale »25. Il est frappant de constater que tout le travail ultérieur d’Étienne De Greeff sera marqué par des thèmes tels que : « même un criminel est et reste un être humain » et « tout comportement potentiellement perturbé reste difficilement prévisible, en dépit d’influences déterministes ».
Louis Créteur, l’instituteur, joua un rôle important pour la suite de la scolarité d’Étienne De Greeff. Ayant remarqué les capacités intellectuelles de son élève, il avait conseillé à ses parents de le laisser poursuivre ses études. Cette proposition avait été favorablement accueillie par la mère d’Étienne, contrairement, dans un premier temps, à son père, qui voulait le préparer à reprendre la ferme. À cette époque, étudier signifiait pour l’élève aller en internat, ce qui coûtait relativement cher. Étienne De Greeff y fait allusion dans son entretien avec Villaret : « Auprès de mon père, il insista pour que je fréquente le collège, ce qui représentait un gros sacrifice que mes parents consentirent d’ailleurs avec générosité. Ma vie d’homme est peut-être partie de la suggestion de ce maître d’école… »26 Son père donna finalement son accord, et selon Mimie Haumont-De Greeff, il ne regretta pas sa décision : « il ne le regretta pas et fut aussi fier de son fils »27.
Autre événement digne d’être rapporté : Étienne De Greeff reçut, à douze ans, un appareil photographique. Il s’agissait vraisemblablement d’un cadeau de sa mère à l’occasion de son départ pour l’internat : « À douze ans, sa maman lui offrit son premier appareil photographique qui avait coûté deux francs-or. Je crois que ce fut le plus beau cadeau de son enfance. Ses premières expériences photographiques datent d’alors : avec cet appareil encore élémentaire il parvenait déjà à faire de très belles photos, où s’exprime toute sa richesse poétique »28. La photographie restera son principal hobby tout au long de sa vie.
Étienne De Greeff fit ses études secondaires à l’établissement épiscopal collège Notre-Dame de la Tombe à Kain, au nord de l’actuelle rocade de Tournai. Il les commença en 1910 et les acheva avec la classe de rhétorique de l’année scolaire 1915-1916. À l’époque, seuls des élèves de Kain ou des environs immédiats (trois kilomètres au maximum) y étaient acceptés comme externes. Le jeune Étienne eut du mal à s’habituer à la vie de pensionnat, totalement différente de la vie familiale à la campagne. Ses parents ne lui rendaient visite que toutes les six semaines, et il ne rentrait à Maulde que pendant les vacances scolaires.
Il conserva néanmoins de bons souvenirs de cette période. Ses résultats scolaires étaient excellents. Il lisait beaucoup, parfois même après l’extinction des feux dans le dortoir, caché sous les draps et s’éclairant à la lampe de poche, ou encore en ne se joignant pas à la promenade dominicale obligatoire. Un jour, pris en flagrant délit, il prétendit qu’une punition lui avait interdit toute sortie, y compris la promenade ! Il participait volontiers à diverses activités sociales : menus travaux dans le magasin, pièces de théâtre ou encadrement des devoirs et leçons au « Rhétoclub ». Les camarades de classe moins doués que lui pouvaient toujours compter sur son aide. Sa fille Mimie souligne son sens de l’humour, ainsi que sa capacité à organiser et jouer des tours : « Papa était aussi très espiègle et joua d’innombrables et innocentes farces chez lui, au village et au collège. Tours toujours marqués au coin d’une pointe d’humour, sens qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie »29.
Pendant ses vacances à Maulde, il aidait son père à la ferme, et jouait du saxophone soprano avec la fanfare du village ; il faisait aussi partie d’une troupe de théâtre et d’un chœur amateur et, surtout, il se perfectionnait en photographie. Il avait installé une chambre noire dans la ferme et développait lui-même ses films. Personne ne sait précisément à quel âge il se mit aussi à peindre et à dessiner. Mais une chose est sûre, la lecture et la photographie furent et restèrent ses principaux hobbies, et la musique de fanfare eut toujours pour lui un charme particulier. Le goût de jouer des tours ne lui passa pas non plus. Une anecdote racontée par Clément Baveye l’illustre bien. Dans une maison voisine de la ferme de Maulde vivaient trois frères, tous trois gardes-chasse, qui se vantaient de n’avoir peur de rien. Un jour, Étienne De Greeff leur proposa de les photographier en groupe. Lorsque l’ampoule au magnésium scintilla – phénomène dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence – ils furent pris de panique et prirent leurs jambes à leur cou !
Ses premières années de collège se déroulèrent dans l’atmosphère optimiste, liée aux perspectives ouvertes par les sciences modernes, qui était celle du début du vingtième siècle30. La construction du Titanic (littéralement « titanesque »), par exemple, symbolisait les impressionnantes possibilités de la technique moderne. On connaît la suite. Lors de son voyage inaugural, le 14 avril 1912, le paquebot britannique, supposé insubmersible, heurta un iceberg quelque part entre Southampton et New York, et sombra le lendemain. Sur les 2206 passagers, 1503 perdirent la vie. Cette tragédie se déroula moins de deux ans avant le début de la Première Guerre mondiale, déclenchée par l’attentat de Sarajevo. Le 28 juin 1914, les héritiers du trône austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse étaient assassinés par un étudiant nationaliste serbe, Gravilo Princip. Quelques semaines plus tard, le 4 août 1914, l’armée allemande envahissait la Belgique avant de s’attaquer à la France. Sa progression ne rencontra d’abord pas de réels obstacles. Le 25 août, sous prétexte de représailles à l’encontre de francs-tireurs, les Allemands détruisirent Louvain31. Du 23 août au 3 septembre, de violents combats se déroulèrent à une trentaine de kilomètres au sud-est de Tournai, dans et autour de la ville de Mons, ainsi que le long du canal Mons-Condé (en territoire français), où l’avancée des Allemands fut finalement arrêtée par les troupes britanniques32. Fernand d’Hollander, futur professeur d’Étienne De Greeff à l’université de Louvain, travaillait à cette époque à l’hôpital psychiatrique de Mons. Pratiquement tout le matériel de l’établissement fut détruit par un incendie provoqué par des bombardements. Étienne De Greeff apprit plus tard qu’un caporal totalement inconnu et répondant au nom d’Adolf Hitler était passé par Louvain et Mons avant d’aller se battre sur le front de l’Yser. C’est en tant qu’agent de liaison que le futur Führer, dont la vie d’adulte n’avait été jusque-là qu’une longue série d’échecs, donna progressivement un sens à son existence.
