9,99 €
Marseille, une nuit d’hiver.
Acculés par une patrouille de la Brigade Anticriminalité, deux individus montés sur un scooter de grosse cylindrée se débarrassent d’une sacoche contenant une forte somme d’argent provenant du trafic de stupéfiants. Dans les quartiers nord cette perte va déstabiliser le business de la cité des Lauriers, engendrer des règlements de compte sanglants et va mettre au grand jour les méthodes borderline de deux flics de la BAC Nord.
C’est Franck, un autre flic injustement révoqué qui a mis la main sur le pactole. Il va voir dans cette découverte le moyen d’obtenir sa revanche.De son côté, Julie Pikoswki capitaine de police à la brigade des stupéfiants locale, va tenter de comprendre ce qui secoue les cités tout en espérant mettre un terme au mal être qui la ronge.
Dans une Marseille gangrenée par les trafics de stupéfiants et où les dealers ont imposé leurs règles EXTRÊME ONCTION vous conduit dans les cités glauques du nord de la ville au son des coups de Kalachnikov et de celui du crépitement des flammes dévorant les corps des jeunes victimes sacrifiées.
Les auteurs vous embarquent dans la voiture de patrouille de la BAC Nord aux côtés de deux flics que rien n’arrête. Deux flics perdus dans des quartiers délaissés.
Ni le soleil, ni les calanques paradisiaques ne parviennent à éteindre les incendies ravageant le nord de la ville.
Même pas les flics…
À PROPOS DES AUTEURS
Auteur-scénariste Marc La Mola, né le 29 Octobre 1964 à Marseille est un ancien policier. Durant de longues années il a traîné dans des commissariats miteux de Paris puis de Marseille. Au fil de ses différentes affectations comme le service de protection du métro parisien, la brigade anticriminalté de nuit, la brigade criminelle et la brigade de sûreté du secteur nord de Marseille, Marc a aimé ce métier, trop sans doute. Il lui a tout donné ... En Septembre 2013, après être tombé dans un sévère épuisement professionnel il met un terme à sa carrière pour se consacrer uniquement à l’écriture. C’est aussi grâce à ses livres qu’il se reconstruit et part au combat pour aider les policiers. Alors encore en activité il sort son premier ouvrage LE SALE BOULOT, confessions d’un flic à la dérive aux éditions MICHALON. Son livre est vrai succès et il devient le porte parole d’une police en souffrance. Par la suite il enchaîne les ouvrages et court les plateaux de télévision mais aussi de radio et donne de nombreuses interviews pour porter devant des millions de spectateurs la parole des policiers en souffrance.
Auteur-scénariste Laure Garcia est née le 06 Juin 1977 à l’Union (31). Dès l’âge de vingt ans elle intègre la police nationale et débute sa carrière en école de police dans les quartiers Nord de Marseille. Ensuite elle rejoint le commissariat de Saint-Denis (93) situé en zone difficile. C’est au cours de sa carrière qu’elle apprend le fonctionnement de l’institution policière et ses différentes affectations lui permettent de peaufiner son expérience de terrain. Toujours en prise directe avec la société et ses maux elle comprend qu’elle peut mettre sa passion pour les mots dans des textes qui deviendront des livres. Passionnée de littérature elle prend la plume pour signer deux témoignages que des maisons d’édition se pressent d’éditer. Elle se met également à écrire des polars et des scénarios. C’est donc à travers ses écrits que Laure fait passer des messages mais aussi qu’elle construit des histoires policières basées sur sa propre expérience
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2023
Marc LA MOLA
et
Laure GARCIA
EXTRÊME ONCTION
Polar
Marseille n’est pas une ville pour touristes. Il n’y a rien à voir.
Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage.
Ici, faut prendre partie. Se passionner. Être pour, être contre. Être violemment.
Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir.
Et là trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c’est la mort.
A Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre.
Jean-Claude Izzo, Total Khéops.
1
A mes filles.
Je ne suis qu'un homme.
Un homme c'est basique, souvent irréfléchi mais toujours sensible lorsqu'il s'agit de ses filles. Un homme ça ne porte pas ses enfants, ça contemple passivement le ventre de sa compagne s'arrondir, c'est maladroit. Souvent stupide.Moi je ne déroge pas à cette règle, je ne suis qu'un homme. Un homme simple et sans prétentions autres que celles de vous voir grandir et être heureuses.
Vous avez grandi si vite, trop vite pour un père souvent absent, toujours torturé.
J'ai souvent confondu la maison avec les commissariats, j'ai souvent oublié de rentrer pour vous coucher mais pour rester au chevet de la société. Elle ne me l'a pas rendu …
J'ai parfois préféré mes amis, mes frères d'armes. Je vous ai oubliées trop souvent sur le comptoir d'un bar de nuit, dans des verres d'alcool et des substances pas trop légales. Un homme, même lorsqu'il est papa, c'est souvent égoïste.Je l'ai été …
Aujourd'hui je vous regarde, je vous contemple et vous admire. Je sais que le temps perdu ne se rattrape pas même si l'on met les bouchées doubles, même si on fait semblant d'oublier ce que l'on a été.
Je vous regarde et suis fier de vous. Je vous regarde et je regrette de ne pas avoir été plus souvent avec vous, près de vous pour sécher vos larmes, pour vous raconter les histoires que l'on narre à des enfants.
Moi les histoires que je vivais n'étaient pas racontables, elles n'étaient que violences et douleurs. Elles m'ont avalé …
Je vivais dans un monde où les monstres ne sont pas des héros de bandes dessinées mais existent réellement et sont souvent bien pires que ceux figurant dans des livres. Ils font mal, ils tuent même ceux qui tentent de les stopper.
Chevalier du néant je leur ai tout donné, je leur ai donné ce que je vous devais.
Peut-on en vouloir à un père, peut-on lui tenir rigueur de s'être trompé ?
Je l'ignore mais ce que je sais c'est qu'un jour vous jouerez le plus joli rôle du monde, celui de maman. Enfin vous comprendrez ce que c'est que de voir un être grandir puis prendre son envol.
Et enfin peut-être pourrez-vous me pardonner de ne pas avoir été le père que j'aurais dû être.
Je le souhaite, je l'espère ...
Je vous aime !
Je suis arrivé au bout du chemin, je dois partir pour m’apaiser et pour comprendre ce que j’ai été. J’ignore pourquoi j’ai été ainsi. Sans doute la haine ou la peur de partir.
La connerie aussi …
Tentez de ne pas m’en vouloir, de ne pas entretenir de haine envers moi. Je n’ai été qu’un père de pacotille bien incapable de gérer les obstacles que la vie a mis en travers de ma route.
L’heure de l’extrême-onction est enfin arrivée !
2
Un léger courant d’air fit tressaillir le drap de coton avant de provoquer un frisson sur ses avant-bras musclés. La maison était plongée dans le silence et la lourdeur des températures.
Sa main droite venait de saisir le fusil à canon scié, lentement la gauche plaça trois cartouches dans le magasin. Violemment il manœuvra la pompe et fit monter le premier projectile dans la chambre.
Ce bruit particulier qu’il aurait reconnu les yeux fermés ne dérangea pas son petit monde endormi, il poursuivait sa nuit, paisiblement. Lui n’avait pas trouvé le repos. Il avait beau tenter de se souvenir, rien ne le ramenait à un somme profond. Alors, il voyait dans cet objet froid, glacial, le seul moyen de l’atteindre, enfin.
Son regard était sombre, son pas lent et déterminé. Il errait comme un spectre, comme s’il ne faisait déjà plus partie de ce monde. Il était déjà loin. Malgré tout il n’était plus celui qu’il fut, plus cet homme cohérent au parcours au sein de la police et de ses plus prestigieux services d’investigations.
La nuit était bien installée et la lune rouge était pleine, elle parvenait à illuminer le minable lotissement de cette banlieue de la ville. La maison trônait sur un petit monticule, un désolant promontoire constitué d’un jardinet même pas clôturé. Un gazon tentait de résister aux chaleurs caniculaires d’un été qui ne voulait plus finir. Il faisait chaud et suer était une banalité, une évidence. Il avait inondé sa fine chemise de lin froissé, d’un revers de manche il essuya son front dégoulinant.
Son pas fit craquer le faux parquet stratifié, ses pieds nus marquaient le succédané de chêne, on pouvait suivre son itinéraire depuis le cellier jusqu’à la partie nuit de la villa.
Sa femme et ses enfants dormaient profondément, il était trois heures.
Avec précision il poussa la porte de la première chambre, sur un grand lit dormaient deux fillettes aux cheveux noirs et raides. Un léger drap de coton avait été repoussé ardemment par les deux paires de petits pieds afin qu’il ne rajoute pas quelques degrés à cette température étouffante. Il resta ainsi figé durant de longues secondes, comme s’il observait un tableau de maître, dans un silence monacal. Son bras gauche le long de son corps alors que sa main droite n’avait pas lâché l’arme, elle le tenait fermement, les doigts crispés. Le regard tourné vers les fillettes et les idées ailleurs, mais où … ?
Puis lentement, pour ne pas les réveiller, il repoussa la porte de bois blanc sans la claquer, sans même un bruit.
Calmement il se dirigea vers la seconde porte jouxtant celle de la chambre de ses deux filles, il l’ouvrit. Un léger grincement retentit sans réveiller la femme qui dormait là.
Elle ne portait qu’un string de fine dentelle blanche et son visage était dissimulé sous une masse de cheveux noirs, identiques à ceux des poupées bien endormies à côté. Seul son léger souffle parvenait à les mouvoir un peu. Elle occupait la quasi-totalité du lit, elle était belle. Il resta planté là quelques secondes sans broncher puis il écrasa une larme ruisselant sur sa joue gauche. Délicatement il ferma de nouveau la porte puis semblant n’écouter que sa logique il tourna les talons pour se diriger vers l’extérieur, tel un automate.
Il tombait du feu. La chaleur était étouffante. Au loin une sirène de pompiers déchirait la quiétude, un chien hurlait à la mort comme pour l’accompagner dans sa funeste démarche.
Il se positionna sur le pas de la porte et observa les environs puis avança lentement en direction du jardin. Il n’avait pas lâché son fusil et actionna bruyamment la pompe pour l’approvisionner. Une fois de plus elle fit entendre son horrible complainte, une fois encore le fusil allait hurler.
Il tomba à genoux et vint regarder le ciel comme pour y chercher une échappatoire, une main tendue,mais il avait beau le scruter, rien ne venait.
Alors, sûr de lui, calmement il plaça le canon sous son menton et sans attendre il pressa la détente. Les grains de plomb arrachèrent la boîte crânienne en propulsant la matière cérébrale à plus de trois mètres de haut. Son corps s’écroula.
Le silence était revenu, les températures étaient toujours aussi chaudes, c’en était terminé.
Aucun homme de foi ne lui avait donné l’extrême-onction, il était mort comme il avait vécu, seul …
3
Six mois plus tôt …
Son avant-bras posé sur la vitre baissée fut parcouru par un léger frisson alors qu’il franchissait ce qui jadis était nommé frontière. Ni la Guardia Civil, ni la Policia et même pas les mossos d’esquadra ne s’étaient intéressé à lui. Son physique passe-partout et sa Mégane accusant plus de 200000 kilomètres avaient certainement rajouté à son côté banal une touche de tête de vainqueur. Sembler naze, pour la circonstance, cela lui convenait.
Derrière lui les Pyrénées et leurs têtes enneigées ne seraient bientôt plus qu’un souvenir, jamais il n’y reviendrait.