On ne sait pas grand-chose des deux dernières années passées au collège de Kain. Tout semble indiquer que les cours s’y déroulaient normalement malgré la guerre33. Celle-ci ne fut donc pas la seule cause du bouleversement que connut la vie d’Étienne De Greeff à cette époque. À seize ans, vers le début de la guerre, il fut en effet atteint d’une forme grave de rhumatisme articulaire qui l’immobilisa quasi totalement pendant six mois. On craignit le pire, mais il se rétablit petit à petit. Il en souffrit jusqu’à sa mort, ne s’en plaignant que rarement. La maladie affecta également son cœur et fut plus tard à l’origine de problèmes cardiaques dont il avait redouté l’apparition tôt ou tard. Selon sa fille Mimie, la mère d’Étienne De Greeff avait elle aussi le cœur fragile : « Après ses journées de travail, elle étudiait soigneusement la manière de placer le plus judicieusement possible ses capitaux, calculant jusque tard dans la soirée. Pour lutter contre la fatigue, elle buvait énormément de café, malgré sa maladie de cœur qui devait l’emporter six mois après le mariage de papa »34.
Cette longue période de maladie, alors qu’il était adolescent, le confronta à sa propre vulnérabilité, ainsi qu’au sens profond de la maladie et au rôle du médecin. C’est elle aussi qui pourrait l’avoir incité à se consacrer à soulager la souffrance des autres. Ce n’est pas un hasard si plusieurs de ses ouvrages évoquent les conséquences que peut avoir sur le développement de la personnalité une longue maladie subie pendant l’adolescence35.
Il caressait à cette époque un autre rêve, qui influença tout son parcours de vie. Il l’avouera plus tard : il avait l’ambition de devenir romancier. Après quelques tentatives, il aurait toutefois déchiré ses manuscrits, tant il les trouvait mauvais. Il publiera pourtant trois romans, ainsi qu’un certain nombre d’articles dans des revues littéraires.
Au beau milieu de la guerre, le 21 juillet 1916 (jour de la fête nationale belge), Étienne De Greeff reçut son diplôme d’études secondaires, avec une note moyenne de plus de 80 %36.
Rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’Étienne De Greeff avait conçu le projet d’étudier la médecine dès la fin de ses études secondaires. C’est probable. Ce qui est certain, c’est qu’il avait décidé d’entreprendre des études universitaires et qu’il les ferait à Louvain et nulle part ailleurs. Mais il y avait une difficulté : pendant la Première Guerre mondiale, l’université de Louvain avait fermé ses portes.
Le 4 août 1914, l’armée allemande traversait la frontière belge, mettant fin à la neutralité du pays. Ne prévoyant pas de grande résistance, les Allemands pensaient arriver à Paris quelques semaines plus tard. Ils se trompaient : l’armée belge leur opposa une résistance farouche, d’abord aux environs de Liège, puis au sud de Dinant. Leur progression fut arrêtée ensuite par les troupes françaises à hauteur de la frontière. En représailles, les Allemands firent des ravages, en particulier à Visé et à Dinant. Le 19 août 1914, ils arrivèrent à Louvain, dont ils parvinrent à s’emparer sans coup férir. Entre-temps, le roi Albert avait décidé de les attaquer sur le flanc nord de Louvain, à partir d’Anvers, ce qui eut pour effet de semer la panique tant chez l’ennemi que parmi la population civile de Louvain. L’enfer éclata le 25 août et se poursuivit jusqu’au 2 septembre37. Là encore, les ravages furent énormes. Ils touchèrent principalement les maisons de la Grand-Place, dans le quartier délimité par la Naamsestraat et la Stationstraat (l’actuelle Bondgenotenlaan) et la zone entourant la gare. Au total, plus de mille maisons furent entièrement dévastées. La toiture de l’église Saint-Pierre fut détruite par un incendie et la tour s’effondra. L’hôtel de ville, monument historique qui abritait le quartier général des Allemands (la Kommandantur), fut épargné. Outre l’ampleur des dégâts matériels, les Louvanistes furent confrontés à des pillages et à des drames humains. Plus de trois cents personnes furent déportées en Allemagne, plus de deux cents autres furent tuées, dont plus de cent au poteau d’exécution. Selon de nombreuses publications, le drame de Louvain aurait été provoqué par des tirs injustement interprétés par les Allemands qui auraient accusé des civils (des francs-tireurs) d’avoir tiré sur des soldats allemands. L’exactitude de cette thèse est contestée par certains historiens.
En 1955, Léon van der Essen, professeur d’histoire et ancien secrétaire général de l’université de Louvain, décrit les dégâts occasionnés à l’université : « La dévastation de Louvain débute le soir du 25 août 1914. Sous le commandement du général von Boehn, les troupes du IXe