Durant ces trois derniers jours, Franck avait honoré des rendez-vous et avalé des tapas sur le port de Rosas. L’hôtel dans lequel il avait trouvé refuge ne présentait aucun attrait. Un hôtel à touristes fauchés à la limite du bouge infâme qu’il avait connu lors de sa précédente carrière de flic. Il s’y rendait pour sauter des voyous, pour y déloger des putes infâmes ou l’inverse parfois. Un hôtel où son physique de « beauf » passait inaperçu, un endroit où un homme seul ayant pour unique bagage un sac de sport pouvait évoluer sans crainte d’être balancé à la police Catalane.
C’était en début de matinée qu’il avait finalisé la transaction, à 9 heures pétantes tout était terminé. Le marbre zébré du hall d’entrée lui avait donné l’occasion de compter les rayures noires s’entrecoupant de plus délicatesrouges. Dans un discret bureau de la Banca Catalana un conseiller parfaitement Francophone avait écouté ses attentes en acquiesçant de plusieurs hochements de tête assortis d’un sourire commercial. C’était entre une crainte mal dissimulée et une satisfaction bien trop flagrante que Franck lui confia le contenu du sac de sport. L’homme au costume étriqué prit le temps de céder les liasses vertes à sa collègue. Elle réapparut à peine cinq minutes plus tard en chuchotant quelques mots Ibères à l’attention du conseiller, elle déposa devant son sourire hypocrite un document et pointa de son index long et fin la case dans laquelle Franck apposa son paraphe.
Sans attendre il récupéra sa voiture et prit la route pour la France. Janvier tirait à sa fin et la neige avait été incapable d’offrir une couche suffisamment épaisse pour satisfaire les passionnés de glisse hivernale. Les Pyrénées n’avaient pas revêtu de manteau blanc et seules les cimes affichaient fièrement une fine couche de poudreuse.
Il n’y songeait que furtivement avant de penser à nouveau à cette histoire qui l’avait conduit là, en Catalogne.
Sa carrière de flic semblait s’étaler sur le bitume de l’autoroute. Lui l’ancien condé, l’ancien poulet de rues était depuis peu confronté à une étrange affaire et les images de ses multiples bagarres dans des quartiers sordides de Marseille s’entrecroisèrent avec celles de la découverte récente de cette satanée sacoche Chabrand. Il en avait tant brassé d’argent sale qu’il lui avait semblé reconnaître visuellement les billets générés par la came de ceux engendrés par le labeur. Une vision de flic ou un fantasme de bœuf-carottes prenant son pied à encrister un enquêteur de la brigade des stups.
Pour autant jamais il n’avait touché les sommes qu’il avait saisies, pas une fois il y mit la main et pourtant ce fut une affaire de flic ripoux qui eut raison de sa carrière. Il fut révoqué après vingt ans de lutte contre les trafics de cité.
Pas de remerciements, même pas une poignée de main. Juste une ridicule pension de retraite pour survivre et pour parvenir à oublier ce qu’il fut. La colère et parfois la haine comme compagnes, les remords comme souvenirs et les regrets en guise de médaille. Une surmédiatisation d’une affaire bien minable avait eu raison de lui, de sa carrière et de son honneur. Son unité avait volé en éclats. Certains retournèrent en services actifs alors que d’autres furent bannis de cette Brigade Anticriminalité. Il fit partie du dernier lot.
L’autoroute était déserte et sa Mégane tentait de ne pas mourir sur la bande d’arrêt d’urgence. Elle toussait parfois, pétaradait aussi comme pour signaler à son conducteur qu’elle était en sursis, comme pour le maintenir en éveil et l’empêcher de trop songer à ces 300 000 euros qu’il venait d’abandonner en Catalogne. Un compte anonyme numéroté qui lui donnerait la possibilité d’utiliser cet argent comme s’il était sien. La Banca Catalana était réputée pour blanchir de l’argent aux origines douteuses ou à ne pas trop s’attarder sur les origines des sommes qu’on lui versait. A plusieurs reprises, alors qu’il était enquêteur, il suivit la trace de sommes considérables. Elles avaient toutes transité par la Catalogne. Un blanchiment presque légal en somme, une revanche sur le destin.
La Mégane avalait les kilomètres sans rechigner. Franck avait relevé la vitre pour retrouver un semblant de chaleur dans cet habitacle élimé par le temps et l’usage intensif. Un ventilateur poussif ne parvenait pas à maintenir une température agréable, il faisait à peine quinze degrés.
Sans doute aidé par le froid il n’eut pas de mal à lutter contre la fatigue. Depuis une semaine il n’avait pas fermé l’œil. Il est vrai que découvrir une sacoche abandonnée par des dealers n’était pas une chose courante surtout lorsque cette dernière contient autant d’argent.
C’était dix jours plus tôt. Franck errait dans les rues pour oublier sa carrière brisée, pour ne plus penser à l’humiliation d’une révocation. Parfois il cognait un panneau d’indication ou crachait des glaviots infects sur les affiches aux visages souriants des hommes politiques locaux véreux. Il n’avait que quarante-sept ans, que devait-il faire pour subsister ?
Tricard chez les flics il ne pouvait retrouver un emploi. Ce ne sont pas les quelques jobs de vigile de nuit dans un parking qui l’avaient aidé, bien au contraire puisqu’ils lui laissaient le temps de réfléchir à ce qu’il était devenu. Un raté …
La nuit il oubliait un peu son sort, il lui semblait encore enfiler ses guenilles de condé. La rue lui apportait l’oubli. Du côté sentimental c’était le néant ou plutôt la nullité puisque sa femme, avec laquelle il avait eu deux filles, n’avait plus supporté ce que son mari était devenu, elle lui avait demandé de quitter leur maison et de réfléchir à ce qu’il souhaitait faire, à ce qu’il voulait devenir. Franck avait trouvé un petit logement dans le centre de Marseille, près du parc Lonchamp et de ses fontaines majestueuses. Le soir venu il avait pris pour habitude de traîner dans les rues du quartier, il aimait cela. La nuit donnait une autre dimension aux choses et même à ses pensées souvent bien mornes. La nuit elles l’étaient encore plus. Il aimait errer là depuis le boulevard du jardin zoologique jusqu’au boulevard Cassini ; il cernait le parc pour y admirer la faune interlope, les rencontres entre jeunes homosexuels refoulés et les voleurs en tout genre en attente d’une proie facile et isolée. Il aimait la rue, il adorait la nuit.
Ce fut le vacarme d’un Tmax qui le fit sursauter puis le son nasillard d’une sirène de police venant titiller ses souvenirs. Ils étaient deux sur le gros scooter et le pilote, aidé sans nul doute par la peur, maîtrisait parfaitement les trajectoires. Dans le boulevard Cassini il mit plein gaz.
La Ford de la BAC hurlait sa colère sans toutefois parvenir à rattraper l’écart qui la séparait des fuyards, elle ne pointait pas encore son nez à l’angle de Cassini et de Camille Flammarion que le passager du scooter laissait tomber judicieusement la sacoche qu’il portait en bandoulière. Elle vint se glisser sous une voiture en stationnement, à deux pas de Franck rendu invisible par une camionnette mal stationnée.
Il faisait nuit, le boulevard Cassini était désert. Un fort mistral balayait les quelques papiers gras que les poubelles ne parvenaient pas à contenir. Au loin la sonorité rauque du tuyau d’échappement du scooter à grosse cylindrée se faisait entendre.
Franck pensa aussitôt aux caméras de surveillance de la ville. Elles étaient partout !
Depuis l’angle de l’impasse Ricard Digne où il était resté posté, il avança à petits pas. Furtivement il s’empara de la sacoche et rejoignit l’impasse pour échapper aux yeux électroniques indiscrets.
A l’ouverture de la sacoche il ne put échapper à des effluves de résine de cannabis, il pensa à haute voix : L’argent n’a pas d’odeur …, ricana-t-il.
Les billets étaient bien rangés. Enroulés et maintenus par un élastique, les rouleaux de dix billets de cent euros étaient emballés dans un sac plastique de supermarché noué à la hâte. Dans le fond il tâta deux objets lourds en comprenant immédiatement de quoi il s’agissait. Chaque pain pesait 500 grammes environ et libérait des fragrances caractéristiques de la résine Marocaine. Tâtonnant dans le fond de la besace, il mit la main sur un bloc d’acier froid. Immédiatement et sans le voir il comprit qu’il s’agissait d’un pistolet. Instinctivement il chaussa la crosse et plaça son index sur la queue de détente. Il eut un long frisson parcourant son dos. L’arme n’avait pourtant pas encore quitté le fond du sac de cuir.
Ce contact furtif le replongea un court instant quelques mois en arrière. La sensation de ce métal froid sur sa peau moite et transpirante lui donna la sensation de retrouver un peu de ce qu’il avait perdu, de lui redonner un peu de ce qu’on lui avait arraché.
Il n’entendait plus la toux puissante du Tmax, le deux-tons policier avait aussi cessé de réveiller les citadins.
Franck alla s’isoler dans son garage puis dans sa voiture. C’était un grand parking souterrain fermé par deux portails électroniques dont l’un donnait accès à l’impasse Ricard Digne, le second s’ouvrait sur le boulevard Camille Flammarion. C’était l’un des rares endroits de la ville n’étant pas couvert par les caméras. Un refuge.
Étrangement, il ne s’interrogea pas. Bizarrement, il sut immédiatement qu’il allait conserver l’argent. A l’abri des regards il versa le contenu de la sacoche dans le coffre de son auto puis dissimula les rouleaux de billets sous le tapis, dans l’emplacement prévu pour la roue de secours. Cette dernière reprit sa place. Il fallait maintenant ressurgir et se débarrasser de la Chabrand odorante et des deux pains de résine qu’elle contenait encore. Franck savait que la police scientifique était capable d’y relever son ADN, il n’ignorait pas non plus qu’il venait de signer son arrêt de mort en conservant le fric. En ce qui concernait le pistolet il l’avait déjà placé dans le creux de ses reins. Retrouver une arme était une sorte de finalité pour celui à qui on avait arraché son Sig-Sauer dès sa révocation. Celui-ci était un pistolet de marque Taurus dont les numéros avaient été limés maladroitement. Son chargeur contenait dix cartouches de 9 mm. Ça pourra éventuellement servir, pensa Franck en rajustant son pantalon et en serrant, d’un cran, la ceinture afin d’y plaquer encore plus le kilogramme d’acier contre sa peau dénudée.
Le portail électrique s’ouvrit lentement. Il s’avança en observant le bout de la rue et en tentant de capter des sons et notamment un bruit de tuyau d’échappement. Il sursauta au passage d’un chat s’extrayant d’une poubelle et poursuivant un rat bien plus gros que lui mais rien d’autre ne lui parut suspect. Ce fut dans le premier déversoir à ordures dégueulant ses déchets qu’il renversa les pains de shit. Il effectua quelques mètres et se débarrassa, dans un autre container, de la sacoche. Placée sous un énorme sac poubelle gras elle serait avalée par la benne gloutonne le petit matin venu.
Le silence était envahissant, assourdissant même. Il se logea dans les draps froissés et plaça son oreiller sur son visage. Entre un rire de satisfaction et une crainte évidente, il lui fut difficile de trouver le sommeil. Machinalement il eut besoin de sentir la présence de son pistolet à ses côtés.
4
Jeff fit retentir un claquement sec lorsqu’il posa lourdement l’haltère sur le carrelage du bureau de la Brigade Anticriminalité. Il souffla bruyamment et avala une grande gorgée d’eau.
- Putain de merde ! J’ai mal partout, lança-t-il.
- Tu te fais vieux, lui rétorqua Éric sans relever la tête de la procédure qu’il consultait. Il rangea ses cheveux longs qu’il laissait pousser pour se substituer à une chute inéluctable et déjà bien entamée de sa tignasse. Le sommet de son crâne était nu.
- Je t’emmerde, lui répondit Jeff en saisissant de nouveau son haltère et en faisant rouler son biceps droit qu’il contemplait amoureusement.
- Je ne parviens pas à comprendre. On a stoppé le scooter à la hauteur de saint Barnabé, soit à peine à un kilomètre du boulevard Cassini et c’est là le seul endroit où on les a perdus de vue, affirma Éric.
- Et alors ?
- Alors on s’est fait couillonner ! Ils ont forcément jeté la sacoche sur Cassini et on nous l’a barbotée. Je ne vois que ça, renchérit Éric.
- Moi je n’ai pas vu de sacoche. Ni lorsqu’on les a pris et ni durant la cavale. Ils n’en ont pas jetée non plus.
- Tu me saoules, Jeff ! Je l’ai vue, moi, cette Chabrand dès qu’on les a pourchassés. Et arrête avec tes haltères, ça t’empêche de réfléchir, lança Éric agacé.
Le commissariat de police de la Division Nord était séparé par la voie ferrée de la cité Bassens, un drug-store à ciel ouvert. Depuis leurs fenêtres les flics de la BAC auraient pu planquer et observer la vente mais ni les effectifs et ni la volonté de la hiérarchie ne leur en laissaient la latitude. La politique du chiffre avait envahi les services et les flics de la BAC en étaient les principaux artisans. Pas le temps pour les enquêtes longues et onéreuses, place aux interpellations massives de porteurs de morceaux de shit gros comme des crottes de nez. Il fallait entretenir les statistiques et faire les carrières des hauts fonctionnaires, peu importe la qualité de service rendu.
Jeff jeta le fusil à pompe dans le coffre et laissa choir le hayon sans retenue, il en fit autant avec la portière du passager avant. Il prit place dans le siège élimé et d’une rapide action de sa main droite sur le loquet il propulsa son assise au plus profond qu’il le put. Il s’immobilisa dans un claquement sec.
Éric actionna le gyrophare et fit retentir les deux tons pour s’assurer que leur état n’était pas tout autant délabré que leur Ford banalisée. Il provoqua la colère de son collègue dérangé par les hurlements électroniques.
Le moteur rugit et imposa une série de tremblements à toutes les pièces visées ou rivetées. La misérable Focus était une rescapée et les kilos de synthofer qu’elle avait reçus tentaient en vain de lui rendre l’éclat qu’elle avait dû avoir un jour. Mais Jeff et Éric ne l’avait connue que dans un état pitoyable, comme toutes les voitures de la BAC.
Ils passèrent le portail et empruntèrent à faible allure les rues sales du secteur nord de Marseille. Dès dix heures du matin les cités ouvraient leurs commerces. Les guetteurs, les rabatteurs et les charbonneurs investissaient leur place comme d’autres s’installaient dans leur bureau.
À sept heures la crapule était encore endormie. Elle ne pouvait pas zoner la nuit et être matinale. Aussi les rues et les cités étaient encore sereines, presque fréquentables. Dès 10 heures, à l’ouverture quelques clients matinaux se rendaient dans les cités pour se charger de matière. Leur consommation quotidienne.
Mais dans ces quartiers-là cela ne dure pas et la sérénité volait en éclats dès treize heures pétantes, heure à laquelle la vente de shit s’intensifiait. Dès lors il devenait difficile même pour les flics de pénétrer dans la cité sans être repérés et même pris en charge par une horde de scooters.
Le quartier du Merlan se réveillait et un camion de pompiers fendait les embouteillages pour se rendre au secours d’une victime. Éric s’écarta pour laisser passer le camion dont le rouge laissait lentement la place au jaune. Les deux flics ne parlaient pas.
La rue Marathon portait mal son nom. À l’opposé de la plaine éponyme elle ne s’étalait que sur une centaine de mètres pour échouer dans la cité des Lauriers. Une cité perdue dans le 14ᵉ arrondissement de la ville.
Des lauriers il n’y en avait pas, la seule végétation que l’on y trouvait restait celle provenant du Maroc via l’Espagne, elle était séchée ou réduite en pâte à fumer. Elle s’y négociait âprement et nombreux étaient ceux qui lui sacrifiaient leurs vies. Dès quinze ans ils étaient enrôlés dans ce qui était une évidence puisqu’ils avaient grandi là, fait leurs premiers pas au milieu du deal et vu leurs frères y prendre un rôle actif. Comme des mouches ils allaient probablement tomber sous les projectiles d’une Kalachnikov mais même cela ils l’avaient saisi. Ici l’argent facile n’en était pas, les ascensions fulgurantes étaient sanctionnées radicalement à coups de 7,62.
Sofiane poussa le lourd panneau de porte du bloc D. Il leva le col de sa veste de survêtement et observa les abords.
Lui était majeur depuis peu, il avait grandi là dans ce quartier miteux et avait abandonné l’école deux ans auparavant.
À cette époque il avait déjà gravi deux échelons et ne promenait plus dans la cité sur son scooter pour chouffer l’arrivée des condés. Il était resté très peu de temps rabatteur et son ambition lui avait permis de charbonner. Aujourd’hui il dirigeait le deal des Lauriers.
Fluet, le cheveu ras et les yeux étonnamment clairs, Sofiane avait un visage d’ange et un corps parfaitement musclé. Un regard de braise qui aurait séduit bien plus d’un photographe de mode, bien plus d’une jeune fille aussi. Mais il avait choisi de faire carrière dans le shit plutôt que sur les couvertures de la presse de mode. Sans doute passait-il à côté d’une carrière de mannequin ou même de gigolo. Il se gâchait dans sa cité.
Il observa encore les toits des bâtiments et adressa un geste furtif à celui qui, depuis le sommet, avait la charge de repérer les flics.
Les toits avaient été investis par le réseau. Fauteuils et télévision posés à même le gravier permettaient aux guetteurs de passer confortablement leur journée de labeur.
D’ailleurs ils s’étaient tout approprié. Les blocs, les caves et maintenant les toits.
Ici le shit faisait vivre des familles entières. Loyers et victuailles étaient payés avec l’argent de la came. Certains parvenaient même à financer les études d’une sœur désireuse de réussir comme il faut, légalement.
Sofiane conservait son argent au domicile d’une grand-mère isolée du bloc D. La vieille dame ne comprenait pas tout et n’avait pas eu le courage de refuser au jeune homme et son regard vert de laisser quelques affaires dans le placard de sa troisième chambre inoccupée. En contrepartie il lui rapportait son pain et son courrier que le facteur laissait dans la boîte aux lettres saccagée. Un gentil garçon en somme ce Sofiane … !
Mais ses deux dernières nuits avaient été difficiles. Il avait tourné durant des heures dans son lit et s’était même penché à la fenêtre pour y contempler les rats bouffer les poubelles.
La somme qu’il avait perdue lui faisait défaut. Non pas qu’elle devait alimenter sa propre cagnotte mais une partie devait rembourser son dernier investissement en résine de cannabis. Rachid, son fournisseur, ne se contenterait pas d’excuses minables et même s’il était convaincu de la loyauté de celui qu’il disait être son ami, il lui serait difficile de s’asseoir sur cent cinquante mille euros.
Sofiane arpenta la cité tel le contremaître s’assurant de la présence de ses ouvriers. Ils étaient tous à leur poste. Il ne rendit pas les saluts qui lui étaient adressés et d’un claquement de doigts signifia à un de ses sbires de s’enquérir de la camionnette siglée OTIS. Le jeune homme s’exécuta.
C’est lorsque Sofiane rejoignit l’entrée de la cité qu’il tomba sur la Ford Focus de la BAC.
Au loin les cris des guetteurs fendirent le silence au son de ARAH…
- Salut Sofiane, lança Jeff.
Il répondit par un claquement sec émanant du coin de sa bouche.
- Ça y est, ton équipe est en place ? renchérit Jeff.
- Je prends l’air … Je ne vois pas de quoi tu veux parler !
- Je me suis laissé dire que tu cherchais une sacoche, c’est vrai ? dit Éric.
- Je ne vois toujours pas de quoi tu parles … J’ai un rendez-vous à pôle emploi je vais y aller, répondit Sofiane en se dirigeant vers la rue Marathon.
Jeff quitta brusquement la voiture et lui fit barrage.
- La sacoche, on la cherche aussi, alors le premier qui la trouvera empochera le fric. Tu me comprends ? lança agressivement Jeff en plaçant son visage contre celui de Sofiane.
Le jeune homme prit le temps de réfléchir et fit deux pas vers la sortie. Il s’immobilisa puis se positionna de nouveau face à Jeff.
- Ce que je te donne ne te suffit plus ? rétorqua Sofiane.
- Il y a longtemps que tu n’as pas augmenté les primes et je pense que l’on va devoir de nouveau t’empêcher de travailler. Le contrat était simple pourtant : Tu nous payais et on te laissait travailler ! Tu as oublié déjà ? questionna Jeff.
- Je n’ai rien oublié mais la moitié du pognon de la sacoche n’est pas à moi et il faut que je le rende autrement …
- Autrement tu alimenteras la liste des règlements de compte Marseillais dont tout le monde se branle même les flics !
- Les flics peut-être mais toi tu n’es plus flic depuis bien longtemps connard ! lança Sofiane en s’éloignant.
Jeff fit un bras d’honneur et reprit sa place dans la voiture. Éric n’avait pas bougé.
- Alors ? fit-il.
- Alors c’est un con ce mec et il va falloir qu’il paye encore plus, dit Jeff en tapant le tableau de bord du plat de sa main droite. Allez démarre, reste pas au milieu de ces cons !
5
A peine plus fonctionnels et confortables que ceux de la BAC les bureaux de la brigade des stups de la Sûreté Départementale se situaient à l’hôtel de police central, l’évêché.
Minable et enclavé entre la cathédrale de la Major et le quartier du Panier, l’hôtel de police semblait étouffer. Il abritait l’état-major dans des locaux à peine moyens et assurait aux autres services et notamment à ceux de la S.D un piètre logis.
Le groupe de Julie était composé de cinq fonctionnaires, tous plus acariâtres les uns que les autres. Ils parvenaient à s’entendre seulement pour interpeller des crapules vendant de la came, c’était leur spécialité et ils en faisaient une fierté. Les cités du nord de Marseille étaient leur lieu de prédilection, c’est là qu’ils œuvraient. En dehors des interpellations chacun menait sa vie, ils ne sortaient pas ensemble et ne se confiaient que très peu. Julie, capitaine de police, ne cherchait pas à fédérer son groupe. Elle-même bougon, cette ambiance lui convenait parfaitement.
Elle avait grandi dans les quartiers nord, du côté du 15ᵉ arrondissement, et avait eu le choix entre deux métiers : voyou ou flic !
Avant d’opter pour la police, Julie avait hésité. Dans ces quartiers on devenait plus aisément délinquant que flic et les quelques fois où elle avait pu toucher à l’argent facile lui avaient laissé une impression de vie aisée, de fêtes et de grasse matinée. Mais alors âgé de 16 ans elle assista à un assassinat, celui de son amie, dommage collatéral dans un règlement de compte entre dealers. Rachida était comme sa sœur, elles avaient grandi ensemble dans la cité. Ce fut un choc et à la fois une révélation. Était-ce la peur de finir comme elle ou seulement une prise de conscience mais elle ne tarda pas à préparer le concours d’officier de police.
C’était en passant devant le bureau de Damien, son adjoint, qu’elle s’immobilisa.
- Qu’est-ce que tu fous ? questionna-t-elle.
Damien releva sa tête et tapota du bout de ses doigts un dossier cartonné.
- Je comprends pas … dit Damien.
- Qu’est ce que tu comprends pas ?
- Depuis deux jours le deal des Lauriers s’est calmé. On se casse le cul à planquer dans cette cité de merde depuis un mois et là … plus rien !
- Et Sofiane ?
- On l’a vu hier soir …
- Et … ?
- Rien … Il traîne là mais pas plus !
- Maintiens ta planque, on verra comment ça va évoluer, lança Julie.
- Tu crois qu’ils nous ont détronchés ?
- Non, je ne pense pas.
Julie était solitaire et célibataire convaincue. Sa récente amourette avec un substitut du procureur lui avait coûté cher puisqu’elle avait failli perdre son habilitation d’OPJ. Dans un dossier de came un délinquant que Julie avait interpellé avait eu vent de cette idylle et en avait fait part à son avocat. Ce dernier, dans des effets de manches, avait évoqué ladite relation lors du procès alors que le substitut représentait le ministère public et s’apprêtait à faire ses réquisitions. La chancellerie désap-prouva …
Le couple se sépara violemment et le mis en cause, un nommé Abdelkader Melki, fut relaxé. L’incident eut une résonance dans tout Marseille et dans les cités il fut vécu comme une réussite extraordinaire, une revanche sur ces flics harcelant les trafics de stupéfiants. Depuis elle errait souvent dans les bars du cours Julien et du quartier de l’opéra. Elle y vidait des verres et parfois des bouteilles entières de whisky, elle y vidait sa tête aussi.
Ce matin elle dirigea sa voiture de service vers la cité des Lauriers. Elle stoppa devant l’hôpital Lavéran afin d’avoir une vision globale de la cité et du deal. Les voitures entraient puis étaient prises en charge par des scooters pour être conduites au lieu de transaction. Tout était bien rôdé, bien huilé.
L’assaut était imminent. Il y avait si longtemps que le groupe enquêtait, il ne pouvait plus attendre.
Julie régla les derniers détails et prit quelques notes sur un minuscule calepin qu’elle jeta dans la boîte à gants.
Dans deux jours elle déclencherait un assaut afin de briser ce réseau.
Elle avait hâte ...
6
Franck s’étira et asséna une violente gifle à son téléphone portable afin qu’il cesse sa rengaine. Pourquoi persistait-il à laisser son réveil alors qu’il n’avait aucun motif pour écourter son sommeil, même pas du travail. Lentement il se dirigea vers sa cuisine et fit couler un café noir, il l’avala avant de disparaître dans la salle de bain.
La rue était glaciale, depuis les Chutes-Lavie le mistral l’utilisait comme un corridor pour aller frapper les faces de ceux qui s’aventuraient aux abords du jardin zoologique. Malgré un grand soleil il faisait froid. Il releva son col.
Progressant dans la rue il fuyait les regards comme si chaque passant qu’il croisait savait ce qu’il s’apprêtait à faire. Il fixa la pointe de ses chaussures jusqu’au carrefour des 5 avenues et s’engouffra rapidement dans l’agence du crédit agricole. Il y était seul. Machinalement il observa et repéra l’unique caméra de surveillance pointée vers le distributeur ; l’utilisant comme un masque il releva encore son col. C’est sans hésiter qu’il plaça sa carte de la Banca catalana dans la fente, un bip se fit entendre puis l’écran de cristaux liquides s’anima. Scrupuleusement il suivit les instructions, tapota son code et demanda 80 euros. Quasi immédiatement les billets lui furent distribués. Tout avait fonctionné comme le lui avait précisé le conseiller espagnol. Il pouvait enfin utiliser son argent.
Faisant fi du vent glacial il prit place à la terrasse d’un bar et commanda un café. Lentement il le savoura puis prit un malin plaisir à se l’offrir en cassant un billet de 20 euros qu’il venait de retirer. Un sourire s’afficha sur son visage.
Fallait-il flamber cet argent ou devait-il l’épargner ? Il ne l’avait pas gagné, pas transpiré et puis il puait la came.
Mais ce pognon pouvait être une revanche, un moyen de se sortir de la galère dans laquelle il était depuis une année. Il avait vécu sa révocation comme une humiliation, ce boulot représentait tant de choses pour celui qui avait toujours voulu être flic. Comment pouvait-il encore vivre sans sa brème et son flingue même si depuis quelques jours il en avait retrouvé un.
Depuis il errait en ville sans le sou. Il en était devenu haineux de ceux qui avaient eu la chance de rester, ceux de son groupe qui l’avaient abandonné. Sa femme l’avait quitté, il ne voyait ses deux filles que de manière épisodique. Elles avaient honte de lui. À leurs yeux il n’était qu’un flic raté n’ayant pas su se démêler d’une affaire de corruption. Il n’était pourtant qu’un flic à l’ancienne, un de ceux qui ne balancent pas mais dans cette police devenue individualiste une telle attitude n’avait plus lieu d’être. Elle était désuète, ridicule même aux yeux de ces jeunes policiers.
Les images de la cellule dans laquelle il avait été enfermé durant sa garde à vue hantaient ses nuits, les questions des bœuf-carottes et la lâcheté de ses propres collègues l’avaient marqué à vie. Il n’était plus comme avant et jamais il n’apaiserait sa colère.
Il avala son café et feuilleta le journal local. Rien, pas grand-chose et surtout aucune info sur cette sacoche ou sur une querelle entre bandes rivales ne venait orner les feuillets à l’encre usée par les doigts pressés des clients matinaux.
Mais Franck voulait savoir, il souhaitait avoir le fin mot de cette histoire. Connaissant les arcanes des différentes brigades de flics et sachant qu’une telle somme perdue allait inexorablement engendrer une guerre, il lui fallait savoir qui l’avait perdue et à qui elle était destinée. Mais il n’avait plus guère de contact au sein de la police Marseillaise.
Voyait-il enfin le moyen de se venger … ?
Il avala la dernière goutte de son café et repoussa le journal local. Il passa sa main dans ses cheveux taillés en brosse et posa, sur son nez, ses lunettes de soleil.
Il prit ses distances avec la terrasse inondée de soleil et bondée de clients et saisit son téléphone portable.
- Salut Laurent, c’est Franck.
- Salut … Que deviens-tu l’ami, répondit son interlocuteur.
- Pas mal, ça va merci. Dis-moi, tu as de bonnes relations avec la BAC Nord ?
- Ça dépend … ! Que puis-je pour toi ? lança le flic.
- Non rien, mais la semaine dernière je baladais la nuit dans les rues et j’ai assisté à une cavale entre une bagnole de la BAC et un scooter et il m’a semblé reconnaître le pilote du scooter.
- Et alors tu veux leur filer un tuyau ?
- Pas forcément mais tu n’en as pas entendu parler par hasard ?
- Non, puis tu sais, si c’est une affaire de stups, je m’en branle. Ils se démerdent ces cons entre eux, on n’a pas besoin de les interpeller, ils se fument sans notre aide, dit Laurent.
- Bon ok … c’était juste pour savoir … Merci !
- Ciao l’ami !
Franck rangea son téléphone portable dans sa poche et profita du soleil parvenant à chauffer les faces déjà hâlées.
Rien n’avait filtré, même son ami bien implanté à l’évêché n’avait perçu aucun son de cloche concernant la sacoche égarée. Pourtant il savait que la guerre allait débuter et qu’une équipe s’était déjà mise en quête de l’argent et du shit. Les têtes n’allaient pas tarder à tomber, les AK 47 à crépiter.
Il fit quelques pas devant le palais Longchamp sans le regarder, quelques touristes asiatiques s’extasiaient en le mitraillant de leurs appareils photos. Il faisait beau et froid et Marseille semblait retrouver le sourire.
Du côté de la Delorme et du commissariat des quartiers nord, Jeff bougonnait encore. Les deux flics de la BAC n’échangeaient toujours pas et Jeff admirait encore ses biceps engoncés dans les manches courtes d’un tee-shirt mal taillé. Éric avait entamé un processus de ravage de ses ongles, ses dents les déchiraient jusqu’à le faire saigner. Il pensait à cette sacoche et à cet argent égaré.
Pourtant il n’ignorait pas qu’elle n’était pas perdue pour tout le monde et qu’un éboueur ou un cantonnier matinal l’avait certainement découverte et l’avait conservée. Trois cent mille euros en liquide, même sales, ça fait tourner les têtes …
Que pouvait-il faire pour obtenir des renseignements, comment pouvait-il avancer dans cette enquête qui n’en était d’ailleurs pas une sans éveiller les soupçons de la Sûreté Départementale et déclencher une autre guerre, celle des services de police ?
Ce n’était évidemment pas Jeff et ses muscles hypertrophiés qui allait lui apporter des solutions, des pistes pour retrouver la sacoche avant Sofiane, il ne pouvait compter que sur lui.
Éric aussi avait rêvé d’argent facile, de sommes en liquide qu’il aurait pu dépenser sans compter. Ce que Sofiane lui versait n’était déjà plus suffisant alors que le chiffre d’affaire du deal de Lauriers était exponentiel. Le dealer refusait d’augmenter ses primes, avait-il un soutien d’une autre unité de flic ou était-il devenu si puissant qu’il avait acquis son autonomie ?
Éric savait qu’il ne devait pas lâcher la pression et que la perte de la sacoche était un maillon faible sur lequel il pouvait compter pour obtenir une forte augmentation de ses revenus occultes. Mais l’idéal serait de mettre la main sur la sacoche avant Sofiane ou la Brigade des stups de la S.D.
Pour cela il fallait faire vite et obtenir des tuyaux, il fallait avancer dans un univers hostile et dangereux, celui des cités et de la came. Eric n’était pas originaire de Marseille et même si Jeff y était né ce n’était pas ce flicard bête comme ses pieds qui pouvait l’aider à retrouver la sacoche et le pognon. Eric était natif de Paris, la capitale, la concurrente et à son arrivée à Marseille il avait eu énormément de mal à s’adapter à la ville, aux mœurs et surtout à la grande gueule des autochtones qu’il trouvait prétentieux et exubérants. Au fil du temps il avait fini par s’y habituer sans y adhérer pour autant mais ce qu’il aimait était les cités des quartiers nord et leur faune locale capable de fumer un homme pour un simple regard déplacé ou jugé inadapté. Eric était un flic de la BAC et c’était bien lui qui avait demandé d’être affecté à Marseille et à la BAC Nord. Auparavant il avait entendu parler de ces quartiers et de sa criminalité, un véritable terrain de chasse pour un flic motivé. Mais ce qu’il trouva à la BAC Nord était différent de ce qu’il avait imaginé, aux antipodes de ce qu’il pensait. Les flics de son unité semblaient abandonnés face à une criminalité déterminée et dangereuse. Alors comme pour s’en défendre, les baqueux du nord de la ville avaient mis en place leurs propres méthodes, leurs façons bien à eux de travailler ou du moins d’évoluer dans ces quartiers coupe-gorge.
Il n’eut pas besoin de patrouiller longtemps avec des anciens pour comprendre que les flics de la BAC rackettaient allègrement les dealers pour assurer leurs fins de mois et que même certains, plus malins, avaient réussi à mettre en place une sorte de contrat pour s’assurer un certaine pérennité. Le dealer payait et pouvait travailler sans que la BAC ne vienne l’importuner. Eric adhéra très vite à cette dernière méthode et son binôme avec Jeff devint rapidement celui sachant mettre en place le fameux contrat. Deux mille euros par mois et par flic cela n’était pas négligeable puisque leur salaire dépassait à peine cette somme. Le système fonctionnait depuis trois années sans que personne, même pas la hiérarchie, ne daigne s’en préoccuper malgré les nombreuses plaintes des responsables d’associations et même des bailleurs sociaux incapables d’endiguer le deal et recherchant dans la police une main tendue.
Eric et Jeff devenaient de plus en plus gourmands et la sacoche perdue aiguisait encore plus leur convoitise. Il fallait la trouver avant Sofiane, il fallait la retrouver très vite avant que la guerre ne fasse des victimes et surtout ne parvienne à mettre en évidence la magouille de ces simples flicards de la BAC.
